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Full text of "Le Costume ancien et moderne ; ou, Histoire du gouvernement, de la milice, de la religion, des arts, sciences et usages de tous les peuples anciens et modernes, d'après les monumens de l'antiquité et accompagné de dessins analogues au sujet"

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LE    COST 

DE     L'  E  M  PIRE     OTTOMAN 


DECRIT 


PAR  L'ABBÉ  CHARLES  MAGNETTI. 


V,  3 


INTRODUCTION 


DESCRIPTION    DE    L'EMPIRE   OTTOMAN. 


our  rendre  aussi  complette  qu'il  nous  sera  possible  la  descrip- 
tion que  nous  allons  donner  du  costume  des  peuples  de  la  Turquie 
Européenne  ,  ou  plus  proprement  encore  de  l'empire  Ottoman  ,  il  est 
nécessaire  que  nous  présentions  d'abord  à  nos  lecteurs  uq  aperçu  ra- 
pide des  hommes  et  des  évènemens  principaux  ,  qui  ont  le  plus  con- 
tribué à  faire  tomber  sous  la  domination  d'une  nation  étrangère  une 
îles  parties  les  plus  célèbres  de  l'Europe.  Heureusement  que  l'auteur 
des  lettres  sur  la  Morée  et  Coustantinople  et  sur  les  mœurs  des 
Ottomans,  nous  offre  pour  cela  des  lumières  qui  nous  seront  d'un 
grand  secours.  C'est  pourquoi  nous  ne  ferons  que  réunir  ici  ,  mais 
encore  plus  en  abrégé,  les  notions  intéressantes  qu'il  a  rassemblées 
dans  son  ouvrage. 

L'origine  des  Turcs,  comme  celle  de  presque  tous  les  autres  Origùt» 
peuples,  est  enveloppée  d'épaisses  ténèbres.  Les  uns  les  font  de-  incertaine. 
scendre  des  Tartares  du  Caucase,  les  autres  des  anciens  Partbes  , 
plusieurs  des  Scythes  ou  des  Tartares-Nomades  qui  se  trouvent  entre 
la  Sarmatie  et  le  Ta  nais  ,  lesquels  après  avoir  parcouru  toute  l'Asie 
subjuguèrent  le  Turkestan  ,  d'où  leur  est  venu  le  nom  de  Turcs  , 
auquel  ils  préfèrent  aujourd'hui  celui  d'Ottomans.  Quelle  que  soie 
leur  origine,  il  est  certain  que  s  du  tem's  de  Mahomet,  les  Turcs 
se  confondaient  avec  cette  multitude  innombrable  de  Barbares,  qui 
refluant  les  uns  sur  les  autres  dans  les  vastes  déserts  de  la  Tarta- 
rie  appelée  le  Turkestan,  s'entre-détruisaient  sans  bisser  aucune 
trace  de  leur  existence,  et  qui  ne  se  sont  réunis  en  corps  de  na- 
tion, qu'après  avoir  embrassé  la  religion  de  ce  hardi  novateur.  C'est 
ici  le  lieu  de  dire  quelque  chose  de  cet  étonnant  personnage  ,  à 
la  fois  prophète  et  conquérant  ,  que  ses  sectateurs  ont  rendu  si  cé- 
lèbre ,  et  dont  le  nom  et  les  armes  ont  imprimé  tant  de  terreur 
en  Europe. 

Mohamed    Abul-Casem,  connu   parmi  nous  sous  le  nom  de  Ma-  àmmmnmtju 
foomet  ,  naquit  à  la  Mecque  le    10    novembre    de    l'an  570 ,    d'une    àe  MAho"let- 


Ï^SLQ 


8  Introduction    a    la    description 

des  premières  et  des  plus  anciennes  familles  de  cette  ville,  et  resta 
orphelin  dès  son  bas  âge.  Doué  d'un  extérieur  avenant  et  d'un  esprit 
entreprenant,  auquel  se  joignait  une  ambition  démesurée,  il  se  li- 
vra à  l'étude  des  langues,  observa  les  mœurs  des  peuples,  et  retira 
de  ses  entretiens  fréquens  avec  les  Juifs  et  les  Chrétiens  la  connais- 
sauce  du  dogme  de  l'unité  d'un  Dieu,  doctrine  qui  lui  parut  sur 
ce  point  la  meilleure  de  toutes.  A  l'âge  de  quatorze  ans  il  avait  déjà 
fait  un  voyage  en  Syrie  avec  son  oncle  Âhu-Taleb,  et  porté  les 
armes  contre  deux  tribus  ennemies  de  celle  des  Corasites  qui  était 
la  sienne.  Peu  favorisé  des  biens  de  la  fortune  il  entra  chez  une 
veuve  nommée  Cadidinn,  qui  fesait  un  riche  oommm-oe  en  Syrie: 
cette  veuve  lui  confia  le  soin  et  la  conduite  de  ses  chameaux  ,  et 
en  fit  pour  ainsi  dire  son  ag^nt.  Ses  bonnes  manières,  son  assiduité 
et  son  zèle  lui  plurent  tellement,  qu'elle  se  détermina  à  l'épouser. 
Jusqu'à  l'âge  de  quaraute  ans,  Mahomet  ne  parut  occupé  que  du 
commerce  et  des  intérêts  de  sa  bienfaitrice.  Pendant  ce  lon^  inter- 
vale  de  terris  il  vécut  retiré,  et  tint  une  conduite  propre  à  cap- 
tiver l'admiration  des  esprits  vulgaires.  Tous  les  ans  il  passait  un 
mois  dans  une  grotte  du  mont  Era ,  d'où  il  disparaissait  souvent 
pour  faire  croire  qu'il  avait  des  rela'ions  intimes  avec  PEtre  su- 
prême et  avec  ses  ministres.  L'ascendant  qu'il  s'acquit  par  ce  stra- 
tagème sur  les  principales  tribus,  fut  le  premier  motif  qui  le  porta 
à  publier  sa  doctrine,  qui  s'étendit  ensuite  selon  que  la  situation  et 
les  affaires  de   l'Asie   lui   furent    pins  ou   moins  favorables. 

Habitant  pour  la  plupart  sous  des  tentes,  contens  du  peu  qu'ils 
recueillaient  dans  quelques  espaces  cultivables  de  leurs  déserts ,  ainsi 
que  du  produit  île  leurs  palmiers  et  de  leurs  troupeaux,  et  n'ayant 
alors  point  de  religion  fixe,  les  Arabes  mêlaient  à  la  connaissance 
d'un  Etre  suprême  toutes  les  erreurs,  qui  sont  le  fruit  de  l'ignorance 
et  de  la  crédulité.  Ajoutons  à  cela  ,  que  chaque  tribu  avait  sou  lan- 
gage et  sa  divinité,  et  que  du  sein  des  dissensions  violentes  qui  ré- 
gnaient alors  entre  les  sectes  dominantes  parmi  ies  Chrétiens ,  il  s'éle- 
vait sans  cesse  des  novateurs  dangereux.  Le  temple  de  la  Mecque 
était  généralement:  regardé  depuis  très-long  tems  comme  le  sanc- 
tuaire de  la  religion  des  Arabes:  c'était  le  but  de  tous  leurs  pè- 
lerinages, et  la  garde  en  était  confiée  à  la  tribu  des  Corasites. 
Mahomet  tenta  d'arracher  les  h  ibhans  de  cette  ville  à  l'idolâ- 
trie; mais  ses  premiers  efforts  furent  inutiles,  malgré  l'attente  où 
étaient    alors    les    Arabes    d'un    réformateur ,    qui    devait  leur  être 


de   l'empire    Ottoman.  9 

envoyé  d'en  haut.  Quelques  vers  prophétiques  attribués  à  Gahb 
un  de  ses  ancêtres ,  portant  que  Y  Envoyé  serait  un  Corasite  ,  et  qui  , 
transmis  de  père  en  fils  ,  formaient  toute  la  science  de  ces  hordes 
de  pasteurs  ,  telles  furent  les  circonstances  à  la  faveur  desquelles 
il  osa  se  donner  lui-même  pour  être  cet  Envoyé  Céleste. 

Ses  parens  et  ses  esclaves  furent  ses  premiers  disciples.  Son  épouse 
Cadidiaa  n'eut  pas  de  peine  à  voir  un  Prophète  dans  l'homme  qu'elle 
regardait  déjà  comme  un  Dieu  ;  et  elle  se  confirma  encore  bien 
davantage  dans  cette  croyance,  après  avoir  appris  de  lui,  qu'une 
nuit  étant  sur  le  rnont  Era  ,  il  avait  entendu  une  voix  céleste  qui 
lui  disait:  O  Mahomet,  ta  es  V apôtre  de  Dieu,  et  je  suis  Gabriel» 
Il  n'avait  alors  que  seize  disciples,  du  nombre  desquels  étaient  cinq 
femmes,  savoir;  la  sienne,  une  cousine,  une  esclave  et  une  richs 
dame  de  la  Mecque.  La  persécution  s'étant  allumée  eontr'elles,  il 
les  envoya  prêcher  sa  religion  en  Ethiopie  ,  et  resta  seul  à  la  Mecque  , 
où  il  lutta  contre  ses  ennemis  et  fit  de  nouveaux  prosélites.  Omar  son 
persécuteur  ,  s'étant  lui-même  converti  ,  devint  un  des  plus  fermes  ap- 
puis de  cette  secte  naissante.  L'espèce  de  confession  de  foi  qu'il  fît  qu'il 
n'y  a  qu'un  seul  Dieu,  lequel  n'a  point  de  compagnon  dans  sa  Di- 
vinité, et,  que  Mahomet  est  son  serviteur  et  son  Prophète  ,  excita  des 
transports  d'admiration  et  de  joie,  qui  se  firent  sentir  jusque  dans  le 
temple  des  idolâtres,  et  furent  justifiés  par  la  réponse  mystérieuse  que 
le  Prophète  fit  à  l'avis  qu'on  lui  donna  de  cette  nouvelle  :  «  Il  y 
a  bien  loug-tems  que  j'avais  vu  dans  ma  prière  ce  qui  arrive  à  pré- 
sent „.  Néanmoins  le  nombre  de  ses  ennemis  l'emportait  encore , 
lorsque  ses  disciples  se  répandirent  dans  Médine  et  y  formèrent  une 
faction  imposante.  Condanné  à  mort  à  la  Mecque  ,  il  se  réfugia  à 
Mé.iine.  C'est  de  là  que  date  l'Egire  des  Musulmans  ou  fuite  de 
Mahomet  arrivée  le  i5  juillet  de  l'an  622  de  l'ère  Chrétienne, 
ainsi  que  l'époque  de  sa  gloire  et  de  ses  triomphes.  Depuis  lors, 
sa  vie  n'est  plus  qu'une  suite  d'évènemeus  extraordinaires,  de  mira- 
cles et  de   prospérités. 

Mais  laissons  là  le  Prophète  propager  son  Islamisme  par  le  fer 
et  le  feu  ,  bâtir  des  mosquées  ,  massacrer  les  caravanes  ,  prêcher 
à  ses  soldats  le  fatalisme  pour  les  rendre  plus  terribles,  exiger  une 
foi  aveugle  dans  son  .Àlcoran  ,  et  nommer  Emirs  ou  Princes  les  de- 
scendant de  son  cousin  Ali  et  de  sa  fille  Fatime  ;  laissons-le  au 
milieu  de  ses  quinze  femmes  et  d'un  nombre  encore  plus  considé- 
rable de  concubines,  dans   les    bras    desquelles  il    expire    enfin  en 

Europe.   Fol.  J.  P.   III.  a 


IO  INTRODUCTION     A     LA     DESCRIPTION 

disant  :  «  que  l'ange  de  la  mort  était  venu  lui  demander  la  per- 
mission de  s'emparer  de  son  ame,  comme  un  privilège  qui  lui  avait 
été  accordé  à  lui  seul  et  non  à  d'aulres  créatures  (i)»>  e*  passons 
en  revue  ses  successeurs,  jusqu'à  celui  qui  conquit  la  ville  de  Cons- 
tantin. 
ç>u<  succède  Après  Mahomet  vînt  Abubeker  l'auteur  du  Sunnaa,  livre  con- 

à  Mahomet.  ' 

tenant  ce  que  le  Prophète  a  dit  et  fait  de  pins  remarquable,  et  pour 
lequel  les  Musulmans  ont  autant  de  respect  que  pour  .TAlcoran-. 
Abubeker  anéantit  le  parti  de  Mosaîmalaa  dernier  rival  du  pro- 
phète, soumit  le  reste  de  l'Arabie,  l'Iran  et  la  Syrie  au  de  là  de 
Damas  et  défit  Heraclius.  Mort  au  bout  de  quatre  ans  et  demi, 
il  laissa  à  Omar  l'empire  des  Califes,  c'est-à-dire  des  vicaires  du 
prophète.  Omar  joignit  au  titre  de  Calife  celui  d'Empereur  des 
croyans,  Sous  son  règne  furent  conquis'  la  Palestine,  le  reste  de 
la  Syrie,  de  l'Egypte,  Tripoli  avec  sou  territoire  en  Afrique,, 
ainsi  qu'une  partie  du  pays  de  Bircaa  ,  du  Corasan  ,  de  l'Armé- 
nie, et  de  la  Perse  $  et  l'on  croit,  non  sans  fondement,  que  la  fa- 
meuse bibliothèque  d'Alexandrie  fondée  par  les  Ptolémées,  ou  au 
moins  ce  qui  était  resté  de  l'incendie  dont  elle  fut  la  proie  du 
tems  de  César,  fut  brûlée  à  la  même  époque,  Au  bout  de  dix  ans 
de  règne,  Omar  fut  assassiné  par  un  esclave  sans  avoir  indiqué  un 
successeur,  laissant  ainsi  le  droit  de  l'élire  aux  six  compagnons  dii 
Prophète, qui  étaient  encore  vivans.  Assaa  ,  qui  était  devenue  l'épouse 
de  Mahomet  à  l'âge  d'environ  neuf  ans  ,  parvint  à  faire  exclure  de 
nouveau  Ali  par  ses  intrigues,  et  Othman  fut  élu  à  sa  place,  Ses 
successeurs  achevèrent  ia  conquête  du  Corozan  et  de  la  Perse,  pri- 
rent Rhodes  dont  ils  abatireut  le  fameux  colosse  ,  envahirent  la 
Nubie,  et  chassèrent  d'Alexandrie   l'Empereur  des  Grecs. 

Othman  périt  victime  de  celle  même  qui  l'avait  élevé,  et  tous 
■■les  yeux  se  tournèrent  aussitôt  vers  Aii  ,  lequel  monta  avec  une  ré- 
puguance  simulée  sur  ie  trône  des  Califes.  Assaa  son  ennemi?,  ju- 
rée fit  exposer  dans  le  temple  de  la  Mecque  la  robe  ensanglantée 
d'Othman,  dont  elle  accusa  Ali  d'être  l'assassin.  L'opinion  dont  eile 
jouissait  comme  mère  des  croyans,  et  comme  ayant  été  l'épouse  fa- 
vorite du  Prophète,   lui  attira  un   nombre  de  partisans   assez  oonsi- 

(i)  Mahomet  ,  après  une  longue  agonie  ,  mourut  â  Médine  l'an  63a 
àe  notre  ère  ,  et  le  onzième  de  1  egire  f  et  fut ,  comme  il  l'avait  ordonné  , 
enterré  §ou§  Je  Ut  o$  il  était  expiré, 


Mahometans 

en  deux  secces» 


DE     L*EMPIRE     OlT  OMAN.  ITI 

•durable  pour  en  faire  une  armée,  dont  elle  prît  elle-même  le 
commandement.  Les  deux  parti*  en  vkireut  aux  mains  près  do 
Bissora.  Malgré  la  voleur  intrépide  qu'elle  déploya  dans  cette  af- 
faire, Assa.a  fut  prise  et  conduite  devant  le  calife,  qui  }  loin  de 
l'outrager,  la  traita  avec  tous  les  égards  dus  à  la  veuve  de  son  maî- 
tre ,  en  l'obligeant  cependant  à  vivre  désormais  dans  la  retraite  et 
l'obscurité.  Ali,  après  un  règne  orageux ,  finit  également  par  être 
assassiné  dans  une  mosquée  à  l'âge  de  soixante-treize  ans,  et  le 
quara  ite-sixième  de   l'égire. 

loi  commence  la  division  des  Mahometans  en  deux  sectes ,  l'une  Division  ,h 
des  Alides,  et  l'autre  des  Sunnites.  La  première  cornpieod  les  Per- 
sans et  autres  peuples  Musulmans,  qui  regardent  Ali  comme  le  seul 
et  légitime  héritier  de  Mahomet,  qui  traitent  d'usurpateurs  les  trois 
premiers  Califes,  et  rejettent  le  Sunnaa  écrit  par  Abubeker.  La 
seconde  se  compose  des  Turcs  et  des  Musulmans  ,  qui  reconnaissent  les 
trois  Califes  avant  Ali,  et  admettent  le  Sunnaa.  Depuis  Ali  jusqu'à 
Athman  ou  Oihrnan  premier  Empereur  Turc  il  y  a  eu  vingt  Califes, 
qui  ,  malgré  les  divisions  intestines  et  le  peu  de  durée»  du  règne 
de  chacun  d'eux,  d'un  côté  soumirent  la  Perse,  la  Svrie  et  le» 
pays  voisins  de  Constantinople  ,  et  de  l'autre,  après  avoir  traversé 
1  Egypte,  parcouru  l'Afrique,  les  iles  de  la  Méditerranée  et  s'être 
établis  en  Espagne  ,  poussèrent  leurs  excursions  jusqu'en  France  (ï). 
Les  Musulmans  n'éfaient  pas  encore  chassés  de  ces  deux  dernières 
légions  lorsque  les  Turcs  ,  peuples  barbares  et  encore  idolâtres  sor- 
tis du  Turk^stan  ,  s'avancèrent  dans  l'Arménie  qu'ils  dévastèrent; 
et  de  là  pénétrant  dans  l'Ibérie  et  daus  la  Thrace  ,  portèrent  la  ter- 
reur de   leur,   armes  jusqu'au  sein   de   la   capitale  des  Empereurs  d'O- 

(i)  Il  n'est  pas  aisé  d'indiquer  l'origine  du  nom  de  Sarrazins  qui  a 
été  donné  à  ces  peuples.  Elle  parait  néanmoins  très-ancienne  :  les  uns 
prétendent  qu'elle  Tient  des  Arabes  issus  d'Ismaël  fils  d'Agar  ,  appelé 
pour  cette  raison  Ismaélites  ou  Agarénens  ,  lesquels  ne  trouvant  pas  ce 
nom  assez  honorable  l'ont  changé  en  celui  de  Sarrazins,  de  celui  de  Sara 
femme  d'Abraham:  voyez  Sozom.  V'I.e  liv.  chap.  8;  les  autres  le  font 
dériver  de  la  position  même  du  pays  qu'ont  habité  ces  peuples  ,  lequel 
est  tourné  à  l'orient:  cette  opiniou  est  partagée  par  d'autres  érudits  ,  se- 
lon lesquels  les  mots  Sarrazins  et  orientaux  ont  la  même  signification  ;  et 
en  effet  Ludwig  in  Vita  Justiniani  M.,  chap  8,  paragr  i'38\  a.*  847 , 
dit:  Sharak  O riens  ,  Saraceni  Orientales  unwersim  incola e  praeserùitn 
jirabiae. 


&(sil'4inaiis. 


ia  Introduction   a    la    description 

rient.  Les  Musulmans,  dont  ils  embrassèrent  le  culte,  les  appelèrent 
à  leur  secours  dam  le  neuvième  siècle.  Cet  appel  fut  comme  le  si- 
gnal de  leurs  conquêtes  en  Europe  ;  car  après  avoir  essuyé  quel- 
ques revers  de  la  pirt  des  Chrétiens,  et  leur  avoir  rendu  la  Géor- 
gie et  l'Arménie  5  ils  s'avancèrent  jusqu'aux  portes  de  Constantinople. 
La  terreur  que  cet  événement  répandit  à  la  cour  de  l'Empereur 
Alexis  et  parmi  les  Chrétiens  de  la  Palestine,  fit  assembler  à  Cler- 
mont  un  Concile,  où  if  fut  résolu  de  faire  en  Terre  Sainte  une 
expédition  ,  à  laquelle  concoururent  plusieurs  peuples  de  l'Europe, 
et  où  les  Français  eurent  la  principale  part,  Après  une  suite  al- 
ternative de  succès  et  de  revers,  les  Chrétien?  durent  laisser  Jéru- 
salem au  pouvoir  des  Turcs;  et  l'inutilité  de  leurs  efforts  pour  re- 
couvrer depuis  ces  contrées,  reçut  comme  le  dernier  sceau  pir  la 
mort  déplorable  de  Louis  \%  Roi  de  France,  qui  entreprit  la 
dernière  de  ces  funestes  expéditions, 
QuattA  Ce  fut  à  cette  époque  que  les  Turcs  jetèrent   les  fondemens  de 

%Pnnwl  ïftur  <5ïtat  politique  ?ous  le  commandement  d'Athman  ,  donl  le  nom 
changé  en  celui  d'Ottoman  ,  est  devenu  depuis  l'an  j  3oo  de  notre 
ère  et  700  de  l'Egire,  celui  de  ses  successeurs  et  de  l'empire  Turc. 
Ottoman  avec  quelques  soldats  que  flattait  l'espoir  du  pillage  et  du 
martyre,  enleva  Gogni  aux  Tartares,  et  profita  de  la  mauvaise  in- 
telligence dans  laquelle  vivaient  les  deux  .\ndroniques  qui  régnaient 
à  Constantinople,  pour  les  empêcher  de  s'opposer  à  ses  projets.  La 
fin  de  son  entreprise  fut  l'envahissement  de  la  Bythinie.  Nous  obw 
serverons  ici  que,  dès  l'an  i£i/|8 ,  les  Sarrazins  ou  Mahométans  de 
l'Asie  avaient  été  détruits  par  les  Tartares  ,  et  que  ces  derniers 
s'étaient  déjà  aperçus,  à  la  corruption  qui  régnait  à  la  cour  des  Ca- 
lifes ,  que  la  dynastie  des  Àbbassides  touchait  à  son  terme.  Orcau  , 
uon  moins  vaillant  que  son  père,  lui  succéda  à  l'âge  de  trente-cinq 
9ns,  et  porta  le  faste  et  la  magnificence  à  un  point  jusqu'alors  incon» 
îiu.  Il  prit  le  titre  de  Sultan  ,  iit  battre  monnaie  à  son  effigie  ,  per- 
fectionna la  discipline  militaire,  attira  sous  ses  drapeaux  déjeunes 
Chrétiens  renégats,  qui  devinrent  ses  meilleurs  troupes  et  le  plus 
ferme  soutien  de  ga  puissance  ,  assigna  une  solde  à  l'infanterie  ?  et 
forma  de  ceux  de  ses  sujets  en  état  d'entretenir  un  cheval  un  corps 
de  cavalerie  ,  auquel  \\  donna  le  nom  de  spahi,  et  qui  subsiste  encore, 
Androliique  ,  Empereur  des  Grecs,  s'opposa  on  va  in  aux  incnr- 
gions- des  Turcs  $  il  fut  défait  et  blessé  par  Qrcan  ,  qui  ,  dans  cette 
DJonpture  »  s'empara  de  ^icomèdje  et  de  I^icée,  de  la  Natolie  et  des 


de    l'empire   Ottoman.  i 3 

cotes  de  l*Hel1espont.  Orcan  brûle  du  désir  d'anéantir  les  Grecs  en 
Europe  ;  et  So.imàn  son  fils,  non  moins  habile  ni  moins  courageux  que 
lui  ,  à  défaut  de  tant  autre  moyen  d'embarquement  ,  se  jette  avec  qua- 
tre-vingt de  ses  compagnons  les  plus  hardis  sur  trois  radeaux  qu'il 
avait  fait  construire  dans  la  nuit,  et  met  le  pied  sur  le  sol  Euro- 
péen. A  force  de  promesses  et  de  menaces  il  se  fait  remettre  les 
navires  qui  étaient  sur  les  cotes;  quatre  autres  mille  Turcs  y  sont 
aussitôt  embarqués  ,  et  suivis  d'un  grand  nombre  d'autres.  Avec  ces 
forces  réunies  il  prend  une  forteresse,  assiège  et  emporte  Gallipoli 
qui  est  la  clef  de  l'Europe.  Profitant  ensuite  rie  la  mésintelligence 
qui  régnait  entre  le  jeune  Empereur  Grec  Paléologue  et  son  tuteur 
Cantaouzène  ,  Orcan  et  Soliman  se  rendent  maîtres  de  toute  la 
Thraee  ou  Roman ie. 

Orcan  ayant  perdu  deux  mois  avant  sa  mort  Soliman  son  fils  jmuna. 
aîné,  le  second  lui  succéda  sous  le  uom  d'Amurat.  Ses  premiers 
soins  par  rapport  à  l'Europe,  furent  de  s'arranger  avec  Paléologue, 
et  d'établir  sa  résidence  à  Andrinople.  Ensuite  il  prit  la  ville  de 
Sères ,  qui  est  le  boulevard  de  la  Macédoine,  et  battit  le  despote  de 
la  Servie,  auquel  il  fit  grâce,  à  condition  que  ce  Prince  lui  don- 
nerait sa  fille  en  mariage.  Il  imposa  des  taxes  personnelles  sur  ses 
nouveaux  sujets  Chrétiens,  et  lit  spahis  ceux  qui  ayant  servi  mili- 
tairement se  firent  Mo-ulmans.  Ea  i63i  il  créa  le  corps  des  Ja- 
nissaires ,  dont  il  prit  un  cinquième  dans  les  prisonniers  qui  avaient 
embrassé  l'Islamisme.  Ce  corps  qui  fut  tantôt  le  soutien  et  tantôt 
la  terreur  de  ses  maîtres,  n'était  pas  composé  de  plus  de  dix  mille 
hommes  dans  sou  origine,  mais  ce  nombre  varia  et  s'accrut  consi- 
dérablement dans  la  suite.  Un  fils  d'Amurat  et  un  autre  de  Paléo- 
gue  ,  tous  les  deux  enorgueillis  de  quelques  succès,  se  révoltent  con- 
tre leurs  pères,  et  tombent  au  pouvoir  de  l'inexorable  Arnurat;  ils 
devaient  être  l'un  et  l'autre  privés  de  la  vue;  mais  le  fils  de  celui- 
ci  ne  l'a  que  légèrement  offensée  ,  et  celui  de  Paléologue  n'a  qu'un 
œil  arraché.  Emmanuel,  autre  fils  de  cet  Empereur,  est  associé 
par  sou  père  à  l'empire  à  la  place  d'Andronique  son  frère  rebelle; 
mais  ayant  couspiré  contre  le  Sultan,  il  se  retire  à  Tessalonique. 
Privé  bientôt  de  tout  secours  ,  il  laisse  la  ville  à  un  de  ses  géné- 
raux, et  va  se  présenter  en  suppliant  à  Arnurat  dont  il  implore  sa 
grâce.  Thcssalonique  est  cédée  ;  et  Paléologue  ne  pouvant  plus  ar- 
rêter les  progrès  des  Musulmans  en  Europe,  se  détermine  à  al- 
ei    solliciter    l'assistance    de    divers    Princes     d'Occident  ,    dont    il 


Bajazet    I. 


14  1KT  aoaucT  ION     A     LA     OESCaipTlON 

n'obtient  que    des    refus.    Cependant    l'Albanie    et    la    Servie    tom-, 
bent  au  pouvoir  des  Turcs  par  l'effet  de  la- révolte  de  Lazare  des- 
pote de  cette  dernière   province  ,  qui   est  ensuite  fait    prisonnier  et 
immolé  à  l'ombre  du  Sultan  ,   lequel  avait  été    tué    en    traitre    par 
un  Servien  qui  était  déjà  étendu  sur  le  champ  de  bataille. 

L'armée  proclame  de  suite  Empereur  sou?  le  nom  de  Bajazet  T.er 
l'aîné  des  fils  d'Amurat ,  qui  ne  tarde  point  à  signaler  son  carac- 
tère ambitieux  et  sanguinaire.  Il  passe  de  l'Asie  en  Europe  pour 
faire  front  à  Etienne  Prince  de  la  Moldavie ,  qui  avait  déjà  triom- 
phé des  Polonais,  des  Hongrois  et  des  généraux  d'Amurat.  Lui 
ayant  livré  bataille,  les  Moldaves  sont  vaincus  et  mis  en  fuite; 
mais  Etienne  ne  pouvant  supporter  la  honte  d'une  défaite  rallie 
les  siens,  et  quoique  inférieur  en  nombre  va  à  la  recherche  des 
ennemis,  les  surprend  au  milieu  même  du  pillage,  les  taille  en  piè- 
ces, et  les  chasse  des  pays  dont  ils  s'étaient  emparés.  Néanmoins 
Bajazet  se  rend  ensuite  maître  de  diverses  places  le  long  du  Da- 
nube, et  presque  de  toute  la  Valachie.  Allarmé  du  voisinage  d'un 
ennemi  aussi  redoutable  ,  Sigismond  Roi  de  Hongrie  invite  les 
Princes  Chrétiens  à  s'opposer  aux  progrès  du  Sultan;  il  est  bat- 
tu avec  une  armée  de  cent  mille  hommes  par  Bajazet  qui  n'en 
avait  que  soixante  mille  ,  et  a  peine  à  se  sauver  déguisé  et  à  la 
faveur  des  ténèbres.  Tout  semblait  flatter  le  désir  qu'avait  ce  con- 
quérant d'étendre  encore  sa  domination  en  Europe.  L'Empire  d'O- 
rient était  désormais  réduit  à  la  seule  ville  de  Coustautinople  : 
Jean,  fils  d'Androuique ,  invoquait  contre  son  oncle  Emmanuel  la 
protection  de  Bajazet  ,  sous  la  promesse  de  lui  céder  Constantino- 
ple.  Emmanuel  prévoyant  la  chute  prochaine  de  l'empire  Grec  , 
avait  déjà  remis  à  Jean  les  clefs  de  cette  capitale  qui  regorgeait 
d'ennemis  et  de  ..uitres  étrangers;  mais  voilà  que  tout  à  coup  Ba- 
jazet est  obligé  de  tourner  ses  armes  contre  le  fameux  Tamerlan. 
Maigre  les  pro  liges  de  valeur  qu'il  fait  dans  cette  nouvelle  guerre  , 
il  tombe  vivant  entre  les  mains  des  Tartares  ,  et  meurt  de  chagrin 
quoique  traité  en  Roi  dans  sa  prison. 
Soliman  Soliman,  que   Bajazet  avait    fait    sauver    avant    sa  défaite,    lui 

et  Moussa.  a  • 

succède  au  trône  dans  la  ville  d'Andrinople  ,  du  consentement  d'Em- 
manuel ;  mais  s'étant  rendu  odieux  par  son  mépris  pour  la  loi  de 
Mahomet  et  par  ses  débauches,  il  est  abandonné  des  siens  qui 
se  déclarent  pour  son  frère  Moussa  ,  et  est  tué  dan?  un  village.  Moussa 
partage  l'eaipire  avec  son  frère  Mahomet,  auquel    il   cède   les  posses- 


DE     L'EMPIRE      OïTOMAK.  J  5 

6Îons  d'Asie ,  en  exigeant  de  lui  une  renonciation  entière  à  celles 
d'Europe.  Il  marche  ensuite  contre  Sigismond  ,  qu'il  défait  dans  une 
bataille  rangée,  s'empare  de  plusieurs  places  dans  la  M  orée  ,  sou- 
met la  Servie  ,  et  laisse  enfin  à  ses  généraux  le  soin  de  faire  la 
guerre  dont  il  était  fatigué,  pour  aller  se  livrer  à  la  mollesse  dans 
son  palais  d'Andrinople.  Mahomet  au  contraire  ne  s'occupait  que 
du  soin  de  faire  vivre  en  paix  et  heureux  ses  peuples  en  Asie.  Ce 
contraste  odieux  pour  le  premier  et  glorieux  pour  le  second  ,  fit 
naître  à  deux  Généraux  de  Moussa  le  désir  de  < hanger  de  maître. 
A  leur  instigation,  et  sous  le  prétexte  de  venger  la  mort  de  son 
frère  Soliman,  il  vole  en  Europe:  Moussa  contraint  à  prendre  la 
fuite  finit  par  avoir  un  bras  coupé,  et    perd   la  vie  avec  son  sang. 

L'avènement  de  Mahomet  au  trône  fit  naître  les  plus  bel- 
les espérances.  Dès  que  sa  domination  fut  reconnue  tant  en  Asie 
qu'en  Europe,  il  restitua  à  Emmanuel  ce  qui  lui  avait  été  iniosîe- 
ment  enlevé,  accueillit  avec  bonté  les  députés  de  la  Valachie  de 
la  Bulgarie  et  de  la  Moldavie,  et  accepta  leurs  tributs  en  les  assu- 
rant de  sa  protection.  Il  réduisit  plusieurs  princes  à  l'obéissance, 
envahit  les  états  de  quelques-uns,  en  rendit  d'autres  tributaires,,  et 
vit  à  ses  pieds  divers  princes  Grecs ,  qui  se  croyaient  déjà  presqu'in- 
dépendans.  Mais  la  fortune  ne  lui  fut  pas  aussi  favorable  sur  mer 
que  sur  terre.  La  république  de  Venise,  qui  était  alors  très-puis- 
sante, absorbait  tout  le  commerce  de  l'Europe,  depuis  Capo-d'Is- 
tria  jusqu'à  Constantinople  ;  elle  inquiétait  les  Turcs  dans  leurs  pira- 
teries par  ses  galères  qui  détruisirent  la  flotte  Ottomane.  Dans  ces 
entrefaites  un  nouvel  imposteur  se  met  à  prêcher  à  main  armée 
contre  les  M.ihométans ,  les  traite  d'infidèles  et  de  blasphémateurs 
massacre  ceux  qui  refusent  de  le  suivre  ,  et  arrive  à  se  faire  un 
nombre  si  considérable  de  prosélytes,  que  Mahoment  prend  la  ré-? 
solution  de  faire  marcher  des  troupes  contre  lui.  Son  fiis  Amurat 
âgé  de  douze  aos  seulement,  se  met  en  marche  à  la  tête  de  soixante 
mille  hommes,  et  après  bieu  du  sang  de  répandu,  le  prétendu  en- 
voyé est  pris  et  mis  en  croix.  Cet  imposteur  mort,,  il  eu  parait  aus- 
sitôt un  autre,  qui,  à,  la  faveur  d'une  ressemblance  frappante  avec  le 
frère  même  de  Mahomet,  Mustapha  qui  avait  été  tué  à  la  bataille 
d'Ancyre  ,  et  fi!s  aine  de  Bajazet  leur  père  dont  il  avait  pris  le 
nom  ,  ne  tendait  à  rien  moins  qu'à  se  frayer  une  route  au  trône. 
Ayant  donc  rassemblé  un  certain  nombre  de  troupes,  il  se  présenta 
sous  les  murs  de  Thessaîonique  pour  y  attendre   Mahomet.    Mais  la 


Mohomel. 


16  Introduction    a    la    description 

tenue  se  déclara  contre  lui:  ses  prosélytes  furent  dispersés  ou  mas- 
sacrés, le  faux  Mustapha  dut  se  sauver  avec  Sineïs  son  séducteur 
près  de  l'Empereur  Grec,  et  ils  furent  ensuite,  du  consentement 
du  Sultan  ,  relégués  l'un  et  l'autre  dans  une  île  de  l'Archipel.  A 
peine  M ahomet  commençait  à  respirer  de  ses  fatigues  militaires, 
qu'un  flux  de  sang  le  conduisit  en  peu  de. teins  au  tombeau  à  l'âge 
de  quarante-sept  ans  ,  après  un  règne  non  seulement  exempt  de 
violences  et  de  cruautés,  mais  même  illustré  par  des  actes  de  jus- 
tice et  par  des  faits  qui  n'ont  pa9  donné  peu  de  lustre  à  l'empire 
Ottoman. 
Amurei  II,  A  murât   II,  déjà  accoutumé  à  commander  sous  les  ordres  de  Ma- 

homet son  père,  prit  les  rênes  du  gouvernement.  Il  eut  dans  les  cora- 
msncemens  quelque  différend  avec  Emmanuel  ,  qui  envoya  lui  de- 
mander ses  deux  frères  puînés  ,  comme  leur  tuteur  expressément 
nommé  par  Mahomet  même.  N'ayant  pu  les  avoir,  Emmanuel  lui 
suscita  un  puissant  adversaire  dans  la  personne  du  faux  Mustapha  , 
dont  il  vient  d'être  parlé.  Cet  homme  adroit  sut  non  seulement  ga- 
gner à  son  parti  le  Visir  qu'on  avait  envoyé  pour  le  combattre ,  mais 
encore  les  troupes  qui  étaient  sons  ses  ordres;  il  fut  si  heureux,  que 
de  Gallipoli  dont  il  était  déjà  maître,  il  marcha  sur  Andrinople  où 
il  entra  aux  acclamations  du  peuple.  Mais  lorsqu'il  s'agit  de  céder 
quelques  places  d'après  les  conventions  qui  avaient  été  stipulées  pour 
les  secours  que  lui  avaient  prêtés  les  Grecs,  il  refusa  de  les  évacuer 
et  aigrit  Emmanuel  contre  lui.  Cette  opiniâtreté  fut  la  cause*  de  sa 
ruine,  car  il  fut  abandonné  non  seulement  des  Grecs  qui  l'avaient 
suivi  ,  mais  même  de  Sineïs  son  plus  ferme  appui  et  d'une  grande 
partie  de  l'année,  qu'Amurat  avait  subornée  par  de  grandes  nrn- 
niesses  ,  et  fut  réduit  à  s'enfuir  avec  un  petit  nombre  des  siens, 
et  à  mettre  fin  à  ses  jours  par  une  mort  ignominieuse,  dans  cette 
même  ville  d'Andriuople  ,  où,  peu  de  teins  auparavant,  il  était 
entré  triomphant.  Délivré  de  ce  dangereux  antagoniste  Amurat 
déclare  la  guerre  à  Emmanuel,  envahit  la  Thes^alie  ,  la  Macé- 
doine et  la  Thrace  ,  et  menace  Constantinople.  Jl  prend  d'assaut 
Thessalonique  sur  Jean  Paléologue  successeur  d'Emmanuel  s  fait 
la  paix  avec  les  Vénitiens,  soumet  les  rebelles,  combat  Ladis- 
las  Roi  de  Pologne  et  de  Hongrie,  conclut  une  trêve  de  dix  aus 
avec  Hunniade  Vaivode  de  Transylvanie,  reprend  les  armes  contre 
Ladislas,  qui  au  mépris  des  traités,  était  rentré  en  lice  à  la  tête 
d'une  armée  que  lui  avaient  fournie  divers  Princes  Européens  ,  lui 


de    l'  £  m  p  i  r  e    Ottoman.  i 7 

livre  bataille  clans  les  environs  de  Varna,  et  remporte  une  victoire 
complette  dont  il  est  redevable  à  la  fermeté  de  ses  Janissaires  s  et 
dans  laquelle  le  Roi  de  Hongrie  reste  mort  sur  le  champ  de  ba- 
taille. Fatigué  des  soins  du  gouvernement  il  abdique  en  faveur  de 
son  fils  Mahomet,  qui  n'était  encore  que  dans  sa  quinzième  an- 
née, et  le  fait  reconnaître  Empereur  dans  la  ville  d'Àndrinople  , 
puis  il  se  retire  dans  celle  de  Magnésie  pour  y  passer  le  reste  de 
ses  jours  dans  le  repos  et  les  plaisirs.  Mais  sa  retraite  fut  de  peu 
de  durée:  car  les  factieux  ne  tardèrent  pas  à  abuser  de  la  jeunesse 
du  nouvel  Empereur  pour  l'entraîner  à  toutes  sortes  de  désordres,  et 
pour  avoir  ainsi  le  moyen  de  troubler  une  antre  fois  la  paix.  Amurat 
cédant  aux  sollicitations  qui  lui  sont  faites  remonte  sur  le  trône  :  son 
premier  soin  est  de  réduire  les  factieux,  et  (l'envoyer  son  fils  à  Ma- 
gnésie pour  y  apprendre  à  régner.  De  nouvelles  inquiétudes  lui  sont 
alors  susciiées  par  un  de  ses  confidens  les  plus  intimes  ,  qui  est  le  fa- 
meux Scanderberg,  fils  de  Castrio  Prince  de  l'Epire,  lequel  par  dépit 
d'avoir  été  oublié  à  l'occasion  de  la  vacance  de  la  principauté  do 
cette  contrée,  leva  l'étendard  de  la  révolte,  et  fil  aux  Turcs  des 
maux  incalculables.  Le  chagrin  qu'il  en  ressentit  fut  radouci  en  par- 
tie par  l'humiliante  ambassade  que  lui  envoya  Paléologne  Empereur 
Grec  ,  pour  lui  demander  son  assentiment  sur  son  élévation  au  trône, 
et  par  la  victoire  qu'il  remporta  à  Gassovie  sur  les  Hongrois  et  le 
brave  Hutîniade  qui  les  commandait.  De  refour  à  Audrinople,  il 
marie  son  fils,  et  est  presqu'aussitôt  après  saisi  d'une  maladie  dont  il 
meurt  en  trois  jours  ,  âgé  seulement  de  quarante-neuf  ans  et  après 
plus  de  trente  et  demi  de   règne. 

Il  était  réservé  à  son  fils  Mahomet  II  de  transporter  le  siè^e  de 
l'empire  Turc  dans  la  capitale  de  l'empire  d'orient ,  qui  était  jadis  si 
puissant.  Ce  prince  barbare  ,  qui  avait  signalé  la  première  année  de 
son  règne  par  l'assassinat  d'un  de  ses  frères  encore  en  ba3  â<?e 
s'était  procuré  une  artillerie  formidable,  et  avait  fait  bâtir  sur  le 
détroit  des  Dardanelles  un  fort ,  qui  lui  assurait  une  position  impor- 
tante: ce  dont  l'Empereur  Grec  s'était  plaint,  mais  euvain  ;  car  au 
lieu  de  lui  donner  satisfaction,  Mahomet  fit  ravager  par  ses  trou- 
pes la  partie  de  la  Morée  qui  était  restée  aux  Grecs,  puis  ayant 
fait  transporter  à  grands  frais  son  artillerie  sur  les  hauteurs  qui  do- 
minent Gonstantinople,  il  cerna  cette  ville  avec  une  armée  de  trois 
cent  mille  hommes.  Tout  ce  qu'elle  renfermait  d'habitans,  Véni- 
tiens, Génois,  citoyens,  soldats  et   l'Empereur  lui-même,  concourt 

Europe.    Fol.   I.  P.  Ul.  3 


Mahomet   IL 


i8  Iktboouction    a    la    description 

à  m  défense;  mais  tou3  c^s  <e&brî3  ne  font  qu'échauffer  davantage 
le  fier  Sultan  dans  son  entreprise.  Quatorze  batteries  sont  dressées 
du  côté  de  terre  où  l'assaut  ne  se  trouvant  pas  praticable,  on  le 
tente  du  côté  de  la  mer;  n'ayant  pu  s'ouvir  l'entrée  du  port, 
l'ennemi  se  rachète  en  partie  de  cet  échec  par  la  prise  du  fan- 
bourg  de  Galata  ,  qui  est  en  face  de  Constantinople.  La  consterna- 
tion devient  générale  à  la  vue  des  barques  et  «les  ga'ères  Turques 
amenées  de  nuit  et  portant  des  balistes  avec  des  tours  de  bois, 
d'où  se  fait  un  feu  continuel  de  mousqueterie  et  pleut  une  grêle 
de  dards.  Des  brèches  sont  enfin  ouvertes  de  tous  côtés:  exténués 
de  fatigues  et  réduits  à  un  petit  nombre  ,  les  Grecs  ne  suffisent 
plus  à  la  garde  des  remparts:  les  fossés  sont  presque  comblés  ,  la 
population  est  dans  l'abattement,  et  la  crainte  de  la  famine  la  réduit 
au  désespoir.  Accablé  du  poids  de  tant  de  disgrâces  Constantin 
s'abaisse  aux  prières  et  offre  de  payer  un  tribut,  mais  il  n'est  pas 
écouté.  Dès  ce  moment  il  prend  la  résolution  de  combattre  glorieu- 
sement pour  l'état s  ou  de  périr  avec  lui.  Mahomet  brûlant  du  désir 
d'exterminer  jusqu'au  dernier  des  Grecs  se  dispose  à  donner  un  as- 
saut géuéral  ;  à  cet  effet  il  serre  de  plus  près  la  ville  ,  dont  il  pro- 
met le  pillage  à  ses  troupes;  il  met  eu  avant  les  plus  mauvaises 
pour  fatiguer  les  assiégés,  et  réserve  ses  Janissaires  pour  porter  le 
coup  décisif.  Pris  entre  deux  feux  sur  la  brèche  où  il  fesait  des 
prodiges  de  valeur,  Constantin  quitte  son  armure  et  se  précipite 
dans  le  plus  épais  des  Janissaires,  où  il  est  taillé  en  pièces  sans  être 
reconnu.  De  toutes  parts  les  Turcs  inondent  la  ville,  et  leur  inva- 
sion est  accompagnée  du  pillage,  de  la  mise  des  prisonniers  en  es- 
clavage, de  l'incendie,  de  profanations  de  rout  genre,  ainsi  que 
de  la  mort  du  premier  officier  de  l'empire  Grec,  et  de  celle  du 
Visir,  qui  fut  soupçonné  par  son  maître  de  quelqu'intelligence  avec 
ses  ennemis.  C'est  ainsi  que  Constantinople  passa  sous  la  domination 
des  Ottomans  le  29  mai  i4$3,  1128  ans  après  sa  fondation.  Lors- 
que Mahomet  y  entra  il  n'y  avait  plus  un  Grec:  son  premier  soin, 
fut  d'aller  à  Sainte-Sophie  s  qu'il  convertit  en  Mosquée  ,  en  y  fe- 
gant  faire  aussitôt  la  prière  selon  l'usage  de  la  loi  Mahométaue  ;  en- 
suite il  se  rendit  au  palais  impérial  ,  où  il  déploya  toute  la  cruauté 
et  la  brutalité  de  son  caractère.  Tant  d'horreurs,  dont  il  fut  la 
pause,  n'empêchèrent  pas  cru'un  Dervis,  prophète  ou  Santon,  mu 
par  un  lâche  et  vil  intérêt,  ne  le  préconisât  comme  l'envoyé  de  Dieu, 
$$419  |  peine  §e  fat-il  emparé  de  cette  ville,  qu'il  sentit  la  npces* 


exerce 
plusieurs 
cruaulas. 


DT      l'eJUIRE      Ol'TOMAlf.  1 9 

site,  pour  ne  pas  eu  faire  un  désert,  d'y  rappeler  les  Grec»,  aux- 
quels il  accorda  quelques  églises  et  le  libre  exercice  Je  leur  religion, 
Cette  expédition  achevée,  Mahomet  repart  aussitôt  pour  Au- 
driuople  dans  la  vue  de  poursuivre  le  cours  de  ses  conquêtes.  IL 
éprouve  quelque  résistance  de  la  part  de  Scanderberg  ,  qui  meurt 
bientôt  après.  Divers  Princes  de  l'Europe  cherchent  à  former  uue 
ligue  pour  s'opposer  aux  progrès  du  Sultan  -9  mais  il  prend  lui-mê- 
me PofF.Mjsive  en  mettant  le  siège  devant  Belgrade  ,  dont  il  est  re- 
poussé avec  perte  par  le  vaillant  Hunuiade.  11  tourne  alors  ses  ar- 
mes vers  la  Morée,  s'eti  empare  entièrement  ,  et  y  réunit  la  pro- 
vince d'Athènes.  Irrité  des  entraves  que  les  Chevaliers  de  Rho- 
des mettaient  au  commerce  des  Turcs,  il  prend  la  résolution  de 
s'assurer  des  îles  de  Lesbos  et  de  Negrepont  ,  d'où  ce3  chevaliers 
pouvaient  tirer  des  secours  ,  pour  les  eu  chasser  ensuite  plus  faci- 
lement. Il  parvient  à  mettre  le  pied  dans  la  première  par  trahi- 
son, et  oblige  la  seconde,  qui  appartenait  alors  aux  Vénitiens,  à 
capituler.  Il  exerce  dans  l'une  et  l'autre  des  cruautés  inouïes  cou-  Mahomet 
tre  les  habitans;  et  au  mépris  de  ses  sermens ,  il  fait  scier  entre 
deux  planches  par  le  milieu  du  corps  les  premiers  officiers  de  Ne- 
grepont. Pendant  ce  teras,  les  chevaliers  ne  négligèrent  rien  pour 
se  fortifier  dans  leur  île  j  mais  le  Sultan  ayant  fait  la  paix  avec  les 
Vénitiens,  il  accorda  aussi  aux  premiers  une  trêve  de  trois  mois.  Djus 
cet  intervalle  de  tems  les  chevaliers  coururent  de  toutes  les  parties 
de  la  chrétienté  se  renfermer  dans  Rhodes,  dont  Mahomet  3  pour 
qui  le  repos  commençait  à  avoir  des  charmes,  confia  le  siège  au 
Pacha  Paîéologue  renégat  Grec,  et  de  la  famille  des  derniers  Em- 
pereurs. La  ville  fut  attaquée  par  une  flotte  Turque  portant  une  ar- 
tillerie formidable,  dont  le  feu  était  terrible  et  bien  dirigé.  Les 
Turcs  furent  néaumoins  les  premiers  à  perdre  courage.  Le  Pacha 
désespérant  de  réduire  cette  place  par  la  force,  tenta  de  faire 
empoisonner  le  Grand  Maître  d'Aubussou  qui  la  commandait,  et 
n'ayant  pu  y  réussir,  il  chercha  pour  la  seconde  fois  à  entrer  eu 
accommodement.  Ses  propositions  furent  rejetées  ;  et  à  la  suite  d'un 
second  assaut  où  d'Aubusson  est  blessé ,  les  Turcs  entrent  dans 
Rhodes.  A  cette  vue  chevaliers,  soldats,  habitans  se  précipitent 
avec  fureur  sur  les  infidèles,,  les  chassent  de  la  ville  et  des  retrari- 
chemens  ,  et  les  obligent  à  se  rembarquer.  Le  renégat  Paîéologue 
ayant  perdu  tout  espoir _3  reprend  la  route  de  Constantinople  ,  avec 
le  peu  de  forces  qui    lui  restaient,  en  songeant  aux  moyens  de  prou- 


2.0  Introduction   a   la    description 

ver  à  son  maître  que  Rhodes  était  inexpugnable.  Mais  bien  loin  de 
se  laisser  persuader ,  Mahomet,  dans  le  premier  transport  de  sa  co- 
lère voulait  faire  étrangler  le  chef  et  les  officiers  de  cette  expédi- 
tion :  cependant  il  se  contenta  de  destituer  le  premier  de  sa  dignité  , 
et  de  le  reléguer  à  Gallipoli.  Impatient  néanmoins  de  réparer  l'échec 
que  ses  armes  venaient  d'essuyer,  le  Sultan  rassemble  deux  armées 
nombreuses,  dans  l'intention  d'entreprendre  avec  l'une  la  conquête 
de  l'Asie,  et  d'envoyer  l'autre  en  Europe  sous   la    conduite  de  ses 
H  mm-      Généraux.  Mais  la  mort  l'ayant    enlevé    le    fa  juillet    T481  à    l'âge 
de  cinquante-trois  ans,    et  après  un  règne  de  trente,  l'idée  de  ses 
vastes  projets  périt  avec  lui,    Mahomet    est    regardé    par    les    Turcs 
comme  le    plus  grand  de  leurs  Empereurs,  et  il  l'est  en  effet    sous 
le  rapport  des  entreprises  militaires,  ayant  conquis    deux  empires, 
douze  royaumes  et   peut-être  trois  cent    villes  ;   miis  considéré  com- 
me prince,  ce  fut  sans  contredit    un  des   plus    perfides    et  des  plus 
sanguinaires  qui  aient  jamais  affligé   l'humanité, 

Après  cet  aperçu  rapide  sur  le  caractère  et  le  costume  géné- 
ral des  Turcs  ,  devenus  Européens  après  avoir  fait  de  Conitantinople 
leur  capitale,  nous  allons  traiter  des  diverses  particularités  qui  ont 
le  plus  de  rapport  avec  le  but  de  cet  ouvrage  (1). 

Selon  la  Géographie  de  Guthrie  les  limites  de  la  Turquie  sont, 
au  nord  la  Hongrie  et  la  Russie  Européenne  ;  à  l'ouest  la  mer 
Adriatique;  au  sud  la  Méditerranée;  et  à  l'est  la  mer  de  Mar- 
mara et  la  mer  Noire.  Pour  qu'il  n'y  ait  pas  de  confusion  dans  la 
nomenclature  des  pays  formant  l'empire  Ottoman  ,  et  en  même 
îems  pour  ne  rien  omettre  de  ce  qui  peut  contribuer  à  nous  en 
faire  connaître  l'étendue  ,  nous  avons  formé  trois  tableaux  des  pro» 
l'inces  qui  le  composent  3  tant  en  Europe,  qu'en  Asie  et  en  Afrique, 

(1)  Ceux  qui  désireraient  avoir  des  notions  plus  étendues  sur  l'histoire 
clés  Turcs  pourront  consulter  les  Annales  Musulmannes  écrites  par  Jean 
Bapt.  FLampoldi.  Milano  ,  imprimerie  de  JFelix  Ruseoni. 


p  e    l' empire    Ottoman. 


21 


Situation. 


Provinces  Européennes. 


Villes   principalfs. 


Sur  les    côtes   nord 
de  la  mer  Noire. 


Au  nord 
du  Danube. 


Sur  la  mer 

Adriatique. 


Au  sud 
du  Danube. 


Sur  le  Bosphore 
de  l'Hellespont. 

A^  sud  du  mont 
Rhodope  ou  Argent 

partie  nord 
de  l'ancienne  Grèce. 


L'ancienne  Crimée. 

Le  Chersonnèse  Taurique. 

La  Tartane. 

Le  Budziac    (i). 

La  Bessarabie. 

La  Moldavie  ,  ancienne  Dacie. 
La  Valachie,  autre  parlie  de  l'an- 
cienne Dacie. 

La  Croatie. 

La  Dalmatie. 

La  république  de  Raguse. 

La  Bulgarie,  partie  orientale  de  l'an- 
cienne Mysie. 

La  (Servie  ,  partie  occidentale  de 
la    Mysie. 

La  Bosnie ,  partie  de  l'ancienne 
Illyrie. 

La  E.omanie ,  anciennement  la 
T h race. 

La  Macédoine. 

La  Thessalie,  maintenant  Jannina. 
L'Achaïe  et  la  Béotie,  maintenant 
la  Livadie. 


Sur  îa  mer  Adriatique  ,  [    T  ,„   . 
ou  Golfe  de  Venise    J    L  EPire- 


ancienne  Illyrie. 


Dans  la  Morée  , 
ancien    Péloponnèse. 


L'Albanie, 


La  Corinthie, 

L'Argolide. 

Sparte. 

Olympie. 

L'Arcadie, 


Elide. 


{    L'Elide  ou  Belvédère. 


Precop. 

Bochaserai. 

Caffa. 

Oczakow. 

Bender. 

Bialogrod. 

Jassy.^ 

Choczim. 

Falczin. 

Tergovisk. 

Vihitz. 

Mostar, 

Raguse. 

Viddin. 

Kicopolî. 

Silistra. 

Scopia. 
I   Belgrade. 
'   Semendrje. 

JSissa. 
■   Serajo. 

Constantinople. 

Andrinople. 

S  tri  mon. 

Contessa. 

Salonique, 

Larissa- 

Athènes. 

Thèbes. 

Lépanto, 

Chimera. 

Butrinto. 

Escodar. 

Durazzo. 

Corinrhe, 

Argos. 

Napoli  "de  Remanie. 

Lacédémone  ;     à    présent 
Misitra, 

Olympe  ,  ou  Langanico. 

Modon. 

Goron. 

Patras, 


(0  En  i785  les  Russes  s  emparèrent  de  la  Crimée,  et  la  cession  leur  en  fut  faite 
par  les  Turcs  en  vertu  d  un  traité  conclu  le  9  janvier  de  l'année  suivante /ainsi  que 
des  des  de  Taman  et  du  territoire  en  deçà  du  Caban  5  ensorte  qu'il  n'est  resté  à  ces 
derniers  au  delà  de  cette  rmére  et  en  deçà  de  la  mer  Noire ,  que  des  hordes  Tartares 
En  1792  les  Turcs  durent  encore  céder  à  la  Russie  Oczakow  et  tout  le  pays  compas 
jentr.e  le   Bog  et  le  Njester.  r  '  * 


22 


Introuuctiox    a.    la,    description 


La  Grèce  fut  divisée  en  quatre  provinces  ou  juridictions 
de  Pachas  à  trois  queues  de  la  manière  suivante: 


Situation. 


Phovinces  Européennes. 


Juridiction 
du  Pacha  de  Salonique. 

Du  Pacha  de  Jannina. 


Du  Pacha  d'Egrippe. 


Du  Pacha  de  Tripolizza. 


ÎLa  Macedoi 
L'Yamoli. 
La  Verie. 
ÎLa  Thessal 
L'Epire. 
L'Albanie. 

{ 


oine  ou  sont 


La  Phocide. 

La  Béotie. 

La  Livadie. 

La  Morée  où  sont 

La  Corinihie. 

L'Argolide. 

L'Elide. 

L'Arcadie. 

La  Laconie. 


On  comprend  dans  ces  provinces  les  îles  de  la  Grèce  ,  et  celles  de 
l'Archipel  près  dé  la  Turquie.  Autrefois  on  y  comprenait  aussi  les  îles 
de  la  mer  Ionienne,  qui  ,  en  1798,  furent  cédées  au  gouvernement  Fran- 
çais, et  qui  reprises  par  les  Russes  et  les  Turcs  en  1799,  formèrent  Ta 
république  des  sept  îles  sous  la  protection  de  ces  deux  puissances.  Cette 
république  est  aujourd'hui  sous  celle  de  la  Grande-Bretagne. 


de  l'empire    Ottoman. 


33 


La  Turquie  Asiatique  confine  au  nord  avec  la  mer  Noire  et  avec 
la  Tartarie  Russe  j  à  l'est  avec  la  Peise;  au  sud  avec  l  Ara* 
bie  et  la  mer  du  Levant;  et  à  l ouest  avec  l'Archipel  et  la 
mer  de  Marmara  qui  la  séparent  de  TEurope.  Elle  est  divi- 
sée comme  il  suit. 


Situation. 


Provinces. 


Villes  fuincipales, 


A  l'ouest  Natolie 

divisée 
en  sept  gouvernemens. 


A    l'est. 


Au  sud-est. 

Au  sud-ouest  Syrie 

divisée 

en  quatre  juridictions 

de  Pachas. 


Les  Côtes  de  Natolie. 

Kiitaïch. 

Si  vas. 

T  rébison  de. 

Konich. 

Marasch. 

Aclena. 

Arménie. 

Turquie. 

Curdistan. 
Irac-Arabi. 

Diarbeck  ou  Aldgezira. 

Alep. 

Tripoli. 

Damas. 

S  l  Jean  d  Acre. 

La  Palestine  ou  Terre-Sainte. 


Dans  la  mer  du  Levant.    {   L'ile  de  Chypre. 


Smirne. 

Kutaich. 

Sivas. 

Trébisonde. 

Konich. 

Marasch. 

Adena. 

Erzerum. 

Kars. 

Betlis. 

Bagdad. 

Bassora. 

Diarbekir. 

Alep. 

Tripoli. 

Damas. 

Acre. 

Jérusalem. 

Nicosie. 

Famagouste. 


Outre  ces  provinces  en  Asie ,  la  Turquie  a  encore  quelques 
possessions  dans  le  pays  occupé  par  de  petites  peuplades  du  Caucase 
et  du  Caban,  dont  une  partie  a  été  cédée  dernièrement  à  la  Rus- 
sie, ainsi  que  dans  la  Circassie  ,  dont  une  partie  est  sujette  à  la 
Russie,  et  l'autre  indépendante.  La  Circassie  est  fameuse  par  la 
singularité  que  présente  sa  population  ,  dont  les  hommes  sont  ex- 
trêmement laids,  et  les  Femmes  se  vendent  aux  Turcs  et  aux  Per- 
sans pour  leur  rare  beauté.  A  ces  possessions  la  Turquie  joint  une 
puissance  fort  étendue  en  Afrique.  D'abord  elle  tient  sous  sa  haute 
protection  les  régences  de  Maroc,  de  "Fez,  d'Alger,  de    Tuais  et 


û4  Introduction   a    la    description 

de  Tripoli;  et  en  second  lieu  elle  exerce  une  domination  absolue 
sur  l'Egypte,  qui  est  partagée  en  trois  parties,  lesquelles  sont  sub- 
divisées en  treize  provinces,  savoir;  la  Basse  Egypte  ou  Bahri  au- 
trefois Delta,  où  sont  Alexandrie,  Rosette  ,  Damiette ,  et  Mehellefc 
ou  Elkebir;  l'Egypte  du  milieu  ou  Voatani  où  se  trouvent  le  Caire 
capitale  de  toute  l'Egypte,  et  Suez;  et  la  Haute  Egypte  ou  Saïd  , 
autrefois  la  Thébaïde  ,  qui  comprend  Girgé,  Siutb  anciennement 
Licopolis,  et  Asna ,  autrefois  Sienne.  Viennent  ensuite  la  Nubie 
septentrionale,  le  Barca  oriental,  et  la  côte  septentrionale  d'Ahex. 
deZlf^Se  ®n    Pourrait  s'attendre  à  trouver  indiquée  ici   la  population  de  la 

cstu population  Turquie,  comme  cela  est  d'usage  dans    tous    les    traités  de    {réo^ra- 

de  ta  '1  urrjuie.        -•    .  .       ■  O       "S 

plue;  mais  nous  nous  croyons  à  bon  droit  dispensés  de  cette  obli- 
gation d'après  la  réflexion  judicieuse  que  fait  M.r  d'Ohsson  ,  de 
qui  nous  avons  pris  toutes  les  notions  que  nous  allons  donner  «  Les 
préjugés  de  la  religion,  dit-il,  ne  permettent  pas  de  tenir  des  re- 
gistres des  naissances  et  des  décès,  et  par  conséquent  de  la  popu- 
lation de  l'empire  Oitomau.  Les  sectateurs  de  Mahomet  croiraient 
s'ériger  parjà  en  censeurs  des  opérations  de  la  providence,  et  de 
transgresser  le  précepte  d'une  aveugle  résignation  à  ses  décrets. 
D'après  cela  on  ne  saurait  comprendre  sur  quel  fondement  on  veut 
donner,  dans  la  Géograpbie  de  Guthrie  ,  une  population  de  seize 
millions  d'à  mes  à   la  Turquie  Européenne. 

Le  costume  des  peuples  qui  font  partie  de  cet  empire  en  Asie  ,  en 
Afrique. et  en  Grèce  ayant  été  décrit  dans  l'histoire  que  nous  avons 
déjà  donnée  du  costume  de  ces  régions ,  nous  ne  ferons  pour  le  mo- 
ment que  jeter  un  coup-d'osil  rapide  sur  le  pays  qui  tient  plus 
spécialement  aux  Turcs  Européens,  et  en  indiquer  les  particula- 
rités les  plus  remarquables. 
aimât.  La  Turquie  jouit  des  dons  les  plus  précieux  que   puisse  accor- 

der la  nature:  un  air  pur  et  sain  qui  excite  l'imagination,  et  dont 
la  salubrité  dépose  vainement  contre  les  effets  de  la  malpropreté  des 
Turcs  dans  leur  manière  de  vivre;  un  sol  extrêmement  fertile, 
quoique  mal  cultivé;  des  saisons  agréables  et  régulières;  des  sources 
Fcgé'.aux.  fraîches  et  limpides,  tels  sont  les  avantages  dont  le  ciel  semble  avoir 
voulu  particulièrement  favoriser  cette  belle  contrée.  Quelles  en  se- 
ront les  productions?  Des  herbages  d'une  excellente  qualité,  des 
oranges  ,  des  citrons,  de?  grenades,  des  raisins  et  des  figues  d'un 
goût  exquis,  des  amandes,  des  olives,  beaucoup  de  drogues  qui  ne 
croissent  pas  dans   le  reste  de  l'Europe,  des  cotons  très-est  i  mes ,  des 


DE      L*  E  M  P  I  B  £     Ol'TOMAN.  2,5 

carrières  de  marbres  précieux  ,  et  des  mines  de  toutes  sortes.  Quant 
aux  animaux,  les  chevaux  Thessaliens  ou  Turcs  ne  le  ce. lent  point 
en  beauté  ni  en  utilité  à  ceux  des  pays  qui  fournissent  les  plus 
estimés,  et  l'on  trouve  dans  celui-ci  du  bon  bétail,  toutes  sortes 
de  volaille,  et  surtout  des  chèvres.  Les  gros  aigles  des  environs 
de  Bagdat  sons  recherchés  des  Turcs  à  cause  de  leurs  plumes 
dont  ils  arment  leurs  flèches.  La  Turquie  fournit  au  commerce 
diverses  qualités  de  soie,  de  laine,  de  poil  de  chèvre  et  de  cha- 
meau, ainsi  que  du  coton  écru  et  filé,  de  la  cire,  de  l'huile, 
du  séné,  de  la  noix  de  galle,  du  bétail,  du  bois  de  teinture  et 
de  construction  ;  ex  elle  retire  de  grands  avantages  de  ses  cuirs 
et  de  ses  maroquins  ,  de  ses  teintures  en  laine  et  en  soie  qui 
sont  d'un  luisant  et  d'une  durée  inestimables  ,  et  enfin  de  ses  ta- 
pi* qui,  s'ils  ne  sont  pas  les  meilleurs  pour  le  dessin,  sont  néan- 
moins très-recherchés  pour  leur  qualité  et  la  beauté  du  travail.  Nous 
ne  parlerons  point  des  rnonumens  rares  répandus  dan?  cette  contrée 
et  qui  fout  l'admiration  des  connaisseurs,  non  plus  que  de  ses  ri- 
vières, de  ses  lacs,  de  ses  mers,  de  ses  montagnes  et  de  ses  vallées, 
attendu  qu'il  a  été  fait  mention  ailleurs  de  ces  differens  objets  : 
c'est  pourquoi  nous  porterons  nos  regards  sur  d'autres  points,  que 
nous   parcourrons  de  même  rapidement. 

Les  provinces  de  la  Turquie  sont  arrosées  par  divers  fleuves 
qui  sont,  le  Danube,  la  Save,  le  Dniester,  le  Niéper  et  le  Don. 
Dans  la  Bessarabie  ou  trouve  Beuder  qui  en  est  la  capitale,  et  la 
résidence  d'un  pacha:  cette  ville  est  célèbre  par  le  séjour  qu'y 
fit  Charles  XII  depuis  170g  jusqu'en  171,3  après  avoir  perdu  la  ba- 
taille de  Pultava.  Elle  est  forte,  considérable,  et  en  graude  partie 
peuplée  de  Juifs  et  d'Arméniens  qui  y  font  un  commerce  assez  va- 
rié. Akerman  ou  Biologrod  ,  ville  située  sur  la  mer  JNoire  à  l'em- 
bouchure du  Niester  ,  a  quelques  chantiers  et  un  port  où  peuvent 
hiverner  les  petis  bâtirnens.  A  l'embouchure  septentrionale  du  Da- 
nube est  Kili  ou  Kilia-Nuova,  où  aborde  tous  les  ans  un  grand 
nombre  de  vaisseaux  venant  des  villes  de  la  mer  Noire,  de  l'Egypte  , 
de  Venise  et  de  Raguse  ,  pour  y  faire  des  chargemens  eu  cire  et 
en  cuirs.  L'avantage  de  sa  position  et  son  commerce  y  ont  fixé  des 
Juifs  ,  des  Arméniens  et  des  Turcs.  Autrefois  il  y  avait  un  boa  port  ; 
mais  par  un  effet  de  la  négligence  naturelle  aux  Turcs,  les  bâti- 
rnens ne  trouvent  plus  assez  d'eau  en  plusieurs  endroits:  cette  ville 
a  aussi  été  sous  la  domination  Russe  depuis   1770  jusqu'en  1774.  Is- 

Europe.   Fol.  I.  P,   III.  . 


jinlmaux* 


Fl'uvet. 


Bessarabie. 


Flths. 


2.6  Introduction    a    la   description 

mail  eut  en  1790  sa  garnison  massacrée  par  Sirvrarow,  pour  avoir 
fait  une  belle  défense,  La  population  de  Iyawehan  ou  Cauochan  est 
composée  de  Tartares,  de  Persans,  d'Arméniens  ,  de  Juifs,  qui  y  ont 
leurs  mosquées,  leurs  églises  et  leurs  synagogues. 

Mairie.  La   Moldavie  s'étend  entre  la  Valachie,  la  Hongrie,  la  Tran- 

sylvanie, la  Pologne  et  les  provinces  de  Bessarabie  et  de  Bulgarie. 
L'air  dans  cette  contrée  est  chaud  et  malsain  ,  ce  qui  fait  qu'il 
y  règne  des  fièvres  malignes  et  contagieuses,  presqu'aussi  dange- 
reuses que  la  peste.  Du  coté  de  l'ouest  vers  les  frontières  de  la  Bu- 
c  bovine  et  de  la  Valachie,  elle  est  dominée  par  de  hautes  montagnes, 
(  qui  lui  avaient  fait  donner  par  les  Romains  le  nom  de  Dicie  mon- 
tueuse  ),  dont  les  flancs  et  le  sommet  sont  revêtus  d'arbres  fruitiers  ar- 
rogés à  leur  pied  par  des  ruisseaux  limpides,  qui  descendent  du  haut 
des  monts  avec  un  doux  murmure,  et  font  de  ce  séjour  un  lieu  de 
délices.  Ges  montagnes  à  leur  milieu  sont  toujours  couvertes  de  nei- 
ges j  et  n'en  ont  point  sur  leur  sommet  qu'on  croit  s'élever  au  des- 
sus des  nuées.  C'est  vers  les  confins  de  la  Moldavie,  de  la  Pologne 
et  de  la  Transylvanie  que  se  trouve  le  mont  luenl  ,  où  l'on  recueille 
en  mars,  avril  et  mai  ayant  le  lever  du  soleil  une  rosée  ou  espèce 
de  manne,  qui  a  la  consistance  du  beurre.  Les  rivières  qui  prennent 
leur  source  dans  cette  montagne  charrient  des  paillettes  d'or,  dont 
les  Tsiguènes  fesaient  leur  profit  moyennant  un  tribut  annuel  de 
quelques  milliers  de  drachmes,  qui  était   pour  la  femme  de  VOspo* 

Rioièrauz.  dcuf.  Il  y  a  dans  cette  province  d'abondantes  raines  de  sel  ,  qui  ,  au 
bout  de  vingt  ans  d'exploitation,  se  retrouvent  dans  leur  premier 
état  :  on  y  trouve  rnème  des  montagnes  de  cette  substance  qui  y  est 
recouverte  d'une  couche  de  terre,  et  qui,  lorsqu'elle  est  mise 
à  nu  ,  leur  donne  l'éclat  du  verre  :  partout  aussi  on  fait  du  nître. 
Les  paysans  font  usage,  pour  graisser  les  roues  de  leurs  chars,  d'un 
bitume  ou  d'une  résine  grasse  qui  sort  d?une  source  avec  l'eau, 
Les  plaines  sont  encore  plus  fertiles  que  les  montagnes,  s'il  est 
^rai  comme  on  le  prétend  que  le  froment  y  rende  le  2,5  pour  cent, 
la  seigle  le  ;3o ,  l'orge  le  60,  et  le  mil  jusqu'au  trois  cent  pour 
cent.  Le  sol  est  parsemé  çà  et  là  de  vignobles  et  ombragé  de  fo- 
rêts d'arbres  fruitiers,  On  trouve  dans  les  bois  des  daims,  des  cha- 
mois, des  renards,  des  loups?cerviers  et  des  loups,  et  dans  les 
montagnes  à  l'ouest  le  tsimbro  ,  animal  aussi  gros  que  le  taureau  , 
fnais  qui  3  la  tête  plus  petite,  le  cou  alongé ,  le  corps  efflanqué 
Jes  jambe?  Longues 9  les  cprpes  minces,    droites ,  très- pointues  et  un 


de    l'empue    Ottoman.  27 

peu  arquées  ;  il  est  d'une  agilité  extraordinaire  et  grimpe  sur  les 
rochers  comme  le  chamois.  On  donne  sur  les  frontières  la  chasse 
aux  chevaux  sauvages,  qu'on  prend  vifs  ou  morts.  On  élève  des 
boeufs  qui  sont  petits  sur  la  montagne  et  gros  dans  la  plaine,  des- 
quels on  envoie  tous  les  ans  plusieurs  milliers  à  D.intzic  :  on  ven- 
dait aussi  p^r  le  passé  à  Constantinople  une  grande  quantité  de 
"bêtes  à  laine,  qu'on  dirige  aussi  maintenant  sur  la  première  ville, 
sans  préjudice  pour  la  consommation  du  pays,  où  un  mouton  ne 
coûte  pas  plus  de  trois  francs. 

Quel  dommage  que  les  habitans  de  cette  belle  contrée  aient  Les  Turcs 
si  peu  de  goût  pour  l'agriculture  et  le  commerce  ?  Quelles  sources  industrieux 
de  richesses  et  de  prospérité  sont  perdues  pour  eux  ?  Leur  indo-  MotdaZs. 
lence  et  leur  apathie  avaient  fait  passer  tout  leur  commerce  entre 
le^  mains  des  Turcs  ,  qui  à  cet  égard  avaient  encore  bien  plus 
d'industrie  qu'eux  :  car  c'étaient  les  Turcs  qui  exportaient  leurs 
laines,  leur  beurre  ,  leur  suif,  leur  lin,  leur  chanvre,  leur  bé- 
tail ,  leurs  viandes  salées  qui  se  débitent  dans  toute  l'étendue  de 
la  mer  Noire,  ainsi  que  leurs  peaux,  leurs  bois,  leur  goudron 
et  leur  cire  qui  est  d'une  belle  qualité.  Ce  riche  pays  fut  occupé 
par  les  Russes  depuis  1769  jusqu'en  1774  "  ensuite  la  Buchowine 
fut  cédée  eu  1777  à  l'Autriche  ,  et  le  reste  est  retourné  en  r8o(? 
à  la  Russie  ,  qui  y  a  mis  un  gouverneur  dont  la  résidence  est  à 
Jassy:  depuis  cette  époque  les  Turcs  n'ont  plus  aucune  relation  de 
commerce  avec  cette  contrée.  Malgré  l'air  de  souveraineté  qu'af- 
fectait le  prince  par  cette  formule,  Nous  N<  N.,  par  la  grâce  de 
Dieu  Ospodar  de  la  Moldavie,  lorsqu'il  était  dans  la  dépendance 
de  la  Porte  il  n'avait  pas  le  droit  de  faire  la  guerre  ni  la  paix  , 
de  contracter  des  alliances  ni  d'envoyer  des  ambassadeurs  aux  puis- 
sances étrangères.  Combien  cet  Etat  n'est-il  pas  déchu  de  ce  qu'il 
était  auparavant?  De  cent  mille  hommes  qu'il  pouvait  meitre  au- 
trefois sous  les  armes,  à  peine  a-t-il  pu  en  armer  huit  mille  dans 
ces  derniers  tems. 

La  Valachie  qui,  depuis  1774  jusqu'en  1812,  fut  assujetie  à  Vaiachie. 
la  Russie,  et  qui  depuis  lors  est  rentrée  sous  la  domination  de  son 
ancien  maître,  confine  au  nord  avec  la  Moldavie  et  la  Transylva- 
nie 9  à  l'est  et  au  sud  avec  le  Danube,  et  à  l'ouest  avec  la  Tran- 
sylvanie. Elle  fesait  partie  de  l'ancienne  Dacie  ,  et  a  pris  le  nom 
qu'elle  porte  des  Va  laques  ou  peuples  errans ,  qui  en  ont  fait  la 
conquête  sur  les  Romains.  Cette  province  n/est  pas  moius  riche  que 


Croatie. 


jSu/gqrie. 


Ifospisalilé 

exemplaire 

fi.e  quelque/; 

J}ahilun$. 


û8  Introduction    a.    la    description 

la  Moldavie  en  grains  et  en  bétail  ,  et  l'air  y  est  plus  sain  et  plu3 
tempéré.  Elle  a  des  bains  ,  des  mines  de  sel  et  de  soufre,  et  quel- 
ques rivières  dans  le  sable  desquelles  il  se  trouve  quelques  paillet- 
tes d'or,  La  Valachie  est  gouvernée  par  un  prince  particulier  sous 
le  titre  A'Ospodar ,  lequel  est  tributaire  de  la  Porte  et  fait  sa  ré- 
sidence à  Bucarest,  Cette  ville,  qui  est  grande  et  forte,  a  un 
couvent  de  moines,  une  académie,  un  temple  de  Luthériens,  de 
beaux  édifices  publics  et  de  magnifiques  auberges  qu'habitent  de 
riches  marchands,  chez  lesquels  on  trouve  des  marchandises  de  tous 
\<*s  pays  du  monde:  elle  est  aussi  la  résidence  d'un  Archevêque 
Gren.  Les  Valaqnes  sont  grevés  d'impositions;  et  à  la  religion  près, 
ils  ressemblent  parfaitement  aux  Turcs  dans  leur  habillement  et 
leur  manière  de  vivre. 

Le  Turc  n'a  de  la  Croatie  que  la  partie  en  deçà  de  la  Save, 
qui  est  comprise  dans  la  juridiction  du  Pacha  de  Bosnie.  La  ville 
de  Bihacs  qui,  avaut  l'an  i5q$  qu'y  entrèrent  les  Turcs,  était  une 
place  forte,  se  trouve  au  pied  d'une  montagne  dans  une  île  formée 
par  la  rivière  Unna.  La  Porte  n'a  également  en  Dslraatie  que  l'Her- 
zégovine, dont  Mostar  est  la  capitale  et  la  résidence  d'un  Pacha. 
La  Bulgarie  appartient  à  un  seul  maître  ,  et  a  pris  son  nom  des 
Bulgares  du  Casan,  qui  s'y  établirent  dans  le  septième  siècle.  Elle 
est  bornée  au  nord  par  le  Danube,  au  sud  par  la  Macédoine  et 
la  Roraanie  ,  à  l'est  par  la  mer  Noire  et  à  l'ouest,  par  la  Servie. 
Son  sol,  quoique  marécageux,  produit  en  abondance  du  blé  et  du 
vin  dans  les  vallées  et  dans  les  plaines,  et  ses  montagnes  mêmes 
renferment  d'excellens  pâturages;  les  environs  de  Babadaghi  sont 
peuplés  d}aigles,  dont  les  fabricans  d'armes  de  la  Turquie  et  de  La 
Tartane  viennent  acheter  les  plumes  pour  en  garnir  les  flèches.  On 
trouve  près  d'une  des  montagnes  qui  séparent  la  Bulgarie  de  la  Servie 
une  source  d'eau  tiède  ,  et  à  soixante  pas  de  là  une  autre  source 
d'une  eau  extrêmement  Ijmpide  et  au^si  froide  que  la  glace.  Le 
pays  qui  s'étend  depuis  Silistrie  ou  Dristra  jusqu'à  l'embouchure  du 
Danube  est  habité  par  une  espèce  de  Tartares  venus  de  l'Asie,  les- 
quels sont  renommés  pour  leur  hospitalité  envers  les  voyageurs,  Lors- 
qu'il s'en  présente  quelqu'un  9  de  quelle  que  nation  et  religion  qu'il 
soit,  les  pères  et  les  mères  de  famille  vont  au  devant  de  lui,  et 
l'invitent  de  la  manière  la  plus  affectueuse  à  s'arrêter  chez  eux  et 
à  prendre  part  à  leurs  provisions  telles  que  Dieu  les  leur  a  données, 
§1  l'étranger  accepte  ¥  M  est  imnrï    pendant    trois   jours    ainsi  que 


Servie, 


D£   i'emîibe    OitomaS,  29 

«es  chevaux  s'il  n'en  a  pas  plus  de  trois.  La  nourriture  qu'il  y  trouve 
est  du  miel ,  des  œufs  et  du  bon  pain  cuit  sous  la  cendre  ;  et  il 
est  logé  dans  une  petite  cabane  où  il  y  a  des  lits,  et  qui  est  desti- 
née à  cet  usage.  La  Bulgarie  compte  plusieurs  villes  dont  quelques- 
unes  sont  remarquables,  telles  qu^ ,  Nicopolis  qui  est  célèbre  par  la 
victoire  que  remporta  Bajazet  I.ei  Empereur  des  Turcs  sur  Sigismond 
Roi  d'Hongrie,  ainsi  que  par  le  massacre  d'un  grand  nombre  de  gen- 
tils-hommes Fiançais  qui  allaient  au  secours  des  Chrétiens _9  et  par 
l'émigration  de  gens  de  lettres  Grecs  qui  se  réfugièrent  en  Italie  ;  Si- 
listrie,  dans  les  environs  de  laquelle  on  voit  encore  les  ruines  de  l'an- 
cienne muraille,  que  firent  élever  les  Empereurs  Grecs  pour  se  mettre 
à  l'abri  des  incursions  des  Barbares  ;  et  Tomiswar ,  autrefois  Tomis, 
îieu  où  fut  exilé  Ovide  ,  qui  l'a  décrite  sous  des  couleurs  peut-être 
trop  noires,  sans  doute  par  opposition  aux  grandeurs  et  aux  plaisirs 
de  Rome  ,  dont  le  souvenir  lui  était  encore  présent. 

Que  dirons-nous  de  la  Servie  ,  qui  ayant  secoué  le  joug  de 
la  Porte  pour  se  rendre  indépendante,  est,  depuis  la  paix  conclue 
en  1811  entre  la  Russie  et  la  Turquie,  abandonnée  à  ses  propres 
forces?  Tout  ce  que  nous  en  savons,  c'est  que  cette  province  jouit 
d'un  climat  très-sain  ,  que  le  sol  en  serait  fertile  s'il  était  cultivé  , 
qu'on  y  élève  une  quantité  de  bétail  ,  et  qu'il  s'y  trouve  des  mines 
d'argent.  La  Bosnie  a  pris  ce  nom  de  la  rivière  Bosna  qui  la  tra- 
verse :  elle  confine  au  nord  avec  l'Esclavonie,  à  l'est  avec  la  Ser- 
vie, au  sud  avec  l'Albanie  et  à  l'ouest  avec  la  Croatie.  La  qualité 
de  son  sol  et  ses  mines  la  font  comparer  sous  ce  rapport  à  la  Ser- 
vie. Sa  capitale  est  Bosna-Serai  ,  et  ses  revenus  forment  l'apanage 
de  la  mère  du  Sultan  :  l'activité  du  commerce  que  font  ses  ha  bi- 
lans donne  à  présumer  qu'ils  sont  riches,  et  que  par  conséquent  ces 
revenus  sont  considérables. 

La  Romanie  ou  Koumili  mérite  plus  qu'aucune  autre  des  pro-  Bornant* 
vinces  que  nous  venons  de  parcourir  de  nous  intéresser,  taut  par 
son  étendue  que  par  sa  célébrité.  On  donne  plusieurs  raisons  du 
changement  de  nom  de  cette  province,  qui  s'appelait  anciennement 
la  Thrace,  en  celui  de  Romanie  qu'elle  porte  aujourd'hui  :  les  uns 
croient  que  c'est  parce  qu'elle  renferme  la  ville  de  Constantiuople, 
qu'on  nommait  anciennement  la  nouvelle  Rome  ,  les  autres  parce 
qu'elle  a  été  la  dernière  possession  que  les  Romains  ont  conservée 
en  orient.  Quelle  que  soit  l'origine  de  son  nom,  cette  contrée  a  pour 
limites  \  savoir  y  au  nord    le    mont    Hemus  ,    au   sud   l'Archipel  ,    à 


Bosnie. 


3o  Introduction  a   la    description 

Test  la  mer  Noire,  l'Hellespont  ou  détroit  des  Dardanelles  et  la 
Propontide  ou  mer  de  Marmara  ,  et  à  l'ouest  la  Macédoine  et 
la  rivière  Strimon.  On  y  voit  s'élever  les  crêtes  de  quelques  mon- 
tagnes }  entre  lesquelles  se  trouvent  quelques  endroits  froids  et  peu 
fertiles  ;  mais  dans  les  plaines  et  vers  les  mers  voisines  le  ciel  est 
serein  ,  le  sol  se  couvre  d'abondantes  moissons  surtout  en  riz  ,  la  vi- 
gne est  chargée  de  raisin  ,  et  l'on  y  recueille  les  meilleures  produc- 
tions de  l'Europe  et  de  l'Asie,  ainsi  que  la  soie  et  le  coton;  mais 
la  qualité  inférieure  de  cette  dernière  denrée  ne  permet  pas  de  la 
mettre  en  commerce ,  et  ne  la  rend  propre  qu'à  faire  de  la  toile  à 
voiles  pour  les  vaisseaux. 
Consianïmopie  Constat! tinople  ,  que  les  Arabes,  les  Persans    et  les    Turcs  ap- 

pellent Stamboul ,  est  la  capitale  de  l'empire  Ottoman  ,  et  la  résidence 
du  Grand  Seigneur  et  d'un  Patriarche  Grec.  Cette  ville  s'élève  sur 
la  côte  Européenne  du  Bosphore,  dans  l'emplacement  le  plus  ma- 
gnifique et  le  plus  agréable  qu'on  puisse  imaginer.  Ei!e  a  la  figure 
duo  triangle,  qui  tient  par  sa  base  au  continent  d'Europe,  et  dont 
les  deux  autres  côtés  ,  au  sommet  desquels  a  été  bâti  le  sérail  , 
avancent  dans  la  mer  vers  l'Asie:  d'un  côté  elle  domine  sur  la  mer 
de  Marmara,  de  l'autre  sur  la  mer  Noire,  et  à  l'est  sur  ce  der- 
nier continent;  son  port,  qui  a  trois  lieues  de  logueur  sur  une  de 
largeur  ,  est  un  des  plus  grands  et  des  plus  sûrs  qu'il  y  ait  au  monde. 
Cette  ville  fut  bâtie  sur  les  ruines  de  By'sance  par  Constantin  ,  qui 
n'avait  rien  moins  en  vue  que  de  l'élever  au  niveau  et  même  au 
dessus  de  Rome  ;  mais  combien  n'est-elle  pas  déchue  aujourd'hui 
de  son  éclat  et  de  sa  grandeur  primitive?  Parmi  le  grand  nombre 
de  monumens  antiques  dont  elle  était  décorée,  on  compte  encore 
la  fameuse  colonne  qui  y  fut  transportée  du  temple  de  Delphes 
par  son  fondateur.  Cette  colonne  fut,  dit-on,  consacrée  par  les 
Grecs  à  Apollon,  en  mémoire  de  la  défaite  de  Xerxès ,  et  elle  est 
composée  de  trois  serpens  entrelacés,  qui  soutiennent  sur  leurs  têtes 
parfaitement  sculptées  un  trépied  d'or.  La  ville  est  actuellement 
divisée  en  trois  parties.  La  première  ,  appelée  Constantiuople  3  ren- 
ferme deux  grandes  constructions,  qui  sont,  l'une  le  palais  du  Sul- 
tan ,  et  l'autre  le  sérail  dont  l'enceinte  a  deux  lieues  d'étendue  et 
neuf  entrées,  à  l'une  desquelles  on  voit  une  porte  de  bronze  avec  des 
bas-reliefs  très-estimés  pour  la  finesse  du  travail  (i).  On  y  voit  encore 

(i)  Quelques-uns  prétendent  que  c'est  de  cette  porte  de  bronze ,  que 


de    l'empire   Ottoman.  3i 

les  sept  tours ,  château  fort  où  sont  gardés  les  prisonniers  d'état.  La 
seconde  partie  ,  qu'on  nomme  Galata  ,  est  habitée  par  les  négocians , 
et  la  troisième,  qui  est  Pera  ,  par  les  ambassadeurs  Européens.  Le 
mur  qui  entoure  le  sérail  a  trente  pieds  de  hauteur;  il  est  percé  de 
crénaux  et  d'embrasures,  et  flanqué  de  tours.  La  ville  est  égalemeut 
entourée  d'une  épaisse  muraille  avec  des  tours  et  un  fossé  garni 
d'un  revêtement,  mais  peu  profond.  Vue  du  dehors  ,  l'œil  se  promène 
avec  une  espèce  d'enchantement  sur  des  groupes  de  palais  et  de 
mosquées,  et  sur  une  quantité  innombrable  de  petites  tours  et  de 
minarets  surmontés  du  croissant.  Mais  quand   ou  entre  dans  la  ville      Vimèneur 

,,....,,  .  i,  ,  •  i  ,  ne  répond  pas 

lillusion  s  évanouit  ,  et  1  on   n  y  trouve   plus  que    des    rues  étroites,     à  V  extérieur. 
sales  et  mal  éclairées,  des  maisons  de  bois  et  mal  construites  quoi- 
que peintes  au  dehors,  dont  les  étages  supérieurs ,  par  leur  extrême 
saillie  sur  la  rue,  interceptent  la  lumière  et  empêchent    la    circu- 
lation de  l'air  au  rez-de-chaussée:  on  rencontre  en  outre  des  espa- 
ces encombrés  de  ruines  ,  on  dont  les    propriétaires  ont  été  enlevés 
par  la  peste.  Pour  respirer  un  air  libre  on  est  obligé  de  se    trans- 
porter au  Bésestin  ,  où  les  marchands  ont  leurs    boutiques  qui  sont 
rangées  avec  beaucoup  d'ordre  ,  ou  bien  à  l'hyppodrome  où  les  Turcs 
s'exercent  au  manège  ,  ou  enfin  au  Meidan  qui  est  une  grande  place 
où  se  fait  la   parade  ,  et  où  se  rendent  en   foule  des  gens  de   foutes 
les  classes.  L'afrluence  des  étrangers  3  que  le  commerce  3  la  politique, 
la  curiosité  ou  autres  motifs  attirent  dans  cette    ville    y  a  fait    for- 
mer des    établissement    publics    pour    l'exercice    des    différens    cul- 
tes ;  et  outre  le  grand   nombre  des  mosquées  qu'on  y  voit_>   elle  ren- 
ferme encore  des  synagogues  pour  les  Juifs  et  des    églises    pour    les 
Chrétiens.  On   y  conserve  encore  le  tombeau  de  Constautin.  L'église 
de  Sainte-Sophie   bâtie  par   l'Empereur  Justinien  ,   y  a    été    conver- 
tie en  mosquée  ;  on  donna  à  sa  coupole    i85    pieds  de  hauteur  et  44 
de  diamètre  :  quelques-uns  prétendent  que  ,  sous  certains   rapports  , 
elle  surpasse  en  magnificence  Saint-Pierre    de    Rome.   Le    goût  des 
Turcs  pour  l'oisiveté  et  leur  aversion    pour  l'étude  n'ont    cependant 
pas  empêché  de  penser  à   leur  fournir  des  moyens  d'instruction,  car 
il  y  a  à  Constantinople  plusieurs  bibliothèques    publiques,  entr'au- 
tres  celle  qui  a  été  fondée  par  le  Visir  Raghib,   laquelle  est  très- 
élégante  ,  et  celle  de  Sainte-Sophie  qui  est  magnifique  :  il  est  mê- 
la cour  Ottomanne  a  pris  le  nom  de  sublime  Porte.    D'autres    donnent  à 
cette  dénomination  une  autre  origine  ,  comme  nous  le  Verrons   plus  loin. 


3a  Introduction    a    la    description 

me  de  précepte  que  chaque  mosquée  ait  une  bibliothèque  et  une 
école  publiqie  ou  medras.  La  peste,  dont  on  ne  cherche  point  à 
se  garantir  par  un  principe  de  fatalisme  attaché  à  la  religion  , 
et  les  fréquens  incendies  qui  sont  occasionnés  dans  cette  ville  autant 
par  les  machinations  des  Janissaires  que  par  la  petitesse  des  rues  et 
la  mauvaise  construction  des  maisons,  ne  permettent  pas  à  la  po- 
pulation de  s'augmenter  beaucoup:  les  uns  la  font  monter  à  six 
cent,  d'autres  à  cinq  cent  mille  individus:  quelques-uns  la  rédui- 
sent même  au  dessous  de  ce  nombre. 

En  face  du  sérail,  sur  la  côte  d'Asie  ,  et  à  un  peu  plus  d'un 
mille  et  demi  de  l'autre  côté  du  détroit  est  Scutari  ,  où  se  trouvent 
Une  mosqnée  impériale  et  une  maison  de  plaisance  du  Sultan,  ï  es 
rrm'sons  de  cette  ville  offrent  an  loin  l'aspect  de  la  plus  b^Ile  ver- 
dure ,  et  il  y  a  une  colline  d'où  la  vne  s'étend  sur  les  mers  du  Bos- 
phore et   de   la    Propontide.  et   sur   les  maisons  de  plaisance  qui  em- 

jfndHnopie.  bellissent  les  deux  rivages.  Andrinople  ,  appelée  par  lés  Turcs  A  i- 
dranah,  se  trouve  dans  l'intérieur  de  la  Komanie  au  confluent  de 
l'Arde  avec  le  Moritz.  Cette  ville,  bâtie  ou  restaurée  par  l'Empe- 
reur Adrien  ,  est  entourée  d'un  mur  flanqué  de  bastions.  On  y  voit 
encore  le  palais  où  quelques  Sultans  ont  fait  autrefois  leur  résidence; 
il  est  situé  sur  une  hauteur,  d'où  la  vue  se  promène  sur  des  plaines 
riantes  et  embrasse  le  cours  de  l'Arde  qui  les  sépare  de  la  ville. 
Ses  mosquées  ,  dont  quelques-unes  sont  couvertes  en  cuivre  ,  avec  leurs 
minarets  élevés  et  d'une  élégante  construction  ,  leurs  galeries  déco- 
rées de  colonnes  enrichies  d'ornemens  en  bronze,  leurs  portes  d'un 
beau  travail,  leurs  fontaines,  leurs  portiques,  les  boules  dorées  qui 
couronnent  leurs  coupoles  ,  ses  fabriques  de  tapis  qui  ne  manquent 
pas  de  goût,  sa  navigation  sur  le  Moritz,  qui  y  facilite  le  trans- 
port des  marchandises  de  divers  pays,  enfin  l'activité  et  la  richesse 
de  sou  commerce  en  font  une  ville  des  plus  considérables.    On     ne 

PhUippopolis.  peut  pas  en  dire  autant  de  Philippopolis ,  aiusi  appelée  du  nom  de 
Philippe  le  Macédonien  son  fondateur:  cette  ville  est  grande  mais 
mal  bâtie;  elle  est  le  siège  d'un  Archevêque  Grec,  et  a  dans  ses 
environs  un  petit  territoire  où  Pou  recueille  une  quantité  prodi- 
GaïUpoii.  gieuse  de  riz.  Gallipoli  a  plus  de  droits  à  notre  attention  par  sa 
population  nombreuse  et  la  grandeur  de  son  port.  Elle  a  donné  son 
nom  an  fameux  détroit  qui  sépare  l'Europe  de  l'Asie:  c'est  la  pre- 
mière ville  d'Europe  dout  se  soient  emparés  les  Turcs,  et  elle  est 
encore  aujourd'hui  le  lieu  de  la    résidence   de    leur  grand    Amiral, 


de    l'  empire    Ottoman.  "33 

L'entrée  de  l'HHtfspoiît,  plus  communément  connu  de?  Européens 
sous  le  nom  «le  détroit  des  Dardanelles,  y  est  défendue  par  deux  forts 
appelés  de  Romélie  et  de  Natolie  ,  dont  l'un  est  en  Asie  et  l'autre 
en  Europe,  et  qui  se  nommaient  autrefois  Sestos  et  Abydos.  Gal- 
lipoli  fait  un  gros  commerce  de  laine  et  de  coton,  et  l'on  y  voit 
sur  un  rocher  une  ou  pour  mieux  dire  deux  tours  ,  qui  servent 
de  fanal  aux  navigateurs,  et  de  vedette  à  une  garde  Turque.  Au 
pied  du  château  des  Dardanelles  sur  le  continent  d'Europe  est  le 
bourg  de  Darda-nus ,  où  Ton  construit  de  petites  barques,  et  où  l'on 
fabrique  des  toiles  à  voiles.  Nous  ne  dirons  rien  de  la  Macédoine 
ni  des  îles  nombreuses  qui  sont  à  l'ouest  et  au  sud  de  la  Turquie 
Européenne,  non  plus  que  de  celles  de  l'Archipel,  dont  les  unes 
ont  appartenu  et  les  autres  appartiennent  encore  à  l'empire  Otto- 
man ,  attendu  qu'il  a  déjà  été  parlé  de  leurs  habitai»  dans  le  Cos- 
tume de  la  Grèce  ancienne  et  moderne  ,  et  que,  quant  aux  îles  et 
à  la  partie  continentale  de  l'Asie  sujette  au  Turc,  nous  en  avons 
également  donné  la  description  dans  le  Costume  particulier  de  l'Asie. 
Il  ne  nous  reste  donc  maintenant  qu'à  traiter  du  gouvernement  , 
de  la  religion,  des  mœurs  et  des  usages  des  Turcs  dans  quelque 
pays  que  ce  soit  qu'ils  habitent  ;  vet  c'est  cette  tâche  que  nous  al- 
lons commencer. 


GOUVERNEMENT      DES     OTTOMANS» 


Je  chef  suprême  des    Musulanns  doit    professer    la    doctrine  Oeç^bdroia 
de  l'Àlcorau  ,  être  de  sexe   masculin,  majeur    (i),    ^ain  d'esprit    et    KulLfdL 
de  condition   libre.  Comme  vicaire  du  prophète  et    premier  Imam,     M"sul"tans- 
il  est  le  dépositaire  du  livre  sacré  et  le  conservateur  des  lois  canoni- 
ques: comme  revêtu  de  la  dignité  sacerdotale   il    préside  à  la   prière 
publique  le  vendredi  et  les  deux  fêtes  du  Beyram ,  et  comme  chargé 
de  la   protection  générale Velayet  ammi,i!   exerce  une  autorité  ab- 
solue sur  tous  les    fidèles.    C'est    à    lui    qu'appartient    la    nomination 
des  officiers   publics,  soit  des  agens  du   pouvoir  coactif,  Zabits  ,  soit 
de  ceux  du    pouvoir   judiciaire,    Slakuns  ,    ainsi   que    l'admiuistra- 

(0  Làêe  iixé  pour  la  majorité  des  princes  et  des  particuliers  est  de 
quinze  ans. 

Europe.  VoL  1.  P.  lit.  5 


34  Gouvernement 

tion  des  finances,  le  commandement  des  troupes,  le  droit  de  faire 
la  guerre  et  la  paix  3  et  celui  de  prendre  les  mesures  nécessaires 
à  la  sûreté  de  l'état  et  au  maintien  de  l'ordre  public.  Du  moment 
où  il  est  monté  sur  le  trône,  son  autorité  doit  être  respectée  en 
tout  ce  qui  concerne  la  religion,  la  justice  distributive  et  le  gou- 
vernement, fut-il  un  usurpateur  (i),  et  même  de  mœurs  vicieuses 
et  dépravées.  Quelle  que  grande  que  soit  son  autorité,  il  ne  lui  est  pas 
permis  de  faire  d'innovation  à  la  législation  canonique  ,  surtout  si 
elle  devait  être  onéreuse  aux  peuples  et  aux  serviteurs  de  Dieu 
confiés  à  sa  protection  et  à  sa  garde.  Du  reste,  il  peut  faire  dans 
l'ordre  civil  et  politique  et  dans  le  gouvernement  de  l'état,  tous  les 
changemens  que  la  prudence  et  les  circonstances  peuvent  lui  suggé- 
rer pour  le  bien  public,  ainsi  que  pour  la  gloire  et  la  prospérité  de 
Ylslamisme.  Malgré  l'inviolabilité  que  les  lois  assurent  à  sa  personne  , 
l'histoire  fait  néanmoins  mention  de  sept  Califes  ,  assassinés  ^  cinq 
empoisounés,  douze  qui  ont  péri  dans  des  émeutes  populaires ,  et  de 
beaucoup  d'antres  privés  de  la  vue,  ou  condannés  à  finir  leurs  jours 
dans  une  prison.  Osman  second  et  Ibrahim  premier  sont  les  seuh 
des  Sultans  Ottomans,  qui  aient  perdu  la  vie  par  ordre  de  leurs 
successeurs.  D'après  cette  maxime  de  Mahomet ,  qu'un  fourreau  ne 
indivuibie.  peut  renfermer  deux  sabres,  le  pouvoir  suprême  doit  être  indivi- 
sible et  dans  les  mains  d'un  seul.  Aussi  les  docteurs  Musulmans  se 
sont-ils  constamment  opposés  à  la  coexisteuce  de  deux  Califes  ;  et 
l'histoire  de  l'Islamisme  nous  offre  deux  exemples  de  l'attachement 
de  ses  sectateurs  à  ce  principe  d'unité;  l'un  du  Sultan  Mahmoud 
I.er ,  qui  lit  tous  ses  efforts  pour  que  le  Prince  Aghvan ,  maître  de  la 
Perse,  reconnut  la  suprématie  du  Monarque  Ottoman  ;  et  l'autre  d'Ab- 
dul-Araid  qui,  dans  ses  négociations  avec  la  Russie  en  1 774 •>  ne  vou~ 
lut  jamais  consentir  à  l'indépendance  des  Kans  de  la  Crimée.  Ce 
système  d'unité,  selon  M.r  d'Ohsson  (a')  dure  encore:  car  depuis 
Seliin  I.er,  les  Mahométans  Sunnites  de  l'Asie  et  de  l'Afrique  n'ont 
pas  cessé   de    rendre    hommage    à    l'autorité    sprituelle    des    Sultans 

(1)  Cette  opinion  repose  sur  ne  principe  sacré  chez  les  Mahométans, 
que  Le  commandement  appartient  au  vainqueur. 

(a)  C'était  un  chargé  d'affaires  du  Roi  de  Suède  à  la  cour  de  Cons-' 
îantinople  ,  lequel  a  écrit  un  ouvrage  intitulé  :  Tableau  Général  de  l'Em~ 
pire  Qttomari  ]  ouvrage  recommandable  sous  tous  les  rapports  ,  et  sur- 
tout pour  les  notions  intéressantes  qu'il  renferme  ,  et  les  giayures  curieu- 
J~lt;  il  est  enrichi;  et  que  nous  avons  prises  pour  modèle  des  nptresv 


Vem. 


ipire 


lois 
n'ont  pas 


des    Ottomans.  35 

de  Constantînople  ,  comme  seuls  investis  de  la  dignité  du  Califat. 
Une  autre  qualité  indispensable  dans  le  Souverain  i  c'est  d'être  visible, 
et  cela  pour  détromper  de  leur  erreur  les  Schlyis  ,  cjdi  s'attendent 
à  voir  revenir  Imam-Mohhdy  ,  lequel  disparut  daus  le  troisième 
siècle  de  Pégire. 

Une  chose  à  laquelle  les  lois  ne  semblent  pas  avoir  pourvu,  l 
c'est  la  succession  au  trône.  Quelquefois  il  a  été  suppléé  à  cette  omis-  prononcé 
sion  par  des  lois  spéciales,  mais  l'usage  a  le  plus  souvent  varié  sur  iUcce«<o« 
ce  point.  Dans  la  plupart  des  états  Mahométans ,  le  trône  est  de- 
meuré héréditaite  dans  la  même  famille ,  sans  égard  cependant  à  au- 
cun ordre  de  succession  ,  et  par  la  seule  volonté  de  quelques  Souverains 
qui  ont  fait  reconnaître  de  leur  vivant  le  prince  qu'ils  désignaient 
pour  leur  successeur;  mais  il  est  souvent  arrivé  que  ces  dispositions 
n'ont  pas  été  respectées  après  leur  mort,  et  que  d'autres  princes 
investis  du  gouvernement  de  quelque  province  qui  leur  avait  été  assi- 
gnée pour  apanage ,  se  sont  trouvés  en  état  de  disputer  le  trône  à  l'hé- 
ritier désigné.  De  là  les  troubles  qui  ont  si  souvent  bouleversé  l'em- 
pire, et  qui  se  ont  renouvelles  depuis  l'existence  de  la  dynastie 
des  Ottomans.  Pour  y  mettre  fin,  les  Sultans  ont  pris  la  précaution 
de  renfermer  dans  le  sérail  les  enfans  de  leurs  prédécesseurs.  L'his- 
toire rapporte  que,  non  contens  de  cela,  les  quatorze  premiers  sou- 
verains de  cette  famille  ont  régné  de  père  en  fils  ,  en  prenant  la 
mesure  cruelle  de  priver  de  la  vie  les  princes  du  sang  qui  pouvaient 
leur  faire  ombrage.  C'est  ainsi  qu'en  ont  agi  ,  Osman  I.er  envers  son  oncle 
Dundar-Elbj  Bajazet  I.er  envers  son  frète  unique,  Amurat  II  envers 
ses  quatre  frères  ,  Selim  I.er  euvers  ses  cinq  frères  et  neveux  ,  Amurat 
III.  envers  ses  cinq  frères ,  et  Mahomet  111.  envers  ses  dix-neuf  frères. 

La  résidence  des  Monarques  Ottomans  en  Europe  ne  leur  a 
pas  fait  perdre  l'usage  de  se  donner  des  titres  pompeux  qui  est  pro- 
pre aux  Asiatiques,  et  dont  voici  un  exemple  tiré  d'un  firman  ou 
rescrit  impérial.  «  Moi  qui,  par  l'excellence  des  faveurs  in  fi  nies  du 
Très-Haut,  et  par  l'éminence  des  miracles  opérés  en  vertu  de  la 
bénédiotiou  du  chef  des  Prophètes  (  auquel  ,  comme  à  sa  famille  et 
à  ses  collègues,  soit  accordée  une  félicité  parfaite  ),  suis  ie  Sultan 
des  glorieux  Sultans,  l'Empereur  des  puissaus  Empereurs,  le  dis- 
pensateur des  couronnes  aux  Khosreu  qui  sont  assis  sur  des  trônes, 
l'ombre  de  Dieu  sur  la  terre  ,  le  serviteur  des  deux  illustres  villes  de 
la  Mecque  et  de  Médiue,  lieux  augustes  et  sacrés  où  tous  les  Musulmans 
adressent  leurs  vœux  ;  ie  protecteur  et   le   maitre  de  la  sainte  Jéru- 


Combien 

de  litres  prend 

le  Sultan. 


36  Gouvernement 

salem  ;  le  Souverain  des  trois  grandes  villes  de  Constantinople,  Andrî- 
nople  et  Brousse  ,  comme  de  Damas ,  odeur  de  Paradis ,  de  Tripoli ,  de 
Syrie,  de  l'Egypte,  la  rareté  du  siècle  et  célèbre  par  ses  délices;  de 
toute  l'Arabie,  de  l'Afrique,  de  Barcaa  ,  du  Kesroan,  d'Alep,  de 
l'Irac  Arabo  et  Perso  ,  de  Bassora  ,  de  Lassan  ,  de  Dalem  ,  et  parti- 
culièrement de  Bagdad  capitale  des  Califes;  de  Rarca  ,  de  Mossul  , 
de  Cheerezor,  de  Diarbekir  ,  de  Zoul-Cadrieh  3  d'Erzerum  la  déli- 
cieuse, de  Sébaste,  d'Adatiah,  de  la  Caramauie,  de  Kars ,  de  TYhi!- 
dir  ,  de  Van;  des  îles  Morée  ,  Candie ,  Chipre,  Chio  et  Rhodes;  de 
la  Barbarie,  de  l'Ethiopie,  des  villes  fortes  d'Alger,  Tripoli  et 
Tunis;  des  îles  et  côtes  de  la  mer  Bianche  et  de  la  mer  Noire; 
des  pays  de  la  Natolie  et  des  royaumes  de  Romélie,  de  tout  le 
Curdistan  ,  de  la  Grèce,  de  la  Turcomanie  ,  de  la  Tartane  3  de  la 
Circassie  ,  de  Cabarta  et  de  la  Géorgie,  des  nobles  tribus  de  la 
Tartarie  et  des  hordes  dépendantes ,  de  Caflà  et  autres  lieux  circon- 
voisins,  de  toute  la  Bosnie  et  dépendances,  de  la  forteresse  de  Bel- 
grade place  de  guerre  ,  de  la  Servie  et  des  forteresses  et  châteaux 
qui  s'y  trouvent;  des  pays  de  l'Albanie,  de  toute  la  Valaohie,  de 
la  Moldavie  et  des  forts  et  fortins  situés  dans  ces  contrées  ;  eu- 
fin  possesseur  des  villes  et  forteresses  dont  il  est  superflu  d'indiquer 
et  de  vanter  les  noms;  moi  qui  suis  l'Empereur,  l'asile  de  justice  -t 
le  Roi  des  Rois,  le  centre  de  la  victoire,  le  Sultan  fils  du  Sultan  ; 
moi  qui  par  mon  pouvoir,  origine  de  félicité,  suis  décoré  du  ti- 
tre d'Empereur  des  deux  terres  ,  et  pour  comble  de  grandeur  de 
mon  Califat  suis  illustré  du  titre  d'Empereur  des  deux  mers  etc.  „. 
Cortèq»  Le   Grand    Seigneur    a    un    cortège    qui     répond   au    long    éta- 

pû.-guu.  ^^  ^  g^  titres,  Mahomet  II.  est,  dit-on,  celui  ;qui  a  composé 
la  cour  Otiomanue,  dans  l'organisation  de  laquelle  quelques-uns 
rie  ses  successeurs  ont  fait  ensuite  plusieurs  changemens.  La  nature 
de  cet  ouvrage  ne  nous  permettant  pas  d'entrer  dans  des  recherches 
détaillées  à  cet  égard  9  nous  nous  bornerons  à  présenter  le  tableau 
de  la  cour  Ottomane  dans  l'état  où  elle  est  maintenant,  et  nous 
commencerons  par  le  sérail.  Mahomet  II  ne  croyant  pas  convena- 
ble pour  lui  de  faire  sa  demeure  dans  l'ancien  palais  des  César?, 
fit  construire  un  vaste  éditiee  sur  le§  ruines  d'un  couvent  au  centre 
de  la  ville;  puis  au  bout  de  quelques  années  il  jeta  les  fondemeus 
d'un  autre  palais  dans  la  partie  la  plus  orientale  ,  sur  un  promontoire 
baigné  d'un  côté  par  les  eaux  du  Bosphore,  et  de  l'autre  par  cel- 
les dô  la  Propouûde  vU-à-VM  h  riïïe  4e  Sctitari;  emplacement   qui 


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de!   Ottomans.  87 

était  couvert  d'arbres  et  surtout  d'oliviers.  Il  vint  y  loger  lui-même 
avec  quelques-uns  de  ses  officiers,  et  laissa  le  reste  de  sa  cour  et 
son  harem  dans  l'ancien  palais,  qui  prit  alors  le  nom  d'ancien  sé- 
rail ,  et  après  lui  Bajazet  II  et  Selim  I.rr  vinrent  également  s'y 
établir.  Soliman  le  Grand  fut  le  premier  qui  y  transporta  toute  sa 
cour  et  son  harem,  à  l'exception  des  Cabines  et  des  filles  esclaves 
qui  avaient  vécu  avec  ses  prédécesseurs,  qu'il  laissa  dans  l'ancien 
sérail.  Cette  nouvelle  résidence,  avec  les  agrandîssemens  et  les  ern- 
helli»semens  qui  y  ont  été  faits  ,  occupe  à  présent  un  va«te  espace 
entouré  d'un  mur  flanqué  de  tours.  L'entrée  île  ce'te  enceinte  ap- 
pelée la  porte  impériale  regarde  sur  nue  place  ,  dont  un  des  côtés 
est  formé  par  l'église  de  Sainte  Sophie,  et  au  milieu  de  laquelle 
est  une  fontaine  publique  chargée  d'ornemens  dorés.  Voyez  à  la 
planche  1  la  porte  du  sérail  avec  quelques  carrosses  des  Cadines. 
En  entrant  dans  la  première  cour  du  palais  on  voit  à  droite  le  tré- 
sor public,  l'orangerie ,  l'hôpital  et  les  fours;  à  gauche  le  logement 
du  receveur  des  contributions  arriérées,  le  chantier,  l'arsenal,  la 
monnaie,  le  pavillon  du  surintendant  général  des  édifices,  celui 
du  secrétaire  du  Kislar-Aga  ,  l'ancienne  salle  du  divan,  les  grandes 
écuries  et  l'habitation  <lu  premier  écuyer."  Pour  entrer  dans  la  se- 
conde cour  on  traverse  une  galerie  d'environ  quinze  pieds  de  lon- 
gueur, fermée  aux  deux  bouts  par  «les  portes,  dont  celle  du  de- 
hors s'appelle  porte  intermédiaire ,  et  fait  donner  à  cette  paierie, 
la  dénomination  d'intervalle  entre  les  deux  portes.  On  y  voit  sus- 
pendues aux  murs  des  armes  et  des  armures  antiques,  qui  sont 
des  trophées  de  la  valeur  Ottomane.  Cet  endroit  e*t  ratai  aux  grands 
qui  étant  en  disgrâce  :  car  c'est  là  qu'appelés  au  sérail  sous  quel- 
que prétexte  ils  sont  arrêtés  en  passant,  et  reçoivent  la  peine  à 
laquelle  ils  sont  déjà  eondaunés  s  laquelle,  si  elle  est  capitale, 
est  exécutée  à  l'instant  même.  Cette  galerie  est  surmontée  d'un 
édifice  où  logent  les  huissiers  du  palais.  Dans  la  seconde  cour, 
l'aile  droite  est  occupée  par  les  offices  et  les  cuisines,  et  la  gau- 
che par  les  anciennes  archives,  la  nouvelle  salle  du  Divan,  le 
logement  du  chef  des  Eunuques  noirs,  le  dépôt  des  tentes  et  des 
pavillons  et  par  le  magasin  des  vétemeua  d'honneur.  Voyez  à  la 
planche  2  une  troisième  porte  dite  de  la  Félicité,  qui  est  en  face 
des  deux  premières,  et  donne  accès  dans  l'intérieur  du  palais  où 
habite  le  Sultan  avec  les  membres  de  sa  famille  et  les  dames  de 
son  Harem,  et^  où   logent  aussi  les  officiers  de  sa  maison,  ses  pages 


Officiers 
intérieurs 
da  $é'  ali' 


Officiers 
txieneurs- 


38  Gouvernement 

et  deux  compagnies  d'Eunuques  blancs  et  noirs.  D'autres  corp3 
de  logis  sont  dispersés  çà  et  là  dans  cette  vaste  enceinte,,  les  itna 
au  milieu  des  jardins,  les  autres  au  bord  de  la  mer,  où  le  Sultan 
va  paséer,  comme  dans  des  lieux  de  plaisance,  une  partie  de  la  jour- 
née. Tous  ces  édifices  sont  couverts  en  plomb  et  s'élèvent  en  am- 
phithéâtre parmi  des  masses  de  cyprès,  de  pins  et  de  platanes:  ce 
qui  donne  à  l'entrée  du  Bo-phore  un  air  de  grandeur  et  de  ma- 
gnificence qu'on  ne  peut  se  lasser  d'admirer.  La  porte  Félicité  sé- 
pare la  demeure  des  officiers  de  l'intérieur  immédiatement  attachés 
au  service  du  Sultan,  de  celle  des  officiers  de  l'extérieur  compo- 
sant sa  cour.  Il  est  permis  à  ces  derniers  vers  le  coucher  du  soleil 
d'aller  passer  la  nuit  chez  eux  ,  mais  cette  liberté  est  interdite  aux 
premier-.  Les  officiers  de  l'extérieur  peuvent  se  laisser  croître  la 
barbe  :  ceux  de  l'intérieur  doivent  se  la  raser  au  menton  ,  et  tous 
portent  le  nom  cV Aaa  ^  qui  veut  dire  capitaine  ou  commandant. 

Les  officiers  de  l'extérieur  qui  appartiennent  au  corps  des  Ulems , 
c'est-à-dire  les  lettrés,  les  savans  et  les  sages  sont,  d'abord  le  Kho- 
dïa  qui  est  le  précepteur  du  Sultan,  et  dont  l'amploi  est  d'instruire 
son  maître  dans  tout  ce  qui  concerne  la  religion.  Le  Khodia  pouvait 
parvenir  autrefois  aux  premières  charges  de  la  magistrature;  mais 
i!  a  beaucoup  perdu  de  sa  considération  depuis  i^o3  ,  et  l'on  a  vu 
élever  à  cet  emploi  de  simples  officiers  civils  et  des  Eunuques  re- 
commandables  par  leurs  qualités  ou  leur  savoir.  Vient  ensuite  le  pre- 
mier Imam  ,  ou  Imam  du  Souverain  ,  qui  est  comme  le  Grand  Au- 
mônier du  palais.  Le  jour  de  sa  nomination  il  acquiert  le  grade  de 
professeur  (  muderriss  ).  Lui  seul  a  le  droit  de  remplacer  le  Sultan 
dans  les  deux  fêtes  du  Beyram.  Le  second  Imam  lui  sert  de  coadju- 
teur ,  et  ils  officient  tour  à  tour,  tant  dans  la  chapelle  du  sérail  que 
dans  la  mosquée  ^  où  le  Sultan  va  le  vendredi  au  service  divin.  Il 
faut  qu'ils  aient  l'un  et  l'autre  une  voix  mélodieuse  pour  être  nom- 
més à  ces  places.  Il  y  a  en  outre  trente-deux  chantres  de  pensionnés 
pour  la  chapelle  du  sérail  ,  et  qui,  dans  les  grandes  fêtes,  suivent 
le  Sultan  à  la  mosquée  pour  y  chanter  les  pseaumes  avec  Ylmam. 
La  place  de  Uekim-Baschi  ou  premier  médecin  est 'extrêmement 
honorable  et  lucrative.  Cet  officier  a  l'inspection  des  médecins, 
des  chirurgiens,  des  oculistes  et  des  apothicaires  du  pa la ir  ;  et  mê- 
me depuis  la  mort  inopinée  d'un  chef  des  Eunuques  noirs  sous  Mus- 
tapha III.  ,  pour  avoir  pris  une  drogue  que  lui  avait  prescritte  un 
empirique,  il    parut    une    ordonnance  qui    soumet    à   l'examen    du 


i»  e  s    Ottomans.  3g 

premier  médecin  ,  quiconque  entend  exercer  une  branche  quel- 
conque de  l'art  médical  dans  l'empire  Turc.  En  cas  de  maladie 
grave  du  Sultan  ou  de  quelqu'un  de  sa  famille,  on  appelle  les  meil. 
leurs  médecins  établis  à  Pera  ,  qui  sont  introduits  dans  le  sérail  par 
le  premier  médecin  f  à  l'approbation  duquel  est  soumis  le  traite- 
ment qu'ils  proposent.  Le  uoinbre  des  médecins  du  palais  est  d'en- 
viron dix-huit,  et  celui  des  chirurgiens  de  huit  à  dix:  deux  des 
premiers  et  deux  des  seconds  sont  de  garde  tons  les  jours  peudant  vingt- 
quatre  heures  dans  une  chambre  voisine  de  l'appartement  du  Kislar- 
Agà  on  chef  des  Eunuques  noirs.  L'emploi  qui  suit  est  celui  du  3Iu- 
nedjim-Baschi ,  premier  astrologue  et  astronome  de  la  cour  ,  l'astrologie 
et  l'astronomie  étant  une  même  chose  pour  les  Turcs.  Peu  fidèles  en 
cela  aux  préceptes  de  leur  religion,  qui  proscrit  tout  ce  qui  a  rap- 
port à  la  divination,  les  Ottomans  de  tout  état  „  et  la  sublime  Porte 
elle-même  ne  manquent  point  s  avant  de  commencer  une  entreprise 
quelconque,  de  consulter  ceux  qui  font  profession  de  connaître  l'in- 
fluence des  astres  sur  les  choses  de  ce  monde.  Leur  histoire  fait  men- 
tion de  plusieurs  Vîsirs  et  autres  personnages,  qui ,  dans  certaines  cir- 
constances, ont  voulu  attendre  le  moment  favorable  qui  leur  serait  in- 
diqué par  les  astrologues  pour  leur  entrée  en  charge,  ou  pour  l'accep- 
tation de  quelque  faveur  distinguée.  Du  reste  l'emploi  de  l'astronome 
en  chef  se  réduit  à  la  compilation  du  tacuin  ,  ou  almanach  ,  dans 
lequel  sont  indiqués  les  jours  de  bon  on  de  mauvais  augure,  et 
surtout  ceux  qui  sont  favorables  pour  entreprendre  une  affaire,  pour 
acheter  des  esclaves,  pour  contracter  mariage,  pour  s'habiller  de 
neuf,  pour  se  mettre  en  voyage  et  autres  choses  semblables.  Le 
Djerrah-Baschi  ou  chirurgien  en  chef  est  celui  qui  circoncit  les 
princes  du  sang  ,  et  qui  visite  les  eunuques  avant  leur  admission 
au  service  du  sérail.  Le  Kiabal-Baschi ,  premier  oculiste,  prépare 
le  collyrium  pour  les  dames  du  harem  ,  qui  en  font  us3<re  moins 
par  besoin  ,  que  par  une  imitation  religieuse  de  celui  qu'en  fit 
le  prophète  dans  son  pays  natal  pour  se  fortifier  la  vue.  Tous  les 
officiers  que  uous  venons  de  nommer  portent  le  costume  des  Utems  , 
dont  nous  donnerons  la  description  à   l'article  de  la   Religion. 

Viennent  maintenant  les  Agas  de  l'étrier  impérial  "ainsi  au- 
pelés  parce  que  ce  sont  eux  qui  approchent  de  plus  près  le  Sul-  impérial. 
tan.  De  ce  nombre  est  le  Mir-Alem  ,  l'alfier  ,  lequel  est  chargé  de 
la  garde  des  étendards  impériaux  et  des  six  queues  de  cheval  du 
Sultan  j  il  a  dans  sa  dépendance  les  capitaines    des    huissiers  et    la 


de   l'étrier 


4°  G  O  U  V  E  U  X  F.  M  E  N  T 

musique  militaire  du  pilai*.  C'est  lui  qui  remet  aux  nouveaux  Gou- 
verneur* de  provinces  les  étendards  et  les  queues  de  cheval  ,  qui 
pont  les  endigues  «lu  commandement  militaire ,  et  il  jouit  s«ul  du 
privilège  d'assister  aux  audiences  que  le  Sultan  accorde  anx  grands 
BfeSasoMit"  Personnages.  L«  Bostandji-Baschi ,  chef  des  Khassechis  ou  garde*  du 
fou-Ions  s^rf4rL  e*r  Gouverneur  lin  palais  et  des  maisons  de  plaisance  imp^ria'e*. 
I^es  rives  du  Bosphore  et  de  la  Pronontide,  depuis  l'ernbouohure  <le 
U  nier  Noire  jusqu'au  détroit  des  Dardanelles,  sont  sujettes  à  sou 
autorité;  et,  dans  les  promenades  que  le  Sultan  fait. sur  l'eau,  c'est 
lui  qui  tient  le  timon  de  la  barque  impériale.  Il  préside  en  outre  à 
l'exécution  «les  sentences  de  mort  prononcées  contre  les  Grands  lors- 
qu'elle a  lieu  dans  le  sérail  ,  et  il  a  la  surintendance  des  prisons  où  l-s 
ministres  accusés  de  quelque  délit  sont  soumis  à  la  torture.  Gomme 
inspecteur  des  eaux  et  forêts  aux  environs  de  la  capitale  il  a  aussi 
Ja  surveillance  de  la  chasse,  de  la  pèche  et  du  commerce  du  vin  et 
de  la  chaux.  L'idée  qu'il  a  probablement  lui-même  de  l'opinion 
odieuse  attachée  a  son  ministère  fait  qu'il  ne  sort  ptesque  jamais  en 
public;  et  ce  n'est  guères  que  de  nuit  et  seul  qu'il  se  rend  chez  les 
principaux  ministres,  pour  y  conférer  des  affaires  de  sa  place  et  ren- 
dre compte  de  sa  conduite.  Il  entre  aussi  dans  le  rang  des  Pachas, 
et  afferme  s^s  revenus  aux  officiers  des  Khassechis.  Le  Mir-Akhour- 
Ewel  ou  grand  écuyer  est  celui  qui  a  la  surintendance  des  équi- 
pages du  grand  Seigneur,  et  des  prairies  domaniales,  où  les  parti- 
culiers, moyennant  un  coutract  passé  avec  lui,  peuvent  au5si  envoyer 
leurs  chevaux  à  l'herbe.  Il  a  sous  ses  ordres  les  Salakhors  ,  et  les 
Khass-AkJtourlus ,  (  voyez  la  planche  3  n.°  4),  ou  écuyeis  qui  sont  au 
nombre  de  deux  mille,  environ  six  cents  palefreniers  3  les  selliers, 
les  gardiens  des  chameaux  ,  les  muletiers  du  palais  ,  uu  corps  de  six 
mil  le  Bulgares,  et  les  girde-forêts  auxquels  sont  loués  les  bois  do- 
maniaux qui  sont  divisés  eu  vingt-sept  districts.  Le  Capoudjiler-Ke  ■ 
hayassi,  voyez  la  planche  3  n.°  1  ,  et  le  capitaine  des  huissiers  ,  voyez 
le  u.°  2.  de  la  même  planche  ,  reçoivent  les  suppliques  qui  sont  présen- 
tées au  Sultan  lorsqu'il  parait  en  public.  Dans  les  grandes  cérémonies 
ce  dernier  officier  avec  le  ministre  d'état  fait  les  fonctions  de  maré- 
chal de  cour;  et  alors  ils  portent  l'un  et  l'autre  les  enseignes  de  ca- 
pitaines des  huissiers ,  et  ont  le  bâton  de  corntn  mderne.it  garni  de 
plaques  en  argent.  Les  huissiers  en  chef  sont  au  nombre  d'environ 
cent-cinquante,  et  pour  être  admis  dans  ce  corps  il  faut  être  Bey  , 
fils  d'un   Pacha  ,  ou  seigneur  du  premier  ordre.  Un  d'eux  est  de  garde 


DE?     O  T  T  0  M  A  X  S.  ^  I 

toutes  T05  nuit?  à  la  seconde  porte  du  sérail.  Ils  font  l'office  «le 
chambellans  les  jours  de  cérémonie,  et  alors  ils  portent  une  longue 
robe  d'étoffe  d'or  doublée  de  zibeline  :  voyez  à  la  planche  3  n.°  3 
un  Capoudjl  simple.  Les  deux  officiers  nommés  ci-dessus  introdui- 
sent les  ambassadeurs  étrangers  à  l'audience  du  monarque,  et  loi 
font  la  cour  lorsqu'il  se  rend  le  vendredi  à  la  mosquée.  Les  plus 
distingués  d'entr'eux  obtiennent  le  commandement  de  divers  corps 
de  troupes,  et  «ont  chargés  des  misions  les  plus  importantes  '-t  les 
plus  secrettes,  comme  de  priver  de  la  vie  par  surprise  un  Pacha 
lorsque  sa   mort  est    résolue. 

L'intendant  générai  des  édifices  impériaux  ,  celui  de  la  mon- 
naie et  des  mines  ,  celui  des  cuisines  et  des  offices  du  palais  et  son 
substitut  ,  celui  des  fourrages  destinés  aux  écuries  ,  parviennent 
tous  aux  premiers  emplois  dans  les  ministères  «le  la  finance  et  du 
grand  Visir  ,  et  ont  le  même  costume  que  les  officiers  civils.  Main- 
tenant que  les  Sultans  ne  sont  plus  dans  l'usage  d'aller  à  lâchasse, 
les  titres  de  grand  fauconnier,  de  chef  des  garde-vautours,  de 
garde-griffons  et   de  garde-éperviers  sont   simplement   honorifiques. 

Les  deux  chefs  des  Eunuques  noirs  et  des  Eunuques  blancs 
jouissent  de  beaucoup  déconsidération,  à  cause  du  grand  nombre  d'of- 
ficiers qu'ils  ont  dans  leur  dépendance.  Le  chef  des  Eunuques  noirs  Chef 
a  sous  ses  ordres  le  chef  d'un  corps  de  huit  cents  hommes  chargée 
de  la  garde  des  lentes  et  des  pavillons  impériaux;  ils  sont  divisé» 
en  quatre  compagnies  ,  et  ce  sont  eux  qui  dressent  les  pavillons 
lorsque  le  Sultan  veut  passer  la  journée  dans  les  jardins  du  sérail, 
ou  dans  quelque  site  agréable  aux  environs  de  Constant inople.  Qua- 
rante des  premiers  d'entr'eux  forment  la  cornpaguie  des  peseurs 
sous  un  chef  qui  a  l'inspection  du  trésor  public  ,  lequel  se  trouve 
dans  la  première  cour  du  palais.  Les  autres ,  d'un  grade  inférieur, 
sont  des  geôliers  ou  espèce  de  bourreaux  ,  dont  quatre  ou  cinq  sont 
toujours  de  garde  à  la  porte  du  milieu  ,  près  de  la  tenle  du  capi- 
taine des  huissiers,  pour  exécuter  les  ordres  du  Souverain  ou  de 
son  premier  ministre.  Au  Kizlar-  dga  est  également  subordonné  l'in- 
tendant du  trésor  extérieur,  ou  dépôt  des  vieilles  archives  de  l'ad- 
ministration des  fiuauces  ,  et  du  magasin  où  l'on  garde  les  vètem  lis 
d'honneur,  c'est-à-dire  les  pelises  qui  se  distribuent  au  serai!  oa 
au  palais  du  grand  Visir,  ainsi  que  les  bourses  de  ras  et  d'étof- 
fes en  or,  où  l'on  renferme  les  dépêches  ministérielles:  cet  offi- 
cier a  en  outre  sous  -es  ordres  vingt   gmle-magasius.   Du    Kizlas-A«d 

Europe.    Fol    I    P.  1U  6 


des  Eunuques 
ii'^rs  et  ses 
attributions-. 


4a  Gouvernement 

dépendent  encore  les  fournisseurs  des  étoffes  en  tout  genre  pour  la 
maison  du  Sultan  ,  ainsi  que  le  gardien  ou  dépositaire  des  dons  offerts 
au  Monarque  par  ses  sujets  et  par  les  minières  étrangers.  Suivent 
les  autres  iffîoiers  qui  sont  le  maître-d'hôfel  ,  lequel  est  le  chef 
d'environ  cinquante  valets  de  chambre  ou  domestiques  ,  qui  ser- 
vent à  table  le  grand  Visir  et  autres  ministres  d'état  les  jours  de 
Divan,  puis  le  directeur  de  la  musique  militaire,  Mehter-Baschi. 
Cette  musique  est  composée  de  seize  fifres,  seize  tambours,  onze 
trompettes,  huit  caissettes,  sept  cymbales  et  quatre  timbales;  elle 
ne  se  fait  guères  entendre  au  palais  que  dans  les  fêtes  du  Bayram , 
et  alors  !e  chef  reste  debout  à  la  tête  des  musiciens  les  mains  dans  sa 
ceinture:  elle  est  du  double  lorsque  le  Sultan  est  en  campagne.  La 
musique  du  grand  Visir  et  des  Pachas  à  trois  queues  se  compose  des 
mêmes  instrurnens  ,  mais  réduits  à  neuf  seulement  .  excepté  les  tim- 
bales :  à  la  guerre  If  premier  ministre,  si  c'est  lui  qui  commande  les 
troupes,  a  le  droit  d'y  ajouter  une  grosse  timbale.  Le  panatier  en 
chef  a  sous  lui  environ  cent-cinquante  boulangers  ,  le  chef  d'office 
une  centaine  de  garçons  ,  le  cuisinier  en  chef  deux^oent ,  et  l'échan- 
son  en  chef  environ  cent  cinquante.  Les  trois  derniers  ont  le  même 
costume  qui  e#t  une  robe  de  drap,  avec  uu  bonnet  haut  et  pointu 
en  feutre  blanc  ,  voyez  la  planche  ^  n-os  i  et  £•  Il  est  une  chose 
à  remarquer  ici,  c'est  que  dès  l'origine  de  la  monarchie,  l'usage 
du  blanc  était  commun  aux  individus  de  toutes  le»  classes.  Cette 
couleur  était  presque  la  seule  usitée  sous  le  règne  d'Osman  I.er, 
quoique  pourtant  les  autres  fussent  également  permises.  Sous  celui 
d'Orcan,  où  la  milice  des  Janissaires  prit  consistance,  il  fut  dé- 
cidé qu'elle  porterait  seule  le  bonnet  blanc  pour  la  distinguer  du 
reste  de  la  nation.  Bajazet  I..er  étendit  cette  couleur  aux  gens  du 
palais  et  aux  troupes  régulières,  et  laissa  les  bonnets  rouges  aux 
milices  provinciales  et  aux  gens  de  service  des  grands.  L'usage  du 
turban  étant  devenu  géuérai  sous  Mahomet  II.  ,  il  n^y  eut  plus  que 
5es  gardes  du  sérail  ,  les  cuisiniers  et  les  confiseurs  qui  continuas- 
sent à  porter  l'ancien  bonnet.  Vers  la  même  époque  le  genre  de 
coiffure  varia  en  tout  ou  en  partie  dans  les  troupes  et  à  la  cour  ; 
mais  le  bonnet  blanc  brodé  en  or  ou  en  argent  fut  réservé  aux  oom- 
mandang  des  Janissaires  exclusivement.  Dans  le  nombre  des  personnes 
jattachéess  an  service  du  palais  il  faut  encore  comprendre  trois  cents 
^Uivss  grtfsaos  entre  tailleurs a  cordonniers,  menuisiers  et   autres. 


des    Ottomans.  43 

Le  grand  Soigneur  a  aussi  une  milice  ou  garde  du  corps ,  dite        Miiw« 
des  Solaks ,  et  qui  est  composée    de  quatre  compagnies    de    Jaunis-       iagtwir. 
saires.  Chaque  compagnie  a  un    capitaine    et    deux    lieutenans:    les 
quatre  capitaines  et  les  huit  lieutenans  avec    soixante    gardes    mar- 
chent aux  côtés  du  cheval  du   Monarque  quand     ils    sort  en    grand 
cortège.    Les  officiers   Rekiab-Solak ,    portent    une    robe    de    velours 
vert  doublée  de   peau  de  loup-cervier  :  voyez  le  n.°   3   de  la  planche 
4;  et  l'habillement  des  soldat?  *e  compose  d'une  riche  étoffe  ,  et  d'un 
bonnet  décoré  d'un  grand  panache.  Ces  quatre  compagnies  logent  dans 
la  ville  comme   les  autres  Janissaires,  et  fournissent    toutes  les  vingt- 
quatre  heures  quatre  hommes  de  garde  au  palais  :  ces  troupes  reçoivent 
une  paye   plus  forte  que   les  autres,  et  le  jour  de  la  naissance  de  Ma- 
homet  une  gratification  de  mille    piastres.    Les  Peicks  ,  autre   troupe 
de  cent-cinquante  hommes  commandés    par  un   capitaine,   sont   aussi 
obligés  de  rester  au   palais    presque  tout   le   jour.   Trente   hommes  de 
c^.s  derniers  marchent  également   avec   les  Solacks  aux  côtés  du  Sul- 
tan  les  jours    de    cérémonie  :    leur  uniforme    n'est     pas    moins  riche 
que  celui    des    premiers;    ils  ont    un    casque    en     bronze  doré    avec 
un    panache   noir,   et    portent   une   hallebarde:   voyez   le   n.°  4  de    la 
planche  4;  et  lorsqu'ils  l'accompagnent  à  la  promenade  au  nombre  de 
douze,   ils  ont   une  robe  de  drap  d'or  avec  une  large  ceinture  chargée 
de   pierreries,   un   oimetère  garni  en   or,   un   panache  sur  le  turban  et 
une   lance.    Les   Packs  ainsi   que    les   Solacks,  qui  étaient    les   gardes 
des  Empereurs  Crées,  ne  portaient  jamais  d'armes  que  quand  ils  ac- 
compagnaient   le   Sultan  à    la   guerre.   Mais  depuis  que  Bajazet  II  fut 
tué   par  un   Dervisch  en    149a,  ils  ont  eu   l'ordre  d'être   toujours  ar- 
més.  Le   plus  ancien  de  cette  compagnie  remplit    tous   les  ans    l'of- 
fice  privilégié   de    porteur  de    bonnes    nouvelles,  qui  est   d'aller    en 
Arabie   recevoir  des  mains  du  Schérif  de  la  Mecque  une  lettre,  par 
laquelle   ce  prince  donne  avis   au   Sultan   de   l'heureuse  arrivée  de  la 
caravanue  des  pèlerins.  Cette  lettre  devant  être  remise  par  lui  au  Sou- 
verain dans   la  mosquée  où  se  célèbre   l'anniversaire  de   la   naissance 
de  Mahomet,  il    faut  qu'il  soit  de    retour  pour  ce  jour  là  à  Cons- 
tantinople. 

Après  les  gardes  du  corps  viennent  ceux  du  palais,  qui  sont   au      Bostandjï. 
nombre  d'environ  deux  mille  et  cinq  cents  hommes ,  divisé-  par  compa- 
gnies, et  font  partie  de  la  milice  des  Janissaires,  Leur  nom  est  Bostandjï 
qu'on   croit  dérivé   du   mot   Bostan,  et  leur  avoir  été  donné  pour  avoir 
converti  en  vergers  et  en  jardins   des  terreius  incultes  ou  couverts  de 


44  Gouvernement 

bois  ,  selon  la  signification  de  ce  mot  ,  qui  étaient  dans    l'enceinte; 
du  sérail.  Ils  soot  à  la  fois  jardiniers ,  et  gardes  du  sérail  ,  des  parcs, 
des  jardins  et  des  maisons  de  délices  impériales,  et  servent  de  rameurs 
sur    les  barques  du  Sultan  et  des  officiers  du  palais.  Lorsqu'ils  sortent 
du  sérail  ils  se   font  suivre  par  deux  ou  quatre  valets  de   pied:  voyez 
à  la  planche  5  n.°  %  le  costume  des  Bostandji.  Ils  portent  un  grand 
bonnet  d'étoffe  rouge.  Leur  chef  a  sous  ses  ordres  le   Kassecki  Aga  i 
qui   est  son   lieutenant  et  le   plus  souvent  son   successeur;    le  colonel 
du  corps  3   l'inspecteur  des  forêts,   le   receveur    des    droits  affectés   à 
l'emploi  de  chef  des   Bostandji ,  et    des  rentes  d'une  partie    du    do- 
maine  impérial;  son    propre  agent    auprès  du  gouvernement  ,  on  Bos- 
tandjiler-oda- Baschi .  motif  pour  lequel  il  loge  dans  le  palais  du  grand 
Visir  ,   voyez   la    planche   5   n.u    i  ;   le  messager  entre  le  Souverain  et 
son   premier  ministre  ;  enfin    l'officier  aux    incendies  qui     loge   dans 
le  palais  de  VAgà  des  Janissaires _s  où  se   trouve   une  haute   tour  dans 
laquelle  il   y  a  des  gardes  jour  et  nuit.    An    premier  indice    de   feu 
l'officier  se  rend   aussitôt  au  corps  de  garde  de   l'arrondissement    où 
le  feu  s'est   manifesté,    et   après    avoir    reçu  du  chef  de     la   compa- 
gnie un   rapport   indiquant   la   maison  où  l'incendie  a  commencé,   et 
s'il   menace  des  suites  dangereuses  ,   il   court    à    toute  bride   le    com- 
muniquer  an  chef  des  Eunuques   noirs  ,   qui  ,  à  quelle  heure  que  ce 
soir'  du  jour  où  de   la  nuit,  en   informe  aussitôt  le  Sultan.  Il  y  a  dans 
le  sérail    une  chapelle  fondée  par  Mustapha  1ÎI,  avec  une   bibliothè- 
que qui    y   est   annexée   pour   l'usage  «les  officiers   des  Bostandji.  On 
choisit   dans  ce  corps  trois  cent  sous-officiers  appelés  Khassekl ,  qui 
doivent   payer  au   chef  un   ducat  chacun    pour   leur  admission  ,  et  sa- 
crifier de   leurs   propres   mains    une    brebis    dans     la    caserne  de    la 
compagnie  qui   est   dans    le    sérail.     Leur    vêtement    est    de    couleur 
rouge,  et  ils   portent   un  sabre    avec    un     bâton  qu'ils    reçoivent    du 
colonel  en   présence  de   la   troupe  :   le  n.°  3  de  la    planche    ci-dessus 
représente   un    Khasseki  en   habit    ordinaire,    et    le    n.°  4    le   même 
en  habit  de  parade.  Soixante    hommes    de    cette    milice    font    aussi 
partie  du  cortège  du  Monarque  s  et  sont    par  conséquent  considérés 
pomme  gardes  du  corps.    Leur  chef  les  charge  souvent     de    quelque 
mission    pour    les    provinces.    Les    officiers    supérieurs    sont    le  colo- 
nel s    l'entrepreneur  des    fabriques    à    chaux  ,    pour    le    produit    des- 
quelles  il    paye  dix  raille    piastres   par  an  au  chef  des    Bostandji, 
l'intendant   des  pêcheries  du    port  et  des  environs  de  Goustautioopfe, 
jiui  |tj|  «pat  louées  par  son  Général  à  raison  de  quinze  mille    pias^ 


ç>s 


des    Ottomans.  ^5 

tre3  par  an,  et  l'intendant  des  vins  du  pays,  qui  (ire  un  revenu  con- 
sidérable des  permissions  qu'il  accorde  aux  Chrétiens  et  aux  Juifs 
pour  faire  do  vin. 

On  donne  aux  hommes  de  garde  des  Princes  3  des  Princesses  Baitadji. 
du  sang  et  du  harem  impérial  le  nom  de  Baltadji  ,  qui  est  dérivé 
du  mot  Balla  ,  hache  à  fendre  le  bois  qu'on  croit  qu'ils  portaient 
anciennement.  Ils  sont  au  nombre  de  quatre  cent  ,  et  dépendent 
du  chef  des  eunuques  noirs:  les  premiers  de  ce  corps  portent  le 
titre  d'échanson  en  chef,  et  sont  particulièrement  attachés  au  ser- 
vice du  chef  de  ces  eunuques  ,  de  son  lieutenant  ,  de  son  secré- 
taire et  du  chef  en  second.  Lorsque  le  Sultan  allait  à  la  guerre 
accompagné  de  quelques  dames  de  son  harem,  ces  gardes  escor- 
taient leurs  voitures  et  campaient  autour  de  leurs  tentes.  Il  y  en  a 
trois  par  Cadine  ,  et  un  par  chaque  Prince  ou  Princesse  du  sang. 
Voyez  le  n.°  i  de  la  planche  6.  Le  corps  entier  assiste  aux  funé- 
railles du  Snltan  ,  d'une  personne  de  la  famille  impériale  et  même 
d'une  Cadine  }  et  ces  gardes  en  portent  four  à  tour  le  cercueil.  Outre 
le  Kislar-.éga  ils  ont  encore  pour  supérieur  le  chef  de  la  compa- 
gnie, qui  a  pour  marque  distinctive  une  large  ceinture  d'étoffe  en 
or  ,  et  porte  les  ordres  du  Monarque  au  Grand  Visir.  Le  secrétaire 
du  Kislar-Jgà  a  l'administration  des  offrandes  de  la  Mecque  et  'le 
Médiue,  et  porte  à  sa  ceinture  une  écritoire  à  trois  tuyaux  pour 
marque  distintive  de  son  emploi.  Voyez  au  n.°  4  de,  la  même  plan- 
che ce  secrétane  chez  le  grand  Visir  ,  le  receveur  générai  des  uV- 
niers  provenant  de  ces  offianHes,  et  le  commis  de  ce  dernier.  Ces 
officiers,  ainsi  que  les  Bostandji ,  portent  tous  le  bonnet  rouge.  Il 
y  a  une  compagnie  de  cent-vingt  hommes  pour  le  service  des  offi- 
ciers de  la  chambre;  leur  uninr'orme  ne  diffère  de  celui  des  Baltadji 
que  par  le  bonnet  qui  est  moins  pointu,  et  par  deux  tresses  de 
laine  qui  leur  descendent  sur  les  joue»,  d'où  leur  est  venu  le  sur- 
nom  de  Zuluflu  :  voyez  les  n.os  a  et  3  de  la  planche  6,  où  est 
représenté  un  Bostandji  Tchocadar  ou  valet  de  pied.  Ces  cent-vingt  Autres  gardes. 
hommes  sont  aux  ordres  du  porte-épée ,  du  chef  de  la  compagnie  , 
de  trois  ancieus  de  grade  égal,  et  de  six  officiers  ou  Couschdji  em- 
ployés aux  messages  du  Sultan  et  du  SUihdar-  Aaà.  Il  y  a  toujours 
de  service  au  palais  une  compagnie  de  Tcluuouschs  avec  un  capi- 
taine, fesant  partie  d'un  corps  de  six  cent  trente  hommes  divisés 
en  quinze  compagnies,  lesquels  font  l'office  de  hérauts,  et  précè- 
dent le  Sultau  dan»  les    cérémonies  publiques;    voyez  au  n.°    î    de 


46  Gouvernement 

la  planche  7  un  Dtvan-TcJiavousch ,  et  au  n.°  a  Alai-Tchavousch. 
Suivent  en  dernier  lieu  les  Capoudjl  ou  huissiers,  qui  sont  au  nom- 
bre de  huit  cent,  et  font  la  garde  aux  deux  premières  portes  du 
sérail:  voy.  la  planche  3.  Quarante  d'entr'eux  ,,  qui  portent  le  sur- 
nom de  Baba  et  sont  commandés  par  un  capitaine ,  montent  la  garde 
à  l'enlrée  du  harem,  qui  est  la  station  des  Eunuques  noirs.  Un 
des  plus  anciens  porte  un  escabeau  garni  en  plaques  d'argent  y  sur 
lequel  le  Sultan  pose  le  pied  pour  monter  à  cheval,  et  pour  en  descen- 
dre lorsqu'il  sort  en  public:  voyez  le  n.°  3  de  la  planche  7.  Il  est 
encore  suivi  dans  ces  circonstances  d'un  personnage,  qui  porte  au 
bout  d'un  bâton  une  espèce  de  broc  plein  d'eau  et.  enrichi  de  pier- 
reries :  son  nom  est  Coz-Bèkdji-Baschi ,  voy.  le  n.°  4  de  'a  même 
planche. 

OFFICIERS      DE      l' INTERIEUR     ET      PAGES. 

Première  chambrée. 


Officiers  JLjes  sens  du  service   privé  du    Sultan    sont    distribués    en    six 

de  f  intérieur.  ®  r  f 

classes  :  la  première  est  composée  des  Khass-Odalis  au  nombre  de 
trente-neuf  officiers,  avec  le  Sultan  lui-même  qui  fait  le  quarantième  : 
nombre  qui  passe  pour  être  d'heureux  augure.  Chacun  de  ces  offi- 
ciers a  ses  fonctions  propres.  Le  Silihdar-Agfi  ou  porte-épée  peut 
être  comparé  au  grand  majordome  de  la  maison  impériale;  il  a  sous 
ses  ordres  les  quatre  premières  chambrées  sans  eu  excepter  celle  des 
Zuluflu-Baltadji  ,  et  sous  sa  garde  les  armes  particulières  du  Sultan  , 
dont  il  porte  le  sabre  suspendu  derrière  son  épaule  gauche  quand  il  est 
à  sa  -oite  ,  et  appuyé  sur  son  bras  droit  dans  les  cérémonies:  voyez  le 
u.°  i  de  la  planche  8.  Le  Tchocadar-Aga ,  ou  chargé  de  la  garde-robe 
suit  le  Sultan  à  la  mosquée  dans  les  grandes  fêtes ,  et  jette  au  peu- 
ple quelques  poignées  dé  petites  pièces  neuves  de  monnaies  en  argent. 
Le  Rekiabdar-Agà  tient  l'étrier  lorsque  le  Sultan  monte  à  cheval.  Le 
premier  de  ces  trois  officiers  est  le  seul  qui  ait  le  droit  de  porter 
la  pelisse,  et  tous  les  trois  portent  le  turban:  ceux  qui  suivent  ont 
pour  coiffure  un  bonnet  galonné  en  or,  et  pour  vêtement  une  lon- 
gue robe  qui  se  serre  avec  une  ceinture  de  Casimir.  Le  Dulbend-Aga 
est  celui  qui  a  soin  des  turbans  du  Sultan;  il  le  suit  à  cheval  dans 
les  cérémonies,  tenant  en    main    un  turban  impârial  ,  qu'il  incline 


des    Ottomans.  47 

de  temt  en  tems  vers  le  peuple ,  lequel  répond  à  ce  geste  par  un 
saluf  respectueux.  A  sa  gauche  marche  un  autre  Kass-Odali  por- 
tant un  autre  turban,  qu'il  incline  de  même.  L'économe  de  la  cham- 
brée et  le  maitre-d'hôtel  du  Souverain  s'appellent  Anathar-Agà  ou 
garde-clef,  son  adjoint  Pe  chkir-Agà,  garde  des  frottoirs,  et  son 
sous-adjoint  Binisch-Pesehhir-Jga  :  celui  qui  verse  l'eau  sur  les  mains 
du  Sultan  se  nomme  Ïbrikdar-Jgà ,  ou  officier  du  broc.  Deux  autres 
officiers  Keusse-Baschi  sont  chargés  de  tenir  propre  la  chambrée. 
La  chapelle  du  sérail  a  un  grand  chantre  Zin-Baschi ,  chargé  d'of- 
ficier dans  la  mosquée  où  le  Sultan  se  rend  le  vendredi,  et  par  qui 
est  entonné  le  chaut  qui  précède  la  prière  publique.  Le  secrétaire 
particulier  du  Sultan  Sirr-Kiatib  fait  aussi  partie  de  son  cortège  9 
et  porte  dans  une  grande  bourse  brodée  en  or  tout  ce  qu'il  lui  faut 
pour  écrire  au  besoin.  Nul  autre  que  lui  ne  peut  avoir  une  écri- 
toire  d'or  à  sa  ceinture.  Il  lit  au  Sultan  ,  à  son  retour  de  la  mosquée, 
les  placets  qui  lui  ont  été  présentés  sur  son  passage,  et  a  soin  de 
sa  bibliothèque  privée:  voy.  le  n.°  a  de  la  planche  8.  Quarante  va- 
lets appartenant  à  trois  autres  chambrées,  richement  vêtus,  ayant 
un  sabre  et  un  poignard  à  la  ceinture,  et  armés  d'un  fouet  avec  une 
longue  chaînette  le  tout  en  argent,  fout  aussi  partie  du  cortège  du 
Sultan:  le  premier  d'entr'eux  Basch-Tchocadar  marche  à  la  droite 
du  Monarque  la  main  appuyée  sur  la  croupe  fie  sou  cheval ,  et  porte  ses 
sandales  enveloppées  d'une  pièce  de  ras,  qu'il  tient  dans  une  poche  de 
sa  robe:  voyez  le  n.°  3  ne  la  même  planche:  l'habillement  de  cet  of- 
ficier, à  l'exception  des  ornemens  qui  sont  en  or,  ressemble  à  celui  des 
autres.  Le  Scarikcdji-Baschi  est  celui  qui  monte  les  turbans  du  grand 
Seigneur,  et  leur  met  la  garniture  de  mousseline  blanche.  I!  y  a 
une  chambre  expressément  destinée  pour  les  turbans,  qui  y  sont 
rangés  sur  des  escabeiles  couvertes  de  plaques  d'or  et  d'argent. 
L'échanson  Cahvedji-Baschi  ne  fait  que  préparer  le  café  pour  le 
Sultan.  Le  Tufenkdji-Baschi  ou  porte-fusil,  lorsqu'il  esi  à  la  chasse, 
lui  présente  le  fusil  ,  et  à  son  retour  au  palais  reçoit  le  gibier  des 
chasseurs.  Le  Berber-Baschi  ou  premier  barbier  lui  rase  la  tête. 
La  première  fois  que  cette  opération  a  lieu  pour  un  fils  du  Sul- 
tan régnant  ,  l'usage  veut  que  cet  officier  en  porte  aussitôt  la  nou- 
velle en  cérémonie  au  grand  Visir  ,  qui  lui  fait  présent  d^une  pe- 
lisse de  zibeline,  d'une  bourse  de  cinq  cents  ducats,  et  d'un  cheval 
richement  harnaché.  Ces  dix-sept  officiers  de  la  première  chambrée 
gont  les  seuls  qui  aient  des  titres  particuliers»  Les  sept  derniers   et 


4&  Gouvernement 

les  oînrf  pin*  anciens  passent  ensuite  au  service  de  l'appartement 
appelé  Mabein  ,  et  prennent  le  nom  de  Mqbe'mdjL  Les  officiers 
de  la  première  compagnie  sont  obligés  de  monter  la  garde  à  la 
chapelle  qui  est  près  de  leur  logement,  dans  laquelle  on  conserve 
la  robe,  l'étendard  ef  autres  reliques  de  Mahomet;  et  deux  d'en- 
tr'eux  y  sont  en  sentinelle  toutes  les  vingt-quatre  heures,  ce  dont 
ne  sont  dispensés  que   les  cinq    premiers  grades. 

Chambrée  d'i  trésor. 

chambrée  ^'Rs  pffi*?'érs  ('e   cette  chambrée  veillent  à   la   garde  des    trésors 

duiwor.  (JU  sérail,  qui  sont  renfemés  dans  un  vaste  édifice  consistant  en 
quatre  grandes  salles  voûtées  avec  de  vastes  souterrains  au  des- 
sous, où  est  renfermée  une  quantité  prodigieuse  d'objets  précieux 
amassés  dès  ies  eommeneemens  de  la  monarchie,  et  surtour  à  la 
prise  de  Coustantinople  ef  lors  de  l'asservissement  de  la  Syrie  et 
de  l'Egyte  à  l'empire.  On  suppose  qu'ii  s'y  trouve  d'anciens  manus- 
crits Grecs  et  Latins;  mais  encore  que  cela  fût,  la  superstition  les 
fait  regarder  comme  des  talismans  ,  qui  ne  peuvent  être  touchés 
ni  exposés  aux  regards  das  curieux  sans  sacrilège.  On  y  conserve 
eu  outre  le  portrait  et  un  habillement  complet  de  chaque  Sultan. 
Tous  les  objet-,  renfermés  dans  ce  riche  dépôt  sont  ootés  sur  de 
gros  registres  revêtus  de  ia  signature  du  ministre  des  finances,  et 
confiés  à  la  garde  du  SUihdar-A^à  et  du  KkazLnè-Kehaja.  Ce  der- 
nier venant  a  être  remplace,  on  procède  aussitôt  à  L'inventaire  de 
ces  objets  avec  l'intervention  d'employés  au  ministère  de?  finances  :  ce 
qui  est  quelquefois  l'ouvrage  de  cinq  ou  six  mois.  Cette  précaution 
a  sans  doute  été  prise  par  suite  de  quelqu'in fidélité  qui  y  aura  été 
commise.  Et  eu  efÏH  ,  après  ia  mort  du  gardien  du  trésor,  qui  de- 
vint C  oubli;- Fezir  aous  Mahomet  IV,  on  trouva  dans  sou  mobi!i<  r 
des  objets  précieux  qui  appartenaient  au  trésor  du  sérail.  Le  chef 
de  cette  chambrée  est  le  Khaziac-Kehaya  ou  intendant  du  tré=or 
intérieur,  qui  a  aussi  l'économat  du  palais;  il  présente  à  la  fin  de 
chaque  mois  le  tableau  général  des  dépenses  au  Sultan,  qui  l'ap- 
prouve en  écrivant  au  bas:  plu  à  ma  majesté  impériale.  A  sa  nomi- 
nation il  reç.nt  le  sceau  ,  dont  il  appose  l'empreinte  sur  la  porte  exté- 
rieure du  ué.-or.  C'ert  le  même  dont  se  ser\it  pour  cet  objet  Seîira 
I.er  à  son  retour  de  son  expédition  d'Egypte,  lequel  laissa  écrit 
de  sa  main  }  que  désormais  ou   l'emploierait    toujours   pour  le   même 


des    Ottomans.  4°. 

wage,  à  moins  que  quelqu'un  de  ses  successeurs  n'eut  le  bon- 
heur d'enrichir  le  trésor  d'objets  plus  précieux  que  ceux  qu'il 
avait  acquis.  Ce  sceau  consiste  en  une  cornaline  ronge,  an  mi- 
lieu de  laquelle  sont  gravés  ces  mots:  Schah-Sullan-Selim  ,  et  aux 
quatre  coins  ceux-ci  :  Tavekul-Ala-Kalik  :  résignation  au  créa- 
teur. Outre  cela  ,  cet  intendant  a  la  garde  des  pelisses  et  autres  ob- 
jets précieux  à  l'usage  journalier  du  Sultan  ;  et  à  chaque  nouveau 
vêtement  qu'on  coupe  pour  lui,  il  doi:  être  présent  et  accompagner 
cette  opération  de  prières  et  de  cérémonies  prescrittes  à  cet  effet. 
Il  ne  peut  jamais  s'absenter  du  sérail,  et  a  deux  adjoints,  dont  un 
surtout  est  de  service  lorsque  le  Sultan  va  passer  le  printerns  dans 
ses  sept  maisons  de  délices.  Les  autres  officiers  sont  V Anathar-Aga , 
qui  est  chargé  de  l'entretien  de  la  propreté  dans  la  chambrée;  le 
Baschi-Yazidji  ,  ou  premier  délégué  qui  tient  note  de  la  situation 
du  trésor  et  des  individus  composant  les  quatre  chambrées  ;  le 
Tchantadji ,  mot  dérivé  de  Tchanta  qui  signifie  sac  ,  lequel  porte 
derrière  le  Sultan  une  espèce  de  besace  de  maroquin  brodée  en  or, 
contenant  quelques  pièces  de  monnaie  en  or  et  en  argent  :  voyez 
la  planche  8  n.°  4-  Le  Serghoutchdjl  est  celui  qui  a  soin  des  plu- 
mes enrichies  de  pierreries  pour  le  turban  du  Mouarque.  Le  Ca- 
panitchadji  ,  tient  sous  sa  garde  les  vêtemens  de  gala  qui  sont  or- 
dinairement doublés  eu  peau  de  renard  noire,  et  dont  le  Sultan  se 
revêt  dans  les  grandes  cérémonies:  ces  vêtemens  ne  lui  sont  présentés 
qu'après  avoir  été  parfumés  de  bois  d'aloès ,  tandis  que  les  autres 
employés  de  la  chambrée  chantent  des  hymnes.  Le  Tabac-Eshi  est 
le  gardien  de  la  vaisselle  de  porcelaine,  et  les  Tufenkdji  sont  deux 
personnes  qui  portent  à  la  suite  du  Sultan  dans  ses  promenades  cha- 
cune  un  fusil  garni  en  or  et  en    pierreries. 

Il   y  a  encore  une  autre    chambrée  ,    dont    le  chef  se    nomme       Ch„,nh,^ 
K'dec-Kehaya  ,   laquelle  est  composée  d'officiers  subalternes  qui  four-        KehayT 
ui^eut   le    pain,  la  volaille,   les  fruits,   les  sucreries,   les  scherhet  et  eliesf°"euo'''- 
autres  boissous  pour  la  table   du  Souverain   et    de  son    harem  ,    ainsi 
que  les  lumières   pour  les  appartenons  et   la  chapelle  du  sérail.   Ces 
officiers   fabriquent  aussi   des   pièces  de   tafetas    ciré,  dont  ils    distri- 
buent des  morceux  d'une  derni-aune  aux   pauvres  blessés,  pour  atti- 
rer sur  le  Souverain  les  bénédictions  de  ces  malheureux.  La  chambrée 
dite  de  campagne,  parce  qu'autrefois  elle  accompagnait  le  Sultan  à 
la  guerre  et    tenait  son   linge,    est  devenue    une    école    d'instruction 
où  se  forment   les  musiciens,  les    chanteurs,    les    danseurs,  les  bar- 

Europc.  Fol.  I.  P.  III.  . 


&o  Gouvernement 

biers  3  le?  baigneur?  et  autres.  Le  Basch-Coullokdji  un  des  officiers  de 
cette  chambrée  est  obligé  de  laver  deux  fois  la  semaine,  dans  un 
grand  b.issin  d'argent,  la  mousseline  des  turbans  du  souverain:  ce 
qui  se  fait  au  son  de  cantiques,  que  chantent  en  chœur  les  pages 
de  cette  ehimbrée. 

Les  chefs  des  trois  derniers  Oda  ,  compagnies  ou  chambrées, 
sont  pris  parmi  les  officiers  de  la  première  ,  et  figurent  toujours  les 
premiers  dans  la  chambrée  où  ils  commencent  à  être  de  service  j 
et  il  ne  leur  est  permis  de  rentrer  dans  la  première,  que  lorsqu'ils 
sont  promus  an  grade  de  Silihdar-Agà.  Chacune  de  ces  chambrées  a 
douze  sous-officiers ,  qui  ont  le  droit  de  porter  en  ceinture  un  poi- 
gnard garni  en  or  on  en  argent;  et  il  y  a  en  outre  dans  chacune 
d'elles  trois  ou  quatre  muets,  subordonnés  au  plus  ancien  d'entr'enx 
dans  la  seconde  chambrée,  lequel  reste  à  la  porte  du  cabinet  du 
Sultan,  lorsqu'il  est  en  conférence  secrète  avec  le  premier  minis- 
Mueu        tre  on  avec   le   Mufti.  Ces  muets    portent  un   bonnet    brodé    en    or  , 

Je  service.  .       .  .  (Y>,  ,  * 

qui  ditiere  un  peu  de  tous  ceux  que  nous  avons  vus  jusqu  à  présent* 
voyez  le  n.°  %  de  la  planche  9.  Ils  font  leurs  gestes  avec  une  ex- 
trême promptitude,  et  leur  langage  est  entendu  des  personnes  de  la 
cour,  des  dames  du  harem  ,  et  du  Sultan  qui  n'a  souvent  besoin 
que  de  peu  de  signes  pour  leur  faire  comprendre  ses  ordres  (1).  Après 
lui  il  n'y  a  que  le  grand  Visir,  le  Kehaya-Bey  et  les  Pachas  ou 
gouverneurs  de  provinces,  qui  puissent  avoir  des  muets  à  leur  ser- 
vice. Outre  ces  muets  il  y  a  aussi  dans  ch  que  compagnie  trois  ou 
quatre  nains  subordonnés  à  ou  chef  appartenant  à  la  seconde  cham- 
brée. Ces  nains  font  le  paese-tems  de  la  cour  et  du  Sultan,  devant 
lequel  ils  prennent  quelquefois  des  licences.  Trois  ou  quatre  d'en- 
tr'enx. qui  sont  parfuîemetit  eunuques ,  demeurent  dans  le  harem, 
et  font  l'office  de  messagers  entre  le  Sultan  et  ses  Cadines.  Leur 
habillement  est   le  même  que  celui  des  Tchavousch    ou    musiciens  , 

(1)  Les  Turcs  auraient-ils  précédé  l'abbé  de  l'Epée  dans  l'art  d'en- 
seigner aux  sourds  et  muets  la  manière  d'entendre  et  de  s'expliquer  par 
des  gestes  et  par  des  signes  ?  Si  l'on,  avait  pris  soin  d'indiquer  plus  claire- 
ment dans  cette  relation  le  tems  où  cette  instruction  3  commencé  chez  les 
Turcs  ,  et  jusqu'à  quel  point  elle  a  été  portée  ,  peut-être  l'Abbé  Sicard 
aurait-il  rendu  commun  à  d'autres  le  glorieux  titre  de  nouvel  Apôtre  envoyé 
plu  ciel  à  la  nation  des  sourds  et  muets,  dont  il  lui  a  plu  d'honorer  l'il- 
lustre et  modeste  Abbé  de  l'Epée.  Y.  Catéchisme  ou  etc.  à  l'usage  def 
§jtyrd§'TW&h  Mr  4>  §h#rd>  Avertissement-  Paris,  170,2, 


des    Ottoman*.  5i 

dont  chacun»?  de?  trois  dernières  compagnies  fournit  tin  certain  nom- 
bre. Voy.  le  n.°  a  de  la  planche  g.  D<mx  d'entr'eux  sont  aux  or- 
dres de  Silihdar-Agà ,  et  portent  ses  ordres  aux  ch ambrées,  Plu- 
gieurs  de  ces  espèces  de  pages  sont  au  service  des  officiers  de  l'in- 
térieur du  palais:  ce  qui  leur  fait  donner  le  nom  de  CouUouhdji  ; 
o:>  les  désigne  ensuite  par  un  autre  selon  le  ministère  qu'ils  rem- 
plisent  :  par  exemple  on  nomme  Tutundji  celui  qui  garde  la  pipe, 
Cahvedji  celui  qui  verse  à  boire  etc.  Enfin  il  y  a  dans  chacune 
de  ces  trois  compagnies  un  officier  chargé  de  son  économie  intérieure, 
qui  dispose  de  deux  forçats  ayant  la  chaîne  aux  pieds  pour  les 
travaux   les   plus   pénibles. 

Anciennement  le  corps  des  pages  était  composé  déjeunes  gens  ïr«àseii, 
pris  de  préférence  dans  les  provinces  Européennes ,  et  particulière-  et  où  on 
ment  dans  la  Bosnie  et  l'Albanie,  et  ils  recevaient  leur  première 
éducation  dans  les  écoles  de  Galata  ,  de  Constantinoplé  et  d'Andri- 
nople  ,  d'où  ils  passaient  au  sérail  pour  la  finir  dans  deux  chambrées 
appelées  le  grand  et  le  petit  Oda  :  ensuite  ils  étaient  distribués  dans 
les  trois  Oda  inférieurs,  et  arrivaient  successivement  par  ordre  d'an- 
cienneté à  la  première  chambrée,  il  y  avait  également  pour  les 
Janissaires,  dans  les  eommeneemens  de  leur  institution  ,  des  réglemens 
semblables  qui  s'altérèrent  insensiblement.  Les  écoles  de  Constanti- 
noplé et  d'Andrinople  furent  supprimées  sous  Ibrahim  Ler,  ainsi  que 
le  grand  et  le  petit  Oda  sous  Mahomet  IV.,  et  il  ne  resta  que 
l'école  de  Galata  pour  les  pages  du  service  impérial.  Ils  sont  di- 
visés eu  trois  classes  sous  la  surveillance  d'un  eunuque  blanc,  quj 
est  dans  la  dépendance  du  SUlhdar-Agà .  Le  Sultan  visite  cette 
école  tous  les  deux  ou  trois  ans;  et  d'après  les  informations  qui 
lui  sont  données  par  le  grand  majordome  de  sa  maison,  il  choisit 
dix  à  douze  de  ces  élèves  qui  le  suivent  au  sérail,  où  ils  sont  mis 
dans  Tune  des  trois  dernières  chambrées.  Quoiqu'il  faille  pour  cela 
avoir  été  élevé  dans  l'école  de  Galata,  la  faveur  a  néanmoins  fait 
recevoir  pages  directement  de  jeunes  orphelins  de  familles  distin- 
guées et  sans  fortune.  Us  sont  inscrits  dès  leur  bas  âge  sur  un  rôle  à  ce 
destiné  ,  et  à  neuf  ou  dix  ans  ils  entrent  dans  un  des  trois  Oda  infé- 
rieurs ,  où  le  Silihdar-Jgà  leur  procure  un  avancement  rapide.  Le 
liombre  de  ces  pages  s'élevait  autrefois  jusqu'à  raille;  à  présent  il  n'est 
que  de  six  cent,  dont  un  tiers  à  Galata  et  le  reste  au  sérail.  Maho- 
met II  et  Selim  III  fesaient ,  dit-on,  tirer  l'horoscope  de  ces  jeu- 
i>es  gens  avant  de  les  admettre.  Leur  logement  est  près  de  Papparr 


5à  G  OU  VERNEMZKT 

tement  impérial  nommé  Mabein.  Excepté  les  principaux  officiers 
qui  ont  un  pavillon  séparé,  tous  tes  individus  composant  un  Oda 
dorment  ensemble  dans  une  grande  salle  appelée  coghosch.  Ces  saU 
tes  ont  sur  les  côtés  des  espèces  de  tribunes  formées  de  barreaux, 
qui  sont  occupées  pa:  les  plus  anciens,  Un  des  premiers  officiers 
de  la  chambrée  a  une  petite  chambre  avec  une  fenêtre  vitrée  au  fond 
de  la  salle.  Les  visites  que  le  Sultan  fait  quelquefois  dans  ces  sal- 
les, fout  qu'on  les  décore  richement,  surtout  la  première  où  il 
pas-e  une  partie  de  la  nuit  qui  précède  la  première  fête  du  Bey- 
ram  à  entendre  réciter  des  discours  sur  des  points  de  morale  et  de 
philosophie,  et  à  voir  des  jeux  exécutés  par  des  pages  de  tontes  les 
chambrées.  Il  y  avait  près  de  ces  logemeus  pour  l'usage  des  pages 
une  mosquée  avec  une  bibliothèque,  dont  Amet  III  posa  en  1719 
la  première  pierre  en  présence  des  grands  de  sa  cour.  Il  y  a  e>u 
core  un  bain  particulier  pour  les  quatre  Oda ,  et  un  cinquième  bain 
pour  leurs  premiers  officiers» 
Disetpthic  L'heure  du  lever  et  du  coucher  ,  le  tems  de  la  récréation  et  la 

fi.es  p.ajes.  .,.,;,,,  ,  A  -  ,  . 

matière  des  éludes  sont  encore  les  mêmes  qu  anciennement.  Les  jeu- 
nes gens  des  trois  derniers  Oda  se  lèvent  dans  toutes  les  saisons  deux 
heures  avant  l'aurore  a  et  peuvent  se  coucher  de  nouveau  après  la 
prière  du  matin,  mais  seulement  depuis  le  i.er  avril  jusqu'au  i.eF 
juillet.  L'officier  chargé  de  l'entretien  de  la  propreté  dans  la  cham- 
bre donne  le  signal  du  lever  par  trois  coups  de  marteau  ,  qu'il  frappe 
sur  une  plaque  de  fer  suspendue  à  une  colonne,  et  annonce  de  la 
même  manière  l'heure  du  silence  après  la  cinquième  prière  de  la 
journée,  c'est-à-dire  environ  deux  heures  après  le  coucher  du  so- 
leil. Chaque  chambrée  a  ses  professeurs  qui  donnent  des  leçons  pu- 
bliques ,  et  de  plus  un  aumônier  et  trois  chantres.  Tous  les  jeudi 
on  fait,  pour  la  conservation  du  Monarque,  des  prières  qui  se  ter- 
minent par  des  anaihèmes  contre  ses  ennemis  et  contre  les  traîtres 
de   la   religion  et   de   l'état.   Les  chefs  tiennent  îa  main  à    l'accoin- 

G. 

plissement  rigoureux  des  pratiques  de  la  religion  ,  et  veillent  atten- 
tivement aux  études  et  au  maintien  de  l'ordre  et  de  la  décence, 
même  dans  les  momens  de  récréation,  car  il  arrive  souvent  de  voir 
paraître  à  l'improviste  le  Silihdar-Agà  déguisé.  La  paye  des  of- 
ficiers de  îa  première  chambrée  est  fixée  à  mille  piastres  par  an., 
outre  un  habillement  en  étoffe  d'or;  le  jour  de  leur  admission  ils  re- 
çoivent mille  autres  piastres,  plus  une  pelisse  eu  zibeline,  un  ha- 
\}\\\QU\m%  pomplet ,  e|  une,   arrnure  de  la  valeur  de  deux  mille  nks^ 


des  Ottomans.  53 

très.  Les  pages  des  trois  autres  chambrées  n'ont  que  soixante  pias- 
tres par  au;  ils  reçoiveut  en  outre  en  y  entrant  une  gratification 
en  argent  qui  e&t ,  savoir;  île  quarante-cinq  piastres  pour  ceux  du 
second  Oda  ,  de  quarante  pour  ceux  du  troisième  et  de  trente-cinq 
pour  ceux  du  dernier,  à  quoi  se  joint  quelqu'aulre  gratification 
dans  l'année  et  à  l'ascension  de  Mahomet.  Les  pages  de  la  qua- 
trième chambrée  ont  le  privilège  d'offrir  au  Sultan  ,  le  i5.e  jour  du 
ramazan ,  une  boisson  composée  d'ambre  gris,  d'essence  d'aloès  et 
autres  sortes  d'aromates,  et  de  lui  présenter  sur  un  bassin  une 
quarantaine  de  longues  phioles:  ce  qui  leur  vaut  une  gratification 
de  mille  aspres  ou  huit  piastres  et  un  tiers  par  tête.  Cette  offrande 
se  fait  d'après  l'ancien  usage  où  ils  sont  de  présenter  sur  un 
bassin  un  placet  au  Sultan,  qui  l'approuve  par  deux  mots  écrits  de 
sa  main.  Une  autre  offrande  plus  simple  lui  est  encore  faite  dans 
d^es  vases  de  porcelaine  par  les  pages  de  la  troisième  chambrée,  c'est 
celle  de  la  première  eau  pluviale  tombée  dans  le  mois  d'avril  ,  et 
qui  passe  pour  avoir  une  vertu  salutaire;  s'il  arrivait  qu'il  ne  plut 
pas  dans  ce  mois,  l'offrande  se  fait  avec  de  l'eau  de  l'année  précé- 
dente qui  est  conservée  à  cet  effet  avec  beaucoup  de  soin.  Les  pa- 
ges par  qui  s'accomplit  cette  cérémonie  reçoivent  aussi  une  gratifi- 
cation de  mille  aspres  chacuu. 

Les  officiers  et   les   pages  dont  nous  venons  de  faire  mention  lo-      Cm  pages. 
gent  au   palais  et  vivent   tous    dans    le    célibat;  et    il   n'y   a    que  le  dans  le eèi>bat 
SlliJidar-yégci  et   le  gardien  du  trésor  à  qui    il   soit   permis    de  loger     des  emploi, 
en  ville  et  d'avoir  un   harem  ,    où    ils  ne    peuvent  aller  qu'une    fois  gouvernement 
par  semaine  et   pour   peu  d'heures  dan»  la  nuit  du  jeudi  au  vendredi. 
Dans  les  commencemens  il  suffisait  aux  pages  d'avoir  servi  sept   ans 
dans  un  oda  ,  pour  être  promus  chacun  selon  son  grade  aux  charges 
de  l'état.  Ceux  de  la   première  chambrée    devenaient    le    plus    sou- 
vent Capoudij-Baschii    les  autres  passaient  dans    la  cavalerie.   Mais 
depuis  quelques  soulevemens  arrivés  dans  cette   arme   lors  des  catas- 
trophes d'Osmann   II  et  d'Ibraim  I.er  ,  ils  ont  été    privés  de  cps  pri- 
vilèges, et  n'ont  jamais    pu   le?    recouvrer  maigre    leurs   réclamations. 
A    présent,  lorsqu'il  arrive  à  un  Kass-Odali ,  ou  autre  des  grades  su- 
balternes de  demander  son  congé  pour  cause  d'infirmité  ou  à  raison  de 
son  grand  âge,  on   lui  aceonle   moyennant  la  protection  du  sérail   un 
petit  emploi.  Quant  aux  officiers  de   la    première  chambrée  ils   par- 
viennent aisément   aux  chaînes   les    plus    éminentes,,    et    il    n'est   pas 
rare  de  voir  un   Sllihdar-A^a  aller   prendre  le  gouvernement    d'une 


54  Gouvernement 

province  avec  le -titre  de   Pacha  à   trois  queues:    quelques-uni    «ont 
même  devenus  touf-à-ooup  grands  Visirs. 
H^.T'V.'drs  ^ft  harem    impérial   a   une  garde  d'environ  deux  cents  eunuques 

ê»  harem,      noirs  appelés  Aga,  qui  sont   sous   les  ordres  du   Kizlar-Aga  ou  /igrt 
tles  filles,  lequel  a  en   même,  tems  le  commandement    du  corps    deg 
BalladjL  Ce  dernier  emploi  .   ainsi   que   nous    l'avons    déjà    observé, 
lui  donne    beaucoup  de  considération  ,   parée  qu'il   a  en   même  tenu 
l'administration   des  offrandes  religieuses  qui  se  t'ont  à    la    Mecque  et 
à  M'edine  ,   et  de  celles  faites  aux  mosquées  de  la  capitale  et  des  pro- 
vinces.   Ses  enseignes  sont   les  mêmes  que  celles    des    Pachas  à   trois 
queues,  et   il  est   le  seul  officier    du   palais  qui   puisse  avoir  de    jeu- 
nes captives   à   son   service.    C'est   par  son     entremise  que  se   font   les 
messages  entre  le  Sultan  et  le  grand  Visir  :  en  cas  d'exil   il  se  re- 
tire toujours  en   Egypte,  (  voyez   le  n.°  3  de  la  planche  9  )  ,  et  alors 
il  est   remplacé    par   le   trésorier,  ou    par   le    commandant   du    vieux 
sérail,  ou   bien    par  celui   de   Médine.    Le  chef  eu  second  se  nomme 
Khazinedar-Aga  ou    intendant,   lequel   est   chargé   de   l'économie  du 
harem  et   de  celle  de   la  compagnie  des  Baltadji  ;  il  rend  ses  comptes 
tous  les   trois  mois  au  trésorier  en  chef  de  la  seconde  chambrée  ,  et  a 
également    le   rang  de    Pacha   à   trois  queues.   Vient  ensuite  un  autre 
premier  officier  qui   est   le  Busch- Mussahib ,   lequel    est  toujours  au- 
près du  Sultan    pour   porter  ses  ordres  au    Kïslar-Aga.    Huit  ou  dix 
officiers   plus  anciens  appelés  aussi    Mussahib,   sont  en  outre  de  plau- 
ton   deux  à  deux    pendant  ving-quatre   heures  dans  l'appartement  du 
Sultan,   pour  transmettre  ses  ordres  à    la   Sultane:   ces    officiers    de- 
viennent ordinairement  cornmaudans  de   Médine.   Quatre   autres,  de 
grade  inférieur,  finissent  souvent    par  être  Gouverneurs  du  vieux  sé- 
raih  Ces  malheureux   Africains  subissent  dans  leur  enfance  l'ampu- 
tation   totale  des   parties  géuitales  :  cette  opération    est   le    plus    sou- 
vent  mortelle  ,  et   le  moyen   le  plus  ordinaire  qu'on  emploie  pour  les 
guérir  est   de   les  tenir    enterrés    dans   le    sable    jusqu'à     la   ceinture 
pendant  vingt-quatre  heures.    Leurs   parens  se   déterminent  à    les  sa- 
crifier aiusi   aux   caprices  de   la  jalousie  dès  voluptueux   Musulmans, 
pour  en  tirer  un    prix   plus  avantageux.    Les  gouverneurs  des  provin- 
ces ,  et    particulièrement  celui  de   l'Egypte,  se  font  un  devoir  d'en- 
voyer des  Eunuques  en   présent  au  sérail.    Les  grands  du  premier  or- 
dre ont  aussi  le  droit  d^en  avoir  deux    ou    trois    pour  le    service    de 
leur  harem.  Voyez  la  planche  9  u.°  J\, 


des    Ottomans.  55 

Les  Eunuques  blancs ,  auxquels  on  fait  une  opération  moins  dan- 
gereuse, sont  au  nombre  de  quatre-vingt.  Ils  ont  pour  chef  le  Ca- 
pou-Aga ,  et  un  autre  officier  distingué  nommé  Khass-Oda-Baschl , 
qui  tient  près  de  lui  un  des  sceaux  de  l'empire  ayant  la  forme  d'un 
anneau,  dont  on  se  sert  pour  marquer  les  objets  les  plus  précieux 
de  l'appartement  du  Sultan  3  tels  que  les  phioles  où  l*on  conserve 
l'eau  qui  a  été  bénie  en  y  plongeant  un  morceau  du  manteau  de 
Mahomet,  et  dont  le  Sultan  fait  des  distributions  à  certains  grands 
le  i5  du  ramazan.  C'est  lui  en  outre  qui  revêt  du  cafetan  en  pré- 
sence du  Monarque  les  personnages  anxquels  cette  distinction  est 
accordée,  et  il  se  tient  à  peu  de  distance  du  sopha  la  main  droite 
appuyée  sur  un  bâton  gnai  en  lamesd'oret  d'argent  pendant  qu'on 
rise  les  cheveux  au  Sultan  :  cérémonie  à  laquelle  assistent  tous  les 
officiers  du  service  rangés  en  file  et  1rs  mains  dans  la  ceinture.  Les 
autres  officiers  de  cette  compagnie  sont  le  Serai-Aça  ,  qui  a  le 
commandement  dans  le  sérail  lorsque  le  grand  Seigneur  se  trouva 
à  quelque  maison  de  plaisance  ;  le  Khazinedar-Baschi  qui  en  est 
l'économe,  et  rend  ses  comptes  au  chef  de  la  seconde  chambrée, 
et  le  Kilerdji- Baschi  qui  tient  les  registres  des  dépenses  de  la  cui- 
sine et   des  uffirer?  du   palais. 

Le  logement  des  Eunuques  noirs  est  près  du  harem,  et  celui  Leur  liment 
des  blancs  derrière  la  porte  dite  de  la  Félicité.  Ils  ne  peuvent  ja-  avwictmmt. 
mais  s'absenter  du  sérail  ,  et  y  restent  par  conséquent  jusqu'à  la 
mort.  Les  Eunuques  biaucs  n'ont  d'autre  avancement  à  espérer  que 
le  grade  de  commandant  de  l'école  des  pages  à  Galata  ,  .et  ensuite 
celui  de  Capou-Aga.  Pendant  trois  siècles  le  Capou-Aga  a  été  le 
premier  officier  du  palais  ,  et  il  ne  sortait  de  cet  emploi  que  pour 
prendre  le  gouvernement  d'une  province,  qui  était  ordinairement 
l'Egypte.  Plusieurs  Kadim  ou  eunuques  sont  parvenus  jusqu'au  grade 
de  grand  Visîr,  pour  avoir  montré  des  talens  et  des  connaissances 
dans  l'art  militaire.  Le  plus  célèbre  de  tous  a  été  peut-être  Gha- 
zanfer-Aga,  Hongrois  de  naissance.  Ayant  été  fait  prisonnier  dès 
sou  bas  âge  il  fur  élevé  parmi  les  pages  du  serai i  ,  et  embrassa 
ïe  Mahométisme.  Pour  complaire  à  Selim  l.er  qui  voulait  le  faire 
officier  des  eunuques  blancs,  les  .-euls  alors  admis  au  service  im- 
médiat du  Sultan,  il  se  soumit  à  l'opération  requise  pour  cela; 
bientôt  après  il  fut  promu  à  l'emploi  de  Capou-Aga,  qu'il  conser- 
va trente  ans  sous  Selim  II ,  Amurat  Mî  et  Mahomet  III;  et  il 
avait  acquis    enfin    beaucoup    de    crédit    et  une    grande    prépondé- 


56  GoUVEHNEMENT 

ranoe  dans  les  aff.irei  publiques  lorsqu'il  périt  en  i6o3  dans  une 
émeute  militaire.  Depuis  lors  cet  emploi  a  perdu  de  son  influence 
et  de  son  autorité  eu  face  de  ceux  de  Kizlar-Aga  ,  et  de  S'dihdar- 
Aga  ,  qui  ont  pris  sur  le  premier  plus  ou  moins  de  supériorité ,  se- 
lon le  degré  de  faveur  de  ceux  qui  en  ont  été  revêtus.  Il  n'y  a 
«u  que  deux  S'diJi.dar-Aga  ,  qui,  sans  perdre  leur  emploi  au  palais, 
sont  parvenus,  l'un  sou?  le  règne  d'Amnrat  IV,  et  l'antre  sous  celui 
d'Ibrahim,  au  grade  de  Coubbè-Pisir  ;  le  dernier,  devenu  grand  ami- 
ral, commanda  la  première  expédition  contre  l'île  de  Candie;  et 
ils  t^eAi  continuèrent  pas  moins  encore  l'un  et  l'antre,  dorant  leurs 
nouvelles  fonctions  ,  d'être  subordonnés  aux  Capou-Aga  ,  dont  la  préé- 
minence cessa  en  1710  pour  une  cause  qui  mérite  d'être  rappor- 
tée. Osman-Aga ,  chef  des  eunuques  blancs,  homme  arrogant  et 
barbare,  tenta  de  rendre  à  sa  place  son  ancien  lustre.  Jaloux  de 
conserver  la  faveur  dont  il  jouissait,  le  Sïlihdar- Ali- A  ga  chercha  de 
son  côté  à  le  perdre  ;  et  un  jour  qu'Achmet  111  se  proposait  «le 
faire  une  course  à  Sad-Abad,  ou  au  lieu  appelé  les  Eaux  douces  , 
Osman  osa  défendre  au  Sïlihdar  d'entrer  dans  le  cotchi  ou  carrosse 
du  Sultan  ,  avec  menace  fie  le  faire  écorcher  vif  en  cas  de  déso- 
béissance. Arrivé  à  la  barque  où  son  équipage  t'attendait,  Achrnet 
apprend  qu'Ali  allègue  divers  prétextes  pour  ne  pas  l'accompagner  , 
et  sans  vouloir  les  écouter  il  l'oblige  à  monter  en  carrosse  et  à  lui 
expliquer  le  motif  de  ce  refus  étrange.  Sur  l'exposé  que  lui  en  fait 
celui-ci,  le  Sultan  n'est  pas  plutôt  descendu  à  terre  qu'il  signe  un 
décret,  par  lequel  il  ôte  au  Capou-Aga  le  commandement  de  si 
cour  et  le  donne  au  Sïlihdar- A ga  :  disposition  qui  a  été  maintenue 
jusqu'à  présent  par  ses  successeurs.  Ce  même  Sïlihdar,  sous  le  nom 
de  Damad-Aà-Pascha  ,  se  rendit  fameux  dans  la  suite:  car  étant 
parvenu  jusqu'au  rang  de  grand  Visir,  il  épousa  une  des  filles  du 
Sultan  même,  enleva  la  Morée  aux  Vénitiens  en  1716,  et  périt 
à  la  journée  de  Petervaradin  si  glorieuse  pour  le  Prince  Eugène. 
Durant  tout  le  tems  de  son  ministère  ,  il  ne  cessa  pas  de  travailler 
sous  main  à  l'abaissement  et  à  la  ruine  des  Eunuques  noirs;  il  la 
sollicita  même  d'Achmet  avec  instances,  mais  le  Sultan  ne  jugea  pas 
à  propos  de  déroger  à  un  us3ge  déjà  établi.  Après  la  mort  de  leur 
puissant  adversaire,  les  Kizlar-Aga  occupèrent  la  place  des  Capou- 
Aga,  et  les  remplacèrent  dans  l'administration  générale  des  biens 
sacrés  _,  tant  des  deux  villes  saintes  de  la  Mecque  et  de  Médine,  que 
d'une  grande  partie  des    mosquées.   Le    Kizlar-Aga  doit    donc  être 


DES     Oi'TOMAîi'S,  5? 

regardé  comme  la  premier  officier  du  palais  ;  et  en  eff-t  ou  lui 
donne  maintenant  le  titre  de  grand  Àgà  ;  il  vient  immédiatement 
après  le  grand-Visir  et  le  Mufti  ,  et  prend  une  autorité  absolue 
durant  la  minorité  des  Monarques  qui  ne  montrent  pas  de  fermeté  /. 
ce  qui  est  souvent  la  cause  des  plus  vives  altercations  eutre  lui  et 
le  grand  Visir. 

Les  places  du  Kizlar-Jga ,  du  Capou-Aga ,  des  Silihdar  ,  Tcho- 
cadar ,  Rekiabdar-Aga  ,  et  des  chefs  des  trois  dernières  chambrées 
sont  à  la  nomination  du  Sultan,  qui  installe  ces  dignitaires  dans 
leurs  fonctions  en  les  fesant  revêtir  d'une  pelisse  de  zibeline  en  sa 
présence:  de  cette  manière  il  ne  dépendent  plu*  du  grand  Visir 
comme  ceux  dont  ce  premier  ministre  a  la  nomination  }  et  communi- 
quent directement  avec  le  Sultan  pour  tout  ce  qui  a  rapport  à  leur 
emploi.  La  cour,  pour  être  complette  ,  doit  avoir  un  corps  de  troupes 
de  douze  mille  hommes  appelés  Kiliâji  ,  c'est-à-dire  du  sabre,  qui  est 
la  marque  distinctive  de  l'état  militaire;  celui  des  Janissaires  avait 
été  porté  par  Mahomet  II  à  douze  mille,  d'après  une  opinion  re- 
ligieuse qui  rend  sacré  le  nombre  de  douze  mille  Musulmans  ar- 
més pour  la  foi.  Ce  nombre  varie  néanmoins  comme  celui  de  la 
milice,  selon   les  circonstances  et  les  vues  économiques  du  Souverain, 

Harem  impérial. 

Malgré  le  désir  que  nou9  avons  dTétre  succincts  dans  cette  des» 
criptioo,  nous  ne  croyons  pas  pouvoir  la  restreindre  dans  Ses  limites 
que  nous  nous  étions  d'abord  proposées.  Les  particularités  dans 
lesquelles  nous  devons  entrer  étant  d'une  nature  propre  à  intéresser 
la  curiosité  des  lecteurs,  nous  craindrions  de  tromper  leur  attente 
si  nous  en  omettions  quelques-unes  j  d'un  autre. côté  le  costume  des- 
Turcs  est  si  différent  de  celui  des  autres  peuples  en  général  ,  qu'on 
ne  peut  établir  aucune  comparaison  entre  l'un  et  l'autre,  ni  met- 
tre beaucoup  de  confiance  dans  les  conjectures  qu'on  pourrait  for- 
mer sur  l'état  des  choses,  comme  il  serait  permis  de  le  faire  en  cer- 
tains cas  sans  crainte  de  se  tromper.  Cela  posé,  nous  pensons  que  ce 
serait  manquer  à  notre  premier  but,  que  de  nous  exposer  ,  par  trop 
de  concision  ,  à  omettre  quelques  détails  intéressans  dans  la  descrip- 
tiorô  du  harem  impérial  dont  nous  allons  nous  occuper.  Le  mot 
harem,  qui  signifie  lieu  interdit,  sert  à  indiquer  l'habitation  sé- 
parée des  femmes  ainsi  que  les  femmes  elles-mêmes  qui  s'y  trouvent  s 

Europe.   Fol.  I.  F.  III.  & 


53  Gouvernement 

et  Pépithèfe  impérial  exprime  de  quelles  femmes  on  doit  l'enten- 
dre. Les  premiers  Monarques  Ottomans  épousèrent  des  Princesses 
Mahométanes  ou  Chrétiennes,  Orcan  se  maria  avec  Niloufer-Khatoune 
fille  d'un  Prince  Grec,  et  Théodore  fille  de  l'Empereur  Gmtaeu- 
zène.  Amurat  I,  *  s'unit  avec  une  princesse  de  Bysance  fille  d'Em- 
manuel II,  Bijazet  eut  trois  femmes,  l'une  qui  était  fille  du  souve- 
rain du  Kermeyan,  l'ao're  Princesse  de  Bysance  ,  et  la  troisième, 
appelée  iYJaiie,  princesse  de  Servie,  qui  tomba  avec  son  mari  au 
pouvoir  de  Tarnerlan,  Mahomet  I,er  prit  une  princesse  de  l'Elbistan, 
et  Amurat  II  une  princesse  de  Gastemoni  ,  et  Irène  fille  de  Geor- 
ges despote  de  Servie,  Enfin  Mahomet  II  se  maria  avec  une  prin- 
cesse de  l'Elbistan,  et  avec  une  autre  de  la  Caramanie.  Trois  Sultans 
ont  accordé  leur  main  à  des  filles  de  leurs  propres  sujets,  savoir; 
Osman  Ler  à  la  filie  du  Mufti  Scheykh-Edebali ,  Osman  II  à  celle 
du  Mufti  Essad-Efendi,  et  en  1647  Ibrahim  à  une  des  femmes  de 
sou  harem  ,  à  laquelle  fut  donné  le  nom  de  Scah-Sidtane.  D'au- 
tres Souverains  n'ont  plus  contracté  mariage,  mais  bien  certaines 
alliances  dites  de  conscience;  motif  pour  lequel  ils  ne  tiennent 
plus  maintenant  daus  leur  harem  que  de  jeunes  captives.  Lt  plu- 
part de  ces  femmes  sont  achetées,  d'autres  ont  été  données  en  pré* 
Eieiwet  sent  par  des  Sultanes,  par  de  grands  magistrats  et  par  des  gouver- 
neurs de  provinces.  Ceux  qui  se  proposent  de  faire  un  présent 
de  ce  genre  choisissent  les  jeunes  filles  que  la  nature  a  le  mieux 
partagées  de  ses  faveurs,  et  les  font  élever  avec  les  plus  grandes 
précautions;  et  lorsqu'elles  ont  atteint  l'âge  de  dix  à  onze  ans, 
pu  les  conduit  au  sérail  magnifiquement  habillés.  Les  esclaves  qu'où 
achète  pour  le  compte  du  Prince  sont  choisies  par  le  chef  de  la 
douane  de  Constantinople ,  et  ce  choix  ne  tombe  que  sur  celles  qui 
put  ie  plus  d'attraits:  ces  nouvelles  esclaves  sont  destinées  à  occu-*- 
per  les  places  vacantes  daus  les  classes  inférieures  du  harem.  Tour- 
tes ces  femmes,  achetées  ou  envoyées  eu  présent,  sont  visitées  par 
une  femme  chargée  de  ce  soin  avant  d'entrer  au  sérail  ,  et  le  moin- 
dre défaut  corporel  suffit  pour  les  faire  exclure,  Les  esclaves  ache- 
tées par  les  maîtresses  destinées  à  cet  effet  sout  instruites  dans^  la 
feligion  Mahoroétane,  et  on  leur  apprend  à  lire,  à  écrire,  à  coudre 
et  à  broder,  et  même  la  musique  et  la  danse  quand  elles  en  mon^- 
frent  le  desjr.  Leur  service  an  harem  ne  commence  qu'après  cette 
espèce  de  noviciat,  et  ce  service  comprend  cinq  classes  de  fem-r 
[pas   qui  «ont,  les  Cffdjnes ,   les  Gwdikli  ,  les  OuHQ ,  les  Sçhfiguirde 


$u  harem. 


T)  E  S     O  $.T  OMAN  S.  5g 

Les  Cadine.i  sont  comme  les  favorites  du  Sultan  ;  ans-i  son?  elles  ç«  <7n«  *<■>«» 
traitées  comme  l'étaient  autrefois  les  sultanes.  Leur  nombre  est  hxé  à 
quatre  î  quelques  souverains  se  sont  néanmoins  écartés  de  cette  règle, 
tels  que  Mahomet  I.er  tfui  eti  eut  six  ,  et  AbdnUAmid  qui  sur  U 
iîn  de  son  règne  en  compta  jusqu'à  sept  î  abus  pour  lequel  ,  comme 
pour  les  dépenses  excessives  de  son  harem  dans  des  teins  oalami- 
teux  ,  il  s'attira  la  censure  publique.  Ce»  femmes  se  distinguent  par 
première,  seconde  Cadine  etc.  selon  leur  ancienneté,  Avant  Amet 
îll  ,  celle  qui  accouchait  d'un  Prince  portait  le  nom  <le  Kasseki" 
Sultane,  et  de  Kassvki- Cadine  si  c'était  une  Princesse.  Lorsqu'une 
e-cUvii  est  élevée  au  rang  de  Cadine  ,  elle  est  introduite  dans  l'ap- 
partement du  Sultan  au  harem,  et  revêtue  d'une  pelise  de  zibeline 
par  la  grande  gouvernante,  puis  elle  va  baiser  la  robe  du  Monar- 
que qui  la  fait  asseoir  près  de  lui.  Le  même  jour  elle  prend  pos- 
session d'un  logement  séparé  ,  où  elle  est  servie  par  de  jeunes 
captives  et  par  des  effieiers  qu'elle  n'a  pas  le  plaisir  de  voir, 
Plusieurs  Sultans  ont  néanmoins  épousé  leurs  esclaves  avant  de  les 
déclarer  C  a  dînes  3  par  scrupule  de  conscience;  car  la  religion  ne 
permettant  pas  de  mettre  en  esclavage  une  personne  libre  et  Ma- 
hometaue  ,  l'union  d'un  maître  avec  une  esclave  n'e*t  regardée  nom- 
me légitime  (pie  jusqu'au  moment  où  l'on  a  la  certitude,  que  l'es- 
clave n'est  ni  Mahornétane  ni  libre.  En  cas  que  cela  fut,  et  que 
le  maître  voulut  continuer  à  vivre  avec  elle,  il  devrait,  pour  ne 
pas  avoir  de  remords,  l'affranchir  et  l'épouser;  ce  mariage  exige 
également  de  la  part  du  Sultan  qu'il  affranchisse  l'esclave  qu'il  vent 
épouser,  et  cela  se  fait  sans  appareil  en  présence  du  Mufti.  C'est 
ainsi  qu'en  ont  agi,  il  n'y  a  pas  long-tems,  Mustapha  III.  ,  et  Ab- 
dul-Amid.  La  Cadine  n'acquiert  par  ce  mariage  aucun  avantage  sur 
ses  compagnes,  mais  seulement   un  droit  à  des    égards    particuliers. 

Les  GucdiUi  ou  stipendiées  sont  des  jeunes  filles  attachées  au  ZmTJWîMj 
service  personnel  «lu  Sultan,  et  qui  portent  des  noms  analogues  ^Calh»"!"' 
à  leur  emploi  ,  tels  que  ceux  d'intendante  de  la  table,  de  ia  garde* 
robe  etc.  Chacune  des  douze  plus  jeunes  a  un  emploi  correspondant 
à  celui  des  officiers  de  l'intérieur  appelés  Kdss-Odali ,  qui  vent  dire 
destinés  au  service  particulier  du  Souverain  ,  et  appartenant  à  la 
chambre.  C'est  parmi  ces  jeunes  filles,  ia  fleur  du  harem,  que  le 
Sultan  lui-même  choisit  celle  qu'il  veut  substituer  à  une  Cadine 
lorsqu'elle  est  morte  ou  reléguée  dans  le  vieux  sérail  ,  et  quelquefois  il 
n'a  pas  scrupule  de  commettre  avec  quelqu'une    d'elles  quelqu'infi» 


6o  Gouvernement 

délité  anticipée,  La  favorite  prend  alors  le  titre  â'flcbal,  ou  de 
Kass-Odalik ,  fille  de  la  chambre  du  Sultan:  cependant  elle  n'en 
•continue  pas  moins  à  vivre  avec  ses  compagnes,  jusqu'à  ce  qu'elle 
se  trouve  enceinte  ,  et  alors  elle  passe  dans  l'appartement  im- 
périal. Quand  an  nombre  de  ces  jeunes  filles,  les  Sultans  n'ont 
pas  teBU  de  règle  fixe',  les  uns  en  ont  eu  autant  que  cela  leur 
plaisait,  les  autres  en  changeaient  souvent:  plusieurs  en  ont  eu  plus 
■de  trois  cent  dans  le  cours  de  leur  règne.  lie  titre  de  Cadine  ne 
se  donne  qu'à  une  ou  deux  femmes  de  celte  classe  ,  dont  le  Sul- 
tan ait  déjà  eu  quelqo'enfant.  De  tous  les  Monarques  Ottomans  ce- 
lui, dit-on  s  qui  a  montré  le  plus  «le  passion  pour  ces  sortes  de  plaisirs 
a  été  Âmurat  III,  qui  se  vit  père  de  cent-trente  enfans,  et  laissa  en 
mourant,  vingt-six  garçons  et  vingt  filles.  Mais  au«si  il  avait  quarante 
Kass-Odalik  ,  et  eut  peine  à  ge  contenter  de  ce  nombre  aux  prières 
de  sa  mère,  qui  en  concevait  des  inquiétude?.  Cependant  depuis  Ma- 
homet I.er  les  Sultans  ont  considérablement  restreint  leurs  désirs  sur 
ce  point  (/  et  se  sont  fait  un  règle  fondée  sur  des  vues  sages  d'éco- 
nomie,  et  sur  une  sorte  de  respect  pour  l'opinion  publique. 
[.es  autres  Les  Oustci    ou    Klafa  sont  les  femmes  attachées  an   service    de 

la  Sultane  mère,  des  Cadines  et  de  leurs  enfans;  elles  sont  parta- 
gées en  compagnies  de  vingt  à  trente,  et  portent,  le  nom  de  la  per- 
sonne à  laquelle  elles  obéissent.  Les  Schaguirde  ou  novices  remplis-/ 
sent  les  postes  vacans  dans  les  classes  des  Guedikli  et  des  Ou$ta. 
Les  autres  femmes  du  harem,  qui  sont  les  Djaryê  ou  simples  es- 
claves sont  sacrifiées  dans  les  plus  bas  emplois,  et  il  est  bien  rare 
qu'elles  changent  de  condition. 
Comb^  Le  harem  impérial  est  donc  composé  de  cinq  à  six  cents  fern^ 

feiZiesdlm  mes  esclaves  de  diverses  nations  de  l'Asie,  de  l'Afrique  et  de  i'Eu- 
stqueUy  lont  '"ope,  qui  ne  savent  pas  même  de  qui  elles  sont  nées.  Elles  portent 
h  un  emploi*.  tj*autres  noms  que  les  femmes  libres,  tels  que  ceux  à?  Bayeti  ou  la 
vivifiante,  de  Safay  ou  la  charmante,  de  Dilbetti  ou  qui  enchaîne 
le  cœur,  de  NourUabo,  ou  l'aurore,  de  Guabahar  ou  la  rose  du  prin- 
tems  et  ainsi  du  reste.  Elles  sont  sous  les  ordres  d'une  espèce  de  gou- 
vernante appelée  Kehaya-Cadine,  que  le  grand  Seigneur  désigne  lui- 
même  parmi  les  Guedikli  les  plus  anciennes.  Cette  gouvernante  porte 
pour  marques  distinctives  un  bâton  de  commandement  garni  de  la- 
pies  d'argent,  et  un  anneau  impérial  dont  elle  appose  l'empreinte 
Êur  diverï  meubles  de  l'appartement  du  Snltan.  Les  Cadines  mêmes 
|a  îraitent  avec  beaucoup  d'égards  P  et  l'honorent  du  tjtre  de  mère 


G.Bussidù.  me. 


des    Ottoman  3.  6r 

on  Validé  lorsqu'il  n'y  a  pa9  de  Sultane  mère  vivante.  Elle  a  une 
sous-gouvernante  avec  le  titre  de  trésorière  Kocazinedar-Ousta  ,  la- 
quelle est  chargée  du  soin  de  la  garde-robe,  de  l'économie  du  ha- 
rem ,  et  d'accompagner  les  dames  du  sérail  aux  maisons  de  plai- 
sance où  elles  passent  l'été  ,  tandis  que  la  première  gouvernante  de- 
meure en  ville  avec  le  reste  du  harem.  L'habitation  des  femmes  au 
sérail  est  entourée  d'un  mur  épais,  qui  n'a  qu'un  seul  accès  fermé 
par  deux  portes  en  bronze  et  deux  en  fer.  Des  eunuques  noirs  sont 
de  garde  nuit  et  jour  à  cette  entrée,  et  leur  chef  même  ne  peut 
pénétrer  dans  l'enceinte  sans  un  ordre  exprès  du  Sultan.  Au  centre 
du  harem  s'élève  le  pavillon  du  monarque,  dont  les  principales 
pièces  sont  la  chambre  à  lit  et  la  salle  du  trône.  Ce  lit,  qui  se 
trouve  dans  une  espèce  d'alcôve  élevée  ,  est  composé  de  coussins 
de  ras,  garni  en  or  et  enrichi  de  perles  fines;  le  reste  de  l'ameu- 
blement consiste  en  un  sopha  d'étoffe  d'or.  C'est  dans  la  salle  du  Saiieduuâne 
troue  que  le  Sultan  reçoit  les  princesses  du  sang  et  les  Cadi- 
nes ,  et  que  se  célèbrent  en  grande  partie  les  fêtes  civiles  et  reli- 
gieuses. Cette  salle,  dont  le  plafond  est  doré,  est  ornée  de  riches 
sophas  et  décorée  aux  quatre  coins  d'autant  de  trônes  tout  éclatans 
d'or  et  de  pierreries.  Derrière  le  pavillon  il  y  a  un  édifice  com- 
posé de  treize  chambres  à  l'usage  de  garde-robe,  nommé  Je  trésor  du 
harem  ,  et  dont  la  sous-gouvernante  a  la  surveillance.  A  peu  de  dis- 
tance de  là  est  la  salle  du  bain,  qui  est  pavée  eu  marbre,  et  dont 
le  plafond  est  soutenu  par  des  colonnes  de  porphyre.  Les  Guedk- 
kli  sont  les  seules  admises  au  service  du  Sultan  daus  ce  lieu.  Voy. 
la  planche   10  (i). 

Une  vaste  rotonde  conduit  d'un  côté  au  pavillon  impérial,  et  iWitatto* 
de  l'autre  à  ceux  des  Cadines.  Ces  derniers ,  disposés  autour  de  cette 
salle,  se  composent  de  dix  à  douze  chambres;  et  l'ordre  de  ces  loge- 
mens  est  réglé  selon  l'ancienneté  de  celles  qui  les  occupent.  Ceux 
de  la  gouvernante  et  de  la  sous-gouvernante  sont  un  peu  plus  en  ar- 
rière ,  et  plus  loin  encore  habitent  les  Guedikli ,  les  Quetà,  les  Scha- 
guirde  ,  et  les  Diarye  dans  des  corps  de  logis  séparés.  La  gouvernante 
et  les  Cadines  ont  chacune  un  bain  particulier  :  il  y  en  a  un  autre 
commun  et  chauffé  nuit  et  jour  pour  toutes  les  autres  femmes.  Les 
Cadines  se  voient  rarement  entr'elles,  l'étiquette    ne  leur   permet- 

(i)  Dans  les  bains  du  Mahein  et  du  Sunnet-Oda    il    est    servi    par 
des  officiers  et  des  pages. 


Leur  traitement 
:e/.u 


^a  G  O  U  V  £  R  tf  K  M  K  N  T 

tant  de  se  faire  visite  qu'à  certains  jours,  et  elles  ne  penvent  se 
trouver  fréquemment  ensemble  sans  une  permission  du  Sullan  onde 
la  gouvernante.  Leur  habillement  est  le  même  que  oe|ffi  des  prin- 
cesses du  sang;  elles  portent  les  unes  et  les  antres  des  agrafes  en- 
richies de  pierreries,  des  manches  doublées  en  dehors  jusqu'au  coude, 
une  touffe  de  cheveux  sur  le  front,  et  de  beaux  schals  de  Oaoh— 
mire  dans  lesquels  elles  s'enveloppent  ou  qu'elles  se  mettent  en  cein- 
tnre,  ou  dont  elles  se  couvrent  la  tête  et  les  épaules.  Les  lkbale 
s'habillent  de  riches  étoffes  qui  en  hiver  sont  doublées.  Les  Gae-iï- 
kli  et  les  Oasta  portent  de  longues  robes  qui  ne  peuvent  être  dou- 
blées ;  elle*  se  roulent  aussi  un  schal  autour  des  reins  comme  les 
précédentes  ,  ou  se  mettent  une  ceinture  avec  une  agrafe  en  or  sou- 
vent enrichie  de    pierrerrèg. 

Le  traitement  de  Cadines    est    proportionné    à    leur    rang.     La 

ci  celui  . ,  *  '  « 

des  esclave,  première  en  dignité  reçoit  dix  bourses  par  mois,  ou  soixante  mille 
piastres  par  an  (i),  et  les  autres  une  bourse  de  moins  par  grada- 
tion. La  gouvernante  en  a  cinq  et  la  sous-gouvernante  trois.  Ces 
sommes  sont  payées  par  la  caisse  des  revenus  de  la  Mecque  et  de 
Médine,  dont  le  chef  des  eunuques  noirs  est  l'administrateur.  La 
gouvernante  reçoit  en  outre  depuis  1689  une  pension  annuelle  de 
sept  mille  et  cinq  cents  piastres  assignée  à  cet  emploi  par  Soli- 
man lt.  Les  GuedUkli  ,  fussent-elles  môme  lkbale,  reçoivent  tous  les 
trois  mois  une  pension  de  deux  cent-cinquante  piastres,  les  Ousta, 
de  deux  cent,  les  Schagulrde  de  cinquante  ,  et  le  Djariye  de  trente, 
et  toutes  sont  payées  par  la  douane  de  Constantinople.  Toutes  les 
femmes  du  harem  ont  en  outre  une  gratification  aux  deux  fêtes  du 
Beyram  >  le  jour  de  la  naissance  de  Mahomet  ,  ainsi  qu'au  départ 
du  Monarque  pour  sa  résidence  d'été,  et  à  son  retour  en  ville.  Si 
une  Cadine  devient  mère,  indépendamment  des  présens  magnifiques 
qui  lui  sont  faits,  elle  a  un  traitement  de  trente  ou  trente-ciuq  mille 
piastres  par  an.  Le  plus  généreux  de  tous  les  Sultans  envers  son  lu- 
rem  a  été  Àbdul-Amet;  rien  ne  lui  coûtait  pour  satisfaire  le  ca- 
price de  ses  Cadines  en  fait  de  parure:  ce  luxe  fut  pris  pour  exem- 
ple dans  le  harem  des  grands,  mais  il  disparut  à  la  mort  de  ce 
Priuce  ,  auquel   il  coûta  peut-être  quinze  millions  de  piastres. 

(1)  Notre  auteur  nous  apprend  que  la  piastre    Turque  vaut    mainte- 
nant un  peu  plus  d'un  franc  ,  ou  d'une  livre  tournois. 


D  F.  S     0'1'TOMAX  8.  63 

Le  Sultan  voit  tous  les  jours  une  Cadine ,  et  chacune  à  son 
tour;  et  celle  dont  c'est  le  tour  se  trouvant  indisposée,  il  n'en  voit 
pas  d'autres  durant  vingt-quatre  heures.  Lorsqu'il  passe  la  nuit  au 
harem  il  couche  dans  son  appartement  ,  et  si  quelque  Cadine  est 
invitée  elle  s'y  rend  dans  la  journée:  l'imitation  ayant  eu  lieu  avant 
le  souper  elle  s'assied  à  une  table  séparée,  car  il  n'y  a  que  les 
Sultanes  qui  soient  admises  à  celle  du  Monarque.  Rarement  il  va 
faire  visite  à  une  Cadine,  à  moins  qu'elle  ou  quelqu'un  de  ses  en- 
fans  ne  soit  malade.  La  chaussure  qu'il  prend  pour  entrer  dans  le 
harem  a  des  talons  en  argent  ,  afin  que  leur  son  avertisse  les  fem- 
mes d'éviter  sa  rencontre,  attendu  que  ce  serait  lui  manquer  de  res- 
pect que  de  se  trouver  sur  son    passage  (r). 

Il  règne  dans  le  harem  une  uniformité  perpétuelle  ,  qui  n'est 
interrompue  ^qn'à  l'occasion  de  l'accouchement  «le  quelque  Ca-  \ 
dîne.  Q»i  événement  donne  lieu  à  certaines  cérémonies  d'un  usag;e  d 
fort  ancien.  Trois  jours  après  être  accouchée ,  la  Cadine  est  trans- 
portée dans  une  chambre  magnifiquement  meublée  3  et  tapissée 
eu  ras  cramoisi  ,  avec  un  sopha  aussi  en  ras  couleur  céleste  et 
richement  brodé.  Le  lit  où  elle  repose  est  fermé  avec  des  ri- 
deaux de  ras  cramoisi  parsemés  de  rubis,  d'émeraudeâ  et  de  perles 
fines,  et  soutenus  au  quatre  coins  par  quatre  pommes  en  argent  éga- 
lement chargées  de  pierres  précieuses:  et  au  dessus  de  ce  lit  pendent 
douze  grosses  houpes  de  perles  et  de  rubis.  L'accouchée  ne  peut  pas 
tester  oans  cette  chambre  plus  de  six  semaines,  au  bout  desquelles 
tout  est  déposé  dans  un  magasin  ,  et  n'en  est  plus  retiré  qu'à  l'oc- 
casion d'un  autre  aocouchemeut  de  la  Cadine  à  laquelle  cet  ap- 
pareil est  exclusivement  réservé;  les  dépenses  auxquelles  donnent 
lien  ces  sortes  d'évèuemens  ne  sont  pas  très-onéreuses,  attendu  que 
les  pierreries  qui   y  sont  employées  restent   toujours  au  trésor  f-i). 

Voici   maintenant   le  cérémonial   de  visite.    Aussitôt  que   la  Ca- 
dine es!    (iaus   la   chambre  dont  on  vient  de    parler,    la    gouvernante    " 
écrit   aux   Sultanes  mariées   et   aux  dames  des  principaux  personnages 
tu»   billet  d'invitation,  qu'elle    accompagne    de  vases    de    porcelaine 


Quani 
le    Sultan 
pifile  les 
Gadines. 


Cérémonies 

l'occasion  de, 
iccoucliement 
une    La  dais. 


Visite, 
l'accouchée; 


(i)  Il  en  est  de  même  quand  le  Sultan  se  promène  dans  les  jardins 
du  sérail ,  et  toute  transgression  en  cela  serait  sévèrement   punie. 

(2)  L'auteur  que  nous  avons  cousulté  dit  avoir  vu  en  1799  chez  le 
fouaillier  du  sérail  quatre-vingt  brodeuses  presque  toutes  Chrétiennes  oc- 
cupes à  ces  ouvrages. 


Jîêjouhsances 

mi  harem 

dans  celte 

tiicoiislautc. 


6j|  Gouvernement 

pleins  de  scherbet.  Les  daines  invitées,  excepté  les  S.ilt ânes,  se  réu- 
nissent ch"z  la  femme  du  grand  Visir,  et  sont  conduites  avec  elle 
en  carrosse  au  tu  rem.  Ayant  été  introduites  dans  ta  chambre  de 
la  nouvelle  accouchés  ,  elles  lui  adressent  leurs  félicitations ,  et  bai- 
sent le  bord  de  la  couverture  de  son  lit,  ensuite  elle3  vont  s'asseoir 
sur  le  sopha.  Quelques  instans  après  entrent  les  Sultanes  et  les  au- 
tres Cadines  ;  et  après  avoir  fait  leurs .  complimeos  à  l'accouchée^ 
elles  moulent  dans  une  tribune  en  face  du  lit,  et  qui  leur  est  ré- 
servée pour  ne  pas  être  confondues  avec  les  autres  femmes.  Durant 
celte  cérémonie,  deux  jeunes  captives  tiennent  ouverts  (es  rideaux 
du  lit,  au  pied  duquel  est  assise  la  sage-femme  à  côté  de  la  nour- 
rice qui  tient  dans  ses  bras  le  nouveau-né  ,  tandis  que  d'autres  es- 
claves charment  l'oreille  des  sons  d'une  douce  harmonie.  Le  ha- 
rem et  le  reste  du  palais  est  illuminé  en  signe  de  réjouissance;  mai* 
c'est  dans  la  vaste  rotonde  dont  nous  avons  fait  mention  plus  Innt  9 
que  cette  illumination  est   la   plus  brillante  et  la   plus  magnifique. 

C'est  là  que  les  jeunes  filles  du  harem  s'abandonnent  à  tous 
les  transports  de  la  joie.  Tantôt  travesties  les  unes  en  Musulmans  , 
les  autres  en  Européens,  elles  représentent  une  audience  publique 
donnée  par  le  grand  Visir  à  un  ministre  étranger,  pour  intimer  une 
déclaration  de  guerre  à  sa  cour  au  nom  de  la  sublime  Porte  s  et 
en  même  tems  elles  feignent  de  l'arrêter  et  de  l'escorter  avec 
des  ris  et  des  huées.  Tantôt  habillées  en  prêtres  ,  un  encensoir  à 
la  main  ,  et  chantant  les  Kyrie,  que  les  autres  répètent  avec  des 
éclats  de  rire,  elles  tournent  en  dérision  les  funérailles  des  Grecs. 
Tantôt  enfin  elles  imitent  des  officiers  de  justice  fesant  donner  la 
bastonnade  sous  la  plante  des  pieds  aux  maladroits  qui  se  laissent 
surpendre  en  flagrant  délit.  Quelquefois  elles  ont  porté  la  licence  dans 
ces  sortes  de  passe-tems  jusqu'à  plaisanter  le  Sultan  même.  Abdul- 
Aniet  ,  par  pur  esprit  d'économie  ,  avait  défendu  aux  femmes  de 
porter  certains  manteaux  avec  de  hiuts  collets.  Un  jour  qu'il  était 
à  se  promener  incognito,  il  rencontra  quelques  femmes  qui  avaient 
transgressé  sa  défende,  et  en  fut  si  irrité  qu'il  voulut  raccourcir 
de  sa  propre  main  leurs  collets.  Peu  de  tems  après,  voilà  que  les  jeu- 
nes fiHes  du  sérail  imaginent  de  contrefaire  cette  scène,  à  l'occasion 
de  la  naissance  de  la  priucesse  Kabia  en  1780.  Une  d'elles  habil- 
lée en  Sultan  s'élance  sur  un  groupe  de  ses  compagnes,  et  leur 
coupe  leurs  collets  ;  ce  qui  leur  fait  prendre  la  fuite  çà  et  là  en 
poussant  des  cris  affreux.  A   cette  scène  étaient  présentes  dans  une 


re/oaissa/i-uKS  } 
tl  rèc&j  Cnu 
du  bereeuu. 


DES     OxiOMANS,  65 

tribune  grillée  les  Cadines  et   les  Sultanes  avec  AbJul-Amet  lui  mê- 
me qui  s'en  amusa  beaucoup. 

Ces   réjouissances  durent  jusqu'au  lendemain  ;  mais  elles  cessent        F[n  ,}es 
le  sixième  jour  après    l'aceouclieme nt    pour    l'importante    cérémonie 
de   ia   réception  du  berceau.  C'est   le  grand    Visir    qui   en   l'ait  hom- 
mage, et  un   nombreux  cortège  composé  des  ministres  d'état  et  d'of- 
ficiers  l'accompagne  au  sérail.    Ce  berceau,   qui    est  tout  en    or    et 
enrichi  de   pierreries,  est  eu  outre  décoré  d'une    plume  de   la    plus 
grande   rareté,  si   l'enfant  est  un   Prince,  et  porté  en  cérémonie  jus- 
qu'à la  porte  du  harem   par  les  officiers  de   la   première  chambrée, 
et  par  les    pages  de  la  seconde  habillés  en  Janissaires,  en   Siptihs  et 
en  Lavendis  qui   représentent   l'infanterie,  le  cavalerie  et  la  marine. 
Le  S'dihdar-Agà ,  qui   marche  à   leur  tète,  le  remet  au  Kislar-Aga  , 
qui  s'avançant  quelques   pas  dans  le  harem   le   présente  à   la  gouver- 
nante, laquelle   le  fait   introduire  dans  la  chambre   de  l'accouchée, 
où  tontes  les  femmes  rassemblées  se  lèvent  pour  le   recevoir.    La   mère 
qui  est  à  un   des  coins  du  sopha  ,  ayant  à  sa  droite  les  Sultanes  et  les 
Cadines ,  et  à  sa  gauche    les    femmes  des    grands  dignitaires,    jette 
dans  le  berceau  une   poignée  de  ducats;    les  dames    à  son   exemple 
y  jettent  de   l'or:  ensuite    la   sage-femme  y  couche   l'enfant  en  lésant 
des  vœux  et  des   prières,  auxquelles   l'assemblée    répond   amen  i  elle 
le  berce  trois  fois,   puis  elle  le  reprend  dans  ses  bras  :  alors  les  dames 
font  couvrir  le  berceau  d'étoffes   précieuses ,  qui  sont  ainsi  que  les  au- 
tres  présens   pour  la  sage-femme.   Après  cette  cérémonie  entrent    de 
jeunes  captives  précédées  de  chanteuses  tenant  d'une   main  un  cierge 
allumé,  et  de  l'autre  un   plat  rempli  de  fruits  et  de    bonbons  ,    ou 
un  JSfakhl,  qui  est    une    pyramide    faite    avec    des    fils    et    des    la- 
mes d'or  et  d'argent,  et  couverte  de  bouquets  de  fleurs.  Ces    objets 
sont  déposés  devant  les  dames  invitées,  qui   les  font  porter  chez  el- 
les le  lendemain  en  s'en  retournant.  Pendant  ces  trois  jours  de  fête, 
elles  sont   logées  dans  les  appartenons  des  Cadines  et  des  deux  gou- 
vernantes; et  à   leur  départ  l'étiquette  veut  qu'elles  fassent  des  pré- 
sens considérables  à   l'accouchée  ,  au   nouveau-né  ,    aux    dames    chez 
lesquelles  elles  ont  logé,  ainsi  qu'au  Sultan  et  à  ses  enfans.  Ces  pré- 
secs  ne  coûteront    pas  moins  de  soixante-dix  mille  piastres  à  la  fem- 
me du  grand  Visir,  et  aux  autres  en  proportion:  l'épouse  du  Mufti 
est  la  seule  qui  soit  exempte  de  cette  obligation.    Chacune    d'elles 
reçoit  en  retour  du  Sultan  quelques  bijoux,  des  schals  ,  des  étoffes, 
des  pelisses  et  des  rouleaux  de  ducats.   Pour    éviter    toutes  ces  dé- 

Europc  Fol.  I.  P.  III.  Q 


66  GOUVERKEMEKT 

penses   Abdul   Amet  avait   pensé,  vers  la  fin  de  son  règne,  de  n'in- 
viter à  cette  cérémonie  que  les   princesse?  du  sa-g. 
dli^m  Hors  ces  circonstances  et  les  fêtes  du  Be/ram  le  harem  est  un 

ne  sortent p9$    séjour  de  monotonie  et  de  sujétion.    Aucune  des  femmes  ne  peut  sor- 

qi.cnd  *  •  I 

il  leur  y  lait,  tir  du  palais,  ni  même  aller  à  la  rao-qu^e  intérieure  que  le  quin- 
zième jour  du  Ramazan.  Après  la  bénédiction  de  l'eau,  qui  se 
fait  ce  jour  là  eu  y  plongeant  le  manteau  de  M  diomet  ,  elles  res- 
tent seules  dans  le  femple  entouré  d'Eunuques  noirs,  pour  rem- 
plir de  cette  eau  les  fioles,  que  le  Sultan  envoie  ensuite  en  pré- 
sent aux  grands  de  l'état,  Le*  Cad'mes  ne  peuvent  non  plus  ,  sans 
la  permission  du  Sultan,  se  promener  dans  les  jardins  du  sérail: 
car  lorsqu'elles  y  vont  pour  passer  la  journée  dan"  uq  des  Keoschk  , 
c'est  une  affaire  qui  exige  de  grand*  préparatifs.  D'abord  les  Bos- 
tandji  de  garde  au  paviliou  désigné  reçoivent  l'ordre  de  s'en  éloi- 
gner, et  on  l'entoure  d'un  rideau  qui  e>f  girdé  au  dehors  pr\r  des 
jËunuqoes.  Les  Cadines  s'y  rendent  dès  le  matin  ,  et  le  Sultan  à 
l'heure  du  diner;  il  y  mange  à  une  table  séparée  selon  l'étiquette. 
3,  'usage  veut  que  dans  ces  circonstances,  le  grand  Visir  fasse  hommage 
au  Prince  d'une  certaine  quantité  de  mets  apprêtés  dans  sa  mai- 
son. Vingtrun  grands  bassins  contenant  environ  cent  cinquante  plats 
sont  transportés  en  pompe  de  chez  lui  au  hatem;  et  les  plats  des- 
tinés à  la  table  du  Souverain  et  à  celles  des  Cadines  sout  posés  sur 
neuf  de  ces  bassins,  et  enveloppés  d'une  toile  rouge  scellée  par  ie 
ministre  d'état  ,  qui  se  rend  à  cet  effet  dans  le  corridor  des  cui- 
sines du  grand  Visir.  L'officier  qui  accompagne  ce  présent  ,  remet 
au  Kislur-dga  une  lettre  du  grand  Visir  relative  à  cet  envoi.  Ce 
(dernier  joint  quelquefois  à  cet  hommage  celui  d'un  cheval  ma- 
gnifiquement harnaché^  et  se  croit  honoré  d'une  preuve  signalée 
de  bieoyeiilciuoe  lorsque  sou  maître  daigne  admettre  sur  sa  table  deux, 
ou  trois  de. ses  plat-,.  Les  Sultanes  mariées  en  ville,  le  graud  ami- 
l'rfl ,  V  Aga  des  Janissaires ,  le  grand  douauier  s'empresseut  égaie- 
îneni  d'envoyer  au  sérail  des  vases  de  porcelaine  remplis  de  fleurs 
et  de  fruits,,  Ces  passe-îems  ,  auxquels  on  donne  le  nom  de  retraite 
du  Souverain,  ont  lieu  quatre  à  cinq  fois  par  àut,  mais  ii  s'y  mon- 
tre encore  sous  des  formes  si  austèiet.,  qu'il  n'y  aurait  guères  d'agréé 
fcnent  pour  les  femmes  qui  l'accompagnent,  s'il  n'avait  soin  de  se 
tenir  quelquefois  éloigùé  d'elles  pour  leur  laisser  un  peu  de  liberté, 
ÏTord inaire  les  Cadines  passent  la  belle  saison  avec  le  Sultan  dans 
pu   palajs  appelé  fipschpjftascj} ,  qui  est  sur  la   FW&   Eurpjjéemie    du 


dan>  U  . 


E'£s0tT0MAN5.  07 

B  -phore;  et  quind  elles  doivvut  y  aller,  on  prend  des  précautions 
infinies  pour  qu'elles  ne  soient  pis  vues.  Elles  montent  avant  le  le- 
ver iJu  sole/l!  'Lus  des  voitures  qui  ont  <ies  jalousies  ,  et  traversent 
Je  sérail  entre  deux  file»  de  rideaux  qui  s'étendent  ju-qu'à  l'endroit 
où  elles  s'embuiqueut  ,  enveloppées  dans  nu  grand  sclnl  qui  leur 
couvre  tout  le  corps.  La  ohambrette  de  la  barque  où  e«t  lu  Cadine 
{  car  chacune  a  la  sienne  j  avec  ses  eufans  et  ses  femmes  de  service  , 
est  garnie  d'un  treillage  -,  et  gardée  au  dehors  par  de3  Eunuques 
noirs.  Les  gardes  du  corps  aussi  ho  barque  escortent  à  peu  de  dis- 
tance le  convoi  armés  d'un  bâton,  pour  éloigner  les  barques  des  par- 
ticuliers.   Voyez;  la   planche    ij. 

Personne  ne  peut  entrer  dans  le  harem  excepté  les  médecins,  Qu'ira 
encore  leur  faut-il  pour  cela  un  ordre  exprès  du  Souverain  ,  et 
dans  ce  cas  ils  y  sont  accompagnés  par  le  Kidar-Aga  qui  suit 
tous  leurs  pas.  La  malade  et  les  femmes  qui  l'assistent  sont  enve- 
lopées  dans  des  schals  ;  s'il  faut  toucher  le  pouls,  la  main  est  cou- 
verte d'un  voile,  et  s'il  faut  voir  la  langue  où  les  yeux  tout  le  reste 
du  visage  est  voilé.  Le  Kizlar-A^a  n'ose  pas  lui-même  arrêter  sea 
regards  sur  une  femme  du  hirern,  et  quand  il  s'approche  d'une  Ca- 
dine ou  d'une  Sul'ane  il  doit  baiser  sa  robe.  Les  Cadines  ne  voient 
pas  d'autres  femmps  que  d'anciennes  eselaves  du  sérail,  qui  ont  été 
affranchies  et  marines  en  ville,  et  quelquefois  certaines  vieilles  qui 
font  le  métier  de  marchandes  de  divers  objets ,  de  brodeuses  et  d'eoi- 
pyriques ,  auxquelles  ,  à  la  recommandation  de  quelque  Sultane  on 
autre  dame  de  condition,  il  est  permis  d'entrer  dans  le  harem, 
après  avoir  donné  leur  nom  au  Kizlar-Jga.  Les  personnes  qui  dési- 
rent avoir  la  recommandation  de  la  Cadine  pour  laquelle  le  Mo- 
narque a  le  plus  d'égards,  se  servent  de  ces  femmes  pour  se  mettre 
eu  correspondance  avec  elle.  L'histoire  Ottomane  fait  mention  de 
quelques  Cadines,  qui  ont  su  profiter  de  la  faiblesse  de  leurs  maîtres. 
Celles  d'ibrabim  I.' r  s'ingérèrent  dans  les  affiires  du  gouvernement  , 
au  point  d"  se  fa>ire  céder  des  provinces  quViies  lésaient  régir  par 
leurs  agens  =ous  leur  psopte  nom;  et  une  d'elles  l'ayant  épousé  prit  sur 
lui  un  tel  ascendant  ,  que  se  trouvant  offensée  du  peu  d'égard»  que  l^ 
Sultanes  ses  rceurs  lui  montraient  ,  elle  les  obligea  rw  jour  à  la  servir  à 
tab:e,  et  à    lui  verser  de  feuu  sur   Ie5   mains  avant   et   après  le  repas. 

Il  est  singulier  de  voir  que  les  esclaves  du  harem,  devenues  li- 
bres, sont  recherchées  en  mariage  de  préférence  aux  autres  femmes 
nées   libres:  ce  qui   ne  peut   s'expliquer  que  par    la  faculté    quelles    *JS£J" 


Ese'aih 

du  ha>< 

rcchtnJiées 


IM'linclion 

(le  la  Huilant 

mère. 


ï  duratian 


68  Gouvernement 

ont  d'y  aller  encore  quand  il  leur  plaît,  et  de  tirer  ainsi  parti  des 
adhérences  qu'elles  y  ont,  en  faveur  de  quiconque  veut  s'appuyer 
de  leur  recommandation.  Leur  mariage  est  négocié,  lorsqu'elles  «ont 
encore  esclaves,  par  d'anciennes  compagnes  déjà  établies;  ensuite 
elles  sont  affranchies  soit  pour  raison  de  quelque  principe  de  reli- 
gion ,  soit  pour  l'accomplissement  de  quelque  vœu,  soit  à  l'occa- 
sion de  l'accouchement  d'une  Cadine ,  et  surtout  lors  d'un  change- 
ment de  monarque:  car  dans  ce  dernier  cas,  le  nouveau  Sultan 
accorde  la  liberté  à  plusieurs  esclaves,  et  particulièrement  aux 
Cadines  ou  favorites  de  6ou  prédécesseur  qui  ne  sont  pas  devenues 
mères.  Celles  qui  ont  en  des  enfaus,  quoiqu'affranchies  par  la 
même  loi,  ne  peuvent  ni  se  marier  ni  recouvrer  leur  liberté; 
elles  restent  confinées  dans  le  sérail,  privées  d'une  partie  de  leurs 
ornemens  et  séparées  de  leurs  enfans  s'ils  sont  sevrés  ,  sauf  pour- 
tant la  permission  qui  leur  est  accordée  de  les  revoir  de  term  en 
teins;  elles  sont  néanmoins  toujours  traitées  avec  beaucoup  d'égards , 
et  particulièrement  celle  qui  est  la    mère  de    l'héritier  présomptif. 

A  l'avènement  d'un  Sultan  au  trône,  la  Validé- Sultane ,  ou  Sub 
tane  mère  se  rend  en  grande  pompe  du  vieux  sérail  au  palais.  Il  lui 
est  assigné  un  traitement  d'environ  trois  mille  piastres,  et  toutes  les 
dépenses  de  sa  maison  composée  de  divers  officiers,  dont  le  chef,  ap* 
pelé  Kehaya  ,  est  en  même  tems  son  intendant,  sont  à  la  charge  du 
trésor  du  prince.  Elle  jouit  d'une  haute  considération  par  un  effet  de 
la  tendresse  respectueuse  que  chacun  de  ces  princes  a  pour  celle  dont 
i\  tient  le  jour  :  rarement  elle  a  besojn  de  recourir  à  son  fils,  car  le 
Visir,s?il  n?a  pas  une  certaine  fermeté  de  caractère  ,  plie  au  moindre 
signe  de  sa  volonté >  et  alors  les  premières  charges  de  l'état  ne  se 
donnent  que  selon  les  vues  de  cette  princesse,  ou  pour  mieux  dire 
au  gré  de  la  vénalité  de  son  agent.  Les  noms  dont  elle  appelle  son 
ftls  sont,  selon  un  ancien  usage,  mon  lion ,  mon  tigre.  L'avantage 
qu'a  le  Kaya  d'avoir  entre  les  mains  toutes  les  affaires  de  la  Sul- 
taue,  suffit  pour  donner  une  idée  de  l'influence  qu'il  doit  exercer 
dans  celles  du  gouvernement;  et  s?il  joint  à  cela  de  l'activité  et  un 
peu  d'audace,  quels  moyens  n'a-t-il  pas  d'amasser  de  graudes  riches-? 
ses,  et  de  s'affermir  dans  les  bonnes  grâces  de  sa  protectrice  et  de  sou 
prince,  au  moyen  des  riches  présens  qu'il  peut  leur  faij-e?  De  plus 
|l   a   par  son  emploi  la   prééminence  sur   les  autres  ministres  d'état. 

Depuis   Mahomet    IV  ,    le    titre    de    Sultane   ne  se  donne  plus 
au'aux  filles  du  prinpe  régnant.  Une  sultane  est  élevée  d^è  un  au* 


des   Ottomans.  69 

parlement  séparé  par  sa  propre  mère,  ou,  si  elle  l'a  perdue,  par 
une  Cadine  qui  n'ait  pas  d'enf ans ,  ou  par  une  vieille  Quedikli. 
Anciennement  on  la  mariait  à  quelque  prince  Mahométan  de  l'Asie 
mineure,  auquel  elle  n'apportait  en  dot  ni  provinces  ni  domaines, 
ou  bien  à  quelque  riche  seigneur  ou  Ouléma.  L'histoire  Musulmane 
ne  parle  pas  trop  avantageusement  de  Mahomet  III,  qui  maria  à  de 
simples  officiers  ses  vingt-cinq  sœurs,  ses  filles  et  ses  parentes.  De- 
puis lui  les  Sultanes  sont  données  à  des  Pachas  à  trois  queues ,  qui 
sont  des  personnages  du  premier  ordre.  Quelquefois  même  le  sou- 
verain promet  leur  main  lorsqu'elles  sout  encore  en  bas  âge;  et  le 
Pacha  destiné  à  cette  haute  alliance  doit  penser  dès  lors  à  l'en- 
tretien de  sa  future  épouse:  ce  choix  tombe  ordinairement  sur  quel- 
qu'un d'opulent.  Le  mariage  se  fait  ensuite  lorsque  la  princesse  at- 
teint sa  seizième  année,  et  souvent  après  avoir  été  fiancée  deux 
ou  trois  fois. 

La  célébration  de  ces  mariages  se  fait  au  sérail ,  sans  plus  de 
formalités  que  pour  les  simples  particuliers.  Le  Pacha  y  est  représenté 
par  son  lieuteuent  ou  par  un  des  seigneurs  de  le  cour  ,  et  la  Sultane 
par  le  Kizlar  Aga  :  le  Mufti  préside  à  la  cérémonie.  La  Sultane  n'y 
parait  jamais,  et  le  Pacha  même  n'y  intervient  que  comme  simple 
spectateur  :  le  Sultan  ne  s'y  trouve  presque  jamais  et  s'y  fait  représen- 
ter. Il  est  dressé  un  acte  civil,  par  lequel  l'époux  s'oblige  de  faire 
à  l'épouse  le  préseat  nuptial,  qui  monte  à  cinquante  ou  à  cent  mille 
ducats  et  quelquefois  plus,  et  il  est  revêtu  ainsi  que  le  Mufti  et 
son  vicaire  d'une  seconde  pelisse  de  zibeline  au  nom  de  la  Sultane. 
Le  Pacha  donne  des  fêtes  somptueuses,  auxquelles  sont  invités  suc- 
cessivement tous  les  ordres  de  l'état,  avant  et  après  le  mariage.  On 
porte  ensuite  en  grande  pompe  au  sérail  les  présens  destinés  à 
i'épouse,  qui  sont,  àm  anneaux  ,  des  bracelets,  des  pendans  d'o- 
reille, des  boucles,  un  miroir  de  toilette,  un  voile  nuptial,  des 
bas,  des  espèces  de  sandales  pour  le  bain  ,  le  tout  enrichi  de  pier- 
reries et  de  perles  fines  ,  avec  une  bourse  en  drap  d'or  contenant 
deux  ou  trois  mille  ducats,  et  une  quarantaine  de  plats  d'argent  rem- 
plis de  bonbons.  L'usage  venu  des  Grecs  de  joindre  à  ces  présens 
un  diadème  de  pierres  précieuses  montées  en  or  est  tombé  en  dé- 
suétude depuis  près  d'un  siècle.  Le  surlendemain  le  trousseau  de  la 
Sultane  reste  exposé  dans  une  salle  du  sérail,  où  le  grand  Visir  ,  le 
Mufti  et  les  seigneurs  de  la  cour  se  rendent  pour  y  déposer  leurs 
prescris  dans  les  caisses   qui    contiennent    les    ornemens  de   la   prin- 


Commml 

sont  célébrés 

leurs  mariagea. 


7°  Gouvernement 

naine,  et   pour  accompagner  le  tout  a**  pahis  préparé  pour  elle.   Ou 
voit  toujours  dans    ces    sortes    de  cortèges  trois  ou  quatre   pyramides 
de  lames  d'argent. 
Réee»tton  Le   lendemain    la   Sultane  accom  magnée  des  princesses  du  sans? 

des  officiers  de  la  cour  et  de»  principaux  per-ontiages ,  pisse  du  sé- 
rail à  sa  nouvelle  habitation,  où  elle  e-t  reçue  par  son  époux 
et  par  le  Kislar-Aga  ,  qui  la  conduisent  en  la  tenant  par  les  bras 
jusqu'à  la  porte  de  son  harem.  Un  banquet  spleodide  est  servi  sé- 
parément pour  les  hommes  er  pour  Wi  femmes;  <-r  en  se  retirant  à 
l'heure  de  U  U itiquieme  prière  ,  les  convives  reçoivent  chacun  ici 
pr^-enf  du  Pacha.  Le  Kislar-.dga  revêt  l'époux  d'une  pelisse  de 
zibeline  au  nom  de  la  Sultane,  à  l'appartement  de  laquelle  il  le 
conduit  ensuite  er»  l'annonçant  pir  ces  mot*  :  Illustre  princesse  ,  voici 
le  Pacha-  voire  serviteur  ,  puis  aussitôt  il  se  relire.  La  Sultane  e+c 
assise  derrière  un  rideau  d'une  riche  étoffe  ,  ayant  à  mt\  coté  nue 
des  premières  femmes  de  sa  maison  chargée  de  faire  les  cérémo- 
nies. Après  avoir  fut  son  namaz  dans  un  coin  de  la  chambre,  le 
Pacha  s'approche  de  son  épouse  dont  il  baise  la  robe  ,  et  attend 
qu'elle  lui  fasse  signe  de  s'asseoir  à  côté  d'elle. 
Au  bout  dz  six  Si    la   Sultane   n'a    pa*   l'avantage  d'épouser   le  grand  Visir  ou  le 

et  séparée      grand  Amiral,    qui  sont    les  grands     Pachas    actuellement   résident    à 

du  sou  éuoux.      .,•,  •    '        i  i  i  •  i  i  •-        r  ,        , 

Lfoustantmople  ,  elle  se  voit  au  bout  de  six  mois  séparée  de  son  époux  , 
l'étiquette  ne  permettant  pas  à  une  Sultane  àr.  le  suivre  hors  de  id 
capitale:  car,  ou  il  avait  déjà  le  gouvernement  d'une  province,  et  il 
y  retourne;  ou  il  ne  l'avait  pas,  et  ayant  été  nommé  Pacha  depuis 
sou  mariage,  il  est  obligé  de  partir  pour  sa  nouvelle  destination  , 
et  ce  n'e=t  qu'au  bout  de  plusieurs  années  qu'il  obtient  à  peine  la 
permission  de  revoir  Comtant  inople  pour  quelque  teins ,  et  le  plus 
souvent  sans  aucun  éclat  (  t).  La  politique  ombrageuse  du  sérail  ne 
s'en  tient  pas  là  ;  elle  coudanoe  à  mort  les  eufans  mâles  des  prin- 
cesses aussitôt  qu'ils  sout  nés.  Cette  précaution  ,  ainsi  que  U  réelu- 
sioo   des  enfans  des   Sultaus,   a    pour    but   de    préserver  l'empire    des 

(i)  L'histoire  cite  comme  une  rare  exception  à  cette  régie  la  liberté 
qui  fut  accordée  en  1704  à  la  Sultane  Khadirtje  fille  d'Achmet  )Il  d'ac- 
compagner son  mati,  grand  Visir  ,  à  Nicomédie  où  il  avait  été  exilé;  mais 
ayant  été  nommé  gouverneur  de  l'Egypte  an  bout  de  trois  ans,  il  fut 
assitôt  expédié  une  galère  pour  ramener  la  Sultane  à  Constantinople.  Ces 
princesses  n'ont  pas  même  ia  liberté  de  faire  le  pèlerinage  de  la  Mecque  , 
qui  est  l'acte  le  ^ius  rmjiiLoire  de  leur  religion. 


des    Ottomans.  71 

divisions  intestines ,  que  l'ambition  et  la  rivalité  dcces  princes  ex- 
citèrent jadis  dans  la  Turquie  Asiatique:  et  l'on  peut  dire  que  c'est 
là  lu  principale  cause  de  la  stabilité  de  la  dynastie  Ottomane. 
L'honneur  du  nœud  conjugal  avec  une  Sultane  impose  à  celui  qui 
le  contracte  de  grands  sacrifices,  qui  sont,  de  devoir  répudier 
avant  son  mariage  ses  autres  femmes  ,  et  de  ne  pouvoir  ni  contrac- 
ter d'autres  liens,  ni  répudier  la  Sultane  par  respect  pour  la  fa- 
mille régnante,  ni  tenir  des  captives  à  son  service  sans  sa  permis- 
sion. Les  Sultanes  jouissent  de  plus  de  liberté  que  les  Cadines  :  car 
elles  peuvent  recevoir  la  visite  des  femmes  des  seigneurs,  aller  au 
hirem  impérial  quand  il  leur  plaît,  et  quelquefois  aussi  le  souve- 
rain va  lui  môme  les  voir,  mais  ordinairement  incognito.  Ces  prin- 
cesses se  prévalent  de  leur  crédit  pour  solliciter  en  faveur  de  qui 
leur  plait  quelque  grâce  ministérielle  par  le  moyen  des  dames  qu'el- 
les connaissent  an  harem;  elles  se  servent  ainsi  pour  cela  des  eunu- 
ques noirs,  des  Baltadjl  à  leur  service,  des  fournisseurs  et  par- 
ticulièrement du  surintendant  de  la  maison,  le  Kehaya ,  qui  est 
nommé  par  le  souverain.  Plus  ce  dernier  est  faible  ,  et  plus  il  est 
Importuné  de  leurs  sollicitations,  Accablés  de  leurs  messages  et  de 
leurs  billets  les  agens  du  pouvoir  font  d'énormes  iojustices.  Ce  n'est 
rependant  pas  par  sentiment  de  générosité  ,  mais  dans  des  vues  d'in- 
térêt qu'elles  font  cet  emploi  de  leur  crédit  \  et  la  cause  en  est  , 
à  ce  qu'il  semble,  dans  la  modicité  du  traitement  annuel  qui  leur 
est  assigné,  et  qui  n'étant  que  de  quarante  nulle  piastres  par  an  , 
ne  leur  suffit  pas  sans  doute  pour  entretenir  leur  maison  sur  un 
pied  convenable.  Néanmoins  les  Sultans  ont  toujours  soin  d'augmen^ 
ter  le  traitement  de  ces  princesses  de  quelque  pension  à  percevoir 
sur  les  revenus  des  fondations  pieuses,  dont  ils  aiment  à  enrichir 
les  mosquées  impériales,  et  à  certains  jours  de  l'aunée  ii  les  invi- 
tent  à  des  repas  somptueux. 

Les  Princesses  dites  Khanim «  nées  d'une  Sultane  et  d'un  Pa~  Les  Khamm 
cha  ,  jouissent  d'un  meilleur  sort  que  celui  de  leur»  mères:  car  meilleur  *•"£* 
ftiiea  ont  la  liberté  de  se  choisir  un  époux.  Leurs  fils  exempts  de 
îa  loi  cruelle  qui  fait  péril •  ■  |rÊ  autres  à  leur  uaiîsance  ,  preiir 
lient  le  titre  de  Bey  et  «ont  placés  dans  le  sérail  ,  on  dans  le  corps 
des  Capoudji-Baschi  ou  des  Khass-Odali ,  et  les  filles  ont  une  pen- 
sion de  trois  cents  piastres  par  mois,  et  l'avantage  de  ne  pouvoir 
être  répudiées  sans  le  consentement  du  monarque, 


7a  Gouvernement 

,    Se>vi°e  II   ne  nous    sera    pas    aussi   facile  de  satisfaire  nos    lecteurs   sur 

"**  tsciia^ades.  l  ^ 

1  état  des  <jchazades  ,  mot  Persan  qui  signifie  enfans  des  Rois  ,  et  qui 
est  un  titre  que   prennent   les  Princes  du  sang. depuis   Mahomet  I.er 
L'aîné  de  ces  princes  portait  autrefois  le  uom  de  Pacha  ,  et  les  autres 
ceux  de  jBey  et  d* Emirs  ,  qui    sont  communs  aux  grands  de   l'empire. 
Aussitôt  qu'il   est   né  un  Prince  ,  une  vingtaine  à'Ousta  sont  désignées 
pour  le  servir,  et  le  surintendant  aux  cuisines  lui  fait  fournir  ,  comme 
s'il  avait  sa   table   particulière  ,   une  certaine    quantité    de    comesti- 
bles, ou    l'équivalent  en   argent  au   gré  de   la  Cadine    sa   mère,  qui 
en   dispose  comme  il   lui    plair.   Il   est  généralement    sevré  à   un    an 
et  se  trouve  alors  an  milieu  d'une  famille    composée    d'environ  soi- 
xante personnes,  dont  les  principales  sont  trois  officiers  de  l'intérieur: 
le   plus  âgé  des  trois  fait   les  foliotions  de  gouverneur,  et  a  sous   lui 
trois  Eunuques  noirs  appelés  Lala  :   les  aulres  officiers  sont  pris  par- 
mi  les   pages  des  trois  dernières  chambrées.    Arrivé  à    l'âge  de  qua- 
tre à  cinq  ans,  on   lui  donne  un  précepteur  qui  ait  une  certaine  cé- 
lébrité :   les  chefs  des  divers  ordres  sont  invités  au  sérail,  où  le  Mufti 
en   présence  du  Sultan  bénit  l'enfant,  avec  son  alphabet   dont  il  lui 
fait  répéter  les  lettres.  Le  premier  ministre  lui  présente  alors  les  objets 
nécessaires  à   ses  pemières  études  garnis  de  dorures  et  de  pierreries  : 
les   personnes  invitées  à  cette  cérémonie  sont    revêtues  d'une   pelisse 
d'honneur.    Le  Khodia  ou    maître  donne  ensuite  ses   leçons    à    l'er.- 
fant  dans   l'appartement  du  Kizlar-dga,  ef    lorsque    celui-ci    a  ter- 
miné  la   lecture  du  cour'an  ,   il   reçoit  la  félicifation   des  grands,  et 
de  chacun  d'eux  un  présent,  qui  est  quelque  bijou.  Selon  l'étiquette 
il  devrait  baiser  la  main  du  Mufti,  mais    ce    minisire  s'en   défend 
et  l'embrasse  sur  l'épaule. 
De  Tant  que  règne  le  Sultan  ,  ses  enfans  vivent  dans  une  certaine 

us  jouLZu.  liberté:  car  lorsqu'ils  sont  capables  de  montera  cheval,  ils  suivent 
leur  père  à  la  mosquée,  entourés  de  leurs  officiers  ,  dont  un  tient 
une  ombrelle  au  dessus  de  leur  tête.  Ils  ont  aussi  leur  barque  parti- 
culière.,  qui  s  à  l'exception  du  baldaquin  ,  qui  n'est  pas  de  couleur 
jaune  ou  bleu  céleste  ,  est  du  reste  équipée  comme  celle  du  Sultan. 
Ils  assistent  aux  audiences  publiques,  même  à  celles  données  aux 
ministres  étrangers  }  et  sont  debout  à  la  gauche  du    trône.    On   les 

Cérémonie  de    circoncit  à  l'âge  de  six  ou  sept  ans,  et  cette  cérémonie  est  accom- 

la  ctico-.cisioh.  -*<•«.  •  r*  •     r        -      .        i       «  •  m       • 

pagnee  de  têtes  magnifiques,  qui  durent  plusieurs  semaines.  Irois  ou 
qutre  mois  auparavant ,  des  lettres  d'invitation  sont  adressées  aux  gou- 
verneurs des  provinces  et  aux  officiers  de  distinction  dans  tout  l'eu> 


DES    OtïOMAKS.  ^  3 

pire.  La  place  de  Y  hippodrome  ressemble  à  un  camp,,  où  tous  les 
ordres  de  l'état  et  les  différens  corps  de  troupes  sont  invités  à  des 
festins  splendides,  à  des  amusemens  et  à  des  spectacles  toujours  ac- 
compagnés de  la  musique  militaire,  et  où  le  Sultan  déploie  toute 
sa  magnificence  dans  les  largesses  qu'il  fait  aux  grands  _,  aux  trou- 
pes et  aux  pauvres.  On  lit  dans  les  annales  Ottomanes  que  deux  fois 
ces  fêtes  ont  duré  trente  jours  t  et  qu'une  troisième  elles  durèrent 
deux  mois.  A  l'âge  de  quatorze  ou  quinze  ans  ces  princes  habitent 
un  pavillon  séparé ,  et  ne  voient  plus  d'autres  femmes  du  harem 
que   leur  mère  et  leurs  sœurs. 

Dans  les  commenceraens ,  les  Princes  du  sang  avaient  le  corn-  jh  u-went 
mandement  de  quelque  province.  Ils  tenaient  à  leur  cour  de  grands  ^^u'it'aû. 
officiers  avec  les  mêmes  titres  que  ceux  du  sérail  ,  et  disposaient  à 
leur  gré  des  revenus  de  cette  province  :  ce  qui  leur  valait  des  avan- 
tages bien  supérieurs  au  modique  traitement  de  vingt-six  mille  six 
cent  soixante-six  piastres  qui  leur  était  assigné.  Cet  usage  était  con- 
forme à  ce  qui  s'était  pratiqué  sous  les  anciens  Califes  et  autres 
Empereurs  Mahométans  ;  mais  les  fréquentes  rebellions  de  plusieurs 
de  ces  princes  ont  montré  les  inconvéuiens  d'un  pareil  système:  c'est- 
pourquoi  il  fut  résolu  sous  Achmet  I.er  de  ne  plus  accorder  de 
commandement  de  provinces  à  ces  Princes,  et  de  les  tenir  renfer- 
més dans  le  sérail.  Depuis  lors  il  n'y  a  plus  de  liberté  que  pour 
les  filles  du  Sultan  régnant;  et  les  garçons,  môme  après  la  mort 
de  leur  père  ,  n'en  continuent  pas  moins  à  vivre  renfermés  jusqu'au 
moment  de  leur  avènement  au  trône. 

Voici  maintenant  quelle  est  la  condition  des  princes  du  sang,  qui      cit&r 
ne  sont   pas  fils  du  monarque  régnant.  Ils  ont   leur    habitation  dans     "'"  *"<««■■« 

1  l  P  qui  ne  sont 

un  lieu  contigu  au  harem  appelé  Tchimischirlik ,    du    buis    dont    il        p^  fih 

0  «   l  '  du   Sultan 

est  entouré.  Ce  lieu  renferme  douze  pavillons,  dont  chacun  a  un  régnant. 
jardin  avec  des  murs  élevés,  et  se  Gompose  de  douze  chambres;  et 
cette  habitation  a  pris  de  sa  construction  même  le  nom  de  cafess  ou  de 
cage  qu'on  lui  donne.  Le  Prince  y  est  servi  par  de  captives  et  de 
jeunes  pages  au  nombre  de  dix  à  douze;  ces  derniers  sont  tirés  des 
trois  dernières  chambrées;  il  a  encore  d'autres  officiers,  mais  qu'il 
ne  peut  jamais  voir.  Toute  communication  avec  le  reste  du  palais 
lui  est  sévèrement  interdite  ,  et  ce  serait  s'exposer  â  une  mort  cer- 
taine ,  que  de  porter  le  moindre  billet  pour  lui.  II  ne  peut  se  lai- 
ser  croître  la  barbe,  et  s'il  tombe  malade,  il  faut  un  ordre  du 
Souverain  pour  lui  conduire  ua  médecin  3  qui  est  accompagné   par 

Europe.   Val.  1.  I.  III.  10 


7  4  Gouvernement 

le  KLzlar-Jga.  On  ne  permet  pas  à  ces  Princes  de  se  voir  fréquem- 
ment eutr'eux,  et  ce  n'est  que  dans  les  grandes  solennités  et  dans 
le  Mabein  qu'ils  sont  admis  en  présence  du  Souverain,  sans  la  per- 
mission duquel  ils  ne  peuvent  recevoir  la  visite  même  de  leurs  mè- 
res qui  habitent  le  vieux  sérail,  Ils  ne  paraissent  jamais  en  public, 
et  ont  pour  instituteurs  des  eunuques  noirs,  de  qui  il  ne  peuvent 
apprendre  que  les  crin  naissances  les  plus  indispensables:  quelqupfois 
même  ils  sont  dirigés  dans  leurs  études  par  des  femmes  esclaves. 
Pour  ne  pas  mourir  d'ennui,  ils  s'appliquent  à  quelqu'art  mécani- 
que, tel  que  la  marqueterie  ,  l'orfèvrerie  ,  le  tour  etc.;  ils  fabriquent 
des  arcs  et  des  flèches,  polissent  l'écaillé  de  tortue,  l'ivoire  et  l'ébène  , 
font  des  broderies  sur  le  maroquin  et  des  dessins  sur  la  mousseline  , 
et  transcrivent  le  coar'ann  et  les  livres  canoniques.  Quelques-uns 
même,  après  être  montés  sur  le  trône,  ont  continué  le  genre  de  tra- 
yiil  auquel  ils  s'étaient  exercés  pendant  leur  captivité,  et  vendaient 
leurs  ouvrages  fort  cher  pour  en  convertir  le  produit  en  œuvres  de 
charité.  Les  enfans  qu'ils  ont  de  leurs  esclaves  sont  condannés  à  pé-*- 
rir  dès  le  ventre  même  de  leur  mère,,  dont  le  corps  est  souvent 
tourmenté  sans  effet  par  les  boissons  qu'on  lui  fait  prendre  pour  la 
faire  avorter. 
Comment  La   plupart  de  ces    princes    fiuissent    leur    vie    dans    leur    mi- 

fis  finissent  *•         *  *  r 

teur  Vle.  son,  et  heureux  sont  ceux  qui  ne  sont  pas  sacrifiés  de  bonne 
heure  à  l'inquiétude  ombrageuse  du  Souverain  ,  dans  le  désir  qu'il  a 
d'assurer  le  trône  à  ses  propres  enfans.  Lorsque  le  prince  régnant  est 
atteint  d'une  maladie  grave,  ou  accablé  des  infirmités  de  la  vieil- 
lesse, l'héritier  présomptif  arrive  quelquefois  à  se  ménager  des  cotv 
respoudance  dans  le  sérail  on  avecles  principaux  magistrats,  qui  s'era? 
pressent  de  lui  témoigner  leur  dévouement  5  mais  la  chose  devient 
très-péril  leuse  pour  les  deux  partis,  si  la  mort  du  Sultan  ne  seconde 
pas  promptement  leurs  vœux,  Il  est  aisé  d'imaginer  quelles  doivent 
étte  les  facultés  morales  et  intellectuelles  de  princes  élevés  dans  la 
mollesse  et  dans  ^ignorance  de  tout  ce  qui  se  passe  même  autour 
d'eux,  et  par  conséquent  sans  aucune  expérience,  lors  même  que  la 
nature  les  aurait  doués  des  plus  heureuses  dispositions  ?  Quelles  corw 
naissances,  quelles  habitudes  peuyent-il?  apporter  au  trône  ?  Et  corn? 
ment  pourraieut>pils  s'élever  jamais  au  dessus  des  préjugés  de  l'éti-? 
quette  et  d'usages  invétérés  ? 
Qi  U$  tant  Ceux  qui  meurent  dans   leur    solitude    sont    déposées    dans    les 

-rfprè7b'îiMh    [nausées  de  la  famille  impériale,  et  les  grands  de  fé  1, a t  escortent 


des    Ottomans.  7  5 

le  convoi  funèbre;  mais  on  n'y  voit  jamais  aucun  officier  de  la  mii- 
son  du  Sultan  ,  et  il  en  est  de  même  à  l'égard  de  la  Sultaue  mère 
et  des  princesses.  Les  Cadines  sont  portées  sans  pompe  au  vieux 
sérail  }  et  après  les  prières  d'usage,  enterrées  dans  les  cimetières 
qui  leur  sont  destinés.  La  succession  des  princes,  des  Sultanes  ,  des 
Cadines  et  de  toutes  les  femmes  du  vieux  sérail  appartient  au  Sou- 
verain ;  mais  si  une  Sultane  ou  une  fille  du  Sultan  laisse  des  en» 
fans  à  sa  mort,  il  dispose  ordinairement  d'une  partie  en  leur 
faveur. 

Du  Sultan. 

Pour  prévenir  le  soulèvement  des  troupes  et  toute  machination 
de  la  part  des  princes  du  sang,  les  trois  premiers  officiers  du  sé- 
rail ,  de  concert  avec  le  grand  Visir,  avaient  grand  soin  autrefois 
de  tenir  cachée  la  mort  du  Sultan  ,  jusqu'à  l'arrivée  de  son  succes- 
seur qui  était  relégué  dans  une  province;  mais  à  présent  qu'il  vit 
renfermé  comme  les  autres,  cette  précaution  n'est  plus  nécessaire. 
Dès  que  le  Monarque  est  expiré,  le  Kislar- 4ga  en  donne  avis  au 
premier  ministre  ,  lequel  convoque  de  suite  les  premiers  dignitaires 
de  l'état  ,  tels  que  le  Mufti,  le  grand  amiral,  le  chef  des  Emirs , 
YAga  des  Janissaires,  les  deux  Cas'iaskcrs  et  Vhtambol-Cadissi. 
S'étant  réunis  dans  le  pavillon  appelé  Sunnet-Oda  ,  le  Kizlar-Aga 
et  le  Silihdar-Aga  ,  se  rendent  chez  le  prince  héréditaire  pour 
lui  annoncer  son  avènement  au  trône.  Le  nouveau  Monarque,  sou- 
tenu par  deux  officiers  se  transporte  au  Sunnet-Oda  ,  où  étant 
arrivé  il  se  place  sur  un  sopha  pour  recevoir  les  hommages  des  prin» 
cipaux  magistrats  3  qui  les  lui  rendent  en  portant  leurs  lèvres  sur 
le  bord  de  soti  vêtement:  le  grand  Visir  lui  baise  les  pieds,  comme 
représentant  toute  la  nation  dans  cette  cérémonie.  Le  premier  exer- 
cice que  le  Sultan  fait  de  son  autorité  est  d'ordonuer  au  Kizlar- 
Aga  de  revêtir  d'une  pelisse  de  zibeline  se9  deux  vicaires,  le  grand 
Visir  et  le  Mufti  ,  eu  témoignage  de  leur  confirmation  dans  leur 
emploi.  Il  passe  ensuite  dans  la  chapelle  du  sérail  pour  y  rendre 
grâces  à  l'Eternel;  et  là  les  principaux  officiers  de  sa  maison  vien- 
nent ,  chicuu  selon  son  rang  ,  lui  faire  leur  révérence  3  en  touchant 
la  terre  de  la  main  droite  qu'ils  portent  à  la  bouche  et  au  ?ront  , 
et  eu  baisant  le  bas  de  sa  robe.  Apre*  cela  ou  le  revêt  des  orne- 
mens   impériaux  ,  qui  sont  ,    une    robe    doublée  eu    peau  de   renard 


jdi'èif'uent 


7^  Gouvernement 

noir  avec  des  agrafes  enrichies  de  pierreries  ,  une  ceinture  foute 
éclatante  d'or  et  de  pierres  précieuses,  et  un  turban  surmonté  d'un 
panache  de  diamans  (i). 

IlJ'fdîad'meU  Telles  n'ont  pas  toujours  été  les  enseignes  du    pouvoir  suprême 

chez  les  Musulmans,  Leur  prophète  portait  une  espèce  de  sceptre, 
et  ses  trois  premiers  vicaires  ou  Califes  un  anneau  au  doigt.  Cet 
anneau  ayant  été  perdu  en  65a,  Muaviyé  fondateur  de  la  dynastie 
des  Ommiades  et  qui  usurpa  le  Califat,  y  substitua  un  sceau  avec 
son  monogramme,  et  y  joignit  le  sceptre  avec  une  des  robes  de  Ma- 
homet ,  qu'il  acheta  pour  une  somme  considérable  du  fils  d'un 
poète  ,  célèbre  pour  avoir  chanté  les  gestes  militaires  du  prophète. 
On  ne  trouve  nulle  part  qu'aucun  prince  Mahométan  ait  ceint  la 
couronne,  excepté  Mahmoud  Ghazneyi  prince  du  Zabelistan,  qui 
étant  monté  sur  le  trône  en  998  ,  orna  son  front  d'un  riche  dia- 
dème à   l'imitation  des  anciens    Rois    Perses. 

Revenant  à  notre  objet  ,  les  chefs  de  toutes  les  classes  de  la 
population  se  rassemblent  au  palais  pour  y  prêter  hommage  au  nou* 
veau  souverain  :  pendant  ce  tems  des  salves  d'artillerie  se  font  en*- 
tendre  dans  différens  quartiers  de  la  ville,  trois  hérauts  (2)  parcou- 
rent les  rues  en  criant  vive,  le  nouveau  Roi ,  et  des  musiciens  ou 
Muezzins  entonnent  l'hymne  sala  du  haut  des  minarets  des    quatre 

c^nr'w.oB-c  de  'principales  mosquées.  L'inauguration  du  monarque  se  fait  dans  la 
seconde  cour  du  palais,  .En  avant  de  la  porte  de  la  Félicité  s'élève 
no  trône  resplendissant  de  pierreries:  à  droite  sont  rangées  les  eonv 
pâgnies  des  gardes  du  corps,  et  à  gauche  se  voient  trois  pelotons 
composés,  savoir;  le  premier  des  capitaines  des  huissiers  ayant  à 
leur  tête  le  porte-étendard,  VJga  des  Janissaires,  le  grand  maître 

(1)  Parmi  ces  diamans  il  y  en  a  un  du  poids  de  vingt-quatre  carats 
qui  est  le  plus  beau  du  sérail,  qu'on,  dit  avoir  été  trouvé  par  un  men- 
diant dans  un  tas  d'ordures  et  vendu  pour  trois  cuillères  de  bois  ;  mais 
i\  fut  ensuite  acheté  par  M.abomet  VI ,  qui  l'ayant  fait  facetter  Je  trouva 
d'une  très-belle  eau. 

(2)  Voici  la  formule  usitée  pour  la  proclamation  de  l'Empereur  :  Le 
fêultan  N. ,  Khan  ,  étant  passé  par  la  volonté  divine  à  l'éternel  bonheur , 
çn  annonce  le  glorieux  avènement  au  trône  du  très-majestueux ,  très- 
puissant  et  très-redoutable  Souverain  ,  le  Sultan  N. ,  Khan  ,  notre  seigneur 
et  maître ,  dont  le  règne  fortuné  donnera  la  paix  à  tout  l'univers.  Ne 
Cessons  pas  de  faire  des  prières  et  des  vœux  pour  la  conservation 
fie  jours  aussi  précieux. 


des   Ottomans.  77 

des  cérémonies  et  deux  écuyers  avec  des  officiers  de  chasse;  la  se- 
conde des  capitaines  des  Janissaires  et  des  chefs  des  gardes  du  corps; 
et  la  dernière  d'autres  chefs  des  corps  d'infanterie,  de  cavalerie 
et  d'artillerie.  Le  péristyle  à  colonnes  de  porphyre  qui  est  de  cha- 
que côté  de  la  porte  Félicité ,  est  occupé  par  les  capitaines  des 
huissiers  et  les  gardes  du  sérail.  Sous  le  péristyle  latéral  à  colonnes 
blanches  sont  distribués  en  trois  pelotons  les  garde-magasins  ,  les 
cuisiniers  en  chef  et  autres  officiers.  Le  ministre  d'état  et  le  chef 
des  huissiers,  ayant  en  main  l'un  et  l'autre  le  bâton  dont  il  a  déjà 
était  fait  mention  ,  sont  placés  en  face  du  trône.  Le  grand  Visir  se 
tient  avec  les  membres  du  conseil  dans  la  uouvelle  salle  du  divan,  et 
le  Mufti  avec  les  Ouléma  dans  la  vieille.  Les  choses  ainsi  disposées, 
arrive  le  Sultan  soutenu  sous  les  bras  par  le  Kizlar-A&a  et  le  Ca- 
pou-Jga ,  et  suivi  de  tous  les  officiers  de  la  chambre  Khass-Odali  ,  qui 
se  rangent  derrière  le  trône.  Lorsque  le  Monarque  s'y  est  assis  , 
le  premier  à  lui  rendre  hommage  est  le  chef  des  Emirs  ,  lequel 
adresse,  les  mains  levées,  des  vœux  au  ciel  pour  la  conservation 
du  souverain  et  la  prospérité  de  son  empire  (1).  Dans  le  même 
tems  les  deux  maréchaux  de  cour  laissant  leur  place  aux  deux  ca- 
pitaines des  huissiers,  s'avancent  vers  le  pavillon  du  grand  Visir, 
et  deux  autres  vers  celui  des  Ouléma.  Le  battement  en  cadence  de 
leurs  bâtons  incrustés  d'argent  annonce  leur  arrivée  aux  membres  du 
divan  et  aux  légistes,  qui  sortent  aussitôt  pour  les  suivre.  Le  grand 
Visir  doit  se  trouver  devant  le  trône  au  moment  même  où  le  chef 
des  Emirs  termine  sa  prière:  après  lui  vient  le  Mufti  qui  prie 
comme  le  chef  des  Emirs,  puis  le  grand  amiral  et  les  deux  Cazias- 
kcrs  qui  se  placent  à  la  droite  du  trône.  A  la  présentation  des  Ou- 
léma ,  le  grand  Visir  tenant  une  liste  en  main  récite  leurs  noms 
ad  Sultan:  ce  qui  ne  se  fait  que  pour  eux  seuls.  Suivent  les  mi- 
nistres d'état  et  tous  les  autres  généraux  ,  ainsi  que  les  chefs  de  dif- 
férens  ministères,  dont  il  serait  inutile  de  répéter  les  noms.  Le  der- 
nier à  paraître  est  le  grand  maître  des  cérémonies  ,  qui  annonce 
par  un   prosternation   la  fin  de   la  cérémonie. 

Malheur  à  ce  personnage  s'il  commet  quelqu'omission  dans  ce  qui 
est  prescrit  pour  ce  cérémonial.  Dans  une  représentation  de  ce  genre  à 

(1)  Le  précepteur  du  Sultan  était  autrefois  le  premier  à  lui  rendre 
hommage  ,  et  ensuite  venaient  les  princes  Tartares  domiciliés  à  Constan- 
tinople  comme  otages  des  JUians  de  la  Crimée. 


Danger 

de  la    via  pour 

le  grand  maître 
des  cérémonies. 


Différentes 

manières 
de  pie'rer 
hommage. 


78  C0UY£R3ÎEMF..VT 

la  fête  du  Beyram  ,  il  arriva  sons  Mahmoud  l.er  en  1748,  qu'un  groupe 
de  géuéraux  et  d'officiers  de  l'arsenal  se  trouva  par  iuadvertence 
avant  le  corps  des  Janissaires  à  baiser  la  robe  du  Sultan.  Mahmoud 
craignant  le  ressentiment  des  Janissaires,  qui  demandaient  répara- 
tion de  cet  affront  ,  ordonna  que  le  grand  maître  des  cérémonies 
eût  de  suite  la  tête  tranchée  devant  la  porte  d'entrée  du  sérail  , 
pour  que  son  cadavre  fût  foulé  aux  pieds  des  chevaux  des  généraux 
en  sortant  du  sérail  ;  et  il  ne  fallut  rien  moins  que  l'intercession 
du  grand  Visir  auprès  du  Monarque  et  des  Jmissaîres,  pour  obte- 
nir que  cette  peine  fût  commuée  eu  celle  d'un  exil  perpétuel  à 
l'île  de  Tenedos. 

La  manière  de  prêter  l'hommage  requis  varie  suivant  le  rang 
et  le  mérita  des  persounages.  Le  grand  Visir  se  prosterne  deux  fois 
et  baise  les  pied?  au  Sultan  ,  qui  avance  la  main  comme  pour  l'en 
empêcher.  Le  chef  des  Emirs  et  le  Mufti  lui  bahenf  sa  robe  sur 
le  sein,  et  il  leur  met  la  main  sur  l'épaule  en  inclinant  légèrement 
la  tête  comme  pour  les  embrasser:  plusieurs  Sultans  ont  néanmoins 
approché  leurs  lèvres  du  turban  du  chef  de  la  loi.  Le  grand  ami- 
ral et  les  Pachas  à  trois  queues  se  prosternent  une  seule  fois  ,  et 
baisent  le  bas  de  la  robe  du  prince.  Les  Ouléma  en  fout  autant  en 
tenant  la  main  droite  sur  leur  poitrine,  mais  sans  se  prosterner. 
Tous  les  autres  officiers,  généraux  et  ministres,  se  prosternent  de 
même  et  b  lisent  l'extrémité  de  la  manche  du  Monarque,  qui  leur 
est  présentée  par  le  Kizlar-Aga ,  lequel  est  placé  à  la  gauche  du 
trône.  Le  Sultan  se  lève  un  peu  aux  eomplimens  qoe  lui  adressent  le 
chef  <ies  Emirs,  les  Pachas  et  les  Ouléma  des  trois  premiers  gra- 
des, et  à  ceux  du  grand  Visir  et  du  Mufti.  A  son  départ  comme 
à  sou  arrivée  tous  les  assistans  ,  excepté  les  Ouléma,  se  prosternent 
devant  le  trône  ,  et  les  huissiers  font  retentir  l'air  des  cris  de  vive 
le  Roi  }  Alkïsch  (1).  Le  Sultan  ,  en  se  retirant  s  salue  l'assemblée 
par  uue  légère  inclinaison  de  tête,  et  la  main  posée  sur  la  poitrine  ; 
il  est  soutenu  jusqu'à  la  porte  de  la  Félicité  par  le  Capou-Aga  ,  et 
par  le  grand  Visir  qui  lui  baise  une  seconde  fois  les  pieds }  et  re- 
culant quatre  pas  en  arrière  se  prosterne  de  nouveau  avec  toute 
l'assemblée  (2). 


(1)  Dans  cette  circonstance,  et  lorsqu'il  monte  à  cheval  ou  qu'il  en 
descend  ,  un  des  huissiers  ,  auquel  les  autres  répondent  en  chœur  ,  récite 
la  prière  :   Dieu  conserva  les  jours   rie  V  Empereur  notre  père. 

(2)  Dans  cette  solennité ,  connue  sous  le  nom  de  Blat  jusqu'à  Osman 


DES    Oï  ï  OMAK  S.  79 

À  ces  témoignages  de  l'allégresse   publique    succèdent    le    len-      ■dvè*  ™» 
demain  les  funérailles  du  monarque  décédé,   la   loi    ne    permettant     commencent 

i        t  ï       i  ii-  i  i  •  ce.  ,  les  h°'*n#urs 

pas,  a  cause  de  la  chaleur  du  climat,  de  dilierer  plus  long-tems  funèbres. 
cette  cérémonie.  A  cet  effet,  toutes  les  personnes  qui  ont  assisté 
à  la  première  s'arrêtent  au  sérail.  La  cour  autrefois  prenait  pour 
txois  jours  le  deuil  ,  qui  consistait  en  un  habillement  de  camelot 
noir  et  brun,  et  en  un  voile  de  mousseline  noire,  qui  couvrait  la 
partie  droite  du  turban  ;  mais  depuis  l'assassinat  d'Osman  II  et 
d'Ibrahim  I.er ,  cet  usage  n'a  plus  lieu.  Les  eunuques  noirs,  précé- 
dés de  leur  chef,  portent  le  mort  à  la  porte  appelée  Hearem-Ca- 
poussi ,  d'où  les  Baltadji  le  transportent  dans  une  tente  élevée  sous 
ie  péristyle  voisin,  où  se  rendent  les  trois  principaux  chefs  des  Ja- 
nissaires, pour  examiner  si  le  corps  est  réellement  privé  de  vie: 
après  eux  viennent  le  grand  Visir  et  le  Mufti  suivis  des  membres 
du  divan.  Les  deux  aumôniers  lavent  le  cadavre  avec  de  l'eau  de 
savon,  et  le  parfument  de  bois  d'aloès,  d'ambre  gris  et  autres 
aromates,  ensuite  il  est  exposé  devant  la  porte  Félicité:  le  Mufti 
préside  aux  prières  funèbres,  auxquelles  assiste  le  Sultan,  delà  porte 
de  la  salle  du  trône.  Ces  devoirs  de  religion  accomplis,  le  convoi  Quels  sont 
8*achemine  vers  la  seconde  porte  du  séraiL  Le  cercueil  ,  portant  un 
«urban  avec  un  panache  noir,  est  couvert  d'un  voile  de  même  cou- 
leur consacré  à  la  Mecque  ,  et  sur  lequel  sont  tracés  en  bro- 
derie quelques  versets  du  cour'ann:  de  chaque  côté  marchent  le 
grand  Visir,  le  Mufti,  et  les  principaux  personnages  qui  tien- 
nent une  main  dessus  jusqu'à  cette  dernière  porte  où  ils  montent  à 
cheval.  Le  nouveau  Sultan  ne  prend  plus  part  comme  autrefois  à 
cette  cérémonie:  outre  les  personnages  que  nous  venons  de  nommer 
on  y  voit  encore  le  Capoudji-Baschi ,.  les  principaux  fonctionnaires 
civils  et  militaires,  les  Ouléma,  le  grand  amiral,  les  ministres  et 
les  secrétaires  d'état,  le  Kizlar-Jga  à  la  tête  des  chantres  du  sé- 
rail, et  enfin  les  prêtres  des  mosquées  impériales  qui  psalmodient 
sur  un  ton  lugubre.  Les  Baltadji  qui  portent  le  cercueil  se  chan- 
gent tour  à  tour,  et  tiennent  leurs  mains  élevées  à  la  hauteur  de  la 
tète:  le  reste  de  ce  corps  marche  alentour;  ils  sont  précédés  du 
(secrétaire  du  Kizlar-Jga  qui  est  à  pied  et  tient  un  encensoir  d'or 
dans  lequel   brûle  du  bois  d'aloès ,  et  de  l'administrateur  de   la  raoS, 

I.*r  fondateur  de  la  monarchie  Ottomane  ,  le  Sultan  présentait    aux  prin- 
cipaux per&opn.ages  ajant  un  genou  en  terre  une  coupe  de  lait  aigri. 


ces  honneurs 


8o  Gouvernement 

ynêe  où  doir  être  déposée  la  dépouille  mortelle  du  Souverain  ,  tan- 
dis que  le  trésorier  des  eunuques  noirs  va  jetant  au  peuple  quel- 
ques pièces  d'argent.  En  entrant  dans  la  cour  de  la  mosquée, 
l'escorte  du  convoi  forme  une  double  haie  pour  saluer  le  grand  Yi- 
sir  et  le  Mufti ,  qui  descendent  de  cheval  vis-à-vis  le  mausolée,  et 
continuent  de  s'avancer  à  pied  jusqu'au  cercueil  avec  le  grand  ami- 
ral et  le  Kizlar-Jga.  Avant  la  sépulture,  le  Mufti  et  le  chef  des 
Emirs  récitent  une  courte  prière  ,  et  adressent  une  espèce  d'exhor- 
tation au  mort  (i). 
Confirmation  Cette  cérémonie  achevée,  le   premier  ministre  rentre  chez    lut 

des  mag'itrals  *■ 

dans  leurs      pour  eo  commencer  un  autre,  qui  est  de  confirmer  dans  leurs  em- 

emplois.  *■  l 

plois,  et  de  décorer  de  vêtemens  d'honneur  les  magistrats  de  l'état. 
Le  Mufti,  le  grand  amiral,  les  deux  Kaziaskers  ,  V  Tstambdcadi  9 
et  le  chef  des  Emirs  sont  les  seuls  admis  dans  la  salle  d'audience, 
où  est  déposée  devant  le  premier  de  ces  dignitaires  une  pelisse 
de  zibeline  enveloppée  dans  un  tissu  de  soie,  laquelle  est  remise 
avec  un  cheval  tout  harnaché  aux  gens  de  sa  suite.  Après  qu'il 
s'est  retiré,  le  grand  amiral  et  les  quatre  autres  sont  revêtus  d'une 
semblable  pelisse  selon  leur  rang.  Ces  derniers  également  partis,  le 
grand  Visir  accompagné  de  ses  officiers  passe  dans  la  salle  du  di- 
van ,  où  étant  assis  sur  un  siège  élevé  il  reçoit  les  complimens  des 
ministres  ,  des  gouverneurs  et  des  autres  personnages  qui  ont  été 
décorés  du  cafetan  en  sa  présence,  et  prend  une  liste  qui  lut 
est  présentée  par  le  grand  maître  des  cérémonies.  Le  lendemain  , 
le  grand  Visir  envoie  au  nouvel  Empereur  cinquante  grands  bassins 
couverts  de  vases  de  porcelaine  et  de  flacons  de  cristal  avec  des 
fleurs,"  et  vers  le  midi  le  Monarque  lui  adresse  sa  première  dépê- 
che Katti-Scherif  écrite  de  sa  main.  Les  membres  composant  le 
conseil  suprême  étant  réunis  à  cet  effet  dans  la  salle  d'audience  du 
grand  Visir,  à  l'exception  des  Ouléma,  le  grand  maître  des  céré- 
monies introduit  l'officier  du  sérail ,  qui ,  la  main  levée  à  la  hauteur 
de  sa  tète,  tient  la  dépêche  dans  un  mouchoir  cacheté.  Les  assis- 
tans  se  lèvent,  et  le  grand  Visir  s'avançaot  au  milieu  de  la  salle 
la  reçoit,  la  porte  à  sa  bouche  et  à  son  front,  l'ouvre  et  la  remet 
au  Reis-Efendi  qui  la  lit  à  haute  voix.  Cette  dépêche   contient  la 

(i)  Aux  funérailles  d'Amurat  IV.  on  conduisit  devant  le  cercueil, 
avec  les  selles  à  revers ,  trois  chevaux,  que  le  Sultan  montait  dans  les  ex- 
péditions contre   les  Perses. 


des  Otïomaks.  8 r 

confirmation  du  grand  Visir  dans  sa  place,  ainsi  que  l'éuumératioa 
de  toutes  ses  attributions,  avec  une  exhortation  à  l'accomplissement 
fidèle  de  tous  ses  devoirs  ,  et  l'assurance  d'une  bienveillance  cons- 
tante delà  part  du  Souverain.  Le  messager,  après  avoir  reçu  en  pré- 
sent une  pelisse  de  zibeline,  baise  la  robe  da  grand  Visir  et  passe 
dans  une  autre  salle.  Tous  les  personnages  présens  font  leurs  congra- 
tulations an  ministre,  qui,  peu  de  tems  après,  remet  au  môme  messa- 
ger la  réponse  selon  les  formes  ordinaires  ,  dans  laquelle  il  renou- 
velle au  Monarque  ses  protestations  de  zèle  et  de  dévouement ,  et 
forme  des  vœux  pour  la  conservation  de  ses  jours  :  le  messager  reçoit 
encore  avant  de  se  retirer  un  riche  Cafetan  et  un  rouleau  de  qua- 
tre ou  cinq  cents  ducats. 

Le  premier  soin  du  Sultan  est    de  composer    son    monograme ,     Mohosrame 

t  i  i       i     •  •     i  i  \  4     «.  du   Su/tau, 

dans  lequel  doit  entrer  aussi  le  nom  de  son  père.  Le  grand  Visir  et  à  qui  u  est 
en  fait  exécuter  plusieurs  modèles,  parmi  lesquels  le  Monarque  choi- 
sit celui  qui  lui  plait  le  plus.  Ce  monograrae  devient  ensuite  le  sceau 
de  tous  les  actes  qui  émanent  du  trône  ;  il  est  tracé  à  l'encre  ,  en 
couleurs  différentes  et  quelquefois  en  or,  dans  l'intérieur  des  édifi- 
ces publics,  sur  les  vaisseaux  de  guerre  et  les  maisons  des  personnes 
attachées  au  service  de  l'état,  et  sert  d'empreinte  à  la  monnaie, 
comme  cela  se  pratique  en  Europe  avec  les  armes  et  le  portrait  dm 
Prince  régnant.  Il  en  reste  près  du  Sultan  un  ,  qui  est  de  forme  car- 
rée: les  autres,  au  nombre  de  trois,  sont  ronds  et  confiés,  savoir  ;  un 
au  grand  Visir,  le  second  à  la  gouvernante  du  harem,  et  le  troisième 
à  l'officier  appelé  Khass-Oda-Baschi.  La  remise  du  sceau  impérial  se 
fait  le  jour  suivant  au  grand  Visir  avec  un  certain  appareil.  Il  se 
rend  au  sérail  accompagné  du  Mufti ,  des  ministres  et  des  secrétaires 
d'état  ;  et  ayant  été  introduit  avec  le  premier  dans  la  salle  du  trône , 
il  reçoit  de  son  maître  ce  sceau,  qu'il  baise  respectueusement,  en 
fesant  des  vœux  au  ciel  pour  la  prospérité  et  la  gloire  de  son  règne. 
Cette  cérémonie  est  comme  l'acte  authentique,  par  lequel  le  Monarque 
investit  de  sa  confiance  et  de  l'exercice  de  son  autorité  son  premier  mi- 
nistre, et  cette  pratique  est  d'un  usage  fort  ancien  en  orient.  Le  grand 
Visir  porte  sur  lui  ce  sceau  dans  une  petite  bourse  suspendue  à  une 
chaîne  d'or,  et  s'en  sert  pour  sceller  les  mémoires  qu'il  adresse  an 
trône.  Sur  la  fin  de  l'audience,  le  grand  Visir  est  revêtu  d'une 
pelisse  de  zibeline  doublée  de  ras  blanc  ,  et  d'un  Cafetan  en 
étoffe  d'or,  et  le  Mufti  d'une  robe  de  drap  blanc  doublée  de  zi- 
beline. Il  leur  est  fait  présent  à  l'un  et  à  l'autre    d'un    cheval    ri- 

Ewope.  FoL  I.  P.  III.  ,, 


On  ne   'lonne 

plus 
de  gratification 
aux  iroupet. 


Quand 

le  nouvel 

Empereur 

feint  ïppèe. 


3a  Gouvernement 

chement  harnache.  Ensuite  le  grand  Visir  ayant  à  sa  gauche  le 
Mufti,  s'en  retourne  à  son  palais  au  milieu  des peich  et  dessolachs, 
et  aux  sons  de  sa  musique  et.  do  celle  du  serait,  tandis  que  se  fait 
par  son  ordre  la  distribution  des  Caffetans  aux  ministres  et  aux  of- 
ficiers de  la  Porte  selon  l'usage.  La  même  cérémonie  a  lieu  à  cha- 
que fois  qu'il  est  créé  un  grand  Visir. 

Autrefois  on  accordait  aux  troupes  dans  cette  circonstance  une 
gratification  selon  la  classe  et  le  grade  de  chaque  militaire,  et  le 
premier  à  en  donner  l'exemple,  fut,  dit-on,  Bajazet  H  pour  ap- 
paiser  les  Janissaires  qui  s'étaient  révoltés  à  la  mort  de  Mahomet 
II  son  père.  Cet  usage  jeta  de  si  profondes  racines,  que  ce  fut  tou- 
jours envain  que  le3  Sultans  suivans,  et  surtout  Sélim  II,  tentèrent 
de  soulager  l'état  de  cette  charge,  qui  était  ordinairement  de  deux 
millious  de  piastres.  Il  y  a  plus,  c'est  que  les  princes  qui  succédaient 
à  un  Sultan  déposé  ne  pouvaient  se  dispenser  d'augmenter  de  deux 
ou  trois  aspres  la  paye  des  soldats,  et  de  faire  des  présens  consi- 
dérables au  grand  Visir,  à  l'Aga  des  Janissaires,  au  Mufti  et  à 
tous  les  autres  chefs  civils  et  militaires,  La  guerre  désastreuse  de 
Ï774  avec  'a  Russie,  les  troupes  qui  y  furent  employées  et  l'épui- 
sement du  trésor,  offrirent  enfin  à  Abdul-Amid,  qui  monta  alors  sur 
le  trône,  une  occasion  favorable  pour  supprimer  ces  libéralités  ,  et 
il  ne  fut   pas  difficile  à  ses  successeurs  de  maintenir  cette    réforme. 

Le  cinquième  jour  de  son  inauguration  le  Sultan  ceint  l'épé© 
impériale:  cette  cérémonie,  qui  revêt  aujourd'hui  un  caractère  sa- 
cré, fut  instituée  par  Mahomet  II  en  mémoire  de  la  découverte 
soi-disant  miraculeuse  du  tombeau  à'Ebu-Eyoub ,  que  les  Musulmans 
révèrent  comme  un  grand  saint.  Les  différens  ordres  de  l'état  se 
rassemblent  dès  l'aurore  dans  la  première  cour  du  sérail,  pour  faire 
leur  cour  au  Sultan.  Les  commissaires  précèdent  le  grand  Visir  et 
le  Mufti  pour  écarter  la  foule  :  après  eux  vient  la  famille  du  Sul-» 
tan  suivie  de  trente-deux  chevaux  de  main  couverts  de  housses  ma- 
gnifiques, dont  douze  portent  des  boucliers  tout  éclatans  d'or  et  de 
pierreries.  La  beauté  de  ces  chevaux  ,  la  richesse  de  l'habillement 
des  premiers  personnages  ,  la  tenue  imposante  des  gardes  du  corps  , 
enfin  la  somptuosité  de  cet  appareil  offrent  un  tableau  éblouis*- 
gant  de  la  magnificence  orientale.  Les  personnages  qu'on  y  distin-*- 
gue  particulièrement  sont  ,  deux  officiers  portant  chacun  un  turban 
impérial  orné  de  plutnes  précieuses  ,  qu'ils  inclinent  alternativement 
irers  le  peuple,  lequel  répond  à  ce  geste  par    une    profonde    ré^é-* 


des   Ottomans,  83 

rence  ;  un  autre  officier  qui  tient  un  escabeau,  et  enfin  un  qua- 
trième portant  au  bout  d*un  bâton  une  aiguière  pleine  d'eau  ,  com- 
me nons  l'avoua  dit  auparavant.  Tout  ce  cortège  défile  dans  un 
profond  silence  entre  deux  longues  files  de  Janissaires  ;  le  moindre 
applaudissement  est  défendu  :  tout  au  plus  on  entend  les  femmes 
crier  par  intervalles  masch'allah ,  qui  est  une  exclamation  de  joie, 
ou  faire  des  prières  à  voix  basse  pour  la  prospérité  du  Monarque. 
Le  prince,  la  main  droite  sur  la  poitrine,  tourne  à  peine  la  têie 
et  les  yeux  de  chaque  côté  pour  saluer  les  militaires  qui  sont  à  la 
tête  des  deux  ailes  ;  les  Janissaires  inclinent  la  tête  sur  l'épaule 
comme  pour  la  vouer  à  l'épée  du  Souverain.  Pendant  cela  son  tré- 
sorier et  le  lieutenant  du  Kizlar-Aga  jettent  quelques  poignées  d'ar- 
gent au  peuple. 

En  passant  le  long  des  anciennes  casernes  des  Janissaires,  la 
Sultan  s'arrête  un  instant  pour  recevoir  la  coupe  de  scherbet ,  qui 
est  présentée  par  le  chef  en  second  de  la  soixante  et  unième  compa- 
gnie au  Sïlïhdar-Aga ,  et  par  celui-ci  au  Monarque  qui  l'approche 
de  ses  lèvres.  Le  Silihdar-Aga  ,  en  la  remettant  à  celui  de  qui  il  l'a 
reçue,  y  laisse  tomber  deux  ou  trois  pincées  de  ducats.  Dans  le  mê- 
me feras  un  officier  subalterne  de  la  même  compagnie  présente  éga- 
lement au  Kizlar-Aga  une  coupe  de  la  même  boisson  ;  ensuit© 
VOda-Baschi  égorge  trois  moutons  en  fesant  des  prières  pour  la 
conservation  du  Monarque.  Avant  d'arriver  à  la  mosquée  fondée  par 
Mahomet  II,  le  Sultan  descend  de  cheval ,  entre  dans  le  mausolée  et 
fait  sa  prière  en  mémoire  de  ce  Monarque,  par  qui  fut  conquise 
Constantinople  et  instituée  cette  cérémonie.  Là,  il  est  complimenté 
par  un  certain  nombre  d'officiers  de  sa  suite  qui  ont  mis  pied  à 
terre }  hommage  qui  consiste  simplement  dans  une  prosternation; 
ensuite  il  traverse  la  cour  de  la  chapelle ,  appuyé  sur  les  bras  du  grand 
Visir  et  de  l'Aga  des  Janissaires.  En  allant,  il  est  précédé  du  ma- 
réchal de  cour  et  de  l'administrateur  du  temple,  portant  chacun  un 
brasier  où  brûle  de  l'aloès.  Après  être  entrés  dans  cette  chapelle 
et  y  avoir  fait  quelques  prières,  le  Mufti  et  le  chef  des  Emirs  as- 
sistés du  grand  Visir,  du  Général  des  Janissaires  et  du  S'dïhdar- 
Aga,  ceignent  au  Prince  le  sabre  impérial  :  pendant  ce  tems  on 
immole  cinquante  moutons  autour  des  murs  du  temple. 

Le  neuvième  jour  de  l'avènement  du  Sultan  au  trône ,  un  grand  LegranàVh 
officier  de  l'étrier  porte  au  grand  Visir  une  seconde  lettre  du  Sou-  u„rp$!Lrd 
verain  dans  le  genre  de  la  première,  avec  une  pelisse  de  zibeline  , 


tt  un  coucou 


$4  Gouvernement 

un  poignard  et  un  couteau  garnis  de  pierreries.  Le  même  officier 
lui  endosse  la  pelisse,  et  place  à  sa  ceinture  le  couteau  et  le  poi- 
gnard ,  aux  applaudi*semes  répétés  d'un  groupe  de  Tchavouschs  ou 
gardes  du  sérail.  Le  ministre  debout  rompt  le  cachet,  et  porte  la 
dépêche  à  sa  bouche  et  à  son  front;  puis  it  la  donne  à  lire  au 
Reis-Efendi  et  lui  ordonne  d'y  répondre;  pendant  ce  tems  les  vingt 
personnes  composant  la  suite  du  Rekiabdar-Jga  reçoivent  un  Cafetan 
et  cinq  cents  piastres  chacun.  Vient  ensuite  le  Reis-Efendi  avec  la 
réponse  enveloppée  dans  un  morceau  de  mousseline  ,  sur  laquelle 
le  grand  Visir  appose,  étant  également  debout,  le  sceau  impérial 
dont  il  e3t  dépositaire:  le  Rekiabdar- 4ga  reçoit  en  présent  un  pa- 
quet de  mille  ducats  et  un  cheval  richement  harnaché,  sur  lequel 
il  s'en  retourne  au  sérail. 

ik  Sultan  II  est  d'usage  que  ,  dans  les  premières  semaines  de  son  règne  , 

par' V' l grand  le  Sultan  aille  dîner  une  fois  chez  le  grand  Vbir,  où,  selon  l'éti- 
quette, il  est  seul  à  table,  et  servi  par  ses  officiers:  le  grand  Vi- 
sir lui  même  ne  se  laisse  voir  qu'un  moment  avant  et  après  le  repas. 
Cet  honneur  ne  lui  conte  pas  moins  de  cent  mille  piastres  en  ca- 
deaux, qu'il  fait  au  Souverain  et  aux  gens  de  sa  suite.  Hors  cette 
circonstance,  le  Sultan  ne  se  montre  avec  autant  d?appareil  qu'aux 
denx  fêtes  du  Beyram  et  à  l'anniversaire  de  la  naissance  de  Maho- 
met,  et  il  y  a  fort  peu  de  différence  entre  ces  deux  cérémonies  , 
dont  nous  allons  donner  un  simple  aperçu. 
Heure  A  minuit  du  jour    qui   précède   la   première  fête    du    Beyram, 

jupïrtam.  Ie  Sultan,  après  avoir  prié  long-tems  dans  sa  chapelle,  se  revêt  des 
ornemens  impériaux,  et  reçoit  les  hommages  des  principaux  per-? 
sonnages  de  sa  maison  ;  .ensuite,  deux  heures  avant  le  lever  du  soleil  5 
tous  les  ordres  de  l'état  se  rassemblent  dans  les  différentes  salles  du 
palais  qui  leur  sont  assignées,,  et  à  la  pointe  du  jour  ils  font  tous 
ensemble  une  prière  sous  la  direction  de  VImam  de  Sainte  Sophie. 
Api'ès  cela,  le  grand  Visir,  assis  daus  la  salle  du  divan,  reçoit  les 
congratulations  de  tous  les  ordres  ,  excepté  celui  des  Ulema.  Erw 
suite  les  divers  corps  d'officiers  civils  et  militaires  vont  se  ranger 
dans  la  seconde  cour  du  sérail  ,  où  le  Sultan  assis  sur  son  trône  vis? 
g-vis  la  porte  Félicité ,  reçoit  leurs  hommages  comme  au  jour  de  son 
inauguration,  excepté  qu'au  Beyram  la  musique  est  toute  militaire; 
cette  cérémonie  se  nomme  Muayédé ,  ou  compliment  de  la  fête.  De 
là  le  souverain  se  rend  en  grande  pompe  à  une  des  mosquées  impéf 
pjaîes ,  qui  est  le  plus  souvent  celle  du  Sujtan  Acmet  3  à   cause  dp 


des   Ottomans.  85 

la  commodité  qu'on  y  a  de  placer  tous  les  chevaux  du  cortège , 
sur  la  place  de  Vhyppodrôme.  Le  reste  de  la  cérémonie  est  le  même 
que  dans  celle  où  l'on  ceint  l'épée  au  Souverain  ,  si  ce  n'est  qu'au- 
cun Ulema  n'y  assiste. 

Après  soixante  jours  vient  la  fête  des  sacrifices  ou  du  second  £°™d 
Beyram.)  dans  laquelle  le  Sultan,  au  retour  de  la  mosquée.,  ac- 
complit un  acte  de  religion,  qui  est  obligatoire  pour  tous  les  Mu- 
sulmans. S'étant  transporté  à  une  tente  dressée  à  cet  effet  près 
du  Khass-Oda,  des  eunuques  blancs  conduisent  devant  lui  dix  boucs, 
dont  le  front  est  paré  de  plumes  enrichies  de  pierreries  ;  il  prend 
un  des  quatre  cimetères  que  l'intendant  lui  présente  sur  un  bassin 
d'argent,  et  qui  ont  le  manche  recouvert  d'une  mousseline 3  et  égorge 
lui-même  deux  ou  trois  de  ces  animaux.,  tandis  que  le  porte-épée 
les  tient,  puis  il  goûte  du  rognon  du  premier  qui  a  été  immolé  cuit 
sur  le  gril  en  récitant  quelques  prières.  Les  boucs  resta ns  avec  vingt 
autres  sont  sacrifiés  les  deux  jours  suivans  par  un  officier  quelcon- 
que de  la  chambre,  délégué  à  cet  effet  par  le  Souverain,  qui  croit 
s'approprier  par  là  tout  le  mérite  de  cette  action.  La  viande  de 
toutes  ces  victimes  est  distribuée  aux  pauvres  avec  beaucoup  d'aumô- 
nes. Il  est  défendu  à  toute  personne  de  la  maison  du  Sultan  de  faire 
des  sacrifices  dans  l'intérieur  du  sérail.  L'anniversaire  de  la  naissance  utnnwersairé 
de  Mahomet  ne  se  célèbre  pas  avec  autant  de  pompe.  Le  prince  se  <L  YiTCmlT. 
rend  à  la  mosquée  accompagné  seulement  des  officiers  de  sa  maison, 
et  les  grands  y  vont  séparément. 

Tous  les  vendredis  le  Sultan  assiste  à  l'office  divin  dans  une  Quand 
des  mosquées  de  la  capitale.  Autrefois  il  y  allait  accompagné  des  Ja  àfof/L, 
premiers  magistrats;  mais  depuis  Ibrahim  I.er  il  n'y  est  plus  suivi 
que  des  officiers  de  sa  maison.  Les  rues  par  où  il  passe  sont  garnies 
des  deux  côtés  de  Janissaires.  Leur  Aga  et  l'administrateur  de  la 
mosquée  se  tiennent  à  la  porte  pour  le  recevoir,  avec  des  brasiers  en 
or  où  brûle  du  bois  d'aloès.  Le  premier  lui  tire  ses  brodequins 
pour  entrer,  et  si  c'est  la  première  fois  qu'il  s'acquitte  de  cette 
fonction,  il  reçoit  en  présent  un  beau  poignard  enrichi  de  pierre- 
ries. Le  Sultan,  appuyé  sur  sou  bras  et  sur  celui  du  Silihdar-Aga , 
monte  à  sa  tribune,  où  l'administrateur  a  en  soin  de  faire  disposer 
douze  grands  vases  pleins  de  fleurs  et  de  fruits,  que  le  monarque 
envoie  ensuite  aux  Sultanes  et  aux  Cadines.  II  est  assez  ordinaire 
qu'alors  il  adresse  quelques  mots  à  V Aga  des  Janissaires,  qui ,  après 
lui  avoir  remis  ses  brodequins  au  sortir  de  la  mosquée,  marche  avec 


86  Gouvernement 

l'administrateur  devant  son  cheval  en  tenant  l'un  et  l'autre  leur  bra- 
sier ,  jusqu'à  ce  qu'on  les  avertisse  «le  s'arrâter.  Avant  de  se  retirer 
cet  Jga  baise  la  robe  du  Kizlar-Aga  qui  prend  sa  place  ,  puis 
il  se  rend  chez  le  grand  Visir ,  auquel  il  s'empresse ,  s'il  est  jaloux 
de  conserver  ses  bonnes  grâces,  de  commuuiquer  l'entretien  qu'il  a 
eu  avec  le  Prince  à  la  mosquée.  Les  autres  cérémonies  religieuses, 
telles  qne  celles  qui  ont  lieu  pour  la  remise  des  sommes  destinées  à 
la  Mecque  et  à  Médine  ,  et  pour  l'immersion  d'un  morceau  de  la 
robe  du  prophète,  se  célèbrent  dans  l'intérieur  du  sérail. 
Le  Sultan  est  Hors  ces  cérémonies,  le  Sultan    ne  se  laisse  presque  plus  voir 

in  nue  cessible  .  _  111 

dam  d'autres   de  sa  cour  m  des  magistrats.   Autrefois  il  assistait  au    conseil  ,  con- 
férait avec  les  ministres,   et    même    les    admettait  à  sa  table.   Mais 
depuis  Se  liai  II,  le  premier  des  princes  Ottomans  qui  se  mit  à  vivre 
retiré  dans  son  sérail,  ses  successeurs  ont    imité  son  exemple,  dans 
la   pensée  qu'en  se    rendant    inaccessibles,  ils    ajoutaient    encore  au 
sentiment  qu'on  avait  de    leur    majesté  :  ce    qui    n'a    pas    peu    con- 
tribué à  accroître  la   puissance  du  graad  Visir,  qui   pourtant,  mal- 
gré   tout  son  crédit  et    son    autorité,  ne   peut    se    présenter   devant 
le  monarque  pour  loi  faire  sa  cour,  ou   pour    lui    parler    d'affaires, 
sans  en  être  expressément  appelé.   L'admission,    appelée    Rekiab  ou 
étrier  ,  rappelle    le  tems  où   les  chefs  de  l'empire   passaient   la    plus 
grande   partie  de  leur  vie  à  cheval  :  et  le  mot  étrier  impérial  répond 
à  ceux  de  aux  pieds  du  trône;  ensorte  que  les   ministres  dans  leurs 
rapports,  ainsi  que  les  particuliers  dans  leurs  placets,  n'en  emploient 
pas    d'autres    pour    désigner    la    personne    du   Souverain.    Le    grand 
Visir  est  admis  à    l'audience  du  Sultan,    le  premier   jour  de    l'an, 
aux  deux  fêtes  du  Beyram^  avant  son  départ  pour  la  campagne  ou 
'udla"aL      lorsqu'il    en    revient,    mais  toujours   d'après    un   ordre    impérial.    Il 
se  rend  au  palais  accompagné  du  Mufti  qui  vieut  le    prendre    chez 
lui,  et   précédé  des  ministres  et  des  officiers,  et    descend    de    che- 
val à   l'entrée  de   la  seconde  cour  qu'il  traverse  à   pied.   Le    Kislar- 
Ja-a    et    le    Silihdar-Aga ,  suivis   des    premiers   Jgas   de    l'intérieur 
et    des    principaux    eunuques,  viennent  à  leur  rencontre   près  de  la 
porte  Félicité ,  et  ils  entrent  dans  la    salle  d'audience  soutenus   l'un 
et   l'autre  sous  les  bras    par  deux  de    ces   officiers.    Le   grand    Visir 
se   prosterne   trois  fois  et  s'agenouille    pour  baiser  les  pieds   du  Sou- 
verain ,  qui    feint    de    l'en    empêcher    en   le  couvrant   de    sa    robe. 
Le  Mufti  s'approche  pour  lui  baiser  sa  robe  sur  la   poitrine;    mais 
le  Sultan  lui  présente  la  paume  de  la  raaiu ,  honneur  qui  n'est  ac- 


Quand 
le  Sultan 

do 


DES     OïTOMAX?.  87 

cordé  qu'au  chef  de  la  loi.  A.  un  signal  qu'il  leur  fait,  ces  deux 
ministres  prennent  place  sur  de  petis  tapis.  L'audience  ne  dure  que 
peu  d'instans,  quand  il  ne  s'y  traite  pas  d'affaires.  Le  Sultan  ap- 
pelle le  Mufti  son  maître,  et  le  grand  Visir  son  gouverneur  ou  Pa- 
cha ,  ou  même  son   père  s'il  est  très-agé. 

S'il  s'agit  de  quelqu'affaire  d'une  grande  importance  ,  le  grand       Audience 

V»    •  .  ir  1  a  n  ■'••  t        «  1.  extraordinaire. 

isir  est  appelé  avec  les  mêmes  formalités  a  une  audience  extraor- 
dinaire; mais  l'incertitude  dans  laquelle  cette  atfente  tient  les  es- 
prits, fait  que  le  Sultan  préfère  le  faire  venir  incognito.  Quelle 
que  soit  la  faveur  dont  jouisse  ce  ministre  ,  il  ne  va  jamais  à  ces 
sortes  d'audiences  sans  quelque  sinistre  pressentiment  :  car  plus  d'une 
fois  l'invitation  de  se  rendre  au  sérail  a  été  pour  ces  ministres  la 
même  chose  qu'un  arrêt  d'exil  ou  de  mort.  Le  grand  amiral,  VJgeu 
des  Janissaires  et  les  deux  Caziaskers  ne  sont  admis  à  la  présence 
du  Souverain  que  les  jours  du  divan  ,  et  le  grand  trésorier  trois  fois 
l'an  quand  il  paye  la  solde  aux  troupes.  Chaque  ministère  adresse 
ses  rapports  au  grand  Visir,  la  seule  personne  qui  traite  des  af- 
faires avec  le  Sultan  dans  des  mémoires  appelés  Tacrir  ou  Telkiss  Ce 
selon  la  nature  du  sujet.  Dans  les  premiers ,  qui  concernent  les  af-  ÇU30lrï£slk 
faires  courantes,  le  ministre,  après  avoir  exposé  les  faits,  laisse  à 
peine  entrevoir  son  opinion,  et  invoque  les  ordres  du  Monarque: 
si  l'affaire  a  été  traitée  dans  le  conseil  ,  il  ne  fait  qu'indiquer  la 
délibération  qui  a  été  prise.  Les  Telkiss  ne  traitent  que  d'objets  déjà 
déterminés  par  la  loi,  par  les  ordonnances  et  par  l'usage,  mais 
dont  l'effet  requiert  l'approbation  souveraine  :  quelquefois  le  ministre 
n'y  exprime  pas  d'opinion.  On  comprend  aussi  sous  la  dénomina- 
tion de  Telkiss  les  lettres  de  congratulation  et  de  condoléance  3  que 
le  grand  Visir  doit  quelquefois  écrire  au  Sultan  par  étiquette.  Les 
titres  de  très-majestueux  ,  très-clément,  très-grand  et  très-puissant 
Souverain,  mon  bienfaiteur  et  maître  ne  sont  point  épargnés  sur 
l'adresse,  non  plus  que  ceux  d'ombre  de  Dieu  sur  la  terre,  de  vi- 
caire du  saint  Prophète  et  autres  en  tête  de  la  lettre,  dont  le  style 
n'est  qu'un  tissu  d'allégories,  de  métaphores  et  de  sentences.  S'il  s'agit 
de  congratulation,  l'événement  est  dû  au  mérite  du  Monarque: 
dans  le  cas  contraire,  ce  sont  les  décrets  immuables  du  destin,  c'est 
un  châtiment  envoyé  du  ciel  pour  les  péchés  de  la  nation  ■  un  avis 
pour  la  réveiller  de  sa  coupable  létargie,  et  la  rappeler  à  une  ob- 
servation plus  exacte  de  l'islamisme.  On  donne  également  le  nom 
de  Telkiss  aux  rapports  que  le  Mufti  et  les  ministres  adressent   au 


SB  Gouvernement 

grand  Visir  pour  les  affaires  courantes.  Les  Teluss  du  premier  sont 
renfermés  daus  des  bourses  de  ràs  vert  ,  et  les  seuls  que  le  Visir  en- 
voie avec  les  siens  dans  des  bourses  de  ràs  blanc  au  souverain  ,  qui 
émane  ensuite  ses  ordres  appelés  kattis  chéri ff ,  ou  écrits  augustes,  les- 
quels sont  revêtus  de  son  chiffre.  Lorsque  ces  katischeriff  contien- 
nent des  ordres  précis,  ils  portent  en  tête  ces  mots  écrits  de  la  main 
même  du  Sultan  :  Mudjihindjè  Amêl  OLouna ,  qu'il  soit  fait  comme 
il  est  ordonné;  et  s'il  s'agit  de  nomination  à  quelqu'emploi ,  au  lieu 
de  Amel  il  met  Terdiih  ,  qui  signifie  conféré. 
Mémoires  Sachant  qu'il  est  libre    de  présenter    des   mémoires    au    Sultan 

Sm.ymgran  qUan<j  jj  gort  ^  \\  serait  naturel  de  penser  qu'on  à  la  faculté  de  lui  faire 
connaître  les  vexations  que  peuvent  commettre  le  premier  ministre  et 
les  autres  magistrats  ,  mais  il  n'en  est  pas  ainsi  :  ces  mémoires  sont 
reçus  par  pure  formalité,  et  renvoyés  au  grand  Visir  pour  les  exa- 
miner: or  que  peuvent  attendre  de  cette  disposition  ceux  qui  ont 
touché  au  vif  certaines  personnes?  Autrefois  les  réclamans,  en  pré- 
sentant leur  mémoire,  avaient  une  tresse  de  cheveux  fumante  sur 
leur  tête,  pour  indiquer  qu'ils  étaient  victimes  de  l'oppression;  maÎ9 
ou  a  cru  à  propos  d'éloigner  des  yeux  du  Monarque  un  specta- 
cle aussi   peu  agréable. 

Sortons  maintenant  de  l'intérieur  du  harem  pour  suivre  îe  Sul- 
tan à  son  appartement  appelé  Mabein ,  qui  est  un  pavillon,  atte- 
nant d'un  côté  au  harem  ,  et  de  l'autre  à  l'habitation  des  personnes 
chargées  de  l'y  servir ,  et  qui  sont  le  Kizlar-Aga  ,  le  Khass-Oda- 
Baschi ,  le  chef  des  muets,  douze  officiers  de  la    première    compa- 

L«  Sultan  dan»  gnie  ,  et  quelques-uns  des  trois  autres  appelés  pour  cette  raison  ma- 

Pappwnement      f    .       '..    .      I  l  ,  ,  ,.     rr  r"         f         .  ,  , 

uppeu ■Mabeim.  beindjisi:  nul  autre  na  accès  en  ce  lieu ,  excepté  les  jours  de  céré- 
monie ,  où  d'autres  personnages  y  sont  admis.  Le  S'dlhdar-Aga  porte 
le  café  au  Sultan,  et  le  Tchocadar-Aga  le  scherbet  dans  un  vase 
de  porcelaine,  qu'il  tient  sur  la  paume  de  sa  main,  couvert  d'un 
voile  de  mousseline  brodée  en  or  (i).  A  chaque  fois  que  le  Prince 
demande  à  boire,  tous  ces  officiers,  qui  se  tiennent  rangés  en  file 
au  fond  de  la  salle  les  mains  dans  la  ceinture,  s'empressent  d'aller 
chercher  sa  coupe  dans  l'antichambre,  et  après  qu'il  a  bu  ils  font 
une  profonde  révérence  en  touchant  la  terre  de  la  main  droite,   et 

(i)  Lorsque  le  grand  Seigneur  donnait  des  fêtes  aux  grands  de  l'em- 
pire,  et  qu'ils  étaient  admis  à  sa  table,  c'était  toujours  quelqu'un  des  mi- 
nistres qui  lui  présentait  sa  coupe. 


DES     O  T  T  O  M  A  3?  5.  89 

retournent  à  leur  place.  Le  diner  est  à  onze  heures  :  la  table  est  un. 
cabaret  d'argent  ou  de  vermeil  posé  sur  une  espèce  de  guéridon 
couvert  d'un  velours  vert  brodé  en  or  ,  qui  est  placé  à  un  des  coins 
du  sopha  où  le  monarque  est  assis.  Le  maître  d'hôtel  dispose  les  mets 
dans  des  vases  de  porcelaine,  la  loi  ne  permettant  que  fort  rarement 
l'usage  de  la  vaisselle  d'or  et  d'argent  (i).  Le  Silihdar-Aga  ,  un  genou 
eu  terre  et  la  manche  droite  de  sa  robe  retroussée  ,  découpe  les  viandes , 
tandis  que  le  Rekiabdar-Aga ,  debout  sur  le  sopha,  chasse  avec  un 
éventail  de  plumes  les  insectes  importuns.  Une  soixantaine  de  plats 
vout  et  viennent  dans  l'espace  de  trois  quarts  d'heure  :  ensuite  on  ap- 
porte le  pilao  ,  puis  une  boisson  douce  appelée  Khoschab  composée  du 
suc  de  divers    fruits.    Ce   repas  est  toujours  accompagné   de  musique. 

De  tem-i  à  autre  le  Prince  va  passer  la  journée  dans  un  des  Le  s*itan 
quatre-vingt  Kioschks  disséminés  sur  les  bords  du  Bosphore  et  de  la 
Propontide  dans  les  jardins  du  sérail.  Cette  promenade,  qui  se  fait 
ordinairement  par  eau  y  n'en  conserve  pas  moins  cependant  la  dé- 
nomination de  Bimisch  ou  cavalcade.  On  y  voit  une  vingtaine  de  bar- 
ques, de  grandeurs  et  de  formes  différentes,  voguant  à  la  rame  d'un 
mouvement  uniforme  et  mesuré.  Une  d'elles  va  en  avant  pour  faire 
retirer  les  barques  des  particuliers;  dans  celle  qui  suit  est  le  Did- 
bend-Aga  tenant  un  turban  qu'il  incline  à  droite  et  à  gaucho 
comme  nous  l'avons  déjà  dit;  et  dans  une  troisième,  qui  a  vingt- 
six  rames,  se  trouvent  le  second  écuyer  et  le  maréchal.  Après  celle- 
ci  viennent  les  deux  barques  impériales  ayant  la  proue,  l'une  re- 
courbée ,  et  l'autre  à  bec  d'hirondelle.  Dans  la  première  est  le  Sultan 
sous  un  dais  en  écarlate  avec  des  franges  d'or,  et  surmonté  de  pommet- 
tes en  argent  doré  :  devant  lui  sont  rangés  les  trois  premiers  officiers  de 
la  chambre:  le  Bosbandji-Baschi  tient  le  timon:  les  deux  chefs  des 
Tchocadars  restent  au  milieu,  et  le  Khassê'd-Aga  est  à  la  proue. 
Dans  la  seconde  est  VImam  du  sérail  avec  divers  officiers  ,  dont 
un  porte  ,  comme  nous  l'avons  dit  ailleurs,  une  aiguière  suspendue 
au  bout  d'un  bâton  :  le  Sultan  monte  à  son  retour  dans  cette  se- 
conde barque.  Il  en  vient  ensuite  une  autre  à  vingt-quatre  rames  3  où 
sont  le  Kislar-Aga  et  le  Khazinédar-Jga.  Les  autres  barques  sont  à 
quatorze  rames  et  conduites  par    des  Bostandji ,    à    l'exception    des 

(1)  Bajazet  II  ayant  voulu  avoir  de  la  vaisselle  de  ces  métaux  pré- 
cieux, il  la  fit  servir  avant  tout  dans  un  repas  qu'il  donna  à  un  grand 
nombre  de  pauvres,  dans  la  cour  du  sérail. 

Europe,  roi.  I.  P.  III.  ïa 


90  Go  VERNE  M  E  N  T 

six  dernières,  qui  ont  pour  rameurs  des  forçats  de  l'arsenal  :  ce  qui 
produit  un  étrange  contraste  dans  ce  cortège. 
jeux  Le  séjour  que  fait  le  Sultan  à  son  Kiosk  est    depuis    dix   heu- 

etduDskïd.  res  du  matin  jusqu'au  coucher  du  soleil,  et  durant  ce  tems  il  s'y 
amuse  à  voir  deux  sortes  de  jenx  appelés,  l'un  le  Tomac ,  et  l'autre  le 
Djirid.  La  planche  ia  représente  le  Sultan  à  fable  dans  son  Kiosk  , 
regardant  plusieurs  groupes  composés  d'officiers  et  de  pages  des  plus 
jeunes,  dont  les  uns  armés  d'une  courroie  qui  se  termine  par  une 
balle  en  laine  appelée  Tomac,  se  défient  à  une  espèce  de  combat, 
et  les  autres  montés  sur  des  coursiers  fongueux  et  divisés  en  deux 
bandes  s'avancent  et  lancent  les  uns  contre  les  autres  des  javelots  sans 
fer  nommés  Djirid:  voyez  la  planche  i3(i):  d'un  autre  côté  on  voit 
des  lutteurs  nus  jusqu'à  la  ceinture  et  frottés  d'huile,  qui  font  preuve 
de  leur  adresse  et  de  leur  vigueur:  ici  ce  sont  des  courses  à  pied 
on  à  cheval,  lq  des  tours  de  force  sur  la  corde ,  ou  des  danses  vo- 
luptueuses exécutées  par  de  jeunes  filles  Grecques.  Depuis  Acmet 
III,  ces  passe-tems  ont  lieu  tous  les  lundi  et  les  jeudi  durant  la 
belle  saison, 
Atiâienae  Les  lois  de  l'étiquette  vont  jusqu'à    prescrire  les    Binisch  pour 

les  fêtes  du  Beyram,  comme  pour  l'audience  que  le  Sultan  donne 
au  grand  amiral  avant  son  départ  avec  la  flotte  pour  l'Archipel, 
et  à  son  retour  dans  la  capitale.  Cette  cérémonie  se  fait  dans  le 
Kiosk,  qui  est  près  de  l'extrémité  du  sérail.  Le  capitan  Pacha 
s'y  rend  dans  sa  barque  de  parade,  et  trouve  sur  le  rivage  les  deux 
maréchaux  de  cour  avec  le  Bostandj-Baschi  ,  qui  l'accompagnent 
à.  la  tente  du  Kizlar-Jga  ,  où  sont  le  grand  Visir  et  le  Mufti.  Ces 
trois  premiers  personnages*,  en  pelisse  de  zibeline,  sont  introduits  dans 
le  Kiosk  du  Sultan,  qui  est  assis  sur  son  trône  entouré  des  prin- 
cipaux eunuques  noirs  et  d'officiers  de  la  première  compagnie.  Le 
reste  de  sa  cour  avec  une  partie  de  sa  garde  est  rangé  le  long  du 
mur,  à  gauche  et  à  droite  du  pavillon.  Les  trois  vice-amiraux,  Ca? 

fi)  Ceux  qui  lancent  îe  Dlsrid  seront  au  nombre  de  deux  cent ,  et  se 
nomment  Djiudi;  ils  sont  partagés  en  deux  bandes  appelées  Bamiadji  et 
Lakhanadji ,  entre  lesquelles  règne  une  grande  rivalité  :  le  grand  Visir 
entretient  quatre-vingt  de  ces  Djiadl ,  et  chaque  gouverneur  de  provinc  e 
un  nombre  déterminé.  Ce  jeu  fait  l'amusement  favori  de  la  jeunesse  et  des 
seigneurs,  et  ne  finit  guères  sans  qu'il  y  ait  du  sang  de  versé.  Le  grand 
Visir  Izzet-Mçammed-Bascia  ?  qui  fut  envoyé  en  170,9  contre  }es  Fran- 
çais en  Egypte  ,  avait  perdu  un  oeil  au  Djirid. 


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DES     Ol'TOMANS.  01 

poudaîia  3  Padrona  et  Reala  ,  ainsi  que  les  Bey  commandant  les 
galères  s'arrêtent  à  quelque  distance.  Après  avoir  reçu  chacun  ua 
cafetan  du  maître  des  cérémonies  ,  ils  s'avancent  accompagnés  de 
deux  officiers  du  sérail  jusqu'à  une  ligne  indiquée  par  une  colonne 
en  marbre,  où  étant  ils  se  prosternent  devant  le  Monarque,  et  en- 
suite se  retirent.  Debout  en  face  du  trône,  entre  le  Mufti  et  le 
capitan  Pacha ,  le  grand  Visir  nomme  les  officiers  à  mesure  qu'ils 
se  présentent,  tandis  que  la  flutille  pavoisée  salue  le  Monarque  de 
toute  sou  artillerie.  Voyez  la   planche   1^. 

Souvent  le  prince  accompagné  d'officiers  travestis  parcourt  la 
ville  à  cheval  incognito,  pour  s'assurer  si  les  poids  et  les  mesures 
chez  les  marchands  sont  justes,  s'ils  ue  trompent  pas  sur  le  prix  ,  et  si 
les  comestibles  exposés  en  vente  sont  de  bonne  qualité  :  la  fraude 
reconnue  ,  le  coupable  est  aussitôt  saisi  et  mis  à  mort  par  un  bour- 
reau,  qui  suit  de  loin  le  Monarque  à  cet  effet.  Les  premières  fois 
que  le  Sultan  fait  de  ces  tournées  après  son  avènement  au  trône  } 
il  ne  manque  guères  de  faire  trancher  ainsi  quelques  tètes,  même 
pour  des  fautes  assez  légères,  afin  que  ces  exemples  de  sévérité  fas- 
sent ensuite  redouter  sa  présence.  On  ne  peut  pas  savoir  ,  lorsqu'il 
se  montre  dans  les  rues ,  s'il  vient  toujours  pour  cet  objet ,  car  il 
va  aussi  quelquefois  faire  des  visites  incognito  aux  Sultanes  mariées, 
au  grand  Visir,  au  Mufti,  au  eapitan Pacha  ou  à  quelque  grand  , 
qu'il  honore  de  sa  bienveillance.  Dans  ces  cas  il  y  reste  à  diner; 
et  à  moins  qu'il  ue  soit  chez  quelque  Sultane,  il  est  seul  à  table, 
selon  l'usage,  et  servi  par  les  filles  ou  p*r  les  plus  proches  paren- 
tes de  sou  hôte. 

Les  revenus  du  Sultan  ,  y  compris  ceux  des  biens  fonds  et  les 
éventuels  monteront  à  dix  ou  douze  millious  de  piastres,  provenant 
savoir;  des  biens  domaniaux,  dont  une  partie  est  administrée  par 
économie  ,  et  l'autre  est  donnée  à  bail  ou  à  rente  viagère;  du  pro- 
duit des  parcs  et  jardins  impériaux  affermés  pour  la  somme  de  cent 
mille  piastres  ;  de  la  ferme  des  bois  et  des  forêts  pour  cinquante 
mille  piastres  ;  de  la  contribution  des  yoinouks ,  qui  montera  à  deux 
cent  quatre-vingt-tix  mille  piastres;  enfin  d'une  anticipation  de 
trois  cent  mille  piastres  sur  le  tribut  de  l'Egypte.  Les  revenus  in- 
certains résultent  du  droit  de  monuoyage  ,  de  la  vente  des  emplois 
les  plus  lucratifs  ,  des  présens  que  les  grands  de  l'empire  doivent 
faire  au  souverain  à  certaines  époques ,  du  produit  d'une  partie  des 
mines  ,  du  butin  fait  à  la  guerre,  des  choses  trouvées,  des  amendes 


Le  Sultan  fà(t 

des  tournées 

en  ville- 

incognito* 


Revenu 
du  SuUuitc 


9a  COUVERNEMENT 

payées  par  les  magistrats  oondannés  à  l'exil  ou  à  la  mort  pour  se  sous- 
traire à  la  peine  corporelle  ,  et  des  confiscations  dont  l'usage  est  aujour- 
d'hui devenu  très-fréquent.  Sous  les  premiers  monarques  Ottomans  , 
le  fisc  ne  saisissait  que  les  biens  des  criminels  d'étaî  ;  mais  insen- 
siblement sa  rapacité  s'est  étendue  aussi  sur  les  biens  de  ceux  qui 
meurent  ayant  un  emploi  pnMic.  Ces  usurpations  furent  autorisées 
en  1729  par  le  M'ifli  Behdjé-Jbdullah ,  pour  satisfaire  l'avidité 
d'Acmet  IIÏ  s  dont  les  revers  avaient  épuisé  les  finances.  Le  Mufti 
étaya  son  opinion  du  principe  établi  chez  les  Mahoroétans,  que  tout 
individu  exerçant  des  fonctions  publiques  est  un  esclave  politique 
du  prince,  qui  est  le  maître  de  tout  ce  que  cet  individu  possède, 
de  la  même  manière  que  l'esclave  ordinaire  n'a  rien  qui  n'appar- 
tienne à  son  maître.  D'après  cette  maxime,  le  Sultan  se  regarde 
comme  l'héritier  légitime  et  universel  de  quiconque  meurt  en  charge. 
A  l'exception  des  Janissaires  et  des  Ouléma  ,  nui  n'est  exempt 
de  la  confiscation  ,  pas  même  les  Emirs  qui  sont  des  descendans  du 
Prophète.  Dès  qu'un  employé  public  est  mort,  le  Defterdar  fait 
mettre  les  scellés  sur  la  porte  de  sa  demeure ,  et  le  grand  Visir  en 
rend  compte  au  Sultan,  qui,  si  le  défunt  n'est  pas  particulièrement 
recommandable  par  de  longs  services  ou  par  une  conduite  irrépro- 
chable, se  déclare  aussitôt  son  héritier.  Avec  de  fortes  protections, 
sa  famille  peut  obtenir  par  grâce  quelque  partie  de  la  succession; 
et  la  même  faveur  peut  être  accordée  aussi  aux  créanciers  ,  qui  ont 
piis  de  l'activité  et  employé  des  recommandations  à  faire  valoir  leurs 
droits.  Les  biens  du  défunt  ,  après  qu'il  en  a  été  fait  inventaire, 
sont  vendus  à  l'encan  dans  la  chambre  du  trésor  au  sérail.  Dans 
les  proyinces  c'est  aux  Pachas  à  mettre  le  séquestre  sur  les  biens 
des  magistrats  décédés  ;  et  à  la  mort  du  Pacha  lui-même  ,  ou  s'il 
est  disgracié,  son  substitut  est  garant  envers  le  fisc  des  biens  qu'il  a 
laissés.  Le  juge  du  lieu  y  appose  les  scellés,  et  des  commissaires  en-r 
yoyés  exprès  de  la  capitale  pour  en  prendre  possession  les  fout  ven^- 
dre  à  l'encan,  et  en  versent  le  produit  dans  la  caisse  impériale.  En^ 
fin  l'abus  des  confiscations ,  depuis  Mahmoud  I.er ,  est  porté  an  point 
que  le  fisc  s'empare  même  des  biens  de  simples  particuliers  Maho? 
métans  ou  sujets  tributaires ,  qui  sont  jugés  avoir  laissé  une  fortune 
Pouvoir       au  dessus  de  leur  état. 

dubs°uiLn.  II  suit  de  là  que  le  Sultan  exerce  un   pouvoir  absolu  sur  la  vie 

Wde\eux'    et  sur  les  biens  de  ceux  qui  sont  à  son  service,  et  qu'en  sa  qualité 
%'ch"!g"!     de  magistrat  suprême  5  \i  a  le  droit  de  juger  de  son  propre  mouye» 


des   Ottomans.  g3 

ment  les  agens  de  son  autorité,  et  de  les  punir  comme  il  lui  plaif. 
Dans  tout  le  reste  sa  volonté  est  subordonnée  à  l'usage,  aux  préju- 
gés nationaux  et  à  la  loi  religieuse,  5 'cher y  ,  dont  les  dispositions, 
tout  immuables  qu'elles  sont  ,  peuvent  être  néanmoins  modifiées  en 
quelque  sorte  par  le  Souverain,  suivant  les  circonstances.  Dans  les 
cas  non  prévus  par  elle,,  on  a  recours  à  la  coutume  ou  à  la  volonté 
du  Monarque,  qui,  en  sa  qualité  de  successeur  des  Califes,  réunit 
en  lui  les  diguités  du  sacerdoce  et  de  l'empire:  motif  pour  lequel 
il  a  deux  Vicaires  qui  sont ,  le  grand  Visir  et  le  Mufti. 

Du  grand  Visir. 

Le  titre  de  Visir,  qui  en  Arabe  signifie  coadjuteur  ,  fut  créé  &  que  sew< 
en  750  par  le  fondateur  de  la  dynastie  des  Abassides  Abdul-Ullah-  &V5««?* 
Seffah,  qui  le  conféra  à  son  premier  ministre  Ebu-Selimeh-Ul-Hal- 
lal:  les  ministres  des  deux  premiers  Sultans  Ottomans  s'appelaient 
simplement  Vekils  ou  mandataires.  En  1870,  Mourad  I.er  donna  ce 
titre  à  Djendéri-Cara-Khalil  3  dont  le  fils  Mi^Paseha,  qui  fut 'aussi 
son  successeur,  prit  en  i386  celui  de  grand  Visir,  Vczir-Azam ,  lequel 
passa  ainsi  de  père  en  fils  et  se  conserva  dans  la  même  famille  pen- 
dant près  d'un  siècle.  Après  la  mort  du  dernier  KhalU-Pascha  arrivée 
en  i453,  Mahomet  II  ne  jugeant  pas  à  propos  de  concentrer  tant 
de  pouvoirs  dans  les  mains  d'un  seul  ministre  supprima  cette  dignité 
mais  il  la  rétablit  au  bout  de  huit  mois.  Sélim  I.er  l'ayant  de  même 
abolie  la  releva  neuf  mois  après.  Les  Visirs  n'ont  jamais  occupé 
cette  place  pendant  long-tems;  et,  à  l'exception  des  suivans  qui 
font  conservée  savoir,  Frenk- Ibrahim  treize  ans  sous  Soliman,  Rus- 
tem  gendre  de  ce  Souverain  quinze  ans  ,  Tavil- Mohammed  tout  le 
tems  du  règne  de  Sélim  et  une  partie  de  celui  de  Mourad  III ,  et 
les  Kuprules  père  et  fils  vingt  ans,  y  compris  la  minorité  orageuse 
de  Mohammed  IV,  tous  les  autres  n'ont  guères  conservé  que  deux 
ou  trois  ans  cette  dignité  ;  aussi  compte-t-on  178  Visirs  depuis  i370 
jusqu'en    j  789 ,  époque  où    Sélim  III  monta  sur  le  trône. 

Cette  charge  émioeute  ne  se  donnait  guères   par  le  passé   qu'à         a  ?*« 
quelque  membre  distingué  du  divan,  qui  était  ordinairement  le  se-     V^f 
cond    Coubbé-Visir  ',    mais    depuis    la    suppression    des    Couhbê-Visir       F"'mC' 
sous  Ahmed   III,    elle   est   conférée  à  un    gouverneur  de    province, 
ou  à  quelqu'un  des  grands    personnages    qui    rendent    à    Constaoti- 
nople,  tels  que  le  grand  amiral  ,    le    grand    trésorier,    le  Kéhaya- 


94  Gouvernement 

Bey ,  VAga  des  Janissaires  ou  le  Silihdar-sîga.  Il  est  rare  que 
le  choix  du  Souverain  tombe  sur  quelque  dignitaire  d'un  ran<y  in- 
férieur, et  dans  ce  cas  il  est  promu  au  grade  de  Pacha  avant  de 
recevoir  l'anneau  impérial.  Mais  quel  peut-être  le  choix  d'un  Mo- 
narque confiné  dans  son  palais,  qui  ne  connaît  que  de  nom  les 
principaux  personnages  composant  sa  cour,  et  qui  est  sans  cesse  ex- 
posé à  céder  aux  caresses  intéressées  de  ses  Cadlnes  ?  Et  le  uou- 
veau  dignitaire  con?ervera-t-il  long-tems  son  poste  ?  Non  :  l'intrigue, 
l'ambition,  la  politique  ombrageuse  du  sérail  et  le  caprice  du  Sou- 
verain ue  tarderont  pas  à  l'en  exclure.  Un  officier  du  palais  se  pré- 
sente pour  lui  redemander  l'anneau  impérial  ;  s'il  évite  la  mort,  il 
n'échappe  point  à  l'exil,  ou  quelquefois  à  la  confiscation  de  ses 
biens;  et  heureux  est  celui  qui  peut  obtenir  le  gouvernement  d'une 
province. 
Jiemise  Anciennement  la  remise  de  l'anneau  impérial  au  nouveau  grand 

deimaêriaîU    Visir  se  fesait  chez  lui   par  un    officier  du    palais;  mais  depuis  Ah- 
aii4siT-d      met^   ^,er  *'  va  *e  receVtnr  lui-même  des  mains  du  Sultan,  et  revient 
ses'foncitont,    ju  pa|aîs  chez  lui,  escorté   par    uu  détachement    de    sardes    impé- 

eL  tes  hcwieuft  r  '  r  e>  r 

dont  u  jouit,  rialeg.  S'il  y  a  divan  au  sérail,  un  grand  nombre  d'officiers  de  la 
cour  se  rangent  en  file  pour  le  recevoir.  UAga  et  les  cotnnandan* 
des  Janissaires  lui  fout  uoe  visite  d'étiquette  tous  les  mercredis  et 
les  vendredis  quand  il  est  revenu  de  la  mosquée,  et  ce  dernier  jour 
le  grand  amiral,  les  deux  premiers  éenyers  et  le  grand  chambel- 
lan lui  rendent  aussi  leurs  hommages.  Uoe  fois  par  mois  il  donne 
audience  publique  :  la  veille  et  le  jour  des  deux  fêtes  du  Beyrarn 
il  reçoit  les  autorités  civiles  et  militaires:  les  grands,  à  l'exception 
du  Mufti,  sont  obligés  de  lui  baiser  sa  robe,  mais  ordinairement  il  les 
en  dispense  en  leur  présentant  la  main.  Les  distinctions  dont  il  jouit 
sont,  d'avoir  une  barque  à  vingt-quatre  rames  avec  un  dais  eu  drap* 
Yert ,  huit  gardes  d'honneur,  douze  chevaux    de    main  (i),  sa    mu- 

(i)  Le  grand  amiral ,  X Aga  des  Janissaires  et  trois  officiers  du  sérail 
ont  aussi  des  barques  à  douze  paires  de  rames,  mais  sans  dais  :  le  Mufti y 
les  ministres  d'état  et  les  ministres  étrangers  les  ont  seulement  à  sept  pai- 
res :  les  deux  Cazias-Kers  ,  et  le  Cadl  de  Constantinople  à  cinq  :  les 
autres  agens  publics  à  quatre.  Les  autres  barques  publiques  n'en  ont  que 
deux  ou  trois  paires  au  plus  ,  et  sont  peintes  en  noir  ou  en  brun  foncé. 
Quant  aux  chevaux  de  main  ,  un  Pacha  à  trois  queues  peut  en  avoir 
neuf ,  un  à  deux  queues  six ,  les  autres  trois  ;  les  généraux  des  troupes 
réglées  et  les  ministres  d'état  huit. 


m 


Enseignes 

du  sruud 

V\dr. 


des   Ottomans.  93 

sique  propre  ,  qui  est  composée  de  flûtes  ,  de  tambours ,  de  cymbales 
et  de  timbales  comme  on  le  voit  à  la  planche  14,  et  d'une  grosse 
timbale  en  tems  de  guerre,  et  enfin,  lorsqu'il  parait  en  public,  d'être 
honoré  de  prières  que  ses  huissiers  récitent  à  haute  voix  (1). 

Lorsque  le  grand  Visir  va  prendre  le  commandement  de  l'armée  , 
le  Sultan  lui  fait  présent  d'une  pelisse  de  zibeline  avec  un  grand  collet 
et  des  agrafes  en  or  ,  d'un  sabre,  d'un  poignard  ,  d'un  arc,  d'un  car- 
quois et  de  deux  panaches  le  tout  enrichi  de  pierreries.  Il  sort  de  la 
ville  avec  l'étendard  de  Mahomet ,  monté  sur  un  cheval  de  son  maî- 
tre. Pendant  tout  le  tems  que  dure  la  guerre,  seize  hommes  de  la 
garde  du  Monarque  restent  auprès  de  lui,  et  il  tient  dix-huit  chevaux 
de  main.  A  l'exception  du  Mufti,  tous  les  premiers  fonctionnaires 
publics  sont  installés  par  lui  dans  leur  emploi,  et  revêtus  en  sa 
présence,  selon  leur  grade,  du  cafetan  ou  de  la  pelisse  de  zibeline. 
Le  grand  Visir  et  le  chef  de  la  loi  sont  les  seuls  qui  soient  inves- 
tis de  leur  dignité  par  le  Sultan  même  ,  et  ils  sont  censés  nommés 
à  vie.  Le  premier  fait  aussi  de  tems  en  tems,  à  l'instar  de  son  maître  , 
des  tournées  dans  la  ville.  Autrefois  il  était  accompagné  de  VAga, 
des  Janissaires  et  du  premier  juge  de  Constantinople  ;  mais  à  pré- 
sent il  les  fait  le  plus  souvent  incognito  les  lundi  et  jeudi,  qui  sont 
des  jours  de  vacance  pour  le  divan  à  la  Porte,  et  il  se  rend  en 
même  tems  par  politique  chez  le  Mufti ,  pour  le  consulter  sur  les 
affaires  les  plus  importantes.  Le  grand  amiral  et  les  généraux  des 
trois  premiers  corps  d'infanterie  font  aussi  des  rondes  de  nuit  et 
de  jour,    chacun  dans  leur  quartier. 

Lorsque  le  Sultan  nomme  grand   Visir    quelque  gouverneur  de    çui  remplace 
province,  il  délègue  un  officier    ayant    le  grade  de    Pacha  à    trois    JuSlmeni 
queues,   pour  en  remplir  les  fonctions  sous  le  titre  de  Caim-Mécam     ttJv^L 
eu  lieutenant,  jusqu'à  ce  que  le  nouvel  élu  soit  arrivé.  Durant  ce  court    da™JZTe 
intervalle,  le  grand  Visir  provisoire  n'a  guères  le  tems  de  se  mettre  en 
crédit;  mais  s'il  est  destiné  à  remplacer  le  grand  Visir  pendant  que 
ce  dernier  se  trouve  à  la  tête  des  armées,  il  ne  tarde   pas  à    pren- 
dre un  ascendant  capable  d'alarmer  les  deux  ministres,  et  d'allumer 
la  guerre  entr'enx.  Voyez  à   la    planche   i5    le    grand  Vjsir    sous  le 
n.°  1 ,  et  le  Caim-Mécam  sous  le  n.°  3. 


(1)  Leur  officier  commence  ainsi:  Salut  et  clémence  divine  à  toi  ; 
et  les  autres  répondent:  Que  la  fortune  te  soit  propice  :  Dieu  soit  ton 
aide  :  que  le  Tout-puissant  protège  les  jours  de  notre  souverain  et  du 
Pacha   notre  seigneur:  qu'ils  vivent  long- tems  heureux. 


Ç)6  .  GOUVERKEMEÏT 

°Lh'-hlTu  ^es  ^'5'rs  continuaient  autrefois  à   rester  dans  leur  propre  de- 

KUin.  meure;  mais  depuis  i654  ils  habitent  un  grand  palais  à  peu  de 
distance  du  sérail,  appelé  Pasclia-Capoussi ,  ou  la  Porte  du  Pacha, 
d'où  est  venu  le  nom  de  Porte-Ottomane  ou  Sublime  -Porte  (i).  Lors- 
que la  déposition  d'un  Visir  est  décrétée,  un  officier,  qui  est  le  plus 
souvent  le  Copoudjiler-Ketkhoudassi ,  se  rend  incognito  à  la  Porte 
avec  un  ordre  autographe  du  Sultan  appelé  Katli-Scerijf ,  et  le 
présente  au  ministre,  qui,  après  l'avoir  baisé  respectueusement, 
remet  sur  le  champ  le  sceau  impérial  ,  se  lève  de  son  sopha  et  sort" 
du  palais,  sans  pouvoir  môme  dire  adieu  à  sa  famille,  pour  se  ren- 
dre de  suite  au  lieu  de  son  exil  sous  l'escorte  du  môme  officier,  la 
politique  ne  permettant  pas  à  un  Visir  déposé  de  séjourner  à  Cons- 
tautinople.  S'il  doit  être  privé  de  sa  liberté  ,  c'est  le  Bostandji-Baschi 
qui  est  chargé  de  l'arrêter. 
Ministère  Le  ministère  du  grand   Visir    est  divisé  en   trois    parties  ,    dont 

du  giaud  °  ■  . 

Visir.  les  chefs  sont,  le  Kéhaya-Bey  ou  agent,  le  Reis- Efendi  (a),  et  le 
TchavouscJi-Baschi.  Le  premier,  qui  remplace  au  besoin  le  grand 
Visir  ,  est  à  la  tête  de  l'administration  de  l'intérieur  et  de  la  guerre 
avec  le  titre  de  Pacha  à  trois  queues.  Le  secotid  réunit  les  fonc- 
tions de  ministre  des  affaires  étrangères  ,  de  secrétaire  d'état  et  de 
chancelier:  comme  secrétaire  il  rédige  les  mémoires  et  les  rapports 
que  le  grand  Visir  adresse  au  Souverain  ,  et  comme  chancelier  il 
est  le  chef  du  bureau  dit  du  divan  impérial,  ou  Divan- Hurniyoun- 
Calémi.  Voyez  la  planche  i5  n.°  3.  La  chancellerie  se  divise  eu  trois 
sections  appelées  Belik ,  Tahvil  et  Roaouss.  Dans  la  première  sont  con- 
servés les  réglemens  civils  et  militaires ,  canoun  ,  et  l'on  y  fait  l'ex- 
pédition des  édits  et  des  décrets  ou  fermans  concernant  les  finan- 
ces. Dans  la  seconde  on  expédie  les  diplômes  des  gouverneurs  de 
province  berat ,  et  les  brevets  des  mollhas  ou  juges  des  villes  de  pre- 
mier rang  Tahvil,  ainsi  que  ceux  des  possesseurs  des  fiefs  militaires 
Zahtfcrmani.  Enfin  la  troisième  s'occupe  du  traitement,  Rououss  , 
des  chefs  de  tous  les  ministères ,  des  Capoudji-Baschi ,  des  pro- 
fesseurs dans  les  collèges,  des  ministres  du  culte,  des  administra- 
teurs des  legs  pieux;  et  il  délivre  les  brevets  de   pension  sur  le  trésor 

(i)  D'autres  font  dériver  ce  nom  de  l'usage  où  étaient  les  Princes 
Tartares  de  donner  audience  à  la  porte  de  leurs  tentes,  où  ils  fesaient 
leur  demeure  permanente. 

(2)  Son  véritable  titre  est  Reis-ul-Kuttàb  ,  ou  chef  des  gens  de  plume. 


des    Ottomans.  97 

ou  sur  les  biens  ecclésiastiques.  Ou  ne  compte  dans  ces  trois  sections 
pas  moins  de  cent  cinquante  commissaires  ,  qui  sont  partagés  en  trois 
classes  ,  les  Kiatibs  ,  les  Schagulrds  et  les  Scharhlus  ;  ils  ont  pour  trai- 
tement des  fiefs  militaires  Zlamet  et  Tiamar  :  ceux  des  deux  premiè- 
res classes  s'appellent  Gueditti  ou  stipendiés  ,  et  ils  ne  suivent  lies 
troupes,  que  quand  elles  se  trouvent  sous  le  commandement  du  Sul- 
tan ou  du  grand  Visir.  Chacune  de  ces  sections  a  un  chef  nommé 
Kessedar.  Il  y  a  dans  la  première  trois  commissaires  principaux  , 
savoir;  le  Canoundjl  ,  qui  est  chargé  de  chercher  dans  les  réglemens 
généraux,  Canoun-Name ,  la  décision  applicable  au  cas  ,  et  de  la 
transcrire  conformément  à  la  demande  qui  en  est  faite  par  le  Reis- 
Efendi^  VHamdji,  qui  fait  les  rapports  sur  les  affaires,  et  le  Ntt- 
meyiz,  qui  revoit  et  corrige  les  écrits  des  commissaires.  Tous  les  ar- 
rêtés doivent  être  écrits  en  lettres  bieu  visibles  sur  une  grande  feuille 
de  papier  uni  orné  de  fleurs  en  or  et  en  argent,  et  la  plupart 
des  lignes  y  sont  en  or;  puis  ils  sont  soumis  à  la  signature  du  grand 
Visir,  lequel  écrit  dessus  le  mot  Arabe  Sahh ,  qui  veut  dire  authen- 
tique. Le  commissaire  qui  l'a  rédigé  met  son  nom  au  dos  de  l'arrêté  , 
qui  est  ensuite  signé  du  Mumeyz  ,  du  vice-chancellier  ,  et  du  Reis- 
Efendi.  Si  l'arrêté  regarde  la  province  ,  le  JSLschandjL  appose  en 
tête  le  sceau  ,  Toughra ,  du  Sultan  ;  mais  s'il  est  adressé  aux  autorités 
dans  la  capitale,  il  n'a  besoin  qae  de  la  signature  du  grand  Visir  9 
et  prend  alors  le  nom  de  Bouyourouldoû ,  mot  Turc,  à  la  différence 
de  celui  qui  émane  du  Souverain  ,  lequel  s'appelle  Ferman  du  Per- 
san :  ces  deux  mots  ont  néanmoins  la  même  signification,  et  la  pu- 
blication   des   actes  qu'ils  désignent  se  fait   par  le  moyen  de  hérauts. 

On  donne  au  Sultan   (es  titres  les  plus  pompeux  dans  les  édits  ;        Tare* 
et  comme   il  n'y  a  poiut  de  règle  invariable  à  cet   égard,  c'est  aux  <&«*/«*  Jc*«. 
secrétaires  de  la  chancellerie  à  savoir    choisir    ceux    qui,   par  leur       pu 
signification  et  leur  harmonie  ,  sont  les  plus  propres  à  flatter  l'oreille. 
On  y  trouve   par  conséquent  fréquemment  répétés  les  noms    de   con- 
quérant de  l'univers,    de  Sultan    des  deux  continens  ,  de  Souverain 
des  sept  climats  ,  de  Monarque  de  l'orient  et  de  l'occident,  de  dis- 
pensateur des  trônes  et  des  couronnes,    d'asile  des   plus    grands    po- 
tentats de  la  terre,  de  possesseur  de  l'auguste  anneau  de    Salomon  , 
d'Alexandre  du  siècle,  de  grand  Roi    entouré  de    magnificence   et 
de  gloire    à    qui    Darius    servira    d'huissier,    d'Imam    suprême    des 
Musulmans,  et  autres  analogues    à  ceux  que  nous    avons  déjà   rap- 
portés ailleurs. 

E-urope.   Vol.  I.  P.  III.  ,3 


9&  Gouvernement 

Titre,  Le  Sultan  lui-même  n'est  point  avare  de  titres  honorifiques  en- 

(juc  donne  l  1 

te  Sultan      vers  les  -autres;  Il    dira    du    Grand    Visir  ,    que    c'est    lui  qui  règle 

cm  grand  .  -1  1  O 

fw  Jetât,  qu  il  est  1  administrateur    général    de    l'empire,  le    ministre 

au  MufLj  ete.  ,111,, 

consomme,  la  splendeur  de  la  nation,  le  lion  invincible  dans  le3 
champs  de  bataille,  le  sabre  fulminant  de  U  victoire,  l'Assaf(i) 
du  siècle,  et  il  le  comparera  aux  ministres  les  plus  célèbres  de 
l'orient.  Il  appelera  le  Mufti  le  plus  savant  d'entre  les  savans  Orthodo- 
xes, la  clef  du  trésor  des  vérités  théologiques,  le  flambeau  des  mys- 
tères les  plus  sublimes,  le  sage  interprète  de  la  loi  divine ,  la  source 
féconde  de  toute  vertu,  dont  la  science  égale  l'océan,  et  duquel  la 
sagacité  résout  les  questions  les  plus  épineuses.  Il  déclarera  le  grand 
amiral  pour  être  le  navigateur  le  pins  babile  à  cingler  à  travers  les  îles 
et  les  écueils  ,  et  le  brave  champion  des  mers  de  l'un  et  l'autre  confi- 
nent. Le  même  abus  de  titres  subsiste  à  l'égard  de  tous  les  gens  en 
place  suivant  leur  grade,  et  le  dernier  d'entr'eux  est  qualifié  au 
moins  de  très-excellent  parmi  ses  égaux.  Toutes  les  fois  qu'une 
personne  est  nommée  dans  un  écrit  officiel  ,  il  est  d'usage  d'expri-» 
mer  un  souhait  analogue  à  son  mérite  et  à  son  rang,  par  exemple;  à 
un  Ismail-Aga  on  dira  :  daigne  le  Tout-puissant  accroître  sa  gran- 
deur ;  à  un  Ali-Efendi,  que  sa  science  aille  toujours  croissant;  à 
un  Omar-Aga ,  que  sa  bravoure  devienne  toujours  plus  grande;  à 
un  ambassadeur  ou  à  un  Prince  Chrétieu  ,  que  sa  fin  soit  heureuse  : 
ce  qui  équivaut  à  dire:  puisse-t-il  ouvrir  les  yeux  q,  la  lumière 
du  couran;  et  aux  autres  Princes  vassaux  de  l'empire  ,  puisse  sa 
soumission  être  durable  ,  ou  encore  puisse  son  esprit  être  éclairé  de 
la  connaissance  de  la  meilleure  des  religionsl  Si  le  souhait  s'adresse 
gu.  Sultan,  pn  ditj  daigne  l'Etre  suprême  perpétuer  la  splendeur  de 
sa  majesté  et  de  sa  gloire;  et  le  nom  de  l'empire  est  toujours  accom* 
pagné  de  ces  mots  :  que  sa  duréç  soit  éternelle  l 
Q,(„„d  Aux   titres  honorifiques  le  Sultau  joint    quelquefois    celui    d'un 

%ïewe"!  emploi  supérieur  à  la  place  qu'occupe  la  personne  à  laquelle  il  est 
donné.  Ainsi  un  Pacha  à  deux  queues  sera  comparé  à  un  Visir  ou 
à  un  Pacha  à  trois  queues  ;  nuis  aussi  s'il  p^rd  son  emploi,  il  perd 
avec  lui  son  titre:  car  aucun  antre  n'est  héréditaire  que  celui  de 
Bey  9  qui  est  réservé  aux  fils  des  Pachas  et  à  leurs  descendans. 
autres  chefs  Le    Reis-Efendi  a  sous  lui  trois  autres  chefs,  qui  remplissent  di- 

^ReMifpndi    Ferses  fonctions.  Le  DipaurTerdjumari ,  ou  interprète  de  la  Porte,  est 

(ï)  C'était  le  ministre  de  Salomon, 


DES     O  T  T  OMAN  S.  99 

celui  qui  traduit  les  notes  et  les  mémoires  adressés  au  gouvernement 
par  les  ministres  étrangers  ;  il  assiste  avec  le  Reis- Efendi  à  leurs  con- 
férences, et  interprète  leurs  discours  dan9  les  audiences  publiques  ,  que 
leur  donnent  le  Sultan  et  le  grand  Visir.  Il  a  beaucoup  d'inflilence  dans 
tout  ce  qui  tient  à  la  politique  extérieure:  car  il  arrive  assez  souvent 
que  le  Reis-Efendi  n'a  aucune  connaissance  de  ce  qui  se  passe  dans 
les  autres  états  de  l'Europe,  et  qu'il  ignore  même  leur  position 
géographique.  Autrefois  c'était  le  plus  souvent  des  renégats  qui  exer- 
çaient cet  emploi  %  mais  depuis  un  siècle  et  demi  il  est  plus  par- 
ticulièrement donué  à  des  Grecs  des  familles  les  plus  distinguées  de 
Constant inople  ,  qui  sont  ensuite  nommés  Hospodars  de  la  Valachie 
ou  de  la  Moldavie. >  UAmeddji  est  spécialement  chargé  de  mettre 
au  net  les  rapports  et  les  mémoires  qui  sont  toujours  rédigés  par 
le  Reis-Efendi  et  adressés  par  le  grand  Visir  au  Sultan;  il  assiste 
aux  conférences  de  son  chef  avec  les  ministres  étrangers  et  en  tient 
note.  C'est  lui  qui  perçoit  les  droits  que  les  nouveaux  possesseurs  de 
fiefs  militaires  payent  au  Reis-Efendi ,  et  qui  en  délivre  le  reçu 
consistant  en  ce  mot  améd ,  Persan,  qui  veut  dire  payé,  d'où  s'est 
formé  celui  à'Ameddji.  Le  Béilikdji  est  celui  qui  dirige  les  travaux 
des  trois  sections  de  la  chancellerie.  Outre  ces  attributions  ,  le 
Reis-Efendi  exerce  encore  une  sorte  de  juridiction  sur  tous  les  gens 
de  plume  ou  de  lettres  ,  et  anciennement  il  était  aussi  le  premier 
agent    des    Khans  de    la  Crimée. 

Le  troisième  ministre  d'état  est  le  Tchavonsoh-Baschi ,  qui  réu-  Queiù 
nit  en  lui  des  fonctions  de  différentes  natures.  Comme  viee-prési-  aRhU& 
dent  au  tribunal  du  grand  Visir  ,  il  reçoit  les  plaintes  portées  en 
matière  civile  et  criminelle  :  à  cet  effet,  et  avant  que  le  tribunal 
s  assemble  à  la  Porte ,  il  va  s'asseoir  à  la  gauche  du  siège  du 
grand  Visir,  prend  des  informations  bien  précises  sur  les  causes 
qui  doivent  être  portées  le  même  jour  au  premier  ministre,  et  lui 
en  fait  pour  plus  de  brièveté  un  résumé,  soit  qu'elles  doivent  être 
jugées  par  lui-même,  ou  renvoyées  au  tribunal  compéteut;  il  a 
à  ses  ordres,  pour  ce  dernier  cas,  six  cent  trente  huissiers  ap- 
pelés T 'chavouschi ,  uniquement  destinés  au  service  des  tribunaux. 
Ce  ministre  assisté  de  trois  officiers,  savoir  le  Muhzur-Aga ,  VAssas- 
Baschi,  et  le  Sou-Baschs ,  qui  sont  des  espèces  de  préfets,  réunit 
aussi  les  attributions  de  ministre  de  police,  et  fait  exécuter  les 
arrêts  des  magistrats  et  du  grand  Vsir.  C'est  lui  encore  qui  présente 
les  ambassadeurs;  à  l'effet  de  quoi  il  va  les  recevoir  le  jour  de  l'au- 


miuislre* 


ioo  Gouvernement 

dienee  publique  au  lien  où  ils  débarquent,  et  les  accompagne,  en 
se  tenant  à  leur  droite,  au  sérail  ou  au  palais  du  grand  Visir.  Les 
jours  de  divan  et  de  grande  cérémonie,  il  fait  avec  le  chef  des  huis- 
siers du  palais  les  fonctions  de  maréchal  de  cour,  et  ils  portent  l'un 
et  l'autre  l'habillement  de  chambellan  et  le  bâton  de  commandement, 
et  reçoivent  ainsi  à  la  seconde  porte  du  sérail  le  grand  Visir,  qu'ils 
précèdent  jusqu'à  la  salle  du  divan  en  frappant  la  terre  tour  à  tour 
avec  leurs  bâtons  garnis  de  lances  d'argent  ;  ce  qu'ils  font  égale- 
ment pour  les  ambassadeurs  le  jour  qu'ils  sont  admis  à  l'audience. 
Ce  ministre  a  enfin  sous  son  commandement  une  compagnie  de 
deux  cents  Guedi/di-Zaims ,  pour  la  promulgation  des  ordres  dans 
les  provinces,  lesquels  ont  en  outre  l'inspection  des  fermes  des  im- 
pôts qui  sont  données  à  vie;  et  lorsqu'un  de  ces  fermiers  désire 
céder  son  contrat  à  un  antre  ,  le  l 'chavousch-rBaschi  écrit  sur  le 
contrat  même  sa  demande  pour  la  soumettre  à  l'approbation  du 
grand- Visir.  Il  y  a  six  secrétaires  d'état  s  qui  dépendent  plus  ou 
moins  de  ces  trois  ministres. 
Uurcmix  Les  jours  de  divan,  deux  de  ces  secrétaires  appelés ,  l'un  TBuyuk- 

les  Tïiau  rei  Tezêkredji  3  ou  premier  maître  des  requêtes,  et  Faut  re  Kutchuk-Tez- 
liéredji ,  second  maître  des  requêtes,  se  placent  aux  côtés  du  Visir  , 
pour  lui  lire  les  requêtes  qui  lui  sont  présentées,  et  y  inscrivent 
ses  décisions.  Ils  en  fout  de  même  près  le  Tchaousch-Baschi ,  avec 
lequel  ils  passent  une  grande  partie  de  la  journée,  et  sont  chargés 
en  outre  de  la  transcription  des  ordres  dn  Grand  Visir  pour  les 
différens  ministères  qui  sont  dans  la  capitale.  Un  troisième  appelé 
Mekioubdji ,  ou  premier  secrétaire  du  grand  Visir,  tient  la  corres-» 
pondance  de  ce  ministre  sous  la  direction  du  Kehaya-Bey  ;  il  a 
gous  sa  dépendance,  environ  une  trentaine  de  commissaires,  dont 
les  places  sont  très-enviées ,  comme  donnant  un  accès  facile  aux  ern» 
plois  supérieurs.  Le  Teschrifatdji ,  ou  graqi  maître  des  cérémo* 
nies,  a  aussi  plusieurs  substituts;  il  est  dépositaire  des  registres  du 
cérémonial  de  la  cour  et  des  prérogatives  attachées  à  chacun  des 
ordres  des  magistratures  publiques.  Le  Èeylihdji  ,  ou  vice-chancelier  s 
exerce  ses  fonctions  dans  les  trois  bureaux  qui  composent  la  chancel-» 
lerie  impériale.  Enfin  le  sixième  et  dernier  de  ces  secrétaires ,  ap? 
pelé  Kehaya-Klatibi  ,  ou  premier  secrétaire  du  Kehaya ,  est  chargé 
de  la  correspondance  entre  son  maître  et  le  grand  Visir,  et  du 
recouvrement  des  tributs  qui  leur  sont  assignés;  il  a  également  de  vingt 
$,  yingt-cinq  liiatïhi  sou§  ses  ordres,  Ces  secrétaires ,  ainsi  que  les  trois 


DES     OïTOM  A  2Î  S*  I O I 

ministres  d'état,  sont  renouvelles  tous  les  ans;  ils  sont  nommés  par 
le  Prince  le  plus  souvent  sur  la  proposition  du  Grand  Visir,  et  pren- 
nent le  titre  de  seigneurs  de  la  Porte  ou  Capou-Ridjali.  Dans 
les  commencemens  ils  étaient  secrétaires  particulier*  du  grand  Vi- 
sir ,  et  assimilés  à  ceux  qui  sont  au  service  des  Gouverneurs  de 
provinces:  ce  n'est  que  depuis  l'abolition  des  Coubbé-Visir ,  qu'ils 
sont  compris  dans  le  nombre  des  magistrats  publics.  Malgré  cet 
heureux  changement  et  l'importance  de  leur  emploi  ,  ils  n'ont  pas 
recouvré  les  prérogatives  qui  étaient  attachées  aux  places  d'une  an- 
cienne institution  ,  et  aucun  d'eux  n'est  aujourd'hui  membre  du  di- 
van. Le  Kehaya-Bey  et  le  Tchavousch-Baschi  ,  en  leur  qualité  de 
lieutenans  du  grand  Visir  dans  l'administration  de  la  police  géné- 
rale et  de  la  guerre,  portent  comme  les  généraux  le  titre  à"Aga. 
Le  Reis-Efendi  et  les  secrétaires  d'état  entrent  dans  le  corps  des 
Khodjakians  et  portent  le  même  turban  :  voyez  le  n.°  ^  de  la  plan- 
che i5  ;  mais  ils  ne  sont  point  admis  à  baiser  la  robe  du  Sultan 
dans  les  fêtes  du  Beyram,  honneur  dont  n'est  cependant  pas  ex- 
clus le  grand  maître  des  cérémonies. 

Le  grand  Visir  a  pour  adjudans  un  officier  de  chacun  des  ATadan» 
corps  de  milice,  qui  fait  les  fonctions  d'agent  de  son  général  près 
de  la  Porte.  Celui  des  Janissaires  est  !e  Muhzur-Aga ,  ou  le  capi- 
taine de  la  vingt-huitième  compagnie  des  Beuluks  ,  laquelle  est 
toujours  de  garde  à  son  palais.  Deux  officiers  de  cette  compagnie, 
savoir ,  le  Tafendji-Baschi  et  le  Mataridji-Baschi  marchent  aux  cô- 
tés du  grand  Visir  quand  i!  sort  à  cheval,  et  VOda~Ba$chi  tient 
le  timon  de  sa  barque.  Les  agens  des  deux  généraux  de  cavalerie 
Sipah  et  SUihdar  portent  le  titre  de  Ketkouda-Yéri ,  et  ceux  des 
trois  corps  d'infanterie  celui  de  Capou-Tchavouschî ,  qu'on  donne 
aussi  à  un  agent  du  chef  des  Emirs.  Tous  ces  officiers  assistent  au 
tribunal  du  grand  Visir,  soit  pour  recevoir  ses  ordres  en  ce  qui  con- 
cerne leurs  chefs  respectifs,  soit  pour  entendre  les  jugemens  ren- 
dus par  lui  contre  les  accusés  de  chaque  corps  de  milice:  jugemens 
qui  n'ont  pourtant  point  leur  exécution  sans  un  ordre  du  général 
dont  dépend  l'accusé.  Sont  également  attachés  au  ministère  du  grand 
Visir,  savoir;  le  Mutèférica-Baichu  ,  qui  est  chef  d'une  compagnie 
de  deux  cents  possesseurs  de  fiefs;  le  Télhkîsdji ,  qui  porte  an  chef 
de$  Eunuques  noirs  les  mémoires  que  le  grand  Visir  adresse  au  mo- 
narque; le  Visir  Cara-Coulaghi  substitut  du  premier;  le  Tartar- 
dga,  chef  d'environ  deux  cents  Tartares ,  qui  sont  les  courriers  ordi- 


mililaires 
du  grand  V  air. 


ioa  Gouvernement 

naires  du  gouvernement;  le  Guenulluler- Aga  chef  de  cinquante  mi- 
litaires, Guetiullus ,  qui,  les  jours  de  cérémonie  ,  sont  au  service  du 
chef  de  cinquante  Delis ,  ou  Deliler-Aga  ;  le  Caftandji-Baschl ,  qui 
fournit  les  pelisses  et  les  cafetans  pour  les  employés  nouvellement 
nommés,  auxquels  ces  objets  sont  remis  en  présence  du  grand-Vi- 
sir;  et  enfin  les  capitaines,  Bauluk-Baschi ,  de  quinze  compaonies 
de  Tchavousch ,  formant  cent  trente  hommes,  dont  une  partie  est 
de  garde  au  palais  du  grand  Visir,  et  l'autre  au  sérail.  Tous  ces 
employés  sont  subordonnés  au  Tchavouschlar-Emini  et  au  Tcha- 
vouschlar-Kiatïbi ,  dont  le  premier  est  comme  le  référendaire  des 
ordres  du  Tchaoousch-Baschi ,  et  l'autre  tient  l'état  des  causes  non 
jugées  par  le  grand  Visir  et  renvoyées  aux  tribunaux,  ainsi  que 
des  noms  des  Tchavousch  chargés  d'en  solliciter  la  décision.  Ces 
deux  personnages  ont  sous  leur  garde  les  personnes  d'un  haut  rang, 
et  surtout  des  Ouléma  emprisonnés  pour  dettes. 
Palais  Ces  officiers    subalternes    ont    leurs    bureaux    et  leur    logement 

grand-Piur.  au  rez  de  chaussée  et  au  premier  étage  dans  le  palais  du  grand 
Visir,  le  second  étage  étant  occupé  par  le  ministre,  par  son  ha- 
rem et  par  les  principaux  employés  de  sa  maison.  Son  palais  offre 
le  spectacle  d'un  flux  et  reflux  continuel  de  gens  qui  vont  et  viennent , 
les  uns  pour  affaires,  les  autres  pour  faire  visite  aux  ministres  ;  et 
toute  cette  foule  se  compose  des  agens  des  autres  ministères  ,  des  pre- 
miers officiers  du  sérail,  des  gouverneurs  de  province,  et  des  inter- 
prètes des  missions  étrangères.  Chaque  affaire  passe  par  les  mains 
de  l'un  des  trois  ministres,  qui  sont  les  seuls  admis  à  conférer  im- 
médiatement avec  le  Grand  Visir.  Ils  le  voient  tous  les  matins  pour 
lui  faire  leurs  rapports  ou  pour  recevoir  ses  ordres  s  à  moins  qu'il 
ne  soit  occupé  de  quelqu'affaire  pressante,  et  dans  ce  cas,  s'ils  atten- 
dent de  lui  quelqu'ordre,  ou  s'ils  ont  quelque  communication  im- 
portante à  lui  faire,  ils  lui  envoient  un  secrétaire.  Les  employés 
à  la  cour  sont  tous  obligés  d'y  rester  depuis  le  lever  du  soleil  jus- 
qu'à une  heure  avant  son  coucher,  et  ils  ne  peuvent  s'en  absenter 
sans  une  permission  spéciale  du  grand  Visir,  pour  l'effet  de  laquelle 
un  des  officiers  se  présente  à  la  porte  de  l'appartement  de  chaque 
ministre  et  dit  à  haute  voix  iznê  ,  qui  veut  dire  congé  lié,  et  l'em- 
ployé qui  l'a  obtenue  demande  aussitôt  ses  chevaux.  On  ne  connaît 
de  vacance  que  durant  les  fêtes  du  Beyram ,  et  encore  les  minis- 
tres et  les  secrétaires  sont  ils  obligés  d'aller  le  matin  à  leurs  bu- 
reaux :  le  Kehaya-Bey  ue  peut  même  jamais   abandonner    son    mi- 


des    Ottomans.  io3 

lîîstère ,  étant  obligé  de  remplacer  le  grand  Visir  en  son  absence  , 
et  de  veiller  à  la  sûreté  de  la  capitale.  Le  Reis-Efendi^  le  Tcha- 
vousch-Baschi  et  les  deux  ministres  des  requêtes  dinent  ordinaire- 
ment avec  le  grand  Vi?ir;  niais  le  mercredi,  qui  est  jour  de  divan, 
ils  cèdent  leur  place  aux  quatre  juges  de  la  capitale;  et  le  ven- 
dredi les  deux  maîtres  des  requêtes  la  cèdent  encore  aux  deux 
Casiaskcrs  qui  ont  assisté  au  divan.  Le  Kehaya-Bey  a  sa  table  par- 
ticulière, qui  tire  son  service  des  cuisines  du  grand  Visir  ;  il  y  in- 
vite son  secrétaire,  le  Mektoubdji,  le  grand  maître  des  cérémonies, 
et  les  officiers  de  distinction  qui  se  trouvent  chez  lui  à  l'heure  du 
diner.  Les  autres  employés  se  font  tous  apporter  à  manger  de  chez 
eux.  Les  ministres,  les  secrétaires  d'état  et  les  autres  fonctionnais 
res  d'un  rang  supérieur  donnent  audience  à  qui  que  ce  soit  sans 
distinction  de  rang.  Il  n'est  pas  rare  de  voir  le  bureau  d'un  minis- 
tre rempli  de  gens,  les  uns  assis  sur  les  sophas  et  les  antres  debout  , 
sans  que  cela  l'empêche  d'expédier  les  affaires  les  plus  pressantes  ; 
il  faut  pour  lui  parler  savoir  saisir  le  moment  favorable,  et  l'on 
ne  fait  antichambre  que  quand  il  est  en  conférence  secrète,  Il  n'est 
pas  aussi  facile  d'approcher  le  grand  Yisir;  et  pour  lui  parler  il 
faut  se  présenter  à  son  tribunal  ,  ou  lui  demander  une  audience 
particulière,  ou,  s'il  s'agit  des  grands  de  l'état,  attendre  un  jour  de 
visite;  il  ne  donne  audience  publique  qu'à  ceux  qui  sont  ou  ont 
été  au  service  de  l'état ,  et  encore  une  seule  fois  par  mois. 

De  la  maison  du  grand  Visir, 

La  maison  du  grand  Visîr  peut  être  comparée  à  celle  du  Sul-  M^on 
tan.  Les  officiers  ont  pour  la  plupart  les  mêmes  titres  ,  et  sont  de  duylZf 
même  partagés  en  deux  classes,  sous  la  dénomination  d'officiers  de 
l'intérieur  et  de  l'extérieur:  ces  derniers  portent  la  barbe  longue, 
et  les  autres  les  moustaches  seulement,  On  compte  dans  la  première 
un  trésorier  ou  intendant  général  ;  un  capitaine  des  huissiers  ;  un 
premier  écoyer;  un  chef  de  quarante  écoyers;  un  aumônier;  trois 
chantres,  qui  annoncent  l'heure  des  cinq  prières  du  jour  dans  trois 
endroits  du  palais    (i);  l'intendant  du  b^rem;  le  chef  des  cuisines 

(i)  L'usage  d'annoncer  l'heure  de  la  prière  hors  des  mosquées  est 
un  privilège  particulier  an  sérail ,  au  palais  du  grand  Visir  et  à  ceux  des 
Pachas  à  rrois  queues.  Un  grand  Visir  dévot,  ou  qui  veut  le  paraître ,  se 
lait  voir  deux  ou  trois  fois  par  jour  récitant  sa  prière  avec  sa  famille. 


io4  Gouvernement 

et  autres  services,  outre  environ  quarante  autres  officiers  avec  le 
nom  d'Aga  du  Visir,  qu'il  envoie  en  mission  dans  les  provinces; 
douze  Alai-T chavousch  habillés  en  velours  rouge,  et  portant  le  bâ- 
ton garni  comme  celui  du  CapoudjL-Baschi }  qui  règlent  la  marche 
du  cortège  dans  les  cérémonies  publiques;  huit  gardes  d'honneur, 
Schalirs ,  qui  marchent  à  peu  de  distance  devant  le  cheval  du  grand 
Viçir;  deux  cents  valets  de  pied,  Tchocadars  ,  portant  en  cein- 
ture un  fouet  avec  de  petits  chaînes  d'argent  ,  dont  les  plus  anciens 
sont  employés  à  l'espionage  et  font  leurs  rapports  au  Kchaya-Bey  ; 
et  enfin  quarante  geôliers. 

Gens  enpioyés  La  seconde  classe  comprend    le  Silihdar-Aga  ,    le    Tchocadar- 

a  son  mm«.  Jga ,  le  Muhhurdar-Aga  ou  garde  sceau,  qui  l'appose  sur  tous  les 
écrits  particuliers  de  son  maître  ;  le  Divitdar-A  ga  ou  secrétaire  ,  lequel 
est  obligé  de  préparer  tout  ce  qui  est  nécessaire  pour  écrire;  le  Ca- 
ftan- Aga  ou  chargé  en  second  de  la  garde-robe;  le  Mlstah-Aga  .,  ou 
chef  du  garde-meuble  ;  le  Rakhtvan-Aga  ou  garde  des  armures;  le 
Djèbe-kanedji-Baschl ,  ou  intendant  de  la  salle  d'armes  ;  le  KLazinè- 
Basch-Yamac  ou  chef  en  second  du  garde-meuble  ;  le  chef  de  qua- 
tre-vingts pages  exercés  au  jeu  du  Djirid;  le  chef  des  pages  valets 
de  chambre;  le  Peschkir-Agar  ou  maître  du  palais;  le  Tatundji- 
Baschi  ou  dépositaire  des  pipes  et  du  tabac;  le  maître-d'office; 
le  limonadier;  le  gardien  du  linge,  de  la  vaisselle,  des  tapis,  du 
bois  d'aloès  et  de  l'eau  de  rose;  le  confiseur;  celui  qui  monte  les 
turbans  ,  et  enfin  le  porte  aiguière  et  le  barbier.  Ces  officiers  ont 
peut-être  trois-cents  pages  sous  leurs  ordres.  Le  grand  Visir  a  aussi 
quatre  Eunuques  pour  son  harem,  et  autant  de  muets  qui  se  tien- 
nent à  la  porte  de  son  cabinet  quand  il  est  en  conférence  secrète/ 
toujours  prêts  à  exécuter  ses  ordres. 
ruhr    »'a  Toutes  les  fois  que  le  grand  Visir  sort  de  son  palais,  les  gens 

fait  au  Mufti,  attachés  à  son  service  se  rangent  en  file  sur  son  passage.  S'il  va  faire 
visite  au  Mufti,  ce  chef  de  la  religion  envoie  à  sa  rencontre  jus- 
qu'à la  porte  de  la  cour  ses  subalternes  ,  dont  deux  de  leurs  chefs 
portent  devant  lui  des  brasiers  où  brûle  du  bois  d'aloès  ;  et  il  vient 
lui-même  le  recevoir  au  pied  de  l'escalier  ,  comme  le  fait  aussi  le 
Visir  à  son  égard.  Il  est  même  d'étiquette  que  celui  qui  reçoit  la 
visite  d'une  personne  au  dessus  de  lui  aille  aussitôt  à  sa  rencontre  , 
qu'il  baise  sa  robe,  et  la  précède  pour  entrer  dans  la  maison. 
Sous  les  premiers  Monarques,  le  traitement  du  grand  Visir  montait 

,iv grand  Visir*  à  peine  à  dix  mille  piastres  ?  et   il   fut    porté   depuis    à    vingt-cinq 


des    Ottomans.  iod 

mille  par  Soliman  I.er  pour  Frenk-lbraim-Pachct  ,  en  récompense 
des  victoires  que  ce  Visir  avait  remportées  en  Hongrie  :  il  est  vrai 
de  dire  aussi  que  ce  ministre  tirait  alors  un  revenu  considérable 
des  emplois  publics,  dont  il  disposait  à  son  gré,  et  du  gouverne- 
ment d'une  province,  qu'il  fessit  administrer  pour  son  compte  par 
un  lieutenant.  Depuis  la  conquête  de  l'île  de  Chypre  sous  Sélim  II, 
cette  ile  forme  l'apanage  du  grand  Visir,  qui  la  donne  à  ferme  à  un 
sous-gouverneur  pour  trois  cent-vingt-cinq  raille  piastres  par  an  ,  dont 
cent  soixante-dix  mille  sont  pour  le  fisc.  Les  permutations  d'emplois  qui 
ont  lieu  ordinairement  entre  les  grands  dignitaires ,  tels  que  le  grand 
trésorier,  VAga  des  Janissaires,  le  grand  douanier,  les  gouverneurs 
de  provinces  et  les  Pachas  à  trois  et  à  deux  queues,  lui  valent  eu 
outre  plus  de  quatre  cent  mille  piastres:  à  quoi  on  peut  ajouter 
les  deux  tiers  d'un  million  provenant  des  payemens  qui  se  font  au 
fisc  par  les  fermiers  des  impositions.  Enfin  tout  calculé,  les  revenus 
d'un  grand  Visir  s'élèvent  à  quatre  ou  cinq    millions  de   piastres. 

Mais  si  ce  traitement  parait  exorbitant  ,  la  place  à  laquelle  Dépense* 
il  est  affecté  est  grevée  aussi  de  charges  considérables.  L'usage  <ili'tl'!oltfMrs' 
oriental  veut  qu'en  certaines  occasions  le  grand  Visir  fasse  de  ri- 
ches prescris  au  Sultan  même,  ainsi  qu'aux  officiers  de  sa  cour  et 
aux  principaux  magistrats.  D'abord  il  n'en  fesait  que  les  jours  du 
Beyram;  mais  ils  furent  tellement  multipliés  dans  la  suite,  qu'ils 
devinrent  aussi  d'obligation  aux  deux  éqnînoxes  ,  aux  deux  soK-tices 
et  à  la  fête  de  la  naissance  de  Mahomet.  En  1690  le  grand  Visir 
Kupruli-Zadé-Mustafa ,  à  force  d'instances,  en  avait  obtenu  la  sup- 
pression de  Soliman  II;  mais  Acmet  son  successeur  ne  voulut  pas 
la  maintenir.  Ce  ue  fut  que  sous  Mahmoud  I.er  et  Mustapha  III, 
que  le  nombre  de  ces  époques  dispendieuses  fut  diminué;  et  à  pré- 
sent le  grand  Visir  ne  fait  de  présens  au  Souverain  qu'aux  deux 
fêtes  du  Beyram  ,  à  Péquinoxe  du  printems  et  le  jour  anniversaire 
de  la  naissance  de  Mahomet.  Cette  obligation  s'étend  encore  pour 
lui  aux  princes  du  3ang  ,  à  la  Sultane  mère,  aux  Cadines  et  aux 
premiers  officiers  du  sérail,  et  les  cadeaux  qu'il  fait,  en  proportion 
du  rang  de  chacun  d'eux ,  consistent  en  ouvrages  de  bijouterie  et 
autres  objets,  tels  que  boîtes,  montres,  schal  ^  étoffes  des  In- 
des, essence  de  rose,  bois  d'aloès,  ambre  gris ,  et  quelquefois 
en  bourses  de  ras  pleines  de  pièces  d'or.  Pour  preuve  de  plus  de 
dévouement  il  fait  encore  hommage  an  Sultan }  tantôt  d'un  beau 
cheval    richement    harnaché,    tantôt    d'une    montre    ornée    de   dia- 

Puropc.   Fol    I.  P.  III.  i4 


io6  Gouvernement 

mans,  tantôt  d'une  belle  esclave  mignîfiqnement  parée.  Depuis  le 
règne  d'Amurat  lit  jusqu'à  celui  d'Ahmed  III  ,  toutes  le  fois  que 
le  grand  Visir  avait  audience  du  Sultan,  il  était  obligé  de  lui  faire 
présent  de  quelque  bijou  de  prix,  ou  de  dépo«er  au  pied  du  trône 
une  bourse  contenant  plusieurs  milliers  de  ducats:  à  cela  se  joi- 
gnaient d'antres  cadeaux  pour  les  principaux  personnages  du  sérail, 
plus  une  somme  de  cinq  à  six  mille  piastres  à  partager  entre  les 
subalternes;  mais  depuis  la  réforme  opérée  par  Ahmed  III ,  toutes 
ces  dépenses  se  réduisent  à  deux  ou  trois  mille  ducats,  que  le  grand 
Visir  fait  distribuer  aux  gens  du  palais.  Si  ce  ministre  reçoit  du 
Sultan  quelque  présent  ,  il  doit  aussitôt  lui  en  témoigoer  sa  recon- 
naissance par  un  autre,  et  récompenser  généreusement  celui  qui  le 
lui  a  remis  :  si  c'est  un  cheval  ,  les  trois  ministres  d'état  le  reçoivent 
à  la  porte  du  palais  :  le  grand  Visir  baise  sa  bride  et  l'élève  à 
la  hauteur  de  son  front,  puis  il  monte  dessus  et  fait  deux  ou  trois 
fois  le  tour  de  la  cour;  il  baise  encore  la  bride  après  qu'il  en  est 
descendu,  et  le  remet  ensuite  à  son  écuyer.  L'officier  qui  le  lui  a 
amené  reçoit  en  cadeau,  une  pelisse,  un  cheval  et  une  trentaine 
de  bourses,  et  s'en  retourne  an  sérail  précédé  de  ses  domestiques 
portant  sur  Inirs  épaules  les  sacs  d'argent  qu'il  a  eus  du  ministre, 
Enfin  le  grand  Visir  doit  encore, aux  deux  fêtes  du  Beyram ,  faire 
des  libéralités  en  pelisses,  en  mousselines,  en  draps  et  en  vases  aux 
principaux  magistrats,.  A  sa  mort,  ou,  ce  qui  arrive  encore  plus 
souvent ,  lorsqu'il  est  déposé,  ses  biens  sont  dévolus  au  fi»e  ,  et  tout 
considérables  qu'ils  puissent  être,  vu  la  facilité  qu'il  a  d'en  acquêt 
rir  ,  il   n'en   reste  rien   pour  sa  famille  (i). 

(i)  Pour  donner  une  idée  des  immenses  richesses  que  peut  acquérir 
tin  grand  Visir ,  l'auteur  que  nous  suivons  de  plus  près  en  rapporte  un. 
exemple  cité  par  l'historien  Hassan-Beyzadè  dans  la  personne  du  grand 
Visir  B.ustem- Pacha  ,  gendre  de  Soliman  I.er,qui  fut  pendant  quinze  ans 
^  la  tête  du  gouvernement  Turc.  Ce  Visir  possédait,  ditril,  dans  différen- 
tes provinces  huit  cent  quinze  terres,  où  il  avait  en  propriété  quatre  cent 
soixante-seize  mulets,  deux  mille  et  neuf  cents  chevaux,  onze  cent  soi? 
xante  chameaux,  et  mille  sept  cent  cinquante  esclaves  des  deux  sexes. 
On  trouva  dans  son  trésor  sept  cent  trente  mille  ducats,  un  grand  norn> 
bre  de  lingots  d'or  et  d'argent ,  trente  deux  bijoux  d'un  grand  prix  ;  dans 
sa  garde-robe  rjuatre  mille  et  huit  cent  quatre-vingt  beaux  habillemens  com- 
plets :  dans  sa  salie  d'armes  environ  deux  mille  cuirasses,  mille  cinq  cents 
casques  en  argent ,  et  mjUe  soixante  aufres  en  argent  doré  ou  en  or  mas? 


Revenus 
des  autres 
ministre». 


D£s    Ottomans.  107 

Lé9  revenus  ordinaires  et  extraordinaires  des  ministres  d'état 
sont  proportionnellement  analogues  à  ceux  du  grand  Visir.  A  cha- 
que promotion  qui  se  fait  dans  certains  emplois,  le  Kehaya-Bey 
exige  le  quart,  le  tiers  ou  la  moitié  de  ce  qui  se  paye  pour  le 
même  objet  au  grand  Yisir:  cette  rétribution  est  de  deux  mille  et 
cinq  ceuts  piastres  pour  les  Pachas  à  deux  queues,  et  de  sept  mille 
cinq  cent  pour  ceux  à  trois  queues,  et  le  grand  Visir  lui  fait  en 
outre  la  remise  du  dix  pour  cent  du  produit  net  de  son  revenu  sur 
Tile  de  Chypre.  Le  Reis-Ëfendi  reçoit  aussi  une  gratification  des 
nouveaux  gouverneurs  de  province:  les  Pachas  la  lui  font  de  trois 
mille  piastres,  et  les  Mirmirans  de  cinq  cent;  mais  les  droits  de  la 
chancellerie  lui  rendent  davantage.  Le  traitement  du  Tchavousch- 
Baschl ,  qui  est  chargé  du  recouvrement  des  amendes  ,  se  com- 
pose d'un  certain  droit  qu'il  perçoit  sur  les  sommes  adjugées  par 
les  tribunaux  à  une  des  parties  dans  un  procès,  et  d'une  rétribu- 
tion de  mille  piastres  qu'il  reçoit  des  nouveaux  Paschas ,  et  de  deux 
cent  cinquante  des  Mirmirans.  Il  en  est  de  même  de  tous  les  au- 
tres chefs  de  bureau. 

Laissant  à  part  pour  le  moment  les  Ulema  ,  qui  appartiennent 
à  la  hiérarchie  Mahoraétane,  tous  les  autres  officiers  publics  dé  peu- 
dans  du  grand  Visir  se  divisent  eu  deux  classes ^  savoir  ;  les  hommes  u*ian 
d'épée,  et  les  hommes  de  lettres.  La  première  se  subdivise  en  qua- 
tre autres  classes,  qui  comprennent  en  tout  cinquante-deux  person- 
nes appelées  Kkodjakians  ou  maîtres.  La  première  se  compose  de 
cinq  grandes  charges,  qui  sont  celles,  du  premier  Defterdar  mi- 
nistre des  finances,  dont  nous  parlerons  en  son  lieu;  du  second 
Defterdar,  qui  est  chargé  de  l'administration  des  nouvelles  imposi- 
tions établies  par  Sélim  III;  du  Defterdar  qui  veille  aux  approvision- 
nemeng  de  la  capitale;  et  du.Nlsckandji,  qui  appose  le  sceau  du  Sul- 
tan en  tète  de  tous  les  actes  ,  ordres  et  patentes  émanées  du  trône. 
Ce  magistrat  avait  autrefois  le  droit  d'examiner  et  d'enregistrer  tout 
ce  qui  lui  était   présenté,  pour  y  apposer  le  sceau  impérial;    et  il 


jiulfes 
magistrats 


sif j,  sept  cent  soixante  sabres  avec  la  poignée  enrichie  de  pierreries,  et 
mille  et  quinze  autres  garnis  en  or  et  en  argent.  Il  avait  onze  cent  trente 
selles  avec  leurs  housses  brodées  en  or  et  en  argent ,  et  ornées  de  pierres 
précieuses.  Sa  bibliothèque  était  composée  de  cinq  mille  volumes  manus- 
crits ,  qui  traitaient  de  philosophie  et  de  morale  ,  et  de  six  mille  et  cinq 
cents  exemplaires  du  Coran  ,  dont  cent  trente  reliés  en  or  et  en  pierreries. 


io8  Gouvernement 

jouissait  de  ïa  même  considération  que  le  premier  Beflerdar  ,  au- 
quel néanmoins  il  cédait  le  pas;  mais  dans  la  suite  il  a  perdu  ce 
droit.  Ce  fut  sous  Soliman  I.er  que  ,  par  une  délicatesse  vraiment 
digne  d'être  imitée  dans  la  distribution  des  emplois  publics  ,  le 
premier  Defterdar  ayant  refusé  de  prendre  la  prééminence  sur  un 
Nlsckandji  auquel  il  était  redevable  de  son  avancement  ,  il  fut  dé- 
cidé qu'elle  appartiendrait  au  plus  ancien  des  deux.  Enfin  la  cin- 
quième des  charges  dont  il  s'agit  est  celle  du  D ef  ter- E mini ,  ou 
chef  du  bureau  appelé  Defter-Kane  ,  qui  est  le  dépôt  général  des 
anciennes  arhives,  registres  et  titres  concernant  les  possessions  impé- 
riales :  ce  dépôt  se  divise  en  trois  parties  qui  sont,  Idjmal ,  Mufa- 
sal  et'  Rouznamtcké.  La  première  a  dans  ses  attributions  l'adminis- 
tration des  provinces ,  leurs  divisions  et  leurs  confins,  et  l'on  y  tient 
les  registres  des  terres  impériales,  des  fiefs  des  Pachas  et  des  fiefs 
militaires.  On  conserve  dans  la  seconde  les  documeos  relatifs  aux 
terres  des  particuliers  qui  sont  de  deux  espèces,  celles  qui  payent 
la  dixme,  et  celle  qui  payent  tribut.  Dans  la  troisième  on  enregis- 
tre les  cessions  qui  se  font  des  fiefs  militaires,  Une  centaine  de 
personnes  enyiron  sont  occupées  à  ces  divers  objets.  Les  cinq  fonc* 
tionnaires  que  nous  venons  de  nommer  sont  conseillers  d'état ,  et  les 
jours  de  cérémonie  ils  portent  comme  le  Reis-Efendi  un  habit  de 
ras  rouge,  à  la  différence  de  celui  des  autres  Khodiachians  qui 
est  de  couleur  violette.  Le  premier  jour  du  diyan  qui  suit  leur 
nomination  ils  font  leur  cour  au  Sultan,  qui  consiste  en  une  pros- 
ternation à  la  porte  de  la  salle  du  trône.  Les  Khodiakians  de  la 
Hommes  seconde  classe  se  réduisent  à  trois:  le  Buyuk-Rouznamedji  chef  du 
&  première     premier  bureau    de  finance;    le    Basch-Mouliassebedji    chef   du   se- 

classe.  *  .  i  •        •  .     .  , 

cond  bureau,  qui  se  donne  ordinairement  aux  ministres  près  les 
cours  étrangères,  et  V  Anadoli-Mouhassebedji  qui  est  le  chef  du  troi- 
sième bureau.  Ces  magistrats,  sont  en  outre  conseillers  d?état ,  et  font 
comme  les  premiers  la  cour  au  Sultan.  La  troisième  classe  comprend 
six  Khodiakians ,  dont  le  premier,  qui  est  le  T ers a  né-  E mini ,  ou 
Intendant  de  l'amirauté,  fait  les  fonctions  de  ministre  de  la  manq- 
ue, et  les  cinq  antres  sont  officiers  du  sérail.  La  quatrième  classe  se 
compose  de  trente-huit  Khodiakians ,  dont  vingt-deux  sont  chefs 
de  bureau  dans  le  ministère  des  finances,  huit  autres  tiennent  les 
j-egistres  des  quatre  corps  d'infanterie  et  des  quatres  compagnies 
de  cavalerie  incorporées  dans  les  Sipahs  et  les  Silihdar  ,  quatre 
£pnt  pflicjers  (Je   l'amirauté  ?  et  les  quatre  autres  intendans  ,  savoir  5 


des    Ottomans.  109 

le  TopJihané-Naziri  ,  ou  inspecteur  de  la  grande  fonderie  des  ca- 
lions; le  Sergui-Naziri  >  ou  chancelier  des  recouvremens  et  des 
payemens  qui  se  font  au  trésor;  le  Kiaghid-Enderoun-Emini ,  ou 
chargé  des  fournitures  à  faire  dans  les  bureaux;  et  le  Kiaghid-Bi- 
rowi-Emini  ,  ou  percepteur  des  sommes  que  doivent  payer  les  nou- 
veaux  possesseurs  des  fiefs  militaires. 

La  seconde  classe  des  gens  d'épée  se  compose  de  dix  militaires  Ho^mse^%ée 
et  de  quatorze  employés  civils,  appelés  Jghayan.  Daos  le  nombre  ctasso- 
des  premiers  sont  quatre  généraux  d'infanterie  ,  deux  de  cavalerie 
et  quatre  chefs  des  compagnies  que  nous  venons  de  nommer.  Vien- 
nent ensuite,  les  cinq  premiers  Aga  de  la  cour;  le  Mir-Alem  ou 
chef  des  chambellans;  le  Bostandji-Baschi  ,  qui  est  uu  officier  ci- 
vil et  militaire;  le  Capoudjiler-Kehayassi  s  ou  maréchal;  les  deux 
écuyers;  les  deux  Ba sch-Bakl-Coulis  ,  ou  receveurs  des  deniers  pu- 
blics; le  Veznèdar-Baschi ,  ou  intendant  général  du  trésor;  et  les  Ba- 
rout-Khanè-Emini,  ou  directeur  des  fabriques  de  poudre  qui  sout  au 
nombre  de  trois,  savoir;  une  à  Constantinople ,  une  autre  à  Salonique 
et  la  troHième  à  Gallipoli.  Dans  cette  classe  sont  également  compris  le 
surintendant  général  des  édifices  Mimar-Aga  ,  celui  de  la  grande 
douane  de  Constantinople,  Gueumru^-Emini ,  et  celui  de  la  bouche- 
rie ,  Cassab-Baichi  ,  qui  est  chargé  de  fournir  le  nécessaire  aux  cui- 
sines du  palais  et  à  celles  du  corps  des  Janissaires.  Tous  ces  officiers  , 
qui  sont  au  nombre  de  quatre-vingt-cinq,  ne  gardent  leur  emploi 
qu'un  an,  et  il  dépend  entièrement  du  grand  Visir  de  les  y  conser- 
ver, de  les  en  priver,  ou  de  leur  donner  de  l'avancement.  Lorsque  u  sont  à  u 
ce  ministre  a  résolu  la  destitution  d'un  officier  supérieur  3  il  écrit  aûgrandFuiri, 
sur  une  liste  trois  noms ,  dont  le  dernier  est  celui  qui  s'entend  devoir 
être  conservé.  Le  Sultan,  à  qui  cette  liste  est  présentée  ,  approuve 
ordinairement  la  proposition  du  Visir,  en  effaçant  les  deux  premiers 
noms,  et  en  écrivant  au  dessus:  accordé.  Il  n'est  pas  d'intrigues, 
de  recommandations  et  autres  moyens  que  n'emploient  ceux  qui  dé- 
sirent être  portés  sur  cette  liste.  Après  que  les  nominations  ont  été 
ratifiées  par  le  Monarque,  la  cérémonie  de  l'installation  est  fixée 
à  uu  jour,  qui  est  ordinairement  le  troisième  ou  le  quatrième  après 
la  première  fête  du  Beyram.  Le  Kehaya-Bey  fait  inviter  les  can- 
didats à  se  rendre  à  cet  effet  dans  la  salle  d'audience  du  grand 
Visir,  qui  y  est  assis  à  un  coin  du  sopha  entouré  des  principaux 
secrétaires  de  la  chancellerie  et  des  premiers  officiers  de  sa  maison, 
ayant  à  sa  droite  le  Reis-Efendi    et   le  maître  des  cérémonies,  qui 


IIO  GoOVfiRWEMENT' 

sont  debout,  et  à  sa  gauche  un  paquet  de  brevets:  plus  loin  est  un 
monceau  de  Cafetans,  à  côté  duquel  se  tient  un  Caflandji-Baschi. 
Les  nouveaux  élus  sont  introduits  successivement,  et  le  Reis-Efendi 
fait  savoir  à  chacun  d'eux  l'emploi  auquel  il  a  été  promu.  L'employé 
est  installé  par  le  don  qui  lui  est  fait  d'un  cafetan,  puis  il  baise  la 
robe  du  grand  Visir,  de  la  main  duquel  il  reçoit  son  brevet,  et  se 
retire.  Le  premier  à  se  présenter  est  le  Kehaya-Bey  ,  le  seul  qui  soit 
décoré  d'une  pelisse  de  zibeline,  les  autres  n'ayant  droit  qu'au  ca- 
fetan. La  même  cérémouie  a  lieu  pour  les  officiers  du  sérail  nouvel- 
lement nommés,  excepté  le  Bostandji-Baschi  qui  lie  parait  jamais 
en  public,  comme  nous  l'avons  observé  plus  haut,  et  auquel  la  re- 
mise du  cafetan  se  fait  par  le  moyen  d'un  mandataire  délégué  à 
cet  effet.  Il  y  a  encore  treize  autres  employés  subalternes  ,  qui  , 
vu  la  modicité  de  leur  traitement ,  peuvent  se  dispenser  de  cet  hon- 
neur, pour  ne  pas  payer  le  tribut  qui  y  est  attaché.  Les  employés 
devant  se  pourvoir  aussitôt  après  leur  installation  ,  du  turban  ana- 
logue à  leur  grade,  trouvent  dans  le  palais  même  du  grand  Visir 
des  gens  qui  le  leur  fournissent. 
Quatre  espèces  Le  cafetan,  en  Arabe  Khallat ,  était    en  usage  à  la   cour   des 

Califes  et  à  celle  de  Bysanco  où  ce  mot  se  prononçait  galat  ,  d'où 
est  venu  celui  de  gala  usité  aujourd'hui.  On  en  compte  de  quatre 
sortes  chez  les  Ottomans.  Sous  le  règne  de  Mahomet  II  on  crut  qu'il 
serait  plus  convenable  de  décorer  les  principaux  dignitaires  de  pe- 
lisses, qui,  à  les  nommer  suivant  le  rang  des  personnes  à  qui  on  les 
donne,  sont  en  peaux  de  zibeline,  d'hermine,  de  loup-cervier,  de 
renard  blanc  ,  de  vair  etc.  La  première  espèce  est  réservée  pour 
le  grand  Visir,  pour  le  Mufti,  pour  les  Pachas  et  pour  les  Ulema 
des  trois  premiers  grades.  La  pelisse  du  grand  Visir  et  des  Pachas 
est  d'une  étoffe  en  soie  blanche,  celle  du' Mufti  est  eu  drap  blanc  , 
et  les  Ulema  l'ont  en  drap  vert.  Outre  cela  le  Sultan  fait  présent 
en  certaines  occasions  au  grand  Visir,  au  Caim-Mécam  et  à  VAga 
des  Janissaires  d'une  pelisse  bien  pluâ  précieuse  et  qui  diffère  des 
autres,  eu  ce  qu'elle  a  un  grand  collet  en  fourrure  tombant  sur  les 
épaules  et  avec  des  agrafes  en  or:  cette  pelisse  est  en  drap  rouge 
pour  le  Visir  ,  vert  pour  le  Caim-Mécam,  et  en  écarlate  doublé 
de  peau  de  loup-cervier  pour  l'A ga  des  Janissaires.  On  donne  aussi 
des  pelisses  et  des  cafetans  en  témoiguage  d'une  distinction  par- 
ticulière. 


de  eafelansi 


des  Ottomans.  nr 

Après  la  distribution  des  cafetans,  le  grand  Visir  fait  remet- 
tre en  sa  présence  un  rouleau  de  cinq  cent ,  de  mille  ou  de  deux 
raille  ducats  au  plus  aux  Khodichians ,  qui  ont  vieilli  à  son  service 
et  sont  sans  fortune.  La  même  cérémonie  a  lieu  à  l'égard  des  gou- 
verneurs de  provinces,  qui  ne  sont  de  même  en  place  que  pour  un 
an;  ils  y  sont  représentés  par  le  Capou-Kehayas ,  et  si  quelqu'un 
d'entr'eux  fait  les  fonctions  de  plusieurs  Pachas,  il  reçoit  pour  cha- 
cun d'eux  le  vêtement  d'honneur.  Les  magistrats  ne  perdent  pas  leur  Magistrats 
emploi  seulement  aux  électious,  mais  encore  dans  le  courant  de  l'an-  hpardre 
née,  et  cela  par  un  effet  de  l'avidité  des  dispensateurs  de  ces  places,  •dmu'cannèa. 
qui  mettent  ces  magistrats  dans  la  nécessité  d'y  être  confirmés, 
pour  avoir  deux  fois  au  lieu  d'uue  la  rétribution  qu'ils  en  retirent. 
Le  grand  amiral,  les  généraux  3  les  chefs  des  bureaux  et  les  gou- 
verneurs de  province  usent  du  même  artifice  à  l'égard  de  leurs  su- 
balternes. Qui  pourrait,  d'après  cela,  calculer  les  suites  que  doit 
avoir  une  semblable  vénalité?  L'histoire  cite  même  des  Sultans, 
qui  en  ont   plus  d'une  fois  donné  l'exemple. 

On  croirait  que  ces  grands  personnages  portent  des  titres  ana-  Quel  tUre  on 
îogues  aux  décorations  et  aux  honneurs  attachés  à  leur  rang,  corn-  auxpremtîn 
me  cela  se  voit  en  Europe.  Mais  il  en  est  bien  autrement  à  la  Persomiazcs" 
cour.  Ottomane.  Tout  le  monde  sait  que  ,  selon  l'esprit  du  faste  orien- 
tal, èpmme  autrefois  à  la  cour  des  Empereurs  Grecs,  les  autres 
hommes  aux  yeux  du  Souverain  ne  sont  que  de  viles  créatures.  Tout 
individu  civil  ou  militaire  3  quel  que  soit  son  grade,  est  désigné  dans 
les  reserits  impériaux  sous  le  nom  de  coul  ou  esclave  ;  et  le  grand 
Visir,  pour  indiquer  quelqu'un  au  Sultan  emploie  cette  formule:  un 
tel  votre  esclave.  Ce  n'est  même  que  depuis  Mahomet  IV,  qu'on  a 
cessé  à  la  Porte  de  donner  cette  dénomination  aux  ambassadeurs 
étrangers,  qui  auparavant  étaient  obligés  d'en  faire  usage  dans  les 
rapports  ou  mémoires  qu'ils  adressaient  au  Sultan.  On  n'est  pas  cho- 
qué non  plus  parmi  nous  d'une  formule  à  peu  près  de  ce  genre  , 
qui,  à  la  vérité,  ne  se  prend  pas  dans  nu  sens  rigoureux,  c'est 
celle  de  votre  très-hurnble  et  très-dévoué  serviteur,  dont  un  infé- 
rieur peut  faire  usage  envers  son  supérieur. 

Le  gouvernement  Ottoman  a  néanmoins  un  avantage  «  qui  ne  se        £'«««•* 

,  y .  .  ,  O  1  aux  premiers 

rencontre  gueres  ailleurs,  c  est  que  tout  le  monde  y  peut  aspirer  aux      emPlois  cst 

11,.  *  *  ouvert  à  tout 

plus  hauts  emplois  ,  comme  on  a  vu  en  effet  s  y  élever  des  gens  de  la      le  m°nde- 
plus  basse  condition.  Et  pourtant,  leur  peu  de  durée  ne  répond   pas 
aux   efforts  qne  font   les  aspirans    pour    y    parvenir?  car    qui    brille 
jauourd'hui  au  premier  rang,  s'éclipse  demain  dans    une    place    su- 


lia  Gouvernement 

balterne,  et  baise  la  robe  de  celui  auquel  il  commandait  le  jour 
d'auparavant.  Ainsi  l'amiral  d'une  flotte  nombreuse  se  trouve  encore 
heureux  d'avoir  le  commandement  d'un  vaisseau,  un  Aga  des  Ja- 
nissaires d'être  mis  à  la  tête  d'une  petite  garnison  dans  un  fort  sur 
les  frontières,  et  nn  grand  Visir  d'obtenir  le  gouvernement  d'une 
province.  Dans  un  pareil  ordre  de  choses,  les  gens  en  places  devraient 
bien  se  garder  d'aucune  vexation  envers  leurs  subalternes,  comme 
il  arrive  souvent  d'en  commettre  à  ceux  qui  s'y  croient  inamovibles. 
Sous  Mahomet  II  et  Sélim  I.er ,  leurs  troupes  étant  en  campagne, 
il  arriva  plus  d'une  fois  qu'un  Visir  vit  sa  tente  abattue,  et  que 
quelques  Pachas  et  des  généraux  trouvèrent  la  croupière  de  leur 
cheval  coupée  au  moment  où  ils  s'y  attendaient  les  moins  par  or- 
dre du  Monarque,  dont  ils  avaient  encouru  la  disgrâce.  Malgré  ces 
exemples  redoutables,  qui  devraient  prévenir  les  abus  d'autorité 
on  raconte  qu'un  Visir  fit  périr  en  plein  divan  sous  le  bâton 
un  Beylerbey ,  et  fouetter  un  Mollah  distingué  et  Emir  ou  de- 
scendant de  Mahomet;  qu'un  autre  Visir  fit  donner  en  présence 
de  sa  famille  deux  cents  coups  de  verge  à  un  de  ses  frères,  qui 
était  même  son  lieutenant  et  Kchaya-Bey  ;  et  qu'un  grand  amiral 
ayant  fait  rassembler  dans  l'île  de  Chio  où  il  venait  d'aborder  tous  les 
gens  de  son  escadre,  fit  main  basse  sur  eux  avec  une  grosse  massue. 
Nous  pourrions  citer  encore  beaucoup  d'autres  traits  de  ce  genre, 
si  ceux  que  nous  venons  de  rapporter  n'étaient  pas  déjà  pins  que 
sufBsans  pour  nous  donner  sur  ce  point  une  juste  idée  de  la  férocité 
du  caractère  Ottoman. 
mmère  dont  ®a  ne  sera   Paa  surpris  d'après  cela  de   la  manière  dont  le  Sul- 

tan termine  les  lettres  qu'il  écrit  à  ses  ministres,  quand  il  veut  les 
exhorter  à  bien  remplir  leurs  devoirs  :  la  voici  :  chacun  de  vous 
selon  son  rang  et  son  emploi  sera  sévèrement  puni  ;  je  le  jure  par 
l'ame  de  mes  ancêtres.  Mahomet  III  écrivait  ainsi  à  Djarrah-Moamed- 
Pacha  lorsqu'il  ie  promut  au  grand  Visirat:  vous  saurez  en  outre, 
que  j'ai  juré  par  l'ombre  de  mes  ancêtres  de  ne  point  faire  de  grâce 
à  un  grand  Visir  ,  et  de  le  punir  au  contraire  avec  la  plus  grande 
rigueur  pour  la  moindre  prévarication  dont  il  se  sera  rendu  coupa- 
ble ;  il  sera  mis  à  mort ,  son  corps  sera  coupé  en  morceaux  ,  et  son 
nom  sera  voué  à  l'infamie.  Ahmed  I.er  écrivait  de  même  à  un  Caim- 
Mécam  qui  fesait  les  fonctions  de  grand  Visir:  sache  que  le  Sultan 
mon  père  ayant  terminé  ses  jours  par  ordre  de  la  providence ,  j'ai 
pris  possession  du  trône  impérial.  Songe  à  maintenir  la  paix  dans 


le   Sultan 

tenniue 

les  lettres 

qu'il  adresse 

à  ses  ministres. 


DES     OtïOMaSS.  J  1 3 

la  capitale ,  et  malheur  à  toi  s'il  arrive  le  moindre  désordre  par  ta, 
faute ,  car  tu  seras  puni  de  mort.  Mahomet  IV  monté  sur  le  trône 
à  Tâge  de  sept  aus  ne  cessait  de  dire  à  ses  ministres  :  je  vous  fe- 
rai décapiter ,  et  il  accompagnait  cette  menace  d'un  geste  de  main 
analogue  à  l'action. 

Ainsi  le  Monarque  est  le  maître  absolu  de    la  vie  et  des  biens       Fortune 

,.,.,,  ,   .  des  employé* 

de  tous  ceux  qui  ont  un  emploi  daus  1  état  :  car  quant  aux    biens  ,  à  ta  discrétion 

i  rTi  5-i  5  '.'i'  mu         i         i  du  monarque. 

excepte  ceux  des  ulema  ,  s  ils  n  en  ont  pas  ete  dépouillés  de  leur 
vivant,  ils  sont  confisqués  aussitôt  après  leur  mort.  Les  plus  adroits 
savent  néanmoins  éluder,  au  moins  en  partie,  l'effet  de  cette  confisca- 
tion; soit  en  contractant  des  dettes  qui  les  mettent  dans  le  cas  de  jurer 
qu'ils  sont  faillis;  soit  en  enterrant  leur  or  et  ce  qu'ils  ont  de  plus 
précieux  ;  soit  en  portant  toujours  sur  eux  des  objets  de  valeur  pour 
à  en  servir  en  cas  qu'ils  soient  envoyés  tout  à  coup  en  exil  ;  soit 
en  fesant  aux  mosquées  des  donations  qui  assurent  une  rente  à  ceux: 
qu'ils  délèguent  pour  les  administrer;  soit  en  hypothéquant  en  fa- 
veur des  mêmes  lieux  quelques  immeubles  à  titre  de  prêt,  pour  en 
laisser  l'usufruit  à  leurs  enfans  ;  soit  enfin  en  employant  à  inté- 
rêt des  capitaux,  ou  en  acquérant  des  immeubles  sous  le  nom 
de  leurs  parena  ou  d'amis  de  confiance  :  avec  de  semblables  subter- 
fuges,  pourvu  qu'ils  ne  puissent  paa  être  légalement  prouvés,  ces 
employés  parviennent  à  sauver  quelque  chose  des  mains  du  fisc. 
Mais  on  met  quelquefois  plus  de  sévérité  dans  l'exécution  de  cette 
mesure  envers  les  grands.  Lorsqu'ils  meurent  ou  qu'ils  sont  disgra- 
ciés, leurs  agens ,  tels  que  l'intendant  ou  le  trésorier,  sont  iuterpellés 
de  déclarer  ce  que  possédait  leur  maître  ,  et  pour  peu  qu'ils  s'em- 
barrassent dans  leurs  réponses  t  il  sont  mis  à  la  torture  jusqu'à  ce 
qu'ils  aient  avoué  la  vérité  ,  et  aussitôt  le  fisc  s'empare  de  tout  ce 
qu'il  a  pu  découvrir.  Il  suit  de  là  ,  qu'aucune  famille  ne  peut  jamais 
acquérir  de  grandes  richesses  ;  ce  qui  est  parfaitement  conforme  aux 
maximes  de  la  politique  Musulmane,  soit  pour  l'avantage  qu'y  trouve 
le  trésor  impérial,  soit  parce  que  le  gouvernement  est  sur  par  là 
de  n'avoir  point  à  craiudre  qu'on  forme  aucune  entreprise  contre 
lui.  C'est  dans  cette  même  vue  sans  doute,  que  les  primogénilures 
sont  défendues  par  la  loi,  et  qu'elle  accorde  aux  femmes  le  même 
droit  qu'aux  hommes  dans  le  partage  des  successions.  Les  premiers 
magistrats  ,  sur  un  simple  avis  du  graud  Visir  de  ne  point  se  trouver 
le  lendemain  matin  à  leur  poste,  se  regardent  comme  destitués  de 
4eurs  fonctions  ,  et  ceux  qui  les  remplacent    sont    invités  seulement 

Europe.  Fol.  1.  P.  111.  ,5 


n4  Gouvernement 

à  se  rendre  à  la  Porte.  La  nouvelle,  bonne  ou  mauvaise ,  est  trans- 
mise d'une  manière  analogue  à  l'importance  de  son  objet  :  à  un 
Ulema  élevé  à  la  dignité  de  Mufti,  elle  est  portée  par  le  Reis- 
Efendi;  à  un  Mufti  déposé  par  un  Tchavousch-Baschi ,  et  quant  au 
grand  Visir,  voyez  Bostandji^Baschi. 

Du  divan. 


Divan  , 
ce   qu'il 


Suppression 


Divan,  mot  Arabe  qui  signifie  assemblée,  est  le  nom  que  le 
Calife  Muaviyé  l.et  donna  à  son  conseil  d'état;  et  cette  assemblée 
n'est  autre  chose  que  la  réunion  ou  conseil  des  autorités  adminis- 
tratives et  judiciaires,  Deux  divans  furent  institués  par  le  conquérant 
de  Constantinople,  l'un  au  sérail,  et  l'autre  au  palais  du  grand  Vi- 
sir. Le  premier  était  à  la  fois  conseil  d'état  et  tribunal  suprême, 
et  c'était  là  que  les  affaires  principales  étaient  traitées.  Le  Souve- 
rain en  était  le  président  et  y  assistait  dans  une  tribune;  et  a  côté 
de  la  salle  étaient  les  bureaux  des  chefs  de  section  de  la  chancel- 
lerie s  des  finances  et  des  archives.  Cette  salle  se  trouvait  d'abord 
dans  la  première  cour  du  sérail  ;  mais  Soliman  Ifev  en  ayant  fait 
construire  une  magnifique  en  pavillon  et  avec  une  coupole  dans  la 
seconde  cour,  il  y  établit  le  divan  et  fit  déposer  les  archives  dans 
les  bâtimens  adjacens ,  où  elles  sont  maintenant  sous  le  sceau  du 
premier  ministre.  Il  investit  en  même  tems  cette  assemblée  de  la  con- 
naissance de  toutes  les  affaires  politiques,  et  voulut  être  témoin  lui 
même  des  discussions,  mais  eu  se  tenant  caché  derrière  une  fenêtre 
grillée,  qui  était  au  dessus  du  siège  du  grand  Visir,  Le  conseil  se 
Composait  alors  de  minières  portant  le  titre  de  Coubbé  Visir,  c'est-- 
à-dire de  la  coupole,  à  cause  de  la  figure  de  la  salle.  Ces  minis- 
tres étaient  au  nombre  de  trois  sous  Soliman  ;  mais  dans  la  suite 
il  y  en  eut  jusqu'à  neuf,  et  on  les  désignait  par  premier  Visir, 
second  Visir  etc.  (i).  En  tems  de  guerre  ils  servaient  sous  les  or- 
dres du  Sultan  on  du  grand  Vsir,  et  lorsqu'ils  commandaient  en 
chef,  ils  prenaient   le  titre  de  Senisker. 

Mais   cette    pluralité    de    yisirs   ne   tarda    pas    à   occasionner 


(i)  Soliman  lui-même  en  créa  quatre  en  i53(),  et  un  cinquième  en. 
ï544.  Sélini  II  en  porta  le  nombre  à  sept,  et  jYmurat  IV  à  neuf.  Leur 
costume  était  le  même  que  celui  d'un  pacha  à  trois  queues ,  et  consistait: 
gn.  une  robe  de  ras  vert  doublée  de  zibeline. 


des    Ottomans.  ïi5 

des  désordres  et  des  scènes  scandaleuses  ,  qui  obligèrent  le  Souve- 
rain d'en  réduire  le  nombre,  et  enfin  de  les  supprimer  entièrement. 
Depuis  lors,  le  grand  amiral  t  comme  ayant  le  titre  de  Visir,  est  le 
seul  Pacha  qui  ait  place  au  divan.  Ce  conseil  s'assemblait  plusieurs 
fois  par  semaine  ;  mais  Ahmed  III  fixa  ses  séances  au  mardi  seule- 
ment ,  et  ses  successeurs  en  ont  peu  à  peu  restreint  le  nombre  à 
une,  seule  toutes  les  six  semaines.  Aussi  ,  quoiqu'il  règne  encore  la 
même  pompe  et  la  même  rigueur  d'étiquette  dans  le  cérémonial,  le 
divan  n'est  plus  aujourd'hui  qu'une  vaine  ombre  de  ce  qu'il  était 
anciennement. 

Il  y  a  donc  deux  sortes  de  divans,  l*un  ordinaire  et  l'autre 
extraordinaire.  Le  premier  est  une  cour  de  justice  ,  à  laquelle  in- 
terviennent les  chefs  d'administration,  qui  ont  leurs  bureaux  dans 
les  salles  voisines,  pour  être  toujours  à  portée  de  donner  des  informa- 
tions et  à  recevoir  des  ordres.  La  salle  du  conseil  est  décorée,  de 
trois  côtés  ,  de  sophas  recouverts  d'une  étoffe  d'or.  Celui  du  milieu 
est  occupé  par  le  grand  Visir,  qui  a  à  sa  droite  le  grand  amiral  , 
et  à  sa  gauche  les  deux  Casiasker.  Sur  le  sopha  de  la  gauche  siègent 
les  trois  Defterdar  ,  et  sur  celui  de  la  droite  le  Nischandji  :  ce  qui 
fait  en  tout  huit  personnes  ,  dont  ce  conseil  est  composé.  S'il  se 
trouve  en  ville  quelque  Pacha  à  trois  queues,  il  y  a  entrée  de 
droit,  et  prend  place  à  côté  du  grand  amiral.  Tous  les  membres 
sont  assis  à  FEuropéenne  ,  en  grande  tenue  et  en  bottes  suivant  l'an- 
cien usage.  Lorsque  le  Sultan  y  assiste  lui-même  ,  il  se  tient  ca*» 
ché  derrière  une  fenêtre  grillée  dont  les  barreaux  sont  dorés  ,  et 
aux  deux  côtés  de  laquelle  ou  voit  le  chiffre  impérial  en  or.  Au 
dessus  sont  tracés  en  gros  caractères  quelques  versets  de  VAlco- 
ran  ,  où  est  rappelée,  on  ne  sait  trop  pourquoi,  l'obligation  d'une 
exacte  justice.  Pendant  la  séance  les  généraux  et  les  premiers  com- 
mandans  des  Janissaires,  qui  sont  au  nombre  de  douze  cents  et  à 
quelque  distance  de  là  ,  se  promènent  à  droite  sous  les  péristyles 
qui  forment  la  façade  de  la  seconde  cour  :  à  droite  se  tiennent  les 
premiers  capitaines  de  la  cavalerie  avec  plusieurs  groupes  de  Peik , 
Tchvonsch,  Capoudji  et  écuyers  ;  et  en  face  de  la  porte  Félicité 
sont  rangés  environ  trente  Capoudji- Baschi ,  avec  douze  autres  écuyers 
montés  sur  des  chevaux  richement  harnachés.  Le  plus  grand  silence 
règne  dans  tout  le  palais.  Nul  ne  peut  se  mouvoir  que  selon  les  rè- 
gles du  cérémonial.  Les  membres  du  divan  les  moins  élevés  en  grade 
sont  les  premiers  à  s'acheminer  vers  la  salle.  Le  premier  Defterdar , 


Séances 
du  difan. 


Dicait 
ordinaire 


extraordinaire. 


I  I  6  0  OU  y EBNEME N T 

le  Reis-Efendi ,  les  deux  Caziasker  et  le  grand  amiral  sont  reçus 
à  la  porte  par  deux  maréchaux  de  cour,  qui  les  précèdent  jusqu'à 
leur  place  en  frappant  alternativement  la  terre  avec  leurs  bâtons. 
Ces  membres  s'arrêtent,  chacun  selon  sou  rang,  à  diverses  distances 
qui  sont  indiquées  par  de  petites  colonnes  eu  marbre  ,  et  à  la  der- 
nière ils  se  retournent  vers  la  porte  Félicité  pour  faire  une  profonde 
révérence  vers  l'habitation  du  Monarque.  Aussitôt  que  le  grand 
amiral  est  arrivé  ,  un  messager  est  enyoyé  au  grand  Visir  pour  le 
prévenir  que  tous  les  membres  sont  réunis;  et  aux  mots  soyez  prêts 
qu'il  prononce,  le  cortège  composé  de  presque  tous  les  officiers  de 
la  maison  de  ce  premier  ministre  se  met  en  mouvement.  Le  Kehaya- 
Bey $  après  l'avoir  accompagné  jusqu'à  la  seconde  porte  du  sérail, 
retourne  au  palais  pour  remplir  ses  fonctions  pendant  son  absence, 
Le  Visir  traverse  à  pied  la  seconde  cour,  le  Sultan  pouvant  senl 
69y  montrer  à  cheval.  Il  s'avance  à  pas  lents  précédé  aussi  des 
deux  maréchaux,  et  est  complimenté  sur  son  passage  par  les  offi- 
ciers et  les  troupes;  et  après  avoir  fait  également  une  profonde  ré* 
vérence  à  la  porte  Félicité  „  au  milieu  de  deux  haies  composées  des 
membres  et  des  personnages  les  plus  marquans  venus  à  sa  rencontre, 
il  entre  dans  le  divan.  Chacun  va  prendre  son  poste:  le  grand  mai-* 
tre  des  cérémonies  et  l'intendant  des  pavillons  accompagnés  de  leurs 
substituts  restent  debout  aux  deux  extrémités  de  la  salle,  La  séance 
s'ouvre  au  lever  du  soleil,  et  commence  par  l'examen  des  sceaux 
apposés  sur  les  deux  dépôts  des  anciennes  archives;  le  TchavQuschf 
Baschi  les  Ijève  avec  précaution  pour  les  montrer  au  grand  Visir;  et 
la  séance  finie ,  ils  sont  renouvelles  au  moyen  de  l'empreinte  de 
l'anneau  impérial.  On  introduit  ensuite  ceux  des  réclarnans  à  qui  le 
T chavousch-Baschi  a  accordé  cette  faveur.  Deux  maîtres  des  requê? 
tes  fout  lecture  des  placets ,  et  écrivent  dessus  les  décisions,  au 
bas  desquelles  le  premier  ministre  met  lui-même  sa  signature.  Les 
deux  Cazias'.er  donnent  seulement  un  coup-d'qeil  aux  papiers  qui 
ont  pour  objet  de*  intérêts  civils,  et  se  réservent  d?en  faire  un, 
examen  plus  approfondi  lorsqu'ils  seront  rentrés  dans  leurs  bureaux. 
Le  Nischandji  appose  en  tête  des  nouvelles  ordonnances  le  chiffre 
impérial.  Le  grand  amiral  et  les  trois  Defterdar  n'assistent  au  con? 
seil  que  comme  auditeurs,  et  ne  parlent  jamais,  à  moins  qu'ils  ne 
soient  interpellés  par  le  grand  Visir  sur  quelqu'objet  concernant  leur 
ministère.  La  séance  ne  dure  guère  jamais  plus  d'une  heure,  et  les 
réclarnans  qui  n'ont  pas  été  eptendus  sont  renvoyés  au  divan  de 
la  Forte? 


des   Ottomans.  it^ 

La  tenue  du  conseil  est  suivie  d'un  banquet  ,  pour  lequel  il  Banquet 
y  a  trois  tables  où  dînent,  savoir;  à  la  première  ^  le  grand  Visîr  la  séance. 
avec  le  JVischandji  et  le  premier  Defterdar  ;  à  la  seconde,  le 
grand  amiral  et  les  deux  autres  Defterdar  ;  et  à  la  troisième  les 
Cazias1  er.  Les  Khodiakians  sont  servis  dans  leurs  bureaux  ,  et 
VAga  des  Janissaires,  des  Sipahs  et  des  Silihdar?  avec  leurs  officiers 
sous  le  péristyle.  Les  Janissaires  ont  aussi  part  à  ce  repas  :  les  gar- 
çons de  cuisine  posent  au  milieu  de  la  cour  une  file  de  six  cents 
vases  de  cuivre  pleins  d'une  espèce  de  soupe  de  riz  (Thcorba  )  , 
et  à  côté  de  chaque  vase  trois  grands  pains  ronds  et  plats  appelés 
Fodola.  A  un  signal  donné,  les  Janissaires  s'approchent  de  ces 
plats ,  les  prennent  et  les  emportent  à  leur  poste  ,  où  ils  distribuent 
les  mets  avec  des  cueillères  de  bois ,  qu'ils  portent  dans  un  étui 
en  cuivre  attaché  à  leur  casque  de  parade.  S'ils  refusent  cette  li- 
béralité, le  Sultan  doit  s'attendre  bientôt  à  quelqu'une  de  ces  ré- 
voltes qui  mettent  la  consternation  dans  la  capitale.  Après  s^ètre  levé 
de  table  le  grand  Visir  demande  par  écrit  une  audience  au  Sou- 
verain ,  et  cette  demande  est  conçue  en  ces  termes  :  Les  principaux 
membres  du  divan  aspirent  au  bonheur  de  prosterner  leur  front  dans 
la  poussière  3  que  foule  à  ses  pieds  leur  très-majestueux  Monarque 
seigneur  et  maître.  Le  Reis-Efendi,  qui  est  chargé  d'écrire  cette  de- 
mande, la  remet  au  grand  Visir  après  avoir  baisé  sa  robe.  Ce  ministre 
la  parcourt  rapidement  ,  puis  l'ayant  enveloppée  dans  un  mouchoir  de 
mousseline  il  se  lève  avec  les  membres  du  divan,  tire  de  ?on  sein  l'an- 
neau impérial ,  et  après  i'ayoir  porté  à  ses  lèvres  et  à  son  front  ,  il  l'ap- 
pose sur  le  cachet:  ensuite  il  donne  la  dépêche  au  Reis-Efendi0  pour- 
la  remettre  au  maréchal  de  la  cour,  qui  est  à  l'entrée  de  la  salle 
avec  le  Tchavousch-Baschi ,  et  ces  deux  derniers  vont  la  porter  im- 
médiatement au  Silihdar-Aga  ou  au  Kizlar-Jga  ,  les  seuls  qui  aient 
la  faculté  de  la  présenter  au  Sultan.  Le  Monarque,  après  l'avoir 
lue,  écrit  en  haut,  agréée.  Les  messagers  retournent  vers  le  grand 
Visir,  lequel  averti  par  le  bruit  de  leurs  bâtons  dont  ils  frappent 
la  terre  va  à  leur  rencontre  jusqu'à  la  porte  de  la  salle,  où  il  re- 
çoit d'eux  >  avec  une  satisfaction  inexprimable  ,  sa  demande  honorée 
de  l'accueil  qu'il  souhaitait.  De  suite  il  annonce  à  VAga  des  Janissaires 
qu'il  est  admis  à  présenter  son  hommage  au  Souverain.  Lui-même 
est  introduit  le  premier,  et  il  ne  s'arrête  que  peu  d'instans:  après 
lui  entrent  les  deux  Caziasker  qui  ne  tardent  pas  non  plus  à  se 
retirer,  à  moins  qu'ils  n'aient  à  rendre  compte  au  Sultan    des   no- 


n8  Gouvernement 

minations  de  Cadi  faites  depuis  le  dernier  divan  ,  dans  lequel  cas 
ils  lui  lisent  la  liste  des  individus  qui  ont  été  élus.  Â  leur  retour 
le  grand  Visir,  accompagné  du  grand  amiral,  se  rend  de  la  salle 
du  conseil  à  celle  d'audience,  où  étant  rentré  ils  se  prosternent 
trois  fois  l'un  et  l'autre  et  s'approchent  du  trône.  L'entretien  qu'ils 
ont  avec  le  Monarque  roule  sur  des  choses  indifférentes,  l'étiquette 
ne  permettant  pas  d'entrer  dans  certaines  particularités  en  présence 
du  Mir-Alem  qui  fait  les  fonctions  d'introducteur ,  et  de  trois  prin- 
cipaux Euuuques  blancs,  qui  se  trouvent  à  la  gauche  du  Sultan.  Par- 
mi le  grand  nombre  de  chambres  qu'il  faut  traverser  pour  aller  à  la 
salle  du  trône  (  Arz-Obassi  )  ,  il  y  en  a  une  où  sont  de  garde  les  offi- 
ciers de  la  première  chambrée.  Le  trône  consiste  en  un  sopha  cou- 
vert d'un  brocart,  et  élevé  sur  deux  gradins.  II  est  surmonté  d'un 
dais  supporté  par  quatre  colonnes  ,  et  d'où  pendent  dix  gros  glanda 
de  perles  fines.  La  chambre  est  d'une  grandeur  médiocre ,  et  n'a 
qu'une  seule  fenêtre.  On  y  voit  une  cheminée  à  l'usage  oriental  7 
avec  une  espèce  de  niche  où  sont  deux  turbans  décorés  d'aigret- 
tes en  brillans.  Cette  chambre  a  quatre  portes,  l'une  qui  est  ré- 
servée au  Souverain  exclusivement  ,  la  seconde  qui  sert  d'entrée 
ordinaire,  la  troisième  par  où  l'on  introduit  les  présens  des  mi- 
nistres étrangers,  et  la  quatrième  qui  s'appelle  la  porte  du  châti- 
ment, parce  que  quand  il  arrive  qu'un  grand  Visir  est  arrêté  et 
condanné  à  mort  dans  cette  circonstance  ,  il  est  escorté  par  deux 
gardes  au  dehors  de  cette  porte }  où  il  trouve  une  fontaine  et  un 
oratoire  pour  y  faire  se9  ablutions  et  sa  dernière  prière,  avant  d'être 
remis  entre  les  mains  du  bourreau.  Nous  donnerous  ailleurs  le  des- 
sin de  cette  salle. 

Quand  Les  divans  extraordinaires  se    tiennent ,    ou   à    l'occasion  de  la 

'lesd'l'a"!  solde  des  troupes  qui  se  paie  trois  fois  par  an  ,  ou  pour  l'audience 
à  donner  à  un  ministre  étranger  :  on  les  appelle  Ghalebé-D'wan  , 
qui  veut  dire  divan  nombreux  ,  à  cause  de  la  multitude  de  per- 
sonnes, tant  civiles  que  militaires,  qui  se  rendent  au  sérail.  On  y 
prépare  pour  trois  mille  Janissaires  peut-être,  six  cents  plats  de 
pilau  ,  et  autant  de  zerdé ,  qui  est  encore  du  riz  accommodé  avec  du 
miel  et  du  safran  ,  qu'ils  prennent  à  un  signal  donné.  Après  eux  vient 
la  cavalerie  qui  est  à  pied  ;  et  les  trois  corps  d'infanterie  ,  nommés 
Djebedjis  ,  Topdjis  et  Top-Àrabadjis  se  rangent  dans  le  vestibule 
à  gauche  en  face  des  Janissaires.  On  donne  aussi  à  ces  troupes  une 
réfection  ,  puis  on  passe  au  payement  de  la  solde.  Les  chefs  remet- 


se  lieraient 
les  divans 
extraordi- 
naires, 


des    Ottomans.  i  19 

tent  au  ministre  des  finances  l'état  de  ce  qui  leur  revient,    et  ont 
soin  de  le  porter  au  double   de  la    force    de    leur  corps  :  abus  doDt 
le   gouvernement  permet    qu'ils    profitent.    Le    ministre   fait  un  re- 
levé de  ces  états  et  le  remet  au  grand  Visir  ,  qui  le  soumet  à  l'ap- 
probation du  Sultan.  Après  l'avoir  obtenue  et  avant  de    commencer 
les  payemens,  le  Visir  lui  demande  de  nouveau  ses  ordres,    et  sur 
le  rescrit  confirraatif  qui  lui  est  transmis ,  la    solde  se    retient    pour 
définitivement  arrêtée.   On  fait  porter  alors  dans  la  salle  du  conseil 
devant  la   porte  qui  est  en  face  du  grand  Visir  de    grands  sacs    de 
maroquin  rouge,  contenant  chacun  cinq  cents  piastres,  qui  font  ce 
qu'on  appelle  une  bourse.  La  distribution  de  ces  sacs  se  fait  par  or- 
dre d'ancienneté  à  commencer  par    les    Janissaires.    A    l'appel   qui 
en  est  fait  par  un  officier,  le  chef  s'avance  vers  la  porte  du    divan 
tenant  de  la  main  droite  le  bout  de  la    manche    de    son    vêtement; 
il    s'incline    profondément    devant    le    grand  Visir    en   touchant   la 
terre    avec    la    main  ,    qu'il     porte    ensuite    à    sa    bouche    et    à   son 
front,  et    répète    deux    autres    fois   cette    marque  de  respect    en  se 
retirant  à    reculons:    après    quoi    il  fait    emporter    les   sacs  qui  lui 
sont    destinés.   Viennent    eusuite    les    Sipahs  ,    les    Silihdar    et    au- 
tres corps    selon    leur    rang,    et    chacun    emporte  également    en  se 
retirant    le    nombre    de    bourses    qui  lui   revient.    Le   payement    de 
la  solde  à  chaque  militaire  se  fait,   pour    la  cavalerie  dans    le    pa- 
lais et  en  présence  du  grand   Visir  et  des  généraux  ,   et    pour  l'in- 
fanterie dans  l'habitation  et  en   présence    des    généraux    respectifs  : 
ce  dernier  dure    quatre    ou    cinq    jours.    La  solde   payée  ,  le  grand 
Visir  en  informe    aussitôt    le    Sultan ,    qui    lui    en   manifeste   sa  sa- 
tisfaction ,  en    lui    fesant    remettre,    par    un    graud    officier  de   son 
palais,  une  pelisse  de  zibeline  avec  un    poignard  enrichi  de  brillans. 
Cette  dépense  se  monte  ordinairement    à    un    ou  deux    millions  de 
piastres,  y  compris  le  traitement  des  officiers  du  sérail,  ainsi    que 
la  solde  de   l'escorte  militaire  du    Sultan,    des   gens  de    la  marine, 
des  Jauissaires  et  des   Bostandji  d'Andriuople.  Les   payemens  faits, 
le    conseil  se    réunit    de  nouveau  et  finit    par   un    banquet:   ensuite 
les  membres    du  divan    sont    admis  à    l'audience    du    monarque,  au- 
quel VJga  des  Janissaires  et  le  premier  Defterdar  annoncent  que  le 
payement  de  la  solde  a  été  effectué  :  ce  qui  est  constaté  en  outre  par  une 
espèce  de  procès  verbal  que  lit  le  ministre  des  finances  ,  lequel  est  signé 
des  deux  Caziasker ,  appuyé  des  déclarations  de  VJga  des  Janissaires 
et  autres  généraux.  Le  Sultan ,  en  témoignage  de  sa  satisfaction,  fait 


lïUmn 

chez  In  grand 
Viiir. 


12,0  GonVEBSEMEST 

revêtir  du  cafetan  d'honneur  le  premier  Defterdar.  Outre  ces  person- 
nages ,  les  employés  supérieurs  nouvellement  nommés  sont  également 
admis  à  rendre  leur  hommage  au  Monarque ,  tels  que  le  Reis-Efendi, 
les  six  premiers  Khodiakian,  les  deux  généraux  de  cavalerie,  le 
Djebedji-Baschi ,  Je  lieutenant  de  VAga  des  Janissaires,  les  deux 
écuyers  et  les  deux  maréchaux  de  cour:  cet  hommage  consiste  à 
se  présenter  au  milieu  des  deux  Capoudji-Baschi  à  l'entrée  de  la 
salle  du  tréne,  et  à  se  retirer  après  s  être  prosterné  sur  le  seuil 
de  la  porte. 

Ainsi  le  divan  du  sérail  n'est  aujourd'hui  qu'une  ombre  de  ce 
qu'il  était  anciennement,  et  celui  qui  se  tient  chez  le  grand  Visir 
est   le  seul  qu'on   puisse  dire  conforme    à  son    institution    primitive. 
Le  tribunal  de  ce   premier    ministre    est    ouvert    à    tout    le    monde 
cinq  jours  la  semaine.   Le  siège    du  Visir  est    élevé    sur    trois    gra- 
dins, et  au  dessus  on  voit   le  chiffre  du  Sultan   avec  cette  sentence: 
soixante-dix  ans  de  prière  ne  sont  pas  aussi  méritoires  qu'une  heure 
de  justice.    Au  dessus  de  la   porte  de    la  salle,    qui   communique    à 
Fappartemeut  du  ministre  est  écrit:    Vhomme    protégé  de    Dieu   ne 
perd  pas  de  vue  Vëquitè  dans  V administration  de  la  justice  ;  et   au 
dessus  de  celle  en  face  qui    conduit    chez    le    Reis-Efendi    on   lit: 
une  gloire  dont  la  durée   sera  sans  fin  attend  ceux  qui  font    usage 
de  la  plume  ,  qu'ils  en  soient  assurés  ,  l'éternel  Va  juré  par  la  plume. 
A   la  droite  du  grand  Visir  siège  le  Caziasker    de    Romélie  ,    et    à 
sa  gauche  celui  de  l'Anatolie  :   plus   près  sont  les  deux  maîtres    des 
requêtes:  le  Tchavousch-Baschi    se  tient  en  face,  et  les    principaux 
officiers  des    Tchavousch  forment  deux    lignes  qui    s'étendent    obli- 
quement jusqu'au   bout  de  la  salie  ,  et  sont  appuyées    d'une  file  de 
Janissaires  ayant   leurs  officiers  à   leur  tête.   Les  représentai  des  di- 
vers corps  de  troupes  se  tiennent  derrière    les    Tchavousch,    et    les 
personnes  qu'on    voit    sur  la  gauche  sont  les    officiers  de    la   maison 
du  grand  Visir.  Les  réolamans  ,  rangés  par  classes    séparées  d'hom- 
mes et  de  femmes,  foi  meut   plusieurs  groupes:   viennent  enfin   pour 
les  derniers  les  sujets  tributaires.  Voyez  la  planche  16.  A  mesure  qu'on 
fait  l'appel  des  affaires,  les  maîtres    des    requêtes    lisent   les    récla- 
mations à  haute  voix;  et  comme  il  n'y  a  point  d'avocats  en  ce  pays, 
il  est   permis  aux  réolamans    d'exposer  ensuite  leurs  raisons  de  vive 
voix.  Mais  l'appareil  imposant  de  ces  séances ,  et  la  précipitation  avec 
laquelle  les  affaires  y  sont  traitées ,  doivent    sans  doute  étouffer    ou 
pour  le  moins  considérablement   altérer    la  voix    de  celui  qui  veut 


Dr. s  Ottomans.  iar 

faire  usage  de  cette  faculté.  Les  femmes  s'y  montrent  avec  plus  d'as- 
surance, et  elles  mettent  dans  leurs  réclamations  ou  leurs  plain- 
tes une  franchise  vraiment  digne  d'admiration.  Les  arrêts  du  grand 
Visir  sont  aussitôt  transcrits  sur  chaque  plainte  ou  demande  par 
les  maîtres  des  requêtes,  et  signés  par  lui.  Les  affaires  ordinai- 
res, ainsi  que  celles  qui  demandent  un  plus  mûr  examen  ,  sont  ren- 
voyées aux  autorités  compétentes.  Les  deux  Caziasker  assisteut  au 
divan  le  vendredi,  et  Vhtambol-Cadissi  avec  les  Mollahs  de  Ga- 
lata  ,  d'Eyoub  et  de  Scutari  y  viennent  le  mercredi:  chacun  de 
ces  magistrats  s'occupe  de  l'expéditioti  des  affaires  dans  son  tribu- 
nal. S'il  y  a  des  coupables  condannés  à  être  battus  sous  la  plante 
de?  pieds  ,  l'exécution  a  lieu  immédiatement  dans  la  cour  du  pa- 
lais, et  quelquefois  dans  la  salle  môme  du  divan.  La  séance  dure 
deux  ou  trois  heures  ,  et  à  son  ouverture  comme  à  sa  clôture,  on  en- 
tend les  Tchavousch  applaudir  et  faire  des  vœux  pour  la  prospérité 
du  monarque  et  de  son   lieutenant. 

Depuis  que  le  divan  qui  se  tient  au  sérail  n'est  plus  qu'une  Legranâvuir 
ombre  de  ce  qu'il  était  dans  son  origine,  le  grand  Visir  convoque  £Tc'Teih 
quand  il  lui  plait  certains  conseils  nommés  Wfuschaveres  pour  y  ^affaires 
traiter  des  affaires  d'état,  et  où  sont  appelés  les  chefs  d'adminis-  'x'laU 
tration  et  quelquefois  le  Mufti  :  quelles  que  soient  les  délibérations 
qui  y  sont  prises,  elles  sont  soumises  en  forme  de  rapport  à  la  dé- 
cision du  Sultan.  Outre  ces  conseils  ordinaires  il  y  en  a  encore  d'ex- 
traordinaires, auxquels  interviennent  les  chefs  des  trois  ordres  de 
l'administration  judiciaire,  civile  et  militaire.  Le  grand  Visir  y  ap- 
pelle aussi  les  anciens  ministres  et  les  Kodiakians  les  plus  recom- 
mandableâ  par  leur  expérience:  tous  ces  personnages  forment  en- 
semble un  conseil  de  quarante  membres,  qui  se  réunit  dans  la  salle 
d'audience  du  grand  Visir.  Le  Kehaya-Bey  et  le  Reis-Efendi  de- 
vraient à  la  rigueur  en  être  exclus,  par  la  raison  qu'ils  n'étaient 
autrefois  regardés,  que  comme  des  secrétaires  de  ce  premier  ministre; 
mais  ils  y  sont  admis  comme  référendaires,  et  sont  assis  sur  le  tapis, 
tandis  que  les  autres  membres  prennent  place  sur  les  sophas  qui  régnent 
le  long  de  la  salle.  Le  maître  des  cérémonies  a  soin  que  l'étiquette 
y  soit  scrupuleusement  observée  selon  chaque  grade,  puis  il  se  re- 
tire ,  et  laisse  un  muet  en  sentinelle  à  la  porte  qui  se  ferme  avec  une 
portière  de  drap.  Le  Reis-Efendi  donne  alors  lecture  des  papiers 
concernait  chaque  affaire:  le  grand  Visir,  après  en  avoir  fait  l'ex- 
uosition,  prend   d'abord   l'avis  du  31ufti,  et  ensuite  celui  des  autres 

Europe.    Fol.   I.  P.   III.  ,<; 


i  aa  Gouvernement 

membrei.  Le  Mufti ,  pour  ne  pas  gêner  la  liberté  des  opinions  , 
exprime  vaguement  la  sienne ,  et  les  autres  se  gardent  bien  de 
manifester  la  leur.  Le  premier  ministre  a  beau  les  solliciter  et  les 
presser  de  parler  pour  le  bien  de  la  religion  et  de  l'état  3  ils  lui 
répondent  que  ses  lumières  sont  plus  que  suffisantes,  que  c'est  à 
bien  juste  raison  que  le  maître  de  l'empire  a  mis  en  lui  toute  sa 
confiance,  et  lui  a  conféré  ses  pouvoirs,  que  c'est  à  lui  d'ordon- 
ner, et  à  eux  d'obéir.  S'il  leur  renouvelle  ses  instances ,  ils  baissent 
la  tête  et  portent  la  main  à  la  bouche  et  au  front.  Leur  réserve 
est  encore  plus  grande  dans  les  délibérations  qui  ont  pour  sujet  la 
guerre  ou  la  paix.  II  n'y  a  quelque  peu  de  dissension  que  dans 
le  cas  où  il  s'agit  de  présenter  ou  d'approuver  un  projet,  encore 
n'est-ce  pas  sans  danger  pour  les  opposans ,  car  plusieurs  Ouletna  môme 
ont  été  envoyés  eu  exil  pour  s'être  déclarés  contre  une  proposition 
du  grand  Visir,  et  même  du  Mufti.  Ces  conseils  semblent  donc 
/être  purement  consultatifs,  et  n'avoir  pour  objet  que  de  justifier, 
par  l'intervention  du  Mufti  et  des  principaux  membres  du  gouver- 
nement, une  résolution,  qui,  sans  cela,  si  elle  venait  à  avoir  des, 
suites  fâcheuses,  exposerait  à  des  propos  la  conduite  du  souverain 
ou  de  son  lieutenant.  Cependant  si  ce  dernier  est  assez  habile  pour 
prévoir  que  la  chose  doive  avoir  une  fin  contraire  à  la  dignité  et  à 
l'intérêt  de  l'empire,  il  l'arrange  de  manière  à  la  faire  regarder 
comme  de  nulle  importance;  ou  s'il  la  voit  un  peu  embrouillée  et 
susceptible  de  -compromettre  les  chefs  du  divan  ,  il  la  remet  à  la  dis- 
position du  Souverain  ,  et  alors  empruntant  le  langage  de  l'adulation  , 
il  l'appelle  le  chef  suprême  des  Musulmans  ,  le  vase  de  la  grâce 
jdiv'me  et  des  bénédictions  célestes  ,  l'être  unique  auquel  il  soit  donné 
de  bien  scruter  les  causes ,  de  bien  peser  les  circonstances  ,  et  de 
juger  ce  qui  peut  être  le  plus  avantageux  à  la  religion  et  à  l'état. 
Cette  communication  est  suivie  d'une  espèce  de  discussion  entr'eux , 
qui  se  termine  par  l'émanation  d'un  décret,  que  le  souverain  semble 
avoir  rendu  de  son  propre  mouvement  :  cela  n'empêche  pas  néanmoins 
que  si  l'affaire  tonrne  mal,  la  faute  en  est  toujours  imputée  au  mi- 
tiistre.  Dans  les  cas  urgens  il  se  tient  aussi  des  conseils  extraordinai*- 
j-es,  qu'on  appelle  divans  en  pied,  parce  que  personne  n'y  est  assis. 


des    Ottoman  s.  i a3 

Des  finances. 
Les    finances    de  l'empire    Ottoman    s'alimentent    de    plusieurs     Quel*  s«m 

.  .    .  »  -  1         i        i     •  h'  revenus. 

sortes  de  revenus  provenant  des  impositions  dites  de  ta  toi  ,  parce 
qu'elles  sont  établies  en  vertu  de  la  loi  religieuse.  Les  premiè- 
res de  ces  impositions  sont  celles  que  payent  les  terres  tributai- 
res, c'est-à-dire  celles  qui,  à  l'époque  de  la  conquête,  fuient 
laissées  aux  Chrétiens  qui  en  étaient  les  propriétaires.  L'impôt 
est  fixe  pour  quelques-unes  de  ces  terres,  et  pour  d'autres  il  se 
règle  sur  le  produit  des  fonds  :  dans  ce  dernier  cas  ,  il  ne  peut 
jamais  être  au  dessous  de  la  dixième  partie  ,  ni  au  dessus  de  la 
moitié  de  ce  produit  ,  et  cette  différence  varie  suivant  la  posi- 
tion du  terrein  ,  sa  fertilité,  la  qualité  des  denrées  et  autres  cir- 
constances plus  ou  moins  favorables.  Le  droit  de  propriété  est  res- 
pecté; mais  si  le  propriétaire  laisse  aon  fonds  inculte  pendant  trois 
ans,  ou  s'il  ne  paye  pas  l'impôt,  il  court  risque  d'en  être  dé- 
pouillé. La  liberté  qu'on  a  de  disposer  de  ces  terres  ne  peut  ja- 
mais porter  préjudice  aux  droits  du  trésor  public  :  car  elles  ne 
cessent  point  d'être  sujettes  à  la  même  redevance  ,  lors  même  qu'elles  * 
passent  entre  les  mains  des  Musulmans.  Ceux  de  ces  derniers  qui 
Ciit  eu  des  terres  eu  récompense  à  l'époque  de  la  conquête  en 
payent  la  dixme;  ils  peuvent  les  vendre  à  des  sujets  non  Mahomé- 
tans  ,  et  alors  elles  sont  considérées  comme  les  tributaires;  mais  si 
elles  retournent  à  des  Musulmans,  elles  rentrent  dans  la  classe 
de  celles  sujettes  à  la  dixme.  Le  fisc  tire  encore  une  autre  res- 
source d'une  taxe  qu'il  lève  sur  les  marchandises,  laquelle  est  du 
quart  pour  ceut  pour  les  Musulmans,  du  cinq  pour  les  sujets  tri- 
butaires, et  du  trois  seulemeut  pour  les  Européens  en  vertu  des 
traités  de  la  Porte  avec  leurs  souverains  respectifs.  Uue  autre  bran- 
che considérable  de  reveuu  pour  la  finance  est  la  capitatiou  que 
payent  les  sujets  non  Mahométaus,  lesquels  sont  à  cet  effet  divisés 
en  trois  classes,  pour  la  première  desquelles  cette  taxe  est  d'onze 
piastres,  pour  la  seconde  de  ciuq  et  demi  ,  et  pour  la  troisième  de 
trois  et  trois  quarts.  Le  payement  s'en  fait  au  commencement  de 
l'année,  et  la  quittance  porte  pour  épigraphe  Djiziyé-i-Quebran  , 
tribut  des  infidèles,  avec  oinq  timbres  indiquant  la  classe  du  con- 
tribuable, l'année  de  l'Egire,  le  nom  du  grand  trésorier,  celui  du 
ch'i'  de  la   huitième   banque  de   finance  ,   lequel  est  chargé  de   Pex- 


I24  Gouvernement 

pédition,  ainsi  que  îe  nom  du  receveur  général  de  la  capita- 
tion  :  le  collecteur  a  particulièrement  soin  d'y  imprimer  le  nom 
de  celui  qui  a  payé.  Pour  empêcher  que  ce  tribut  ne  soit  levé 
d'avance  dans  les  provinces  ,  on  fait  quatre-vingt  paquets  des  seize 
cent  mille  billets  qui  sortent  chaque  année  de  cette  banque  : 
ces  paquets  sont  cachetés  et  remis  à  autaut  de  collecteurs ,  qui 
ne  doivent  les  ouvrir,  qu'en  présence  des  magistrats  le  premier 
jour  de  Tannée  Musulmane ,  qui  est  le  premier  du  mois  Mohar- 
rem.  Les  recouyremens  ne  se  font  pas  de  la  manière  la  plus  obli- 
geante :  car  dans  les  premiers  mois,  les  commis  du  collecteur  ar- 
rêtent les  Chrétiens  et  les  Juifs  partout  où  ils  les  trouvent  pour 
leur  demander  s'ils  ont  payé,  et  s'en  faire  présenter  le  reçu:  sou- 
vent même  leur  avidilé  va  jusqu'à  ne  pas  distinguer  ceux  qu'ils 
savent  être  exempts  de  cette  taxe,  tels  que  les  mineurs ,  les  vieillards 
et  les  ministres  du  culte,  Que  la  population  soit  ou  non  diminuée, 
il  faut  que  le  nombre  des  billets  3  qui  est.  invariable  pour  chaque 
district,  soit  payé;  dans  cette  vue  ou  fait  ensorte  ,  cinq  ou  six  se- 
maines avant  le  nouvel  an,  d'empêcher  que  les  habitans  ne  chan- 
gent de  domicile;  et  si,  malgré  cela  il  y  a  encore  quelque  déficit, 
les  plus  riches  contribuables  sout  obligés  d'y  suppléer  de  leur  pro- 
pre bourse,  sauf  leur  recours  envers  leurs  compatriotes.  La  capitale 
seule  absorbe  cent  soixante  mille  de  ces  billets.  Enfin  la  capi-, 
ta t ion(,  avec  un  autre  tribut  que  payent  quelques  troupes  de  Bu*- 
hémiens  ou  Egyptiens  errans  dans  la  Syrie,  dans  la  Mésopotamie  et 
V Asie  mineure,  ne  rapporte  pas  moins  -au  trésor  de  douze  millions 
et  deux  cent  soixaute  mille  piastres. 
A&m  i<>\f$is.  Tous  ces  impôts ,  également  autorisés   par  la  religion,    ne  suf- 

fisant pas  aux  besoins  de  l'état,  il  en  a  été  créé  d'autres  dans  la 
suite  des  tems.  Ou  a  mis  une  taxe  sur  l'entrée  et  la  sortie  de  di-»- 
verses  marchandises  telles  que  la  soie,  la  cochenille,  le  café,  la 
cire,,  le  coton  écru  et  filé,  aiusi  que  sur  le  transport  des  produc- 
tions de  l'empire  d'un  lieu  à  un  autre,  et  il  a  été  dressé  pour  les 
Européens  un  tarif,  qui  ne  leur  est  guère  onéreux,  Les  Français  depuis 
le  traité  de  Belgrade,  les  Russes  et  les  Autrichiens  depuis  [776  en 
sont  même  tout-à-fait  exempts.  On  doit  compter  aussi  au  nombre 
des  impositions  indirectes,  savoir;  celle  qui  est  mise  sur  le  bétail  9 
et  à  laquelle  ne  sont  point  sujets  les  Ouléma ,  les  Janissaires  et 
les  Emirs,  qui  ont  moins  de  cent  cinquante  montons;  celle  dont 
£pt  gréyé  chaque  quartier  dans  les  villes  de  l'empire;  la  cession  faite 


pub 


D  E  8     O  T  T  0  S?  A  N  S.  I  2,S 

par  le  fisc  de  biens  (Tune  valeur  au  dessus  de  dix  mille  piastres, 
provenant  de  sujets  Mahométans  ou  tributaires  morts  sans  héritiers 
légitimes;  les  tributs  de  la  Valachie  ,  de  la  Moldavie,  et  autre- 
fois de  la  république  de  Raguse;  enfin  les  grosses  contributions  de 
l'Egypte,  de  Bagdad,  de  l'île  de  Caudie,  de  la  Bosnie  ,  du  Diar- 
bekir  et  du  district  de  Belgrade. 

Pendant  quelque  tems  les  revenus  publics  furent  administrés 
par  économie,  Pour  empêcher  les  exactions  que  se  permettaient  les  affermés. 
receveurs,  le  gouvernement  crut  plus  avantageux  pour  lui  d'affermer 
ces  revenus;  il  y  gagna  en  effet ,  mais  au  grand  préjudice  du  peuple. 
Et  comment  pouvait-il  en  être  autrement  ?  Les  fermiers  généraux 
étaient  des  grands  de  la  cour ,  des  ministres  d'état,  des  gouverneurs 
de  province,  qui  passaient  ensuite  leurs  traités  à  d'autres ,  et  ceux- 
ci  à  des  troisièmes:  tous  ces  traitans  voulaient  gagner;  et  comme 
celui  qui  avait  l'entreprise  en  dernière  main  se  trouvait  enfin  grevé 
d'une  remise  exorbitante,  il  fallait  bien  qu'il  usât  de  tous  les 
moyens  que  peut  suggérer  la  cupidité  et  qu'il  commît  des  vexa- 
tions pour  se  tirer  d'affaire,  Cet  ordre  de  choses  donna  lieu  à  des 
plaintes  si  vives,  et  les  besoins  de  l'état  devinrent  si  pressans ,  que 
Mustapha  II  sentit  la  nécessité  d'établir  un  autre  mode  de  recouvre- 
ment semblable  à  celui  qui  était  usité  en  Egypte  sous  le  gouverne- 
ment des  Sultans  Mameloucs  :  ce  fut  de  convertir  ces  entreprises  en 
baux  à  vie,  dans  la  persuasion  que  les  fermiers  tindraient  une  conduite 
plus  équitable  envers  les  contribuables.  Le  recouvrement  des  impôts 
ainsi  assuré  ,  on  pensa  à  maintenir  l'exécution  des  contrats  passés  à  vie 
aux  fermiers:  à  l'effet  de  quoi  les  quatre  premiers  dignitaires  de  l'ordre 
des  Ouléma,  savoir;  le  Muftis  les  deux  Caziasker  et  le  chef  des  Emirs 
furent  chargés  de  recevoir  les  réclamations  que  les  fermiers  pour- 
raient adresser  ou  trône  ,  dans  le  cas  où  le  ministère  oserait  atten- 
ter à  leurs  droits.  Il  est  en  outre  convenu,  qu'en  cas  de  mort  d'un 
fermier,  son  fils  sera  préféré  à  tout  autre  pour  la  continuation  du 
bail  passé  à  son  père,  pourvu  qu'il  jouisse  d'une  bonne  réputa- 
tion, et  qu'il  s'oblige  à  payer  la  remise  offerte  par  le  dernier  des 
aspirans. 

Les  enchères   pour  le  recouvrement  des  impositions  ne    se    font    Adjudu 
plus  dans  chaque   province  à  cause  des  abus  cçui  en  résultaient,  mais 
seulement  dans  la  capitale  où  elles  ont   lieu  deux   fois    par    an.   Au 
jour  marqué,  un  officier  du   fisc,  Mhiritellal-Baschi ,  publie  à  haute 
voix  dans   le   palais  des  finances    l'e.<pèce    de  l'entreprise  à  donner, 


à  l'enchère. 


1^6  Gouvernement 

les  conditions  du  bail  et  la  somme  que  payait  le  dernier  fermier  : 
on  enregistre  successivement  les  mises  des  aspirans,  et  l'entreprise 
est  adjugée  à  celui  qui  a  offert  le  plus.  Malgré  toutes  les  précau- 
tions possibles,  le  Defterdar  ,  s'il  veut  s'entendre  avec  le  grand  Vi- 
sir,  n'en  dispose  pas  moins  à  son  gré  de  ces  entreprises,  même 
après  leur  adjudication.  Une  fois  qu'elle  est  arrêtée,  le  ministre 
des  finances  écrit  à  côté  de  la  dernière  mise  carardadé ,  adjugé  i  en- 
suite il  en  donne  avis  au  grand  Visir  qui  eu  fait  rapport  au  Sultan, 
lequel  autorise  par  un  rescrit  l'expédition  des  titres  à  délivrer 
au  nouveau  fermier.  Pour  faciliter  la  vente  de  ces  titres  le  gou- 
vernement les  a  partagés  en  sehhm ,  ou  lots  qui  s'achètent  séparé- 
ment et  sont  90us  la  régie  d'un  seul  administrateur  :  les  acheteurs 
de  ces  lots  peuvent  ensuite  les  céder  à  d'autres,  et  ceux  qui  les 
ont,  se  prévalent  ordinairement  de  cette  faculté  lorsqu'ils  sont  âgés, 
pour  transmettre  leurs  droits  à  leurs  enfans,  à  leurs  proches  ou  à 
leurs  amis  moyennant  une  remise  du  dix  pour  cent.  Les  femmes,  à 
l'exception  des  Sultanes  et  autres  dames  qui  ont  assez  de  fortune 
pour  assurer  en  cas  d'événement  les  droits  du  fisc,  ne  sont  point 
admises  à  faire  de  ces  acquisitions.  Telles  sont  les  branches  de  re- 
venu fixe  qu'a  la  Porte  Ottomane. 
Revenus  Les  revenus  incertains  ou  éventuels  se   réduisent,  au  dix   pour 

cent,  qui  se  paye  comme  nous  venons  de  le  dire,  pour  la  cession 
des  lots;  à  la  remise  que  doit  faire  celui  qui  prend  de  ces  fermes 
à  vie,  et  à  la  somme  de  vingt-deux  miîle  et  cinq  cent  piastres, 
que  les  Pachas  à  trois  queues  doivent  débourser  lors  de  leur  no- 
mination. Ces  revenus  s'accroissent  eu  outre  des  avantages  particu- 
liers que  le  Souverain  retire  de  la  rnoonaie  ,  et  qu'il  cède  souvent  au 
trésor  public,  du  produit  des  confiscations,  et  des  amendes  aux- 
quelles étaient  condannes  les  criminels  d'état  pour  la  commutation 
de  la  peine  de  mort. 
Oit  se  frappe  Chez  les  Mahométans  le    droit    de    battre    monnaie    a  toujours 

été  annexé  à  la  puissance  royale:  en  i3ià8  Orcan  fils  et  successeur 
du  fondateur  de  la  dynastie  Ottomane  en  fit  frapper  en  or  et  en 
argent.  Avant  cette  époque  les  monnaies  qui  avaieut  cours  parmi 
eux  étaient  marquées  au  coiu  des  Sultans  Seldjouck  ou  des  Khans 
Mogols  ;  mais  dans  la  suite  elles  porJèreut  le  monogramme  du  Prince 
m  un  verset  de  l' Àlcoran ,  et  après  la  conquête  de  Constantinople  , 
Mahomet  II  y  joignit  les  titres  fastueux  de  Sultan  des  deux  terres, 
et  de  Khaoan  des  deux  mers ,    c'est    à    dire   de  la   Rotnélie    et  de 


éventuels. 


la  monnaie. 


DES     O  T  T  Û  $4  N  S.  t&f 

TAnatolie  ,  de  la  mer  Blanche  et  de  la  mer  Noire  :  titres  qu'il 
prend  encore  aujourd'hui.  Anciennement  on  battait  monnaie  à  An- 
drinople,  au  Caire,  à  Smyrne  ,  à  Arzroum  et  dans  plusieurs  autres 
villes:  on  en  fabriqua  même  durant  la  guerre  avec  la  Perse  ,  dans  les 
villes  où  les  généraux  avaient  leur  quartier  général  ,  pour  plus  de 
célérité  dans  le  payement  de  la  solde  des  troupes  et  antres  dépen- 
ses ;  mais  les  altérations  ,  les  contrcfactions  et  les  abus  de  tous  genres 
auxquels  donnaient  lieu  toutes  ces  fabrications ,  firent  bientôt  sentir 
la  nécessité  de  les  restreindre  à  une  seule,  qui  est  concentrée  dans 
la  monnaie  du  sérail.  Les  entrepreneurs  des  mines,  par  qui  cette 
fabrication  est  alimentée,  sont  obligés  de  remettre  au  fisc,  moyen- 
nant le  trente  et  plus  pour  cent  de  rabais,  toutes  les  matières  d'or 
et  d'argent  qu'ils  retirent  de  ces  mines;  mais  il  s'en  faut  bien  que 
tout  le  produit  en  soit  versé  dans  le  trésor  public  ,  vu  la  facilité 
de  la  fraude  en  y  intéressant  le  directeur  préposé  à  l'exploitation 
de  chacune  d'elles.  Il  y  eu  a  de  riches  dans  le  gouvernement  de 
Diarbekir  et  près  de  Trébisonde  ,  ville  qui  est  maintenant  sous  la 
juridiction  du  Pacha  de  Sivas  ;  et  celles  d'argent  et  de  cuivre  à 
Kuré  dans  le  gouvernement  dont  Trébisonde  est  le  chef-lieu  ont  un 
directeur  particulier.  Il  est  à  remarquer  que  les  mines  de  cuivre 
gont  les  plus  enviées  ,  à  cause  de  la  faculté  qu'ont  leurs  entrepreneurs 
de  vendre  comme  ils  le  veulent  ce  qui  leur  reste  de  matière,  après 
en  avoir  fourni  la  quantité  convenue  toujours  à  un  prix  au  dessous 
de  sa  valeur,  et  voilà  pourquoi  ces  mines  rendent  plus  que  celles 
des  métaux  précieux.  La  fabrication  de  la  monnaie  est  sous  la  direc- 
tion du  Zareb-Khané-Emini  ou  intendant ,  qui  a  sous  ses  ordres  douze 
maîtres  et  peut-être  cinq  cents  ouvriers:  cet  intendant  a  le  dixième 
dans  les  bénéfices,  qui  monteront  à  environ  un  million:  le  reste 
est  pour  le  Souverain.  On  ne  sera  pas  étonné  du  peu  de  numéraire 
qu'il  y  a  en  circulation  dans  l'empire  Ottoman,  si  l'on  fait  atten- 
tio.i  que  les  pèlerinages  qui  se  font  tous  les  au  s  à  la  Mecque,  et  le 
commerce  de  l'Inde  d'où  l'on  tire  beaucoup  de  marchandises,  ainsi 
que  celui  de  la  Russie  qui  fournit  les  pelisses }  en  absorbent  uua- 
partie  considérable:  on  fait  même  monter  à  cent  millions  de  pias- 
tres, la  plus  grande  partie  en  or,  le  numéraire  qui  s'exporte  chaque 
année  de  cet  empire.  La  monnaie  d'or  la  plus  recherchée  est  le 
2>er  Makboub  ou  le  favori ,  qui  est  un  sequin  de  la  valeur  de  deux 
piastres  et  trois  quarts  et  maintenant  de  cinq  ,  quoique  poarta&t-. 
depuis  Mustapha   III  il  contienne  moins  d'alliage. 


A  combien 
se  montent 

en  roui 

/es  revenus 

de  l'empire 

Ottoman. 


L'étal 
n'a  que 
de  faibles 
ressources 
à  df/èrer 
des  sujets 
en  le  m  s 
de  guerre. 


128  G  OU  VERSEMENT 

Toutes  ces  branches  de  revenu  forment  ensemble  une  somme 
de  treute-cinq  millions  de  piastres,  dont  une  moitié  est  versée  dans 
le  trésor,  et  l'autre  sert  à  subvenir  aux  besoins  journaliers  et  à 
ceux  de  la  famille  impériale,  du  vieux  sérail  et  du  harem,  ainsi 
qu'au  payement  des  pensions  assignées  aux  gens  composant  le  per- 
sonnel de  ces  maisons,  aux  anciens  officiers,  aux  veuves,  aux  or- 
phelins et  autres.  Le  trésor  a  encore  à  sa  charge  diverses  rétri- 
butions annuelles  qui  se  payent  dans  les  proportions  suivantes,  sa- 
voir; de  cinq  à  six  raille  piastres  à  un  Visir  déposé,  de  trois  mille 
et  quarante-deux  à  un  ex  Mufti,  de  cinq  cent  à  un  Caziasker 
qui  a  perdu  sou  emploi,  outre  quelques  indemnités  accordées  de 
même  à  un  petit  nombre  de  personnes,  qui  occupaient  des  emplois  émi- 
neùs.  Le  traitement  de  la  Sultane  Validé  ,  des  princes  et  des  prin- 
cesses du  sang  se  paye  avec  les  revenus  de  biens  de  propriété  royale: 
les  places  de  grand  Visir,  de  grand  amiral  et  de  gouverneur  de 
province  ont  aussi  des  fonds  qui  leur  sont  affectés  pour  le  même  ob- 
jet ,  et  la  cavalerie  tire  sa  solde  de  fiefs  militaires.  L'état  ne  paye 
point  les  ministres  de  la  religion,  ni  les  frais  du  culte  ,  ni  les  ma- 
gistrats civils:  ces  derniers  en  particulier  n'ont  d'antres  émolumens  que 
les  avantages  qu'ils  se  procurent  dans  l'exercice  de  leurs  fonctions. 
Il  n'y  a  guères  que  les  trois  membres  du  divan,  tels  que  le  Nis- 
chandji  et  le  second  Defterdar ,  dont  les  emplois  sont  d'un  modi- 
que revenu,  auxquels   l'état    pa-se  quelque  traitement. 

La  balance  de  recette  et  de  la  dépense  se  lésait  autrefois  sur 
l'année  lunaire;  mais  depuis  1747  on  a  pris  le  parti  de  la  faire  sur 
l'année  solaire,  le  gouvernement  ayant  reconnu  qu'il  venait  à  épar- 
gner onze  jours  de  solde  sur  les  troupes  de  la  marine  et  sur  les 
garnisons  hors  de  la  capitale.  L'Etat  ne  peut  attendre  que  de  faibles 
secours  pour  les  dépeuses  extraordinaires  eu  terns  de  guerre:  car 
il  n'a  pour  en  assurer  le  remboursement  que  des  ressources  bien 
peu  considérables,  qui  sont;  les  amendes  pécuniaires  auxquelles 
sont  sujets  les  possesseurs  de  fiefs  militaires  qui  veulent  se  dispen- 
ser d'aller  à  la  guerre;  la  dixième  partie  des  sommes  qu'il  re- 
tire des  fermiers  publics  ;  les  subventions  en  nature  que  font  les 
provinces,  et  la  faculté  qu'a  le  gouvernement  de  prendre  à  bas 
prix  tout  ce  qui  est  nécessaire  à  l'entretien  de  la  milice.  Si  pourtant , 
malgré  l'usage  de  ces  ressources,  l'état  se  trouve  encore  dans  un  be- 
soin pressant,  comme  il  ne  jouit  pas  d'assez  de  crédit  pour  recourir 
aux  emprunts,  ou  pour  mettre  en  circulation  un  papier  monnaie,  et  d'un 


des    Ottomans.  12,9 

autre  côté,  la  religion  ne  permettant  pas  d'accroître  les  impôts  éta- 
blie par  elle  ,  le  gouvernement  impose  à  litre  de  subside  de  guerre 
une  contribution  ,  dont  la  levée  se  fait  à  main  armée  dans  les  villes  , 
dans  les  campagnes ,  chez  les  banquiers,  chez  les  propriétaires  et  les 
principaux  dignitaires ,  en  proportion  des  facultés  de  chacun  d'eux 
ou  plutôt  au  gré  des  préposés  à  l'exécution  de  cette  mesure ,  et; 
malheur  à  celui  qui  tenterait  de  s'y  opposer.  Des  escomptes  consi- 
dérables sont  en  outre  offerts  aux  fermiers  généraux  pour  en  avoir 
des  anticipations.  Mnslapha  III,  dans  la  guerre  ruineuse  qu'il  eut 
aven  la  Russie,  n'eut  pas  de  scrupule  en  1777  d'altérer  la  monnaie 
au  point  de  lui  faire  perdre  environ  le  vingt-deux  pour  cent  de  sa  va- 
leur: exemple  funeste  que  ses  successeurs  ont  depuis  renouvelle  deux  ou 
trois  fois,  et  avec  un  tel  excès  que  la  monnaie  est  aujourd'hui  du 
double  de  sa  Valeur  intrinsèque  dans  l'empire  Oltoman.  Si,  après 
les  dépenses  payées ,  il  reste  encore  des  fonds  dans  le  trésor  à  la  fia 
de  l'année  ,  on  les  verse  dans  celui  du  Sultan  :  Mahmud  laissa  en 
mourant  quinze  millions  qu'il  avait  ainsi  amassés  en  tems  de  paix 
et  Mustapha  III  était  parvenu  à  doubler  cette  somme.  Ces  fonds  ne 
restent  cependant  pas  ensevelis  dans  les  caisses  du  Monarque,  car  eu 
cas  d'urgence  il  fait  à  l'état  des  subventions  dont  il  retire  un  reçu 
qui  est  revu  par  les  deux  Caziasker  ,  et  signé  par  le  grand  Visir  et 
le  premier  Defterdar.  On  croit  que  le  Sultan  a  en  ce  moment  pour 
plus  de  quarante-deux  millions  de  crédit  à  ce  titre  ,  qu'il  peut  se 
faire  rembourser  quand   il   lui  plaira. 

Ministère  des  finances. 

Cette  partie  de  l'administration  publique  emploie  aussi  un  Comment 
certain  nombre  de  personnes.  Sous  les  premiers  Souverains,  elle  u \Jnhi t,-c 
n'avait  qu'un  seul  chef,  qui  était  le  Defterdar.  Bayezid  ou  Baja- 
zet  II  en  créa  un  autre,  et  on  les  appelait  ,  l'un  Defterdar  de 
Romélie  ou  des  provinces  Européennes  >  et  l'autre  Defterdar  d'Aua- 
tolie  ou  de  l'Asie  mineure.  Sélim  I.er  en  nomma  un  troisième  pour 
les  finances  de  la  Syrie,  de  l'Egypte  et  du  Diarbekir  :  Soliman. 
l.er  en  élut  un  quatrième  pour  la  Hongrie  et  les  provinces  arrosées 
par  le  Danube:  enfin  chaque  gouvernement  eut  son  Defterdar.  Mais 
les  prévarications  de  plusieurs  de  ces  magistrats  provoquèrent  leur 
suppression,  et  il  n'en  resta  que  trois,  dont  deux,  depuis  Sélim 
II,  n'ont  conservé  que  le  titre,  et  le  troisième,  qui  est  d'un  grade 

Europe,   P-oI    T.   P.    111  1; 


1 30  GOUTERSEMENT 

supérieur  et  membre  du  divan  comme  nous  l'avons  vu,  a  l'adminis- 
tration de  toutes  les  finances.  Ce  ministre  reçoit  tous  les  soirs  les 
comptes  de  recette  et  de  dépense  du  trésor  public  ,  et  deux  ou  trois 
fois  la  semaine  il  en  présente  l'état  au  grand  Visir.  Aucun  payemeut 
ne  peut  se  faire  sans  son  ordre;  il  signe  de  même  avec  le  grand 
Visir  celui  de  tous  les  payemens  qui  se  font  sur  les  caisses  publi- 
ques, et  il  peut  encore  suspendre  eu  tout  ou  en  partie  les  paye- 
mens pour  qui  cette  formalité  a  été  remplie.  Un  des  soins  les  plus 
graves  de  ce  Defterdar  ,  c'est  de  veiller  à  ce  qu'aux  trois  épo- 
ques fixées  dans  l'année,  le  payement  de  la  solde  soit  fait  aux 
troupes  de  garnison  dans  la  capitale.  Le  moindre  retard,  ou  le  man- 
que d'une  partie  seulement  de  cette  solde,  suffirait  pour  occasionner 
une  émeute  funeste,  dont  il  serait  lui-même  la  première  victime:  aussi 
ne  néglige-t-il  rien  pour  avoir  en  caisse  à  ces  époques  les  sommes  doat 
sont  débiteurs  les  principaux  personnages.  Il  a  aussi  l'administration 
des  revenus  particuliers  du  prince,  et  entr'autres  de  ceux  prove- 
nant des  confiscations,  Aucun  traitement  fixe  ne  lui  est  assigné  pour 
ces  diverses  attributions,  et  elles  ne  lui  valent  d'autres  avantages 
que  ceux  qu'ils  retire  des  actes,  qui  s'expédient  dans  son  ministère. 
11  a  sous  lui  cinq  grands  officiers ,  qui  sont;  le  Basch-Baki-Couli ,  le- 
quel est  chargé  du  recouvrement  des  crédits  publics,  à  Peffet  de 
quoi  il  a  soixante  huissiers  à  sa  disposition  pour  citer  ou  incarcérer 
les  débiteurs  de  l'état;  le  Djizye-Basch-Baki-Couli  ou  préposé  au 
remboursement  de  dettes  contractées  par  les  fermiers  de  la  capita- 
jtion  ;  le  Veznedar?Bcischi  ,  qui  tient  note  de  tout  l'argent  qui  en- 
tre au  trésor  et  qui  en  sort  ,  et  à  la  disposition  duquel  sont  quarante 
peseurs  pour  examiner  les  monnaies,  et  peser  l'or;  et  les  deux  au- 
tres, qui  sont  le  Sergui-Naziri  et  Sergui-Calfassi  tiennent  les  livres 
»ù  sont  enregistrées  toutes  les  opérations  du  trésor.  Le  ministère 
des  finances  est  divisé  en  vingt-cinq  sections  3  qui  sont  toutes  réunies 
dans  le  palais  même  du  ministère.  V'oy.  la  planche  ij.  Le  détail 
des  attributions  de  chacune  de  ces  sections  étant  étranger  à  notre 
objet,  nous  passerons  à  celles  des  Pachas,  dont  nous  croyons  plus 
à  propos  de  donner  ici  quelques  notions  qu'à  l'article  de  la  milice 9 
attendu  que  ces  fiants  dignitaires  font  aussi  partie  du  gouvernement, 


des    Ottoman  s* 


i3i 


Pachas. 


A  mesure  que  les  Sultans  Ottomans  étendaient  leurs  conquêtes, 
ils  assujétissaient  an  tribut  les  terres  qu'ils  trouvaient  possédées  par 
les  Chrétiens  et  les  Juifs,  et  levaient  la  dixme  sur  celles  des  Mu- 
sulmans conformément  à  la  loi  de  Mahomet.  Les  Sultans  étant  deve- 
nus eux-mêmes  dans  la  suite  propriétaires,  leur  territoire  s'est  trouvé 
comprendre  trois  sortes  de  biens  fonds,  qui  sont;  tes  tributaires, 
ceux  sujets  à  la  dixme  9  et  ceux  du  domaine.  Ces  derniers  furent  don- 
nés aux  militaires  et  aux  employés  civils  ,  avec  la  faculté  de  re- 
couvrer les  impositions  des  fermiers  ou  redevanciers,  et  d'exercer  sili- 
ces mêmes  fonds  uo  droit  réel  de  seigneurie  sous  l'obligation  expresse 
de  faire  le  service  à  cheval  ,  et  d'entretenir  un  nombre  déterminé 
de  cavaliers  cuirassés.  Ces  espèces  de  fiefs,  lorsqu'ils  donnaient  plus 
de  vingt  mille  aspres  de  revenu,  s'appelaient  Ziamet ,  et  ceux  d'un 
revenu  inférieur,  Timar.  Les  propriétaires,  comme  fesant  partie 
des  Sipahs ,  ou  de  la  cavalerie,  étaient  sous  les  ordres  des  chefs  de 
district  ou  Sou-Baschi ,  qui  avaient  pour  supérieurs  d'autres  officiers 
appelés  Alai-Bey ,  et  subordonnés  eux-mêmes  au  Sandjac-Bey  ou 
Mir-Liva  commandant  de  la  province:  ces  officiers  allaient  tous 
ensemble  à  la  guerre  avec  leurs  cavaliers  armés,  et  en  tems  de 
paix  ils  étaient  chargés  du  maintien  de  l'ordre  dans  la  province, 
toujours  sous  la  direction  de  l'officier  qui  en  avait  le  commande- 
ment. Dans  les  eomraeuoemens ,  le  territoire  Ottoman  était  divisé 
en  petits  gouvernemens  nommés  Liva  ou  Sandjac ,  qui  signifie  éten- 
dard: les  chefs  de  ces  gouvernemens  s'appelaient  Mir-Liva  ou  San- 
djac-Bey  3  et  avaient  pour  enseigne  une  queue  de  cheval,  ils  étaient 
subordonnés  à  deux  généraux  qualifiés  de  gouverneurs  ,  l'un  pour 
la  Homélie  en  Europe,  et  l'autre  pour  la  Natolie  en  Asie,  les- 
quels étaient  décorés  du  titre  de  Beylerbey  ou  de  Mir-Miran  ,  ou 
commandant  des  coramaudans,  et  avaient  pour  marque  distinctive 
deux  ou  trois    Tough    (i),    Le    nombre    de   ces    commandans  s'ac- 

(i)  Quelques-uns  de  nos  lecteurs  seront  peut  être  curieux  de  savoir 
pourquoi  ces  queues  de  cheval  sont  en  si  grand  honneur  chez  les  Turcs. 
C'est  ,  dit  un  écrivain  qui  connaît  parfaitement  lours  usages  ,  qu'un  de 
leurs  généraux  ne  sachant  comment  rallier  ses  troupes  qui  avaient  perdu 
leurs  étendards  ,  il  imagina  de  couper  la  queue  de  son  cheval  et  de  l'at- 
tacher au  haut  d'une  lance  ;  et  s'étant  en  effet  ralliées  à  ce  signal ,  elles 
remportèrent  la  victoire. 


Terres 

ctmqu'ies  ? 

comment 
distribuées» 


i3a  Gouvernement 

crut  ensuite  en  proportion  de  I'agrandis3emet  du  territoire;  et  des 
raisons  politiques  ayant  fait  diviser  l'empire  sous  Arnurat  III  en 
grands  gouvernemeus  ou  Eyalet ,  dans  chacun  desquels  furent  com- 
pris plusieurs  Liva ,  les  Généraux  gouverneurs  prirent  le  titre 
de  Visir  ou  de  Pacha  à  trois  queues,  et  les  commandans  d'un 
Liva  eurent  celui  de  Mirmiran  ou  Pacha  à  deux  queues.  La  du- 
rée de  ces  eomraandemens  ,  qui  était  indéterminée,  fut  réduite 
d'abord  à  trois  ans,  puis  à  deux,  enfin  à  un  seul  et  quelquefois 
moins  encore:  réduction  qui  fut  conseillée  par  la  crainte  qu'a  le 
gouvernement,  que  les  Pachas  ne  deviennent  trop  puissans  dans  lenrs 
gouvernemeus  en  y  restant  trop  long-tems ,  et  par  l'intérêt  qu'ont 
les  ministres  à  leur  fréquente  translocation,  d'où  dépend  pour  eux 
la  quotité  de  leur  traitement. 
En  romifen  A   présent,  l'empire  Ottoman  est  divisé  en  vingt-six   gouverne  - 

gouvernement    mens  généraux  ,  composés  de    cent    soixante-^trois    Liva    ou     provins 

eH   dwUf  K  .  ,  ,     .  \  r 

l'empire.  ces.  Le  Liva  ou  réside  le  gouverneur  est  sous  son  autorité  immé- 
diate :  les  autres  sont  administrés  en  son  nom  par  des  commandant, 
■qui  ont  le  titre  de  Visirs  ou  Pachas  à  trois  queues  ,  ou  de  Pachas 
à  deux  queues ,  nommés  simplement  aussi  Mutesellim  ,  Voyvod ,  Mous- 
fiassil  etc.  II  y  a  soixanie-douze  Liva  qu'on  appelle  Paschclik  ,  c'est 
à  dire  baillages  ou  jurisdictions  ,  du  mot  Pacha  qui  est  le  nom  de 
leurs  gouverneurs:  ces  gouverneurs  sont  subordonnés  aux  deux  Dey- 
lerbey  de  Bomélie  et  d'Anatolie ,  et  ils  ont  de  droit  le  commaule- 
meut  des  troupes  de  leur  province  en  tems  de  guerre.  Un  Pacha  re^ 
.tire  de  chaque  LU  a  de  mille  à  douze  cents  piastres  par  au  en  tems 
de  paix,  et  le  double  en  tems  de  guerre;  mais  s'il  veut  s'exempter 
de  marcher  à  la  tête  de  ses  troupes,  il  doit  en  verser  la  moitié  au 
fisc.  L'exercice  du  pouvoir  est  réglé  sur  le  même  pied  dans  toutes 
les  provinces,  excepté  l'Egypte,  Outre  le  gouverneur,  qui  réunit 
en  lui  l'autorité  civile  et  militaire ,  il  y  a  un  magistrat  pour  l'ad- 
ministration de  la  justice.  Dans  les  grandes  villes,  les  Janissaires  de 
tout  le  district  obéissent  à  des  officiers  appelés  Serdar ,  les  Sipahs 
et  les  Silihdar ,  soldats  de  cavalerie,  à  des  chefs  nommés  Kehaya- 
Yeris ,  et  les  Emirs  à  des  Nakib ,  qui  sont  d'autres  supérieurs.  Les 
soldats  tributaires  sont  sous  la  juridiction  des  officiers  de  police  ,  et 
subordonués  aux  chefs  de  leur  nation  appelés  Kodia-Baschi ,  le^ 
q.uels  sont  chargés  de  faire  la  répartition  du  tribut  imposé  à  leurs 
^anlpns  respectifs. 


du 

romman  lernent 
pour  un  l'uehw 


des    Ottoman?.  i 33 

Le  Pacha  à  trois  Tough  reçoit  à  son  installation    une    pelisse      Snset&m 
de  zibeline,  et  il  avait  autrefois  pour  enseigne  du  commandement  un 
tambour  et  un  étendard  ;  mais  à   présent  ou  a  substitué  au  tambour 
les  queues  de  cheval  attachées  au  bout  d'une  pique  surmontée  d'une 
pomme  dorée.  Un  des  premiers  officiers  du  palais    ou   Mir-Alem  lui 
présente  trois  Toug  et  un  étendard  ,  le  Reh-Efendi  son  diplôme  de 
nomination  ,  et  le  Nischandji  un   modèle    du  chiffre   impérial    avec 
une  écritoice    d'argent    et    une    espèce    de    tablier  de    soie    magni- 
fiquement brodé  (i):   le  Pacha  à  son  tour  leur  fait    présent  à  cha- 
cun d'une  pelisse  de  zibeline  ,    d'un    cheval    harnaché  et  d'un  rou- 
leau de  cinq  cent  ou  mille  ducats.  S'il  se  trouvait  absent,  il  se  fait 
représenter  par  quelqu'un   de  confiance.  Maintenant    il    n'y   a   plus 
que  les  généraux  commandaus  en  chef  les  armées ,  qui  fassent  usage 
du  chiffre  impérial.  Les  Pachas  jouissent  de  distinctions  plus  ou  moins 
honorifiques  selon   leur  grade:   ils   peuvent  se  faire  précéder ,  savoir; 
le  Pacha  à  trois  queues  de  neuf  chevaux  de  main  (%)  ,  celui  à  deux, 
de  six,  et  eelui  à  une  queue  seule  de    trois  seulement,    il  leur  est 
également    permis   d'avoir    une    musique  militaire  composée  selon    ie 
nombre  de  chevaux  ,  de  neuf,  de  six  et  de  trois  musiciens  de  chaque 
instrument.,  comme  nous  avons  vu  que  l'avait  le  Visir,  et  cette  mu- 
sique doit  jouer  devant  leur   palais  deux  fois  par  jour,  qui  sont  après 
la  troisième  et  après  la  cinquième   prière.  Losqu'ils  paraissent  en  pu- 
blic j  ils  sont  précédés  d'un  officier  ou  Sillhdar  ,  qui    porte  une  épée 
dans   le  fourreau  comme  l'enseigne  de   leur  autorité,  et  sont  escortés, 
suivant  leur  rang,  d'un  3  de  quatre  ou  six  Schatir  ou  gardes  d'hon- 
neur qui  ont  un  habillement   particulier;    ils  out    en    outre  à   leur 
service  des  officiers :_,  qui   invoquent  sur  eux  la    bénédiction    céleste» 

Le  Pacha  se  fait  assister  dans   les  affaires    de    son    administra-        Par  iui 

le  Pacha 

tion   par  deux  ou  trois   personnages  des   plus  recommaudabies    de    !a  •?./»»<««*<«' 
province  appelés  Ayan ,    ou    Isch-Erleris ,    qui    sont     approuvés    du    ses  Jbwiioar, 
gouvernement,  et  ont  une  sorte  de  rapport  avec  nos  officiers  muni- 
cipaux. Si  ces  fonctionnaires    jouissent    de    quelque  crédit  ,    et   s'ils 
ont  des  protections  dans  la  capitale,  leurs  compatriotes  peuvent  avoir 
.quelqu'espoir  de  ne   pas  être  opprimés  par  le  Gouverneur  ;  mais  s'ils 

(i)  Les  Grands,  lorsqu'elles  veulent  écrire,  étendent  ce  tablier 
sur  les  genoux,  et  écrivent  ainsi,  ou  en  tenant  le  papier  de  la  main  gau- 
che, sans  se  déranger  de  dessus  le  sopha  où  ils  sont  assis. 

O)  Le  nombre  neuf  a  toujours  été  pour  les  Turcs  d'heureux  augure. 


1 34  Gouvernement 

manquent  de  probité  ,  les  babitaus  peuvent  s'attendre  à  les  voir  se 
liguer  avec  le  gouverneur  pour  mette  le  comble  à  leurs  calami- 
tés. Et  comment  pourrait-il  en  être  autrement  ?  Le  Pacha  qui  a 
acheté  au  poids  de  l'or  le  gouvernement  de  sa  province,  et  qui 
est  aussi  sûr  de  l'impunité  qu'incertain  de  conserver  long-tems  son 
emploi  ,  pressure  tant  qu'il  peut  les  habitans  pour  s'indemniser  des 
dépenses  qu'il  a  faites.  Non  content  de  cela,  s'il  est  dominé  par 
l'avarice,  il  a  encore  recours  à  d'autres  moyens  pour  la  satisfaire,, 
comme  par  exemple,  de  s'informer  s'il  y  a  quelqu'un  de  riche  dan& 
son  gouvernement,  et  de  le  faire  accuser  d'un  délit  par  des  té- 
moins qu'il  a  subornés,  pour  l'obliger  à  se  racheter  de  la  peine 
par  quelque  somme  considérable.  Sou  but,  dans  toutes  ces  vexa- 
tions, est  de  se  mettre  en  état  d'étaler  un  faste  convenable  à  sou 
rang.  Un  Pacha  à  trois  queues  n'a  pas  moins  de  cinq  cents  per- 
sonnes à  son  service,  et  ce  nombre  monte  même  quelquefois  jus- 
qu'à deux  mille,  non  compris  ses  gardes:  il  y  a  dans  son  harem 
un  bon  nombre  de  femmes  et  deux  ou  trois  cents  chevaux  dans 
ses  écuries.  Or ,  en  réfléchissant  aux  dépenses  énormes  que  doit  coû- 
ter un  pareil  train  ,  aux  sommes  considérables  qu'il  faut  débourser 
pour  obtenir  ces  places  éminentes ,  et  aux  présens  qu'il  est  indispen- 
sable d'envoyer  aux  Démosthènes  de  Constantinople ,  pour  les  faire 
taire  sur  les  réclamations  que  les  opprimés  pourraient  adresser  au 
tribunal  suprême,  on  sera  convaincu  que  ces  vexations  sont  en  grande 
partie  commandées  par  le  besoin.  Voyez  à  la  planche  18  n.°  i  un 
Pacha  en  tems  de  paix  ,  n.°  3  le  même  en  habit  de  guerre  avec 
les  trois  queues,    n.°  3    une    homme    de    sa    garde    ou    Schatir 3    et 

n.°  4  un  de  8es   Pages- 
Difficulté  Du  reste,   pour  peu  qu'un  Pacha  sache  se  conduire,  il  est  diffi- 

de  dévoiler  les        , ,         «        ,  ,        .  .  ,  •  , 

prévarications  cile  de  dévoiler  ses  prévarications:  car  avec  une  simple  apparence 
dun  ac  a.  jjg  re j  jgion  ^  ef  avec  un  empressement  simulé  dans  l'exercice  de  ses  de- 
voirs et  surtout  des  pratiques  extérieures  du  culte,  il  se  fait  passer 
pour  un  homme  vertueux,  pour  un  bon  Musulman,  pour  un  homme 
pieux  et  juste  ,  et  par  conséquent  digne  de  l'estime  et  de  la  vénéra- 
tion publique;  et  s'il  joint  à  cela  un  âge  avancé  avec  une  barbe 
grise  ,  il  est  regardé  comme  ayant  atteint  le  plus  haut  degré  de 
la  vertu  et  de  la  perfection.  Un  Pacha  de  quarante  à  cinquante 
ans,  encore  qu'il  possédât  toute  la  science  d'Aristote  et  de  Platon, 
serait  considéré  comme  un  enfant  sans  expérience,  et  dont  on  ne 
doit  faire  aucun  cas.  D'un  autre    côté,  il  est  assez  inutile  pour  les 


se  révoltent, 


des    Ottomans.  i35 

habifans  des  provinces  d'adresser  des  plaintes  au  Souverain  ,  car 
quelque  grand  que  puisse  être  le  produit  de  la  confiscation  des 
biens  d'un  Pacha  pour  fait  de  concussion,  il  ne  leur  en  revient  ja- 
mais rien  ,  et  leur  sort  n'en  est  nullement  amélioré,  attendu  que  celui 
qui  est  envoyé  pour  remédier  à  leurs  maux  marche  ordinairement 
sur  les  traces  de  son  prédécesseur,  et  ne  fait  par  conséquent  qu'ac- 
croître leur  misère:  aussi  trouvent-ils  plus  à  propos  de  s'en  tenir 
à  leur   premier  mal. 

Les  Pachas  qui  savent  faire  usage  du    pouvoir  dont  ils  sont  re-       liaison* 
vêtus,  sur  le  moindre  soupçon  qu  ils  ont  d  avoir  encouru  la  disgrâce      iPS  pacha 
du  Sultan,  arboreut  aussitôt  l'étendard  de  la  révolte,  non    pour   se 
soustraire  à  sa  domination,  mais  pour  gagner    du  tems,   jusqu'à    ce 
que  l'orage  qui  les  menace  soit  appaisé.  Ils  se  déterminent  d'autant 
plus  aisément  à  ce   parti,  qu'il  savent  bien  que  la  Porte  n'a    pres- 
que jamais  recours  à  la  force    pour  les    soumettre.  Quels    sont    donc 
les  moyens  qu'elle  emploie  lorsqu'elle  veut  punir  un  Pacha  rebelle, 
ou  coupable  de  quelque  grand  crime  ?  La  dessimulation.  Elle  feint       Conduite 
d'être  satisfaite  de  sa  conduite;  elle  le  comble  même  de   promesses,  quand eiie veut 
d'égards,  de  faveurs,  de  témoignages  de    confiance    et  d'honneurs,     u/ Pacha. 
tout  eu  épiant  l'occasion  de  pouvoir  s'en  débarrasser;  et  lorsquelle  est 
assurée  qu'il  repose  dans  la  plus  grande  sécurité,    elle    expédie   un 
officier ,  qui  est  ordinairement  un  Capoudji-Baschi ,  lequel  feint  d'avoir 
une  toute  autre  commission  que  celle  de  mettre  à    mort  le  Pacha  , 
pour  laquelle  il  est  expressément  envoyé.  Cet  officier  a  besoin  lui- 
même  d'user  de  la  ruse  la  plus  rafinée  pour  empêcher    que    l'objet 
de  sa  mission  ne  transpire,  et  que  sa  victime  ne  vienne    à  en    con- 
cevoir quelque  soupçon,  car  il  serait  aussitôt  massacré.  C'est  pourquoi 
avant  d'en  venir  au  fait,  il  se  passe  quelquefois  des  mois  3  pendant 
lesquels  il  cherche  à  suborner  les  commandans  des  troupes  ,  en   lé- 
moignant  au  malheureux  Pacha  la  plus  grande  indifférence ,  ou  même 
îa  plus  sincère  cordialité. 

Nous  croyons  à  propos.,  pour  plusieurs  raisons,  de  rapporter  ici  Ruses  pour  y 
un  fait  arrivé  sous  Mahomet  IV,  d'après  lequel  on  jugera  de  quel  pa'"emr' 
artifice  est  capable  un  Capouji-Baschi  en  semblable  cas.  Ismail-Pacha, 
Beylerbey  et  gouverneur  à  Azaroum  ,  avait  été  frappé  d'un  arrêt  de 
mort.  Le  Capoudji-Baschl  chargé  de  le  mettre  à  exécution  feignit  à 
son  arrivée  dans  cette  ville  d'être  gravement  malade  ,  et  fit  prier 
le  gouverneur  de  lui  envoyer  son  médecin  ,  en  prenant  en  même  tems 
îa   précaution  de  se  faire  bander  étroitement   les    bras,,   pour  empê- 


1 36  Gouvernement 

cher  la  circulation  du  sang.  Le  médecin  étant  venu  ,  il  trouve  au 
malade  supposé  un  pouls  très-faible  ,  et  le  croyant  aux  extrémités  ï\ 
en  fait  rapport  au  Pacha.  Celui-ci  reçoit  en  même  teras  un  message 
par  lequel  il  est  invité  à  se  transporter  aussitôt  chez  le  malade,  pour 
y  recevoir  des  ordres  de  la  plus  haute  importance  qu'il  est  chargé  de 
lui  communiquer  avant  de  mourir.  Il  y  va  accompagné  de  quatre  de 
«es  domestiques:  à  peine  avait-il  commencé  à  parler,  que  les  gens 
du  Capoud ji-Baschi  entrent  à  l'improviste  et  l'étendent  mort  à  terre. 
Le  Capoudji-Baschi  publie  alors  l'arrêt  de  sa  condannation  ,  et  après 
l'avoir  fait  remplacer  il  s'en  retourne  à  Constantinople  avec  la  tête 
du  coupable.  De  même  ,  sur  le  simple  soupçon  de  quelqu'intelli- 
gence  avec  la  Russie,  le  gouvernement  fit  périr  traîtreusement,  dn 
tems  d'Aabd-ul-Hamid  ,  Grégoire  Ghica  Ospodar  de  la  Moldavie  , 
province  dans  le  gouvernement  de  laquelle  il  avait  été  rétabli  par 
le  traité  de  paix  de  Caïnadjé. 
Jf  n'est  pas  Tous  ces  faits  et  autres  semblables  qu'on   pourrait  encore   rap- 

çue  i«t  Bâchas  porter,  semblent  démentir  I  opinion  où  l'on  est  généralement,  que 
a  relance  l'usage  de  la  Porte  lorsqu'elle  veut  se  défaire  d'un  Pacha ,  est  de 
est  en^yë      lui  envoyer  un  cordon  avec   lequel  il  doit  être  étranglé  (i).   M.r  Ohs- 

'  "àmo'rT  "  son  déduit  de  la  croyance  religieuse  des  Ottomans  mêmes  une  ré- 
flexion ,  qui  n'est  pas  moins  contraire  à  cette  opinion  :  c'est  à  tort  9 
dit-il,  qu'on  croirait  qu'un  gouverneur  offre  presque  volontairement 
sa  tête  sur  le  vu  d'un  ordre  impérial  ,  les  Mahométans  n'étant  pas 
doués  d'une  résignation  aussi  aveugle  aux  volontés  du  Monarque; 
et  la  preuve  de  cela ,  c'est  que  les  gens  condannés  à  mort  parmi  eux 
font  tous  leurs  efforts  pour  se  soustraire  à  la  vigilance  des  exécuteurs, 
en  criant  que  Dieu  même  commande  à  l'homme  de  défendre  sa 
propre  vie.  Ces  observations  et  antres,  que  cette  description  peut 
faire  naître  dans  l'esprit  des  lecteurs }  suffisent  pour  démontrer 
que  l'opinion  commune    à    cet  égard  est  sans  fondement. 

(1)  V.  Storia  delV  irhvero  Ottomano  publiée  parle  Chevaliei  Compa- 
gnoni  etc.  Milano  ,  dalla  Tipografia  del  commercio  ec.  i8a3.  Tom.  I. 
pag.  207.  L'auteur  parait  être  de  cette  opinion  ,  qu'un  Pacha  ,  à  la  vue 
du  fatal  cordon  ,  doit  se  regarder  comme  perdu.  Les  notions  que  nous 
avons  maintenant  à  cet  égard  ne  nous  permettant  pas  de  décider  cette 
question  ,  nous  attendrons  que  la  suite  de  cette  histoite,  aussi  intéressante 
par  l'intelligence  qui  règne  dans  le  plan  ,  que  par  l'exactitude  des  dé- 
tails ,  nous  présente  des  faits  et  des  raisons  capables  d'altérer  la  confiance 
qu'on  pourrait  accorder  à  l'opinion  de  M.r  Ohsson. 


des    Ottomans.  i Sf 

Revenant  à  la  condition  des  Pachas ;,  nous  ajouterons,  qu'il  ne      Condition 

n      ..        ,,    «  ,  .  .  ■  ,  des  Pacbas 

leur  est  pas  tacae  d  obtenir  leur  retraite;  elle  ne  leur  est  accor-  c,t  retraite. 
dée  que  comme  une  grâce  particulière,  et  encore  sont-ils  obligés 
de  la  payer  chèrement.  C'est  même  envahi  qu'ils  se  flatteraient,,  en 
rentrant  dans  la  vie  civile,  de  pouvoir  établir  leur  demeure  à  Cons- 
tantinople,  ou  dans  quelqu'autre  ville  de  leur  choix:  la  politique  du 
sérail  ne  laisse  pas  cette  liberté  à  quiconque,  soit  par  les  hautes 
dignités  dont  il  a  été  revêtu,  soit  par  ses  richesses ,  pourrait  acqué- 
rir un  certain  ascendant  dans  le  gouvernement  et  lui  porter  om- 
brage. Les  Pachas  à  deux  queues,  lorsqu'ils  jouissent  de  la  répu- 
tation d'hommes  sages  et  paisibles,  sont  traités  avec  plus  d'indulgence  ; 
et  pour  peu  qu'ils  veuillent  vivre  tout-à-fait  éloignés  des  affa ires ,  ils 
trouvent  moins  d'obstacles  à  fixer  leur  séjour  dans  la  capitale.  C'est 
pour  ne  point  encourir  cette  espèce  d'exil,  et  le  désagrément  de  se 
voir  fréquemment  transférés  bon  gré  malgré  d'un  lieu  à  un  autre, 
que  les  seigneurs  de  la  cour  se  montrent  peu  jaloux  de  devenir  gou- 
verneurs de  province. 

Les  dépenses  de  l'administration,  ainsi  que  les  frais  pour  l'en- 
tretien des  garnisons  daus  les  forts,  pour  le  transport  des  vivres  et 
des  munitions  et  pour  le  passage  des  troupes,  sont  également  à  la 
charge  des  provinces,  et  l'on  y  subvient  au  moyen  détaxes  qui  por- 
tent la  dénomination  odieuse  de  Dijbayat,  ou  de  Tekialif-Schacca  s 
c'est-à-dire  charges  pénibles  ou  fâcheuses,  parce  qu'elles  ne  sont  point 
autorisées  par  la  loi  religieuse.  Les  impôts  directs,  tels  qu'elle  les 
a  réglés,  suffisaient  aux  besoins  du  gouvernement  dans  son  origine  ;  mais 
ces  besoins  s'étant  prodigieusement  accrus  depuis,  il  a  fallu  pour  y 
pourvoir  recourir  à  quelqu'expédient ,  qui  ne  blessât  pas  la  loi  ni  la 
superstition  du  peuple,  toujours  prêt  à  crier  au  sacrilège  à  la  moin-* 
dre  innovation.  Cet  expédient  fut- bientôt  trouvé,  et  pour  cela  le 
Sultan  n'eut  qu'à  se  prévaloir  de  la  faculté  que  la  loi  lui  accorde 
de  demander  au  besoin  des  secours  aux  grands  de  l'état  ;  faculté 
dont  il  a  usé  ensuite  envers  toutes  les  classes,  et  en  tems  de  paix 
comme  en  tems  de  guerre.  Une  augmention  d'impositions  directes 
ferait  crier  la  nation  ;  mais  elle  supporte  patiemmement  les  vexations 
auxquelles  donnent  lieu  ces  taxes,  qui,  toutes  passagères  qu'on  les 
dit,  se  renouvellent  sans  cesse.  L'obligation  où  l'ouest  d'en  faire  la 
répartition  suivant  les  facultés  de  chaque  famille,  n'empêche  pas 
que  les  malheureux  habitaos  des  provinces  ne  se  voient  dépouillés 
ainsi  de   la  moitié  peut-être  de  leur  revenu    et  du   produit  de    leur 

Europe..  Fol.  I.  P.  111.  ,8 


Dépenses 

cia   l  adminis'3 

tration 

à  la   charge 

des  profinuea 


I  38  GOUTERNEMI  N  T 

industrie.  Dans  les  pays  où  il  y  a  des  tributaires,  et  où  les  Ma- 
hométans  sont  en  plus  grand  nombre,,  ceux-ci  ne  manquent  jamais 
de  se  dégrever  aux  dépens  des  premiers,  dont  la  situation  devient 
encore  par  conséquent  plus  malheureuse.  Outre  cela  ,  les  tributaires 
sont  encore  tenus  en  raison  de  leur  fortune  à  une  plus  forte  rétri- 
bution envers  leurs  feudataires  ou  l'officier  de  police  du  district, 
pour  les  mariages  et  les  sépultures,  ainsi  que  pour  les  constructions 
ou  réparafions,  qu'il  veulent  faire  sur  leurs  fonds. 
juins  charges  Ce  n'est  pas  tout  encore;  un  Pacha  vient-il  à  changer  de  goti- 

ks  prwuues.  veroement ,  ce  qui  arrive  souvent,  les  habitans  doivent  lui  fournir 
les  moyens  de  transport,  et  lui  faire  des  présens  ainsi  qu'à  tous  les 
gens  de  sa  suite,  et  ce  n'est  pas  peu  de  chose;  car  un  Pacha  qui  passe 
d'un  gouvernement  à  un  autre  n'emmène  avec  lui  pas  moins  de  troupes 
de  tout  genre  ,  que  n'en  avaient  peut-être  les  Consuls  Romains  quand 
ils  voulaient  subjuguer  une  nation,  Lorsqu'il  y  a  des  ordres  à  transmettre 
de  la  part  du  grand  Visir,  du  ministre  des  finances,  du  grand  amiral 
et  des  généraux  d'armée,  n'y  ayant  point  de  postes  dans  l'empire, 
on  expédie  des  messagers,  qui  sont  d'un  grade  plus  ou  moins  élevé, 
selon  la  nature  du  message  dont  ils  sont  chargés,  et  auxquels  on 
donne  le  nom  de  Mubaschir ,  ou  commissaires.  Les  routes  sont  aussi- 
tôt couvertes  de  ces  courriers  et  des  gens  de  leur  suite,  avec  une 
escorte  plus  ou  moins  nombreuse  d'hommes  armés.  Les  pays  par  où 
ils  passent  doivent  leur  fournir  les  vivres  et  le  logement  ,  et  [a  ville 
ou  le  Pacha  auquel  ils  sont  envoyés  leur  payer  les  frais  du  voyage. 
L.es  officiers  civils  ou  militaires  à  qui  sont  données  ces  commissions, 
e'estimeut  heureux  d'en  être  chargés,  à  cause  des  avantages  qu'elles 
leur  valent.  Sagit-il  de  purger  de  malfaiteurs  une  province,  de 
soumettre  un  pays  ou  un  Pacha  rebelle  ?  on  nomme  un  Serasker 
ou  commandant,  qui,  avec  un  modique  traitement  de  quinze  à  vingt 
mille  piastres  ,  est  autorisé  à  lever  dans  le  pays  où  il  est  envoyé  des 
hommes  et  des  contributions  en  argent,  et  à  créer  quelques  Bin- 
Baschïs  ou  chefs  de  mille  hommes,  qui  font  des  recrues  à  raison  de 
trente  piastres  par  individu  pour  l'infanterie,  et  de  quarante-cinq 
pour  la  cavalerie.  L'armement  effectué  qu'arrive-t-i!  ?  Les  troupes 
elles-mêmes  se  mettent  à  exercer  dans  le  pays  toutes  sortes  d'extor- 
sions, afin  de  pouvoir  rembourser  le  Serasker  des  avances  qu'il  leur 
a  faites,  et  même  pour  l'enrichir.  Une  autre  chose  encore  qui  met 
le  dernier  trait  à  ce  tableau  de  l'oppression  sous  laquelle  gémissent 
las  habitans  des  provinces 9    c'est    qu'il    n'y  a  point  de  sûreté    pour 


des    Ottoiass,  i 3g 

les  propriétaires:  car,  en  terns  de  paix  ils  sont  exposés  aux  brigan- 
dages des  malfaiteurs  ,  et  en  tems  de  guerre  aux  exactions  des  trou- 
pes, qui  ue  connaissent  ni  ami  ni  ennemi.  Pour  se  soustraire  à  cette 
situation  déplorable,  les  habitans  qui  veulent  jouir  de  quelque  re- 
pos sortent  de  l'empire  s'ils  sont  Chrétiens,  et  s'ils  sont  Mahomé- 
tans  ils  se  réfugient  dans  la  capitale,  où  l'oppression  est  moins  sen- 
sible, encore  sans  pouvoir  se  flatter  d'y  faire  une  longue  demeure, 
le  gouvernement  ayant  soin  de  renouveler  de  tems  en  tems  la  dé- 
fense d'agrandir  la  ville,  et  l'ordre  de  renvoyer  dans  leur  pays  na- 
tal les  familles  qui  y  ont  demeuré  huit  ou  dix  ans  ;  précaution  sans 
laquelle  la  population  irait  diminuant  sans  cesse  dans  les  provinces, 
et    deviendrait  trop  considérable  dans  la  capitale» 


DE     LA      MILICE. 


^serait  ici  le  lien  de  parler  des  premières  troupes  Turque» ,  qui 
étaient  les  Yaia ,  les  Musselem ,  les  Azeb,  les  Saridjé  ,  les  Yufvuk  ,  les 
Djanbazan  et  les  Gariban;  mais  ces  troupes  ayant  été  supprimées ,  ou 
amalgamées  avec  d'autres  corps  de  milice,  qui  ont  pris  de  nouveaux 
noms,  nous  ne  nous  occuperons,  pour  plus  de  brièveté,  que  de  celles 
qni  existent  aujourd'hui.  La  première  de  ces  milices  est  celle  des  Ja- 
liissaires  (  Yéni-Tcheri  ).  Orean  ayant  rayé  les  Piyadé  ou  Yaya  des 
cadres  de  l'infanterie  ,  sentit  la  nécessité  d'avoir  quelques  corps 
de  troupes  bien  disciplinées  et  soumises  au  commandement  ;  mais  ne 
trouvant   pas  dans  ses  Turcornans    des    dispositions    favorables    à    ses        *    . 

i  •  fjngittd 

vues,  il  jeta  les  yeux  sur  les  prisonniers  Chrétiens  qu'il  avait  faits ,  des  Janisstiife 
et  eu  forma  des  régimens.  Leur  instisutiou  fut  en  quelque  sorte  con- 
sacrée par  un  certaiu  Hadji-Bekîasch  >  fondateur  de  Tordre  des  Der- 
visch-Bektaschi ,  qui  posant  la  manche  de  sa  robe  blanche  sur  la  tête 
des  premiers  officiers  de  ces  régimens,  les  combla  de  bénédic- 
tions, et  leur  souhaita  au  nom  du  ciel  la  plus  grande  félicité: 
motif  pour  lequel  ils  portent  encore  le  surnom  de  Bcktaschi. 
Cette  milice  s'affermit  sous  Mahomet  II,  et  prit  sous  Soliman  le 
grand  une  forme  plus  régulière.  Elle  est  composée  de  quatre  gran- 
des divisions  nommées  Djemaat ,  Bmluk ,  Seymenn  ou  Segban,  et 
Adjerni-Oglan-  chacune  de  ces  divisions  se  compose  d'un  certain 
nombre  de  cohortes  ou  compagnies,  oda  ou  orta  ,  et  forment  en 
tout  deux  cent  vingt-neuf  orta  ,  dont  soixuite-dix-;epf  restent  en 
garnison  dans  la  capitale  ,  et  les  autres  sont   réparties  dans  les  pro- 


i^o  Milice 

vinces.  Des  cent-une  compagnie  qui  composaient  la  division  Djemaat , 
la  soixante-cinquième  fut  retranchée  de  cette  division  par  Mourad  IV, 
en  punition  de  ce  qu'un  soldat  qui  en  faisait  partie,  osa,  dans  l'é- 
meute de  la  milice  contre  Osman,  porter  la  main  sur  ce  prince. 
Pour  perpétuer  la  mémoire  de  cet  attentat,  la  caserne  de  cette  com- 
pagnie fut  convertie  en  une  écurie:  A  murât  la  chargea  lui-même 
d'à na thèmes ,  et  depuis  lors  les  autres  renouvellent  contre  elle  tous 
les  quinze  jours  certaines  imprécations  infamantes.  C'est  de  ces  com- 
pagnies que  sont  prises  les  quatre,  dites  des  Solak  ,  qui  composent 
la  garde  militaire  du  Sultan  dont  on  a  déjà  parlé  :  sept  sont  de 
garnison  à  Constantinople  ,  et  les  autres  à  la  garde  des  frontières. 
A  l'exception  des  Adjemi-Oglan  qui  ne  sorteut  jamais  de  la  capi- 
tale ,  pas  même  en  tems  de  guerre,  les  autres  divisions  ont  tontes 
des  compagnies  disséminées  dans  l'empire. 

Générai  Toutes  ces  compagnies  ont   un  chef  appelé  Agi.  Dans  les  corn- 

ue ses  uvvp.es,  •>,',,  a  n         1  •  •     i 

mencemens  c  était  le  plus  souvent  un  beymenn-Baschi  qui  le  rem- 
plaçait dans  leur  commandement,  avec  le  titre  de  chef  en  second; 
mais  l'expérience  ayant  appris  que  les  Agas  qui  passent  par  tous 
les  grades  acquéraient  un  dangereux  ascendant ,  Sélim  ï,er  se  décida 
à  exclure  de  cette  place  les  officiers  des  Janissaires ,  et  à  la  donner 
au  général  des  Sipah  ,  ou  à  celui  des  Silihdar  ,  ou  à  un  grand  officier 
du  palais  3  ou  enfin  à  quelque  ministre  d'état ,  sans  réfléchir  que  des 
employés  civils  ne  seraient  guères  propres  à  contenir  une  milice 
naturellement  inquiète  et  turbulente;  et  en  effet,  cette  disposition 
fut  cause  d'inconvéniens  qui  obligèrent  Mourad  III  à  remettre 
les  choses  sur  l'ancien  pied,  en  dounaut  de  nouveau  le  commau, 
dément  de  ces  compagnies  à  un  Aga  ,  qui  a  pour  suppléant  le 
Seymenn-Baschi,  et  le  Koul-Kehaya.  VAga  des  Janissaires,  en  sa 
qualité  de  commandant  de  Constantinople,  est  en  quelque  sorte  le 
premier  lieutenant  du  grand  Visir  ;  voyez  au  n.°  i  de  la  planche 
19  cet  Aga  en  grand  costume,  et  au  n.°  a  en  costume  ordinaire. 
En  tems  de  guerre  F  Aga  est  remplacé  dans  le  gouvernement  de 
Constantinople  par  le  Seymenn-Baschi ,  qui  est  son  lieutenant  et 
chef  de  la  division  des  Seymenn.  Vient  ensuite  le  Koul-Kehaya  , 
qu'on  pourrait  appeler  intendant  ,  parce  qu'il  est  chargé  de  tout 
ce  qui  a  rapport  à  l'administration  de  son  corps,  ainsi  (pie  du  soin 
d'y  faire  observer  la  discipline.  C'est  lui  en  outre  qui,  en  sa  qua- 
lité de  commandant  de  la  première  compagnie  de  la  division  des 
fieuluk,    dans    laquelle    les    Sultans   eux-mêmes  s'enrôlent    pour    la 


des    Ottomans.  i4* 

forme  ,  veille  à  la  garde  des  princes  du  sang  confinés  dans  le  sérail. 
Voyez  la  planche  19  nura.  3  ,  et  au  mira.  4  un  Aga-Tchocadar  , 
ou  page  à  pied  de  VAga.  Les  autres  chefs  dignes  de  quelque  re- 
marque sont  le  Zagardji-Baschi ,  qui  commande  la  soixante-quatriè- 
me compagnie;  le  Samsondji-Baschi  ,  qui  est  le  chef  de  la  soixante- 
onzième  ,  et  le  Tournadji-Baschi  qui  Test  de  la  soixante-treizième 
des  Djemant.  Ces  trois  officiers  généraux  ,  qui  prennent  leur  nom 
des  emplois  de  gardes  en  chef,  l'un  des  lévriers,  l'autre  des 
alans,  et  le  troisième  des  grues,  et  qu'on  appelle  encore  officiers 
des  chasses  du  Sultan  ,  composent  le  divan  ou  conseil  militaire  du 
corps  ,  qui  se  tient  dans  le  logement  de  VAga.  Tl  faut  avoir  passé 
par  ces  trois  grades  pour  parvenir  à  celui  de  Seymenn-Baschi  ou  de 
KouUKchaya,  Eu  cas  de  déposition,  ils  sont  obligés  de  partir  aussi- 
tôt de  Constantinople  pour  s'en  aller  en  exil  dans  quelqu'île  de 
l'Archipel  ,  ou  comme  commandans  dans  une  forteresse  aux  frontiè- 
res avec  le  titre   c-e  Serhad-Agà. 

Les  Serhad-Aga  ou  commandans  des  Janissaires  de  garnison  Officiers. 
dans  les  forts  les  plus  importans  sont  au  nombre  de  trente-deux  , 
égaux  en  rang,  sauf  pourtant  celui  de  Vidin  qui  jouit  d'uue  préé- 
minence d'ancienneté  sur  les  autres;  et  tous  doivent  avoir  été  Tour- 
nadji-Baschi. Lorsque  quelqu'uu  d'eux  est  rappelé  dans  la  capi- 
tale, il  rentre  dans  le  corps  avec  le  grade  qu'il  avait  avant  sa  dis- 
grâce. Les  Adjemi-Oglan  dépendent  d'un  chef  particulier  appelé 
Istambol-Aga  ,  lequel  a  sous  lui  deux  lieutenans  qui  sont  le  B.ou- 
mili-Aga ,  et  V Anadoli-  Aga ,  tous  deux  chefs  de  deux  légions, 
où  l'on  admettait  autrefois,  dans  l'une  les  recrues  faites  en  Eu- 
rope ,  et  dans  l'autre  celles  faites  en  Asie.  Cet  officier  jouit  des  mô- 
mes honneurs  que  le  Koul-Keaya  :  rarement  il  monte  aux  premiers 
grades  ,  et  son  emploi  est  à  vie.  Les  Sola't ,  qui  3  comme  nous 
l'avons  déjà  dit,  font  partie  de  la  garde  impériale  ,  ont  pour  supé- 
rieurs quatre  colonels,  appelés  Solak-Baschi  ,  qui  ont  le  rang  de  Za- 
garclji-Baschi.  Lorsque  lé  Sultan  sort  en  public,  ils  marchent  aux  cô- 
tés de  son  cheval,  et  ont  un  uniforme  en  velours  vert  doublé  en  peau 
de  loup-eervier.  Leur  place  est  également  à  vie  ,  et  ils  ont  pour  suc- 
cesseurs les  plus  âgés  de  leurs  lieutenans  Rekiab-Solaghis,  au  nombre  de 
huit ,  dont  deux  sont  placés  dans  une  des  quatre  compagnies  composées 
de  cent  Janissaires  choisis  parmi  les  hommes  les  plus  beaux  et  les  plus 
courageux  de  tout  le  corps.  L'auraonier  Odjak-Imam  du  corps  a  le  corn- 
mandement   militaire   de    la  quatre-vingt-quatorzième  compagnie  des 


1 4^  Milice 

Djemaatî  et  au  cas  qu'il  soit  élevé  en  grade  ,  il  quitte  le  turban  sa- 
cerdotal ,  et  transmet  à  son  successeur  l'exercice  des  fonctions  re- 
ligieuses. Le  chef  de  la  cent-onzième  compagnie  est  le  trésorier 
Beit-Ulmaldji ,  qoi  est  chargé  de  recueillir  les  successions  des  Ja- 
nissaires morts  sans  héritiers  légitimes.  Le  Basch-Tchavousch ,  outre 
sa  qualité  de  chef  de  la  cinquième  compagnie  des  Beuluk ,  a  encore 
sous  ses  ordres  environ  trois  cents  Tohavousch  pour  les  besoins  de  sa 
charge  de  grand  président  ou  juge  du  corps.  Voyez  la  planche  no  n.° 
a.  Pour  indiquer  en  peu  de  mots  les  autres  chefs  de  compagnie,  il 
suffit  de  savoir  qu'une  compagnie  de  Beuluk ,  qui  est  de  garée  au 
palais  du  grand  Visir,  a  pour  chef  le  Muhzur-Aga ,  qui  est  com- 
me l'agent  du  corps  près  du  gouvernement ,  et  en  même  tems  le 
concierge  d'une  prison  située  dans  l'enceinte  du  palais  de  ce  mi- 
nistre ,  voy.  la  planche  20  n.°  1  ;  qu'une  autre  compagnie  aussi 
de  Beuluk  sous  le  Kehaya-Yeri  fait  en  campagne  la  garde  de  VAga-, 
que  le  Kehaya-Yeri  remplace  VAga  en  cas  de  maladie  ou  autre 
empêchement  ;  qu'une  troisième  du  même  corps  obéit  au  directeur 
des  exercices  militaires  du  corps  T alim-Khanedji  ;  qu'une  quatrième 
compose  le  principal  corps  de  garde  de  Constantiuople  ,  et  accom- 
pagne le  magistrat  Istambol-Cadi  ,  dans  ses  visites  par  la  ville,  pour 
vérifier  le  prix  des  vivres,  ainsi  que  les  poids  et  les  mesures:  voyez 
son  chef  au  n.°  3  de  la  planche  20;  enfin,  qu'une  compaguie  des 
Seymenn  loge  l'hiver  dans  la  capitale,  et  campe  à  l'approche  de 
l'été  le  long  des  bords  de  la  mer  Noire.  Les  officiers  et  les  sous- 
officiers  dans  chaque  compagnie  sont  les  suivans;  un  Oda-Baschi 
ou  chef  en  second,  voy.  le  n.°  5  de  la  planche  ci-dessus  ;  un  Vekïl- 
Kardj ,  ou  économe  de  la  compagnie,  n.a  1  de  la  planche  ai  ;  un 
Bairakdar ,  ou  enseigne  n.°  2,  de  la  même  planche,  avec  l'éten- 
dard à  deux  couleurs;  un  Basch-Eshi  ou  chef  des  vétérans  ayant 
le  même  uniforme  que  l'enseigne;  un  Aschdji  ou  cuisinier,  qui, 
lorsqu'il  est  en  grand  costume,  porte  une  robe  de  peau  brune  char- 
gée d'ornemeus  en  métal  qui  la  rendent  si  pesante  ,  que  pour  se 
mouvoir  il  a  besoin  de  deux  personnes  qui  le  soutiennent:  voyez 
sous  les  n.os  3,  4  el  &  'es  différentes  manières  dont  il  est  habillé; 
un  Basch-Caracoullukdji,  qu'on  pourrait  dire  premier  aide  de  cui- 
sine, voy.  le  n.°  63  avec  la  cuillère  et  la  chaudière;  un  Saca 
ou  porteur  d'eau,  dont  l'habillement  consiste  en  une  robe  et  de 
longs  caleçons  de  peau  brune,  voy.  la  planche  an  n.°  1,  avec  le 
cheval  qui   porte  des  outres  pleins  d'eau  pour  les  besoins  de  la  com- 


P£s    Ottomans.  1^3 

pagnie  lorsqu'elle  est  en  voyage;  on  voit  enfin  au  n.°  a  rie  la  même 
planche  un  simple  cuisinier.  En  tems  de  paix  comme  en  tems  de 
guerre  cette  compagnie,  composée  de  cinq  cents  hommes,  de  huit 
officiers  et  d'un  nombre  de  sous-officiers  proportionné ,  est  toujours 
au  complet:  la  première  et  la  cinquième  compagnie  des  Beuluk  ont 
néanmoins  de  plus  que  les  autres  un  sous-officier  appelé  Zemhildji  , 
qui  est  un  peu  plus  qu'un  Saca  :  voy.  le  n.°  3  de  la  planche  ci- 
dessus.  Un  Janissaire  peut  espérer,  après  de  longs  services  ou  qnel- 
qu'actiou  honorable,  d'être  fait  sous-officier,  et  de  parvenir  ensuite 
depuis  le  grade  de  caporal  jusqu'à  celui  tfOda-Baschi. 

Les  quatre  divisions  des  Janissaires  ont  été  augmentées,  comme        Autre* 

1       .  ,        I  .  .  .  compagnies 

par  aggrégation  ,  de  dix  autres  compagnies,  auxquelles  sont  assignées  abrégées 
diverses  attributions.  La  tenue  des  rôles  de  la  milice  est  confiée  à  des -Janissaire*. 
des  écrivains  Yazidji ,  qui  sont  au  nombre  de  plus  de  cent.  Leur 
chef,  qui  porte  aussi  le  titre  de  secrétaire,  était  nommé  autrefois 
par  les  chefs  d'o/fa;  mais  Mahomet  II  s'étaut  aperçu  que  cet  emploi 
semblait  annoncer  dans  celui  qui  l'exerçait  une  sorte  de  supériorité 
eur  ses  compagnons  d'armes,  il  n'y  voulut  plus  de  militaires  et  le 
fit  remplir  par  des  Khodiakian.  Ce  secrétaire  est  élu  pour  un  an, 
au  bout  duquel  il  peut  être  encore  conservé  ,  et  il  tient  ses  bu- 
reaux dans  une  maison  destinée  à  cet  effet.  Il  y  a  eu  outre  soixante 
autres  écrivains  appelés  Oda-Yazidji ,  qui  travaillent  aux  archives  où 
eont  déposés  les  actes  concernant  les  Janissaires.  On  voit  ce  secrétaire 
au  n.°  4,  et  un  Oda  au  n.°  5  de  la  planche  23,  Viennent  ensuite 
les  Kiarkhané  ,  qui  sont  des  ouvriers  exerçant  Hivers  métiers  sous  la 
direction  d'un  maître  ouvrier,  et  les  Tchavousch  pris  parmi  les  Ja- 
nissaires les  plus  anciens,  qui,  en  tems  de  guerre,  portent  aux  ca- 
pitaines les  ordres  du  général,  et  en  tems  de  paix  transmettent  ceux 
du  gouvernement  aux  garnisons  des  provinces.'  ces  derniers  président 
en  outre  dans  la  capitale  à  l'application  des  peines  auxquelles  sont 
fîonclannés  les  Janissaires,  et  pour  les  distinguer  des  autres  Tchavousch 
on  leur  donne  Pépithète  de  CW,  qui  signifie  de  la  milice:  voy.  le  n.°  6 
de  la  planche  32.  Quatre-vingts  autres  sous-officiers  appelés  Moumdji 
prêtent  main  forte  aux  exécutions  ordonnées  par  le  Muhzur-Aga  ,  par 
le  Kehaya-Yeri  et  par  VAssas-Baschi.  Le  grand  Visir  a  de  garde 
à  son  palais  pour  l'exécution  de  ses  ordres  soixante  Capou-Kehaya , 
dont  cinq  portent  un  bâton  ,  comme  le  signe  emblématique  du  châ- 
timent que  ce  ministre  fait  ordinairement  infliger  sous  la  plante  des 
pieds.  En  tems  de  guerre  quarante    Habadji  9  espèce  de    militaires 


i44  Milice 

qui  différent  peu  des  précédera  ,  sont  de  garde  près  de  sa  fente, 
et  trente  près  de  celle  de  VÂga  des  Janissaires  pour  le  même  ob- 
jet :  ces  militaires  sont  couverts  d'une  peau  de  tigre  et  portent 
«ne  longue  hallebarde,  comme  on  le  voit  au  n.°  i  delà  planche 
a3.  Restent  enfin  les  Schades ,  n°  2  de  la  planche  ci-dessus,  qui 
transportent  le  bois  nécessaire  aux  cuisines  du  sérail  et  des  palais  où 
habitent  les  Sultanes  mariées;  les  Hou- Kcschan ,  qui  n'ont  autre 
chose  à  faire  qu'à  prier  soir  et  matin  pour  la  prospérité  de  l'em- 
pire et  de  ses  armes,  et  enfin  les  Touloumbaâji ,  compagnie  de  trois 
cents  pompiers,  dont  la  formation  ne  fut  approuvée  qu'en  1 720  sous 
Mahomet  III }  à  l'insinuation  d'un  renégat  Français:  ces  pompiers, 
en  cas  d'incendie,  portent  un  casque  de  bronze,  et  leur  chef  l'a  en 
argent  massif:  voy.  le  n-°  2  de  la  planche  asfy 
Amies  L'état  ne  fournit  point  d'armes  aux  Janissaires  ni  à  aucun  au- 

■n\em"d»"ZZ  tre  corps  de  milice.  Les  militaires  qui  sont  de  service  dans  la  ca- 
"dJ "gùerro.  pîtale  portent  une  massue  ,  et  quelquefois  un  poignard  à  la  ceinture: 
on  voit  aux  n.os  3  et  4  mi  commandant  et  un  Janissaire  de  garde  ,  et 
au  n.°  5  un  autre  en  uniforme.  Il  n'est  permis  de  porter  des  armes 
qu'aux  soldats  en  garnison  dans  les  forteresses  des  frontières  et 
aux  marins:  ce  qui  est  assez  souvent  la  cause  de  scènes  sanglantes, 
et  surtout  à  Constantinople,  toutes  les  fois  que  la  flotte  est  sur  le 
point  d'appareiller,  les  marins,  qui  sont  armés  d'un  sabre  et  de 
pistolets,  se  trouvant  avoir  la  raison  du  plus  fort  contre  des  gens  qui 
ne  portent  qu'un  simple  bâton.  Une  chose  encore  plus  étrange,  c'est 
qu'eu  terns  de  guerre  les  soldats  doivent  s'armer  à  leurs  frais,  et  il 
leur  est  permis  de  le  faire  comme  bon  leur  semble.  Cependant  les 
armes  de  l'infanterie  sont  le  fusil  3  le  sabre,  les  pistolets,  la  lance 
etc.  On  voit  au  n.°  6  de  la  planche  a3  et  au  n.°  1  de  la  planche 
2.À  deux  Janissaises  différemment  habillés  et  armés.  La  cavalerie  se 
sert  du  sabre,  de  la  lance,  de  flèches,  de  piques,  de  javelots  i; 
diverses  dimensions,  et  quelquefois  d'armes  à  feu.  Les  Ottomans 
sont  très-jaloux  d'avoir  de  belles  armes  et  d'une  bonne  quali- 
té ,  et  il  n'est  pas  jusqu'au  plus  pauvre  d'entr'eux  qui  ne  veuille 
les  avoir  plaquées  en  argent,  pour  ne  pas  le  céder  à  ses  com- 
pagnons d'arme3.  Le  gouvernement  tient  néanmoins  des  magasins 
d'armes  et  de  munitions  dans  la  capitale  et  dans  différentes  forte- 
resses, d'où  les  Diebedji  les  transportent  au  camp,  pour  être  dis- 
tribuées aux  soldats  qui  n'en  ont  pas,  après  que  les  généraux  en 
ont  passé  la  revue.  A  la  suite  des  troupes    d'infanterie  viennent    le 


pour 
les  Janissaires* 


des  Ottomans.  i^S 

Serden-GuetchdL-Baïrafrar  ,  ou  officier  des  volontaires,  planche  2,4 
n.°  3;  le  porte-sac  de  \\4ga,  même  planche  n.°  4?  Ufî  Cavas ,  n.°  5  , 
et  un  Soïtari ,  ou  bateleur  n.°  6. 

A  qui  comparerous-nous  les  cohortes  des  Janissaires  sous  le  rap-  çuei  est 
port  du  point  d'houueur  ?  Aux  Spartiates  pour  qui  c'était  un  op-  'yj^^f 
probre  que  de  revenir  du  combat  sans  leur  bouclier  ?  Ou  aux  Ro- 
mains qui  regardaient  comme  le  plus  grand  désastre  la  perte  de  leurs 
aigles  ?  Ni  aux  uns  ni  aux  autres.  Sans  doute  c'est  un  déshonneur  pour 
les  Janissaires  que  la  perte  de  leurs  étendards ,  mais  c^en  est  encore 
un  bien  plus  grand  que  celle  de  deux  ou  trois  grandes  chaudières  9  où 
ils  font  cuire  leurs  alimeos.  Cette  opinion,  outre  le  point  d'honneur 
dont  ils  sont  susceptibles ,  repose  encore  sur  une  espèce  de  superstition 
qui  leur  fait  regarder  cette  perte  comme  une  disgrâce  des  plus  grandes 
et  qui  en  entraîne  d'aatres,  telles  que  le  licencemeut  de  leurs  officiers , 
qui  pourtant  sont  rappelés  avec  le  tems  ,  mais  jamais  remis  dans  la 
compagnie  où  ils  étaient  auparavant ,  et  la  honte  de  ne  pouvoir  plus 
porter  en  pompe  leurs  chaudières  leâ  jours  de  parade  ou  de  fête: 
ce  qui  est  doublement  déshonorant  pour  eux  en  face  des  autres  com- 
pagnies qui  ont  su  conserver  les  leurs  :  d'où  l'on  voit  que  ces  us- 
tensiles sont  pour  eux  de  la  même  importance  ,  que  l'étaient  le 
palladium  pour  les  Grecs,  et  les  anciles  sacrés  pour  les  Romains, 
Tous  les  jours,  lorsque  les  troupes  se  rendent  aux  différens  corps 
de  garde  dans  la  capitale,  deux  soldats,  avec  l'officier  qui  a  la 
grande  cuillère  ,  portent  sur  les  épaules  ces  chaudières  suspendues  à 
un  gros  bâton;  ils  marchent  en  mesure  et  en  silence,  et  la  foule 
se  range  devant  eux  comme  s'ils  portaient  une  chose  sacrée.  Un 
corps  de  troupe  se  révolte*t-il  ,  il  cherche  aussitôt  à  s'emparer  des 
chaudières  des  autres  corps,  qui  se  regardent  par  là  comme  invités 
à  faire  cause  commune  avec   lui. 

Eu  tems  de  paix  ces  troupes  sont  réparties  dans  les  villes  et  Ou  a»  logent, 
dans  les  forteresses.  Les  Janissaires  ont  des  corps  de  garde  dans 
chaque  quartier  et  dans  chaque  faubourg  de  Constantinople.  Les 
Djemaat  eutr'autres  et  les  Beuluk  font  le  service  avec  les  Diebedjl 
jdans  le  centre  de  la  ville.  Les  canonniers  sont  chargés  du  maintien 
de  la  tranquillité  publique  dans  le  faubourg  de  Galata,  les  soldats 
de  la  marine  dans  le  district  de  l'amiral,  et  les  Bostandji  sur  les 
rives  du  Bosphore.  En  tems  de  guerre ,  il  ne  reste  dans  la  capitale 
que  les  Adjemi-Oalan,  toutes  les  autres  troupes  partent  pour  l'ar- 
mée. Les  corps  de  garde  sont  composés  de  huit  à  dix  hommes,  qui 
Europe,  Fol.  1.  p  ni.  ,9 


ï46  Milice 

fout  des  rondes  dans  le  jour  d'un  district  à  l'autre ,  et  n'ont  point 
de  sentinelle  au  poste.  Ces  postes  sont  souvent  visités  par  les  géné- 
raux des  divers  corps,  ce  dont  la  garde  n'est  pas  fâchée:  car  après 
avoir  entendu  le  rapport  des  chefs  d'orta ,  pris  une  tasse  de  café 
et  fumé  une  pipe,  ces  généraux  lui  font  un  cadeau  en  se  reti- 
rant. Le  grand  Visir  et  le  Sultan  même,  lorsqu'ils  passent  auprès  de 
ces  postes  incognito,  en  font  de  même  pour  se  concilier  l'affection 
Quel  est       de  ces  militaires.  Outre  cela  ,  il  n'est  pas  d'artifice  que  n'emploient  les 

>.ir   caractère.  ..  r«    •  i         n  t-i 

Janissaires  pour  taire  de  1  argent.  Entr'autres  exemples  de  leurs 
extorsions  on  cite  celui-ci,  c'est  qu'étant  chargés  du  soin  de  la 
propreté  dans  les  rues  de  leur  arrondissement,  on  les  voit  le  balai 
en  main  pour  ainsi  dire  à  l'affût  des  passans;  et  dès  qu'il  parait 
quelqu'un,  surtout  un  sujet  tributaire  ,  ils  lui  donnent  ce  balai  3  et 
aussitôt  il  doit  mettre  la  main  à  l'œuvre,  ou  payer  un  tant  ,  puis  ils 
le  laissent  aller;  s'il  s'obstine  à  ne  pas  vouloir  le  prendre,  ils  le  lui 
jettent  après  les  jambes.  Ces  extorsions  ne  sont  point  ignorées,  mais  les  of- 
ficiers les  tolèrent  à  cause  de  l'intérêt  qu'ils  ont  dans  le  partage.  Ces 
militaires  sont  encore  plus  insolens  lorsqu'ils  vont  en  faction.  Arrê- 
tent-ils quelqu'un?  ils  le  maltraitent:  le  poursuiyent-ils  ?  ils  lui  lan- 
cent aux  jambes  le  bâton  qu'ils  portent,  au  risque  de  blesser  les 
passans.  Y  a-t-il  une  rixe?  c'est  encore  le  bâton  qui  sépare  les 
querelleurs;  enfin  leur  présence  inspire  une  telle  crainte,  que  les 
passans  s'arrêtent  et  restent  immobiles  lorsqu'ils  les  rencontrent. 
ils  sont  Ces  troupes  ne  se  rendent   pas    redoutables  seulement    aux  par- 

'ands     ticuliers,  mais  au    souverain   même.    Si    le    mécontentement  se    met 


redoutables 


c  S' 


""sTmjjeT*  parmi  elles  ,  on  commence  à  voir  circuler  des  pamphlets  en  vers  dans 
particuliers.  je  pQjj]iCg  ensuite  des  écrits  séditieux  sont  placardés  aux  portes  des 
mosquées,  des  palais  et  des  casernes.  Si  les  mécontens  n'obtiennent 
pas  ce  qu'ils  demandent ,  ils  mettent  le  feu  avec  des  matières  incen- 
diaires qu'ils  jettent  la  nuit  en  divers  quartiers  de  la  ville;  les  fhmmes 
s'étendent  rapidement,  le  Sultan  se  rend  en  personne  sur  les  lieux  et 
y  est  assailli  des  cris  de  groupes  de  femmes,  dont  la  haine  éclate  alors 
en  toute  liberté  contre  les  personnages  qui  en  sont  l'objet.  Les  sol- 
dats et  le  peuple  se  réunissent  et  jettent  la  consternation  dans  la 
capitale.  Qui  pourrait  décrire  le  tableau  désolant  qu'elle  présente 
dans  ces  crises  funestes?  Sous  Àhined  III,  dont  le  règne  dura  vingt 
ans,  elle  souffrit  cent-quarante  incendies  ?  et  fut  rebâtie  cinq  fois. 
Tout  alors  est  en  proie  à  la  rapine:  les  édifices  publics,  les  mai- 
sons privées  9  les  propriétés  quelconque,  les  indiyidus  de  l'un    et  de 


des    Ottomans.  1^7 

l'autre  sexe  s  rien  n'est  respecté.  Le  Sultan  ,  dont  le  nom  est  si  révé- 
ra ,  est  outragé  comme  celui  de  ses  mandataires.  Quels  affronts  et  quel- 
les insultes  ne  durent  point  supporter  en  pareilles  circonstances  Os- 
m:ir  II.  Sélim  I.er ,  Mourad  IV,  Bayezid  II,  les  deux  Mohammed 
ÎÎI  et  IV,  Ibrahim  I.er  et  Mustapha  I.cr  ?  La  voix  de  l'équité  n'est 
plus  écoutée:  l'or  est  prodigué  pour  appaiser  la  rébellion,  et  de- 
vient par  cette  même  raison  le  motif  réel  et  le  but  de  nouvelles  ré- 
voltes. L'unique  châtiment  des  mutins,  après  qu'ils  sont  reutrés  dans    Quel  serment 

1  r*  '. •    1  lLS  pillent , 

l'ordre,  est  de  devoir  prêter  serment  de  fidélité  et  d  obéissance  :  ce  et  dans  queiu» 

'  _  .  ,  circonstance   . 

qu'on  n'exige  des  troupes  que  dans  cette  circonstance.  La  manière 
dont  cela  se  fait  est  trop  curieuse,  pour  que  nous  n'en  fassions 
pas  ici  mention.  Un  Pacha  nommé  Abazé  commandait,  sous  Mus- 
tapha I.er,  une  troupe  imposante  composée  des  deux  corps  des  Sey- 
menn  et  des  Sipah.  Un  jour  que  ces  corps  s'exerçaient  dans  la 
plaine  de  Tocat  au  jeu  du  Djirid ,  plusieurs  Seymenn  y  furent  bles- 
sés, et  s'étaut  imaginés  que  le  coup  était  prémédité,  ils  coururent  aux 
armes  pour  tirer  vengeance  des  Sipah.  Le  Pacha  fut  engagé  à  con- 
sentir à  la  reconciliation  des  deux  corps,  ce  qui  se  fit  de  la  ma- 
nière suivante  :  ou  éleva  entre  l'un  et  l'autre  un  demi-cercle  en 
bois",  auquel  était  suspendu  un  sabre  entre  un  pain  et  une  poignée 
«le  sel.  Les  chefs  des  deux  partis  s'étaut  approchés,  ils  se  jurèrent 
une  amitié  ét<  ruelle  ,  eu  prononçant  contre  ceux  qui  violeraient  ce 
serment  les  imprécations  suivantes:  que  les  parjures  deviennent  la, 
proie  de  ce  fer  tranchant,  et  que  leur  pain  et  leur  sel  se  changent 
en  poison:  après  cela  les  Sipah,  en  ratification  du  serment  de  leurs 
supérieurs,  passèrent  tous  sous  le  demi-cercle.  De  même  les  soldats 9 
quand  ils  prêtent  serment,  étendent  la  main  sur  uu  plat  d'argent  3 
où.  il  y  a  un  cour'ann ,   une  épée ,  du  paia  et  du  sel. 

Dans  les  commencemens  on  n'admettait  dans  le  corps  des  Ja-  Première 
nissaires  que  de  jeunes  Chrétiens,  de  quelque  pays  qu'il  fussent.  En-  dcs'j.mu^ueê. 
suite  on  donna  la  préférence  à  ceux  qui  étaient  nés  en  Albanie,  en 
Bosnie  et  en  Bulgarie  ;  et  les  parens  ,  malgré  les  violences  dont  on  usait 
pour  leur  enlever  leurs  eufans,  n'en  regardaient  pas  moins  comme  une 
faveur  signalée  leur  enrôlement  dans  les  Janissaires.  Ces  nouveaux 
élèves  de  Mars  fesaient  leur  premier  apprentissage  militaire  dans 
la  compagnie  des  Adjemi-Oglan  s  et  il-  étaient  instruits  dans  la 
religion  de  Mahomet  par  des  Kodja  on  instituteurs  destinés  à  cet 
effet.   Depuis  il  fut  assigné  à  chaque  orta  des  maîtres,    pour  ensei- 


1 4$  Milice 

gner  aux  militaires  qui  voudraient  en  profiter,  à  lire  et  à  écrire, 
comme  cela  s'y  pratique  encore  aujourd'hui.  Aucun  de  ces  jeunes 
Chrétiens  n'était  obligé  de  changer  de  religion,  sous  prétexte  que 
celte  condition  fût  contraire  aux  principes  du  gouvernement  et  aux 
préceptes  du  cour'ann;  et  s'il  y  eut  des  officiers  assez  fanatiques 
pour  employer  la  violence  contre  quelques-uns,  cette  conduite,  loin 
d'être  approuvée  fut  à  peine  tolérée.  Au  bout  de  sept  ans  que  du- 
rait leur  apprentissage  ,  ils  passaient  de  Vorta  des  Adjemi-Oglan 
dans  une  des  trois  autres  divisions.  L'usage  d'enrôler  des  Chrétiens  se 
perdit  insensiblement  ,  surtout  depuis  que  le  décret  d'Orkhan  qui 
défendait  aux  Janissaires  de  se  marier  fut  tombé  dans  l'oubli  :  on 
préféra  prendre  les  enfaus  de  ces  Janissaires,  puis  leurs  proches; 
et  dans  ce  dernier  cas  ,  il  suffirait  de  prouver  par  le  témoignage 
de  cinq  ou  six  soldats  de  la  chimbrée,  que  le  candidat  avait  quel- 
que relation  de  parenté  avec  quelque  Janissaire  décédé.  Les  choses 
allèrent  ainsi  pendant  trois  siècles;  mais  les  troubles  intérieurs  et 
extérieurs  dont  l'état  fut  agile  à  diverses  reprises,  et  les  guerres 
sanglantes  qu'il  eut  à  soutenir,  firent  sentir  enfin  à  divers  géné- 
raux la  nécessité  de  changer  de  système  :  ce  fut  d'admettre  dans  les 
Janissaires  tous  les  individus  qui  se  présenteraient,  pourvu  qu'ils  fussent 
sujets  de  l'empire,  et  cette  faculté  fut  même  poussée  jusqu'à  y  recevoir 
des  vagabonds  et  des  malfaiteurs.  Divers  Sultans ,  et  surtout  Ahrned 
If  I ,  se  prononcèrent  fortement  contre  cet  abus,  mais  il  n'eu  con- 
tinua pas  moins:  car  à  l'exception  des  Nègres,  dont  quelques-uns 
seulement  se  voient,  et  encore  dans  les  rangs  des  simples  soldats, 
Arméniens,  Juifs.,  apostats  et  bandits  de  toutes  sortes ,  tout  y  est  ad- 
mis. Aussi  ne  fàut-riî  pas  s'étonner  si  les  Janissaires  ont  tant  dégé- 
néré de  ce  qu'ils  étaient  autrefois  ;  ils  fesaient  alors  la  force  et  le 
soutien  de  l'empire  ,  maintenant  ce  ne  sont  plus  que  des  hommes 
mous,  lâches  et  vils,  qui  n'ont  conservé  des  anciens  Janissaires ,  que 
Parrogance  et   le   penchant  à  la  revoie  (i). 

(i)  On  a  eu  dans  la  guerre  de  1770  contre  les  Russes  une  preuve 
de  ce  que  sont  aujourd'hui  les  Janissaires.  Au  moment  où  la  campagne 
allait  s'ouvrir  cette  même  année,  les  Janissaires,  pour  s'exempter  de  mar- 
cher ,  se  travestirent  en  Tchocadar  qui  sont  les  pages  des  grands  sei- 
gneurs de  la  cour.  Le  grand  nombre  d'individus  portant  la  même  sorte  d'ha- 
billement ,  fit  naître  le  soupçon  qu'il  y  avait  là  dessous  quelque  stratagème  , 
On  arrêta  donc  tous  les  Tchocadar  ,  et  ayant  été  obligés  de  se  désha- 
biller ,  on  reconnut  tous    les   Janissaires   aux  empreintes   que  les    cordons 


des    Ottomans.  149 

L'admission  des  nouveaux  soldats  se  fait  maintenant  de  la  ma-    Organisation 

présente. 

mère  suivante.  Après  la  prière  du  soir,  on  les  conduit  dans  le  quar- 
tier de  Vorta  où  ils  doivent  être  incorporés;  et  là  ,  en  présence 
de  la  compagnie  rassemblée  à  cet  effet  ,  les  sous-officiers  leur  met- 
tent sur  la  tête  un  turban  de  Janissaire  ,  et  les  revêtent  d'un  man- 
teau de  drap  ordinaire.  Dans  ce  nouvel  habillement  ils  vont  baiser 
la  main  à  VOda-Baschi ,  qui  les  salue  en  disant  Yoldasch  ,  brave 
camarade.  S'il  arrive  par  hazard  que  quelque  militaire  doive  subir 
une  punition,  on  la  lui  inflige  dans  cette  circonstance,  pour  ser- 
vir d'exemple  aux  nouveaux  venus.  L'admission  des  Janissaires  se 
fait  différemment  en  terns  de  guerre.  Ils  sont  accompagnés,  ayant 
un  simple  bonnet  rouge  pour  coiffure,  à  la  tente  de  VJ.ga,  qui  est 
assis  et  entouré  de  ses  principaux  officiers.  A  mesure  qu'ils  se  pré- 
sentent, le  Basch-Tehavoiisch  fait  inscrire  leurs  noms  sur  la  liste; 
puis  leur  prenant  de  la  main  gauche  le  bout  de  l'oreille  ,  il  leur 
donne  de  la  main  droite  un  grand  coup  sur  la  nuque,  en  leur  or- 
donnant de  se  rendre  à  telle  ou  telle  compagnie,  et  en  les  exhor- 
tant à  bien  faire  leur  devoir.  Cette  sorte  d'admission  a  quelque  chose 
de  plus  flatteur  que  l'autre,  à  cause  de  l'espèce  d'accolade  qui  l'ac- 
compagne. Il  est  difficile,  pour  ne  pas  dire  impossible ,  de  détermi- 
ner le  nombre  des  Janissaires,  attendu  que  les  compagnies  ne  sont 
jamais  au  complet.  Si  l'on  voulait  s'en  tenir  aux  états  de  solde }  ce 
nombre  devrait  être  de  cent-vingt  mille  hommes  ;  mais  comment 
s'en  rapporter  à  ces  états,  quand  on  sait  l'intérêt  qu'ont  les  chefs 
de  compagnie  à  en  augmenter  la  force,  et  que  les  supérieurs  fer- 
ment  les  yeux   sur  cet  abus  ? 

Il  y  a  cinq  sortes  de  châtimens  pour  les  soldats,  savoir;  la  CMUmeas. 
prison  pour  quelques  jours,  les  verges  simples  et  doubles,  la  prison 
perpétuelle  et  la  mort.  Le  premier  s'exécute  par  des  officiers  se- 
condaires; le  second  par  VOda-Baschi  ,  qui  applique  de  sa  main 
§ur  le  dos  ou  sur  le  derrière  du  condanné  accroupi  à  terre  trente- 
neuf  coups  de  verges;  le  troisième  qui  est  aussi  les  verges,  au 
nombre  de  soixante-dix-neuf  coups,  est  ordonné  parle  chef  avorta, 
et  infligé   par    les    Tchavousch    le    plus   souvent    publiquement.    Ces 

rouges  avec  lesquels  ils  attachent  leurs  souliers  leur  laissent  sur  le  pied. 
Après  avoir  été  réprimandés  sévèrement  par  le  Sultan  ,  ils  furent  envoyés 
à  leur  destination  Mais  de  soixante  mille  qui  sortirent  de  Gonstantino- 
ple ,  il  n'en  arriva  que  dix  mille  en  Crimée  ,  tous  les  autres    désertèrent 


^o  Milice 

deux  derniers  châtimens  ne  peuvent  s'appliquer  que  d'après  une 
sentence  de  \'Aga  et  du  grand  Vizir.  Les  Janissaires  condamnés 
à  la  prison  sont  envoyés  ordinairement  dons  un  des  châteaux  des 
Dardanelles  ou  du  Bosphore  pour  y  finir  leurs  jours:  les  con- 
danués  à  mort  y  sont  également  conduits  3  et  finissent  par  y  être 
étranglés  de  nnit  avec  un  cordon  ,  puis  jetés  à  la  mer.  La  peine 
la  plus  ordinaire  pour  les  officiers  généraux  est  la  dégradation,  ac- 
compagnée de  l'exil.  Cette  peine  ne  s'inflige  jamais  ou  presque  ja- 
mais en  public,  à  moins  qu'il  ne  s'agisse  de  quelque  cas  particu- 
lier, tel  que  serait  un  délit  contre  quelqu'un.  Dans  ce  cas,  le 
coupable  est  conduit  devant  le  grand  Visir  en  divan,  ayant  à  ses 
côtés  les  agens  des  six  corps  de  troupes  régulières.  Le  ministre  demande 
à  celui  du  corps  dont  le  coupable  fait  partie  s'il  y  est  bien  vu: 
si  la  réponse  est  négative,  ou  lui  arrache  son  turban  ,  et  on  dé- 
chire son  collet  en  signe  de  dégradation  :  réduit  ainsi  au  rang  de 
simple  sujet,  il  reçoit  ensuite  le  châtiment  qu'il  mérite.  Hors  de 
Constantinople  les  peines  sont  ordonnées  par  les  simples  officiers, 
mais  ils  ne  peuvent  infliger  celle  de  mort  sans  l'approbation  du 
Pacha.  Le  déserteur  en  tems  de  paix  est  puni  de  la  prisou  ou  des 
verges;  et  en  tems  de  guerre  il  est  noté  d'infamie  comme  indigne 
de  servir  la  religion  et  l'état.  Mais  dans  les  circonstances  où  il  est 
nécessaire  de  déployer  plus  de  sévérité  ,  les  capitaines  font  couper 
aux  coupables  Je  nez  et  les  oreilles  ,  et  les  condamnent  même  à 
être  étranglés:  ce  qui  s'exécute  dans  une  tente  dressée  au  milieu  du 
camp,  et  destinée  aux  bourreaux,  appelés  Leilek-Tchadiri.  Les  Ja- 
nivâires  vivent  dans  leurs  casernes  comme  dans  un  collège,  et  joui;- 
sent  de  divers  privilèges ,  dans  le  nombre  desquels  sont  ceux  ,  de 
ne  pouvoir  être  punis  que  par  leurs  officiers  ,  d'être  exempts  de 
taxe»  ,  et  rarement  sujets  à  la  confiscation  des  biens,  de  pouvoir 
exercer  le  métier  qu'il  leur  plait ,  d'être  la  troupe  la  mieux  payée  , 
de  voir  les  Sultans  mêmes  enrôlés  dans  une  de  leurs  compagnies  , 
et  autres  prérogatives  semblables. 
mes  corps  La  classe  militaire  comprend  en  outre  les  Diebedji  ,  ou  armu- 

riers ,  qui  sont  chargés  de  la  garde  et  du  transport  des  arm^s  et 
des  munitions  de  guerre.  On  n'en  comptait  que  sept  cent  sous  Mo- 
hamed II,  mais  sous  Mourad  III  ce  nombre  s'éleva  à  plus  de  sept 
mille;  et  à  présent  cette  troupe  forme  les  deux  divisions  des  Beu- 
luk  et  des  Djemaat0  dont  une  partie  est  stationnée  à  Constanti- 
nople dans  un  fort  beau  quartier,    et    l'autre   est  répartie  dans   les 


iUPuli 


des    Ottomans.  iSi 

places-fortes  des  frontières  ,  et  surtout  en  Egypte  ,  où  ils  sont  com- 
munément désignés  sous  le  nom  à" Azéb ,  et  leur  général  sous    celui 
de   Diebedji-Baschi.    Après   ces   militaires    viennent   les    Topdji    ou 
canouniers  ,    qui    n'étant    d'abord    qu'an  nombre  de  sept   cent  ,    fu- 
rent   portés  à    cinq    mille    sous    le    même    Suitan    Mourad  ,  et    dé- 
pendent d'un  général  particulier  appelé  Topdjl-Baschi.  Cette  troupe 
fut  créée  avec  les  Top-Jrabadjl  ou  soldats  du  train  en    1440  ,  épo- 
que à  laquelle  les  Ottomans  firent  la    première  fois  l'essai  du  canon 
au    siège,    de    Semendrie    ou    de    S.1  André.    Le    traitement    de    ces 
divers  militaires  est    à   peu    près    le    même  que    celui    des    Janissai- 
res. On    voit  au  n.°   1   de    la   planche  2,5    un   bateleur    dans  un  ac- 
coutrement différent  de  celui    qu'on   a  vu    plus  haut,   (  ce  sont  des 
gens  qui  suivent  les  troupes   pour  les  amuser  )  ;  au  n.°  a  un  officier 
de  canonniers,  et  au  n.°   3    un   canonnier.    Les  pertes  considérables 
que   la  Porte  venait  d'essuyer  dans  la  guerre  contre    la    Russie    lui 
ayant  fait   sentir    la    nécessité    d'avoir    des    troupes    plus    aguerries 
et  mieux  disciplinées,  il  fut  créé,  après  la  paix  de  Caïnardjé    en 
1774 1    u»   nouveau    corps  d'artillerie    de    deux    mille  hommes,   qui 
fut    mis   sous    les   ordres    immédiats  du   grand    Visir    et    caserne    à 
deux    lieues  de    Gonstantinople  :   l'instruction    de   ce  corps  fut  con- 
fiée à   des    officiers  Français,   et   on    donna    aux    militaires   qui    le 
composaient   le  nom  de  Suradji,  qui  signifie  rapides.  En   1791  quel- 
ques   compagnies  de  Tufenhdji  ou    fusiliers  y   furent  aggrégées  sous 
ie  commadement  d'un  certain  Omar-Aga  ,   qui  avait    été    long-tems 
prisonnier  en  Russie.    On  construisit    pour    elles  une  belle    caserne 
à  Scutari ,    et    l'on    devait    encore    en    bâtir    d'autres  dans   diverses 
provinces  de  l'empire.  Quoiqu'exercées  à   l'Européenne  ,    on   eut    la 
précaution,   pour   ne    pas    alarmer    l'ambitieuse    jalousie    des    Janis- 
saires, de  leur  donner  l'uniforme    et    le    turban    des   Bostandji   qui 
sont  aussi  des  espèces  de  Jauissaires.  Mais  cette  précaution   n'empê- 
cha  pas  que   les  Janissaires  ne  regardassent    ces  nouveaux  militaires 
comme  des  rivaux  ,  et  ne  conçussent  contr'eux  une  violente  aversion 
qu'ils  eurent   l'adresse  de  dissimuler,  en  attendant  le  moment  favo- 
rable de  la  faire  éclater.  Ce  moment  arriva  à   l'occasion  de  la  rup- 
ture qui  eut   lieu  en    1807  entre   la  Porte  et  la  Russie:  peu  de  mois 
après  cet  événement,   les  Janissaires  donnant  un  libre  cours    à   leur 
ressentiment  déposèrent  Séiim  III,    et   obtinrent    de    Mustapha  IV 
son  successeur  la   suppression  du  neuveau  corps ,  et  la  mort  des  mem- 
bres du  gouvernement  qui  l'avaient  favorisé.  Le  n.°  4  de  la  planche 


de  caval 


■erie. 


iSa  Milice 

û5  représente  un  commandant  de    milie   de  ces    fusiliers,  le  n«°    5 
un  capitaine  de  compagnie  ,  et   le  u.°  6  un  simple  Tufenkdji. 
eJiiihdar  A Prèa  les  r»oî'<>"3  que  nous    venons    de  donner    sur  l'infanterie 

régulière  de  la  Porte  Ottomane,  il  ne  nous  reste  que  peu  de  cho- 
ses à  dire  sur  la  cavalerie,  dont  les  principaux  corps  sont  ceux  des 
Sipah  et  des  Silihdar.  Celui  des  Sipah  qui  était  autrefois  composé 
de  dix  mille  hommes,  et  qui  est  plus  ancien  que  les  Janissaires, 
a  été  ensuite  porté  à  douze  mille,  et  est  divisé  en  escadrons  ou 
Beuluk,  dont  les  chefs  sont  appelés  Beuluk-Baschi  ;  il  a  en  outre 
quatre  généraux,  au  principal  desquels  on  donne  le  Litre  de  Sipah- 
Aga.  Nous  aurons  encore  occasion  de  parler  de  cette  troupe.  La 
discipline  des  Silihdar  diffère  peu  de  celle  des  Janissaires.  Il  a  été 
aggrégé  à  ces  deux  corps  quatre  escadrons  appelés  Bealukiat-Erben 
eu  les  quatre  Beuluk ,  qui  étaient  chargés  delà  garde  de  l'étendard 
impérial  ,  auquel  on  a  substitué  depuis  celui  de  Mahomet  qui  fut 
trouvé  en  Egypte  par  Sélim  I.er  Anciennement  on  choisissait  dans 
les  Beulikiat-Erbf.n  les  messagers  qui  s'expédiaient  dans  les  pro- 
vinces pour  des  commissions  lucratives  ;  aussi  les  autres  militaires 
s'estimaieut-ils  heureux  de  pouvoir  être  admis  dans  ce  corps,  et 
cette  faveur  ne  s'accordait  qu'à  ceux  qui  s'étaient  le  plus  distingués 
par  leur  bravoure,  et  aux  officiers  du  sérail  pour  ancienneté  de  ser- 
vice. Mais  ces  militaires  ayant  occasionné  dans  l'état  et  dans  le 
peuple  encore  plus  de  désordres  que  les  Janissaires ,  ils  furent  com- 
plètement réformés  et  incorporés  dans  les  Sipah  et  les  Silihdar,  et 
leurs  chefs  mis  dans  la  dépendance  des  généraux  de  ces  derniers. 
Néanmoins  on  leur  laissa  la  garde  spéciale  de  l'étendard  de  Ma- 
homet: ce  sont  eux  qui  le  portent  et  l'escortent  en  tems  de  guerre, 
et  dans  le  camp  leurs  tentes  sont  dressées  autour  de  celle  où  est 
déposé  cet  étendard.  La  force  de  la  cavalerie  varie  en  proportion 
de  celle  de  l'infanterie  des  Janissaires  ;  quelquefois  elle  fut  portée  à 
cinquante-cinq  mille  hommes,  et  quelquefois  réduite  à  plus  ou  moins  de 
la  moitié.  Aujourd'hui  elle  ne  sera  que  de  vingt-six  mille  hommes  eu 
tems  de  guerre,  et  de  la  moitié  en  tems  de  paix.  Quinze  cent  sont 
stationnés  dans  la  capitale,  où  il  n'ont  point  de  caserne  particulière: 
les  autres  sont  dispersés  dans  les  proviuces.  La  milice  Ottomane  com- 
prend en  outre  deux  autres  corps,  qui  sont  les  bombardiers  Houm- 
baradji ,  et  les  mineurs.  Le  premier  de  ces  deux  corps,  dont  la  force 
ne  fut  portée  d'abord  qu'à  trois  cents  hommes  de  l'avis  de  M.r  le 
comte  de  Boneval   qui  en  était  le  commandant  en  17'^,,  fut  ensuite 


des    Ottomans.  i 5 3 

augmenté  du  double   par  Mustapha  III,  puis  encore  de  quatre  cents 
hommes   par  Sélim   II L 

L'eut retien  de   toutes  les  troupes  dont  nous  avons    parlé  jasqu'à        Soldais 

'  »       l  I  1  •  •  i  »  •  dgs  fiefs 

présent   est  a   la  charge  du  gouvernement  ;  mais    il    en    est  d  autres      militaire*. 
qui   tirent   le   leur  des  fiefs  militaires.  Dans   presque  toutes  les     pro- 
vinces de   l'empire  il  fut   établi  ,  au  moment  même  de  leur  conquête, 
des  fiefs  militaires  appelés  Ziamet  et  Timar  ,  dans  la  vue  de  pour- 
voir à   la  défense  de  ces  mêmes    provinces    et    de    récompenser  des 
services  militaires.  Le  cavalier  ou  Sipah  ayant  un  de  ces  fiefs,  jouis- 
sait du   produit  des  impositions  dont  étaient  grevées  les  terres  de  ce 
fief,  qui    étaient    cultivées    par  des    Mahométans  ou  des  Chrétiens  * 
sur   lesquels  il   exerçait   aus^i    une  espèce  d'autorité  seigneuriale.    Les 
paysans  avaient   Sa    propriété    réele    des  terres*  cependant   lorsqu'ils 
voulaient  en  faire  la  cession  à  d'autres  personnes  qu'à    leurs    propres 
enfans,  les  héritiers,  pour  s'en  assurer  la  possession  ,  devaient  en  obte- 
nir l'approbation  du    Sipah  ,    et    lui    payer    une  redevance;    et    s'ils 
ne  laissaient   pas  d'héritiers,  le  Sipah   n'était    pas  le  maître  de  dis- 
poser de  ces  fonds  en  faveur  des  siens,  mais  il   devait    en    conférer 
la   propriété  à  quelque  voisin.  Cette  espèce  de  dotation   imposait    au 
Sipah  l'obligation  de   ne   pas  s'éloigner  de  son   fief,  et   d'aller   a     la 
guerre  toutes   les    fois    qu'il    en  était   requis,  avec  un    certain    nom- 
bre de  cuirassiers  à   cheval  selon    le  revenu  de  ce  fief  ,  qui  s'appe- 
lait  Timar  lorsque  ce  revenu  était   au   dessous  de  vingt-mille  aspres , 
et  Ziamet  lorsqu'il  était  au  dessus.  Cette    obligation    pour  eux    sub- 
siste encore  aujourd'hui  :  les  Sipah  sont  soumis  à  un  Alaï-Bey  ,  qui 
en  cas  de  guerre,  les  présente  au  Sandjak-Bey  ou  commandant  de  la 
province,   par    lequel  leurs  contingens  sont  ensuite  présentés  au  Pa- 
cha ou  gouverneur  général.    Mais  cette    institution    satisfait-elle  au- 
jourd'hui à  l'objet  pour  lequel  elle  fut  créée  ?  Ou  pourra  en  juger  par 
la  comparaison  des  effets  qu'elle  produisit  dans  son  origine  3  avec   ceux 
qu'elle  offre  à   présent.  Soliman  I.e  ,  dont   le  règne  dura  depuis  i5j2q 
jusqu'en   i566  ,  avait  à  sa  disposition  deux  cent    mille    hommes  que 
lui    avaient  fourni   les  Ziamet  et  les  Timar;  et  Mustapha  IIÎ ,  lors- 
qu'il prit  les  armes  contre  la  Russie  en  1768  ,  ne  comptait  sous  ses  dra- 
peaux qu'environ  vingt  mille  Diebelu  ou  cuirassiers.  Les  abus  énormes 
qui   se   sont    introduits  dans  la   distribution   des    fiefs  en  ont  tellement 
altéré  l'institution  primitive,  qu'on  n'en   aperçoit   plus  aujourd'hui   la 
moindre   trace.    Les  possesseurs  actuels  de  fiefs,  qui   sont    pour  la  plu- 
part des  officiers  du  palais  ou  des  magistrats  ,  les  afferment  et  se  dis» 

Europe.  Vol   I.  P.  III.  2Q 


l54  Ml  LIGE 

pensent  non  seulement  du  service  militaire,  mais  même  de  fournir 
leur  contingent  de  cavaliers,  moyennant  une  somme  de  cinquante 
piastres  par  homme,  qu'ils  versent  dans  le  trésor  public.  On  a  tenté 
de  remédier  à  cet  abus,  mais  les  moyens  qu'on  a  employés  pour 
cela  n'ayant  pas  réussi,  on  a  laissé  les  choses  telles  qu'elles  étaient. 
D'autres  troupes  viennent  encore  grossir  l'armée  Ottomane  en 
.■iutre,  milices  tems  de  guerre.  Chaque  province  de  l'empire  y  entretient  à  ses  frais 
esprPUiB6'  de  mille  cinq  cents  à  trois  mille  hommes,  tant  d'infanterie  que  de 
cavalerie  ;  la  Valachie  et  la  Moldavie  en  particulier  y  envoient 
des  compagnies  j  que  commandent  en  persor.^e  les  Voivods  et  les 
Boyards,  et  dont  les  soldats  font  pour  la  plupart  le  service  de  sa- 
peurs. Les  Pachas  ainsi  que  leurs  vassaux  tiennent  aussi  sur  pied 
des  troupes  particulières  de  Levend  et  Diebelu.  Il  y  a  en  outre  les 
troupes  extraordinaires  et  les  corps  francs,  qui  font  également  par- 
tie des  forces  militaires  de  la  Porte.  Tout  homme  qui  se  présente 
à  un  Bin-Baschî  ou  chef  de  mille,  armé  d'un  fusil  et  d'un  sabre, 
on  d'une  lance  et  d'une  paire  de  pistolets,  est  fait  Miri-Ascheris , 
ou  soldat  stipendié,  tant  à  cheval  qu'à  pied.  A  son  arrivée  au  camp 
il  reçoit  les  vivres,  le  fourrage  et  même  une  tente;  il  n'est  engagé 
que  pour  une  campagne,  après  laquelle  il  peut  se  retirer  s'il  le 
veut,  ou  en  recommencer  une  autre.  A  défaut  des  milices  des  fiefs, 
on  a  employé  ces  troupes;  mais  le  manque  de  discipline  parmi  el- 
les et  d'expérience  dans  leurs  chefs  ne  permet  pas  d'en  tirer  beau- 
coup d'utilité.  Une  place  vient-elle  à  être  menacée  .,  on  lève  dans 
ses  environs  ce  qu'on  appelle  les  Yerli-Neferat ,  pour  renforcer  sa 
garnison  ordinaire,  et  le  danger  cessé  ils  sont  renvoyés  chez  eux. 
On  emploie  aux  travaux  de  la  tranchée  et  de  la  mine,  et  aux  atta- 
ques des  villes  par  assaut  ou  par  escalade  les  Dal-Kilidji  ou  sabres 
nus  ,  ou  bien  encore  les  Serden-GueLchdi  ,  qui  signifie  les  enfans 
perdus,  lesquels  sont,  ainsi  que  les  premiers,  choisis  dans  les  di- 
yers  corps  de  troupe;  ils  jouissent  d'une  haute  paye,  et  reçoivent  en 
outre  des  gratifications  considérables.  Les  Dervisch  ,  lorsque  la  guerre 
est  déclarée^  font  au  peuple  des  discours  et  des  exhortations  dans  les- 
quelles ils  déploient  toute  leur  éloquence,  pour  les  engagera  mar- 
cher contre  les  ennemis  de  l'état  et  de  la  reîig'on:  on  douue  le  nom 
de  Gueunullu  ,  ou  volontaires  à  ceux  qui  vont  s'enrôler:  ces  mi- 
sérables, qu'animent  seuls  le  fanatisme  et  l'amour  du  pillage,  par- 
tent ensuite  pour  l'armée  en  arborant  l'étendard  de  quelque  troupe 
régulière;  leur  nombre  grossit  à  mesure  qu'ils  en  approchent,  et  ils 


des    Otto  m  a  25  s.  i  55 

traitent  <ie  sacrilèges  les  habitans  des  pays  par  où  ils  passent ,  s'ils 
osent  leur  refuser  les  vivres.  Arrivés  au  camp  ils  sont  entretenus  de 
tout  aux  frais  de  l'état  5  mais  dès  qu'on  n'a  plus  besoin  de  leurs  ser- 
vices on  les  renvoie  dans  leurs  foyers;  et  alors  ils  deviennent,  avec 
les  autres  milices  et  les  déserteurs  auxquels  il  se  réunissent,  le  fléau 
ries  provinces  qui  se  trouvent  sur  leur  passage  ,  par  les  concussions  et 
les  vexations  de  tout  genre  qu'ils  y  commettent.  Ou  n'admet  point  de 
sujets  tributaires  ni  de  soldats  étrangers  dans  les  troupes  Ottomanes  ,  et 
il  n'y  a  pas  d'exemple  qu'il  y  en  ait  jamais  eu  d'autres  que  des  ingé- 
nieurs ou  des  officiers  instruits.  Nous  avons  représenté  à  la  planche 
26  quelques-uns  des  militaires  provinciaux  qui  méritent  le  plus  d'être 
remarqués,  savoir;  au  n.°  1  un  Haidoud ,  au  n.°  ù>  un  Bosniaque  , 
au  n.°  3  un  simple  soldat,  au  n.°  4  un  Levend ,  qui  ressemble  pour 
l'habillement  à  un  Diebelu ,  au  n.°  5  un  soldat  Egyptien,  et  au 
D.°  6  un  Tchocadar  armé  ,  qui  diffère  peu  d'un  Sipah  à  cheval. 
Il  n'est  pas  inutile  d'observer,  que  les  troupes  Ottomanes  ne  sont 
jamais  exercées  au  maniement  des  armes  ni  aux  évolutions  militaires. 
Leur  exercice  favori  était  autrefois  le  tir  de  l'arc  ,  et  le  prophète 
Mahomet  révérait  la  flèche  comme  une  arme  céleste:  l'usage  en  a 
été  recommandé  pendant  long-tems  ,  mais  l'invention  de  la  poudre  et 
des  armes  à  feu  a  fait  renoncer  presqu'eutièrement  les  Ottomans  à 
ces  armes  antiques. 

Manière  de  déclarer  et  de  faire  la  guerre, 

Jusqnes  dans  ses  déclarations  de  guerre  la  Porte  observe  une 
espèce  de  rite  religieux.  On  commence  par  obtenir  du  Mufti  un  ^j  dfJ?™ 
décret  rendu  après  une  mûre  délibération,  dans  un  grand  conseil, 
par  lequel  la  guerre  est  déclarée  légitime.  Cela  fait  ,  on  appelle 
dans  la  salle  du  divan  les  Scheykh ,  ou  prédicateurs  des  mosquées 
impériales,  et  leur  chef  qui  est  celui  de  Sainte  Sophie  entonne 
un  chapitre  du  cour'ann  ,  qui  est  relatif  aux  expéditions  militaires. 
Aussitôt  après,  l'ambassadeur  de  la  puissance  ennemie  est  arrêté  et 
conduit  en  prison.  Cette  mesure  n'est  point  regardée  par  la  Porte  com- 
me une  violation  du  droit  des  gens,  mais  comme  une  chose  nécessaire 
pour  rendre  authentique  la  rupture  de  la  paix.  Elle  a  aussi  pour  but 
d'exciter  l'auimosité  nu  peuple  et  des  troupes  contre  l'ennemi,  d'em- 
pêcher   toute    communication    entre  l'ambassadeur  et  sa  cour,  de  se 


Mai 


i56  Milice 

ménager  des  facilités  ea  cas  de  négociations  secrettes,  et  enlia 
d'avoir  un  otage  pour  la  sûreté  des  Ottomans,  qui  pourraient  se 
trouver  chez  la  puissance  avec  laquelle  on  est  en  guerre.  Avant  son 
arrestation  l'ambassadeur  est  invité  à  une  conférence  avec  le  grand 
Visir  dans  son  palais;  ce  premier  ministre  lui  expose  en  plein  con- 
seil les  sujets  de  plainte  du  divan.  S'il  résulte  des  réponses  de  l'am- 
bassadeur ,  qu'il  n'est  point  autorisé  par  sa  cour  à  donner  la  satis-j. 
faction  demandée  3  le  grand  Visir  lui  déclare  que  les  devoirs  de 
la  religion  et  du  trône  imposent  à  sa  Hantesse  l'obligation  de  se  taire 
rendre  justice  par  la  voie  des  armes.  Dès  ce  moment  l'ambassadeur 
est  considéré  comme  prisonnier  d'état,  et  conduit  à  cheval  avec  toute 
sa  suite  au  château  des  sept  tours,  sous  une  escorte  des  Janissaires  qui 
font  la  garde  du  grand  Visir.  Le  lendemain,  le  divan  envoie  offi- 
ciellement un  manifeste  analogue  aux  autres  légations  étrangères  qui 
résident  à  Constantiuople  ,  et  expédie  aux  gouverneurs  des  provin- 
ces une  espèce  de  proclamation,  où  sont  énoncés  et  justifiés  les  mo- 
tifs de  la  guerre,  d'après  le  décret  du  Mufti  qui  la  déclare  légi- 
time ,  avec  invitation  de  se  tenir  prêts  à  entrer  en  campagne.  De 
son  côté,  le  Sultan  confère  en  grande  cérémonie  au  grand  Visir 
l'autorité  suprême  du  commandement,  et  lui  envoie  en  même  terns 
un  cimetère  garni  de  brillans  avec  un  cheval  magnifiquement  harna- 
ché. L'usage  étaut  à  la  Porte  de  ne  faire  qu'en  antenne  ces  déclara- 
tions de  guerre,  pour  avoir  tout  le  tems  de  faire  les  préparatifs  né- 
cessaires pendaut  l'hiver,  le  grand  Visir  ne  se  met  en  campagne 
qu'au  prîntems ,  et  ne  part  qu'au  jour  et  à  l'heure  désignés  par  les 
astrologues,  accompagné  des  prières  et  des  cantiques  des  ministres 
de  la  religion.  Cette  cérémonie  était  encore  plus  imposante  et  plus 
solennelle,  quand  le  Sultan  marchait  en  personne  à  la  tête  de  ses 
troupes  ,  comme  cela  se  vit  jusqu'à  Sélim  IL  Mais  l'objet  de  notre  ou- 
vrage nous  oblige  à  passer  ici  sous  silence  diverses  particularités  as- 
sez curieuses,   pour  pouvoir  donner  un  aperçu  d'un  camp  Ottoman. 

Ce  qu'est  Un  camp  Ottoman    peut  être    comparé    à    une    mer   qui    reçoit 

m  camP       .  ,  ,    ..  l 

huomaiu      des  eaux  sans  cesse  et  de  toutes    parts,  et    ou  il    arrive   par    tontes 

les  routes  des  gens  de  toutes  sortes,   prêtres,  Dervisth ,  marchands ., 

pages,  valets,    des    tentes,    des    bagages,  des  charrois,  des    essaims 

de  volontaires    ou   plutôt    d'aventuriers    qui    vont    chercher  fortune.  , 

et   jusqu'à    des    astrologues    ou    devins.     Comme  il    n'y  a    pas  de  plati 

d'opérations    établi    à    l'avance  ,    tout    se    fait    d'après    les    conseils 

é&  ces    astrologues;    ce    qui  s    lorsqu'ils    ne    s'accordent    point    ayee 


pes    Ottomans.  iSj 

ceux   du  sérail  ,   met  les  généraux  dans  un  terrible  embarras.  Dans 
ce    cas    ils    ont    recours  aux    alrnanachs,  où  sont  indiqués   les    jours 
propices,    en    ayant    bien   soin   de    remarquer  ceux    où    ils  auraient 
souffert  quelque  perte,  pour  ne   pas  livrer   combat    ces   jours  là;  ou 
bien   ils  ouvrent    le  courann ,    et  les    premiers   mots  qui    se   présen- 
tent au  hazard    décident    de  ce    qui    doit   être  fait.    Il   arrive    sou- 
vent que  ces    généraux    ne    sont    pas  des    plus    habiles,    soit  parce 
qu'ils  sont   pris    indistinctement  dans  tous  les  ordres  de   l'état ,    soit 
parce  que  des  motifs    superstitieux    ne   permettent    pas    de  se  servir 
des   plus  instruits.  Il   n'est    pas  rare  non    plus  que,    par    un    simple 
caprice,    ou    par    l'effet    de    quelqu'intrigue ,     le  général    en    chef 
lui-même    soit    remplacé  ,    que    les   vivres    et    les    munitions    soient 
insuffîsans  ,    et    que  la    solde   manque  à    l'armée.  En    réfléchissant  à 
tous    ces    inconvénîeus,    il   est  aisé  de    s'imaginer    quelle    peut   être 
la  discipline    dans  une    semblabfe  armée,  quelle  doit  y  être  la   li- 
cence des  troupes,  et  si   le    général  qui   la   commande     peut  empê- 
cher qu'elles  ne  se  débandent,  comme  il   arrive  souvent ,  pour  aller 
par   petits    détachemens    faire  des  irruptions  dans    le   pays  ennemi  , 
où  elles    deviennent    souvent    victimes  de   leur    avidité    pour    le    pil- 
lage. Tous  les  jours  aux  heures    du    Namaz    ou    prière    qui  se  fait 
cinq  fois  toutes   les  vingt-quatre    heures,    les    prêtres,    les   Dervisch 
et  les  Emirs  fout  dans  le  camp  Ottoman  retentir  l'air  de  leurs  chants 
et  des  psalmodies  de   leur  courann;    et  au    moment  du    combat    ils 
courent  dans  les  rangs   pour    enflammer    le  courage  des    soldat^   par 
des  exhortations  pathétiques,    en   répétant    sans    cesse    (  ya    ghùzi , 
ya  scheld  )  ,  la  victoire  ou  le  martyre  ;  et  en    prononçant  ces  mots, 
ils  jettent,  à  l'exemple  de  Mahomet,  une  poignée   de  terre  contre 
l'ennemi. 

Avant  tle  donner  le  signal   du  combat  on   immole    des  moutons       Mmière 
et  des  boucs  au  chant     d'hymnes    sacrés,    après  quoi    l'action    s'en-  £  ZuZaL 
gage  en   invoquant    le  nom  de    Dieu    Allah.,  Allah,    ou    en   récitant 
quelque  verset  du  cour'ann  ,  tel  par  exemple  que  celui-ci:  toute  vic- 
toire dent  de   Dieu:  combattez  dans  la  voie  du  Seigneur,  et  autres 
semblables.    La   manière  de  guerroyer  la   plus  ordinaire  pour  les  Ot- 
tomans n'est   pas  d'en  venir  aux    prise»    avec    l'ennemi,  mais  de  ra-  ' 
vager  son   pays  par  des  irruptions,  d'y  détruire  ce  qu'ils  ne  peuvent 
emporter,  et  d'emmener  le   plus  d'esclaves  qu'il  leur  est  possible  de 
tout  âge  et  de  tout   sexe.  Si   l'armée  éprouve  des  revers  qui   y    por- 
tent le  découragement,  le  Sultau  adresse  aux  chefs  des    proclama- 


i58  Milice 

fions,  dans  lesquelles  il  n'épargne  ni  les  exhortations  ni  lés  promesses, 
pour  engager  Us  troupes  à  marcher  sur  les  traces  glorieuses  de  leurs 
ancêtres;  où  bien  il  y  exprime  sa  douleur  de  voir  outragé  l'hon- 
neur du  prophète,  la  gloire  de  V islamisme  et  la  dignité  de  l'em- 
pire, et  reproche  aux  généraux  leur  peu  de  talent,  d'activité  et 
de  valeur,  et  aux  troupes  leur  insubordination  ,  l'abandon  de  leurs 
étendards  et  leur  fuite  devant  l'ennemi  ,  et  termine  par  les  mena- 
cer des  peines  sévères  que  leur  réserve  le  Tout-puissant,  et  par  les 
exciter  à  réparer  leur  honte,  pour  se  rendre  par  là  dignes  des  fa- 
veurs du  souverain  eu  ce  monde  et  des  récompenses  célestes  dans 
l'autre.  Un  pareil  langage  pourrait  paraître  étranger  à  tout  autre 
qu'à  des  Turcs.  Si  le  sort  au  contraire  les  a  favorisés  dans  quel- 
qu'entreprise  ,  le  Sultan  leur  en  témoigne  sa  satisfaction  en  ces 
termes:  braves  soldats  ,  continuez  à  marcher  dans  le  sentier  de  la 
foi  et  de  l'héroïsme  ,  où  vous  n'avez  que  le  sol  nu  pour  lit ,  et  pour 
oreiller  la,  pierre.  Puissent  vos  visages  avoir  toujours  la  clarté  du 
jour  et  l'éclat  des  armes  victorieuses!  Que  vos  armes  soient  taujours 
tranchantes  ,  et  doublement  attachées  au  bouclier  de  la  valeur.  Je 
recommande  chacun  de  vous  à  la  grâce  du  Tout-puissant.  Que  ma 
bénédiction  vous  assiste.  Ma  pensée  et  mon  cœur  sont  jour  et  nuit 
avec  vous.  Tel  est  à  peu  près  le  langage  que  le  monarque  tient  dans 
ce  cas  à  ses  troupes,  pour  flatter  leur  amour  propre,  et  leur  attes- 
ter sa  gratitude.  Leurs  succès  sont  toujours  célébrés  dans  le  camp 
et  dans  les  mosquées  des  villes  principales  par  des  actions  de  grâ- 
ces à  l'Eternel,  par  des  illuminations  et  par  des  réjouissances  pu- 
bliques, qui  durent  trois,  sept  ou  neuf  jours.  Le  Sultan  envoie  au 
grand  Visir  des  caisses  de  pelisses,  de  cafetans  et  de  panaches  eu 
or  et  en  argent,  pour  en  décorer  les  officiers  qui  se  sont  distingués. 
La  distribution  de  ces  décorations  se  fait  solennellement  et  en  plein 
conseil.  Les  panaches  en  or  sont  réservés  aux  premiers  capitaines  , 
et  ceux  d'argent,  qui  sont  de  cinq  espèces  différentes  aux  autres 
officiers  selon  leur  grade:  ces  marques  d'honneur  se  portent  au  tur- 
ban et  seulement  à  la  guerre.  Les  soldats  ont  aussi  leurs  récompen- 
ses. Avant'  d'entrer  en  campagne  ils  reçoivent  une  gratification  de 
guerre  plus  ou  moins  considérable  selon  la  générosité  du  monarque. 
Sur  le  champ  même  de  bataille  on  voit  le  grand  Visir  ou  quelqu'un 
des  premiers  Pachas  entouré  de  sacs  d'or  et  d'argent  ,  et  donner 
des  poignées  de  ces  monnaies  aux  soldats  qui  amènent  un  prison- 
nier ou  apportent  la  tête  d'un  ennemi.  Ces  derniers  vont  même,  au 


des    Ottomans.  i5q 

mépris  de  la  loi  de  Mahomet,  jusqu'à  couper,  pour  satisfaire  leur 
avidité,  le  uez  et  les  oreilles  des  ennemis  morts  sur  le  champ  de 
bataille,  dont  ils  font  de  longues  files,  qu'ils  portent  ensuite  en 
triomphe  à  Constautinople.  Les  troupes  ne  se  mettent  point  en 
mouvement  avant  le  2,3  avril  pour  se  rendre  sur  le  théâtre  de  la 
guerre  :  la  campagne  ne  dure  que  six  mois,  et  finie  ou  non,  l'usage 
veut  qu'elles  prennent  leurs  quartiers  d'hiver  au  26  octobre. 

Forces  de  mer. 

Les  Grecs  et  les  Italiens  furent  les  premiers  maîtres  des  Otto- 
mans dans  la  navigation:  Gallipoli  fut  leur  premier  port  militaire, 
et  leur  marine  commença  à  acquérir  quelque  célébrité  par  la  prise 
de  Constantinople.  L'histoire  nous  apprend  que  le  succès  de  cette 
entreprise  fut  favorisé  par  te  Capoudan  Ba'ta-Oglou-Suleyman-Bey  , 
qui  ayant  fait  construire  une  flotille  dans  le  château  de  Romélie  , 
et  l'avoir  fait  transporter  par  terre  9  parvint  à  l'introduire  dans  le 
port  par  l'endroit  appelé  Cassim-Pascha.  Pour  prix  de  cette  action 
il  fut  fait  Capoudan-Bascha  à  deux  queues  }  et.  investi  du  gouver- 
nement de  Gallipoli  qui  lui  fut  donné  en  apanage.  Quelques  an- 
nées après  il  fut  élevé  à  la  dignité  de  grand  Visir,  et  honoré  de 
distinctions  dont  ses  successeurs  jouissseut  encore.  Déjà  sons  Soli- 
man I.er  la  puissance  Ottomane  disputait  l'empire  de  la  Méditerranée 
aux  forces  réunies  du  midi  de  l'Europe,  et  l'étendard  du  croissant 
flottait  dans  le  golfe  de  l'Arabie,  dans  le  golfe  Persique  et  sur  les 
mers  de  l'Inde.  Peu  de  tems  après  la  mort  de  ce  Sultan,  la  marine 
Ottomane  reçut  un  terrible  échec  dans  le  golfe  de  Lépante:  ce  qui, 
joint  à  la  désorganisation  des  autres  branches  de  l'administration  , 
(  effet  de  l'indolence  des  Sultans  qui  en  laissèrent  les  rênes  aux  minis- 
tres )  plongea  l'empire  dans  un  état  de  langueur,  d'où  il  ne  se  releva 
qu'à  la  fin  du  siècle  dernier,  grâce  à  l'activité  des  deux  grands  ami- 
laux  Ghazi-Hassan  et  Kutchuk-Hnssein.  Il  n'est  peut-être  aucune 
puissance  capable  de  remonter  une  flotte  en  moins  de  tems  et  à 
mains  de  frais  que  celle-ci,  attendu  que  son  sol  lui  fournit  pour 
cela  tous  les  matériaux  nécessaires,  et  qu'elle  a  un  grand  nombre 
de  ports  propres  à  la  construction.  Il  y  a  des  chantiers  et  des  arse- 
naux non  seulement  à  Constantiuople,  mais  encore  dans  la  mer  Noire, 
dans  la  mer  Blanche  et  dans  l'Archipel.  Il  existe  deux  grandes 
fonderies  de  canons  en  bronze,  des  fabriques  de  poudre  à  Constati- 


de  èa  /narine 


360  Mi  Lia  s 

tinople,  à  Galliopoli  et  à  Salonique,  et  une  vaste  forge  pour  les 
ancres.  Pendant  long-terns  toute  la  marine  de  cet  état  se  composait 
seulement  d'environ  quarante  galères  à  seize  rangs  de  rames,  dont  la 
plupart  avaient  été  construites  aux  frais  de  diverses  villes  ou  îles  de 
l'Archipel;  mais  les  progrès  de  (a  navigation  ayant  fait  abandonner 
l'usage  des  galères,  dont  il  ne  fut  conservé  que  celle  de  l'amiral, 
on  donna  une  autre  forme  aux  constructions  navales.  Aujourd'hui 
la  Porte  a  une  flotte  de  vingt-un  vaisseaux  de  ligne  ,  dont  quatre  à 
trois  ponts,  de  six  frégates,  quatre  corvettes  et  environ  quarante 
chaloupes  entre  galiotes  et  canonnières:  tous  ces  navires  sont  au  fond 
du  port  où  il  y  a  toujours  sept  à  huit  brasses  d'eau  s  et  sont  prêta 
en  tout  tems  à  être  armés. 
Officier*  ^es  officiers  supérieurs  de  la  marine  Ottomane  sont,  après  le  Ca- 

pitan-Pacha  ou  grand  amiral ,  le  Capoudana  ,  le  Patrona  et  le  Reala  , 
qui  répondent,  savoir;  le  premier  à  un  amiral,  le  second  à  un 
vice-amiral  ,  et  le  troisième  à  un  contre-amiral.  Ces  noms  sont  em- 
pruntés de  ceux  qui,  depuis  Mohammed  II,  ont  été  donnés  aux 
trois  plus  gros  vaisseaux  de  la  flotte.  Depuis  1764  il  eu  a  été  construit 
un  autre ,  auquel  on  a  donné  le  nom  de  vaisseau  d u  Pacha  ou  ami- 
ral, et  qui  se  distingue  des  autres  par  trois  fauaux  à  la  poupe .,  et 
un  au  grand  mât ,  et  par  une  longue  flamme  qui  flotte  au  dessus  du 
pavillon  que  porte  ie  même  mât.  Le  vaisseau  Capoudana  porte  sa 
flamme  au  dessous  du  pavillon,  le  Patrona  au  mât  de  trinquet,  et  le 
Reala  à  celui  de  misaine.  La  Porte  arbore  deux  voiles  .,  l'une  verte 
semblable  à  une  épée  qui  se  partage  en  deux  lames,  et  l'autre 
rouge  avec  un  croissant  et  une  étoile  en  haut:  celle  da  grand 
amiral  porte  le  nom  de  Toughra ,  qui  est  le  monogramme  impé- 
rial. Ces  quatre  vaisseaux  de  ligue  ,  pour  les  distinguer  des  autres 
sont  appelés  Sandjac-Guémiléri,  ou  à  pavillon,  et  les  autres  bât i- 
mens  tels  que  les  frégates  et  les  brigautins  se  nomment ,  les  pre- 
mières Caravela  et  les  seconds  Fircata.  Autrefois  la  flotte  comman- 
dée par  le  grand  amiral  de  Constantinopîe  parcourait  la  mer  Blan- 
che ,  pour  protéger  les  mers  et  les  cotés  de  l'empire  contre  les  ar- 
mateurs étrangers  et  les  pirates  qui  les  infestaient  continuellement  j 
et  à  la  un  du  dix-septième  siècle  il  en  fut  équipé  une  autre  pour 
la  mer  Noire,  pour  repousser  'es  Cosaques  qui  ne  craignaient  pas 
de  se  montrer  avec  leurs  barques  au  beau  milieu  du  Bosphore. 
Maintenant,  à  moins  que  l'état  ne  soit  en  guerre  s  cette  sortie  an- 
nuelle de    la   flotte   n'a  lieu   que   pour  favoriser   la    levée  des  tributs 


des    Ottomans.  i6î 

dans  le?  îles  de  l'Archipel  ,  et  pour    montrer    îa    haute   juridiction 
du  grand  amiral  sur  les  possessions  maritimes  de  l'empire. 

Les  équipages  sont  composés  de  soldats  de  marine,  de  canonniers,  b&  quoi  sont 
de  simples  marins  et  autres  individus  exercés  à  la  manœuvre  appe-  ,„?0f'!'°,?!ÏL, 
lés  Ailakdjl  5  qui  sont  engagés  au  service  pour  sept  mois  à  commen- 
cer en  mats,  et  auxquels  îa  solde  se  paye  avec  un  certain  appareil 
dans  la  salle  de  l'amirauté,  eu  présence  des  principaux  personnages 
tant  civils  que  militaires.  Le  nombre  des  officiers  qui  s'embarquent 
sur  le  vaisseau  amiral  est  d'environ  soixante,  et"  diminue  sur  les  au- 
tres vaisseaux  en  proportion  de  leur  grandeur:  ces  officiers  sont  tous 
subordonnés  au  capitaine  de  pavillon  ,  qui  a  trois  lienfenans.  Parmi 
les  autres  officiers,  les  uns  ont  l'inspection  des  voiies,des  agrès,  des 
manœuvres,  des  magasins  et  des  troupes;  les  autres  ,  nn  bâton  en 
main,  sont  de  garde  à  la  poupe,  à  la  proue,  à  l'escalier  du  vaisseau  , 
et  renferment  les  esclaves  à  fond  de  cale  durant  la  nuit.  Les  canon- 
niers  ont  aussi  leurs  officiers:  il  y  en  a  un  également  qui  commande 
la  chaloupe  du  Capitan- Pacha  3  et  un  autre  celle  du  capitaine  de 
pavillon.  Enfin  l'équipage  comprend  en  tout  deux  cents  A'dakdji , 
quatre  cent-cinquante  entre  Cahondji ,  soldats  de  marine,  et  Top- 
d'à  ou  canonniers,  cinquante  Feloucadji  ou  rameurs  de  chaloupe,, 
et  cinquante  esclaves. 

Le  grand  amiral  a  le  commandement  suprême  daus  son  arron-  Autorité 
dissement  et  dans  les  pays  où  il  aborde  avec  sa  flotte,  et  s'appelle  *%$$? 
aussi  pour  cette  raison  Souverain  de  la  mer.  Il  est  toujours  accompa- 
gné d'un  juge  militaire  pour  le  jugement  des  causes  civiles  et  criminel- 
les, et  d'un  interprète  Grec  de  nation,  qui  lui  donne  les  rensei- 
gneraeus  nécessaires  sur  les  îles  de  l'Archipel;  il  a  eu  outre  sut- 
son  bord  quatre  cents  personnes  attachées  au  service  de  sa  maison. 
La  flotte  rentre  en  autouue  à  Coastautinople  et  est  désarmée;  et 
de  tous  les  équipages  il  ne  reste  en  service  qu'un  petit  nombre 
de  matelots  et  de  canonniers  ,  qui  sont  logés  dans  une  caserne  près 
de  l'arsenal.  Ou  a  cru  néanmoins  à  propos  depuis  quelques  années  , 
dans  l'intervalle  des  deux  saisons  ,  de  tenir  en  croisière  dans  la 
mer  Blanche  et  jusques  sur  les  côtes  de  la  Syrie  et  de  l'Egypte 
trois  ou  quatre  bâtimens  armés  ,  dont  les  capitaines  savent  tirer 
parti  de  leur  station,  par  le  transport  qu'ils  font  d'une  place  à  l'au- 
tre de  chargemens  pour  lesquels  ils  se  font  bien    payer. 

La  veille    de   son    départ,  et  à  son    retour    à    Constantinople  ;    çuaild  drec/>u 
l'amiral   reçoit  une  audience  solennelle  du  Sultan  dans  un  des  Keosh      duSuZl. 

Europe.   Fol.  I.  P.  III.  ai 


i6^  Milice 

du  sérail  qui  se  trouvent  sur  la  rive  du  Bosphore,  et  que  nous  avons 
représenté»  à  la  planche  i^  ;  et  ces  deux  audiences  lui  coûtent 
vingt-mille  piastres,  qui  sont  versées  dans  le  trésor  du  Sultan  à  titre 
d'indemnité  pour  l'ameublement  de  ce  Keosk.  Mais  il  est  amplement 
dédommagé  de  ce  sacrifice  par  les  rétributions  qu'il  retire  lui-même 
des  capitaines  et  de  tous  les  employés  civils  de  l'amirauté,  par  les 
sommes  qui  lui  passent  pour  frais  de  table  les  villes  maritimes  sou- 
mises à  sa  juridiction  ,  et  par  les  remises  que  lui  font  les  comman- 
dans  de  croisières.  Il  jouit  en  outre  d'un  traitement  considérable, 
qui  lui  est  assigné  sur  trente-trois  îles  de  l'Archipel ,  et  d'une  infinité 
d'avantages  éventuels,  qui  résultent  des  privilèges  affectés  à  sa  place.  Son 
costume  est  le  même  que  celui  d'un  Pacha  à  trois  queues.  Les  trois 
amiraux  portent  des  vétemens  doublés,  avec  un  petit  turban  et  un 
bâton  de  commandement  de  couleur  verte,  à  la  différence  de  celui 
des  officiers  subalternes  qui  est  bleu.  Voyez  à  la  planche  oq  n.os  i 
e\  2,  les  portraits  des  premiers,  n.°  3  celui  d'un  officier,  et  n.°  4 
un  matelot.  Il  n'est  pas  besoin  de  talens  ni  d'expérience  pour 
erre  fait  amiral:  il  suffit  pour  cela  d'avoir  des  protections  à  la  cour, 
et  il  n'e»t  pas  rare  de  voir  promus  à  ce  grade  des  gens  du  palais, 
qui  n'ont  pas  la  moindre  idée  de  navigation.  On  est  encore  moins 
scrupuleux  dans  la  composition  de?  équipages:  tout  individu  peut 
y  être  admis,  pourvu  qu'il  ait  nu  fusil  et  une  épée  ,  ou  bien  une 
iiya  lance,  ou  une  paire  de  pistolet*.  L'amirauté  comprend,  outre  les 
1cZ-ï"Tti°ns  militaires,  des  employés  civils  qui  sont  ;  le  Terssané-Emini  ou  suria- 
taudrauui.  tendant  de  l'arsenal  ,  de  la  construction  ,  du  radoub  et  de  l'armement 
des  vaisseaux;  le  Calyonlar-liiatib  qui  tient  les  registres  de  l'admU 
îiistraliou  de  la  marine;  VAnberLarrEmini  et  V Anbarhir-Nazir  qui 
sont  le»  garde*  magasins;  le  Tcrssané-Reis  et  le  Terssanè-Kehaya, , 
dont  l'un  a  la  garde  des  archives  et  l'autre  des  galères,  avec  la 
police  de  l'amirauté;  le  Liman-Reis  ou  capitaine  du  port  et  dos  gar- 
des de  la  marine  le  long  de  l'arsenal;  et  enfin  le  Sergui-Emini , 
qui    préside  au   payement  de   la  solde  des  gens  de   mer. 

L'amirauté  entretient  dix  constructeurs    Mihométans  ,    dont   le 

Cous  tracteurs  „  .  ,  ,        .    A      ,  .  .  r 

et  autre»  chef  porte  pour  enseigne  une  espèce  de  hache  en  argent  massit, 
et  a  sous  ses  ordres  vingt  constructeurs  Grecs,  Ce  nsest  pas  à  dire  pour 
cela  qu'ils  soient  capables  ni  les  uns  ni  les  autres  seulement  d'ébau-  ■ 
cher  la  construction  d'un  vaisseau:  car  ce  ne  sont  que  de  simples 
charpentiers,  qui  n'ont  aucune  des  connaissances  mathématiques  né,. 
cessaire?  pour  cela,  Si  la    Porte    a  aujourd'hui    une    flotte    une  peu 


personnes- 


DES   Ottoiaks.  i  63 

respectable  ,  elle  en  est  redevable  à  quelques  ingénieurs  Suédois  et 
Anglais  ,  ef  c'est  particulièrement  aux  sollicitudes  de  son  grand 
amiral  Kutohuk-Hussein-Pascha  ,  qu'elle  doit  attribuer  les  progrès 
qu'a  faits  sa  marine.  Elle  emploie  au  service  de  cette  partie  de  son 
administration  une  foule  de  galériens,  qui  forment  deux  classes  5 
l'une  de  forçats  qui  sont  eondanués  pour  crime  aux  travaux  pu- 
blics, et  portent  des  fers  aux  pieds;  et  l'autre  de  prisonniers  faits 
à  la  guerre  ou  sur  les  bâtinaens  ennemis.  Malgré  l'avantage  dont 
sont  ces  derniers  pour  la  manœuvre,  il  n'est  pas  sans  danger  de 
les  employer  sur  les  vaisseaux  de  guerre,  surtout  depuis  quelques 
événement  qui  méritant  d'être  connus.  En  1660  on  avait  armé  une 
escadre  pour  réprimer  les  pirateries  des  Cosaques  dans  la  mer  Nuire:; 
le  eapitaine  d'une  frégate  qui  était  à  l'ancre  dans  le  Bosphore  ayant 
voulu  traiter  à  table  divers  officiers  un  moment  avant  son  départ,  les 
esclaves  Chrétiens  qui  se  trouvaient  à  bord  profitant  de  la  conjonc- 
ture, massacrèrent  presque  tout  l'équipage  et  chargèrent  de  fers  les 
officiers,  puis  mettant  à  la  voile  ils  passèrent  dans  la  Méditerranée, 
et  disparurent  sans  qu'on  ait  jamais  plus  entendu  parler  de  la 
frégate.  Un  événemeut  à  peu-près  semblable  arriva  sous  le  règne  de 
Mustapha  III:  un  vendredi  que  ies  officiers  de  l'escadre  en  croi- 
sière dans  la  mer  Blanche  étaient  occupés  à  la  cérémonie  religieuse 
du  vendredi,  les  esclaves  Européens  qui  étaient  à  bord  du  vais- 
seau vice-amiral  firent  main  bisse  sur  les  Mahoméians  de  l'équi- 
page, et  ayant  levé  l'ancre  ils  parvinrent  à  force  de  voiles  à  se  sous- 
traire à  la  poursuite  des  autres  vaisseaux  ,  et  arrivèrent  à  Malte.  La 
Porte  désirant  recouvrer  ce  vaisseau  ,  dut  recourir  à  la  cour  de  France 
pour  obtenir  de  l'Ordre  de  Malte  qu'il  lui   fut   restitué. 

Nature  des  relations  de  la  sublime  Porte 
avec  les  puissances  étrangères. 

Avant  îa  conquête  de  Coustantinople ,  les  Ottomans  n'avaient  point        Quand 
de  relations  permanentes  avec  les  états  voisins  de  l'Europe:  les  iucur-    'd^ail™ 
siens  qu'ils  fesaient  sur  leurs  territoires  u'empèchaieut  pas  qu'ils  ne    u, .^Li 
dédaignassent  d'entrer  en  rapports  avec  leurs  habitaus ,  qui  étaient  à    Eurofée,mei' 
leurs  yeux  des   infidèles.    Les   premiers  à  entamer  quelques   relations 
avec  ies  vainqueurs  des  Paîéoîogues  furent  les  Vénitiens  ,  après  la  chute 
du  bas  empire.    Leur  sénat  envoya  à  Molummed  II  Barthelemi  Mar- 
cello en  qualité  d'ambassadeur,  pour  négocier  un  traité  qui  assurât 


J  64  Milice 

la  liberté  du  commerce  et  de  la  navigation  aux  sujets  des  deux  na- 
tions :  traité  qui  fut  en  effet  conclu  sous  la  condition  réciproque,  que 
l'une  n'acorderait  asile  ni  protection  aux  ennemis  de  l'autre  ,  et 
avec  la  faculté  pour  les  Vénitiens  de  pouvoir  tenir  un  Bail  ou  am- 
bassadeur à  Constantinople.  Ceux  qui  voudront  connaître  les  vicis- 
situdes survenues  à  cet  égard  dans  la  suite  des  tems,  pourront  consul- 
ter les  ouvrages  qui  s'impriment  en  ce  moment  dans  cette  capitale  ,  et 
dont  nous  avons  déjà  donné  l'indication.  En  1598,  pour  ne  pas 
parler  d'autres  évènemens  d'une  date  encore  plus  ancienne  ,  et 
sur  lesquels  les  Annales  Ottomanes  gardent  le  silence,  la  Pologne 
conclut  avec  la  Porte  un  traité  qui  fut  ratifié  par  Mohammed 
III  et  Sigismond  IÏI  ,  en  vertu  duquel  le  premier  s'obligeait  à 
faire  respecter  des  Ta,rtares  le  territoire  Polonais,  le  second  à  ne 
point  exercer  d'hostilités  contre  les  Ta f tarés  J  et  tons  les  deux 
à  permettre  sous  certaines  réserves,  entre  les  deux  nations,  des 
relations  commerciales,  qui  furent  comme  le  premier  anneau  de 
leurs  rapports  politiques.  En  i683  l'Autriche  déclara  la  guerre  à 
In  Porte  à  cause  de  la  Pologne  ;  mais  il  parait  qu'il  existait 
auparavant  quelques  relations  entre  ces  deux  puissances  :  car  dès 
l'an  .5 544»  elles  avaient  conclu  entr'elles  une  trêve  de  deux  ans, 
qui  en  j 547  ^ut  prolongée  pour  cinq  autres.  Les  relations  directes 
entre  la  Porte  et  la  Russie  ne  doivent  point  remonter  au  de  là 
de  cette  époque  §  et  en  effet  l'histoire  nous  apprend  que  la  première 
n'entrait  dans  les  hostilités  qui  eurent  lieu  entre  les  Russes  et  les 
Tartares  de  Crimée,  que  comme  auxiliaire  des  Khans  ses  vassaux  ,  aux- 
quels elle  fesait  passer  des  secours  en  hommes  ,  en  argent  et  eu  mu- 
nitions, et  que  ce  ne  fut  qu'en  162,2  qu'on  vil  pour  la  première 
fois  un  ministre  Russe  à  Constantinople.  Les  traités  de  paix  ,  les 
ruptures  et  les  suspensions  d'armes  tant  de  fois  renouvelles  depuis 
entre  ces  deux  état?  sont  à  la  connaissance  de  tous  nos  lecteurs. 
Nous  ne  dirous  rien  des  relations  qui  existent  entre  la  Porte  et  la 
Perse,  notre  sujet  ue  nous  permettant  de  faire  mention  que  de 
celles  qu'a  cette  puissance  avec  les  états  qui  ne  lui  sont  pas  limi- 
trophes. Les  Ottomans  étaient  maîtres  de  Constantinople  depuis  plus 
d'un  siècle,  qu'ils  n'avaient  encore  aucune  communication  avec  ies 
autres  peuples  de  l'Europe,  soit  parce  qu'ils  eu  étaient  haïs  comme 
ennemis  du  nom  Chrétien,  soit  parce  qu'on  craignait  de  les  y  voir 
étendre  leurs  conquêtes  :  ce  fut  même  dans  ces  senti.mens  que  ces 
peuple:)  ps  liguèrent  contr'eux  ,  et  que  furent  livrées  les  fameuses  ba* 


DES     OtTOM  A  N  S.  1 65 

tailles  de  Cassovie ,  de  Nicopolis  et  de  Varna.  François  I.er  Roi  de 
France  fut  le  premier  à  entrer  en  négociations  avec  le  grand  Soliman  ; 
et  après  deux  ambassades  qui  lui  furent  envoyées  sans  succès  ,  l'une 
en  i5a6  et  l'autre  en  i53i  ,  il  y  eut  enfin  par  l'entremise  de  M.r  La- 
Forest  un  traité  de  commerce  signé  en  i535  entre  ces  deux  prin- 
ces. Cinquante  ans  après,  l'Angleterre  voulut  aussi  former  des  liai- 
sons avec  la  cour  Ottomane,  et  parvint  en  i5q3  à  obtenir  pour 
elle,  sous  le  règne  d'Elisabeth,  les  mêmes  avantages  et  les  mêmes 
privilèges  que  ceux  qui  avaient  été  accordés  à  la  France.  En  16 1 3 
la  Hollande  conclut  avec  la  Porte  un  traité  conforme  à  celui  de 
l'Angleterre,  Charles  XïTj  durant  le  séjour  qu'il  fit  à  Bender  , 
pouvait  ménager  à  îa  Suède  des  rapports  intéressans  avec  la  Tur- 
quie ;  mais  il  ne  sut  pas  profiter  de  cette  circonstance  favorable  ,  et 
ce  ne  fut  qu'en  1737  qu'il  s'ouvrit  des  relations  directes  entre  ces 
deux  puissances.  Les  dernières  qui  se  sont  mises  en  correspondance 
avec  Sa  Porte  sont,  dans  l'ordre  chronologique  suivant  :  Nanles  en  i7_jo, 
le  Dannemark  en  J756,  la  Prusse  en  1761,  et  en  1782,  l'Espagne ,, 
dont  le»  sujets  jouissent  aujourd'hui  des  mêmes  avantages  que  les 
autres  nations  Européennes.  Ces  époques  méritent  l'attention  de 
quiconque  voudrait  traiter  do  costume  Ottoman  par  rapport  aux 
beaux  arts,  pour  ne  pas  confondre  les  tems ,  et  éviter  les  anachronismes. 

Les  Monarques  Ottomans  étaient  dans  l'usage*  de  donner  aux  Titm, 
Empereurs  Grecs  et  à  divers  antres  Princes  le  titre  de  Tekiour  ou  /J/%^' 
Tekfour,  par  corruption  du  nom  de  Tacavpr  que  prenaient  les  Rois  aulres  l'rin 
d'Arménie;  et  aux  Princes  Chrétiens  celui  de  Oral ,  qui  se  don- 
nait anciennement  aux  Souverains  de  la  Servie.  Ce  ne  fut  qu'en 
1606,  qu'on  commença  à  la  Porte  à  donner  le  titre  de  Borna- 
T schàssàr  s  César  Romain,  aux  Empereurs  d'Allemagne,  auquel  on 
joignait  quelquefois  l'épithète  de  majestueux,  Ba-Vecar ;  et  à  l'Em- 
pereur de  Russie  celui  de  Tschar  ,  ou  Czar,  qui  3  d'après  la  con- 
vention de  Caïuaodjé  en  1774.,  fut  encore  relevé  par  celui  de  Pa- 
dischah ,  c'est-à-dire  grand  Empereur.  Les  titres  mis  en  tête  des 
discours  adressés  aux  divers  souverains  de  l'Europe  sont  les  suivans. 
Au  plus  glorieux  d'entre  les  Princes  de  la  doctrine  de  Jésus.  Au 
plus  éminent  des  potentats  de  la  fol  du  Messie.  Au  modérateur  des 
intérêts  politiques  des  nations  Chrétiennes.  Au  possesseur  des  ensei- 
gnes de  prudence  et  de  magnificence,  entouré  d'honneurs  et  de 
gloire,  très-magnifique  ,  très-haut ,  très-émincnt  etc.  Des  titres  encore 
plus  sonores  et  plus  fastueux    sont    prodigués  aux    souverains  Ma  ho- 


dit 

les  Sultans  aux 


i66  Milice 

m-tans,  comme  au  Roi  Thamasb  ï.er  qui  far  appelé:  le  soleil  delà 
Perse,  le  Souverain  incomparable  du  siècle,  le  nviîlre  des  enseignes 
de  la  félicité  et  de  la  gloire ,  le  restaurateur  des  colonnes  de  la  gran- 
deur et  de  là  majesté.  Toutes  les  fois  qu'il  s'agit  de  faire  mention 
«i'un  ministre  Européen  dans  les  actes  diplomatiques  ,  sou  nom  y  est 
toujours  aecompigué  de  ces  expressions:  le  plus  excellent  entre  les 
seigneurs  de  la  religion  Chrétienne.  Les  traités  passés  avec  les  puis- 
sances étrangères  sont  tous  ratifiés  par  un  serment  du  Sultan  ,  qui 
finit  ainsi:  par  la  sainteté  du  courann,  par  Vdme  de  mon  père  et 
de  mes  ancêtres,  par  ma  tête  et  par  celle  de  mes  enfans  :  à  quoi 
il  ajoute  encore  souvent:  parla  vénération  due  aux  cent  vingt-quatre 
mille  prophètes,  par  Vépèe  que  je  ceins ,  par  le  cheval  que  je  monte 
etc.  Si  le  Sultan  doit  écrire  à  un  Prince  étranger,  il  le  fait  sur 
une  grande  feuille  en  gros  caractères,  et  sa  dépêche  pliée  dans 
une  bourse  d'étoffe  d'or  est  envoyée  à  sa  destination  accompagnée 
d'une  autre  du  grand  Visir.  Quand  ou  veut  écrire  au  Sultan  il  faut 
adresser  en  même  tems  une  copie  de  l'écrit  à  son  premier  minis- 
tre pour  en  avoir  la  réponse,  l'étiquette  ue  permettant  pas  qu'il  la 
fasse  lui-même. 
Comment  Nous  avons  dit  plus  haut  que ,  dans  les  commencemens ,  le  carac- 

'TmbasTadliJs  tère  d'ambassadeur  n'était  pas  très- respecté  à  ta  cour  Ottomane,  et 
Lonnandnopie.  qu'outre  la  prison  qui  attendait  ces  ministres  en  cas  de  déclaration 
de  guerre,  ils  n'étaient  pas  traités  d'une  manière  très-libérale  ;  mais 
depuis  un  siècle  ou  a  pour  eux  beaucoup  plus  d'égards  Autrefois 
il  n'allait  point  d'ambassadeurs  à  Gonstantinople ,  qu'ils  ne  portas- 
sent au  grand  Seigneur  de  riches  préseus  en  glaces,  en  montres, 
en  pendules,  en  télescopes  >  en  vaisselle  d'or  et  d'argent,  et  au- 
tres objets  précieux.  Olni  qui  y  allait  les  mains  vides  avait  beau- 
coup de  peine  à  obtenir  l'audience  publique  pour  la  remise  de  ses 
ul très  de  créance,  comme  l'éprouva  M.1'  de  Noaitles  ambassadeur 
de  France  près  de  Sélim  Ii.  Les  Sultans  donnaient  en  échange  de 
ces  préaeus  des  aromates  ,  des  étoffes  de  l'Iode  ,  dei  mousselines  bro- 
dées, de»  tentes,  des  tapis  de  Perse  ou  de  Barbarie,  des  chevaux 
magnifiquement  harnachés,  des  cimetère= ,  des  panaches  ornés  da 
pierreries  etc.  Mais  depuis  que  la  Porie  s'est  mise  à  tenir  aussi 
des  ministres  près  des  cours  Européennes,  elle  a  cessé  de  faire  des 
présens  ,  et  de  défrayer  comme  par  le  passé  les  ambassadeurs  étran- 
gers de  toute  dépense  j  depuis  leur  eutrée  sur  le  territoire  Ottoman 
jusqu'à  leur  départ.  Anciennement    les  ambassadeur?  étaient   logés  à 


des    Ottomans.  167 

Constantinople  dans  un  grand  hôtel  qui  s'appelle  encore  Iltchl-Khaan  , 
hôtel  des  ambassadeurs;  mais  depuis  assez  long-tems  ils  habitent 
Pera,  à  l'exemple  des  ambassadeurs  Vénitiens  qui  furent  les  pre- 
miers à  y  établir  leur  séjour. 

La   première  audience  que  reçoit    un  ambassadeur    à   la    Porte  du£"%™ptsïr 
est  accompagnée  de  beaucoup  de  pompe  et  de  cérémonies.  La   pre-  amba""ideurti 
mière  chose  qui  suit  la  notification  de  son    arrivée,  est  l'envoi    que 
lui  fait  le  graud  Visir  d'un    présent    de  fleurs  et  de    fruits  sur    des 
bassins.  Le   lendemain,  l'interprète  de  la   Porte    lui  fait    une    visite 
pour  le  complimenter  au   nom  du  premier  ministre  et  des  ministres 
d'état  ,  et  dès  lors  on   lui   donne  pour  garde  d'honneur  une  compa- 
gnie de  Janissaires,  qui  s'établit  près  de  son  hôtel.  Aussitôt  ,  sur  l'avis 
qui   lui  en   est   donné  ,  il   se   rend  à    l'audience,    précédé    de    cette 
garde  et  entouré  des    officiers    de    l'ambassade  ,    des    personnages  les 
pïns  marquants  de  sa  nation  ,   et    de  voyageurs  Européens  qui    s'em- 
pressent  de   profiter  de  c«tte  occassion   pour  voir  une  oonr,  qui  dans 
tout  autre  tems  leur  serait   inaccessible.  11   traverse   le  port  dans  une 
barque  à   sept    paires  de  rames;  et  au  moment    où    il    met     pied    à 
terre  ,  deux  officiers  Tchavousch  l'attendent   pour  le  conduire  à    un 
pavillon  ,  où  il  est  reçu  par  le  Tchavousch-Baschi ,  qui  est  l'introduc- 
teur des  ambassadeurs.    Là  on    lui    présente  une  pipe,  du    café,  des 
confitures  et  le  scherbet  ;  ensuite  il  est  invité  à  monter  sur  un  che- 
val des  écuries    impériales.    Il    continue    ainsi    sa  route,  ayant  à  sa 
gauche   l'introducteur ,    et    devant    lui  sa  garde   de  Janissaires,  avee 
VAisas-Baschi  et  le    Soas-Baschi    lieutenans    de    police  _,    le    grand 
éeuyer  du  sérail  et  un  autre  cortège  nombreux  ,  après  lesquels  vien- 
nent  les  chevaux   de  selle  et   les  pages  à   pied  de  l'ambassadeur,  les 
interprètes  de   la    légation  ,  et  enfin   le  secrétaire    portant  les  lettres 
de  créance  dans  des   bonrses  de  drap  d'or:   la  suite  de  ce  cortège  se 
compose  des  gens  attachés  au  service  privé  de  l'ambassadeur  ,  moutés 
aussi   sur  des  chevaux   du   sérail.    A  son   entrée  dans   le   palais  de     la 
Porte  ,   il   voit  tous   les  officiers  du  grand   Visir  rangés  dans  là   cour 
pour  lui   rendre  hommage.  Arrivé  au  haut  de  l'escalier,  il  est  reçu 
par  l'interprète  et  conduit   dans  une  viste  salie  par  le  grand    maître 
des   cérémonies  et   plusieurs  autres  officiers;  et   de   là   ou   le  fait  pas- 
ser dans  celle   d'audience,  dans  un  des  coins  de  laquelle  se  trouvent 
des  groupes  de    Tchavousch  ,    d'huissiers    et    autres.    On    ouvre    une 
porte  secrette  d'où  sortent  deux  à  deux  d'un  pas  grave  les  ministres , 
les  secrétaires  d'état,  puis  le  grand  Visir  soutenu  à  droite  par  \e  Kehaya- 


1 68  Milice 

Bey ,  et  à  gauche  par  le  Capoudjiler.  A  leur  apparition  la  salle 
retentit  r|es  cris  de  vive  le  Monarque,  vive  son  lieutenant.  Le 
grand  Visir  va  se  placer  dans  un  coin  du  sopha  ,  les  autres  minis- 
tres restent  debout,  et  l'ambassadeur  s'assied  sur  un  tabouret  d'où 
ï!  prononce  son  discours,  qui  est  ensuite  répété  en  Turc  par  Pin- 
te! prête.  Le  grand  Visir  y  répond  d'un  ton  grave,  et  cette  réponse 
est  également  rendue  aussitôt  par  l'interprète  dans  la  langue  de 
l'ambassadeur  ,  qni  alors  se  lève  ,  et  prenant  ses  lettres  de  créance 
des  mains  du  secrétaire  les  remet  au  Reis-Efrndi,  qui  les  dépose 
sur  un  coussin  à  côté  du  grand  Visir.  Viennent  ensuite  des  pages 
magnifiquement  vêtus,  qui  étendent  sur  les  genoux  de  l'ambassadeur 
et  du  Visir  des  étoffes  de  soie  bordées  en  argent  ,  et  leur  servent 
des  confitures,  du  café,  du  scherbet  ,  des  parfums  d'aloès  et  de 
l'eau  de  rose:  ce  qu'ils  font  à  genoux  pour  ce  dernier  ministre. 
La  coupe  du  seberbet  vidée,  toute  rassemblée  portant  la  rnain 
au  front  crie  salut  :  le  grand  maître  des  cérémonies  prenant  deux 
mouchoirs  de  mousseline  brodés  en  or  tes  met  dans  fe  sein  de  l'am- 
bassadeur puis  le  revêt  d'une  pelisse  de  zibeline:  dans  le  même 
tems  on  distribue  trente  ou  quarante  cafetans  aux  membres  de  la 
légation.  Pendant  cette  cérémonie  le  grand  Visir  traite  son  bote  à 
table;  et  lorsque  ce  dernier  se  lève  pour  se  retirer,  le  ministre 
Ottoman,  sans  se  déranger  de  sa  place,  lui  rend  son  saint  par  une 
légère  inclinaison  de  tète.  A  son  retour  chez  lui.,  l'ambassadeur  est 
honoré  d'uue  symphonie  exécutée  par  la  musique  militaire  du  sérail 
et  par  celles  de  la  Porte ,  du  Demir-Capou  et  de  la  tour  de  Galata. 
Voyez  la  planche  2&  où  est  représentée  la  cérémonie  de  l'audience 
du  grand  Visir. 
Auâhnee  Le  Sultan  donne  aussi    audience   aux    ambassadeurs   étrangers^ 

f<"X«!u/cu"*r  mais  seulement  les  jours  de  son  divan.  Nous  renvoyons  nos  lecteurs  à 
ce  que  nuus  avons  dit  pag.  n5  et  suivantes  concernant  le  céré- 
monial ,  et  nous  ne  ferons  qu'indiquer  ici  les  particularités  qui  ,  dans 
cette  circonstance,  accompagnent  la  présentation  d'un  ambassadeur. 
Dans  quelque  saison  que  ce  soit,  cet  ambassadeur  doit  partir  de 
sou  palais  à  îa  pointe  du  jour  avec  le  cortège  indiqué  plus  haut  : 
et  arrivé  qu'il  est  à  une  rue  qui  conduit  de  la  Porte  au  sérail,  il 
fait  une  halte  qui  était  autrefois  d'une  heure,  et  n'est  plus  main- 
tenant que  d'environ  un  quart  _,  pour  attendre  le  grand  Visir  à 
îa  suite  duquel  il  continue  sa  marche.  Il  descend  de  cheval  sous 
la  seconde  porte  du  palais 5  où  se   présente  l'interprète  pour  le  re^ 


des   Ottomans.  î 6g 

cevoir.  Après  avoir  attendu  sous  cette  porte  une  demi-heure  ,  i!  tra-* 
verse  à  pied  la  seconde  cour  du  serai!,  précédé  des  deux  Tcha- 
vousch-Baschi  et  Capoudjiler-Kehayassi ,  et  en  y  entrant  il  voit 
d'un  coté  les  Janissaires  prendre  leurs  plats  de  pilao,  et  ses  pro- 
pres gens  s'emparer  en  même  tems  des  mets  préparés  pour  eux.  A 
son  entrée  dans  la  salle  du  divan  il  y  trouve  tous  les  membres  du 
conseil,  à  l'exception  du  grand  Visir,  qui  y  entre  quelques  mo- 
mens  après  par  une  porte  secret  te.  Ce  ministre  va  s'asseoir  à  sa  place 
ordinaire,  et  l'ambassadeur  sur  son  tabouret  ayant  à  sa  droite  son 
secrétaire  avec  les  lettres  de  créance,  et  à  sa  gauche  l'interprète 
de  la  Porte,  qui  lui  demande  aussitôt  des  nouvelles  de  sa  santé  de 
la  part  du  grand  Visir  ,  auquel  il  porte  la  réponse  en  baisant 
à  chaque  fois  sa  robe.  Alors  celui-ci  adresse  au  Sultan  une  re- 
quête pour  lui  demander  une  audience.  Cette  faveur  obtenue  on 
prépare  cinq  petites  tables;  l'une  pour  le  grand  Visir  ,  qui  y 
invite  l'ambassadeur;  trois  pour  le  Capltan- Pacha  ,  le  Nischan- 
dji  ,  et  les  trois  Defterdar  avec  lesquels  s'asseyent  les  membres 
de  la  légation;  et  la  cinquième  pour  les  Gaziasaher ,  qui  croiraient 
contracter  une  souillure  en  se  plaçant  à  table  avec  des  infidèles.  Cin- 
quante plats  sont  appostés  l'un  après  l'autre  par  des  piges  sur  ces 
tables  qui  sont  sans  nappe;  le  grand  Vtsir  en  goûte  le  premier,  et 
invite  sou  hôte  à  en  faire  autant:  ou  ne  donne  à  boire  que  le  seher- 
bet  et  encore  à  la  fin  du  repas  ,  avant  et  après  lequel  les  pages 
versent  de  l'eau  sur  les  mains  des  convives.  Au  bout  d'une  demi- 
heure  que  dure  ce  repas  ,  pendant  lequel  règne  le  plus  profond  si- 
lence ,  l'interprète  et  le  grand  maître  des  cérémonies  conduisent 
l'ambassadeur  à  un  endroit  qui  est  entre  la  salle  du  divan  et  celle 
du  trône,  pour  le  revêtir  d'une  pelisse  de  zibeline,  et  les  gens  de 
sa  suite  du  cafetan.  A  la  porte  Félicité  il  est,  ainsi  que  les  autres 
principaux  personnages,  soutenu  sous  les  bras  par  des  gens  destinés 
à  cet  effet ,  et  traverse  ainsi  un  vestibule  entre  deux  haies  d'offi- 
ciers du  palais.  Eu  entrant  dans  la  salle  du  troue  l'ambassadeur 
s'incline  trois  fois  ,  et  s'arrête  à  quelque  distance  au  Sultan  , 
qui  est  assis  sur  le  trône  à  l'Européenne,  Le  grand  Visir,  le 
grand  Amiral,  et  le  Mir-Alem  restent  debout  en  face  du  trône,  et 
à  la  gauche  se  tiennent  le  long  du  mur  trois  officiers  des  eunuques 
blancs.  L'ambassadeur  commence  son  discours,  qui  est  aussitôt  ré- 
pété mot  à  mot  par  l'interprète  d'une  voix  hésitante ,  comme  qui- 
conque est  saisi  de  crainte.   Le  Sultan  ordonne  par  un  sio-ne  de  têt© 

Europe,  Vol.  I..P.  III,  2a 


170  Milice 

au  grand  Visîr  de  répondre.  Après  avoir  eu  l'explication  de  cette 
réponse,  l'ambassadeur  prend  des  mains  de  son  secrétaire  les  let- 
tres de  créance  et  les  remet  au  Mir-Alem ,  de  qui  elles  passent  au 
grand  amiral  ,  puis  au  grand  Visir  qui  les  dépose  sur  un  des  cous- 
sins du  trône.  La  cérémonie  achevée,  l'ambassadeur  remonte  à  che- 
val à  la  seconde  porte  du  sérail  ,  et  après  avoir  vu  passer  dans  la 
première  cour  le  grand  Visîr  avec  sa  suite  ,  il  retourne  à  sou  pa- 
lais. Voyez  à  la  planche  29  la  salle  du  trône.  Il  est  à  remarquer 
que,  dans  ces  deux  audiences,  les  Européens  tiennent  leur  chapeau 
sur  la  tête  ,  et  que  personne  n'y  entre  l'épée  au  côté.  L'ambassa- 
deur qui  s'obstinerait  à  vouloir  la  garder  s'exposerait  à  être  traité 
d'insensé ,  comme  le  fut  M.r  Ferriol  ambassadeur  de  France  à  la 
Porte  en  1700.  Les  audiences  qui  se  donnent  aux  ambassadeurs 
des  puissances  inférieures  de  l'Europe  différent  peu  de  celle  dont 
on  vient  de  voir  la  description.  Cette  audience  obtenue  les  ambas- 
sadeurs ne  revoient  plus  ni  le  Sultan  ni  môme  le  grand  Visir,  à 
moins  qu'ils  n'aient  par  la  suite  de  nouvelles  lettres  de  créance  à 
présenter,  ou  qu'ils  ne  soient  rappelés  par  leur  cour ,  dans  lequel  cas 
ils  recèlent  une  nouvelle  audience.  Les  ministres  étrangers  correspon- 
dent avec  la  Porte,  pour  ce  qui  concerne  leur  légation  ,  par  le  moyen 
d'interprètes,  et  ils  peuvent  rester  des  années  à  Constantinople  sans 
avoir  jamais  à  traiter  en  personne  avec  aucun  ministre  d'état  ouâau- 
tre  fonctionnaire  publie. 
Quant  ^e  n*a  été  qu'en    1798  que  la  Porte  a  commencé  à  entretenir 

^°m/«"/reT  des  légations   permanentes   près  des  cours  de    Vienne,    Paris,    Lon- 
prè*  des  cours  ^  res  et  Uftfljn     q\  ej|e  n'était   pas  éloignée  d'en  envoyer  de    même 

étrangère**  *^  '  r  o  i 

k  d'autres  cours.  Il  avait  même  été  résolu  d'attacher  à  chaque  lé- 
gation huit  ou  dix  jeunes  Musulmans,  pour  apprendre  les  langues, 
les  sciences  et  les  arts  de  l'Europe;  mais  la  difficulté  de  trouver 
des  personnes  qui  voulussent  surmonter  leur  répugnance  à  se  rendre 
dans  des  pays  Chrétiens,  et  l'opposition  des  préjugés  nationaux 
à  ce  nouveau  système ,  u'ont  pas  permis  de  le  maintenu  loug-tems  , 
et  à  présent  la  Porte  u*  a  plus  dans  les  différentes  cours  que  des 
cjaatgés  d'affaires,  qui  sont  poui'  la  plupait  des  Grecs, 


I*ÉS     Oï'TOStAXS,  171 

LOI»      CIVILES      ET      PÉNALES. 

.1  armi  les  lois  civiles  nous  ne  citerons  que  celle?  concernant  inh  concernant 
le  mariage,  comme  différant  par  certaines  particularités  des  lois  s  "lana&e' 
les  plus  générales  sur  cette  matière.  Tout  individu,  homme  on  fem- 
me, ayant  atteint  l'âge  de  majorité  qui  esr  de  quinze  ans,  et  sain 
d'esprit,  peut  disposer  de  sa  main  comme  il  lui  plait.  L'homme  a 
la  faculté  d'épouser  quatre  femme9  ensemble  ou  séparément,  et 
d'en  répudier  une  quand  son  intérêt  l'exige.  8ont  néanmoins  exclû- 
mes du  choix  qu'il  peut  faire,  ses  plus  proches  parentes,  les  fem- 
mes avec  lesquelles  il  a  eu  précédemment  quelque  commerce  ,  une 
esclave  non  encore  affranchie  ,  une  esclave  étrangère  ,  les  payennens , 
les  femmes  répudiées  ou  veuves  avant  qu'il  n'y  ait  d'écoulés  ,  pour 
les  premières  trois  mois  depuis  Leur  répudiation,  et  pour  les  secon- 
des quatre  mois  et  dix  jours  depuis  leur  veuvage,  enfin  les  femmes 
qui  sont  déjà  demandées  en  mariage,  et  les  non  Mahoméfanes.  Leg 
esclaves,  tant  hommes  que  femmes,  peuveut  se  marier  eutr'eux  et  avec 
des  personnes  libres:  cependant  l'esclave  ne  peut  avoir  que  deux 
femmes.  Un  mari  sain  d'esprit  et  majeur  a  le  droit  de  rompre  le 
lien  conjooral  quand  bon  lui  semble.  La  répudiation  est  imparfaite  , 
quand  Yiddet  on  les  trois  mois  ne  sont  pas  expiras,  et  le  mari  peut 
reprendre  la  femme  répudiée  sans  renouveler  l'acte  du  mariage;  elle 
est  au  contraire  parfaite,  après  qu'il  a  laissé  expirer  Yiddet  sans  la 
reprendre.  Dans  ce  dernier  cas,  la  réunion  ne  peut  s'opérer  sans  le 
consentement  formel  de  la  femme ,  qui  apporte  alors  un  nouveau  con- 
trat et  un  nouveau  présent  de  noce.  À  la  troisième  répudiation  par- 
faite il  n'y  a  plus  lieu  à  racommondement ,  le  mariage  est  dissou3 
pour  toujours,  à  moins  que  la  femme,  par  te  fait  d'un  second  mariage 
ou  d'une  répudiation,  n'ait  acquis  le  droit  de  se  remarier.  En  revanche 
il  a  été  permis  aux  femmes  de  demander  le  divorce  ou  la  séparation  , 
que  la  loi  leur  accorde ,  pourvu  que  le  rmri  y  donne  son  con- 
sentement formel ,  et  qu'elle  lui  fasse  au  sacrifice  en  argent  ou  en 
effets  ,  au  moyen  de  quoi  elle  s'affranchit  du  joug  conjugal.  Le  mari, 
e'il  n'est  pas  intéressé,  n'accepte  rien,  et  la  demande  de  la  femme 
n'éprouve  point  d'opposition  quant  à  son  effet.  La  femme  fait  ses 
propositions  an  mari  jusqu'à  ce  qu'il  réponde,  et  elle  a  la  faculté 
de  se  rétracter;  mais  il  n'en  est  pas  ainsi  du  mari  après  qu'il  a 
consenti  à  la  séparation. 


173.  LOIS   CIVILES  ET  TÉSsALES 

ia?Jm'anon  ^es  s^Parat'0îis  entr'époux  sont    ordinairement    provoquées    par 

des  fyoiuc  le  mari  pour  cause  d'infidélité  de  la  femme,  et  accompagnées  de 
malédictions  3  que  les  deux  époux  prononcent  l'un  contre  l'autre.  Le 
mari  ne  peut  se  dispenser  de  paraître  en  jugement ,  pour  soutenir  sou 
accusation  ou  s'en  désister.  Refuse-t-il  <îe  s'expliquer^  on  ne  donne- 
t-il  que  des  réponses  vages  et  incertaines?  le  magistrat  le  tient  eu 
prison  }  jusqu'à  ce  qu'il  se  résolve  â  dire  un  oui  ou  un  non  positif. 
S'il  se  rétracte,  la  loi  le  déclare  coupable  d'injure  et  le  condanne  à 
la  peine  prononcée  pour  ce  délit.  S'il  persista  au  contraire  dans  son 
accusation  d'adultère,  il  est  obligé  de  la  confirmer  par  un  serment 
«n  forme  de  malédiction  conçu  en  ces  termes  :  je  prends  Dieu  à 
témoin  de  la-  vérité  de  mon  accusation  d'adultère  contre  cette  fem- 
me ,  en  la  désignant  avec  la  main,  il  répète  quatre  fois  les  mêmes 
paroles,  puis  il  ajoute:  que  la  malédiction  divine  tombe  sur  celui  qui 
accuse  faussement  cette  femme  à" adultère.  Après  que  le  mari  a  pro- 
noncé ce  serment,  la  femme  avoue  ou  nie  le  fait.  Ne  fait-elle  ni 
l'un  $}  l'autre,  ou  ne  s3explique-t-elle  que  d'une  manière  ambi- 
guë? elle  est  également  retenue  en  prison ,  jusqu'à  ce  qu'elle  se  déi- 
cide à  donner  une  réponse  telle  que  la  loi  l'exige,  Amenée  la  seconde 
fois  devant  le  juge }  ou  elle  se  déclare  coupable,  alors  le  mariage 
fist  dissous  ,  et  elle  subit  la  peine  que  la  loi  prononce  contre  les 
adultères;  ou  elle  persiste  à  soutenir  sou  innocence,  et  elle  est  obligée 
<ie  répondre  au  serment  du  mari  par  un  démenti  en  forme  de  ma-* 
iédiction  comme  le  sien,  en  disant  :  je  prends  Dieu  à  témoin  de 
la  fausseté  de  V accusation  d'adultère  portée  contre  moi  par  cet  hom^ 
me,  qu'elle  désigne  avec  le  doigt.  Après  avoir  répété  quatre  fois 
ces  paroles,  elle  ajoute;  que  la  colère  de  Dieu  tombe  sur  moi ,  si  cet 
homme  est  véridlque  dans  son  accusation  ây adultère ,  et  le  désigne 
«.le  nouveau  avec  le  doigt.  La  malédiction  réciproque  des  époux  em^ 
porte  aussitôt  leur  séparation  ,  que  le  magistrat  coi  firme  par  un  acte 
juridique.  S'il  est  né  du  mariage  un  enfant,  que  le  maii  ne  veuille 
pas  reconnaître  pour  être  à  lui,  il  est  réputé  illégitime  et  laissé 
à  la  mère.  Une  chose  à  remarquer,  c'est  qu'il  u'y  a  que  les  époux 
Musulmans  et  libres,  auxquels  il  soit  permis  de  recourir  à  la  malé- 
diction, et  qu'il  faut  que  la  conduite  de  la  femme  ait  été  jusqu'à? 
lors  irréprochable.  Si,  après  que  les  malédictions  ont  été  prononcées 
de  part  et  d'autre,  les  deux  époux  veulent  se  réunir,  il  faut  que  le 
mari  se  rétracte  formellement  de  son  accusation,  et  qu'il  se  soumette 
à  la  peine  portée  par  la  loi  pour  cause  d'injures,    La  femme   peut 


des    Ottomans.  173 

demande*1  la  dissolution  du  mariage  pour  fait  d'impuissance  dans  le 
mari,  et  sur  la  preuve  qui  en  est  acquise,  le  juge  prononce  aussi- 
tôt la  séparation.  L'apostasie  de  la  part  d'un  des  époux  Musulmans 
emporte  également  la  dissolution  de  mariage  ,  et  même  la  peine  de 
mort   pour  l'apostat. 

La  femme  veuve  ou  séparée  de  son  mari  est  obligée  de  vivre 
retirée  pour  un  certain  tems  avant  de  pouvoir  se  remarier.  Pendant 
tout  le  tems  de  Viddet  elle  porte  le  deuil,  qui  consiste  à  s'abste- 
nir de  tout  vêtement  ronge  ou  jaune,  et  à  ne  pouvoir  se  parfumer 
d'odeurs  et  d'essences,  ni  se  frotter  les  yeux  avec  le  collyre ,  ni 
se  teindre  les  ongles  avec  Vhinna.  La  loi  Makométane  veille  avec 
une  sollicitude  particulière  à  la  conservation  des  enfans  abandonnés. 
On  enfant  esî-il  trouvé  à  la  porte  d'une  mosquée,  d'une  maison, 
d'un  bain  public  ou  dans  la  rue?  la  loi  enjoint  à  la  personne  qui 
le  trouve  de  lui  prêter  tous  les  secours,  que  la  bienfesance  et  la 
charité  peuvent  lui  suggérer.  L'enfant  qui  n'a  point  été  trouvé  dans 
un  lieu  uniquement  tiabité  par  des  Musulmans,  est  déclaré  libre 
et  Musulman;  si  celai  qui  l'a  recueilli  se  charge  de  son  entretien, 
il  en  devient  le  père  putatif  ou  Multaku  ;  et  comme  cet  acte  de 
bienveillance  doit  être  de  sa  part  purement  gratuit  ,  il  perd  tout 
droit  à  compensation  ou  indemnité  quelconque  pour  cet  objet.  En 
revanche  il  acquiert  par  ce  même  acte  un  titre  de  préférence  sur 
quiconque  voudrait  avoir  l'enfant,  et  dans  cette  considération  il 
est  obligé  de  iui  faire  apprendre  un  art  ou  une  profession,  pour  le 
mettre  en  état  de  gagner  sa  vie.  Personne  ne  se  présentant  pour  se 
charger  d'un  enfant  abandonné,  l'état  est  obligé  de  pourvoir  à  son 
entretien,  et  de  faire  pour  lui  tout  ce  que  la  loi'  prescrit. 

Les  lois  pénales  portent  la  peine  de  mort  contre  quiconque 
blasphème  Dieu,  ses  attributs,  son  saint  Prophète ,  le  livre  céleste, 
ou  nie  la  divinité  de  la  mission  de  Moyse  et  de  Jésus  Christ.  Celui- 
là  eucourt  également  la  peine  capitale,  qui  parle  mal  de  la  religion, 
des  maximes  qu'enseigne  le  cour *atiri ,  et  de  l'obligation  d'observer 
les  pratiques  du  culte  public,  ou  qui  les  tourne  en  dérision.  Avant 
d'appliquer  la  peine  de  mort  à  l'apostat,  on  a  recours  à  tous  les 
moyens  imaginables  pour  le  faire  revenir  de  son  erreur,  pour  dis- 
siper ses  doutes  et  pour  éclairer  sa  foi.  A  cet  effet  on  lui  accorde 
trois  jours,  pour  qu'il  puisse  méditer  dans  sa  prison  sur  la  vérité 
d'un  culte  céleste;  s'il  laisse  passer  ce  terme  sans  abjurer,  il  lave 
crime  dans   le    sang.    L'apostat    relaps    n'obtient    plus    de    délai 


Condition 
(VuHa  femme 

veuve 
ou  répudiée. 


Enfans 
abandonnés. 


Peine  contre 

les 

blasphémateurs 


Peine  contre 
l'apoitat 


son 


174  L  O  I  5     CIVILES-     F  T      PENALES 

après  la  troisième  fois,  et  à  peine  arrêté  il  doit  abjurer  immédia- 
tement ou  est  décapité  par  le  bourreau:  en  cas  de  fuite,  il  est 
poursuivi  et  peut  être  tué  impunément  par  celui  qui  l'atteint.  On 
met  encore  au  nombre  de?  crimes  dignes  de  mort  les  discours  sédi- 
tieux, les  actes  tendant  à  troubler  la  tranquillité  publique  et  les 
Peines  contre    contraventions  aux  ordres   du  Prince.   La   même   peine  est   prononcée 

quiconque  tient  i         i     •  1  j     rv>     •  ■  /•  i 

des  propos      nar  la   loi  contre  l  othoier  ou  magistrat  qui   néglige  ses  devoirs,  qui 
ou  autres-      abuse  de  la    confiance    de   son  supérieur  ou  des  deniers   publics  ,  et 
qui    maltraite   les    sujets   cor» fiés    à  ses  soins  j    elle  s'étend    de    même 
aux  faussaires ,  aux     malfaiteurs ,   aux  pirates,  aux    brigands  et    aux 
auteurs  de  libelles  calomnieux  contre  le  Souverain. 
Vit>e,$e.s  sorm  Voici  comment  s'exécutent  les  sentences    de    mort.  Si  le    TVIu- 

e  pev'         fulman    imputé  d'un  des  délits  ci-dessus  est  riebe  ,  on  le  met  d'abord 
à    la    torture ,    pour   l'obliger  à   déclarer  ses    biens    qui    sont    aussitôt 
confisqués  au   profit  du   Prince,   puis  il  est  justicié    selon    son   rang. 
Le  coupable  qui  appartient    à   la    classe  du    peuple    est    pendu:    le 
soldat   simple  est  dégradé    puis  étranglé  en    prison   et  jeté  à  la  nier: 
VOulema   périr    par   le  cordon  :   les  officiers  civils  et     militaires    sont 
décapités,  et    leur?  têtes  restent    exposées    an    public    pendant     trois 
jours  j   avec   un  éeriteau  où  est  indiqué   leur  crime.  La  tète  d'un  Vi- 
sir  ou  d'un  Pacha  à  trois  queues,  lorsque    l'exécution  a  eu    lieu  à 
Constantinople  ,  est   exposée  dans  un  bassin  d'argent  sur  une  nolonue 
pn  marbre   près  de  la  seconde  porte  du  sérail;    celle  du    Pacha    à. 
deux  queues,  d'un  ministre  d'état 3  d'un  général    ou  d'un    seigneur 
d'un  haut   rang,    est    mise    dans    un    bassin    de    bois    sous    la    voûte 
de   la    première   porter   en   face    de    l'appartement    du    Basch-Capou- 
Couli r,    et   les    tête.s    des  officiers  subalternes  sont  jetées  devant  cet- 
te même   porte.  Celles    des   individus    exécutés    hors    de   la  capitale 
pont  apportées  au  même  endroit,  et  conservées   à  cet  effet    dans  du 
s»«l  ou  empaillée».   Les  bijoux   que   peut  avoir  sur    lui   le  justicié  ap- 
partiennent au  fisc,  et  ses  vêtemeus  au  bourreau,  qui  expose  eu  outre 
le  cadavre  en  vente  ,  et  en   retire  un    prix  proportionné  aux  moyens 
de  sa   fnnilie,   lorsqu'elle  désire   lui   faire  donner   la  sépulture.  Si  le 
monarque,  ou    le    magistrat    qui    le    représente ,   trouve    que,    pour 
des    considérations    dues  à    "la  nature  du    délit,    ou    à    l'état    et    ta 
condition    du    coupable  ,    la    peine    de    mort  soit  susceptible  d'être 
commuée  en  une  antre  correctionnelle,  telle  que  la  bastonnade,  la 
prison  ,  la  déposition  ou  l'exil ,  le  magistrat  fait  lui-même  cette  grâce  : 
dans  les  autres  cas  ,  et  surtout   lorsque  le  délit    attaque   là  religion 


des    Ottomans.  175 

ou  l'état,  le  magistrat  ou  officier  de  police  u'a  point  la  faculté 
de  commuer  en  amende  la  peine  correctionelle  ,  ni  la  peine  de  mort 
en  ce'. te  dernière. 

L'homicide  est  en  horreur    sous  un   double    aspect  ,  et    comme    Peines  contre 

,  .  ,  ,  l'homicide  . 

le  crime  le  plus  odieux  au  Créateur,  et  comme  le  plus  grand  ou- 
trage fait  à  sa  créature  :  motifs  pour  lesquels  le  Musulman  croit 
que  !a  peine  doit  en  être  expiée  dans  ce  monde  et  dans  l'autre.  A. 
part  les  six  sortes  de  délits,  qui  emportent  chacun  une  peine  diffé- 
rente ,  celle  de  l'homicide  volontaire  suit  exactement  la  loi  du  talion  , 
et  réclame  le  sang  pour  le  sang.  Quelle  que  soit  la  manière  dont 
le  délit  ait  été  commis,  ne  fu'-oe  qu'en  poussant  quelqu'un  dans 
le  feu,  que  la  mort  s'en  soit  suivie  immédiatement  Ou  ne  soit  arri- 
vée que  quelques  jours  après,  le  coupable  ainsi  que  ses  complices, 
sans  aucune  distinction  de  rang,  de  sexe,  de  religion,  et  sans  égard 
pour  leur  état  physique  ni  autres  considérations  quelles  qu'elles  puis- 
sent être,  sont  jugés  et  mis  à  mort.  Le  Calife  Omar  fut  le  premier  à 
donner  cet  exemple  de  sévérité  à  l'occasion  de  l'assassinat  d'un  ha- 
bitant de  Sa  fa  commis  par  ses  compatriotes,  en  disant:  si  tous 
les  habïians  de  cet  arrondissement  avaient  eu  le  malheur  de  parti- 
ciper  à  cet  assassinat ,  aucun  d'eux  ne  serait  échappé  au  glaive  de 
la  justice.  Ne  sont  point  sujets  à  la  peine  capitale  le  père,  l'ayeut 
et   le  bisayeul  de   l'individu  assassiné,  pour  s'être  lavés  les  mains  dans        Quelles 

»  1         f>  a  •  personnes 

Je  sang  de   l  assassin  ,  ni    un   maître    pour    avoir    tue    son  esclave    ou       exemptes 

,     .     -,  ,»  |  ,  ,  ...  .         ,         ...       -'-■',  de  la  peine. 

celui  de  son  nls,  ou  un  esclave  a  qui  il  a  promis  la  liberté  par 
testament  ou  par  contrat.  Four  le  meurtre  commis  sur  son  sembla- 
ble avec  une  arme  non  susceptible  de  faire  des  blessures  graves, 
telle  que  le  fouet,  ou  en  le  poussant  dans  l'eau,  ia  peine  de  mort 
est  commuée  en  une  amende  pécuniaire  ,  accompagnée  d'une  peine 
expiatoire.  La  peine  pécuniaire,  ou  autrement  le  prix  du  sang,  est  Comment  eih 
de  la  valeur  de  cent  chameaux  ,  et  la  peine  expiatoire  consiste  dans  csl  u0'"i"in"iS' 
l'affranchissement  d'un  esclave  Musulman.  Ces  deux  peines  sont  égale- 
ment applicables  à  l'homicide  fortuit  et  involontaire:  dans  le  cas 
ou  les  coupables  seraient  dans  l'impuissance  d'y  satisfaire,  ils  doi- 
vent y  suppléer  par  une  abstinence  de  deux  mois  consécutifs.  Par 
homicide  involontaire  la  loi  entend  celai  qui  est  commis  à  la 
chasse  sur  un  homme,  que  le  chasseur  a  pris  pour  une  bête;  ou  dans 
]<*  chaleur  de  l'action  par  un  soldat  sur  un  de  ses  compagnons 
d'armes,  qu'il  a  confondu  avec  son  ennemi.  Par  homicide  fortuit  elle 
entend    la   mort  d'un  enfant  étouffé   par  quelqu'un  en  dormant,    ou 


? 7 ,r>  Lois    civiles    et    pénales 

celle  d'un  individu  quelconque  occasionnée  par  la  chute  sur  lu!  d'un 
antre  tombé  d'un  arbre  ou  d'un  toit.  Si  la  peine  expia'oire  ou  celle 
du  sang  peuvent  sembler  extrêmes  dans  ces  cas  à  nos  criminaiisfes , 
peut-être  trouveront-ils  moins  disproportionnée  au  délit  l'application 
de  la  peine  du  prix  du  sang,  contre  l'homicide  occasionné  pour  avoir 
laissé  une  fosse  ouverte,  ou  pour,  avoir  abattu  une  grille,  pour  avoir 
amassé  des  tas  de  pierre  dans  un  lieu  public  sans  user  à  cet  égard 
des  précautions  convenables  t  pour  avoir  élevé  un  mur  on  fait  des 
ouvrages  en  saillie  manquant  de  solidité,  pour  avoir  négligé,  après 
en  avoir  été  averti  ,  de  faire  les  réparations  nécessaires  à  un  édifice  me- 
naçant ruine  sur  une  voie  publique  etc. ,  cette  peine  pouvant  au  moins 
servir  à  prévenir  plusieurs  accidens  fâcheux,  dont  nous  n'avons  des 
exemples  que  trop  fréquent  Nous  passerons  sons,  silence  une  foule 
d'autre* particularités-.,  qu'il  est  aisé  de  s'imaginer  d'après  tout  ce  qui 
a  été  dit  précédemment  ,.  et  nous  nous  bornerons  à  rapporter  la  mar- 
che qu'on  tient  dans  le  cas  où  l'auteur  d'un  homicide  est  inconnu. 
Contre  Les    héritiers    du    mort    soit    homme  „    femme    ou    eufant  ,    ont 

qui  s  exercent 

tes  poursuites    \e  droit  de  faire   interpeller  oincruaaîe    personnes  du  uuanier   où   le 

quand  i  J.  I  i 

l'homicide      cadavre  a  été  trouvé,  et  de  les  obliger  au  serment:  ces  personnes  doi- 

«si  inconnu.  '  .  ~  _  ... 

vent  être  de  sexe  masculin  ,  en  âge  de  majorité  et  de  condition  libre  à 
la   satisfaction   des    plaignans.  Chacun  de  ces  individus  doit  jurer  de- 
vant  le  magistrat  en  invoquant   le   nom  de  Dieu,  qu'il   est  innocent 
et  ignore  entièrement   le   nom  de  l'assassin  ;  et  comme    il    faut  cin- 
quante sermens  pour  justifier  le  quartier  de  tout  soupçon   de   parti- 
cipation au  délit,  dans  le  cas  où  ce  nombre  serait  incomplet ,  on  fait 
prêter  aux    principaux   habitants  autant  de  sermens    qu'il   est    néces- 
saire  pour  avoir  le  nombre  requis.    L'aveu  fait  par  l'un  d'eux  d'être 
le  coupable  délivre   les  .autres  de  toute  inculpation  ;  mais  s'ils    per- 
sistent tous  à  se  dire   inuocens,  le  quartier    en  entier  doit   payer  le 
prix  du  sang,  qui  va  au    profit    des     plaignans..    C^s    derniers    n'ont 
point  droit  à  cette  indemnité  ,   lorsque   leur  dénonciation  tombe  sur 
un  individu  étranger  au  quartier,  ou  qu'après  avoir  été   portée  con- 
tre tout   le  quartier,  elle  est  ensuite  restreinte  à  quelques-uns  de  ses 
habitans.  Dans  le  cas  où  le  corps  d'un  homme  tué  serait  trouvé  en- 
tre deux  villages,  on   procède  comme  ci-dessus    contre   les    habilana 
du  plus  voisin  des  deux  ,  et  la  même  chose  se  pratique  encore    sur 
un  vaisseau  envers  les  marins  et  les   passagers  qu'il  porte.  Pour  l'ho- 
micide commis  à  l'entrée  d'une    maison,    autre  que  celle  du  mort, 
ou  sur  le  terrein  d'un  particulier,  le  propriétaire  seul  est  obligea 


des    Ottomans.-  177 

prêter  les  cinquante  sermens ,  ou  au  payement  du  prix  du  sang;  si 
le  cadavre  a  été  trouvé  dans  une  mosquée ,  sur  uue  grande  route 
ou  dans  une  prison  publique.,  l'indemnité  est  à  la  charge  du  tré- 
sor public. 

Les  blessures  et  les  mutilations  faites  de  propos  délibéré  se  pu- 
nissent rigoureusement  selon  la  loi  du  talion;  avec  cette  seule  dif- 
férence, que  celui  qui  a  fait  perdre  la  vue  à  un  autre  d'un  coup 
de  poing  ou  autrement  en  est  privé  par  le  moyen  d'un  miroir  ar- 
dent. Il  est  libre  néanmoins  à  l'offensé  de  commuer  ïa  peine  du  ta- 
lion eu  une  simple  amende,  ou  même  de  la  remettre  entièrement. 
Il  n'en  est  pas  de  même  de  celui  qui  a  blessé  une  femme  enceinte  ; 
si  l'enfant  meurt  peu  de  tems  après  être  né  ou  procède  contre  le 
coupable  ,  et  s'il  est  mort  dans  le  ventre  de  la  mère  par  l'effet 
de  la  blessure  ,  la  peine  est  le  prix  de  la  moitié  du  sang.  La  loi 
est  terrible  contre  l'adultère  ;  lorsqu'il  est  prouvé  soit  par  l'aveu 
libre  des  coupables,  ou  par  la  déposition  juridique  de  quatre  hom- 
mes probes  et  dignes  de  foi,  qu'un  homme  et  une  femme,  l'un  et 
l'autre  Musulmans ,  et  déjà  engagés  dans  les  liens  du  mariage,  se 
sont  abandonnés  à  cet  excès,  la  peine  qu'ils  encourent  est  d'être  la- 
pidés. A  cet  effet  ils  sont  conduits  l'un  et  l'autre  au  milieu  d'un 
champ,  où  l'homme  est  attaché  et  la  femme  enterrée  debout  jusqu'à 
ristourne  ;  les  témoins  leur  lancent  les  premières  pierres,  puis  le 
magistrat  et  ensuite  tout  le  peuple  continuent,  jusqu'à  ce  que  les 
coupables  aient   perdu   la   vie. 

Pour  les  injures  ou  expressions  tendant  à  dénigrer  l'honneur 
et  la  réputation,  ie  coupable  est  puni  de  quatre-vingt  coups  de  fouet. 
Les  faux  témoins  semblent  puliuler  dans  l'empire  Ottoman  ,  et  cela 
par  un  effet  de  la  tolérance  dont  useut  les  tribunaux  à  leur  égard 
d'après  ce  sophisme,  que  si,  à  défaut  de  témoins  véridiques ,  il 
n'était  pas  permis  de  recourir  à  une  fraude  légale  pour  établir  une 
prétentiou  par  l'admission  de  témoins  propres  à  la  constater  ,  il 
en  résulterait  souvent  un  préjudice  pour  le  bon  droit  :  abus  dont 
les  juges  croient  se  justifier  en  disant  :  nous  jugeons  sur  V 'apparence , 
J)leu  seul  est  le  scrutateur  des  cœurs.  Cependant  le  témoin  qu'où 
parvient  à  convaincre  de  faux  témoignage  encourt  la  peine  d'infa- 
mie, qui  est  d'être  conduit  par  la  ville  monté  à  rebours  sur  une 
r-  âne,  tenant  en  main  la  queue  de  l'animal  ,  et  précédé  d'un  héraut 
qui  crie  :  voilà  le  sort  réservé  aux  faux  tl moins. 


Peines  pour 
les  blessures  etc. 


Peines  contre 
l'adulte/ e. 


Peines  pour 

les  injures 

et  pour  faux 

témoignage. 


Europe.   Fol.  I.  P.  111. 


23 


I78  LolS    CIVILES     ET     PENALES 

Peines  Tout  le  monde  sait  que  les  Mahométans  ne  peuvent   pas  Loîre 

contre  celui  •  J       #  *■  l 

qui  boit  du  vin   de  vin,  mais  bien  de  gens  ignorent  sans  doute   la  peine  qu'emporte 

ei  f/ui  s'enivre.    .  .  1  ,  r>  t  •  •  .       .  , 

la  transgression  de  cette  dérense.  La  simple  conviction  ,  la  déposi- 
tion de  deux  témoins,  l'aveu  spontané  du  délinquant,  toutes  ces 
circonstances  même  prises  isolément,  lors  qu'elles  sont  accompa- 
gnées de  l'odeur  du  vin  actuellement  sensible  hors  de  la  bouche 
du  prévenu,  suffisent  pour  le  faire  citer  en  justice  ,  encore  qu'il 
n'en  eût  pas  bu  urie  seule  goutte.  S'il  est  de  condition  libre  il  re=> 
.ç/ût  quatre-vingt  coups  de  fouet,  et  quarante  s'il  est  esclave;  mais 
si  le  délit  a  été  commis  publiquement  en  un  jour  du  mois  de  Ra^ 
rnazan  il  est  puni  de  mort,  comme  étant  censé  en  comprendre 
trois  ensemble,  savoir;  la  violation  de  la  loi  canonique,  la  profa- 
nation de  la  sainteté  des  jours  consacrés  au  jeune,  et  la  gravité  du 
scandale.  Il  en  est  de  même  de  l'ivrognerie  occasionnée  par  des  li- 
queurs ou  autres  boissons  enivrantes,  dont  la  preuve,  à  défaut  des 
moyens  usités  parmi  nous  pour  l'acquérir  ,  s'obtient  par  la  seule 
difficulté  qu'a  le  prévenu  de  réciter  correctement  le  chapitre  du 
cour'ann:  coul  ya  eyu  el  Kiafiroune.  Ce  fut  pour  avoir  trouvé  dans 
cet  état  Abti-Ul!ah-ïbn-Â.wf,  au  grand  scandale  de  ses  confrères  , 
que  le  prophète  proscrivit  sous  des  peiues  aussi  rigoureuses  l'usag© 
du  vin  et  des  boissons  spiiitueuses. 
jy,neS  contre  Qa   peut   regarder  comme  tout-à-fait   nouvelle  la   peine   infligée 

par  la  loi  M  ah  omet  a  ne  pour  le  vol.  Tout  individu,  sain  d'esprit 
et  majeur,  (  conditions  absolument  nécessaires  dans  tous  les  cas  ), 
convaincu  d'avoir  commis  un  vol  pour  U  valeur  de  dix  drachmes 
d'argent  3  et  avec  effraction  ,  a  la  main  droite  coupée  ,  puis  le 
bras  plongé  dans  la  poix  bouillante.  Celte  peine  s'étend  au  fauteur 
«lu  vol  ,  et  à  quiconque  a  enlevé  un  enfant  esclave  ou  un  animal 
d?uue  certaine  valeur  dans  l'opinion  des  Mahométans:  car  s'il  s'agit 
du  vol  d'un  cochon  ou  d'uue  bête  morte,  il  n'y  a  pas  seulement 
lieu  à  procès.  Eu  cas  de  récidive  le  coupable  a  le  pied  gauche 
coupé  ,  et  à  la  troisième  fois  il  est  renfermé  dans  mie  prison,  jusqu'à 
ce  qu'on  ait  des  preuves  bien  certaines  de  son  repentir.  L'expiation 
de  ces  peines  n'exempte  pas  le  eoudauné  de  l'obligation  de  restir 
tuer  la  chose  volée,  s'il  l'a  encore  eu  son  pouvoir,  et  dans  le  cas 
contraire  il  n'est  tenu  à  aucune  compensation.  Il  n'y  a  pas  lieu  à 
l'application  de  la  peine,  lorsque  l'objet  volé  a  été  restitué  avant 
pu  durant  l'instruction  du  procès,  pourvu  que  ce  soit  avant  le  ju- 
gement, Cependant,  à  voir  aujourd'hui  si  peu  de  gens  ayant  le  pied 


DES     Oï  T  OMAKS.  i  79 

gauche  et  le  poignet  droit  coupés  dans  l'empire  Ottoman  ,  on  est  fondé 
à  croire  que,  depuis  quelque  tems ,  ces  peines  ont  été  commuées 
en  d'autres  moins  rigoureuses,  telles  que  les  verges  et  la  prison  qui 
y  sont  en  effet  usitées  à  présent,  excepté  les  cas  où,  pour  des  cir- 
constances aggravantes,  la  peine  de  mort  est  jugée  nécessaire.  Les 
voleurs  de  grand  chemin,  qui  volent  à  main  armée  les  voyageurs  3 
devraient  aussi  avoir  la  maiu  droite  et  le  pied  gauche  coupés:  l'as- 
sassinat de  la  personne  volée  emporte  avec  cette  dernière  peine  la 
précédente;  nuis  aujourd'hui  les  voleurs  sont  presque  tous  pendus 
ou  empilé-.  La  loi,  pour  la  punition  de  ees  sortes  de  coupables,  ne 
fait  aucune  distinction  de  rang,  de  culte  ni  de  naissance.  Elle  permet 
au  créancier  <ie  demander  l'incarcération  immédiate  de  son  débi- 
teur ou  d'un  failli,  Dans  le  cas  où  le  débiteur  se  déclarerait  hors  Cnrummt 
d'état  de  pouvoir  s'acquitter,  il  est  retenu  en  prison,  jusque  ce  que  i7s'Vi"l% 
le  magistrat  ait  reconnu  son  insolvabilité:  alors  il  est  élargi,  sauf  ct  tes  f~lllc3' 
pourtant  au  créanciei  la  faculté  de  l'obliger  à  lui  céder  3  sur  son 
gain  journalier,  ce  qui  lui  reste  au  delà  de  son  nécessaire.  Le  débi- 
teur solvable  est  au  contraire  détenu,  jusqu'à  ce  qu'il  se  soit  décidé 
à  satisfaire  son  créancier.  Le  failli  est  interdit  pour  ce  qui  concerne 
l'administration  de  ses  biens,  et  il  faut  qu'il  recoure  au  magistrat 
pour  être  autorisé  à  procéder  civilement  avec  ses  créanciers,  faute 
de  quoi,  le  magistrat  procède  lui-même  à  la  vente  de  tous  ses  biens 
tant  meubles  qu'immeubles  3  et  à  la  répartition  du  produit  en  pro- 
portion  de  ce  qui  revient  à   chacun  d'eux. 

On  remarque  en  général  que  la  loi  accorde  aux  juges  une 
grande  latitude  dans  l'application  des  peines  correctionnelles  selon  la 
condition  du  coupable:  ce  qui  est  pour  les  premiers  et  pour  ceux  qui 
sout  chargés  de  l'exécution  de  leurs  ordres  nue  source  de  spéculations 
intéressées  et  d'avantages  réeipioques:  l'individu  qui  se  voit  menacé 
d'une  peine  quelconque  fait  eu  secret  un  cadeau  au  juge  pour  en  être 
traité  avec  indulgeuce,  et  le  juge  le  renvoie  alors  à  l'officier  de  po- 
lice, auquel  il  est  encore  obligé  de  faire  quelque  présent  pour. 
s'exempter  des  verges  ou  delà  prison.  Si  au  contraire  le  juge  vient  à 
se  plaindre  de  ce  que  ses  ordres  n'ont  pas  été  exécutés,  l'officier 
qui  en  était  chargé  Pappaise  aussitôt  en  partageant  avec  lui  ce  qu'il 
a  reçu.  De  cette  manière,  n'y  ayant  pas  de  délit  dont  la  peine  ne 
soiî  susceptible  d'être  convertie  en  une  amende,  la  police  veille 
comme  un  Argus  sur  les  démarches  de  chaque  individu,  en  même 
tems  qu'elle  montre  la  plus  grande  indifférence  pour  uue  sorte    de 


1 80  LOIS     CIVILES     ET     PENALES 

libertinage,  qui,  tout  condanné  qu'il  est  par  la  loi,  est  pourtant  si 
commun  ,  qu'on  n'en  est  guères  scandalisé.  Quelque  soit  le  nombre 
de  femmes  que  les  seigneurs  aient  dans  leur  harem,  ils  en  est  peu 
d'entr'eux  qui  n'aient  encore  à  leur  service,  sous  le  titre  de  pages, 
certains  favoris,  qui  en  se  rendant  les  agens  de  leurs  plaisirs,  les 
servent  dans  toutes  leurs  intrigues  ,  et  gagnent  ainsi  leur  protection 
qu'ils  font  ensuite  valoir  pour  des  gens  qui  la  méritent  le  moins  aux 
yeux  de  la  justice  punitive. 
Peine»  Les  prévar ications  contre  le  bon  ordre  et  les    fraudes    dans    le 

pour  fronde  •  i  1  /v» 

dans  ta  venie  commerce  sont  punies  sur  le  champ  par  un  officier  préposé  à  cet 
ettet.  L,a  police  rixe  elle-même,  au  moyen  d'un  tarif,  le  prix  des  co- 
mestibles et  surtout  de  ceux  de  première  nécessité  ,  et  de  tems  en 
tems  un  commissaire  va  à  cheval  ,  entouré  de  soldats  et  précédé  de 
licteurs  ,  vérifier  dans  son  quartier  comment  s'observe  ce  tarif,  et  re- 
connaître les  poids  et  les  mesures  dont  on  fait  usage.  Ceux  qui  sont 
surpris  en  fraude  reçoivent  aussitôt  devant  leur  boutique  sous  la 
plante  des  pieds  treute-neuf  coups  de  bâton  ,  qui  sont  comptés  à 
haute  voix  par  un  autre  officier.  A  défaut  du  maître  la  baston- 
nade est  donnée  à  celui  qui  le  remplace.  Dans  certaines  circons-* 
tances  les  délinquans  sont  cloués  par  une  oreille  à  la  porte  de  leur 
boutique  et  y  sont  laissés  tout  le  jour  exposés  aux  regards  du  pu- 
blic, ou  bien  ils  sont  promenés  par  la  ville  la  tête  passée  dans  un 
trou  fait  à  une  grosse  planche,  à  laquelle  est  attaché  le  corps  de 
délit ,  et  d'où  pendent  plusieurs  poids  en  fer. 


EEL1GIOK, 

Orîgme  1» -I  AHOjitT  „  sans  trop  s'écarter  cependant  de  la  voie  qu'avaient 

Mahométane"  tenue  les  anciens  législateurs,  eut  recours  aux  moyens  les  plus  extraor- 
dinaires pour  établir  ses  lois  t.héocratiques ,  et  usa  de  toute  la  sa- 
gacité possible  pour  leur  donner  un  air  surnaturel  et  divin.  A  cet 
effet  il  mit,  pour  ainsi  dire  ,  à  contribution  toutes  les  religions  alors 
les  plus  renommées ,  et  emprunta  de  chacune  d'elles,  savoir;  de 
l'idolâtrie  le  fatalisme  et  le  sacrifice  des  animaux,  de  la  religion 
hébraïque  la  circoncision  ,  la  prohibition  des  images  et  l'usage  de 
prier  dans  les  champs,  et  du  Christianisme  le  jugement  dernier, 
le  respect  pour  les  morts,  les  jeûnes,  les  pèlerinages  et  les  visites 
aux   lieux  saints,  Il  sut  si  bien  combiner  son   nouveau  plan    de    re~ 


des    Ottom  a  n  S.  1 8Ï 

îsgion  ,  qu'il  parvînt  à  faire  croire  à  ses  Musulmans,  qu'il  n'y  avait 
que  trois  grands  prophètes  envoyés  de  Dieu  pour  le  bonheur  d'un  peu- 
ple privilégié,  et  ces  prophètes  sont;  Moise  pour  donner  sa  loi 
aux  hommes,  Jésus  pour  les  convertir  par  les  miracles  ,  et  Maho- 
met pour  les  soumettre  et  les  punir  par  le  glaive.  En  rejetant  les 
mystères  du  christianisme  le  nouveau  prophète  admit  pour  dogme 
«nique  la  croyance  en  un  seul  Dieu;  il  substitua  au  sacrement  île 
la  confession  les  ablutions,  dont  il  fit,  dans  un  climat  plus  que 
tempéré  3  un  remède  salutaire  pour  le  corps  et  pour  l'ame;  et  par 
un  rafinement  de  politique,  il  flatta  le  peuple  par  l'attrait  du  plai- 
sir 3  asservit  l'esprit  par  les  sens,  promit  un  paradis  de  délices  ;  et 
en  permettant  la  pluralité  des  femmes  il  sévit  bientôt  honoré  de  plu- 
sieurs millions  de  prosélytes.  Il  est  assez  ordinaire  que  les  nouvelles 
institutions  donnent  naissance  à  des  dissensions ,  à  des  contradictions 
à  des  scissions  d'opinions,  pour  lesquelles  les  membres  des  partis 
opposés  l'un  à  l'autre  finissent  par  en  venir  aux  mains;  or  c'est  ce 
qui  arriva  précisément  après  la  mort  de  Mahomet,  et  cela  par. 
l'effet  d'une  faute  politique  qu'il  commit  ,  et  qui  fut  la  cause  de 
bien  des  maux.  Cette  faute,  une  des  plus  grandes  qu'il  pût  faire, 
fut  de  ne  pas  établir  un  ordre  de  succession  permanent  et  invaria- 
ble dans  le  Califat  (ï),qui  maintînt  constamment  la  même  autorité, 
et  empêchât  de  recourir  à  aucun  autre  oracle  qu'au  cour'ann ,  aux 
maximes  et  aux  pratiques  transmises  de  vive  voix  ,  mais  qui  pour- 
tant étaient  enracinées  dans  l'esprit  du  peuple.  Cet  oubli  enfanta 
une  foule  d'opinions,  de  sectes,  d'hérésies  et  de  partis  qui  subsis- 
tent encore  aujourd'hui,  dont  quatre  seulement  son!  reconnus  pour 
orthodoxes  dans  l'esprit  de  Vislamlsme  ,  à  cause  de  leur  accord  sur 
le  dogme  et  les  articles  de  foi;  accord  qui  pourtant  ne  s'étend  pas 
à  certains  points  de  morale  ,  de  culte  extérieur  et  de  législation. 
Mais  il  convient   d'entrer  à  cet  égard  dans  quelques  explications. 

Les  Ottomans  ont  un  code  universel  ,  où  sont  comprises  toutes  les     ,    Çua/re 

......  _         >.  livres  s/i ci es. 

lois  theocraîiques  ,  lesquelles  sont  fondées  sur  quatres  livres,  qui  sont 

(r)  Le  califat,  qui,  comme  nous  l'avons  observé  ailleurs'1,  était  d'a- 
bord électif,  devint  ensuite  héréditaire,  et  des  flots  de  sang  furent  ver- 
sés en  Arabie,  en  Asie  ,  en  Afrique  et  dans  une  partie  de  l'Europe  ,  pour 
le  maintenir  dans  telle  famille  plutôt  que  dans  telle  autre  :  ces  débats 
donnèrent  naissance  aux  trois  principales  dynasties  ,  dont  la  première  fut 
celle  4'Ali,  la  seconde  celle  de  Muawyé  ,  et  la  troisième  celle  d'Abas. 


Quatre 


$&  Religion 

la  base  et  le  principe  de  leur  législation.  Ces  livres  sont  révérés  com- 
me sacrés  sous  le  nom  générique  de  Edillé-y-Erhea ,  qui  signifie  les 
quatre  argumens  ou  les  quatre  preuves  démonstratives.  Le  premier 
est  le  cour'ann,  vulgairement  appelé  Jtcoran ,  qui  comprend  toutes 
les  lois  réputées  divines  et  dont  nous  parlerons  ailleurs.  Le  second 
est  VHadiss,  ou  Sunneth  ,  qui  est  comme  le  recueil  de  toutes  les 
]ois  du  Prophète,,  mot  par  lequel  on  entend  non  seulement  les  avis 
et  les  préceptes  sortis  de  sa  bouche,  mais  encore  ses  usages  et  ses 
œuvres,  et  même  le  silence  qu'il  a  gardé  sur  certaines  actions  humai- 
nes, et  qui  a  été  interprété  comme  une  approbation  tacite  conforme 
à  sa  loi  et  à  sa  doctrine.  Ce  recueil  est  l'ouvrage  de  ses  principaux 
disciples  ,  comunément  appelés  Jsshhab,  ou  Sahhabé  ,  ou  Sadr-Eu>el  , 
et  d'un  grand  nombre  de  leurs  élèves  nommés  Tabiinn.  Les  plus 
estimés  de  ces  auteurs  canoniques  sont,  Bookhiry,  Sunenn'y-Ebv- 
Davoud,  Termidy,  Nissayi  ,  Ibn-Madieth'ul-Cazwiny  et  Sahhih- 
Musslim  :  Bonkhary  est  le  plus  estimé  après  le  cour'ann.  Après 
VHadiss  vient  VIdjma-y-Ummeth,  qui  signifie  collection  de  lois 
apostoliques,  ou  explications,  gloses,  décisions  légales  des  apô- 
tres et  des  disciples  les  plus  révérés  du  prophète,  et  particulière- 
ment des  quatre  premiers  Califes,  lesquelles  sont  regardées  comme 
œcuméniques,  et  par  conséquent  observées  aussi  religieusement  que 
les  préceptes  du  courann.  Le  dernier  de  ces  livres  est  le  Kiyass 
ou  Mâkoul  ,  qui  comprend  toutes  les  décisions  canoniques  émanées 
des  Imam  Mudihlehhid  ,  ou  interprètes  des  premiers  siècles  du 
Mahomet  isme. 

On  entend  par  Imam  les  docteurs  et  les  pères  de  la  religion 
Mahométane  :  le  nombre  en  est  si  considérable  qu'on  lésa  divisés  en 
sept  classes.  Mais  commp  une  dissertation  quelconque  sur  chacune 
de  ces  classes  nous  entraînerait  trop  loin,  nous  nous  bornerons  à 
parler  des  quatre  Imam,  qui  ont  été  les  fondateurs  des  quatre  dif- 
férens  cultes  orthodoxes.  Le  premier  qui  se  présente  est  l'Imam 
Azam-Ebu-Hanifé ,  ou  Noman  fils  <îe  S.ibith,  père  de  Hanifé  ,  de 
la  ville  de  Kiufé,  surnommé  Imam  Azam,  ou  le  grand  Imam.  Il 
nacquit  l'an  80  de  l'Egire  sous  le  califat  d'Abd'ul-Mélik  I.er ,  et 
étudia  \e  cour'ann  et  la  doctrine  Musulmane  sous  le  célèbre  Ha- 
madd-lb-Suleyman,  lequel  était  redevable  de  ses  connaissances  théo- 
logiques à  une  tradition  non  interrompue  ,  qui  lui  avait  été  trans- 
mise par  les  premiers  fidèles.  Entré  ensuite  dans  les  écoles  de  six 
des  principaux  disciples  s  qui  vivaient  encore  àe  son  tems ,  il  y  ap- 


des  Ottomans.  i83 

prit  les  dogmes  de  la  religion  et  les  lois  verbales  du  Prophète,  à 
quoi  il  ajouta  lui-même  d'autres  connaissances  qu'il  avait  acquises 
dans  ses  entretiens  fréquens  avec  la  vénérable  Aysché-Biuté-Aadjerd  , 
qui  était  regardée  comme  la  femme  la  plus  religieuse  et  la  pins  sage 
de  son  siècle.  Il  se  déclara  partisan  de  la  famille  d'Aly^  dont  les 
princes  mirent  alors  tout  en  œuvre,  pour  renverser  la  puissance  des 
Abassides  qui  étaient  établis  à  Bagdad.  Plein  du  même  esprit  ,  il 
allait  prêchant  partout  ses  maximes,  engageait  le  peuple  à  recon- 
naître la  légitimité  des  droits  des  Alides,  et  à  abattre  les  Abas- 
sides, qu'il  dépeignait  comme  des  usurpateurs  et  des  tyrans.  Son 
érudition  et  ses  vertus  le  sauvèrent  de  la  fureur  du  Calife  Abd'ul- 
ïah  II,  qui  ayant  triomphé  des  Alides  ses  rivaux,  sacrifia  tous  leurs 
partisans,  et  respecta  l'imam  Azam.  Mais  cinq  ans  après  il  ne  fut 
pas  traité  de  même  par  ce  Calife.  Les  habitans  de  Mousson I  ,  au 
mépris  de  leurs  engagement,  avaient  violé  la  capitulation  et  insulté  à 
î'autorité  des  lientenaos  d'Abd'ullah.  Indigné  de  cette  conduite,  ii 
assemble  les  Ulema  et  leur  propose  d'exterminer  les  rebelles  et  de 
confisquer  leurs  biens  :  ce  à  quoi  ils  avaient  euxr-mêmes  souscrit  par 
germent.  Les  Ulema  applaudirent  à  cette  proposition  ,  à  l'exception  de 
i'Imam-Azam  ,  qui  s'y  opposa  en  disant;  que  les  habitans  de  Mous- 
soul  avaient  pris  uu  engagement  illicite ,  comme  celui  de  disposer  de 
leur  propre  existence  dont  le  créateur  est  le  seul  maître.  Abd'ul- 
lah  étouffa  le  ressentiment  qu'il  conçut  de  cette  observation  ,  et 
prit  dès  lors  la  résolution  d'en  punir  son  auteur;  et  en  effet  l'Imam 
Azarn  mourut  du  poison  qui  lui  fut  donué  dans  uue  boisson  à  Bag- 
dad l'an  i5o  de  l'Egire ,  et  le  7Ô^.e  de  l'ère  vulgaire:  son  tom*- 
beau  est  sans  cesse  honoré  des  visites  et  des  offrandes  des  Musul- 
mans  Hanéfi  ses  sectateurs. 

La  même  année  que  mourut  l'Imam  Azam  nacquit  à  Ghazé  en  Trois  autres 
feyrie  l'autre  Imam  Scliarîy,  qui  termina  ses  jours  en  Egypte  Fan 
fUq  ,  et  dont  le  corps  repose  à  Courafa-Y-Safra.  En  yo5  l'Imam 
Malik  cetStà  de  vivre  à  Médine  sous  le  califat  de  Haroutin  I.er ,  et 
fut  enterré  à  Raky.  11  est  l'auteur  du  livre  intitulé  Muwetta ,  qui 
traite  des  lois  verbales  du  prophète  ,  et  dont  les  Musulmans  ne 
font  guères  moins  de  cas  que  des  autres  ouvrages  de  ce  genre.  L'Imam 
Hannbel  florissait  du  teins  des  Califes  Abd'ullah  III  et  de  Moham- 
med III.  Ces  deux  Califes  ayant  nié  le  dogme  généralement  reçu, 
que  le  cour  ann  est  incréé  et  éternel  ,  et  l'Imam  Hannbel  ayant 
iîrié  à   l'hérésie  contr'eux  ,  il    fut  porté  sur  la  liste    des    proscrits, 


liuaiii. 


de  la 

MukomiLaite. 


384  Religion 

et  flagellé  par  l'ordre  et  en  présence  dû  dernier.  ïl  mourut  à 
Bagdad  Tan  855  âgé  de  quatre-vingts  ans  et  en  odeur  de  sainteté. 
Ces  quatre  Imam  sont  les  fondateurs  des  quatre  rites  orthodoxes,  et 
se  distinguent  des  autres  par  l'épithète  d'Asshab-Y-Mezahib  qui  est 
jointe  à  leur  nom.  La  différence  de  ces  rites  eutr'eux  ne  porte  point 
sur  le  dogme  ni  sur  aucun  point  théologique,  mais  uniquement  sur 
les  pratiques  du  rite  extérieur,  sur  la  morale  et  sur  quelques  bran- 
ches de  l'administration  civile  et  politique 
?urequ%°Z  Ces  principes  étant  connus,   il  serait  inutile    de  rapporter    ici 

dTiaiaClîn  'es  noms  d'une  multitude  d'autres  Imans  qui  out  employé  leurs  ta- 
lons à  faire  des  commentaires  ou  autres  ouvrages  sur  les  livres  ca- 
noniques du  Mahométisme;  et  il  ne  serait  pas  moins  superflu  d'ex- 
poser les  opinions  réeentes  de  divers  Mufti  sur  les  décisions  des 
anciens  Imans.  C'est  pourquoi  nous  passerons  à  d'autres  considéra- 
tions sur  les  particularités  qui  distinguent  la  religion  Mahométane 
de  toutes  celles  dont  jusqu'à  présent  uous  avons  fait  mention  dans 
cet  ouvrage.  Les  Mahométans  comptent  dans  l'histoire  sacrée  et 
profane  six  époques  à  partir  delà  création,  desquelles  ils  calculent 
la  durée  ainsi  qu'il  suit,  savoir;  jusqu'au  déluge  ssa^sa  ans  >  jus- 
qu'à la  naissance  d'Abraham  332,3  ,  jusqu'à  ta  mort  de  Moyse 
3868,  jusqu'à  celle  de  Salomon  444  ^  ■>  jusqu'à  la  naissance  de  Jé- 
sus Christ  5584,  et  jusqu'à  l'Egire  6216.  Les  orientaux  ,  selon  cette 
manière  de  compter,  qui  leur  est  commune  à  tous,  ont  i58o  ans 
plus  que  nous,  en  plaçant  la  naissance  du  Christ  à  l'an  âpoà^  du 
monde  selon  les  meilleurs  chrouologistes.  Quant  à  la  création  du 
monde  et  de  nos  premiers  pères,  leur  croyance  s'accorde  à  ce  sujet 
avec  la  Genèse  ,  si  ce  n'est  que  ,  selon  eux  ,  le  premier  fruit  dont 
goûtèrent  Adam  et  Eve  dans  le  paradis  terrestre  fut  le  raisin,  et  que 
le  fruit  défendu  était  le  froment,  qui  formait  alors  un  grand  arbre. 
L'imagination  orientale  s'est  ensuite  étudiée  à  faire  coincider  toutes 
les  conséquences  de  la  chute  d'Adam  avec  la  croyance  Ottomane. 
Eve  fut  reléguée  dans  un  lieu  nommé  depuis  Djlddl0  ou  la  pre- 
mière des  mères,  qui  est  le  fameux  port  de  Gedda  sur  la  côte 
d'Arabie.  Le  serpent  fut  chassé  dans  les  déserts  les  plus  horribles 
de  l'orient,  et  l'esprit  séducteur  sur  les  côtes  d'Eblehh.  Arriva  en- 
suite la  rébellion  de  tous  les  esprits  Djinn  qui  étaient  répandus  sur 
la  surface  de  la  terre  ,  contre  lesquels  Dieu  envoya  le  grand  Aza- 
zîl  qui  ,  avec  une  légion  d'anges  ,  les  repoussa  hors  du  continent  et 
les  dispersa  dans  les  lies  et  sur  les  rivages  de  la  mer.  De  là  à  quel- 


DES     OTTOMAJSS.  1 85 

que  téms  Adam  conduit  par  l'esprit  de  Dieu  fourna  ses  pas  vers 
l'Arabie ,  et  pénétra  jusqu'à  la  Mecque  ,  fesaut  naître  l'abondance 
et  la  fertilité  sur  ses  pas.  Jusque  là  il  ne  se  fesait  distinguer  que  par 
la  beauté  de  ses  formes ,  par  sa  haute  taille,  par  son  teint  brun,  et 
par  sa  chevelure  épaisse,  longue  et  bouclée,  mais  alors  il  parut  avec 
la  barbe  et  les  moustaches.  Après  une  séparation  de  cent  ans  il  retrouva 
Eve  sa  compagne  sur  le  mont  Arafath  ,  ou  lieu  de  la  reconnaissance 
près  de  la  Mecque.  A  cette  faveur  l'Eternel  en  joignit  une  autre 
non  moins  merveilleuse  ,  qui  fut  d'ordonner  aux  Anges  de  prendre 
dans  le  paradis  une  tente  ou  Kahyme,  et  de  la  porter  dans  un  en- 
droit, où  fut  bâtie  depuis  la  Keabé.  Aussi  ce  lieu,  où  a  été  élevé 
le  premier  temple  consacré  à  l'adoration  de  l'Eternel ,  est-il  réputé 
comme   le   plus  vénérable  et  le  plos  saint  qu'il  y  ait  sur  la  terre. 

Adam  reçut  du  ciel  dix  feuillets  sacrés,  où  était  écrite  la  doctrine  Opmions  sur 
sublime  de  l'unité  de  Dieu  ,  avec  tous  ses  attributs  tels  que  les  reconnais- 
sent les  théologies  catholiques, à  l'exception  néanmoins  de  son  existence 
en  trois  personnes  ;  ils  contenaient  en  outre  les  devoirs  du  culte  impo- 
sés à  l'homme,  le  précepte  de  la  prière  accompagnée  de  révérences 
et  de  prosternations  à  terre  etc.  ,  et  enfin  la  défense  qui  lui  fui  faite 
de  manger  du  cochoo  ,  du  sang  ,  ni  de  la  viande  d'aucun  animal  trou- 
vé mort.  Cette  doctrine  ainsi  communiquée  à  notre  premier  père  était 
écrite  en  caraclères  de  mille  langages  différons ,  et  il  reçut  de  l'esprit 
divin  le  don  de  l'écriture,  dont  ses  desceudans  n'héritèrent  qu'au 
tems  du  prophète  Enoch,  par  qui  il  leur  fut  transmis.  Adam  s'adonna 
ensuite  à  l'agriculture,  et  eut  deux  fils  nommés  l'un  Cabil  et  l'autre 
Habil  ,  ou  Gain  et  Abel  ,  ce  qui  est  conforme  à  ce  que  dit  la  bi- 
ble. ^Mais  le  cour'ann  diffère  ensuite  de  ce  livre  sacré  en  ce  qu'il  y 
est  dit  :  que  Gain  épris  de  la  rare  beauté  d'Abd'ul-Moughiss  sa 
sœur  jumelle  ,  il  se  mit  en  tête  de  l'épouser  (i)  ,  en  dépit  d'Abel 
pasteur  qui  avait  la  même  prétention.  La  querelle  entre  les  deux 
frères  devenant  sérieuse,  Adam  en  remit  à  Dieu  la  décision,  en  leur 
ordonnant  de  lui  offrir  des  sacrifices.  Celui  d'Abel  ,dont  l'hommage 
fut  fait  à  Mina  aux  environs  de  la  Mecque,  fut  consumé  par  le  feu; 

(i)  Dans  l'opinion  où  sont    les    Musulmans,    qu'il   naissait  à    Adam 

toujours   deux   enfans  à  la    fois ,    Abel   ne    pouvait    pas    épouser    Abd'ul- 

Moughiss,   parce  qu'elle  était    sa    sœur    jumelle:   car   le    mariage  pouvait 

alors    se  faire  entre  frère  et  sœur  ,  pourvu    qu'ils  n'eussent  pas  été  portés 

-  ensemble   dans  Le  ventre  de  leur  mère. 

Europe.  Fol.  I.  P.  111.  a4 


i86  Religion 

et  c'est  pour  cela  que  ce  lieu  a  été  consacré  aux  offrandes  et  aux 
sacrifices,  qui  s'y  font  encore  aujourd'hui  à  l'occasion  du  pèlerinage 
qui  a  lieu  aux  fêtes  Id-Adhha  ou  Courbann-Beyram.  Caïn  outré 
de  dépit  tue  Abel  avec  une  pierre,  enlève  la  sœur  qu'il  convoitait 
et  s'enfuit  dans  l'Yernen  ,  où  il  se  cache  dans  une  vallée  à  l'orient 
d'Adenn.  Informé  de  ce  crime  Adam  va  à  la  recherche  du  corp3 
d'Abel ,  et  voyant  que  la  terre  avait  bu  son  sang  il  la  maudit  3  ce  qui 
fut  cause  que  dans  la  suite  elle  ne  produisit  plus  que  des  ronces  et  des 
épines.  Pour  consoler  Adam  de  cette  perte  Dieu  lui  donna  la  mê- 
me année  un  autre  fils  nommé  Schis  ou  Seth ,  qui  signifie  don,  et 
ce  fils  fut  le  plus  bon  de  tous  sesenfans,  et  celui  qui  lui  ressemblait 
le  plus.  C'est  en  cette  considération  qu'Adam  fut  destiné  à  être 
le  père  de  la  race  humaine.  Seth  est  regardé  comme  le  fondateur 
de  la  maison  sacrée  appelée  Keabé ,  et  de  l'édifice  en  pierre  élevé 
à  l'endroit  où  les  anges  avaient  dressé  la  tente  céleste:  édifice  qui 
fut  consacré  par  lui  au  culte  de  l'Eternel.  On  donne  pour  enfans  à 
Seth  Enousch  et  Saby,  dont  sont  descendus  les  Sabéens  adorateurs 
des  astres.  Adam  courbé  sous  le  poids  des  années  touchait  au  ter- 
me de  sa  longue  comère.  Avant  de  mourir  il  désire  avoir  des  fruits 
du  paradis:  une  légion  d'anges  l'assiste  jusqu'au  dernier  soupir,  et 
reçoit  son  âme  un  jour  de  vendredi  qui  était  le  sept  d'avril  ou  Nis- 
san ,  âgé  de  980  ans.  Son  corps  est  lavé  par  des  anges,  d'où  est 
venu  l'usage  des  ablutions  funéraires.  L'archange  Michel  l'enveloppe 
d'un  drap  avec  des  aromates  et  des  parfums,  et  l'archange  Gabriel, 
remplissant  les  fonctions  de  Vlmamet  célèbre  le  Solath' ul-Diexnazé  , 
à  la  tête  de  la  légion  entière  des  anges  et  de  la  famille  du  pre- 
mier patriarche,  ce  qui  a  donné  origine  à  la  prière  funèbre.  Le 
corps  d'Adam  fut  déposé  à  Ghar'ul-Kenz  >  grotte  du  trésor,  sur  la 
montagne  Djebel-eb'y-Coubeyss  qui  domine  la  Mecque.  La  posté- 
rité qu'il  laissa  en  mourant  se  montait ,  dit-on  ,  à  4O1P00  âmes. 
Bu  prophète  Berd  qui  nacquit  de  la  race  de  Seth    trente-cinq  ans  après    la 

1"'ewX  mort  d'Adam,  fut  père  du  prophète  lihanonch  ou  Enoch,  homme 
d'une  stature  et  d'une  beauté  surprenantes,  mais  qui  était  sans  barbe 
et  avait  le  corps  parsemé  de  petites  taches  blanches,  Son  zèle  ar- 
dent pour  la  méditation  des  vérités  éternelles  ,  pour  les  lois  divines 
et  les  pratiques  de  V Islamisme  lui  mérita  le  surnom  à'Idriss  ou 
studieux.  Il  eut  des  révélatious  surnaturelles ,  et  reçut  du  ciel 
trente  feuillets,  qui  traitaient  entr'auttes  sujets  sublimes  des  prin- 
cipes de   l'astronomie    et    de    la    médecine.    J3ieu    daigna   en  outre 


et  autres. 


des  Ottomans.  187 

lui  révéler  plusieurs  mystères  f  en  même  tems  qu'il  lui  interdit  tou- 
tes recherches  6ur  l'essence  et  la  grandeur  divine  ,  comme  étant  in- 
finiment au  dessus  de  l'intelligence  des  mortels.  Il  fut  le  premier 
à  faire  usage  de  l'écriture  et  de  la  nave  te .,  les  hommes  n'ayant 
avant  lui  que  des  peaux  d'animaux  pour  vêtement.  Sa  piété  ne  le 
cédait  point  à  ses  connaissances ,  et  ses  bonnes  œuvres  valaient  tou- 
tes celles  du  reste  des  hommes.  Pour  prix  de  tant  de  vertus  il 
fut  enlevé  au  ciel  à  l'âge  de  365  ans.  On  croit  que,  parmi  ses  au- 
tres enfans,  Mathusalem  périt  dans  le  déluge,  et  que  Lamek  son 
fils  engendra  Nouhh  ou  Noé  ,  qui  est  à  peu  près  le  même  que  celui 
de  l'Ecriture,  si  ce  n'est  qu'il  passe  dans  l'espiit  des  Musulmans 
pour  avoir  été  d'un  caractère  dur  et  sévère  ,  qu'il  était  charpentier, 
et  que  désespérant  delà  conversion  de  ses  contemporains,  il  implo„ 
l'ait  de  Dieu  leur  perte  en  s'écriant  :  ne  permettez  pas,  0  mon  dieu, 
qu'aucun  d'eux  continue  à  vivre  et  à  habiter  la  surface  de  la  terre. 
Ken-ann  le  quatrième  fils  de  Noé  ayant  refusé  d'entrer  dans  l'ar- 
che ,  qui  était  construite  tout  en  ébène ,  périt  avec  tous  les  autres 
hommes  dans  le  déluge.  Les  Musulmans  font  arrêter  cette  arche  sur 
la  montagne  de  Dioudy  en  Arabie;  et,  à  quelques  petites  différences 
près,  leur  croyance  s'accorde  parfaitement  avec  la  bible,  et  fait  des 
trois  fils  de  Noé  les  rejetons  qui  ont  repeuplé  le  monde. 

Le  troisième  dogme  qu'ils  professent  est  ,  que  le  vour'ann  est  la  Ce 
parole  de  Dieu  incréée,  laquelle  est  écrite  "dans  nos  livres,  g;ra-  9"e^'coui:'aun> 
vée  dans  nos  cœurs ,  prononcée  par  notre  langue  et  entendue  par 
nos  oreilles  etc.  Le  mot  cour'ann  signifie  dans  l'esprit  des  Musul- 
mans recueil  des  lois  divines  promulguées  par  Mahomet  ;  mais  sa 
signification  emporte  l'idée  de  lecture  par  exellence.  Les  Musulmans 
appellent  par  antonomase  Kitah  ,  ou  Kitah'-Ullah  ,  le  livre  de  Dieu, 
Masshhaf,  le  livre  suprême;  Furkann  celui  qui  enseigne  à  distin- 
guer le  bien  du  mal,  et  Kelam-Schérif ,  la  parole  sacrée.  Mais  com- 
ment Mahomet  parvint-il  à  s'attirer  tant  de  considération?  Les  écri- 
vains de  cette  religion  rapportent,  que  sa  mission  lui  fut  révélée  en 
songe  par  l'archange  Israfil  la  nuit  du  19  de  Ramazan  ,  qui  fut 
en  l'an  609  de  l'ère  Chrétienne.  Saisi  dès  ce  moment  d'une  sainte 
terreur  il  fit  vœu  de  mener  une  vie  solitaire  ,  et  se  retira  dans  une 
grotte  du  mont  Hira  qui  domine  la  Mecque.  Il  y  passa  les  jours 
at  les  nuits  dans  les  jeûnes  }  dans  les  prières  et  les  méditations, 
L'ange  Gabriel  lui  apparaît  plusieurs  fois  dans  ses  extases  et  lui 
ordonne  de  lire.  Mahomet  lui  répond  qu'il  ne  sait  pas  lire.  L'ange 


que  c'est 


i83  Religion 

le  prend  entre  ses  bras,  le  presse  fortement,  lui  renouvelle  deux 
on  trois  fois  son  premier  commandement,  et  lui  met  enfin  daus  la 
bouche  ces  paroles:  Ikra  bi  issm'irebbiké  :  lis  au  nom  de  ton  Créa- 
teur. Un  jour  qu'il  était  en  oraison  sur  cette  montagne  il  voit 
paraître  de  nouveau  l'ange  du  Seigneur,  qui,  assis  sur  un  trône 
lumineux  et  entouré  de  nuées  lui  dit:  Ta  eyyuy'el  mudessirù:  O 
toi  qui  est  revêtu  du  manteau  céleste,  lève-toi  et  prêche.  Cet  ange, 
disent  les  écrivains  Musulmans,  qui  se  montra  douze  fois  à  Adam, 
quatre  à  Enoch,  cinquante  à  Noé  ,  quarante-deux  à  Abraham  et 
dix  à  Jésus  Christ,  honora  vingt-quatre  mille  fois  de  sa  visite  le 
dernier  et  le  plus  grand  de  tous  les  prophètes.  Mahomet  inspirait 
à  ses  disciples  par  son  exemple  le  plus  profond  respect  pour  le 
cour'ann,  et  il  en  fesait  lui-même  la  lecture,  pendant  laquelle  i[ 
se  levait,  s'agitait,  se  calmait  et  s'attendrissait,  selon  le  sentiment 
que  produisait  en  lui  la  méditation  de  chaque  verset  de  ce  livre  sa- 
cré. Il  n'est  peirnis  de  le  toucher  que  pour  le  porter  au  front  et 
le  baiser  avec  la  plus  grande  dévotion.  Mais  comment  rapporter  ici 
tout  ce  que  disent  les  théologiens  Musulmans  de  leur  coufann 
et  de  leur  Prophète  ? 
Prodiges  qui  Nous  terminerons  donc  ce  discours  par  un    aperçu    rapide    des 

rat,    annoncé  -  liai 


•     fil.        Ct  (/'»«'"  f  _ 

/a  naissance     prodiges,    ou  on    prétend  avoir   été   opérés    par   cet    homme   extraor- 

de  iUahomel.      \  .        .  c  _  ,  '  L 

dinaire.  i\ous  observerons  d  abord  que  Mahomet  lui  même  osa  dire  , 
qu'éclairé  par  l'esprit  de  Dieu,  il  avait  su  que  cinquante  mille 
ans  avant  la  création  du  monde,  l'Eternel  avait  écrit  dans  le  grand 
livre  des  destinées,  que  lui  Mahomet  serait  le  plus  grand  des  pro- 
phètes ,  et  qu'il  en  portait  le  décret  imprimé  en  caractères  mystérieux 
sur  ses  épaules  sacrées.  Les  hommes  qui  croyent  de  pareilles  fables  peu- 
vent bien  aussi  prêter  foi  aux  miracles  qu'on  raconte  de  ce  hardi  nova- 
teur. A  peine  sa  mère  Eminé  s'aperçut-elle  de]  porter  dans  son  sein 
ce  germe  précieux  ,  qu'il  lui  fut  révélé  qu'elle  accoucherait  du  plus 
grand  des  prophètes  ,  et  elle  fut  avertie  en  songe  de  lui  donner  le 
nom  de  Mahomet,  ou  le  Loué,  lequel  devait  naître  tout  rayon- 
nant d'une  lumière  qui  se  répandrait  d'orient  en  occident,  et  qui 
à  peine  né  aurait  le  don  de  la  parole  ,  comme  il  arriva  en  effet 
ayant  prononcé  très-intelligiblement  ces  mot3  au  sortir  du  ventre 
de  sa  mère:  Rahmek-Ullah,  que  Dieu  te  fasse  miséricorde.  Sa  nais- 
sance fut  accompagnée  de  clartés  célestes  qui  brillèrent  de  tou- 
tes parts,  de  la  chute  du  fameux  Keoschk  ou  Belvédère  des  CW 
roès  de  Perse,  du  dessèchement    étonnant  et  subit  du  lac  de  Saré  , 


DES     OïTOMAK  S.  1 8o 

de  l'extinction  du  feu  sacré  des  Mages ,  qui  brûlait  sans  jamais 
s'éteindre  dépuis  mille  ans,  de  l'événement  miraculeux  qui  sauva 
la  Mecque  et  son  temple  de  l'attentat  impie  d'Ebreh  Roi  de  l'Ye- 
men  s  et  enfin  de  l'opération  de  l'ange  Gabriel  qui  lui  ouvrit  le 
sein  à  l'âge  de  trois  ans,  purifia  son  cœur,  le  combla  de  la  lumière 
céleste  ,  etc.  etc. 

Mahomet  trouvait  la  nature  docile  à  sa  .  voix  ,  et  cette  puissance       ?«»*&» 

* .  >  i  • .  i      ^  ,.  ,  ,  do  Mahomet. 

suprême  le  rendit  grand  a  un  âge  ou  les  autres  hommes  sont  en- 
core dans  l'enfance.  D'un  mot  il  fesait  disparaître  son  ombre  en 
se  promenant  au  soleil  :  deux  anges  l'ombrageaient  sans  cesse  de 
leurs  ailes  dans  ses  expéditions  militaires,  et  à  sa  voix  les  arbres 
se  couvraient  de  feuilles  et  de  fruits.  Deux  fois  il  échappa  à  la 
main  sacrilège  d'Ebu-Djeheï ,  qui  voulait  le  faire  périr;  la  premiè- 
re, l'aggresseur  fut  arrêté  par  une  fosse  qui  vomissait  du  feu ,  et 
la  seconde  il  fut  épouvanté  à  la  vue  de  deux  dragons,  qui  étaient 
posés  sur  les  épaules  du  prophète.  Pour  lui  les  puits  desséchés  de  Se- 
huk  et  d'Hudeybiyé  se  remplirent  d'eau,  et  sauvèrent  son  armée 
qui  était  sur  le  point  de  périr  de  soif.  Ses  prières  faites  sur  le  tom- 
beau de  sa  mère  la  rappelèrent  à  la  vie;  elle  crut  alors  à  la  mis- 
sion céleste  de  son  fils,  et  s'étant  convertie  à  la  foi  Musulmane  elle 
rentra  aussitôt  dans  le  tombeau.  Il  rompit  la  lune  par  sa  puissance, 
et  ses  ennemis  éprouvèrent  les  terribles  effets  de  ses  anathèmes.  Il 
vit  dans  ses  prédictions  la  mort  de  Cosroès  Roi  de  Perse  ,  celle  du 
Roi  d'Ethiopie,  les  disgrâces  de  l'imposteur  Esswed-Kazab  ,  et  les 
maux  qui  affligeraient  le  peuple  après  la  mort  d'Orner.  Enfin  après 
tous  les  miracles  dont  sa  mort  fut  accompagnée ,  par  le  miracle  des 
miracles  il  fut  glorieusement  enlevé  au  ciel. 

Les  portraits  de  presque  tous  les  patriarches  se  trouvant  rapportés 
dans  les  livres  Persans  ,  nous  donnerons  aussi  ceux  d'Adam  et  Eve  3 
dont  les  noms  sont  si  sacrés  dans  Y  islamisme.  Ces  auteurs  vénérables 
du  genre  humain  y  sont  représentés  en  habit  oriental  et  dans  le  para- 
dis terrestre  à  côté  de  l'arbre  de  vie  et  de  mort  :  de  leur  (été  jaillis- 
sent des  rayons  de  lumière  ,  et  la  flamme  qui  continue  à  s'élever  est 
l'image  de  leur  âme  qui  s'envole  vers  le  ciel.  Voyez  la  planche  3o 
n.°  i.  Au  n.°  a  est  Mahomet  enlevé  au  ciel.  Il  est  représenté  au 
milieu  des  nuées  s'élevant  au  dessus  de  la  Keabé  de  la  Mecque  à 
cheval  du  Borack  ,  qui  a  un  visage  de  femme,  une  queue  de  paon , 
une  couronne  d'or  en  tête  et  un  collier  d'or  au  cou.  On  ne  voit  de 
Mahomet  que  les  pieds  et  le  turban;  son  visage  et  le  reste    de  son 


19°  Religion 

corps  sont  voilés  de  rayons  célestes,  que  les  anges  lancent  à  pleines 
mains  sur  lui. 

Çp£^ndies  Le  Personnage  q«e  le  cour'ann  proclame   pour    le  plus    grand 

dfSSe  et  le  p,US  Saint  après  le  Pr°phète  est  Ebu-Bekir-us-Siddik  :  ce  der- 
Mahotlc       nier  m0t  8i"on,'^e  'e  certificateur  ,   parce  qu'ayant  été  éclairé  par  la 
grâce,  ce  saint  personnage  sacrifia  aussitôt    la    raison    à  la  foi,   et 
fut  le  premier  à  reconnaître  et  à  confesser  la  mission  divine  de  Ma- 
homet,  ainsi  que  ses  miracles  et  son  ascension  au  ciel.  Le  cour'ann 
cite  ensuite  avec  éloge  Orner  appelé  Ul-Farouk  ou   le  judicieux,    à 
cause  de  sa  sagacité  et  de  sa  promptitude  à  distinguer  le  vrai  du  faux, 
et  le  juste  de  l'injuste.  Le  troisième  qui  est  Osman,  doit  le  surnom 
honorable  de  Zyn'nour-Pieyan  ,  ou  possesseur  des  deux  lumières  qui  lui 
fut  donné,  à  son  mariage  avec   les  deux  filles  du  Prophète  nommées 
l'une  Roukkiyet  et  l'autre  Umm-Gulsoum  ,  et    Aly  celui    de   Mur- 
teda  ou  l'agréable,  le  bien  aimé,  à  l'affection  qu'avaient    pour    lui 
ses  disciples  et  à  la  bienveillance  que  lui  témoignait  le  public.  Ces 
quatre  Califes,  apôtres  et  principaux  disciples    du    prophète,    pour 
avoir  été  ses    compagnons    et   ses    favoris,  sont  honorés    du    nom    de 
1 ' cshihhar-Yar  qui  ne  se  donne  à  aucun    autre  ,    et    des    hommages 
particuliers    sont    rendus    à    leur    mémoire.    Leurs    noms    sont    invo- 
qués   aussitôt    après    ceux    de    Dieu  et    de    Mahomet,    et    célébrés 
dans    toutes    les    mosquées    et    dans    presque    tous    les    DewrKhanè  9- 
ou  oratoires    consacrés    aux    danses  des   Derwisch.    Ces  mêmes  uoms 
sont  inscrits    avec    ceux    des  saints   et  des   martyrs  dans    le    calen- 
drier,   et  fréquemment    cités    dans   les  Khouthbé    ou  sermons  d'ap- 
pareil qui    se    fout  dans    les  grandes    mosquées  avant   la  prière    pu-' 
Llique    du    vendredi,    et   après    celle   des    deux    fêtes    du    Beyram. 
Ces  quatre  persounages  sont  les  seuls  qui    portent    le    nom    de    Ca- 
life   dans    toute    l'étendue   de    son    acception  :    car    ce    mot    signi- 
fiant vicaire,    lieutenant,    successeur  de  Mahomet ,    il   ne   convient 
véritablement  qu'à  eux  seuls ,  et  c'est  avec  raison  que  ceux  qui  sont 
venus  après  eux  ne  prennent  que  celui  à' Imam.  Le  cour'ann  porte 
même  que  le  vrai  Califat  ne  durerait  que    trente  ans,    et   qu'après 
ce  terme  il  n'y  aurait  plus  que  des  Emareth ,  ou  des  dominations  , 
des  puissances  et  des  monarchies  temporelles.    Aly,    le  dernier  des 
Caîifes  ,  remporta  en  effet  la  couronne  du  martyre  trente  ans  après 
la  mort  de  Mahomet.  La  planche  3i   comprend   leurs  portraits:  au 
n.°   i   est  Ebu-Bekir,  au  n.°  a  Orner,    au  n.°  3  Osman,  et  au    n.° 
4  Aly.  Ils  ont  tous  le  cour'ann    devant    eux;    le    turban    des    trois 


des    Ottoman  s.  191 

premiers  est  blanc  ;  et  celui  d'Aly  est  vert ,-  qui  est  encore  la  cou- 
leur privilégiée  des  Emirs  ses  descendans.  On  voit  devant  lui  le  sa- 
bre qui  lui  fut  laissé  par  son  cousin  Mahomet;  il  est  à  deux  lames, 
Z'ul-fécar ,  et  a  formé  depuis  lors  jusqu'à  nos  jours  l'ornement  des 
étendards  des  troupes  Mahométanes. 

C'est  encore  un  des  préceptes  du  cour'ann,  que  les  Mahomé-  imam,; 
tans  soient  gouvernés  par  un  Imam  3  auquel  est  attribué  le  droit  JTL'LriL'. 
et  l'autorité  de  veiller  à  l'observation  des  préceptes  de  la  loi  3  de 
faire  exécuter  les  peines  légales,  de  défendre  les  frontières,  de 
lever  des  troupes ,  de  recouvrer  la  dixrae  du  fisc  ,  de  poursuivre  les 
rebelles  et  les  malfaiteurs,  de  faire  la  prière  publique  le  vendredi 
et  les  fêtes  du  Beyrarn ,  de  juger  les  sujets,  de  terminer  les  diffé- 
rends que  s'élèvent  entr'eux  ,  d'admettre  les  preuves  juridiques  dans 
les  affaires  contentieuses,  d'établir  les  enfans  mineurs  qui  n'ont  pas 
de  tuteurs  s  et  enfin  de  faire  le  partage  du  butin  reconnu  par  la 
loi.  Il  importe  par  conséquent  de  déterminer  la  valeur  des  trois  prin- 
cipaux titres  assignés  par  la  loi  aux  différées  caractères  du  pou- 
voir suprême.  Par  le  mot  Emir,  qui  est  en  quelque  sorte  synoni- 
me  de  Melik  et  de  Sultan ,  on  entend  l'autorité  temporelle;  par  ce- 
lui d'Imam,  l'autorité  spirituelle,  et  par  le  mot  Calife  l'association 
des  deux  autorités  ou  de  la  double  épée.  L'institution  de  Y  Imam  a 
été  sanctionnée  par  le  prophète  en  ces  termes  :  celui  qui  meurt  sans 
reconnaître  l'autorité  de  l'Imam  contemporain ; ,  est  réputé  mort  dans 
l'ignorance ,  c'est  à  dire  dans  l'infidélité.  Il  ne  peut  y  avoir  qu'un 
seul  Imam,  dont  l'autorité  est  absolue ,  et  il  n'en  pourrait  être  créé 
d'autres  dans  aucune  ville  ni  aucune  région,  sans  courir  le  risque 
d'exciter  des  troubles  capables  de  compromettre  la  religion  et  l'état. 
Cette  institution  est  plus  importante  qu'elle  ne  le  parait  au  premier 
abord  ,  ea  ce  qu'elle  tend  à  conserver  l'unité  du  pouvoir  dans  ia 
personne  du  monarque,  qui  seul  exerce  par  lui-même  ou  par  ses 
subalternes  l'autorité  judiciaire  et  executive,  comme  en  étant  consti- 
tué le  premier  dépositaire  ,  et  comme  défenseur  suprême  de  l'état. 
Cette  maxime  a  en  outre  l'avantage  d'empêcher  que  l'empire  Mu- 
sulman ne  soit  dénombré,  et  en  effet  il  n'y  a  pas  d'exemple  dans 
l'histoire  qu'aucun  Calife  se  soit  jamais  permis  de  partager  l'empire, 
même  entre  ses  propres  enfans  ,  et  cela  précisément  parce  que  le 
Calife  on  Grand  Seigneur,  en  sa  qualité  de  premier  Imam  et  de 
Ficaire  de.  Mahomet,  est  obligé  d'en  maintenir  l'indivisibilité. 


L'Imam  doit 
élre  visible 
ci  pourquoi. 


*9a  Religion 

Outre  l'unité  de  Y  Imam  la  loi  veut  encore  qu'il  soit  visible, 
et  que  dans  les  teras  de  calme  ou  de  trouble  il  se  fasse  voir  en  pu- 
blic. Cette  disposition  a  .pour  objet  de  réfuter  l'opinion  où  sont 
les  hétérodoxes  Sthiys  ,  Rufuzys  et  Imamyé ,  qu'un  certain  Meh- 
hedy ,  directeur  céleste,  douzième  et  dernier  Imam  de  la  race  d'Aly  a 
ayant  à  l'âge  de  cinq  ans  hérité  de  ses  ancêtres  VImameth  ,  dis- 
parut quand  il  en  eut  douze,  et  se  perdit  dans  une  grotte.  Les  Sun- 
nites pensent  qu'il  doit  reparaître  vers  la  fin  des  teras ,  pour  engager 
tous  les  peuples  de  la  terre  à  embrasser  V Islamisme ,  et  qu'il  sera  aidé 
à  cet  effet  des  trois  cent  soixante  esprits  célestes.  Les  hétérodoxes 
croient  au  contraire  qu'il  vit  encore  dans  une  grotte  ignoré  du  reste 
des  hommes,  et  espèrent  chaque  jour  le  voir  revenir  avec  un  pouvoir 
suprême,  pour  rendre  à  sa  famille  l'autorité  du  Califat,  qui  doif 
s'étendre  sur  toute  la  surface  du  globe.  Il  serait  difficile  de  dire 
combien  cette  croyance  a  été  funeste  à  divers  états  Musulmans  sous 
les  premiers  monarques.  Une  foule  d'aventuriers  et.  de  fanatiques  , 
surtout  de  Dervisch ,  possédés  de  la  manie  de  s'attirer  la  vénération 
de  leurs  compatriotes ,  se  servirent  pour  cela  du  nom  imposant  de 
Mehhedi.  Ayant  attiré  un  grand  nombre  de  Musulmans  dans  leur 
parti,  ils  portèrent  le  ravage  dans  plusieurs  provinces.  Quoique  sou- 
vent trompés  par  ces  imposteurs  sous  Sélim  l.cr,  sous  Mourad  III, 
et  sous  Mourad  IV,  et  malgré  les  désastres  qui  leur  en  sont  résul- 
tés, les  Musulmans  croient  encore  aujourd'hui  que  Mehhedi  se  tient 
caché  sur  les  frontières  de  la  Perse.  Parmi  les  nombreux  personna- 
ges dont  les  Persans  ont  donné  les  portrait  on  trouve  aussi  celui 
de  Mehhedi  qu'on  voit  méditant  dans  une  grotte  comme  nous  l'avons 
observé  plus  haut.  Voyez  la  planche    3a. 

Mais  laissons  là  les  Califes  pour  nous  entretenir  des  Imams  qui 
ont  un  rapport  plus  immédiat  avec  la  religion.  Outre  la  condition 
dont  il  a  été  parlé  plus  haut ,  tout  Imam  doit  être  du  sang  des 
Coureysch ,  Corazites  ou  Corezites  ;  et  pour  cela  il  n'est  pas  néces- 
saire qu'il  descende  proprement  de  la  branche  d'Hasachirn  ou  de 
celle  d'Aly  :  pourvu  qu'il  ne  soit  pas  d'une  autre  race  que  celle  des 
Coureysch,  cela  suffit.  C'est  le  prophète  lui-même  qui  l'a  prescrit 
par  ces  paroles  :  les  Imams  seront  de  la  race  des  Coureysch.  De  tems 
immémorial  les  Imams  sont  regardés  comme  les  individus  les  'plus 
nobIe3  des  tribus  Arabes ,  car  ils  fout  remonter  leur  origine  jusqu'à 
Fihhr-Coureysch ,  qu'on  fait  descendre  en  ligne  droite  d'Ismail  ou 
Ismael  fils  d'Abraham.  Aschim ,  qui  fut   le    bisayeul  de  Mahomet, 


des  Ottomans.  ic)3 

suivant  cet  arbre  généalogique  5  sort  de  cette  tige,  A  la  rigueur  5 
Ja  famille  impériale  actuellement  régnante  n'aurait  aucun  droit  à 
ïimamet,  en  ce  qu'elle  n'est  point  de  l'extraction  voulue  par  la  loi  ; 
toutefois,  depuis  que  Mohammed  XII,  Ebu-Djeafer ,  appelé  Mu- 
tewwekil-al'allah  ,  fit  en  i5 j  7  une  renonciation  solennelle  en  faveur 
de  Sélirn  Ler ,  les  juristes  modernes  soutiennent  que  les  Sultans  Gf- 
tomans  en  ont  été  mis  légalemet  en  possession.  La  puissance  des 
Mamelouks  Circassiens  finit  en  Egypte  avec  le  sacerdoce  dans  la 
personne  de  Mutewwil  le  dernier  des  Califes  Abassides.  Il  ne  se 
passa  pas  un  an.,  que  Selim  reçut  les  hommages  de  Mohamed-Ebul- 
Berekeath  Schérif  de  la  Mecque,  avec  les  clefs  de  la  Keabé  qui  lui 
furent  présentées  dans  un  bassin  d'argent  par  Ebu-Noumy  fils  de 
ce  Schérif.  On  voit  par  là  qu'un  Calife  Abasside  descendant  d'Haschim , 
et  un  Schérif  de  la  Mecque,  tous  les  deux  Coureysch ,  l'un  en  fesant 
une  ample  cession  de  ses  droits  à  1' 'imamet ,  et  l'autre  en  remettant  les 
clefs  de  la  Keabé,  suppléèrent  au  défaut  de  naissance  dans  les  Sultans 
Ottomans,  pour  que  ceux-ci  pussent  prendre  légalement  l'exercice  des 
fonctions  du  sacerdoce.  Dans  le  cas  où  tout  cela  serait  insuffisant,  les 
docteurs  ont  trouvé  dans  les  commentaires  de  Foussoul-Istêrouschiny -, 
un  des  ouvrages  canoniques  les  plus  accrédités,  que  l'autorité  d'un 
prince ,  lors  même  qu'il  se  serait  emparé  du  sacerdoce  par  la  force 
et  la  violence,  ne  cesse  point  d'être  légitime,  attendu  qu' aujourd'hui 
le  pouvoir  suprême  est  censé  résider  dans  la  personne  du  vainqueur , 
du  dominateur,  du  plus  fort ,  en  qui  le  droit  de  commander  est 
fondé  sur  celui  des  armes. 

Du  reste  le  cour'ann  n'est  nullement  sévère  quant  à   la    mora-      Concluions 

1*1  f       1         I9T  9  •  1 II      *  rt  pour  ctre 

ite  de  I  Imam  ,  et  n  exige  point  de  lui    une    vertu    tout-à-fait   sans        imam. 

tache.  Les  principales  conditions  requises  dans  sou  ministère,  sont; 
qu'il  soit  mâle,  qu'il  ait  les  talens  et  l'activité  nécessaires  pour  veil- 
ler à  l'observation  des  lois  religieuses,  qu'il  sache  manier  l'épée 
du  pouvoir  suprême  contre  les  méchans  et  les  oppresseurs,  et  qu'il 
ne  manque  point  de  valeur  pour  conduire  les  troupes  Musulmanes 
contre  les  mécréans.  Ainsi  le  beau  sexe  se  trouve  exclus  de  V imamet , 
et  par  conséquent  de  la  succession  au  trône,  d'après  ces  paroles 
du  prophète,  qui  ayant  appris  l'année  môme  de  l'égire  ,  l'assas- 
sinat du  fameux  Soheibbriyar  Ier  usurpateur  de  la  Perse,  et  l'avè- 
nement au  trône  de  la  princesse  Bourakhan-Donkhth  ,  qui  en  était 
l'héritière  légitime,  s'écria:  oh  félicité  perdue!  oh  salut  désespéré 
d'un  peuple  gouverné   par    une  femme!  Ces    exclamations   recueil- 

Earop;.  Vol.  I.  F    III.  5 


L'imamet 

s'accorde 

h  Painé 

des  ctifans 

dans 
la  dynastie 
Ottomane. 


194  Religion 

lies  comme  un  oracle,  ont  servi  de  base    à  la    loi  fondamentale  de 
l'état,  et  il  n'y  a  pas  de  crainte  que  les  dynasties  qui  professent  le 
cour'ann  s'en  écartent  jamais.    -L'histoire    nous    offre    néanmoins     un 
exemple  du    contraire    dans    la    famille  des  Ghawr,  qui  régnait  en 
1235  à  Dehly,  mais  aussi    c'est    le    seul  ;    encore    la    chose    se    fit- 
elle  de  manière  à  sauver   les    apparences,   car    aussitôt    que    Razizé 
fut  appelée  au  trône   par  les  états,  en  remplacement    de  son    frère 
Rukn'ud-dinn  Firouz-Schah,  qui  avait  été  déposé  pour  cause  de  dé- 
mence, la  nouvelle  Sultane  quitta  les  vêtemens  de  son  sexe,  s'habilla 
en  homme,  et  elle  se  couvrait  la  figure  d'un  masque  toutes  les  fois 
qu'elle  paraissait  en  public.  Sa  conduite  prouva  du   reste,    qu'il  est 
aussi  des  Musulmaues   capables  de  porter  dignement   le  sceptre,  de 
soutenir  avec  gloire  les  intérêts  de  la  religion  ,  et  de  défendre  les  op- 
primés. En    ia3o,,  Razizé  marcha  à   la  tête  de  ses  troupes  contre   îe 
prince  de    Serhhind;   mais   la  fortune  ayant   trahi  son   courage,  elle 
fut   battue  et  faite  prisonnière.  Son    frère    Muiz'hud-dion    profitant 
de  ce  revers  lui  enleva  ensuite  le  trône,  qu'elle  méritait  d'occuper 
plus  îong-tems.  Dans  le  cas  où  celui  que  la  loi  appelle  à  Yimamet 
serait  eu  état  de  démense,  ou  en  âge  de  minorité,  les   commentai- 
res   cités  ci-dessus  accordent  à  la  nation  le  droit  d'élire    un    Valy- 
y-Jzim,  c'est-à-dire  gouverneur  suprême,  régent  ou  administrateur. 
Mais  par  nation    on    n'entend    que   le    corps    des  grands  de    l'état  , 
des    principaux  Ulema  ou  docteurs  de  la  loi,  les  officiers  en  place  , 
et    ceux  qui  occupent  queîqu'emploi  supérieur. 

Le  principe  dont  nous  venons  de  parler  a  été  observé  jusqu'à  un 
certain  point  dans  la  dynastie  Ottomane  ;  mais  le  besoin  de  prévenir 
les  troubles  et  les  désordres  auxquels  donnait  lieu  la  succession  _,  fit 
prendre  dans  la  suite  le  parti  de  proclamer  Sultan  le  fils  aine  du 
monarque  décédé.  Osman  I.er,  fondateur  de  cette  monarchie  ,  fut  le 
premier  à  s'écarter  de  ce  principe.  Au  moment  de  sa  mort  il  nomma 
pour  son  successeur  Orkhan  son  second  fils,  de  préférence  à  l'ainé 
Ala'-ed-dinn  Pascha,  qui  avait  moins  de  goût  pour  les  affaires  du 
gouvernement,  que  pour  les  sciences  spéculatives  ,  pour  la  solitude  et 
pour  une  vie  éloignée  des  affaires  du  monde.  Bayezid  II  accorda 
de  même  à  son  fils  Ahmed  la  préférence  sur  Schebhi-insehah  son 
aine.  Cette  succession  de  père  en  fils  à  Yimamet  et  au  trône  en 
même  tems  a  continué  sous  les  règnes  de  quatorze  Sultans,  c'est-à- 
dire  depuis  Osman  I.er  jusqu'à  Ahmed  I,er;  mais  les  en  fan  s  de  ce 
dernier  ne  s'étant  pas  trouvés  avoir  l'âge  requis    après-    sa    mort,  !e 


DES"  Ol'TOlïïASS,  10,5 

divan  fut  convoqué  au  sérail;  et  d'après  un  fethipa  ou  décret  spé- 
cial du  Mouphti  rendu  conformément  à  la  loi,  on  proclama  Sultan 
Moustapha  Ler  frère  du  monarque  décédé,  et  le  premier  des  prin- 
ces collatéraux  qui  eût  encore  été  renfermé  dans  le  sérail.  Depuis 
lors  il  n'y  a  plus  eu  de  fixité  dans  l'ordre  de  succession  ,  et  une 
défiance  inquiète  et  cruelle  a  fait  adopter  au  sérail  une  loi  politique  , 
contraire  même  à  l'esprit  du  cour'ann ,  qui  est  de  retenir  en  prison  à: 
perpétuité  tous  les  princes  collatéraux ,  et  de  condanner  à  mort  leurs 
enfans  mâles  et  femelles  à  peine  nés  :  cette  défiance  ombrageuse  est 
même  poussée  jusqu'à  mettre  à  mort  les  enfans  mâles  des  Sultanes, 
qui  sont  données  en  mariage  aux  Visirs  et  aux  Pachas  à  trois 
queues. 

Une  chose  qui  contribue  singulièrement  à  garantir  et  à  ren- 
dre encore  plus  sacrée  la  personne  de  l'Imam,  c'est  le  dogme  reli- 
gieux, en  vertu  duquel  les  Musulmans  croient  qu'il  n'est  pas  permis 
de  le  déposer  pour  cause  de  vices  ni  même  de  tyranuie  ouverte.  Ce 
dogme  est  une  égide  contre  laquelle  viendrait  échouer  toute  idée 
de  conspiration  et  d'attentat  contre  le  Sultan,  en  qui  sont  réunies 
les  deux  autorités  spirituelle  et  temporelle;  et  sa  qualité  de  vicaire 
ou  lieutenant  du  prophète  le  met  dans  une  telle  vénération,  que 
tout  ce  qu'il  fait  est  regardé  comme  un  effet  de  l'inspiration  di- 
vine, à  laquelle  ou  ne  peut  refuser  sans  sacrilège  une  prompte  et 
aveugle  adhésion.  Aussi  les  Monarques  Ottomans  sont-ils  honorés 
du  titre  de  ZïlVullah }  qui  signifie  l'ombre,  l'image  de  Dieu  sur 
la  ■  terre.  Cela  n'empêche  pas  cependant  qu'on  ait  vu  des  Cali- 
fes, des  Monarques  Musulmans  et  des  Sultans  de  Constantinople  de- 
venir le  jouet  de  la  fortune  et  la  victime  de  conspirations  ourdies 
contr'eux  ;  mais  ces  exemples,  loin  d'être  approuvés,  passent  au  con- 
traire dans  l'opinion  des  Musulmans  pour  des  attentats  odieux  et 
criminels  contre  la  personne  sacrée  du  Souverain. 

Enfin  3  pour  assurer  à  l'Imam  ce  haut  degré  de  vénération 
dans  quelqu'état  que  ce  soit,  le  courann  dit  que  ses  vices  et  sa 
mauvaise  conduite  ne  nuisent  point  à  la  validité  du  namaz  ou  prière 
publique;  que  les  prières  pour  les  morts  doivent  se  faire  pour  les  bons 
comme  pour  les  médians,  et  que  les  disciples  du  prophète,  tant  Imam 
que  Califes  et  autres  Asshab ,  ne  doivent  être  nommés  qu'en  bien, 
Ce  dernier  précepte  a  pour  objet  d'ensevelir  dans  l'oubli  les  scis- 
sions scandaleuses  des  Califes  et  des  anti-Califes  ,  et  les  guerres  d'ana- 
thèmes  qu'ils  se  fesaient  les  uns  contre  les  autres.  Les  Ommiades,  les 


Combien 

est  sacrée 

la  personne 

de  l'Imam, 


Les  Imam 
ne  sont  nom  met 

qu'en  bien  , 

et  pour  quelles 

raUu/is. 


Ces 
malédictions 

continuent 

contre 

les  Califes 

et  les  lmam> 


196  Religion 

Abassides  et  les  Alides  furent  ceux  qui  se  signalèrent  le  plus  par 
ces  excès;  et  pour  sauver  autant  qu'il  était  possible  leur  réputation  , 
il  fut  prescrit  de  n'en  parler  qu'en  bien,  ou  de  n'«n  pas  parler 
du  tout.  A!y  fut  le  premier  à  charger  d'anathêmes  Muawyé  I.w, 
pour  avoir  usurpé  le  gouvernement  de  la  Syrie ,  et  le  titre  de 
Calife.  De  son  côté  Muawyé  ne  manqua  pas  de  combattre  son  an- 
tagoniste par  les  mêmes  armes  en  l'accablant  également  d'anathê- 
mes,  non  pas  tant  pour  repousser  son  agression ,  que  pour  irriter 
ceux  qui  s'étaient  déjà  déclarés  pour  lui  contre  la  personne  même 
d'Aly.  Après  la  fameuse  bataille  de  Kerbela ,  dont  les  suites  furent 
si  funestes  à  l'Imam  Hussein  et  à  toute  sa  race,  Yezid  I.er  fils  et 
successeur  de  Muawyé,  renouvella  les  mêmes  anathêmes  contre  la 
mémoire  et  la  postérité  d'Aly.  En  un  mot,  la  haine  et  la  fureur 
d'Yezid  contre  la  Mecque  et  Médine,  et  contre  tous  les  partisans 
des  Alides,  donnèrent  lieu  à  tant  d'excès,  qu'Abd'ullah-Ibn-Zubeïr 
anti-Calife  de  la  Mecque  se  déchaîna  en  imprécations  horribles 
contre  AbMul-Melik  ï.er  qui  fesait  alors  sa  résidence  à  Damas  ,  en 
le  traitant  d'usurpateur,  d'infidèle  et  de  maudit,  et  en  vomissant 
mille  injures  contre  lui,  contre  ses  ancêtres  et  contre  toute  sa 
race.  Les  Califes  Ommiades  continuèrent  pendant  trente-neuf  ans 
à  fulminer  leurs  anathêmes  contr'Aly.  Mais  en  717,  Omer  If,  plus 
modéré  que  ses  prédécesseurs ,  voulue  mettre  fin  à  ces  scandales  ,  en 
fesant  substituer  dans  toutes  les  mosquées  de  Damas  et  des  autres 
pays  de  sa  dépendance,  aux  antiques  formules  des  malédictions,  ces 
paroles  du  cour'ann  :  Dieu  commande  certainement  l'équité  et  la, 
bienfesance.  Et  en  effet  l'histoire  rapporte  ,  que  ses  maximes  philan- 
tropiques  et  ses  vertus  ravirent  d'admiration  tous  les  peuples  ,  et  sur- 
tout les  docteurs  contemporains  d'Aly ,  qui  en  consacrèrent  la  mé- 
moire dans  des  poèmes  éloquens  et  sublimég. 

Mais  la  modération  d'Orner  ne  fut  pas  long-tems  imitée:  ses 
successeurs  réprirent  l'habitude  funeste  de  maudire  les  Fathiroites 
et  les  chefs  des  Alides;  et  en  846,  Djeafer  leur  ennemi  le  plus  im- 
placable, non  content  de  ces  imprécations,  porta  même  la  fureur 
jusqu'à  démolir  leurs  tombeaux.  Cinquante-deux  ans  après  cet  évé- 
nement, Ahmed  III  vengea  de  nouveau  l'honneur  d'Aly  ,  et  fulmina 
les  plus  terribles  anathêmes  contre  la  mémoire  de  Muawyé  Ier.  Muizz'' 
ml-Dewleth  ,  usurpateur  de  l'Irak  ,  "suivit  son  exemple.  Devenu 
le  fléau  du  sang  d'Abas,  maître  du  Califat  et  de  Bagdad,  et 
animé  du  ?èle  le  plus  ardent  pour  la  cause  des  princes  descendans 


des    Ottomans.  197 

d'Aly  dont  il  révérait  la  mémoire,    il  fit    afficher    aux  portes    des 
mosquées  de  sa    capitale    les    plus   effrayantes  imprécations,  savoir; 
contre  Muawyé  I.er  comme  le  premier  des    persécuteurs    de    la  de- 
scendance d'Aly  ;  contre  les  usurpateurs    du    territoire    de   Fedek- 
Baghtschessy,  qui  avait  été  donné  en  propriété   à  Fatime  et    à  ses 
parens  ;  contre  ceux  qui  s'étaient   opposés    à    ce  que   l'Imam-Hus- 
sein reçut  la  sépulture  près  de  celle  de  son  père  Aly;  contre  ceux 
qui  avaient  contribué  à  faire  exiler  le  célèbre  Euzer-Ghafary  ;  enfin, 
contre   quelques  disciples  s  Àsshab ,  qui  avaient  refusé  de  reconnaî- 
tre Abas ,  oncle  du  prophète  ,  pour  un  des  électeurs  autorisés    par 
Orner  I.er  à   l'agonie  à    lui    donner    un    successeur.   Ces  affiches  ex- 
citèrent dans  le  peuple,  déjà  suborné  par  le  Calife  Foui  I.cr  >  de  si 
violens  murmures  >,  que  Muizz'u'-Dewleth  lui-même   crut  devoir  les 
faire  enlever,  et  remplacer    par    d'autres,    où    il    n'était   fait    men- 
tion que  de  Muawyé,  ainsi  que  des  ennemis  et  des  persécuteurs  de 
la  race  de  Mohammed,  Al'i  Mohammed,    c'est-à-dire    les    descen- 
dons d'Aly.  II  ne  se  passa   pas  un  siècle,  que  les  Califes   Abassides 
firent  éclater  de  nouveau  leurs  imprécations  contre    les    Fathimites 
de  l'Egypte.  Les  Ulema  s'étant    assemblés    sous  le  règne    du  Gaiifa 
Abd'ullah  V,  ils  rendirent  un  décret    portant,    que  les   foudres  du 
cour'ann  devaient  être  dirigées  sans    ménagement    contre    les    anti- 
Califes    de    l'Afrique,    quoique    reconnus    du    sang    d'Aly,    comme 
étant  des  imposteurs,  des  infidèles  et  des    impies ,  issus ,  non  d'Aly 
ni  de  Mahomet ,  mais  de  la  race  des  Juifs  ,  des  Mages  et  des   Per- 
sans idolâtres. 

Ainsi,   malgré  toute  sa  sollicitude,  la    loi  tendant  à    proscrire      Mahomet 
les  anathêmes  contre  les  défunts,  parait  n'avoir  été  que  faiblement     a ' fZminê 
observée  pendant  long-teras  ;  et  il  faut  avouer  que    le  prophète  rnê-    etemve'guu 
me  n'en  a  fait  usage  que  contre  des  personnes  vivantes,  et  contre  ses 
ennemis  déclarés,  qui,  au  dire  des  auteurs   Mahométans,  en  ressen- 
tirent les  funestes  effets.  Nous  rapporterons  ici    un    exemple  d'ana- 
thême  prononcé  par  Mahomet,  en    témoignage    de    leur    opinion  à 
ce  sujet.  Ayant  appris  que  Kssra  Perwiz  Roi  de  Perse  avait  reçu  avec 
hauteur  les  ambassadeurs  qu'il   lui  avait  envoyés ,  et  qu'il  avait   mê- 
me dédaigneusement  déchiré  sa  lettre  ,  le   prophète   transporté  d'un 
saint  zèle  le  chargea  de  malédictions  en  disant  :  que    Dieu    déchire 
ainsi  les  états  de  cet  impie ,    comme   il    a    déchiré    notre    lettre  !  A 
peine  eut-il    prononcé  ses  paroles  ,  que  ce  royaume  commença  à  de- 
venir le  théâtre  d'évènemens  désastreux  et  sanglans,  à  la  suite  des- 


J98  Religion 

quels  il  tomba  enfin  au  pouvoir  des  Mahornélans  sous  le  Califat 
d'Orner.  Quant  à  l'excommunication  on  n'en  trouve  qu'un  seul  exem- 
ple. L'an  9  de  l'égire  Mahomet  se  voyait  menacé  d'une  ligue  puis- 
sante composée  de  Grecs  et  de  tribus  Arabas  rassemblées  sur  les 
frontières  de  la  Syrie;  manquant  de  forces  pour  les  surprendre,  il 
s'adressa  dans  cette  extrémité  à  ses  principaux  disciples.  Sa  con- 
fiance dans  leur  dévouement  ne  fut  point  déçue  :  Ebu-Bekir  mit  à 
ses  pieds  tous  ses  trésors,  et  Osman  lui  donna  mille  pièces  d'or 
et  trois  cents  chameaux  chargés  de  vivres.  Tous  enfin  se  distinguè- 
rent par  leur  empressement  et  leur  ardeur  à  seconder  les  desseins 
de  l'envoyé  du  ciel,  à  l'exception  néanmoins  de  deux  d'entr'eux 
et  d'Abd'ullah  Ibn  Ubei,  qui,  dominés  par  l'avarice,  refusèrent  de 
venir  à  son  secours.  En  punition  de  leur  faute,  Mahomet  les  excom- 
munia et  leur  interdit  tout  commerce  avec  les  autres  Musulmans  ;  mais 
ayant  donné  des  marques  de  repentir,  ils  lui  demandèrent ,  les  larmes 
aux  yeux,  et  obtinrent  d'être  remis  en  grâce,  et  reçus  de  nouveau 
dans  la  société  de  leurs  confrères.  L'histoire  des  Empereurs  Otto- 
mans ne  nous  offre  d'autre  exemple  d'anathêmes  que  celui  qui  fut 
prononcé  par  Mourad  ÏV ,  comme  nous  l'avons  dit  ailleurs,  contre 
la  soixante-cinquième  compagnie  des  Janissaires  dite  des  Djemaat, 
en  punition  de  ce  qu'un  soldat  de  cette  compagnie  ,  nommé  Altuu- 
djy-Oghlou,  avait  porté  la  main  sur  l'infortuné  Osman  IT. 
Çueh  font  Un  article  de  foi   des  plus  incontestables   pour  les  Mahométans , 

les  Musulmans       ,  .  ,  .        ,  ,  . .  .  .  ,  ,       ,     , , 

qui  jouissent     c  est  que  les  dix  evangelistes  jouissent  avec  le  prophète  de  la  béatitude 

de  la  béatitude      ,  .  ••  .  c'\i  •  i     r    c*    •  ■. 

éternelle.  éternelle:  ce  qui  est  conforme  a  la  promesse  qui  a  ete  faite  du  para- 
dis à  ceux  qui  lui  ont  été  fidèles.  La  croyance  Musulmane  associe 
encore  au  même  bonheur  Hassan  et  Hussein  fils  d'AIy,  ainsi  que 
Fatime  fille  du  prophète,  qui,  dans  un  mouvement  d'enthousiasme 
s'écria:  Fatime  est  sans  contredit  la  princesse  des  femmes  bienheu- 
reuse :  Hassen  et  Hussein  sont  les  Princes  de  la  jeunesse  bienheu- 
reuscl  A  l'exception  de  ces  âmes  privilégiées  et  de  celles  des  pro- 
phètes, il  n'en  est  aucuue  autre  dont  il  soit  permis  d'affirmer 
le  salut  ou  la  réprobation ,  attendu  qu'on  peut  regarder  comme 
élus  ceux  qui  meurent  dans  la  religion  Mahométaue,  et  comme 
réprouvés  ceux  qui  meurent  hors  de  cette  religion.  Les  Musul- 
mans ont  encore  en  une  sorte  de  vénération  tous  ceux  qui,  du  vi- 
vant du  prophète,  embrassèrent  sa  doctrine,  qui  furent  admis 
au  bonheur  de  jouir  de  sa  présence,  et  qui  assistèrent  à  ses  pré- 
dications :  on  fait  monter  à  cent  quatorze  mille  le  nombre    de    ces 


DES     O  T  TOMAKS,  1 QQ 

premiers  prosélytes,  et  ils  sont  désignés  sous  le  nom  iVAsshah 
ou  Sahhabé ,  qui  signifie  compagnons  ou  favoris.  Ils  étaient  la 
plupart  de  la  Mecque  et  de  Médine,  et  furent  appelés,  les  pre- 
miers Makhadir ,  c'est-à-dire  compagnons  de  la  fuite  ou  expatriés, 
et  les  seconds  Enssar  qui  signifie  aides  ou  auxiliaires.  Parmi  les- 
Asshab  le  prophète  honora  du  titre  à'Hawri,  c'est-à-dire  apôtres  on 
coopérateurs  >  les  douze  premiers  Asshab  dans  le  nombre  desquels 
sont  les  quatre  premiers  Califes,  comme  étant  ses  proches  parens. 
Dans  les  coramencemens ,  Mahomet  s'exprimait  ainsi  à  l'égard  d'Aly 
son  cousin  et  son  gendre,  toutes  les  fois  qu'il  avait  occasion  de  par- 
ler de  lui:  je  suis  la  ville  du  savoir,  et  Aly  en  est  la  porte  ;  mais 
dans  la  suite,  et  surtout  lorsqu'il  alla  se  fixera  Médine,  toute  son 
affection  se  tourna  vers  Ebu-Behir  et  vers  Orner  ses  beaux-pères  ;  et 
on  l'entendait  dire  souvent  qu'il  avait  à  ses  ordres  quatre  Visirs  , 
deux  spirituels,  qui  étaient  l'ange  Gabriel  et  l'ange  Issrafit  ,  et 
deux  temporels,  Ebu-Bekir  et  Orner.  Il  ajoutait  même  à  l'égard  de 
ce  dernier,  que  si  Dieu  avait  résolu  dans  ses  décrets  suprêmes  d'en- 
voyer après:  lui  un  autre  prophète,  il  n'aurait  choisi  qu  Orner.  Une 
antre  fois  il  alla  même  jusqu'à  dire,  que  si  la  science  et  les  vertus 
d'Orner  étaient  mises  dans  une  balance,  elles  l'emporteraient  sur 
celles  de  toute  sa  nation,  et  même  de  tons  les  peuples  du  monde. 

A  ne  parler  proprement  que  des  personnages  déclarés  saints  3  il  Queh snnt ceux 
n'y  a  que  les  dix  premiers  disciples  :  tous  les  autres  prosélytes  ,  quelle-  9oLPîainu 
que  soit  la  vénération  qu'inspire  leur  mérite  ,  ne  sont  point  re- 
connus pour  bienheureux  au  dire  même  du  prophète,  et  sont  sim- 
plement compris  dans  la  cathégorie  des  ffeli ,  ou  saints,  dont  le 
nombre  est  très-considérabie.  Nous  ne  ferons  donc  mention  ici  , 
pour  ainsi  dire,  que  des  principaux  dont  les  uns  se  sont  rendus 
recommandables  par  la  bonne  réputation  qu'ils  ont  laissée  d'eux, 
et  les  autres  par  certaines  sentences  qui  sont  passées  en  proverbe. 
Ces  chefs  sont,  Scheyth  Oeubeid-ullah  et  Weirlana  Djeamy  lesquels 
sont  retenus  pour  grands  Taumaturges  ,  l'un  dans  ie  Sarnareand  , 
et  l'autre  dans  le  Bukhara;  Meuhy' 'ed-dinn  Areby  eu  Syrie;  Kho- 
diea-Ahmed-Nessefy  le  plus  grand  saint  du  Tuikestan,  et  l'auteur 
de  cette  sentence  qui  a  été  convertie  en  maxime  de  politique:  tout 
Monarque,  tout  ministre  en  place  doit  être  un  Moyse  daus  Tinté- 
rieur,  et  un  Pharaon  à  Textérienr;  Khodiea-Behhay'ad-dinn-Nas- 
kibendy,  de  qui  vient  ce  proverbe:  l'extérieur  pour  le  monde,  le 
cœur  pour  Dieu;  et  Welid-Eyab,  le  premier  d'entre  tous  les  saints  de 


soo  Religion 

Constantinople.  Les  Musulmans  révèrent  comme  sacrée,  ainsi  que 
celle  de  beaucoup  d'autres  Wdi,  la  mémoire  des  Imam  descendans 
d'AIy  ,  et  surtout  d'Hassan  et  d'Hussein  comme  chefs  de  la  légion 
des  martyrs  Mahométans,  celle  des  quatre  Imam  fondateurs  des 
quatre  rites  orthodoxes,  de  tous  les  interprètes  et  docteurs  de  V  is- 
lamisme, et  de  tous  les  Califes  et  princes  Musulmans,  qui  se  sont 
le  plus  signalés  par  leur  religion  et  leur  piété.  Parmi  les  Sultans 
Ottomans  ceux  qui  jouissent  du  titre  de  Weli  sont;  Osman  I.er , 
Mourad  I.er,  Mohammed  11,  Bayazid  lî,  et  plusieurs  autres  prin- 
ces de  leur  saug.  Une  pieuse  croyauce  leur  attribue  divers  mira- 
cles, et  porte  les  infirmes  à  visiter  leurs  sépultures,  dans  la  per- 
suasion que  la  terre  qui  les  couvre  ou  qui  les  entoure  a  la  vertu  de 
guérir  les  maladies. 
Sains  Molaires  Chaque  ville  5  chaque  province  a  ses  saints  tutétaires,  auxquels 

"protinS111  ori  adresse  des  hommages  3  des  intercessions  pour  obtenir  quelque 
dtlviiLqUe  grâce,  et  des  prières  qui  sont  souvent  accompagnées  d'aumônes  et 
de  sacrifices.  Les  Sultans  même  se  montrent  très-exacts  dans  l'ac- 
complissement de  ces  devoirs  religieux  à  leur  avènement  au  trône; 
et  lorsque  quelque  calamité  publique  ou  particulière  jette  la  na- 
tion dans  le  deuil,  leur  premier  soin  est  de  visiter  les  tombeaux 
de  leurs  ancêtres,  et  ceux  des  saints  les  plus  révérés  dont  les  cen- 
dres reposent  à  Constautinople.  Dans  les  tems  où  ces  Monarques  se 
mettaient  à  la  tête  de  leurs  armées,  ils  ne  sortaient  jamais  de  la 
capitale  qu'après  avoir  invoqué  le  secours  des  âmes  des  saints,  et  se 
les  êtres  rendues  propices  par  des  offrandes,  par  des  prières  et  par 
d'abondantes  aumônes;  ils  en  fesaient  de  même  en  entrant  dans  une 
vil  te  renommée  pour  la  possession  des  reliques  de  quelque  saint. 
Les  Musulmans  n'ont  pas  moins  de  vénération  pour  les  sépultures, 
des  patriarches  et  des  prophètes.  Sélim  I.er ,  dit  leur  histoire ,  après 
avois  subjugué  la  Syrie  et  passé  l'hiver  à  Damas ,  voulut  au  prin- 
tems  ,  avant  de  se  mettre  en  campagne  pour  marcher  contre 
l'Egypte,  faire  une  visite  à  Jérusalem.  Il  s'y  rendit  donc  à  toute 
bricle  incognito  et  suivi  d'un  petit  nombre  d'officiers,  et  de  là  se 
transporta  au  mont  Keouhh-Khallil  pour  y  honorer  le  tombeau 
d'Abraham,  ainsi  que  ceux  d'Isaac  ,  de  Jacob,  de  Joseph  et  autres; 
puis  il  revint  à  Damas  par  une  forte  pluie,  comme  il  Pavait  eue  en 
allant. 

Les  Musulmans  n'ont    pas    moins   en    vénération    les    Derwisch 
et  autres  hennîtes  qui  vivent  dans  la  pénitence  et  la  solitude ,  que 


des  Ottomans.  aoi 

ceux  qui  meurent  en  odeur  de  sainteté.  Les  Califes  les  moins  re- 
ligieux, comme  les  princes  les  plus  vicieux  et  les  plus  dépravés,  ont 
toujours  montré  le  plus  profond  respect  pour  ces  sortes  de  gens.  Tout 
le  monde  sait  ce  qu'était  Timour  ,  un  des  héros  Tartares  les  plus 
renommés  et  le  fléau  de  l'orient  ;  et  pourtant  chemin  fesant  pour 
se  rendre  à  la  ville  d'Hérat ,  il  lui  vint  envie  de  voir  un  solitaire 
appelé  Ebu-Bekir  Zéïu'ud-dinn  ,  qu'une  foule  de  dévots  allaient  trou- 
ver en  procession,  et  l'envoya  prier  de  se  transporter  à  son  camp 
pour  avoir  un  entretien  avec  lui.  Le  solitaire  répondit  au  messager 
d'un  ton  sévère  :  Paurais  scrupule  de  mettre  le  pied  dans  la  tente 
d'un  prince  ennemi  des  hommes ,  et  qui  montre  si  peu  de  respect 
pour  le  cour'ann  et  les  lois  du  prophète.  La  fermeté  de  cette  ré- 
ponse étonna  Timour  ;  et  plus  désireux  encore  de  voir  ce  singulier 
personnage,  il  se  rendit  lui-même  à  son  hermitage  :  quel  spectacle! 
Le  conquérant  le  plus  redouté,  le  vainqueur  de  tant  de  peuples , 
dont  nul  mortel  ne  pouvait  soutenir  les  regards , -Timour  s'attendrit 
à  la  vue  du  saint  vieillard,  il  est  touché  de  ses  vertus  et  ne  peut 
retenir  ses  larmes.  Il  écoute  avec  docilité  ses  sages  conseils,  conçoit 
un  crainte  salutaire  des  menaces  que  le  Derviseh  fait  au  nom  du 
ciel  contre  les  princes  irréligieux  ,  méchans  et  inumains,  et  pénétré 
de  respect  et  d'admiration  pour  lui,  il  le  comble  de  louanges  et 
de  présens  en  se  retirant.  Ou  peut  juger,  d'après  cet  exemple,  de 
la  vénération  que  les  grands  ,  les  ministres  et  les  monarques  ainsi  que 
tous  les  dévots  ont  toujours  eue  et  ont  encore  pour  ces  espèces  de 
saints.  Ils  les  accueillent  dans  leurs  maisons  et  les  retiennent  près 
d'eux,  dans  l'espoir  que  leurs  vertus  deviendront  une  source  de  pros- 
pérités pour  leur  famille.  Cette  bienveillance  particulière  s'étend 
même  aux  fous  et  aux  imbécilles ,  qui,  lorsque  leur  état  n'est  point 
accompagné  de  frénésie  ,  entrent  librement  dans  les  maisons  des 
grands,  se  mettent  à  côté  d'eux,  se  promènent  dans  tous  le  appar- 
tenions, et  ne  se  retirent  jamais  sans  avoir  reçu  quelqu'aumône,  et 
sans  que  le  maître  se  recommande  à  leurs  prières. 

Que  croit-on  que  soit ,  dans  l'esprit  des  Musulmans ,  la  récom- 
pense réservée  aux  saints  après  leur  mort  ?  Leur  opinion  à  cet 
égard  est,  que  les  dix  évangélistes  et  surtout  les  quatre  premiers 
Califes  habitent  les  plus  belles  légions  du  ciel  ;  que  le  bonheur  dont 
ils  y  jouissent  ne  peut  être  conçu  de  l'esprit  humain  ;  que  l'éter- 
nel y  a  assigné  à  chacun  d'eux  soixante-dix  magnifiques  pavillons  tout 
éclatans  d'or  et.de  pierreries  ;  que  dans  chacun  de  ces  pavillons  il  y 

Europe.  Vol.  I.  P    III.  26 


Quelle 

récompense 

croit-on 

réservée 

aux  saints  ? 


aoa  Religion 

a  sept  cents  lîts  dont  les  brillans  oruemens  éblouissent  la  vue,  et 
que  chacun  de  ces  lits  est  entouré  de  sept  cents  Houry ,  ou  vierges 
célestes.  Voici  un  fait,  qui  fera  encore  mieux  connaître  combien 
cette  croyance  est  enracinée  dans  l'esprit  des  Musulmans.  Sous  le  rè- 
gne désastreux  de  Mourad  III,  l'état  se  trouvait  à  la  veille  de  sa 
dissolution  totale  par  suite  des  victoires  multipliées  des  Persans , 
lorsqu'on  vit  tout-à-coup  dEnzîemir-Oghlou  Osman  Pascha  un  des 
Coubé-Vezir  arrêter  les  progrès  de  leurs  phalanges  et  rabaisser  la 
fierté  de  Mohammed  Guiraîh-Kan ,  qui  allait  secouer  le  joug  de  la 
maison  Ottomane,  et  se  rendre  indépendant.  Des  succès  aussi  écla- 
tans  lui  valurent  la  dignité  de  grand  Visir,  et  les  honneurs  d'une  en- 
trée triomphante  à  Constantinople.  Non  content  de  lui  avoir  fait 
l'accueil  le  plus  obligeant  ,  et  de  lui  avoir  donné  les  témoignages 
les  plus  flatteurs  de  sa  bienveillance  ,  Mourad  a  dérogeant  à  l'étiquette 
de  la  cour.,  l'appela  à  une  audience  particulière,  pour  entendre  de  sa 
propre  bouche  le  récit  de  ses  exploits  contre  les  ennemis  de  l'em- 
pire. L'audience  eut  lieu  un  mardi 3  dans  un  de  Keoschh  qui  se  trou- 
vent sur  le  Bosphore.  Osman  y  fut  à  peine  introduit,  que  le  Sultan 
lui  dit  jusqu'à  trois  fois  de  s'asseoir  sur  le  tapis  qui  était  étendu 
devant  le  sopha  ,  puis  il  l'invita  à  lui  faire  l'histoire  de  ses  cam- 
pagnes en  Perse  et  en  Crimée.  Osman  s'en  acquita  avec  autant  de 
modestie  que  d'éloquence,  et  sans  omettre  les  moindres  circonstan- 
ces, surtout  dans  l'exposé  qu'il  ht  de  la  victoire  qu'il  avait  rempor- 
tée contre  le  général  Eress-Khan.  Mourad  était  émerveillé  en  l'écou- 
tant, et  s'écriait  à  chaque  instant:  Bravo  ,  Bravo  ,  mon  cher  Osman  : 
on  ne  peut  donner  à  votre  zèle ,  à  votre  bravoure  et  à  vos  talens  autant 
(têloges  qu'ils  le  méritent.  S'étant  ensuite  ôté  son  panache  chargé  de 
brillans,  il  l'attacha  de  ses  propres  mains  au  turban  du  Pacha.  Ses 
éloges  redoublèrent,  lorsqu'il  eut  entendu  le  récit  de  la  bataille, 
que  ce  dernier  avait  gagnée  sur  le  prince  Schah-Oghlou-Hamza- 
Mirza  ,  et  il  plaça  à  sa  ceiuture  son  poignard  enrichi  de  diamant 
Mais  quand  Osman  en  vint  à  l'exposé  de  ses  stratagèmes  et  de  ses 
manœuvres  en  Crimée  contre  le  rebelle  Mohammed  Guiraïh-Kan  , 
et,  ce  qui  importait  plus  que  tous  les  succès  obtenus  en  Perse ,  de 
îa  fin  malheureuse  de  ce  prince  ,  Mourad  ne  pouvant  plus  conte- 
nir les  transports  de  sa  joie  leva  les  mains  au  ciel  et  le  bénit  mille 
fois  en  disant:  soyez  à  jamais  dans  la  grâce  du  Seigneur!  qu'une 
gloire  immortelle  soit  votre  héritage  dans  ce  monde  et  dans  l'autre. 
Je  souhaite  qu'en  récompense  de  vos  talens,  de  vos  services  et  de  vo- 


DES     Otï'OMAKS,  203 

tre  zèle  pour  la  religion  et  Vétat ,  vous  obteniez  un  jour  la  félicité 
du  Calife  Osman  dont  cous  portez  le  nom ,  et  que  vous  partagiez 
avec  lui  et  les  autres  disciples  de  notre  Saint  Prophète  le  même  rang , 
les  mêmes  pavillons ,  les  mêmes  lits  ,  les  mêmes  tables  et  les  mêmes 
délices  dans  les  plus  hautes  régions  du  Pa radis  !  Enfin  peu  s'en  fal- 
lut qu'il  ne  l'envoyât  en  droiture  à  ce  bienheureux  séjour. 

L'usage  du  bain  est  de  précepte  pour  les  hommes  tant  en  voyage 
qu'à  la  maison  ,  et  ce  bain  consiste  simplement  à  se  laver  la  chaus- 
sure des  pieds  et  des  jambes.  Le  suc  du  datier  pour  boisson  n'est 
pas  défendu  ,  pourvu  qu'il  n'ait  pas  la  force  d'enivrer.  Nous  passerons 
sous  silence  l'opinion  où  sont  encore  les  Musulmans,  que  la  béati- 
tude des  prophètes  surpasse  celle  des  autres  saints  ,  et  que  l'hom- 
me ,  tout  parfait  qu'il  puisse  être,  n'en  est  pas  moins  tenu  d'obéir 
aux  lois,  et  de  ne  pas  s'écarter  du  sens  propre  et  littéral  des  écri- 
tures^ et  laissant  également  de  côté  divers  autres  a*. tes,  auxquels  la 
même  croyance  a  imprimé  le  caractère  de  péché  d'infidélité  ,  nous 
nous  arrêtions  sur  ce  qui  concerne  les  prédictions  et  les  divinations. 
Il  est  dit  dans  l'Àlcoran  _,  que  l'apôtre  du  ciel  condanne  ,  non  seule-  Quei/c  rôt 
nient  les  devins  qui  se  vantent  d'avoir  des  connaissances  mystérieuses  aux dmiuaimu 
et  d'être  en  relation  intime  avec  les  esprits  pour  se  donner  la  gloire 
de  prédire  l'avenir  ,  mais  encore  les  astrologues  qui  sont  des  impos- 
teurs comme  les  premiers.  On  ne  peut  trop  admirer  la  prévoyance 
avec  laquelle  le  législateur  Arabe  a  proscrit  l'exercice  de  cette 
science  obscure,  qui  était  répandue  et  révérée  de  son  tems  chez 
les  peuples  de  l'orient  et  même  parmi  les  nations  Européennes. 
On  a  déjà  vu,  dans  la  description  de  l'Egypte,  et  c'est  une  opi- 
nion de  tradition  pour  les  Musulmans,  que  l'art  de  la  divination^ 
d'interpréter  les  songes  et  autres  inventions  semblables,  se  confon- 
dent avec  l'époque  de  la  création  du  monde  dans  cette  contrée  ,  d'où 
l'on  prétend  qu'elles  se  propagèrent  ensuite  chez  les  Arabes.  Cet  art 
fesait  une  partie  essentielle  du  culte  décerné  aux  idoles,  qu'on  voyait 
tant  au  dehors  qu'au  dedans  de  la  Keabé  on  Cabba  de  la  Mecque, 
laquelle  est  révérée  des  Mahométans  comme  le  principal  temple  dtî 
l'Arabie,  et  comme  ayant  élé,  selon  eux,  la  maison  d'Abraham.  I! 
faut  savoir  que  les  prêtres  y  fesaient  rendre  à  leurs  idoles  des  ora- 
cles par  le  moyen  de  flèches  sacrées,  qui  étaient  déposées  dans  la 
Keabé  et  sous  la  garde  d'un  des  S  cher  if  s  ,  entre  lesquels  était  partagé 
le  gouvernement  de  cette  ville.  Tant  que  Mjhomet  crut  que  les 
magiciens,  les  astrologues  et  les  interprètes  des  songes  pouvaient  servir 


2o4  Religion 

à  ses  vues  ,  il  se  garda  bien  de  s'en  défaire,  et  affecta  au  contraire 
de  les  caresser.  Et  en  effet  il  y  eut  de  son  vivant  de  ces  devins  s  et 
même  des  plus  fameux  ,  qui  prédirent  des  choses  étonnantes.  Un 
certain  Eukeaz  recommanda  vivement  à  Ebu-Talib  3  oncle  du  Pro- 
phète, d'avoir  le  plus  grand  soin  de  son  neveu  encore  en  bas  âge, 
attendu  que  tout  annonçait  en  lui  un  homme  extraordinaire.  Lors- 
qu'il fut  conduit  par  le  même  Ebu-Talib  devant  Boukhayra-Djerdiss, 
à  Bassora ,  ce  dernier  l'ayant  pris  par  la  main  s'écria  comme  par 
inspiration  :  Voici  le  maître  du  monde  !  Seyyid'ul-alemin.  Voici 
la  miséricorde  de  l'univers!  RahhmetKid-aleminn ,  paroles  qui  fu- 
rent consacrées  depuis  pour  désigner  le  fondateur  de  {'islamisme. 
Werca-ibn-Newfel ,  cousin  de  Hadidié  première  femme  de  Maho- 
met, lui  prédit  sa  grandeur  future  ainsi  que  les  persécutions  qu'il 
aurait  à  souffrir  de  la  part  de  ses  compatriotes,  et  même  de  ses 
proches, 
QUWd  Tant    de    présages ,    auxquels  on  ajoutait  d'autant  plus  de  foi , 

'dïfaïdu  que  ,  d'après  une  ancienne  tradition  ,  on  attendait  la  venue  d'un 
§}oi.pre*°r  grand  prophète,,  disposèrent  les  esprits  en  faveur  de  Mahomet,  qui 
joignant  à  ses  prodiges  l'autorité  de  se3  prétendus  miracles,  n'eut 
pas  de  peine  à  persuader  ses  sectateurs,  qu'il  était  celui  en  qui  leurs 
vœux  se  trouvaient  accomplis.  Néanmoins,  dans  les  premiers  jours 
de  sa  mission  il  eut  la  précaution,  pour  leur  en  imposer  encore 
davantage  ,  de  leur  donner  à  entendre  qu'il  avait  eu  une  vision  , 
dans  laquelle  il  avait  vu  les  deux  hémisphères  se  replier  l'un  vers 
l'autre,  et  montrer  à  découvert  les  deux  points  les  plus  éloignés  de 
Fhorison«à  l'orient  et  à  l'occident;  et  que  par  cette  vision  le  ciel 
lui  révélait,  que  le  domaine  de  ces  vastes  régions  était  réservé  à 
ceux- qui  embrasseraient  la  loi  du  cour'ann;  qui  combattraient  pour 
la  religion,  et  lui  demeureraient  fidèles.  Tant  que  les  prestiges  con- 
coururent à  l'établissement  de  sa  doctrine  et  de  son  pouvoir,  il 
les  approuva;  mais  ayant  atteint  son  but,  il  les  foudroya  de  ses 
anathêmes ,  dans  la  crainte  que  les  novateurs  ne  se  prévalussent  des 
mêmes  armes.  Cette  crainte  n'était  pas  sans  fondement  ;  car  il  pa- 
rut ,  même  avant  sa  mort ,  d'autres  prophètes  qui  tentèrent  de  s'é- 
lever,  en  se  donnant  comme  lui  pour  envoyés  du  ciel.  On  voit 
d'après  cela  ,  que  si,  d'un  côté,  on  ne  peut  refuser  au  fondateur 
de  V islamisme  la  gloire  d'avoir  opéré  tant  de  révolutions  étonnan- 
tes dans  l'ordre  politique  et  moral,  d'avoir  anéanti  le  culte  invé- 
téré des  idoles,  et  élevé  de  nouveaux  empires  sur    les    ruines  d'an- 


des    Ottom A & S.  2,o5 

cîennes  et  puissantes  dynasties,  de  l'autre  on  peut  lui  reprocher 
de  n'avoir  pu  renverser  celui  des  illusions  produites  par  la  magie  P 
l'astrologie,  les  augures  et  les  songes. 

Ce  n'est  pas  à  dire  cependant,  que  la  croyance  à  ces  prestiges  Maigre 
se  renferme  aujourd'hui  dans  un  petit  nombre  de  Mahométans:  car  cette  ^fmse 
au  contraire  le  corps  entier  de  la  nation  en  est  tellement  imbu,  f^iSEÏf" 
qu'il  ne  se  fait  rien  en  matière  d'intérêts  politiques  et  privés,  aux  dei,inSi 
sans  que  les  devins  et  les  astrologues  n'aient  été  auparavant  consul- 
tés. L'histoire  Musulmane  nous  offre  tant  d'exemples  de  cette  igno- 
rance superstitieuse,  même  dans  la  personne  des  premiers  Califes, 
qu'on  pourrait,  à  ne  vouloir  rapporter  que  les  principaux,  en  for- 
mer un  gros  volume.  Nous  nous  bornerons  à  en  citer  ici  un  seul , 
d'après  lequel  on  verra  jusqu'où  va  à  cet  égard  la  crédulité  des 
Mahométans,  en  dépit  môme  des  défenses  du  cour'ann.  Sous  Mou- 
rad  III  ,  les  astrologues  annoncèrent  que  l'état  était  menacé  de  lon- 
gues guerres  de  la  part  des  gouvernemens  voisins,  tant  en  Europe 
qu'en  Asie.  Aussitôt  ce  Sultan  ,  de  monarque  généreux  et  libéral 
qu'il  avait  été  jusqu'alors,  devint  un  avide  oppresseur,  uniquement 
occupé  d'amasser,  par  toutes  sortes  de  moyens 9  des  sommes  considé- 
rables ,  pour  se  mettre  en  état  de  résister  à  ses  ennemis.  Et  pour- 
tant ,  autant  il  montrait  d'avarice  dans  les  mesures  qu'il  employait 
pour  arracher  de  la  nation  tout  ce  qu'il  pouvait  ,  autant  il  était 
prodigue  envers  les  devins  et  les  astrologues,  dont  quelques-uns 
amassèrent  ainsi  d'immenses  richesses.  Le  plus  célèbre  d'entr'eux 
fut  un  certain  Schudjea ,  Albanais,  qui  était  d'une  naissance  ob- 
scure. Etant  jeune  homme  il  se  fit  Derwisch  dans  l'ordre  des  Ummy- 
Slnann  ,  et  il  apprit,  sous  un  supérieur  de  son  couvent  à  Constauti- 
ïiople,  les  élémens  des  sciences  spéculatives.  Dégoûté  bientôt  de  son 
nouvel  état  il  quitta  l'habit  de  Derwisch,  et  parvint  à  se  faire  en- 
rôler dans  le  corps  des  Adjemi  Oghlann  des  Janissaires,  d'où  il  se 
fit  chasser  pour  quelqu'étourderie  de  jeunesse.  Réduit  à  la  der- 
nière détresse,  et  ne  sachant  comment  pourvoir  à  sa  subsistance  il 
se  mit  à  faire  le  maçon;  mais  ayant  eu  quelque  tems  après  une 
forte  querelle  avec  un  de  ses  camarades,  il  fut  obligé  d'abandon- 
ner Constantinople  et  se  retira  à  Magnésie.  Là  il  se  fit  jardinier  , 
entra  en  service  chez  divers  particuliers  du  pays,  et  y  resta  jus- 
qu'au moment  où  il  fut  recherché  pour  vigneron  dans  les  do- 
maines de  la  Kehaya-Cadinn  ,  ou  gouvernante  du  harem  de  Mou- 
rad  III ,  alors  prince  héréditaire    et  gouverneur   de  cette  province. 


2o6  Religion 

Schudjea  ,  en  homme  adroit  ,  se  met  à  mener  une  vie  sobre  et  aus- 
tère, à  pratiquer  les  actes  de  piété  ordinaires  aux  Derwisch  sans 
eu  prendre  l'habit  ,  et  s'exerce  dans  l'art  de  la  divination  et  de 
l'interprétation  des  songes.  Une  conduite  aussi  édifiante  en  ap- 
parence lui  gagna  l'estime  des  officiers  du  palais,  et  surtout  celle 
de  la  gouvernante  Razizé-Khatunn  ,  qui  le  regardait  nomme  un. 
homme  extraordinaire  et  un  modèle  de  vertus.  Or  voici  à  quel  haut 
degré  de  fortune  il  parvint. 
Songe  Mourad  fait  un   songe,  dans  lequel   il  croit  monter  un  escalier 

delfxpUqtén  en  marbre  de  vingt  gradins  dans  un  magnifique  pavillon  recouvert 
P"i>chudejt  (jg  Rentes  voûtes  qui  semblaient  se  perdre  dans  les  nues,  et  ce  su- 
perbe édifice  offrait  de  tous  côtés  les  points  de  vue  les  plus  admi- 
rables. Enchanté  de  ces  merveilles,,  il  lui  vient  dans  la  pensée  de 
chercher  Mohammed  et  Mahmoud  ses  deux  fils,  mais  il  ne  peut  les 
trouver:  au  sortir  de  ce  pavillon  il  se  retrouve  sur  le  même  esca- 
lier, descend  quatre  gradins  et  se  réveille  tout  épouvanté.  Au  ma- 
tin ,  il  n'a  rien  de  plus  empressé  que  de  raconter  son  songe  à  la 
gouvernante  de  son  harem,  qui  avait  toute  sa  confiance  j  elle  l'écrit 
aussitôt  et  le  transmet  à  sou  vigneron.  Schudjea  en  ayant  pris 
connaissance ,  déclare  que  ce  songe  pronostique  les  plus  heureux 
évèuemens  ,  et  l'explique  ainsi:  l'escalier  est  l'élévation  de  Mou- 
rad au  trône:  les  vingt  gradins  indiquent  le  nombre  d'années  qu'il 
doit  régner:  le  pavillon  avec  ses  voûtes  somptueuses,  annonce  la 
grandeur  de  son  empire:  l'absence  des  princes  ses  enfans  qu'il  cher- 
che envahi ,  exprime  leur  séparation  de  sa  cour:  et  enfin  son  réveil, 
sur  le  quatrième  gradin  signifie  que,  dans  quatre  jours,  il  sera  adoré 
sur  le  trône  de  ses  ancêtres.  Au  lieu  de  quatre  jours  il  s'en  écoula  vingt- 
sept,  après  lesquels  Mourad  reçut  la  nouvelle  de  la  mort  de  Sélirn 
II  sou  père  :  cependant  ,  comme  la  prédiction  de  Schudjea  avait  eu 
en  partie  son  accomplissement,  on  y  ajouta  une  entière  confiance. 
Schudjea  est  dès  lors  regardé  comme  un  saint  homme  ,  on  le  comble  de 
présens  et  de  faveurs.,  il  est  conduit  chez  le  nouveau  Sultan  ,  et  ad- 
mis au  nombre  de  ses  favoris  les  plus  intimes.  Ce  changement  éton- 
nant de  fortune  est  soutenu  par  lui  avec  une  fermeté  de  caractère 
digne  du  rôle  qu'il  voulait  jouer  ,  et  il  forme  le  projet  de  s'insinuer 
toujours  davantage  dans  les  bonnes  grâces  du  Monarque.  Mourad 
se  plaisait  en  effet  à  s'entretenir  des  heures  avec  lui  de  sciences 
spéculatives  et  de  matières  abstraites;  et  plus  les  discours  du  favori 
étaient  obscurs  et  mystérieux  ,    plus    il  eu    concevait  d'etime  et  de 


des    Ottomans.  207 

vénération  pour  lui.  Lorsque  Schudjea  se  vit  suffisamment  en  faveur 
dans  l'esprit  du  Monarque,  il  commença  par  lui  demander  un  grand 
palais  qui  se  trouvait  dans  le  faubourg  Aya-Capoussy  ,  à  la  répara- 
tion duquel  il  avait  autrefois  travaillé  comme  maçon.  Mourad  or- 
donna aussitôt  de  l'acheter,  et  !e  propriétaire  fut  obligé  de  le 
céder,  moyennant  une  somme  qui  lui  fut  assignée  sur  le  trésor  pu- 
blic. A  peine  Schudjea  fut-il  établi  dans  ce  palais,  qu'il  afficha  un 
luxe  extraordinaire:  le  Sultan  allait  souvent  l'y  voir,  et  n'en  sor- 
tait jamais  sans  lui  accorder  quelque  nouvelle  faveur,  qui  coûtait: 
toujours  des  sommes  considérables.  Tout  le  monde  lui  fesait  la  cour 
comme  au  dispensateur  des  grâces  et  des  emplois:  tous  les  seigneurs 
du  sérail,  les  grands  ministres  et  les  Ouléma  recherchaient  sa  pro- 
tection. S'il  ne  paraissait  point  au  sérail  3  il  recevait  aussitôt  un 
billet  du  Souverain  qui  l'engageait  à  y  venir  dans  les  termes  les  plus 
familiers,  tels  que  mon  Seigneur,  mon  Sultan  et  autres  semblables.       Comhisn 

Avec  cette  réputation  de  sainteté,  Schudjea  parvint  au  faîte  des  c\iff,aJduiuét 
grandeurs  et  de  l'opulence;  il  acheta  de  grands  biens  à  Constan-  les  JZlgues. 
tinople ,  forma  dans  son  palais  un  harem  nombreux  de  jeunes  es- 
claves des  deux  sexes  par  l'entremise  d'un  Juif,  sans  que  personne 
s'en  aperçût;  il  remplit  sa  cave  des  meilleurs  vins  de  l'Europe,  et 
se  plongea  dans  toutes  sortes  d'excès.  Mais  il  savait  si  bien  feindre 
aux  yeux  du  souverain,  qu'il  ne  perdit  jamais  rien  de  son  estime  eC 
de  sa  bienveillance.  Les  ministres  pouvaient  bien  dire  au  Sultan 
tout  ce  qu'ils  voulaient  sur  sa  conduite  scandaleuse,  il  n'en  fesait 
aucun  cas  et  leur  répondait  :  ce  ne  sont  que  des  faussetés  :  ces  mau- 
vais propos  sont  dictés  par  V envie  et  la  calomnie:  je  connais  Schu- 
djea ,  c'est  un  modèle  de  science ,  de  sagesse  et  de  sainteté;  je  lui 
ai  accordé  ma  confiance  ,  et  il  la  conservera  tarit  que  je  vivrai.  Et 
en  effet,  ce  rusé  favori  étant  mort  avant  le  tems  par  l'effet  de  ses 
débauches,  Mourad  ne  put  se  consoler  de  sa  perte.  La  crédulité 
de  ce  prince  dans  les  songes  et  les  présages  fnt  si  aveugle  ,  qu'on 
prétend  qu'elle  accéléra  la  fin  de  ses  jours.  S'il  est  vrai  de  dire  en 
général,  que  les  préjugés  de  l'astrologie  sont  plus  répandus  chez  les 
Mahométans  que  chez  aucun  autre  peuple,  il  faut  avouer  pourtant 
qu'il  ne  manque  pas  non  plus  parmi  eux  d'hommes  éclairés,  qui 
crient:  l'astrologie  est  une  fausse  science ,  tout  astrologue  est  un 
menteur.  Ànicie  de  foi 

Un  article  de  foi  dans  la  religion  Mahométane  ,  c'est  que  les     Z'^iTel 

•  ,  .-i  .  .  ,  des  vif  ans 

vivans    peuvent    contribuer    par    leurs    prières    et   leurs    aumônes    à  /»» -  *»  mon, 

et  autres  points 
de  religion. 


ao8  Religion 

Anide  de  foi  procurer  le  repos    aux    âmes   des    trépassés.    Vu    l'efficacité  de   ces 

concernant  L 

les  prières     moyens  d  intercession  auprès  de  Dieu  3  les  docteurs  Musulmans    di- 

des   vivans  , .  .  . 

pour  les  morts  >  sent  quils  servent,  d  un  cote  à  soulager    les  âmes  des  pécheurs    et 

et  autres  points      ,         -,       ,  .  ..  mi  n  i 

de  religion,  a  abréger  le  terme  de  leurs  souiirances  dans  renier,  et  de  1  autre 
à  accroître  le  bonheur  de  celles  qui  jouissent  des  délices  du  para- 
dis. Un  autre  article  de  foi,  c'est  que  la  fin  du  monde  sera  précé- 
dée de  l'apparition  de  l'Antéchrist,  de  la  descente  de  Jésus  Christ 
sur  la  terre,  et  du  lever  du  soleil  du  côté  de  l'occident;  et  que,  de 
même  que  les  prophètes  du  genre  humain  sont  supérieurs  aux  prophètes 
de  la  nature  des  anges ,  ainsi  le  premier  est  au  dessus  de  l'espèce  des 
seconds:  ce  qui,  d'après  le  cour'ann  ,  se  déduit  de  divers  passages 
de  ['Ecriture,  et  d'un  entr'autres ,  où  il  est  dit,  qu'au  moment  de 
la  création  d'Adam  ,  Dieu  ordonna  à  la  légion  entière  des  anges 
de  se  prosterner  devant  ce  premier  père  des  humains.  Le  prophète 
a  en  outre  imaginé  d'antres  signes  extrêmement  curieux  ,  qui  pré- 
céderont également  !a  fin  du  monde.  Une  fumée  noire  et  épaisse  , 
dit-il,  enveloppera  notre  globe:  l'Antéchrist,  Dedjeal  ,  puis  Dub~ 
bet'ul-arz  paraîtra  ,  ayant  en  main  la  verge  de  Moyse  et  le  sceau 
de  Salomon  ;  de  la  première  il  touchera  les  élus,  sur  le  front  des- 
quels il  tracera  en  caractères  visibles  le  mot  Muminn  ,  qui  signifie 
croyant  ,  fidèle;  et  avec  le  second  il  imprimera  sur  le  front  des 
réprouvés  le  mot  Keafir  ,  infidèle.  Viendront  ensuite  les  Yedioudje- 
Meedjoude  ,  ou  peuple  de  nains  descendans  de  Japhet  fils  de  Noé. 
Il  se  manifestera  dans  l'Yemen  un  terrible  incendie,  qui  eu  s'éten- 
daut  poussera  devant  lui  les  peuples  pour  les  rassembler  dans  le 
lieu  où  ils  devront  être  jugés.  Jésus  Christ  descendera  en  qualité  de 
vicaire  de  Mahomet  3  il  appelera  tous  les  peuples  à  la  vraie  foi, 
et  ne  leur  laissera  pas  de  milieu  entre  le  musulmanisme  et  le  glaive. 

Ce  que  c'est  Après  cet  exposé  des  principaux   points  de  la  foi  mahométane , 

«u  Islamisme ,      .,  ,  ,  ,  ,       .  .  . 

ei  à  quelles  il  nous  reste  a  voir  quelques  particularités  relatives  au  culte  exte- 
Pu  oblige.  .rieur.  Foi  et  islamisme  ne  sont  qu'une  même  chose  dans  la  loi  de 
Mahomet:  car,  par  islamisme,  on  entend  un  abandon  total,  une 
entière  et  parfaite  croyance  dans  les  vérités  révélées  ;  et  comme  le 
prophète  a  dit  que  l'édifice  de  V  islamisme  repose  sur  ces  cinq  points, 
profession  de  foi,  prière  ou  namaz ,  la  dixme  ,  le  jeûne  canonique 
et  le  pèlerinage  à  la  Mecque  ,  ces  préceptes  accomplis  on  a  satis- 
fait à  tout  ce  que  la  loi  prescrit.  Lors  donc  qu'un  Mahomètan  a 
fait  sa  profession  de  foi  ,  qui  consiste  à  dire  :  je  confesse  qu'il  n'y 
a  de  Dieu  que  Dieu  ,  et  que  Mahomet  est  son  prophète  :  ou    bien  , 


des    Otto  m  a  x  *■*  &09 

il  n'y  a  pas  d'autre  Dieu  que  Dieu,  et  Mahomet  est  le  Prophète  de 
Dieu,  il  est  obligé  de  satisfaire  aux  pratiques  du  culte  extérieur 
telles  qu'on  les  trouve  indiquées  dans  le  rituel  qui  les  prescrit.  Ce 
rituel  comprend  les  décisions  des  quatres  Imam,  qui  sont,  savoir  \ 
Azam  Ebu-Hanifé,  voy.  le  n.°  i  planche  33,  Schafy ,  n.°  a,  Ma- 
lik,  n.°  3,  et  Hannbel  n.°  4>  lesquels  sont  les  fondateurs  des  qua- 
tre rites  orthodoxes,  dont  les  sectateurs  sont  indistinctement  dési- 
gnés sous  le  nom  de  Sunny.  Les  doctrines  de  ces  quatre  Imam  sont 
également  révérées;  cependant  lorsqu'il  y  a  opposition  entr'elles, 
les  docteurs  se  déclarent  pour  celle  d'Azam  Ebu-Hanifé,  comme 
ayant  eu  dans  le  nombre  de  ses  sectateurs  un  plus  grand  nombre  de 
Califes  et  la  famille  des  Sultans  Ottomans.  Chacune  de  ces  doctri-» 
nés  a  ses  légistes  et  ses  docteurs,  dont  les  plus  accrédités  sont  ceux 
d'Hanifé,  d'où  leur  est  venu  leur  nom  à'Hanefy.  C'est  par  eux 
d'abord  qu'ont  été  données,  comme  elles  le  sont  encore  par  leurs 
disciples  et  leurs  adhérens  ,  certaines  interprétations  sur  divers  pointa 
de  controverse  entre  Azam  Ebu-Hanifé,  les  trois  autres  Imam  et 
les  doeteurs  Hanefy ,  interprétations  qui  ne  sont  pas  moins  révé- 
rées que  les  décisious  canoniques,  et  sont  insérées  dans  le  code  des 
lois  religieuses.  Pour  ne  pas  entrer  dans  des  distinctions  fastidieuses 
sur  les  lois  qui  appartiennent  à  un  Imam,  ou  à  un  de  ces  disci- 
ples, à  un  docteur,  à  un  légiste  quelconque,  nou3  les  rapporterons 
sans  suivre  aucun  ordre,  comme  étant  toutes  consacrées   par  l'usage. 

Nous  commencerons  par  les  purifications  qui  doivent  précéder  Trois  sortes  de 
la  prière.  Ces  pratiques  ont  pour  objet  de  purifier  le  corps  de  ses  Pw$oatiouu 
souillures,  pour  mettre  l'homme  en  état  de  prier  dignement  en 
présence  de  son  créateur;  elles  se  réduisent  à  trois,  savoir  le  la- 
vement, l'ablution  et  la  lotion.  Le  lavement  est  nécessaire  pour  les 
souillures  substantielles,  tant  graves  que  légères.  Du  nombre  des  pre- 
mières sont  les  sécrétions  naturelles  de  l'homme,  de  la  femme  0 
de  l'enfant  à  la  mamelle  et  des  animaux  bons  à  manger,  eu- 
Su,  à  l'exception  des  larmes  ,  de  la  sueur,  de  la  salive  et  de  la 
mucosité  du  nez,  tout  ce  qui  sort  du  corps  humain.  Ces  souillures 
constituent  le  Musulman  dans  l'état  d'impureté  légale  et  rendent 
sa  prière  nulle  ,  si  les  matières  évacuées  surpassent  le  poids  d'une 
drachme,  et  si  elles  se  trouvent  sur  son  corps,  sur  son  habit,  sur 
son  oratoire,  sous  ses  pieds  ou  à  l'endroit  où  il  fait  ses  génufle- 
xions pour  le  namaz.  La  souillure  substantielle  se  contracte  encore 
par   le   contact    des    excrémens   d'un    animal    boa    à    manger  s   lors- 

Europé,  Fol.  I.  P.  III.  a7 


2,  i  o  Religion 

qu'ils  ont  sali  plus  du  quart  de  la  surface  du  corps,  du  vêtement 
ou  de  l'oratoire.  La  purification  de  ses  souillures  s'opère  générale- 
ment par  un  simple  lavement  d'eau  pure,  de  vinaigre,  d'eau  de  rose, 
ou  par  une  détersion  avec  de  la  terre.  Un  sabre,  un  couteau,  un 
miroir  et  autres  objets  semblables  lisses  et  polis  se  nétoient  par  un 
simple  frottement  avec  la  main  ou  avec  un  linge.  La  terre  recouvre 
sa  pureté  par  la  dissécation  et  par  la  disparition  de  la  matière  qui 
pouvait  la  souiller.  De  même  un  pavé  en  marbre  ou  en  brique, 
pu  toit  couvert  en  jonc,  ainsi  que  les  herbes,  les  plantes  et  les  ar- 
bres sont  rendus  propres  par  le  dessèchement  de  la  matière  im- 
monde; mais  si  l'on  coupe  l'arbre,  la  plante  et  l'herbe,  iî  faut  le3 
laver  pour  les  purifier.  Toute  souillure  visible  doit-être  enlevée  par 
le  lavage;  si  elle  n'est  pas  visible  la  chose  sale  ne  se  lave  pas  moins 
de  trois  et  pas  plus  de  sept  fois,  en  ayant  soin  de  la  bien  compri- 
mer surtout  après  le  dernier  lavage;  et  si  c'est  une  chose  qui  ne 
puisse  point  être  pressée,  il  faut  attendre  qu'elle  soit  entièrement  sé- 
cbée.  On  laisse  un  jour  et  une  nuit  dans  l'eau  les  étoffes,  les  vê- 
îernens ,  les  linges  et  autres  objets  devenus  immondes,  ou  bien  il 
faut,  pour  les  purifier,  les  mettre  au  feu,  ou  les  convertir  en  sel 
en  les  jetant  dans  une  saline.  Il  y  a  impureté  dans  le  linge  sec  et 
propre  qui  a  été  étendu  sur  un  autre  mouillé  et  sale,  ou  sur  un 
jrnur  humide  et  taché,  si,  en  le  tordant,  il  en  sort  quelque  goutte 
d'eau.  La  fiente  des  poules  et  des  oies  souille  tout  ce  qu'elle  touche  , 
parce  que  ces  animaux  mettent  leur  bec  dans  toutes  sortes  d'or- 
dures, La  propreté  prescrite  au  Musulman  dans  ses  habits  et  dans 
son  oratoire  lui  est  également  ordonnée  pour  son  corps,  car  il  est 
obligé  de  se  laver  toutes  les  fois  qu'il  satisfait  à  un  besoin  corporel. 
Ab\mi<m.  Pour  se  purger  des  souillures  légères  et    non  substantielles,    il 

suffit  d'accomplir  le  précepte  que  les  Musulmans  croient  avoir  été 
énoncé  par  le  Prophète  en  ces  termes  :  O  vous  croyans  !  lorsque  vous 
pous  préparez  à  la  prière,  lavez  vous  le  visage  et  les  mains  jusqu'au, 
coude  :  lavez  vous  la  tête  et  les  pieds  jusquà  la  cheville  :  c'«st  là  ce 
qu'ils  appellent  l'ablution  ,  et  il  u'est  pas  permis  de  la  faire  comme 
on  veut,  Le  rituel  prescrit  de  se  laver  depuis  le  front  jusqu'à  la 
gorge  et  derrière  les  oreilles,  ainsi  que  la  barbe  et  au  moins  le  quart 
de  la  têle  ,  ce  qui  doit  se  faire  en  plongeant  dans  l'eau  trois  doigts 
ou  la  main  entière.  Les  plus  scrupuleux  ont  grand  soin  d'accompa- 
gner ces  ablutions  de  certaines  cérémonies,  qui  ont  été  pratiquées 
par  le  Prophète.  Ils  renouvellent  trois  fois  de  suite  la   même   ablu- 


DES  Otïom.us.  ail 

tîon ,  et  particulièrement  celle  des  mains  et  des  bras;  ils  se  rincent 
trois  fois  la  bouche  et  se  frottent  les  dents  avec  un  miisvafc  }  qui 
est  une  espèce  d'olive  a  mère,  laquelle  a  la  propriété  y  non  seule- 
ment de  nétoyer  les  dents  et  de  renforcer  les  gencives,  mais  encore 
de  dissiper  la  mauvaise  odeur  de  la  bouche.  lisse  lavent  les  narines, 
et  soufflent  par  trois  fois  dans  le  creux  de  la  main  l'eau  qui  en 
sort  3  en  se  tenant  les  pieds  et  les  mains  croisés  et  les  doigts  éten- 
dus sur  la  barbe  en  forme  de  peigne.  Ces  ablutions  se  commencent 
toujours  par  la  droite,  en  allant  des  mains  au  visage,  puis  aux 
bras,  à  la  tête  et  aux  pieds:  on  ne  peut  être  occupé  d'antre  cho«e 
en  les  fesant,et  il  faut  en  outre  avoir  la  face  tournée  du  côté  de  la 
Mecque.  Si  les  Musulmans  sont  en  état  de  santé  ils  ne  peuvent  se 
faire  rendre  ce  soin  par  une  main  étrangère  ,  et  pendant  qu'ils 
s'en  acquittent  ,  ils  récitent  diverses  prières  qu'ils  ont  apprises  de 
mémoire,  et  qui  ont  rapport  à  chacune  des  parties  du  corps  sou- 
mises à  l'ablution.  La  faculté  de  ne  se  laver  que  la  chaussure  au 
lieu  des  pieds  n'est  accordée  à  l'homme  arrêté  que  pour  un  jour  , 
et  pour  trois  au  plus  à  celui  qui  est  en  voyage.  Lorsqu'une  des  par- 
ties du  corps  sujettes  à  cette  pratique  est  enveloppée  pour  cause  de 
blessure  ou  autre  mal  quelconque,  il  suffit  d'en  mouiller  légère- 
ment l'enveloppe  au  dehors  en  se  trampant  la  main  dans  l'eau,  pour 
qu'il  soit  dit  que  cette  partie  n'a   point  été  privée  de  l'ablation. 

Il  est  divers  cas  où  cette  cérémonie  est  d'une  obligation  indis-        Quand 

iiT-n  ,  ,  ,  .  ,..1  l'ablution 

pensable.  Par  exemple,  les  évacuations  ordinaires  du  corps,  celles  eu  nécessaire. 
de  vers,  de  la  gravelle,  de  la  pierre  et  autres  matières  provenant 
d'indispositions  naturelles,  les  ventosités,  le  sang  et  les  humeurs  puru- 
lentes qui  sortent  des  plaies,  les  vomissernens  d'aîimens  ,  de  sang  , 
d'eau  ou  de  bile,  la  folie,  l'ivresse,  une  défaillance,  un  évanouis- 
sement accidentel  ,  un  rire  excessif  dans  une  personne  en  âge  de 
majorité,  toutes  ces  choses  emportent  l'obligation,  non  seulement  de 
recommencer  l'ablution,  mais  même  la  prière.  Les  embrassemeua 
voluptueux  et  une  posture  inconvenante  durant  le  sommeil  exigent 
l'ablution.  La  lotion  diffère  peu  de  cette  dernière;  elle  consiste  à  ta  forum 
se  laver  d'abord  la  bouche  et  les  narines,  puis  tout  le  corps  de  la  ce  vuelle  est- 
tête  aux  pieds;  et  si  l'on  a  quelqu'anneau  au  doigt  il  faut  Tôter  , 
pour  que  l'eau  puisse  toucher  aussi  la  partie  de  la  peau  qu'il  recou- 
vre. Outre  que  la  lotion  est  de  précepte  pour  les  femmes  après  l'ac- 
couchement et  à  la  suite  de  leurs  maladies  périodiques,  elle  est  en- 
core d'obligation   pour  le   Musulman  ,,  les  vendredis  avant   la    prière 


y  sont  propres. 


212  Religion 

publique  de  midi ,  aux  deux  fêtes  du  Beyram,  avant  l'oraison  pascale 
consacrée  pour  ces  fêtes,  au  départ  des  pèlerins  pour  la  Mecque,  et 
a?ant  la  station  prescrite  au  pied  du  mont  Arafath.  L'état  d'im- 
pureté d'une  femme  durant  ses  indispositions  mensuelles  dure  aussi 
long-tems  qne  son  incommodité,  et  dans  le  cas  d'accouchement  il 
est  de  vingt  jours  et  de  quarante  au  pins.  Durant  cet  état,  elle  est 
dispensée  des  prières  qui  se  font  cinq  fois  par  jour,  ainsi  que  du 
jeune  canonique,,  du  ramazan,  de  l'intervention  aux  cérémonies 
religieuses  dans  les  temples,  et  enfin  de  la  lecture  du  cour'ann  , 
qu'il  ne  lui  est  même  pas  permis  de  toucher;  mais  elle  est  obli- 
gée de  satisfaire  au  jeûne  dans  un  autre  tems  de  l'année.  L'im- 
pureté dans  l'homme  dure  aussi  long-tems  que  les  incommodités  natu- 
relles qui  l'occasionnent,  telles  que  les  hémorragies  ,  la  supuration 
de  plaies  etc.;  et  dans  cet  état  il  est  obligé  de  répéter  l'ablution 
avant  chacune  des  cinq  prières  de  la  journée.  Quels  hommes  seraient 
les  serviteurs  de  Mahomet,  s'ils  éfaient  aussi  soigneux  pour  la  pureté 
du  cœur,  qu'ils  le  sont  pour  la  propreté  du  corps? 
Que-lies  eaux  Mais  toutes  les  eaux  ne  sont  pas   propres  aux    usages   religieux 

r  sont  vrovres.     •         «.«.,  . .     n  ,    ,,  .  .  b    J    ■**■ 

des  Musulmans:  il  faut  quelles  aient  pour  cela  les  qualités  qui  cons- 
tituent une  eau  claire  et  limpide,  sans  goût }  sans  couleur  et  sans 
odeur;  et  le  manque,  non  d'une  seule,  mais  de  deux  de  ces  qua- 
lités, les  rend  impures.  Ainsi  sont  exclues  de  ces  usages  les  eaux  aro* 
matiques  essentielles,  ainsi  que  celles  qui  charient  des  feuilles  et 
des  fruits,  et  pour  les  lotions  du  corps,  le  vinaigre  ,  l'eau  rose,  les 
eaux  bouillies  pour  servir  de  boisson  ,  et  celle?  qui  ont  été  souillées 
par  le  mélange  de  quelque  matière  impure.  L'eau  perd  de  différen- 
tes manières  sa  propriété  à  l'usage  de  la  lotion,  par  exemple;  si 
elle  a  déjà  servi  à  la  purification  d'un  autre,  si  elle  est  tirée  d'un 
puits,  ou  d'un  bassin  où  soit  entrée  une  personne  impure  ;  c'est  bien 
pis  encore  si  elle  vient  d'un  puits  où  l'on  ait  trouvé  un  animal 
mort,  ou  une  quantité  considérable  de  fieute  de  ch.irneau  ,  de  che^ 
val,  d'âne ,  de  bœuf,  de  colombe  et  de  moineau;  et  si  ce  puits 
a  été  infecté  de  matières  impures  ou  du  cadavre  de  queiqu'animal , 
il  doit  être  entièrement  vidé..  L'impureté  de  l'eau  est  censée  subsis- 
ter depuis  vingt-quatre  heures,  lorsque  le  commencement  en  est 
ignoré,  et  on  la  fait  remonter  à  trois  jours  auparavant,  quand  le 
cadavre  qui  y  a  été  jeté  est  déjà  gonflé  ou  putréfié:  alors  toutes  les 
purifications  faites  avec  cette  eau  sont  nulles,  et  doivent  être  renou- 
velles avec  les  prières  dont  elles  ont  été  accompagnées.  Il  n'est  ce- 


des    Ottomans.  ar3 

pendant  pas  toujours  nécessaire  que  le  puits  soit  vidé ,  et  alors 
il  suffit  qu'on  en  tire  un  certain  nombre  de  seaux.  Ce  nombre 
est  de  trente  pour  une  souris ,  pour  un  moineau  ,  et  pour  un  rep- 
tile ,  et  de  soixante  pour  une  colombe,  pour  une  poule  ou  un  chat 
trouvés  morts  dans  le  puits.  Si  c'est  un  chien  ,  une  brebis  et  autres 
bêtes  3  si  le  cadavre  de  l'animal,  quelle  que  soit  son  espèce,  est  déjà 
gonflé,  ou  si  ce  cadavre  est  celui  d'un  homme  noyé,  le  puits  doit 
être  vidé  eu  entier;  et  la  chose  devenant  impraticable  par  l'effet 
des  sources  qui  peuvent  s'y  dégorger  sans  cesse ,  on  se  contente  d'en 
tirer  une  quantité  à  peu  près  égale  à  celle  qu'on  suppose  qui  s'y 
trouvait  au  moment  où  elle  a  été  souillée,  et  cette  quantité  ne  peut 
pas  être  moindre  de  trois  ceuts  seaux.  L'eau  dont  a  bu  un  chien  s 
un  cochon,  un  loup  et  tout  animal  vorace ,  dont  la  chair  n'est  pas 
bonne  à  manger  est  également  impure  ;  et  l'on  est  répréhensible  de 
faire  usage  de  celle  où  ont  bu  les  chats,  les  oiseaux  sauvages,  les 
serpens,   les  rats  et  tout  oiseau  de  proie  quelconque. 

A  défaut  d'eaux  pures  et  claires  ,  le  Musulman  fait  ses  puri- 
fications avec  certaines  matières  en  poudre,  telles  que  le  sable, 
la  terre,  la  chaux,  le  collyre,  la  cendre,  la  pierre,  l'éme- 
raude,  le  corail,  l'étain  et  le  cuivre,  pourvu  que  ces  substan- 
ces soient  bien  propres  et  absolument  sans  scories.  On  étend  dessus 
les  deux  mains  ouvertes,  et  après  les  avoir  frappées  horizontalement 
l'une  contre  l'autre  on  les  met  sur  le  visage:  la  même  chose  se  fait 
pour  frotter  les  mains  Tune  contre  l'autre  et  les  bras  jusqu'au  coude. 
On  sent  bien  que  ces  sortes  de  purifications  ne  sont  approuvées  que 
dans  certains  cas  particuliers,  tel  serait  par  exemple  celui  d'un 
homme,  qui,  étant  en  voyage  ,  hors  de  la  ville  ou  loin  des  lieux 
habités,  se  trouverait  obligé  de  faire  au  moins  un  mille  pour  trou- 
ver de  l'eau,  ou  qui  u'aurait  pas  la  faculté  de  s'en  procurer,  soit 
pour  assister  à  des  funérailles  ,  soit  pour  satisfaire  à  l'ablution  qui 
doit  précéder  l'oraison  pascale  des  deux  fêtes  du  Beyram.  La  subs- 
titution de  ces  matières  à  l'eau  est  encore  permise,  à  celui  qui 
n'aurait  pas  les  moyens  de  payer  l'eau  à  un  prix  au  dessus  de  sa 
valeur;  qui  n'oserait  point  se  mouiller  à  cause  de  quelqu'indisposi- 
tion  physique;  qui  manquerait  de  vase  pour  contenir  l'eau;  qui 
craindrait  de  rencontrer  l'ennemi  ,  des  malfaiteurs  ou  des  bêtes  fé- 
roces en  allant  aux  puits  ou  aux  fontaines;  ou  enfin  qui,  après  avoir 
employé  son  eau  à  ses  purifications,  n'en  aurait  plus  pour  sa  bois- 
son. Ces  empêchemens  venant  à  cesser,  et  la  prière  du  namaz  n'étant 


Comment 
ou  supplée 
au  manque 
d'eau  pure- 


£i4  Religion 

pas  encore  finie,  le  Musulman,  s'il  peut  avoir  de  l'eau  3  doit  aus- 
sitôt s'en  servir  et  renouvel  1er  ses  purifications.  L'asage  des  poudres 
est  interdit  à  l'étranger  ou  à  l'infidèle,  qui  veut  embrasser  ['is- 
lamisme. Les  purifications  faites  avec  ce  moyen  ,  et  de  la  manière 
qu'il  vient  d'être  dit  tiennent  lieu  du  lavement ,  de  l'ablution  et  du 
bain  du  corps  entier.  Les  Musulmans  croient  que  cette  espèce  de 
lustration  leur  a  été  prescrite  par  Dieu  même  dans  la  personne  du 
Prophète,  qui  se  trouvant  le  lendemain  d'un  fait  d'armes  en  com- 
pagnie d'disché  et  tfEbu-Bekir  dans  un  lieu  aride  et  désert,  en- 
tendit une  voix  céleste  qui  lui  dit:  Si  vous  ne  trouvez  pas  tfeau  , 
purifiez  vous  avec  quelqu  autre  matière  pure  et  nette,  et  aussitôt  le 
Prop'  ète  à  la  tête  de  ses  disciples  se  purifia  avec  du  sable,  et  se 
mit  à  faire  ses   prières. 

Les  purifications  dont  nous  venons  de  parler  ont  toutes  pour 
objet  unique  d'effacer  les  souillures  visibles  et  non  les  invisibles  qui 
sont  celles  de  l'âme,  dont  l'expiation  ne  s'obtient  que  par  le  re- 
pentir, par  des  larmes  de  componction,  et  par  des  œuvres  de  pé- 
nitence, qui  sont  plus  propres  que  toute  autre  chose  à  désarmer  la 
colère  de  Dieu.  Mais,  dira-t-on  ,  à  quoi  bon  toutes  ces  purifications  ? 
A  quoi  seront  Elles  sont   l'effet  d'une   prévoyance  salutaire   pour    l'entretien  de    la 

touies  ces  ,       .  . 

purifications,  propreté  du  corps,  parmi  les  peuples  des  contrées  ou  elles  ont  été 
prescrites.  Et  en  effet,  l'idée  d'impureté  qn'iis  attachent  aux  exoré- 
mens  des  animaux,  fait  qu'ils  les  tiennent  tous  éloignés  de  leurs 
habitations;  et,  malgré  leur  attention  à  leur  donner  tout  ce  qui  est 
nécessaire  à  leur  conservation,  Dieu  garde  qu'ils  tiennent  jamais  en- 
tre leurs  bras  ou  sur  leurs  genoux  un  chien  ou  un  chat  >  ni  môme 
qu'ils  s'en  laissent  approcher.  Pour  contracter  le  moins  de  souillures 
qu'il  leur  est  possible  ,  les  individus  des  deux  sexes  ne  portent  ja- 
mais de  vêtemens  qui  puissent  toucher  à  terre  ;  ils  ont  aux  pieds 
deux  chaussures,  dont  ils  laissent  celle  de  dessus  dans  le  vestibule  ou 
à  la  porte  avant  d'entrer  dans  un  appartement.  Pour  faire  leurs 
prières  ils  se  servent  d'un  petit  tapis  appelé  sedjabé ,  qui  est  destiné 
à  cet  usage  }  et  ils  ne  manquent  jamais  de  l'étendre  sur  le  pavé,  en- 
core qu'il  soit  couvert  de  larges  tapis  en  hiver.,  et  de  nattes  d'E- 
gypte en  été.  Les  seigneurs  le  font  porter  derrière  eux  lorsqu'ils 
vont  eu  visite  s  où  qu'ils  ont  à  faire  des  courses  en  ville  ou  à  la 
campagne.  Le  Musulman  qui  ne  l'a  pas  avec  lui  s'agenouille  sur 
celui  du  maître  de  la  maison  où  il  se  trouve  ;  et  à  défaut  de  ce- 
lui-ci  il  étend  à  terre  son  manteau  ou  son    habit,  dans    la  crainte 


I)  E  S      O  T  T  O  M  A  N  S.  3  1 5 

de  poser  la  tête  ou  les  mains  sur  quelqu'endroit    qui  pourrait   être 
impur. 

Quant  à  l'ablution  désignée  sous  le  nom  de    azay   maahsoulè-      Fontaine* 

-,  •         •>       .    y      t  •  î  •  i  -i  i  •  ûux  environs 

y-selasse,  c  est-a-dire  des  mains,  des  pieds  et  du  visage,  on  en  at-  des  mosquées 
tribue  l'origine  à  Mahomet  lui-même  ,  auquel  elle  fut  prescrite 
par  l'ange  Gabriel  ,  qui  lui  apparut  dans  une  grotte  du  mont  Hira 
le  même  jour  où  lui  fut  encore  révélé  le  premier  chapitre  du 
coiir'ann.  Cette  grotte  était  aride,  et  l'ange  ayant  frappé  du  pied 
la  terre  ,  il  en  jaillit  aussitôt  une  source  d'eau  vive  ,  dont  Maho- 
met se  servit  pour  faire  son  ablution  ,  après  laquelle  il  fit  sa  prière. 
Ces  ablutions  multipliées  sont  la  cause  pour  laquelle  il  y  a  tant  de 
fontaines  autour  des  mosquées  dans  les  villes  Musulmanes.  Mais  les 
grands,  les  personnes  aisées,  les  femmes  et  tous  ceux  qui  font  le 
namaz  chez  eux  n'en  sortent  point  pour  l'ablution.  La  planche  34 
représente  un  seigneur  au  bord  d'un  sopha  ,  ayant  devant  lui  une 
espèce  de  bassin  en  étaiu  ou  en  cuivre  étaraé  posé  sur  une  pièce 
d'étoffe  ronde  et  rouge,  pour  ne  point  mouiller  le  tapis  ou  la  natte 
qui  couvre  le  pavé:  un  domestique  à  genoux  lui  verse  de  l'eau,  et 
un  autre  tient  la  serviette  pour  les  purifications.  Il  accompagne 
-l'ablution  de  chaque  partie  du  corps  d'une  prière  conçue  en  ces 
termes,  savoir;  pour  les  mains:  oh  mon  Dieul  admettez  moi  au 
nombre  des  pénitens  ,  des  purifiés  et  de  vos  serviteurs  justes  et  ver- 
tueux; pour  la  bouche  et  les  narines:  oh  mon  Dieu!  parfumez 
moi  avec  le  parfum  et  V odeur  du  paradis ,  et  comblez  moi  de  ses 
délices  3  et  il  continue  pour  les  autres  parties  toujours  en  récitant 
une  prière  qui  lui  est  analogue,  jusqu'à  ce  que  venant  à  l'ablution 
des  pieds  il  dit:  oh  mon  Dieu!  donnez  la  force  à  mon  pied  sur  le 
pont  Sirath ,  au  jour  où  les  pieds  seront  mal  assurés  et  tremblans 
dans  ce  terrible  passage  (1).  Les  Mahométans  portent  le  soin  de  la 
propreté  au  point  de  ne  jeter  aucune  ordure  ,  pas  même  de  l'eau 
dans  les  rues   ni  sur  les   places   publiques. 

La  lotion  est  établie  pour  la  purification  des  souillures  graves , 
et  elle  a  lieu  deux  ou  trois,  et  même  quatre  fois  la  semaine,  selon 

(1)  Ce  qui  fait  allusion  au  dogme  du  cour'ann  :  le  pont  Sirath  est 
réel  et  certain.  D'après  ce  dogme  les  Musulmans  croient  que  sur  l'enfer 
est  élevé  un  pont  qui  a  la  finesse  d'un  cheveu  et  le  tranchant  d'un  sa- 
bre. Les  élus  le  franchiront  avec  la  rapidité  du  vent  et  la  promptitude 
de  l'éclair;  mais  les  réprouvés  ne  pourront  s'y  soutenir  et  tomberont  dans 
des  feux  éternels. 


Comment 
se  prennent 
Us  bains. 


Bains  pour 
les  femmes. 


ai6  Religion 

le  besoin  plus  ou  moins  fréquent  d'y  avoir  recours  :  ce  qui  rend 
Lien  rares  les  occasions  d'en  faire  usaga  pour  raison  de  santé  , 
ou  de  propreté  corporelle.  Le  bain  n'était  pour  les  Juifs  et  les 
Egytiens  qu'une  chose  de  cérémonie;  mais  V islamisme  en  a  fait 
un  précepte  de  religion  ,  pour  que  le  Musulman  s'y  habituât  de 
bonne  heure  de  manière  à  ne  pouvoir  plus  s'en  passer.  C'est  ce  qui 
en  effet  est  arrivé.  Les  bains  chauds  sont  en  grand  nombre  chez 
tous  les  peuples  Mdiométans  :  pas  de  ville,  pas  de  bourg  ni  même 
de  village,  quelque  chétif  qu'il  soit,  qui  n'ait  des  bains  publics, 
hammam,  toujours  chauds,  avec  une  séparation  pour  les  deux  sexes. 
Il  y  en  a  aussi  de  communs  à  l'un  et  à  l'autre  ,  et  alors  les  fem- 
mes y  vont  de  jour  et  les  hommes  de  nuit  :  la  plupart  sont  des 
monumens  de  la  piété  des  grands  on  de  quelques  personnes  riches. 
Ces  érlifices  sont  généralement  grands  et  bâtis  en  pierres  ;  le3  muré 
en  sont  revêtus  de  stuc  et  le  pavé  est  en  marbre;  ils  sont  surmontés 
de  hautes  coupoles  à  jour  disposées  en  échiquier  et  garnies  de  vi- 
traux ondes  ou  verdâîres  :  un  fourneau  souterrain  communique  la 
chaleur  dans  tout  l'édifice  par  le  moyeu  de  tubes  pratiqués  dans 
Fépaisseur  du  mur,  et  la  température  y  est  ordinairement  de  trente 
à  trente-cinq  degrés  du  thermomètre  de  Reaumur.  On  y  est  con- 
tinuellement enveloppé  d'un  uuage  de  vapeurs,  et  les  personnes 
de  la  complexion  la  plus  maigre  y  éprouvent  aussitôt  une  forte 
transpiration.  Tout  le  monde  y  entre  nu  ,  et  sans  autre  vêtement 
qu'un  tablier  bleu  ou  rouge  en  soie,  en  lin  ou  en  coton,  qui  de- 
scend de  la  poitrine  aux  pieds.  L'excessive  chaleur  du  pavé  ne 
permettant  pas  d'y  rester  nu-pieds ,  on  y  porte  des  patins.  De  grands 
bassins  en  marbre  blanc  enchâssés  dans  le  mur  à  certaines  distan- 
ces et  d'où  sort,  de  l'un  un  filet  d'eau  chaude,  et  de  l'autre  un 
semblable  filet  d'eau  froide,  fournissent  le  moyen  de  donner  à  l'eau 
le  degré  de  température  qu'on  veut.  Des  gens  placés  autour  de 
ces  bassins  vous  versent  avec  des  vases  de  l'eau  sur  la  tête  et  sur 
tout  le  corps,  d'où  elle  s'écoule  hors  du  bain  par  de  petits  canaux 
pratiqués  dans  le  pavé. 

Lorsqu'outre  les  purifications  ordinaires.,  les  femmes  veulent  pren- 
dre un  baiu  par  pur  esprit  de  bienséance  t  elles  ont  recours  à  des  bai- 
gneuses qui  s'appellent  telak.  L'office  de  ces  baigneuses  est  de  sa- 
voir nouer  ou  partager  les  cheveux  en  tresses  ,  de  laver  le  corps  et 
de  frotter  la  peau  avec  un  gant,  ce  dont  elles  s'acquittent  avec  une 
admirable  dextérité.  Elles  enlèvent  la  crasse  des  cheveux  avec  l'é- 


df.  s    Ottomans.  2,17 

cume  d'un  savon  odorant }  on  avec  une  espèce  de  terre  appelée  kit, 
qui  est  pétrie  avec  des  feuilles  de  rose,  et  elles  se  servent  pour 
la  dépilation,  dont  la  religion  fait  un  devoir,  d'une  argile  très-fine 
nommée  oth ,  qui  est  d'une  qualité  mordante.  Les  femmes  ma- 
lades, et  surtout  celles  qui  relèvent  de  couches  ^  sont  assistées  dans 
ces  bains  par  des  sages-femmes  ,  qui  pour  cela  les  placent  sur  une 
petite  érninence  disposée  à  cet  effet  dans  le  bain  même,  et  leur 
font  diverses  compressions  qui  sont  souvent  très-doloureuses.  Dans 
toutes  ces  opérations  il  n'est  jamais  porté  la  moindre  atteinte  à  la 
pudeur:  car  la  femme  a  toujours  un  tablier,  et  il  n'y  a  pas  de 
danger  que  le3  baigneuses  découvrent  les  parties  du  corps  qu'elles 
nétoient.  Après  le  bain,  elles  lui  ôtent  ce  tablier  et  lui  mettent 
une  chemise  fine  passée  à  la  lessive  ,  en  ayant  soin  de  lui  couvrir 
en  même  tems  les  épaules  avec  quelque  linge,  et  la  tête  avec  un 
mouchoir  blanc.  Eja  femme  passe  ensuite  dans  la  dlamekeann  ou  an- 
tichambre du  bain,  où  elle  trouve  une  atmosphère  plus  tempérée., 
qui  laisse  aux  fibres  la  faculté  de  se  dilater,  et  lui  fait  éprouver  les 
plus  douces  sensations.  Qnant  à  la  construction  des  édifices  pour  les 
bains  chauds,  et  à  la  manière  de  faire  usage  de  ces  derniers ,  il  faut 
voir  la  planche  10,  et  pour  le  reste  celle  qui  accompagne  la  des- 
cription du  Costume  de  la   Perse. 

Les  antichambres  des  bains  sont  de   grandes    chambres,  sur  le    jnUchamhre 
contour  desquelles  règne  une  espèce    d'estrade    large    et  élevée  ,  où      des  batris' 
sont  rangés  des  lits  garnis  de  matelas  et  de  couvertures    ornées    ri- 
chement.  Les  femmes ,  au  sortir  du  bain  ,  vont  goûter    sur    ces  lits 
un  doux  repos,  que  leur  font  savourer  encore  plus  délicieusement  les 
boissons  restaurantes  qu'on   leur  sert  3    et    particulièrement    un    café 
qu'on  chercherait  vainement  ailleurs,  Chacune  d'elles    prend   le    lit 
qui   lui   plait   le   pins  ,  et  met  dessus   les  véternens  qui  doivent  servir 
ensuite  à  sa  toilette.  Une  ffamamdjy-Cadian  on  directrice  du  bain  , 
au  fond   duquel  elle    est    assise    sur  un    siège    élevé ,    tient    sous    sa 
garde  les  objets  d'or  ou  d'argent  et  autres  bijoux  ,  et  veille  attenti- 
vement à  ce  qu'il   n'arrive  aucun  désordre;  de  tems  en  tems  elle  se 
promène  par  la  salle,  soit    par    égard     pour    certaines    dames,   soif 
pour  observer  si  tout  se  fait  de   la  manière  convenable.   Les  mêmes 
règles  sont  établies  dans  les  bains  pour  les  hommes.  Malgré  la  propaga-  Grand  ,10mbre 
tion  de  ces  établissemens  en  Italie,  et  surtout  dans    cette    ville,  le       dpJï"c'" 
prix  des  bains  y  est  beaucoup  plus  cher  que  dans   les    pays  Maho- 
métans ,  où  ils  ne  coûtent ,  avec  tous  les    autres  agrénoens    dont   on 

Europe.    Fol.   1.   P.  III.  28 


a  1 3  Religion 

y  jouif ,  que  douze,  vingt,  trente  et  quarante  sous  au  plus.  Plu- 
sieurs de  ces  établissemens  étant  distribués  par  deux  ou  trois  bain* 
séparés,  il  arrive  quelquefois  qu'une  famille  en  prend  un  pour  trois 
ou  quatre  heures,  ou  qu'elle  se  fait  céder  le  bain  entier  pour  s'y 
arrêter  aussi  long-tems  qu'il  lui  plait.  Il  y  a  aussi  pour  les  pauvres 
des  deux  sexes  des  bains  gratuits  ,  qui  sont  des  fondations  pieuses 
de  quelques  âmes  chiritables.  Outre  la  quantité  de  bains  particu- 
liers qui  se  trouvent  dans  les  maisons  des  riches,  la  seule  ville  de 
Constantinople  en  renferme  plus  de  trois  cent  qui  sont  publics,  et 
où  il  règne  autant  d'ostentatatron  que  de  luxe.  Quoique  consacrés 
particulièrement  aux  purifications  légales,  ils  n'en  sont  pas  moins 
ouverts  pour  cela  aux  Juifs  et  aux  Chrétiens  qui  y  viennent  pour 
tout  autre  motif,  et  s'y  trouvent  pêle-mêle  avec  les  Mahométans. 
Il  est  aisé  néanmoins  d'y  reconnaître  les  Musulmanes  à  l'élégance 
de  leur  toilette  et  à  leur  magnificence:  on  les  y  voit  avec  des 
patins  très-hauts }  d'un  beau  travail  et  garnis  en  écaille  ,  avec  des 
coupes  en  argent  ou  dorées,  et  avec  du  linge  et  des  chemises 
richement  brodés  en  or  et  en  argent;  elles  y  font  usage  de  par- 
fums de  bois  d'aloès ,  d'ambres  gris  et  autres  aromates,  et  se  font  sou- 
vent servir  un  repas  splendide  clans  les  antichambres  au  sortir  du 
bain.  L'obligation  des  purifications  est  d'une  telle  importance,  que 
l'homme  qui  s'en  est  acquité  prend  des  dénominations  différentes, 
selon  la  nature  de  chacune  d'elles:  par  exemple  on  donne  le  nom  de 
Mutanedjiss  à  celui  qui  s'est  nétoyé  de  ses  souillures  ,  de  Meiihhdiss  , 
à  celui  qui  a  fait  l'ablution,  de  Djounob  à  celui  qui  s'est  lavé  tout 
le  corps,  et  de  Tahhir  à  tout  individu  qui  a  recouvré  la  pureté 
légale. 
Maniée  de  L'accomplissement  de  l'une  de  ces  purifications  met  le  Musul- 

man en  état  de  vaquer  à  ses  prières,  parmi  lesquelles  celle  du  na- 
maz  ou  la  prière  dominicale  est  la  plus  obligatoire  et  la  plus  agréable 
à  la  divinité,  parce  qu'elle  est  de  précepte  divin  d'après  divers  Jyéth 
ou  oracles  célestes,  qui  en  ont  fait  un  devoir  à  tous  les  fidèles.  Pour 
la  faire  ainsi  qu'il  est  prescrit,  il  ne  suffît  pas  d'être  pur,  il  faut  en- 
core que  celui  qui  prie  ait  voilées  toutes  les  parties  du  corps  dont  la 
vue  pourrait  blesser  la  pudeur  ,  et  qu'il  regarde  vers  la  Mecque  : 
ceux  qui  habitent  cette  ville  doivent  avoir  les  yeux  tournés  vers  son 
temple.  Durant  la  prière  l'esprit  doit  être  dégagé  de  toute  autre 
pensée.  S'étant  ainsi  préparé,  le  Musulman  se  met  debout  ,  et  levant 
les  deux  mains  en  tenant   les  doigts    ouverts,  il  pose  sou    pouce  sur 


fait  e  te  uamaz. 


du  vendredi. 


DES      O  T  T  OMAN  S.  û  1 9 

le  bas  de  l'oreille:  la  femme  ne  lève  les  mains  que  jusqu'aux  épau- 
les. Voyez  la  planche  35.  La  prière  commencée ,  les  mains  se  po-r 
sent  d'abord  sur  le  ventre,  la  droite  placée  sur  la  gauche;  ensuite 
on  s'incline  profondément  en  touchant  les  genoux  avec  les  mains, 
puis  on  se  redresse  et  toujours  en  priant;  mais  la  planche  ci-dessus 
expliquera  mieux  qu'on  ne  pourrait  le  faire  par  des  paroles  tou- 
tes les  différentes  positions  qu'il  faut  prendre  successivement.  Il  n'est 
pas  permis  pendant  tout  le  tems  que  dure  la  prière  de  proférer  ua 
seul   mot,   ni  d'adresser  la   parole  à   qui  que  ce  soit. 

La  prière  appelée  namaz  est  le  pivot  sur  lequel  roule  tout  le 
culte  religieux  des  Musulmans:  l'origine  de  ce  culte  date  de  la 
seconde  année  de  l'égire,  qui  fut  celle  où  le  Prophète  se  retira 
de  la  Mecque  et  vint  à  Médine.  A  son  approehe  de  cette  dernière 
ville  il  reçut  les  hommages  d'une  grande  partie  de  ses  habitans  qui 
étaient  allés  à  sa  rencontre  :  ensuite  il  se  rendit  dans  le  bourg  de 
Cooba,  où  il  posa  la  première  pierre  d'un  mesdjld  ou  chapelle, 
qu'il  consacra  au  culte  de  l'Eternel.  Le  lendemain  ,  qui  était  un  Namaz 
vendredi,  il  se  transporta  en  pompe  dans  la  vallée  Ranonaderessy  , 
où  il  fit  avec  ses  disciples  la  prière  de  midi.  Peu  de  tems  après,  il 
donna  l'ordre  de  construire  au  même  endroit  une  autre  chapelle  , 
qu'il  nomma  le  temple  de  la  prière  du  vendredi;  mais  comme  ces 
deux  chapelles  n'étaient  pas  tournées  vers  la  Keabê  ou  Kïblé  de  la 
Mecque,  il  résolut  d'élever  dans  le  centre  de  Médine  un  temp!e 
magnifique.  Ayant  mis  lui-même  la  main  à  l'œuvre  5  ses  disciples 
et  tous  les  habitans  de  la  ville  s'empressèrent  à  son  exemple  d'eu 
amasser  les  matériaux  ,  et  en  peu  de  tems  l'édifice  fut  achevé.  Ma- 
homet lui  donna  le  nom  de  Mesdjid-scherif ',  qui  signifie  temple  saint 
ou  sacré,  et  y  dressa  un  autel,  non  du  côté  de  la  Mecque,  mais 
qui  était  tourné  vers  le  temple  de  Jérusalem,  dano  l'intention,  dit- 
on,  d'engager  les  Juifs  à  embrasser  sa  doctrine.  Mais  l'année  sui- 
vante ,  un  de  ses  généraux  poursuivant  jusque  près  des  portes  de 
la  ville  une  petite  caravanue  de  Coureisch ,  et  eu  ayant  fait  prison- 
niers deux  individus  et  tué  plusieurs  autres,  ou  cria  à  la  profana- 
tion de  la  Keabê.  Mahomet,  s'étant  rendu  après  ce  fait  dans  le 
temple  qui  était  à  peine  achevé,  il  entendit  au  milieu  du  namaz 
une  voix  lui  intimer  d'en  haut  l'ordre  de  changer  l'autel  de  place, 
et  d'adresser  ses  adorations  et  ses  prières  vers  la  Mecque.  Docile  à 
la  volonté  du  ciel,  il  se  tourna  aussitôt  avec  toute  l'assemblée  dans 
la  direction  iudiquée  ,  et  terminale  namaz  dans  cette  position.   Le 


22,0  Religion 

temple  prit  alors  le  nom  de  Mesdjid-ul-Kibletheun ,  à  Jeux  Kiblê , 
ou  à  deux  vents.  Aussitôt  le  prophète  enjoignit  à  tous  ses  disciples 
de  se  conformer  au  commandement  qui  lui  avait  été  fait:  quatre 
jours  après  il  prescrivit  le  jeûne  dans  le  mois  de  ramazan ,  et  le 
a8  de  la  même  lune  ,  il  ordonna  de  faire  l'aumône  de  la  dixme 
aux  pauvres. 
ZraauieTs  Toutes  les  mosquées,  les  chapelles,  et  autres  édifices  de  piété 

e"2ÏT"  g"1  furent  élevés  depuis  lors  à  Médine,  et  dans  toute  l'Arabie, 
eurent  leurs  autels  tournés  vers  la  Keabé  ;  et  c'est  d'après  le 
même  principe  que,  dans  toutes  les  maisons  particulières  où  il  y 
a  un  oratoire  consacré  à  la  prière,  on  voit  représenté  en  couleur 
ou  en  or  un  autel  sur  le  mur  qui  regarde  la  Mecque,  et  sur 
cet  autel  l'image  d'une  lampe.  On  rencontre  dans  le  voisinage  des 
villes,  dans  les  campagnes  et  sur  les  routes,  de  ces  édifices  cou- 
sacrés  à  la  prière,  lesquels  sont  bâtis  en  pierre  ou  en  marbre  ,  d'une 
élégante  construction  qui  se  termine  en  pointe,  et  regardent  tous 
vers  la  Mecque.  A  côté  il  y  a  ordinairement  de  grands  puits  ou 
des  fontaines,  pour  ceux  qui  ont  besoin  de  se  purifier,  et  des  espèces 
de  plateaux  s'élèvent  au  dessus  pour  avertir  les  voyageurs  de  faire 
les  cinq   prières  de  la  journée.  Voyez  la   planche  36. 

L'obligation  de  la  prière  est  de  précepte  absolu  pour  tous  les 
Musulmans  sans  distinction  de  classe  ni  de  condition ,  et  nul  ne 
peut  s'en  dispenser  aux  heures  de  la  journée,  aux  diverses  époques 
de  l'année  et  dans  les  circonstances  de  la  vie  où  elle  est  prescrite. 
Hewes  Les  prières  doivent  se  faire  en  Arabe  et  non  en  Turc.  L'heure  de 
du  uamaz.  |a  prem;ère  est  depUi3  l'aurore  jusqu'au  lever  du  soleil  ,  en  quoi  les 
Musulmans  croient  imiter  l'exemple  d'Adam,  qui  après  avoir  été 
chassé  du  paradis  et  se  trouvant  enveloppé  dans  l'obscurité,  rendit 
grâces  à  l'éternel  un  peu  avant  l'aurore  en  fesant  un  namaz,  dans 
la  première  attidude  ou  rik'ath,  pour  avoir  été  délivré  des  ténè- 
bres de  la  nuit,  et  un  autre  rik'aih  pour  avoir  vu  reparaître  la  lu- 
mière du  jour.  L'heure  de  la  seconde  prière  est  à  midi  ,  et  se  compte 
du  moment  où  le  soleil  commence  à  décliuer  jusqu'à  celle  du  na- 
maz  du  soir  ,  qui  se  mesure  depuis  l'instant  où  l'aiguille  du  ca- 
dran solaire  marque  une  ombre  du  double  de  sa  grandeur ,  jusqu'au 
coucher  du  soleil;  alors  commence  l'heure  du  namaz  du  soir,  qui 
dure  jusqu'à  celle  du  namaz  de  la  nuit,  et  celle-ci  s'étend  depuis 
le  moment  où  il  règne  sur  l'horison  une  obscurité  parfaite,  jusqu'à 
l'heure  du  namaz  du  matin.  La  seconde  prière,  dans  l'opinion  des 


DES     O  T  T  OIAX  S.  22 1 

Musulmans ,  est  une  imitation  de  celle  d'Abraham,  qui  fit  dans  le  na- 
maz quatre  rik'ath,  le  premier  pour  remercier  Dieu  d'avoir  étouffé 
en  lui  le  sentiment  de  la  tendresse  paternelle  lorsqu'il  était  sur  le 
point  d'immoler  son  fils;  le  second  pour  le  remercier  encore  d'avoir 
envoyé  du  ciel  un  bélier  à  la  place  d'Ismael  ;  le  troisième  pour  lui 
avoir  fait  entendre  dans  une  vision  une  voix  céleste,  qui  lui  adressa 
ces  paroles  consolantes:  tu  es  fidèle  à  ton  Dieu;  le  quatrième  enfin 
pour  avoir  trouvé  dans  son  fils  une  résignation  entière  à  la  volonté 
de  l'éternel.  La  troisième  prière  se  compose  également  de  quatre 
rik'ath  ,  à  l'exemple  du  prophète  Jonas  qui  en  fit  le  même  nom- 
bre, pour  remercier  Dieu  de  l'avoir  sauvé  des  ténèbres  de  l'igno- 
minie, de  celles  de  la  nuit,  de  la  mer  et  du  poisson  qui  l'avait 
avalé.  La  quatrième  est  de  trois  rik'ath  0  et  se  rapporte  à  Jésus- 
Christ  :  les  deux  premiers  font  allusion  à  sa  soumission  et  à  celle 
de  sa  mère,  et  le  troisième  est  une  action  de  grâces  à  l'Eternel, 
pour  lui  avoir  fait  entendre  vers  la  même  heure  une  voix  céleste. 
Enfin  la  cinquième  prière  3  composée  de  quatre  rik'ath,  est  fondée 
sur  l'exemple  de  Moyse  ,  qui  s'étaut  écarté  de  sa  route  et  se  trou- 
vant à  l'approche  de  la  nuit  dans  la  plaine  de  Vadi'y-Eymeun  , 
entendit  une  voix  du  ciel  qui  le  consola  dans  son  affliction,  et  se 
mit  à  remercier  Dieu  d'être  soulagé  des  inquiétudes  que  lui  cau- 
saient sa  femme,  son  frère  Aaron,  Pharaon  son  ennemi,  et  ses  pro- 
pres enfans.  Nous  avons  voulu  indiquer  ici  le  nombre  de  rik'ath  que 
comporte  chaque  prière,  et  les  raisons  sur  lesquelles  ils  sont  fondés  , 
pour  n'avoir  point  à  le  répéter  ailleurs.  La  prière  du  vendredi  à 
midi  comprend  quatre  autres  rik'ath  de  plus  que  celles  des  autres  jours» 
Il  n'est  pas  permis  de  faire  plus  d'un  namaz  dans  la  mê- 
me heure,  si  ce  n'est  aux  seuts  pèlerins  de  la  Mecque,  aux- 
quels est  accordée  la  faculté,  la  veille  de  la  fête  des  sacrifices, 
de  joindre  ensemble  les  namaz  de  midi  avec  ceux  â  faire  au 
mont  Arafath,  et  les  deux  derniers  à  Muzdelifé.  Le  namaz  peut 
se  faire  en  commun  ou  en  particulier  ,  dans  les  mosquées  ou 
ailleurs:  et,  en  particulier,  on  est  libre  de  le  faire  tout  bas 
ou  à  haute  voix.  On  récite  dans  chaque  namaz  divers  chapitres 
du  cour'ann,  tantôt  longs  et  tantôt  courts;  et  en  quelque  lieu 
qu'il  se  fasse  il  faut  attendre  Vezann  ou  annonce,  et  Vikameth , 
qui  est  une  répétition  de  Vezann.  Mahomet,  après  s'être  retiré  à  Mé- 
dine,  n'était  pas  toujours  exact  à  faire  les  cinq  prières  aux  heures 
prescrites ,  et  ses    disciples  manquaient  souvent   au   namaz  que   fe- 


222,  R  E  L  I  G  1  0  S 

sait   leur  maître;  ils  prirent  donc   le  parti  de  se  réunir  tons,  pour 
délibérer  sur  les   moyens  d'annoncer  au   public  les  rnomens  du  jour 
et  de  la  nuit  consacrés  à  l'accomplissement  de   ce  devoir   religieux. 
On    proposa  de  se  servir  pour    cela    d'étendards,  mais  on   les    rejeta 
comme   peu  convenables  à   la  sainteté  de   l'objet:  ou   ne  voulut    pas 
non   plus  de  cloches,  pour  ne   pas  imiter  les  Chrétiens,  ni  de  trom- 
pettes à    cause    de    l'usage    qu'en    fout    les    Juifs    dans    leur    culte  , 
ni    de  feux    pour    ne    pas    paraître    idolâtres    du    feu ,    et    l'assem- 
blée se  sépara  sans  rien  décider.  Une  nuit  Abd'ultah-ibn-Zeïd-Ab-. 
cîeriyé,  un  des  disciples    de    Mahomet,  vit   en    songe  une   créature 
réleste   habillée  de  vert  qui   lui   dit;  je  viens  pour    vous    apprendre 
comment  vous  devez  remplir  un  devoir  aussi  important.  Ayant   ainsi 
parlé   l'esprit  alla  se  placer  sur  le  toit  de  la   maison ,  et    fit    Vezann 
à  haute  voix  dans  les  termes  que  nous  rapporterons  bientôt.  A    son 
réveil    Abd'ullah  courut  raconter  sa  vision  au  Prophète.  Celui-ci   le 
combla  de  bénédictions,  et  chargea  à  l'instant   un   autre  de  ses  di- 
sciples, auquel   il   donna   le   titre  de  Maezzïnn  ,  d'aller  remplir    cet 
auguste  emploi  sur  le  toit  de  son  habitation.  Une  fois  le  Muezziu-Bilal- 
Habeschy  ayant  annoncé   par  accident  Vezann  de  l'aurore  dans  l'an- 
tichambre du  Prophète,  et   Jisché  lui  ayant  dit  de    l'intérieur    de 
l'appartement,  que  l'envoyé  céleste  dormait  encore ,  le  Muezzinu  ré- 
pondit :  la  prière  mérite  d'être  préférée  au    sommeil.     Le    Prophète 
s'étant  éveillé,  il  dit    à  Bilal  que,    daus  tous  les  ezann  du  matin, 
après  ces  paroles:  venez  à  la  prière,  venez  à  la   prière,    venez   au 
temple  du  salut,  venez  au  temple  du  salut,  on  eût  à  ajouter  deux 
fois  celles-ci  :  la  prière  doit-êlre  préférée  au  sommeil. 
Ce  que  e'est  Les  paroles  de  Vezann,  et  sortent  celles  qui  comprennent  la  pro- 

que  l  ezann  -  „  l  '  r 

ou  ftkameth.  fession  de  foi  dont  Vezann  est  précédé  ,  se  chauteut  lentement  et 
avec  gravité;  et  en  les  proférant,  le  Maezzinn  doit  moins  s'attacher  à 
l'harmonie  de  la  voix,  qua  prononcer  chaque  mot  d'une  manière 
bieu  intelligible,  à  faire  de  longues  pauses  et  à  ne  pas  précipiter 
ses  paroles,  pour  qu'elles  puissent  être  entendues  distinctement:  ce- 
lui qui  les  entend  le  premier  doit  avertir  ceux  qui  se  trouvent  près 
de  lui  de  l'heure  du  namaz.  Durant  Vezann  le  Muezzinn  reste  de- 
bout,  se  bouche  les  oreilles  avec  les  doigts,  regarde  la  Keabé  ,  et 
en  prononçant  les  paroles  il  tourne  la  tète  à  droite  et  à  gauche, 
comme  pour  signifier  que  ■  l'invitation  est  faite  à  tous  les  peuples  et 
au  monde  entier.  Le  Muezzinn  est  censé  être  en  état  de  pureté 
légale  ,  de  sex.e  masculin  ,  et  d'un  âge  non  décrépit.  L'ikameth  n'est 


des  Ottomans.  2,2,3 

qu'une  répétition  de  Yezann  avec  ces  seuls  mots  de    plus  :    tout  est 
prêt  pour  la  prière  3  ce  qui   veut  dire    que    l'imam    se   trouve    déjà 
à   la  tête  de  l'assemblée.   Les  fidèles  y  sont  rangés   sur  quatre  files       Comment 
composées,  savoir;  la.  première  qui  est  près  de  lui  des  hommes,  la  les  Musulmans 
seconde  des  eufans  ,  la    troisième    des    hermaphrodites,   et    la  qua-     l'assemblée. 
trième  des  femmes.  La  cérémonie  du    namaz   exige    le  plus  grand 
recueillement  ,  et  il  serait  trop  long  d'indiquer    ici   les   circonstan- 
ces qui  peuvent  en  détruire  la  validité ,  ou  même  le  rendre  blâmable. 

La  religion  permet  d'accorder    en  tout    ou    en  partie    des  dis-      Dispensai 

__  L  .du   namaz. 

penses  du  namaz ,  aux  Musulmans  qui  sont  en  voyage,  a  ceux  qui 
se  trouvent  en  pays  ennemi  ou  au  siège  d'une  ville  ,  et  à  ceux  qui 
vivent  errans  sous  des  tentes:  quant  aux  malades  ils  ont  la  faculté 
de  le  faire  dans  la  position  qui  leur  est  la  moins  incommode.  Les 
heures  canoniques  du  namaz  des  Musulmans  ne  répondent  pas  par- 
faitement à  celles  de  l'horaire  des  Européens.  Leur  jour  se  com- 
pose de  l'espace  de  tems  compris  entre  deux  soleils  couchans  con- 
sécutifs ,  ce  qui  forme  vingt-quatre  heures,  et  c'est  aussi  le  point 
auquel  leurs  horloges  marquent  midi  dans  tout  le  cours  de  Pan- 
née  :  d'où  il  suit  que  leur  midi  n'est  jamais  fixe  ,  et  que  l'heure  Comment 
de  leur  namaz  est  toujours  avancée  ou  retardée  ,  surtout  celle  du  $wtel%™L 
midi  au  soir,  et  celle  du  soir  à  l'aurore,  les  trois  autres  restant 
toujours  les  mêmes  par  rapport  à  la  révolution  du  soleil.  Pour  dé- 
terminer ces  heures  d'une  manière  uniforme  et  invariable  ,  leurs 
astronomes  ont  dressé  des  tables,  où  sont  indiquées  jusqu'aux  moin- 
dres divisions  du  tems,  selon  les  degrés  de  latitude  de  chaque  pays. 
Ces  tables,  dont  les  unes  appelées  takwim  sont  annuelles  ,  et  les 
autres  dites  rouz-namé  sont  perpétuelles,  sont  tracées  sur  des  rou- 
leaux de  papier  veliu  ou  de  parchemin  d'une  grande  finesse;  elles 
indiquent  en  simples  lettres  alphabétiques  les  heures  canoniques, 
les  jours  de  la  semaine,  les  mois  lunaires  et  solaires,  les  solstices, 
les  équinoxes,  les  fêtes  religieuses,  les  révolutions  des  planètes, 
les  jours  désignés  par  les  astrologues  comme  de  bon  ou  de  mauvais 
augure,  l'influence  des  astres  et  des  élémens  sur  le  règue  auimal  et 
végétal  ,  et  enfin  l'heure  et  la  miuute  où  le  cadran  marque  toute 
l'année  la  position  de  la  Mecque  comme  le  point  central  de  l'ado- 
ration des  Mahométans  :  toutes  ces  indications  sont  tracées  dans  des 
espaces  rouges  ou  verts  ou  eu  couleur  d?or  en  petits  caractères  et 
avec  beaucoup  de  précisiou. 


aa4  Religion 

L*'an!ioncfnT  ^  n'esf  Su^res  possible  que  les  Mahoraétans  manquent  jamais  à 

les  fleuri      l'heure  du  namaz  :  car  leurs  Muezzinn  se  trouvent  infailliblemeqt  à 

du  namaz,  , 

cette  heure  sur  leurs  minarets  pour  annoncer  Yezann  dans  toutes 
les  mosquées  de  l'empire.  Là,  le  visage  tourné  du  côté  de  la  Mec- 
que, les  yeux  fermés,  les  pouces  dans  les  oreilles  et  les  mains  ou- 
vertes, ils  entonnent  les  paroles  que  nous  avons  rapportées  plus  haut 
avec  une  voix  forte  et  harmonieuse  qui  s'entend  au  loin.  Ils  font 
ainsi  ,  et  d'un  pas  grave,  le  tour  des  petites  galeries  dont  sont  or- 
nés les  minarets ,  qui  sont  au  nombre  de  deux,  de  quatre  et  quel- 
quefois de  six  dans  chaque  mosquée.  Le  calme  et  le  silence  qui  ré- 
gnent dans  la  ville,  où  jamais  l'on  n'enteud  le  sondes  cloches  ni  le 
bruit  des  voitures,  laissent  à  la  voix  toute  sa  force.  Voyez  à  la 
planche  3^  un  Muezzinn  public  sur  le  minaret ,  et  un  Muezzinn 
particulier  délégué  à  cet  office  par  quelque  famille.  Ces  avertisse- 
mens  périodiques  ont  quelque  chose  de  grand  et  d'imposant,  qui 
excite  à  la  dévotion  les  personnes  mêmes  les  moins  religieuses:  eC 
aux  accens  de,  venez  à  la  prière,  répétés  de  toutes  parts  dès  la 
pointe  du  jour ,  il  n'est  personne  qui  ne  se  croie  en  devoir  de 
quitter  le  duvet  sans  regret. 
^  la  voix  du  £t  eQ  effet     à  chacune  des  cinq  fois  que   la  voix  du  Muezzinn 

Muezzin  tout  '  1  ï 

le  monde  se  met  ge  fait  entendre  dans  la  journée,  on  voit  les  Musulmans  de  tout  rang 

eu  prière,  J  ° 

et  de  tout  état,  hommes  et  femmes,  grands  et  petits,  riches  et 
pauvres,  prêtres  et  laïcs,  dans  les  mosquées,  daus  les  maisons ,  dans 
les  boutiques  et  les  magasins,  sur  les  marchés  et  dans  les  promena- 
des publiques ,  quitter  aussitôt  toute  occupation  ,  tout  amusement 
pour  se  livrer  à  la  prière,  ensorte  que  tout  ce  peuple  immense  pré- 
sente pour  ainsi  dire  l'image  d'une  corporation  religieuse.  De  l'ac- 
complissement de  ce  culte  extérieur  dépend  pour  les  Musulmans  la 
bouue  ou  la  mauvaise  opinion  qu'on  a  d'eux;  et  la  crainte  qu'ils 
ont  d'être  taxés  d'irréligion  est  le  motif  pour  lequel  ils  se  montrent 
si  empressés  d'y  satisfaire.  Quelqu'un  est-iî  un  peu  relâché  dans  sa 
conduite  et  daus  ses  mœurs  ?  il  est  de  suite  signalé  comme  un  mau- 
vais Musulman,  qui  néglige  ses  devoirs  religieux.  Un  autre  sera  au 
fond  ce  qu'il  voudra ,  mais  il  est  assidu  aux  pratiques  du  culte  : 
et  c'en  est  assez  pour  que  les  emplois  lui  soient  accordés  de  préfé- 
rence, et  pour  qu'on  dise  de  lui  c'est  un  bon  Musulman  ,  qui  ne  man- 
que jamais  aux  cinq  namaz  de  la  journée.  Dans  ces  cinq  namaz  on 
doit  faire  vingt-neuf  rik'ath  ,  dont  dix-sept  sont  de  précepte  divin  , 
et  les  autres  d'obligation  imitalive  :  les    dévots   eu   font    davantage  ; 


des    Ottomans.  2^5 

au  rapport  d'un  historien,  le  Calife  Harounn  I,er  en  fesait  tous  les 
jours  cent  ,  et  distribuait  cent  talens  aux    pauvres. 

Quoique  les  Mahométans   ne  soient  point  obligés  par  la   loi  de    tfamaz  diurnes 
faire   le  namaz  dans  les  mosquées    ou    en    commun,    la    plupart    ne    la'nu^Lû , 

1*  »  '  ■  t  5  i  i  ».*re^  décoration 

aissent    pas   néanmoins  de  s  y    rendra    pour  les  namaz  de  la  journée,   de  eemdi/keïi 

Là,  Vikameth  est  récité  par  tous  les  Muezzinn  assis  dans  letir  tri- 
bune et  vêtus  comme  les  imam  et  le9  autres  ministres  de  la  religion, 
qui  ne  portent  aucun  habit  sacerdotal.  A  l'exception  des  colonnes 
de  porphyre,  de  vert  antique  et  d'autres  marbres  de  prix,  qui  sup- 
portent les  hantes  voûtes  de  ces  temples,  on  n'y  voit  pas  d'autres 
ornemens  que  de  petites  lampes  d'argent  s  de  grandes  plaques  d'un 
beau  travail  garnies  Je  lampions  et  d 'œufs  d'autruche,  sur  lesquelles 
sont  inscrits  en  lettres  d'or  quelques  versets  du  çour'drin  ;  mais  il 
est  peu  de  ces  mosquées  qui  aient  ,  comme  celle  du  Sultan  Aehmed  , 
des  lampes  en  or  enrichies  de  pierres  précieuses.  On  ne  voit  sur  les 
murs  ni  peintures,  ni  images  ,  ni  statues,  mais  seulement  des  inscrip- 
tions ou  des  tablettes,  sur  lesquelles  est  écrit  en  grosses  lettres  d'or 
le  mot  Allah,  c'est-à-dire  Dieu,  ainsi  que  ceux  des  premiers  Califes 
et  des  premiers  Imam.  Ou  re=te ,  il  y  a  trois  choses  à  remarquer 
dans  les  temples  Mahométans,  savoir,  i.°  l'autel,  appelé  mihhrab, 
qui  n'est  point  un  autel,  mais  une  espèce  de  niche  pratiquée  dans 
le  mur  au  fond  de  l'édifice,  dans  le  but  unique  d'indiquer  la 
position  géographique  de  la  Mecque;  2.°  la  tribune  des  Muezzinn, 
qui  est  toujours  à  gaoche  de  l'autel;  3.°  à  droite  de  celui-ci  la 
chaire  des  prédicateurs,  ou  scheykh,  à  laquelle  on  monte  par  deux 
ou  trois  gradins.  Dans  les  mosquées  où  se  renouvelle  la  profession 
de  foi  il  y  a  à  la  gauche  une  seconde  chaire  élevée  de  quinze, 
vingt  gradins  et  plus,  selon  la  hauteur  de  la  mosquée,  où  le  Khatih 
c'est-à-dire  ministre  fait  ses  sermons  le  vendredi  et  aux  fêtes  du  Bey- 
ram.  Vis-à-vis  de  cette  chaire  et  à  la  droite  de  l'autel  est  une  tribune 
fermée  de  jalousies  dorées    pour  le  Grand    Seigneur  avec  sa   suite. 

Les  namaz  du  jour  se  font  sans  flambeaux  ,  mais  à   ceux  de  ta         Namai 
nuit  on  alluma   les   lampes  suspendues  aux  voûtes,  et  les  cierges  ordi-     flll 
nairement  au  nombre  de  deux,  un  de  chaque  coté  de  l'autel ,  qui  sont      '&"' 
desmonumensde  la  piété  des  fondateurs  des  mosquées.  Il  est  néanmoins  aX 
de  ces  temples  où   l'on  en   voit  quatre,  six  et  même  jusqu'à  dix-huit 
au  plus,  qui  sont  des  legs  faits  par  des  âmes  dévotes.  Ce  dernier  nom- 
bre complet ,  s'il    est    fait    d'autres    donations   du    même  genre,   au 
lieu  de  l'augmenter  on    prend  les  cierges  plus  gros.  Les  chandelier 

Europe.  Fol.  1.  P.  111. 


diurnes  sans 

beaux  : 

s  ceux 

nuits 

Hume 

mpes  etc. 


a9 


aaô  Religion 

sont  pour  la  plupart  en  cuivre  ,  et  il  est  fort  peu  de  mosquées  où  il  y 
en  ait  en  argent:  celle  de  Sainte  Sophie  en  a  deux  en  or  massif, 
qu'on  prétend  avoir  été  apportés  de  Bude  après  la  prise  de  cette  ville 
par  Soliman  I.er.  Les  principales  cérémonies  du  culte  consistant, 
comme  nous  venons  de  le  voir,  en  révérences  et  en  prosternations, 
on  ne  voit  dans  les  mosquées  ni  bancs,  ni  sièges,  ni  autres  commo- 
dités semblables.  En  y  entrant  chacun  laisse  à  la  porte  sa  première 
chaussure,  et  va  s'asseoir  sur  des  tapis  ou  des  nattes,  qui  sont  éten- 
dus toute  l'année  sur  le  pavé.  Ceux  qui  ont  vu  dans  le  Costume  de 
la  Grèce  l'intérieur  de  Sainte  Sophie,  n'ont  pas  besoin  de  plus 
ample  explication;  néanmoins,,  lorsque  nous  aurons  à  parler  des  fè- 
%  tes,  nous  nous  ferons  un  devoir  de  donner  le  dessin  de  la  mosquée 

du  Sultan   Achmed ,  où  l'on  verra  réunis  les  divers  ordres  de  l'état 
et  les  grands  de   la  capitale, 

Ulmam  célébrant  se  tient  toujours  devant  l'autel  et  à  la    tète 
de  Rassemblée  j  ayant  derrière  lui   le   peuple    rangé    à    droite  et  à 
gauche  en    lignes   parallèles,  qui  se    forment    successivement    à    me- 
sure que   les   précédentes  sont  complètes.  La  précision  et  l'ensemble 
qui   régnent   dans  tous   les  mouvemens  et  dans  toutes   les  actions  des 
assista ns  offrent  un  coup-d'œil    extrêmement    curieux.    Aux    paroles 
que    ['Imam  récite  à  haute  voix  les  Muezzînn  répondent  en  psalmo- 
Ccmmtm       diant;   le   peuple  répète  à   voix   basse   le  chant  de   VImam,  et    pro- 
ie$ 'paroles,     nonce  d'un  ton   plus  élevé   le  mot  aminn ,  ou  amen.  Il  ne  vient  aux 
piaee        assemblées  des  hommes  que  des  femmes  d'un  âge  avancé:  les  jeunes 
"'fa*'     vont  dans  des  tribunes  grillées  qui  sont  au  dessus  de  la  porte  prin- 
s  mosquées.    c-pa]e^  et  03^  e|]es  ne   peuvent  être  vues.    Lorsque  les  grands  on   ies 
gens  en   place  n'ont   pas  le  tems    d'aller    à  la  mosquée,    ils  font    la 
prière  chez  eux  avec   leurs  domestiques  ou  leurs  employés ,  et  à  cet' 
/effet  ils  tiennent  à   leurs  frais  un  Imam  on  Muezzinn    particulier  à 
titre  de  chapelain  ou  d'aumônier,   pour  être  avertis  des  heures  de  la 
prière.  Mais  en  général  tout  le  monde    s'empresse    de    se    rendre  à 
Ja  mosquée  pour  les  namaz  du  jour,  et  les    Sultans    eux-mêmes    ne 
s'en  dispensent   pas  pour  ne  point  s'exposer  à  la  censure,  comme  il 
arriva  à    Bayezid   ï.er  Ce  Sultan     plongé    dans    les   excès    du    vin    et 
de  la  débauche  n'assistait   point  $   la    prière  commune.  Un  jour  qu'il 
était  eo  différend   avec    les    principaux    Ulem  i    de  sa    cour  sur  un 
sujet  concernant  nu  des  officiers  du  palais ,  et  la  chose  dont  i!  s'agis- 
gait   ne   pouvant  être  prouvée  juridiquement  faute  d'un    témoignage, 
il  s'offrit  de  Le  donner  .comme  ayant  une  pleine  connaissance  du  fait  en 


des    Ottomans.  22,7 

disant  :  je  rendrai  témoignage  à  la  vérité;  mais  un  des  magistrats  lui 
répondit:  nous  ne  pouvons  prêter  foi  à  votre  parole  en  jugement;  et 
comme  il  était  tout  interdit  de  cette  réponse,  un  Cadi  lui  dit  res- 
pectueusement: le  témoignage  de  V.  H.  ne  peut  être  reçu,  attendu 
qu'elle  ne  fait  pas  les  cinq  prières  delà  journée  avec  les  fidèles.  Piqué 
au  vif  de  ce  reproche,  le  Sultan  prit  la  résolution  d'assister  exac- 
tement à  l'avenir  à  tous  les  namaz  publics,  et  pour  ne  point  man- 
quer à  ce  devoir,  il  donna  aussitôt  l'ordre  de  bâtir  une  mosquée  à 
côté  de  son   palais. 

Outre  les  cinq  namaz  il  y  en  a  encore  un  autre,  qui  n'est  point 
de  précepte  divin,  et  qui  n'exige  ni  ezann  ni  ikameth ,  c'est  celui 
qui,  d'obligation  canonique,  doit  se  faire  à  la  troisième  partie  de 
la  nuit  avant  l'aurore:  un  namaz  qui  comprend  trois  Hk'ath ,  doit 
être  accompagné  de  la  récitation  de  quelque  chapitre  du  cour'ann 
et  se  termine  pir  nn  cantique.  Les  Musulmans  sont  rigoureusement 
obligés  d'assister  à  la  prière  du  vendredi.  Cette  prière  doit  se  faire 
dans  un  temple  ou  dans  un  oratoire  situé,  soif  dans  l'enceinte  d'une 
ville,  ou  dans  un  lieu  qui  n'en  soit  pas  éloigné  de  plus  d'un  tir 
de  flèche,  soit  dans  un  bourg  ou  dans  un  village,  excepté  à  Mina 
qui  est  une  station  près  de  la  Mecque.  Le  Sultan  doit  y  assister 
en  personne ,  ou  être  remplacé  par  son  vicaire  appelé  Naïb  :  l'heure 
du  namaz  est  à  midi  précis.  Avant  cette  cérémonie,  le  Khatib 
monte  en  chaire  et  fait  un  sermon  ,  au  milieu  duquel  il  prend  ha- 
leine et  s'assied  pour  quelques  minutes  :  dans  une  ville  prise  de 
vive  force,  il  pose  la  main  sur  la  garde  d'une  épée.  Il  faut 
qu'il  y  ait  dans  la  mosquée  au  moins  trois  personnes  sans  l'Imam  5 
et  qu'elle  soit  ouverte  à  tout  le  monde  sans  distinction  de  person- 
nes :  le  manque  d'une  de  ces  conditions  altérerait  la  nature  de 
prière  solennelle  qu'a  ce  namaz ,  qui  ne  serait  plus  alors  qu'un  na- 
maz ordinaire.  Du  moment  où  ion  entend  Vezann  ,  tout  fidèle  doit 
suspendre  le  travail  ou  /affaire  dont  il  est  occupé,  et  ne  peut  le  re- 
prendre qu'après  que   la   prière  est  finie. 

Nous  voilà  arrivés  aux  fêtes  du  Beyram  ,  qui  sont  les  seules  fê- 
tes religieuses  du  Mahométisme.  Ces  fêtes  sont  au  nombre  de  deux 
dans  l'aimée:  l'une  qui  s'appelle  Idfur,  et  signifie  rupture  du  jeûne  ,. 
se  célèbre  le  premier  jour  de  la  lune  de  Scheuial  ,  et  après  le 
jeûne  du  ramazan;  l'autre  qui  se  célèbre  soixante-dix  jours  après 
se  nomme  Id-Ad'hha  ou  Courba  nn-Beyram  }  ou  fête  des  sacrifices, 
Les  noms  à'id ,  Arabe,  et  de  Beyram,  Turc  ,  qui,  dans  les  deus 


Namaz 
les  vendredi. 


Fêles 
an  Beyram. 


22i8  ReLIGIOK 

langues,  signifient  retour,  ont  été  donnés  à  ces  fêtes,  parce  que  dans 
une  période  de  trente-trois  ans  en  mois  lunaires,  elles  ont  lieu  succes- 
sivement dans  toutes  les  saisons.  La  première  fête ,  qui  n'est  que  d'un 
sf  ul  jour  ,  est  prolongée  jusqu'à  trois  par  le  peuple;  la  seconde  est  de 
quatre  jours.  La  prière  du  Beyram  est  appelée  pascale ',  pour  avoir 
été  consacrée  au  premier  jour  de  chacune  de  ces  fêtes  ;  et  elle 
ne  diffère  de  celle  du  vendredi,  que  pour  la  confession  de  foi, 
qui,  au  lieu  de  se  faire  avant  se  fait  immédiatement  après  la  prière: 
ta  tems  où  elle  peut  être  faite  est  depuis  le  lever  du  soleil  jusqu'à 
l'heure  canonique  du  midi.  La  célébration  de  ces  deux  fêtes  se  fait 
avec  la  plus  grande  pompe.  Il  y  a  ces  jours  là  réceptiou  à  la  cour 
ainsi  qu'on  l'a  vu  à  la  pag.  78  :  ensuite  le  Sultan  se  rend  à  la  mos- 
quée dans  un  appareil  plus  magnifique  que  ie  vendredi;  si  le  Bey- 
ram tombe  ce  jour  là  même,  il  y  va  deux  fois;  mais  à  la  se- 
conde ce  midi  ,  il  n'a  que  son  cortège  ordinaire.  Pendant  ces  fêtes 
Wezann  ne  s'annonce  plus  du  haut  des  minarets  :  toute  occupation 
sérieuse  est  suspendue  ,  et  les  boutiques,  les  magasins  et  les  mar- 
chés peuvent  être  fermés.  On  s'habille  à  neuf  pour  ces  solennités  : 
les  parens  et  les  amis  se  touchent  la  main ,  s'embrassent  en  se 
rencontrant  ,  et  se  font  des  visites  pour  se  souhaiter  les  bonnes  fê- 
tes: les  enfans  baisent  la  main  à  leur  père,  à  leur  mère  et  à  leurs 
oncles  :  les  jeunes  gens  en  font  de  même  envers  les  personnes  plus 
âgées  qu'eux  ,  et  les  inférieurs  baisent  le  bas  de  la  robe  à  leurs 
supérieurs.  La  danse,  la  musique  et  le  jeu  étant  défendus  dans 
les  conversations,  tous  les  amusernens  consistent  en  promenades  qui 
se  font  toujours  d'un  pas  grave  par  la  ville  ou  dans  les  environs  ,  et  en 
compagnies  de  huit,  dix  ou  quinze  parens  ou  a:nis  qui  se  réunissent 
pour  aller  chez  quelqu'un  fumer,  prendre  du  café  et  causer  avec 
le  plus  grand  flegme  des  nouvelles  du  jour,  Les  femmes  ne  parais- 
sent presque  jamais  en  public,  encore  sont-elles  alors  toujours  voi- 
lées. L'usage  du  vin,  qui  est  interdit  aux  Mahométans ,  l'est  encore 
avec  plus  de  rigueur  dans  les  fêtes  du  Beyram,  et  la  police  a  le 
plus  grand  soin  de  mettre  les  scellés  sur  les  portes  des  cabarets,  qui 
pe  se  trouvent  gnères  que  dans  les  faubourgs  habités  par  les  Chré- 
tiens, Quelle  différence  avec  le  reste  des  peuples  de  l'Europe? 
Hamas,  La    loi  prescrit  en  outre,  dans  le   mois  de  ramazann  consacré  au 

'*tradan?*ir*  jeûne  s  un  tjatnaz  extraordinaire  de  vio-t  riWath,   qui  doit-se  faire 
k  nmmm>     ja  nu-|t  apr^5  |eë  0;riq  nama%  ordinaires    de    la    journée,  soit    chez 
foi  et  en   particulier,  soit  en  commun  et  à    la    mosquée    quand  on 


ii  e  9    Ottomans.  229 

veut  s'acquérir  un  plus  grand  mérite.  Quel  que  soit  d'ailleurs  l'en- 
droit où  il  se  fa^se,  il  doit  être  accompagné  de  dix  saints  de  paix 
et  de  cinq  pauses,  dans  les  intervalles  desquelles  le  Mahométan 
accroupi  sur  ses  genoux,  récite  à  sa  volonté  des  versets  du  cour' ann 
00  des  prières,  ou  bien  garde  le  silence  daus  un  profoud  recueil- 
lement. Il  est  permis  aux  habitans  de  la  Mecque  de  faire  cinq  fois 
le  tour  de  la  Keabé  durant  ces  pauses.  Quand  on  se  rappelera  que 
dès  le  sixième  siècle  de  Rome,  L.  Paul  Emile  surnommé  le  Macé- 
donien avertit  ses  soldats,  que  s'ils  voyaient  la  lune  s'obscurcir  la 
nuit  pendant  une  ou  deux  heures,  ils  ne  devaient  pas  regarder  ce 
phénomène  comme  de  sinistre  présage,  mais  bien  comme  un  effet 
nécessaire  des  lois  de  la  nature,  on  aura  lieu  d'être  étonné  en  ap- 
prenant que  la  religion  Mahométane  prescrit  des  prières  pour  les 
éclipses  de  lune  et  de  soleil  :  institution  à  laquelle  a  donné  lieu 
le  fait  suivant.  A  la  mort  d'Ibrahim  fils  de  Mahomet  il  y  eut  une 
éclipse  de  soleil.  Le  peuple  consterné  eut  recours  à  son  Prophète  , 
qui  lui  répondit  d'un  air  inspiré:  en  vérité  que  le  soleil  et  la  lune 
sont  deux  signes ,  deux  monumens  de  l'éternel ,  qui  ne  s'éclipsent  pour 
la  mort  ni  pour  la  naissance  de  personne  :  à  Vapparition  de  ces 
signes  renoncez  à  tout ,  et  ayez  recours  à  la  prière.  C'est  depuis 
lors  qu'il  fut  ordonné  de  faire,  pour  les  éclipses  de  soleil,  un  na- 
maz  de  deux  rik'ath  en  commun  sous  les  auspices  d'un  Imam  des 
vendredi,  et  pour  les  éclipses  de  lune  un  namaz  privé  de  qua- 
tre rik'ath. 

Ou  retrouve  bien  dans  les  religions  des  autres  peuples,  des  exem-  PMuHee 
pies  des  prières  que  font  les  Musulmans  à  l'occasion  de  certaines  ÎTLÏJZ1 
calamités  publiques,  telles  que  les  ouragans,  les  brouillards  épais , 
la  foudre,  les  tremblemens  de  terre,  la  famine,  les  inondations, 
le*  maladies  épidémiques  ,  mais  elles  n'eu  ordonnent  pas  autant  que 
celle  de  ces  derniers  dans  les  tems  de  sécheresse.  On  les  voit  alors 
se  presser  sur  les  places  publiques  implorant  par  des  pleurs,  des 
gérnissemens  et  des  actes  de  contrition  et  de  repentir  la  miséricorde 
divine  sur  eux  ainsi  que  sur  le  reste  du  genre  humain:  leur  péni- 
tence dure  trois  jours,  et  quelquefois  est  précédée,  si  le  monarque 
l'ordonne,  d'un  jeûne  de  même  durée.  Nous  terminerons  cet  arti- 
cle par  une  observation  ,  c'est  qu'entre  ses  prières  de  précepte  et  de 
pure  dévotion,  le  Musulman  est  de  tous  les  peuples  du  monde  ce- 
lui qui,  en  tems  de  paix  comme  en  tems  de  guerre,  prie  le  plus 
souvent. 


2<3o  Religion 

°Udftan  ^a  c'rconc's^or?  est   d'obligation  absolue  pour    tous    les  Musul- 

circoneision.  maris ,  si  ce  n'est  pour  les  individus  mil  conformés,  et  pour  ceux  qui 
embrassant  V islamisme  dans  un  âge  mûr  ne  pourraient,  de  l'avis  des 
médecins,  supporter  cette  opération  sans  danger.  La  loi  ne  déter- 
minant pas  l'époque  de  son  accomplissement,  on  attend  ordinairement 
pour  cela  que  les  enfans  aient  atteint  l'âge  de  sept  ans.  Cependant, 
malgré  certaines  facilitations  dont  ils  pourraient  se  prévaloir,  les 
parens  s'empressent  de  faire  circoncire  leurs  enfans,  surtout  lors- 
qu'ils sont  destinés  à  l'état  militaire,  dans  la  crainte  que  venant  un 
jour  à  rester  sur  le  champ  de  bataille,  et  ne  pouvant  y  être  distin- 
gués à  cette  marque  caractéristique  du  musulmanisme  ,  ils  ne  soient 
privés  des  avantages  de  la  sépulture  ,  de  la  lotion  et  des  prières  fu- 
nèbres. D'ailleurs,  c'est  passer  pour  un  réprouvé  aux  yeux  des  autres, 
et  mériter  le  nom  d' 'Aklef ',  qui  veut  dire  témoin  non  valable  en  jus- 
tice ,  que  de  ne  pas  être  circoncis.  L'opération  de  la  circoncision 
se  fait  avec  uu  rasoir  par  des  hommes  exercés  à  cela,  qui  sont  or- 
dinairement des  barbiers,  et  dans  la  maison  du  père  de  l'enfant, 
en  présence  de  parens,  d'amis,  et  même  âe  l'Imam  de  la  mosquée, 
qui  prie  pour  la  prospérité  de  l'enfant  et  de  ses  parens.  Durant  les 
huit  ou  dix  jours  qui  suivent  cette  cérémonie  on  donne  des  festins 
accompagnés  d'aumônes:  le  nouveau  circoncis  est  traité  avec  les  plus 
grands  égards;  et  pour  le  distraire  de  la  douleur  qu'il  ressent,  on  le 
conduit  chez  les  parens,  les  amis  et  sur  les  places  publiques,  ma- 
gnifiquement habillé  et  coiffé  d'un  turban  garni  de  fils  d'or  et  d'ar- 
gent ,  et  orné  de  plumes  ou  d'un  panache.  Voyez  la  planche  38 
n.°  i.  On  sacrifie  eu  outre  des  agneaux,  des  moutons  et  autres  ani- 
maux ,  qui,  comme  dans  la  fête  des  sacrifices,  sont  tigrés  eu  gris 
ou  en  rouge  et  ornés  de  colliers,  de  plumes  -de  héron  et  autres 
bagatelles:  voyez  le  n.°  2  de  la  même  planche.  Dans  toutes  les  dy- 
nasties Mahométanes  ,  les  Califfes  et  les  Princes  ont  déployé  la  plus 
grande  magnificence  à  l'occasion  de  cette  cérémonie,  et  les  Sultans 
Ottomans  se  sont  toujours  montrés  empress-éa  de  les  imiter;  car  on 
raconte  que  Mourad  III  mit  un  an  à  faire  les  préparatifs  des  fêtes 
qu'il  donna,  pour  célébrer  la  circoncision  de  son  fils  Mohammed  qui 
accomplissait  sa  seizième  année. 
Comment  [j6  Musulman  qui   est  au  moment  de  recevoir  l'ange  de  la  mort 

ou  en  ogit  .  y-       .  ,  . . 

envers        est  couché  sur  sou  dos ,  le  coté  droit    tourne  vers  la  Keabe  ,    et    il 

les  mourons.  .  . . 

est  ainsi    placé   dans    le    tombeau.    Les    assistais    lisent    en    ce    mo- 
ment un  chapitre  du    cour'ann^  et    sont  loin  de    l'obliger    à    prier 


des    Ottomans.  û3i 

avec  eux,  pour  ne  pas  l'exposer  à  perdre  le  caractère  de  Vis- 
lamisme  par  quelqu'acte  d'impatience,  qui  pourrait  lui  échapper 
dans  ces  rnoraens  d'angoisse.  On  pose  un  sabre  sur  son  ventre,  on 
lui  fait  tenir  les  jambes  étendues;  et  au  moment  où  il  expire  ou 
lui  ferme  les  yeux ,  et  on  lui  presse  le  menton  et  la  barbe.  La 
chambre  doit  exhaler  les  parfums  les  plus  agréables.  Que  le  mort 
ait  été  bon  ou  méchant  pendant  sa  vie,  on  s'empresse  de  l'enterrer, 
soit  pour  ne  pas  le  priver  plus  long-tems  de  la  béatitude  éternelle  , 
soit  pour  s'oter  de  devant  les  yeux  une  âme  condannée  aux  feux 
de  l'enfer. 

C'est  un  principe  de  foi  pour  les  Musulmans  ,  qu'Adam  à  l'ago- 
nie reçut  ia  visite  d'une  légion  d'anges,  qui  apportèrent  du  ciel  des 
aromates  et  un  linceul  d'un  seul  lé  pour  l'ensevelir  après  sa  mort  s  et 
après  qu'il  aurait  été  lavé  trois  fois  avec  de  l'eau  et  des  feuilles  de  si- 
àir\  ils  croient  également  que  l'ange  Gabriel  fit  dans  ia  Keabé  même 
la  prière  pour  le  repos  de  son  âme,  et  cette  croyance  les  rend  très- 
soigneux  de  remplir  les  mêmes  devoirs  envers  leurs  morts.  L'ablution 
funéraire  se  fait  par  des  personnes  du  même  sexe  que  le  défunt  et  sur 
le  corps  à  nu.,  à  l'exception  des  parties  naturelles  qui  sont  couvertes 
par  une  espèce  de  tablier  depuis  le  nombril  jusqu'aux  genoux  ,  et  l'on 
y  emploie  de  l'eau  aromatique  de  sidïr  et  kurd  ou  de  l'eau  simple.  On 
commence  par  laver  le  flanc  droit,  puis  le  gauche,  en  ayant  soin 
pour  cela  de  tourner  successivement  le  cadavre  sur  chaque  flanc  :  la 
tête  et  la  barbe  se  frottent  avec  des  fleurs  de  khitimy  ou  du  savon- 
on  place  ensuite  le  mort  sur  son  dos,  et  on  lui  passe  légèrement  la 
main  sur  le  bas  ventre.  Gela  fait,  on  l'essuie  avec  des  linges  propres 
jusqu'à  ce  qu'il  n'ait  plus  aucune  humidité;  on  lui  recouvre  la  barbe 
et  la  tête  avec  des  aromates  s  et  ou  lui  frotte  avec  du  camphre  le 
front,  le  nez,  les  mains,  les  pieds  et  les  genoux:  parties  du  c.orp3 
qui  ont  été  sanctifiées  par  les  prosternations  du  tvamaz ,  pour  les 
préserver  des  vers  et  en  retarder  la  corruption.  Ou  passe  de  suite  à 
l'ensevelissement  qui  se  fait  de  deux  manières,  savoir;  pour  les 
hommes,  (  et  c'est  la  plus  usitée  )  en  revêtant  le  défunt  d'une  che- 
mise qui  le  couvre  depuis  les  épaules  jusqu'aux  genoux  ,  et  par  des- 
sus laquelle  on  étend  un  grand  voile  appelé  izar  qui  va  de  la  tète 
aux  pieds,  puis  un  second  voile,  dit  lifafé  ,  dont  on  l'enveloppe  en- 
tièrement :  et  pour  les  femmes  3  en  ajoutant  à  ces  objets  deux  autres 
voiles,  dont  Puu  nommé  kirca  pour  leur  couvrir  le  sein,  et  l'autre 
appelé  khimar  pour  leur  couvrir  la  tète.  L'autre  manière  d'enseve- 


JSuvers 
lis  morts. 


a^2  Religion 

lir  les  morts,  plus  commune  que  la  première,  consiste,  pour  les  hom- 
mes à  les  envelopper  seulement  rie  deux  grands  voiles,  et  pour  les 
femmes  à  y  joindre  le i  khimar ,  les  premiers  n'ayant  pas  besoin  de 
cette  coiffure.  Quelle  que  soit  l'étoffe  du  linceul,  il  doit  toujours 
être  blanc,  d'un  seul  lé  et  noué  aux  deux  bouts,  à  moins  qu'il  ne 
soit  point  assez  large  pour  envelopper  tout  le  corps  d'une  manière 
commode.  Ce  linceul  ainsi  que  le  cercueil  doivent  toujours  être  par- 
fumés,  une,  trois  ou  cinq  fois,  et  toujours  en  nombre  impair,  avant 
d'y  mettre  le  cadavre. 
F,  1ère  funèbre.  A  ces  cérémonies  succède  la   prière  funèbre  à  laquelle  prési  lo 

un  Imam  du  Sultan,  ou  à  son  défaut  un  Gadi  ou  V Imam-Ut- Baik , 
lequel  est  comme  le  curateur  ou  le  tuteur  naturel  du  mort ,  et 
qui,  en  l'absence  de  ces  fonctionnaires,  peut  remplir  lui-même  ou 
faire  remplir  ce  devoir  par  un  autre.  Les  assistans  se  placent  eu 
iace  du  mort  ,  et  VImam  vis-à-vis  du  veutre ,  qui  est  regardé  comme 
le  centre  du  cœur  et  des  lumières  de  la  foi.  La  prière  est  divisée 
en  quatre  parties,  qui  répondent  aux  quatre  rik'ath  du  midi  :  on 
n'y  chante  pas,  VImam  lève  les  mains  au  premier  rik'ath  seulement, 
et  termine  la  cérémonie  par  un  salut  de  paix,  qu'il  fait  en  incli- 
nant la  tête  à  droite  et  à  gauche. 
par  qm  est  ^e  transport  du  cercueil  se   fait   par  quatre  hommes ,  dont  qua- 

hPeerLu  l re  autres  ^ u  cortège  se  font  un  mérite  de  prendre  successivement 
la  place.  Ce  remplacement,  suivant  les  formalités  prescrites,  com- 
mence par  le  porteur  du  côté  de  l'épaule  droite  du  mort,  puis  con- 
tinuant par  ceux  du  côté  de  l'épaule  gauche  et  du  pied  droit ,  finit  pat- 
ceiui  du  pied  gauche.  Ces  porteurs  marchent  d'un  pas  accéléré,  sans 
chanter  ni  prier  à  haute  voix.  II  y  a  plus  de  mérite  à  suivre  qu'à 
précéder  le  convoi.  Les  femmes  n'y  étant  pas  admises,  on  n'y  en- 
tend ni  pleurs  ni  gémissemens  :  on  y  voit  encore  moins  des  gens  se 
frapper  la  tète  ou  le  visage  et  se  déchirer  les  vètemens ,  et  tout  le 
monde  y  marche  d'un  air  triste  et  eu  silence.  Le  cercueil  déposé 
à  terre  est  aussitôt  mis  dans  la  fosse,  ie  visage  tourné  vers  la  Keabé  : 
celle  d'une  femme  est  entourée  d'une  toile,  pour  empêcher  qu'elle 
ne  soit  vue  en  aucune  manière  des  assistans.  Personne  ne  s'assied 
jusqu'à  ce  que  la  fosse  soit  comblée  avec  de  la  terre  ou  des  joncs, 
et  non  avec  d'autres  matières.  Le  comble  doit  s'élever  à  la  hauteur 
d'un  palme  et  en  dos  de  chameau.  Les  mausolées  et  autres  monu- 
roens  d'ostentation  et  de  vanité  qu'on  trouve  parmi  nous,  n'ont  au- 
cun rapport  avec  les  sépultures  des    Musulmans,    qui    regardent    le 


Cérémonies 

envers 

les  soi-disant 

martyrs. 


des    Ottomans.  a33 

tombeau  comme  l'emblème  et  le  dernier  terme  de  la  fragilité  hu- 
maine. Il  est  défendu  de  marcher  sur  une  sépulture,  de  s'y  asseoir  } 
de  s'y  endormir,  ni  d'y  faire  les  cinq  namaz.  Rarement  il  arrive 
qu'on  doive  faire  l'exhumation  d'un  cadavre  :  le  seul  cas  où  il  soit 
permis  d'en  faire  l'ouverture,  c'est  lorsqu'une  femme  porte  en  mou- 
rant un  enfant  vivant  dans  son  sein  ,  et  l'opération  se  fait  au  ventre 
du  côté  droit. 

La  loi  prescrit  d'autres  cérémonies  pour  les  funérailles  de  ceux 
qui  sont  morts  de  mort  violente,  ou  par  la  main  d'un  autre.  Ou 
les  désigne  par  le  mot  de  schehhid ,  qui  signifie  présens,  par  ce 
qu'il  intervient  à  leur  décès  des  légions  d'auges  ,  et  que  dès  cet 
instant  ils  sont  regardés  comme  présens  dans  le  paradis  et  comme 
admis  devant  le  trône  de  l'Eternel.  Ces  sont  là  les  martyrs  des 
Mahométans,  qui  les  distinguent  eu  militaires  et  civils.  La  pre- 
mière cathégorie  comprend  ceux  qui  tombent  en  combattant ,  et  ne 
survivent  pas  long-terns  à  leurs  blessures,  ou  qui  sont  trouvés  morts 
sur  le  champ  de  bataille.  Ces  sortes  de  martyrs  n'ont  pas  besoin 
de  l'ablution  ni  autres  cérémonies  funéraires  :  le  sang  dont  il  sont 
teints  équivaut  à  la  purification  légale;  et,  à  l'exception  de  la  pe- 
lisse, des  bottes  et  des  armes  qu'on  leur  ôte  ,  leur  vêtement  leur 
sert  de  linceul.  La  seconde  cathégorie  se  compose  de  ceux  qui  pé- 
rissent par  la  main  d'an-  assassin,  d'un  traître,  ou  qui  meurent  de 
la  peste,  de  la  dissenterie  ,  dans  un  naufrage  ou  sous  les  ruines  d'un 
édifice. 

Le  cercueil  en  général  est  couvert  simplement  d'un  morceau 
d'étoffe  ,  et  le  plus  souvent  garni  depuis  le  milieu  jusqu'à  la  tête  ks'ceïéueïis. 
d'un  voile  qui  a  été  béni  à  la  Keabé  :  ce  voile  est  en  soie  à  fond 
noir,  et  parsemé  de  lettres  en  broderie,  qui  expriment  quelque  pas- 
sage du  cour'ann.  II  est  bien  rare  qu'on  se  serve  de  ce  voile  pour 
les  hommes,  attendu  que  l'usage  des  étoffes  de  soie  leur  étant  in- 
terdit pendant  la  vie  ,  plusieurs  ne  veulent  point  qu'on  le  leur  mette 
après  leur  mort:  ce  qui  fait  qu'on  ne  l'emploie  guères  que  pour 
les  funérailles  des  femmes  et  des  ënfans.  Cependant  la  plupart  des 
familles  achètent  au  poids  de  l'or  l'usage  de  ces  voiles,  auxquels  est 
attachée  la  même  vénération  qu'à  une  relique,  et  qui  sont  le  seul 
objet  que  fournisse  la  mosquée  pour  cette  cérémonie.  Le  cercueil  , 
surmonté  d'un  turban  pour  les  hommes,  est  porté  la  tête  eu  avant, 
«■ans  flambeaux,  sans  chant  et  sans  encensemens.  Les  funérailles  îles 
Sultans  sont  accompagnées  de  quelques  cérémonies  de  plus,  comme 

Europe.   Fol.  1.  P.  III.  3o 


Comn, 
sont  i 


2.34  Religion 

on  l'a  vu  à  la  page  79  et  suivantes.  La  fosse  comblée  VImam  s'ac- 
croupit à  côté,  récite  la  prière,  et  appelle  le  mort  par  son  nom 
et  par  celui  de  sa  mère ,  auquel  on  substitue ,  on  ne  sait  pour- 
quoi ,  le  nom  de  Marie  pour  les  hommes,  et  celui  d'Eve  pour  les 
femmes. 
L^  prières  La  loi  ne  permettant  pas  de  faire  les  prières  funèbres  dans  les 

défendues  mosquées ,  les  cérémonies  des  funérailles  s'accomplissent  toutes  dans 
les  mosquées,  les  cimetières.,  qui  sont  dans  les  faubourgs  ou  hors  de  la  ville,  et 
ressemblent  à  un  grand  parc  entouré  de  tilleuls,  de  chênes,  d'or- 
mes et  de  ciprès.  Au  lieu  de  tombes  on  ne  voit  sur  les  sépultures 
que  des  fleurs,  et  des  touffes  de  myrtes  d'if  et  de  buis,  et  aux  deux 
extrémités  sont  plantés  verticalement  deux  espèces  de  termes  en 
pierre,  de  forme  plate  et  ovale,  que  les  gens  aisés  ou  en  place  fout 
exécuter  en  marbre  fin.  Ceux  des  femmes  se  terminent  en  pointe;  et 
sur  celui  des  hommes,  au  lieu  où  est  la  tète  du  mort,  est  gravé 
un  turban,  dont  la  forme  indique  la  classe  à  laquelle  le  défunt  ap- 
partenait. Ces  termes  sont  revêtus  d'épitaphes  en  caractères  d'or ,  où 
sont  exprimés  le  nom  et  la  condition  du  mort,  ainsi  que  le  jour  de 
son  décès,  et  ces  inscriptions  terminent  par  une  recommandation 
aux  passans  de  prier  pour  le  défunt,  comme  cela  se  voit  parmi 
nous.  La  planche  3g  représente  une  partie  du  cimetière  situé  dans 
le  faubourg  de  Constantiuople  ,  où  reposent  les  cendres  d'un  des  pre- 
miers apôtres  du  Prophète,  et  qui  s'appelle  Eyub  du  nom  même 
de  cet  apôtre.  On  y  remarque  particulièrement  les  tombeaux  des 
personnages  appartenant  à  quelqu'ordre  privilégié  ,  lesquels  sont 
comme  encaissés  aux  quatre  côtés  dans  des  marbres  d'un  beau  tra- 
vail, qui  sont  plus  éminens  aux  pieds  et  à  la  tête,  et  d'où  s'élè- 
vent d'autres  pièces  de  marbre  portant  quelques  sculptures  avec  les 
inscriptions  ordinaires  ,  ou  quelques  versets  du  cour'ann.  Si  ces 
iuscriptions  se  rapportent  à  un  enfant  chéri  ,  elles  contiendront 
les  plaintes  de  ses  parens  contre  le  destin,  qui  a  eu  la  cruauté 
d'arracher  la  rose  du  jardin  des  grâces  et  de  la  beauté,  de  sépa- 
rer un  jeune  rejeton  du  sein  maternel,  de  plonger  un  père  et  une 
mère  tendres  dans  une  mer  de  douleur  et  d'amertume,  et  elles  ex- 
primeront des  regrets  qu'il  est  bien  rare  d'entendre  aussi  vivement 
énoncés  parmi  nous  pour  la  perte  d'un  enfaut. 
Quelques  Quelques  Visirs  et  autres  grands  de   l'empire,    sans  égard   pour 

'"décorés*      l'esprit  de   la  loi,  ont  commencé  dans  des  tems  postérieurs  à  donner 
unecoupoe.    aux  tombeaux  un   air  de  somptuosité:  on  en    voit  à  Constantinople 


.Ajismxirvl/)  Gallina  inc. 


TiMorio  Jlaincrijêa:  A.  T. 


des   Ottomans.  a35 

et  ailleurs,  qui  sont  surmontés  d'une  espèce  de  grande  coupole  éclai* 
rée  et  soutenue  par  d'élégantes  colonnes ,  avec  des  grilles  en  fVr 
embellies  de  divers  orneraens  dorés.  Quelques-uns  de  ces  tombeaux 
ont  été  bâtis  en  exécution  de  dispositions  testamentaires  de  quel- 
ques seigneurs,  et  d'autres  par  un  acte  spontané  de  la  volonté  des 
parens  du  défunt.  La  planche  40  offre  l'image  d'un  monument  de 
ce  genre  consacré  à  la  mémoire  d'un  grand  Visir,  nommé  PtaghiL- 
Pasca.  Les  tombeaux  élevés  par  la  piété  des  Monarques  ou  de  ri- 
ches particuliers  en  l'honneur  des  principaux  saints  du  Mdiomé- 
tisme ,  sont  beaucoup  plus  vastes  et  ressemblent  pour  ainsi  dire  à 
des  citadelles.  Ceux  des  personnages  les  plus  distingués,  et  surtout 
des  Ulema  ,  sont  également  d'une  belle  construction,  et  s'appellent 
turbé ,  parce  qu'ils  ont  la  forme  d'une  chapelle.  Du  reste  il  n'en- 
tre dans  la  décoration  de  ces  mausolées  ni  statues  ni  trophées  en 
marbre,  ni  figures  emblématiques  quelconque,  et  l'on  ne  rencon- 
tre nulle  part  de  ces  superbes  sarcophages  ,  qui  se  voient  dans  la 
plupart  des  grandes  villes  de  l'Europe:  en  quoi  les  Mahométans  se 
montrent  scrupuleux  observateurs  de  leur  loi ,  qui  défend  de  repré- 
senter en  peinture  ou  en  sculpture  ni  hommes  ni  animaux.  Par  une 
conséquence  nécessaire  de  la  loi,  qui  prohibe  l'ouverture  des  ca- 
davres, les  Musulmans  n'embaument  le  cœur  d'aucun  individu.  De- 
puis les  exhumations  qui  ont  été  faîtes  de  certains  Califes,  comme 
on  l'a  vu  plus  baut,  il  n'arrive  plus  qu'aucun  cadavre  soit  retiré 
du  sépulcre  ;  et  il  est  encore  moins  permis  d'enterrer  dans  les  ci- 
metières un  infidèle,  à  moins  que  de  deux  individus  trouvés  morts, 
dont  l'un  était  Musulman  et  l'autre  non  ,  on  ne  puisse  en  aucune 
manière  les  distinguer  l'un  de  l'autre:  dans  lequel  cas  la  loi  per- 
met qu'ils  soient  enterrés  tous  deux  dans  le  cimetière,  mais  pour- 
tant dans  un  coin  et  sans  aucune  élévation  de  terre  sur  la  fosse, 
dans  la  crainte  que  les  suffrages  dont  elle  pourrait  être  honorée  par 
quelque  Musulman,  ne  tournent  au  profit  de  celui  des  deux  qui  ne 
l'était   pas. 

Revenons  aux  vivans  pour  voir  les  autres  pratiques  appartenant    Sermo.-,.,  dan, 

1,  1   1  •         1 1  t  1  /  .  .  ^e$  mosquées. 

encore  au  cuite  public.  II  en  est  quatre  de  pure  dévotion,  que  les 
Mahométans  n'observent,  que  parce  qu'ils  les  croient  pour  eux  très- 
méritoires.  Une  de  ces  pratiques  est  l'assistance  au  sermon  ,  qui  a  lieu 
tous  les  vendredi  dans  les  mosquées  après  l'office  du  midi,  et  auquel 
jl  est  libre  à  chacun  de  rester:  car  il  faut  savoir  que,  parmi  les  mi- 
nistres attachés  au   service    de    ces    temples ,    et    à    l'entretien    des- 


2,36  Religion 

quels  leurs  fondateurs  ont  pourvu,  ainsi  qu'aux  frais  du  culte,  il 
se  trouve  toujours  un  prédicateur  appelé  5 chèykh  ou  Vaïz.  Le  Calife 
Achmed  IV ,  qui  était  regardé  comme  un  des  plus  savans  hommes 
de  son  siècle,  ayant  fait  un  précis  des  dogmes  et  des  pratiques  du 
culte,  il  ordonna  qu'on  en  fit  la  lecture  tous  les  vendredi  dans  tou- 
tes les  mosquées  de  sou  empire,  et  surtout  dans  celles  de  Bagdad,. 
L'usage  de  cette  lecture  ayant  été  aboli ,  on  y  substitua  les  sermons 
des  S  chèykh.  Ces  prédicateurs  lisent  ordinairement  leurs  discours. 
Les  plus  zélés  et  les  plus  habiles  d'eutr'eux  ,  après  avoir  traité  de 
divers  points  de  morale,  parlent  des  devoirs  des  magistrats  ,  des  mi- 
nistres et  des  Sultans;  ils  tonnent  contre  le  luxe,  le  vice'  et  la  dé- 
pravation, et  peignent  avec  les  plus  vives  couleurs  l'injustice  ,  la  vé- 
nalité des  tribunaux  et  l'oppression  sous  laquelle  gémissent  les  peu- 
ples, au  mépris  des  lois  divines  et  humaine».  Il  n'est  pas  rare  que 
le  Sultan,  lorsqu'il  est  présent,  fasse  remettre  au  prédicateur  à 
peine  descendu  de  chaire,  vingt,  trente  ou  quarante  ducats.  Souvent 
ces  ministres  ont  osé  montrer,  avec  une  énergie  salutaire,  aux  grands 3 
aux  Visirs  et  aux  Monarques  mêmes  :  surtout  dans  des  tems  de  troubles 
et  de  calamités ,  les  dangers  auxquels  l'état  et  leurs  propres  person- 
nes étaient  exposés.  C'est  ce  qui  arriva  à  Mohammed  III,  sous  le  rè- 
gne duquel  l'empire  se  trouva  dans  une  situation  critique:  ce  prince, 
naturellement  voluptueux  et  d'un  esprit  faible,  était  demeuré  insensi- 
ble aux  représentations  que  lui  fesaient  ses  ministres  et  ses  affidés  s 
sur  la  nécessité  de  se  mettre  à  la  tête  de  ses  armées.  Un  jour  qu'il 
était  à  Sainte-Sophie,  Meuhy'ed-dinn-Efetidi ,  célèbre  Scheykh  de 
cette  mosquée,  prononça  un  discours  dans  lequel  il  fit  un  tableau 
pathétique  des  maux  dont  l'état  était  affligé,  et  qu'il  termina  par 
cette  exclamation  :  Où  est  donc  aujourd'hui  V amour  de  la  religion , 
V amour  des  fidèles  pour  le  plus  auguste  des  Prophètes  ?  Ces  paroles 
prononcées  avec  un  accent,  qui  émut  l'auditoire  jusqu'aux  larmes, 
firent  une  telle  impression  sur  Mohammed  ,  qu'il  partit  aussitôt 
pour  le  camp  qui  était  alors  en  Hongrie.  Outre  le  sermon  du  ven- 
dredi ,  il  s'en  fait  encore  d'extraordinaires  dans  certains  autres  jours 
de  ja  semaine,  et  cela  en  vertu  de  donations  de  quelques  âmes  pieu- 
ses pour  Tentretion  de  prédicateurs  surnuméraires,  dont  le  nombre 
est  tel,  que,  dans  certaines  mosquées  ,  il  se  fait  jusqu'à  quatorze 
sermons  par  semaine,  non  compris  celui  du  vendredi. 
Septnuiu  La  religion   Mahométane  a   consacré  à   la  vénération     publique 

dJsTaLëc.    sept  nuits,  comme  les  plus  augustes  et  les    plus  saintes  qu'il    y    ait 


des  Ottomans.  387 

dans  Tannée,  et  qui  pour  cette  raison  sont  appelées  leilè-y-muba- 
rché.  Selon  un  ouvrage  théologique  intitulé  Ferkann,  et  dont  les 
Musulmans  font  beaucoup  de  cas ,  la  célébration  de  ces  nuit?  a 
pour  objet  de  rendre  hommage  aux  vérités  les  plus  éminentes  de 
l 'islamisme ,  tels  que,  la  conception  du  Prophète,  sa  naissance  et 
son  asceusion  au  ciel.  Le  Sultan  célèbre  le  plus  souvent  cette  der- 
nière dans  la  mosquée  du  sérail  appelée  E ghaler-djénmissy  après 
le  quatrième  namaz  du  jour  9  et  avec  les  officiers  de  sa  cour 
et  deux  des  quatorze  Sceykh  des  mosquées  impériales  ,  qui  jouis- 
sent alternativement  de  cet  honneur.  Les  prières  relatives  à  cette 
solennité  sont  accompagnées  d'une  offrande  de  lait  qui  se  fait 
au  Monarque  et  à  toute  l'assemblée,  en  mémoire,  disent  les  Ma- 
hométans ,  de  l'offrande  de  lait,  de  miel  et  de  vin  qui  fut  faite 
la  même  nuit  par  des  anges  au  Prophète  3  lequel  ue  goûta  que 
du  lait.  La  quatrième  nuit,  qui  est  le  quinze  de  la  lune  de  scha- 
bam ,  est  pour  les  Musulmans  une  époque  de  crainte  et  d'effroi, 
dans  l'opinion  où  ils  sont  que  les  anges  appelés  Kiramenn-Kea- 
iibinn  3  qui  veillent  à  côté  de  chaque  homme  pour  noter  ses  bon- 
nes et  ses  mauvaises  actions,  y  remplacent  leurs  livres  par  de  nou- 
veaux ,  sur  lesquels  ils  doivent  continuer  leurs  annotations.  Ils  croient 
en  outre,  que  l'archange  Azrail  ou  l'ange  de  la  mort,  quitte  aussi 
cette  même  nuit  son  livre  et  en  prend  un  autre,  où  sout  notés  les 
noms  de  ceux  qui  doivent  mourir  l'année  suivante.  La  cinquième  nuit , 
moins  inquiétante  pour  eux  ,  est  consacrée  à  la  célébration  de  cer- 
tains mystères  ineffables,  comme  étant  9  selon  eux  ,  celle  où  les  créa- 
tures inanimées  adorent  Dieu,  où  les  eaux  de  la  mer  deviennent 
douces,  et  où  la  prière  a  le  mérite  de  toutes  celles  qui  pourraient 
être  faites  dans  mille  lunes  consécutives.  Mais,  comme  Dieu  n'a  point 
jugé  à  propos  de  faire  connaître  quelle  a  été  précisément  cette 
nuit  mystérieuse,  et  aucun  fidèle  ni  prophète  n'ayant  jamais  pu  le 
pénétrer,  les  Musulmans  ont  imaginé  que  c'était  une  des  nuits  im- 
paires du  ramazann,  et  la  vingt-septième  de  cette  lune,  et  ils  en 
ont  fait  un  tems  de  jeune  et  de  pénitence.  Les  deux  dernières  nuits 
tombent  la  veille  de  chacune  des  deux  fêtes  du  Beyram. 

Durant  toutes  ces  nuits  les  mosquées  avec  leurs  minarets  et  leurs      Pratique, 
galeries  sont  illuminés,  et  tout  le  monde    s'y  porte   en  foule,    sans 
distinction  de  rang  ni  de  condition.  Les  Mahométans  observent  pen- 
èant  ce  tems  la  plus  stricte  continence,  non   pas  tant  peut-être   par 
esprit  de  religion,  que  dans  la  crainte  où  ils    sont,  que  les  enfans 


dans  ces  deu 


2-38  Religion 

qui  pourraient  être  conçus  alors  ne  fussent  mal  conformés.  La  nuit 
du  zy  ramazann  le  Sultan  sort  du  serai!  pour  aller  à  la  mosquée 
de  Sainte  Sophie,  d'où  il  revient  au  milieu  de  fanaux  de  différen- 
tes couleurs,  semblables  à  ceux  que  les  Mahométans  allument  en 
général  la  première  nuit  de  leur  mariage.  Outre  ces  sept  nuits,  beau- 
coup de  fidèles,  et  surtout  de  Derwisch ,  en  célèbrent  deux  autres 
toutes  les  semaines  avec  uue  dévotion  particulière  ,  ce  sont  celle? 
du  jeudi  au  vendredi,  et  du  dimanche  au  lundi  ,  et  cela  en  hon- 
neur de  la  conception  et  de  la  naissance  du  Prophète. 
Hespeetrour  Si  les  Musulmans  ont  tant  de  vénération   pour  certaines  actions 

les  leliques.  ' 

de  leur  prophète,  on  ne  sera  pas  surpris  de  celle  qu'ils  ont  pour 
leurs  reliques,  dont  une  grande  partie  se  conserve  dans  le  sérail. 
Une  des  plus  renommées  est  celle  qu'on  appelle  le  Sandjeak-Sche- 
rij  ou  oriflamme  sacré,  qui  passe  pour  avoir  été  le  premier  des 
étendards  de  Mahomet:  car  on  prétend  qu'il  en  eut  plusieurs,  les 
uns  blancs  et  les  autres  noirs,  et  dans  le  nombre  de  ces  derniers 
on  en  distingue  un,  qui  était  de  simple  camelot,  et  servit  de  por- 
tière à  la  chambre  d'Aisché  femme  du  Prophète.  C'est  Mahomet 
lui-même  qui  lui  a  donné  le  nom  à'dEucab  qu'il  porte  ,  et  que  les 
Coureysch  s'étaient  plus  à  transporter  à  leur  grand  étendard  ,  qui  était 
confié  à  la  garde  d'un  géuéral  perpétuel  de  la  nation,  et  l'on  croît 
que  ce  nom  était  celui  d'un  oiseau,  qui  l'emporte  sur  tous  les  autres 
par  la  rapidité  de  son  vol.  L'histoire  rapporte  que  Mahomet  fuyant 
de  la  Mecque  alla  se  cacher  dans  une  grotte  des  environs,  et  qu'en 
étant  sorti  le  quatrième  jour  avec  Ebu-Bekir  et  son  fils  Abd'ullah, 
il  s'achemina  vers  Médine  en  fesant  à  chaque  pas  des  miracles  éton- 
nans.  Sa  seule  présence  glace  d'épouvante  et  met  en  déroute  plu- 
sieurs bandes  de  Coureysch  ,  qui  le  poursuivaient  les  armes  à  la  main  , 
et  dont  les  uns  prennent  la  fuite,  et  les  autres  éclairés  des  pre- 
mières paroles  qu'il  leur  adresse,  se  jettent  à  ses  pieds,  embrassent 
sa  doctrine  et  le  suivent  à  Médine.  Du  nombre  de  ces  derniers 
fut  Bureïde-Sehhmy  ,  qui,,  d'ennemi  déclaré  de  la  nouvelle  secte, 
en  devint  un  des  défenseurs  les  plus  ardens  :  dans  le  transport  de  sa 
joie  il  ôta  la  mousseline  d'autour  de  son  turban  ,  et  l'ayant  attachée 
au  bout  d'uue  lance,  il  en  fit  un  étendard  à  la  gloire  du  prophète. 
C'est  depuis  lors  que  les  alfiers  des  monarques  Musulmans  se  font 
un  honneur  de   porter  le  nom  de  Srhhemy. 

Du  vivant  de  Mahomet  ,  les  étendards   étaient    portés    par  ses 
néraux  en  même  tems  qu'ils  commandaient  et  combattaient    à  la 


des   Ottomans.  a 3q 

tête  de  leurs  troupes.  Dans  la  première  expédition  qui  fut  faite  la 
seconde  année  de  l'égire,  et  commandée  parle  prophète  lui-même, 
c'était  Hamza  son  oncle  qui  portait  l'étendard  ,  et  il  était  dans  les  Qui  port* 
mains  d'Ali  son  gendre  le  jour  de  la  conquête  de  la  Mecque.  Après  Utenda,d- 
la  mort  de  Mahomet  s  le  projet  déjà  conçu  par  lui  d'une  expédi- 
tion contre  la  Syrie  était  sur  le  point  d'être  mis  à  exécution  ,  et 
tout  étant  disposé  pour  la  marche  des  troupes,  Ebu-Bekir  fit  trans- 
porter avec  la  plus  grande  pompe,  de  la  porte  du  général  Us- 
samé  au  camp,  l'étendard  de  Vislamisme ,  en  suivant  lui-même  à 
pied  le  général  qui  le  portait  à  cheval.  En  rendant  ces  honneurs 
à  l'oriflamme ,  ce  premier  Calife  s'est  mérité  de  la  part  de  tous  le3 
Musulmans  un  sentiment  de  vénération  ,  que  rien  ne  peut  effacer. 
Dans  les  tems  postérieurs  cet  étendard  n'a  été  porté  que  par  des 
généraux  et  des  officiers  du  premier  rang  ,  et  la  même  chose  s'est 
pratiquée  depuis  qu'il  est  passé  des  quatre  premiers  Califes  aux 
Ommiades  de  Damas ,  de  ceux-ci  aux  Abassides  de  Bagdad  et  du 
Caire  ,  et  enfin  dans  la  maison  Ottomane  après  la  conquête  de 
l'Egypte   par  Selim  I.er 

L'étendard  dont  se  servait  le  Calife  Orner  est  posé  sur  l'oriflam-  Effets  obtenu. 
me,  et  ils  sont  renfermés  l'un  et  l'autre  dans  quarante  enveloppes  de  PZt  èuûdlrî'. 
tafetas,  qui  sont  recouvertes  d'une  étoffe  verte.  On  garde  entre  ces 
enveloppes  un  petit  cour'ann,  qui  passe  pour  être  écrit  de  la  main 
même  d'Orner  ,  et  une  clef  de  la  Keabé  en  argent.  L'étendard  a 
douze  pieds  de  longueur,  et  la  pique  à  laquelle  il  est  attaché  est 
surmontée  'l'une  espèce  de  pommeau  carré,  dans  lequel  est  un  au- 
tre cour'ann  écrit  par  le  Califfe  Osman.  Il  fut  d'abord  déposé  à 
Damas  ,  d'où  le  Pascha  ,  en  sa  qualité  d'Emir-ul-hadjh ,  le  fesait  por- 
ter tous  les  ans  dans  le  plus  grand  appareil  à  la  tête  de  la  cara- 
vane des  pèlerins,  qui  partait  pour  la  Mecque.  Du  tems  de  Mourad 
1IL  il  fut  tsansporté  de  l'Asie  en  Europe,  dans  la  vue  politique  de 
calmer  par  sa  présence  l'esprit  inquiet  et  turbulent  des  troupes  tou- 
jours disposées  à  la  révolte.  Cette  mesure  produisit  Feffet  qu'on  en 
attendait.  Le  grand  Visir,  qui  était  alors  Codjea-Sinan-Pascha ,  le 
fit  transporter  sous  l'escorte  de  mille  Janissaires  tirés  de  la  Syrie, 
de  Galata  au  camp  du  Généralissime  en  Hongrie;  et  à  sa  vue  les 
troupes  rentrant  dans  l'ordre  se  soumirent  au  commandement  de  leurs 
chefs,  et  firent  des  prodiges  de  valeur. 

La  campagne  finie,  le  grand  Visir  fit  rapporter   à    Constanti- 
nople  l'oriflamme,  qui  y  fut  reçu  avec  la  plus  grande  pompe  et  dé- 


Honneurs 

rendus 

à  l'orrflammt 

sur  son  passage 


^4°  Religion 

posé  ensuite  au  sérail.  Depuis  la  Hongrie  jusqu'à  la  capitale  ,  la 
foule  qui  accourait  de  toutes  parts  pour  voir  et  honorer  cet  objet 
sacré  était  si  grande,  qu'on  avait  peine  à  traverser  les  vides  qui 
se  trouvaient  sur  son  passage.  A  l'ouverture  de  la  campagne  suivante, 
le  même  grand  Visir  fut  le  premier  qui  eut  l'honneur  de  sortir  de 
Constantiuople  avec  l'oriflamme  déployé  cette  seule  et  unique  fois,  et  au 
chant  d'hymnes  et  de  cantiques  entonnés  à  la  louange  du  Prophète 
par  une  multitude  de  Muezzinn,  de  Derwiseh  et  d'Emirs.  La  cour 
l'accompagna  jusque  hors  des  murs  t  et  dans  la  ville  tout  le  monde 
avait  les  larmes  aux  yeux.  A.  l'approche  de  l'hiver  il  fut  rapporté 
dans  la  ville;  et  au  printems  suivant,  Mohammed  IÏI ,  avant  de 
partir  pour  l'armée,  se  fit  précéder  de  l'oriflamme  escorté  de  trois 
cents  Emirs.  D'après  ces  exemples,  il  est  en  quelque  sorte  passé  en 
maxime  d'état,  que  l'oriflamme  ne  sorte  plus  du  sérail  que  quand 
le  grand  Visir  ou  le  Sultan  se  mettent  à  la  tète  des  troupes.  Au 
camp  il  est  déposé  dans  une  tente  magnifique,  qui  est  assurée  en 
terre  par  des  chevilles  en  bois  d'ébène  ,  et  il  est  rassemblé  autour 
de  la  pique  au  moyen  de  cercles  ou  d'anneaux  en  argent.  Après 
que  l'année  est  entrée  clans  ses  quartiers  d'hiver  ,  on  a  la  précaution 
de  le  détacher  pour  le  renfermer  dans  une  caisse  élégamment  ornée  ; 
et  tous  les  jouis,  ainsi  qu'à  chaque  opération  de  l'armée  on  fait  alen- 
tour des  prières ,  et  l'on  brûle  des  parfums  de  bois  d'aloès  et  d'am- 
bre gris.  Sa  vue,  qui  n'est  permise  au  peuple  qu'en  tems  de  guerre  , 
excite  en  lui  une  ardeur  qui  le  transporte  bientôt  de  la  vénération 
à  un  enthousiasme  aussi  condannable  quand  il  est  poussé  à  l'excès , 
qu'il  est  louable  lorsqu'il  est  bien  réglé.  On  en  vit  un  exemple  dé- 
plorable, lorsqu'à  l'occasion  de  la  remise  solennelle  que  !e  Sultan 
Moustapha  fit  de  l'oriflamme  au  grand  Visir  Emmin-Mohamrned- 
Pascha  le  27  mars  1769,  une  troupe  fanatique  d'Emirs  se  préci- 
pita tout-à-coup  sur  les  Chrétiens  et  les  Européens  de  distinction 
qui  étaient  venus  au  sérail  pour  voir  cette  cérémonie,  et  les  mas- 
sacra pour  empêcher  que  cette  relique  sacrée  ne  fût  profanée  par- 
les regards  des  infidèles. 
Vêtement  Les  Mahométans  ont  également  en  grande  vénération  VHircaW- 

de   Mahomet  &"  n  , 

>è»erés  comme  Scherif,   ou  BurdeW-scherifé  ,    ou    vêtement   sacre    qui    était  de    ca- 

reliques.  J  •■••*«■•  i  a    •  i 

melot  noir  et  appartenait  à  Mahomet  ,  lequel  en  revêtit  de  sa 
propre  main  le  poète  Kiab-lbn-Zebheir  pour  prix  d'un  poème  su- 
blime, où  l'auteur  exaltait  la  miséricorde  de  l'Eternel,  et  la 
gloire  immortelle  du  Prophète.  Ce    vêtement,    qui,  des    Ommiades 


des    Ottomans,  a^i 

était  passé  aux  Abassides,  fut  trouvé  avec  l'oriflamme  au  Caire., 
où  les  fils  de  Kiab  l'avaient  vendu  pour  une  grosse  somme  à 
Muawiyé  I.er  II  est  renfermé  dans  quarante  sacs  de  riches  étoffes  , 
et  tous  les  ans  au  i5  de  ramazann ,  il  en  est  fait  l'exposition 
au  public  dans  uue  cérémonie  à  laquelle  assistent  le  Sultan  ,  le 
grand  Visir  5  le  Mufti  avec  les  officiers  de  sa  maison  et  les  prin- 
cipaux seigneurs.  Avant  de  le  découvrir  on  récite  des  prières  faites 
exprès:  le  Sultan  le  baise  le  premier  avec  le  plus  profond  respect; 
et  au  signal  qui  leur  en  est  donné  par  le  grand  maître  des  cérémonie*  , 
les  assistatis  viennent  successivement  chacun  selon  son  grade  en  faire 
autant.  Le  Silihdar-Aga  se  tient  à  côté  de  l'oriflamme,  pour  l'es- 
suyer avec  un  mouchoir  de  mousseline  blanche,  selon  une  des  attribu- 
tions de  sa  charge,  après  que  chacun  des  fidèles  l'a  baisé;  et  à  cha- 
que fois  il  change  les  mouchoirs,  qu'il  remet  aussitôt  à  un  autre  of- 
ficier chargé  d'en  tenir  compte,  pour  que  le  Silihdar  puisse  ensuite 
les  présenter  à  toutes  les  personnes  qui  ont  été  admises  à  baiser  ce 
vêtement  sacré. 

Cette  cérémonie  achevée ,  le   Mufti  et    le    corps  des  Emirs   en       Véummi 
commencent  une  autre.  Ils  prennent   l'habit  et  le  lavent  à  l'endroit    âLectquc7 
où  il  a  été  baisé,  en  le  plongeant  légèrement  dans  un  grand  bassin     fe«& 
d'argent  plein  d'eau,  qui,  pour  avoir  servi  à  cet  usage,  prend  le  nom     a  dlsinbuer- 
d'eau  de  V habit  sacré,  ab  hirch'y  s chéri f ,  et  est  eu  plus  grande  vé- 
nération que  notre  eau  bénite.   Le  jour  où  s'en  fait  la  bénédictiou  , 
le  Kizlar-Agassy  en  fait  remplir    une    multitude  de    fioles,  sur  les- 
quelles il  appose  son  cachet,  et  les  Baltady  du  sérail   vont    ensuite 
les  distribuer  à  toutes  les    personnes    qui    ont    assisté   à    la   cérémo- 
nie, d'abord  au  monarque,  puis  aux  princes  du    sang,    aux    Sulta- 
nes, et  aux  dames  du  harem,    de    qui    ils    reçoivent    quelque    pré- 
sent.  Le  jeûne    du    ramazann  se    rompt    avec    un    verre    d'eau ,  où 
l'on  a  mêlé  seulement  quelques  gouttes  de    celle    qui  a    été    bénite 
et  ordinairement  à  table  dans  les  dernières  quinze  nuits   du    même 
mois.  Les  Janissaires  ne  seraient  pas  fâchés  que  cette  cérémonie  se  re- 
nouvelât plus  souvent,  à  cause  de   la  distribution  qu'on  leur  y  fuit 
de   la   part,  du  Sultan  d'une  espèce    de    pâtisserie  appelée  baidava  , 
faite  avec  du  sucre  et  des  amandes    douces,   qu'ils   emportent  dans 
leurs  chambrées. 

Il  existe  dans  la  capitale  une   autre    relique,  dont    il  est   plu,    lutrevfammt 
aisé  au  peuple  de  se  procurer  la  vue,  c'est  un  autre  habit  ou  rnan-    ïr£°£c 
teau  du  Prophète,  d'une  étoffe  ordinaire  de  poil  de  chameau  ,  qu'on  fo?*3&. 

Europe,  Vol.  I.  P.  III.  3l 


2,4a  Religion 

prétend  avoir  été  laissé  par  Mahomet  lui-même  au  moment  de  sa 
mort  à  un  certain  Uwéys'ul  Aremi ,  un  de  ses  prosélytes  les  plus 
zélés.  Le  possesseur  de  cette  précieuse  relique  est  l'aîné  des  desoen- 
dans  de  cet  Arabe,  dont  la  famille  est  établie  depuis  plusieurs 
siècles  à  Gonstantinople.  Elle  est,  ainsi  que  celle  du  sérail ,  renfer- 
mée dans  quarante  sacs  d'une  riche  étoffe ,  et  gardée  dans  une 
chambre  magnifiquement  décorée,  qui  fait  partie  d'un  palais  du 
faubourg  Essky-Aly-Pascha-Mahallesy.  Tous  les  ans  le  dépositaire 
l'expose  à  la  véuératiou  publique  durant  les  derniers  quinze  jours 
du  ramazann.  La  dévotion  y  fait  accourir  une  foule  de  personnes 
des  deux  sexes ,  de  tout  âge  et  de  toute  condition  }  et  il  n'eu  est 
aucune  qui  ne  lui  fasse  des  offrandes,  non  en  argent,  mais  en  étoffes, 
en  mousselines,  en  bois  d'aloès  et  en  ambre  gris,  lesquelles  finissent 
toutes  par  rester  entre  les  mains  du  maître  de  la  maison.  Pendant  tout 
le  tems  de  l'exposition  ,  deux  des  plus  proches  parens  de  ce  dernier  se 
relèvent  alternativement  pour  rester,  la  tête  baissée,  les  mains  croi- 
sées et  dans  le  plus  profond  recueillement  devant  la  relique,  dont 
on  ne  voit  que  îa  frange  qu'il  est  permis  aux  fidèles  de  baiser.  Une 
dame,  le  visage  couvert  d'un  voile,  présente  à  l'entrée  de  la  cham- 
bre de  l'eau  bénite,  qui  ne  le  cède  point  en  vertu  à  celle  du  sé- 
rail. Il  y  a  même  autour  du  palais  des  boutiques  où  l'on  vend  de 
cette  eau  ,  dont  les  dévots  font  remplir  de  petites  fioles  qu'ils  em- 
portent chez  eux.  L'entrée  de  la  chapelle  où  sont  conservées  les  re- 
liques au  sérail  n'étant  accessible  qu'aux  ministres  et  aux  grands  de 
l'état,  il  en  résulte  que  le  concours  des  fidèles  y  est  bien  moins 
nombreux,  qu'à  celle  dont  nous  venons  de  parler. 
Autres  Les  Musulmans  révèrent  encore  comme  reliques,  savoir;   deux 

relias.  ^  qU9tte  dents  sinn-scherif ,  que  leur  Prophète  perdit  à  la  jour- 
née d'Uhnd  ,  dont  l'une  est  déposée  an  sérail  ,  et  l'autre  dans  la  cha- 
pelle sépulcrale  de  Mohammed  II,  où  elle  est  exposée  tous  les  ans 
la  nuit  du  37  ramazann;  le  lihhîyé-y-scherifé  ou  barbe  sacrée  ,  qu'on 
croit  avoir  fait  partie  de  celle  du  Prophète;  le  cadim-scherif  ou 
pied  sacré  ,  qui  est  une  pierre  portant  l'empreinte  d'un  pied  hu- 
main, qu'on  croit  être  celle  qu'y  laissa  miraculeusement  Mahomet 
dans  les  premières  années  de  sa  mission  :  motif  pour  lequel  Mahmoud 
I.cr  déposa  cette  pierre  comme  un  monument  sacré  dans  le  mausolée 
d'Eyuh',  enfin  les  vases  3  les  armes,  les  instrurnens  ,  l'arc  dont  on 
croit  que  le  prophète  se  servit  dans  ses  expéditions  militaires,  les 
anciens  ornemens  de  la  Keabé    qui    ne  purent  être   employés  dans 


Sg^BBSSSSSorxxzoczna, 


des    Ottomans.  a^S 

la  reconstraction  de  cet  édifice  sacré  en  i6i3,  et  autres  reliques 
qui  se  trouvent  dans  une  chapelle  du  sérail,  parmi  lesquelles  on  re- 
marque principalement  un  tube  fait  avec  du  bois  de  la  Keabê , 
et  une  plaque  d'or  enrichie  de  perles,  de  rubis  et  d'érneraudes 
qui  servait  d'ornement  au  tombeau  du  Prophète  à  Médine  ,  et  à 
laquelle  il  a  été  substitué  un  diamant  d'un  prix  inestimable.  Outre 
ces  reliques  qui  sont  particulières  au  Prophète  ,  on  en  conserve  encore 
d'autres  dans  la  même  chapelle,  qui  ont  appartenu  à  ses  premiers 
disciples,  telles  que  les  armes  des  généraux  qui  ont  combattu  sous 
ses  étendards,  le  tapis  sur  lequel  le  Calife  Ebu-Bekir  fesait  sa 
prière,  et  le  turban  du  Calife  Orner,  dont  Ibrahim  I.er  couvrit  sa 
tête  en  signe  d'heureux   présage   le  jour  de  son  avènement  au  trône. 

Anciennement  toutes  ces  reliques  étaient  gardées  dans  la  salle  du  Qà  eUes  sonl 
trône,  d'où  elles  ont  été  transportées  dans  un  édifice  bâti  exprès,  et  <--°fiSsrt'(tes- 
appelé  Hirca-y-scherif-odassy  ou  chambre  de  l'habit  sacré.  Cet  édifice 
est  carré,  et  au  centre  s'élève  une  espèce  de  tabernacle  tapissé  au  de- 
dans et  au  dehors  en  drap  noir  ,  sur  lequel  sont  tracés  en  broderie  des 
versets  du  courann.  Il  y  a  au  milieu  de  ce  tabernacle  deux  caisses 
placées  à  égale  distance  des  quatres  murs  ,  où  sont  renfermés,  dans 
l'une  l'habit,  et  dans  l'autre  l'étendard.  Au  fond  est  une  armoire 
encaissée  dans  le  mur,  et  contenant  les  autres  reliques.  Autour  de 
ces  caisses  brûlent  toutes  les  nuits  des  cierges  supportés  par  deux 
grands  chandeliers  en  or,  quatre  eu  argent  massif,  un  autre  chan- 
delier en  or  et  deux  en  argent,  avec  quatre  lampes  aussi  en  argent 
suspendues  à  la  voûte.  Deux  gentils-hommes  de  la  chambre  sont  obli- 
gés de  passer  tour-à-tour  dans  ce  lieu  vingt-quatre  heures  deux  fois 
la  semaine,  qui  sont  le  lundi  et  le  vendredi,  à  commencer  de  la 
veille  au  coucher,  du  soleil,  et  cela  en  honneur  de  la  conception 
et  de  la  nativité  du  Prophète.  Nous  donnerons  le  dessin  de  cet 
édifice  à  la   planche  ^a- 

Les  Sultans  font  à  cet  endroit  des  visites  fréquentes,   ordinai-     Les  Suhcm$ 
rement  à  l'heure  des  deux  namaz  du  jour  ,  et  à  cette  occasion  on     vont  souvent 

J  5  visiter 

allume  tous  les  cierges  et  l'on  brûle  du  bois  d'aîoès  ou  de  l'ambre  «es  reliques. 
gris  dans  une  cassolette  d'argent.  Ces  princes  n'en  continuent  pas  moins 
à  donner  ces  marques  de  leur  piété  ,.  lors  même  qu'ils  vont  passer 
la  saison  du  printems  dans  leurs  maisons  de  plaisance  sur  la  rive 
septentrionale  du  Bosphore;  et  dans  l'opinion  où  ils  sont  que  leur 
chapelle  l'emporte  en  sainteté  sur  toutes  les  mosquées,  ils  y  viennent 
alors  incognito  deux  fois  et  même  plus  toutes  les  semaines,  pour  y  faire 
leurs  prières. 


Manière 
d'empêcher 

qu'on 
rien  débita 
de  faunes. 


Respect 

qu'ont  encore 

les  illusulmons 

pour 

Us  reliques 

des    Chrétiens. 


Autres   prière 
àeertainsjours 


%44  Religion 

Après  les  reliques  dont  il  vient  d'être  parlé  on  n'en  connaît 
plus  d'autres  dans  tout  l'empire,  que  deux  draperies,  l'une  qui  cou- 
vre le  tombeau  du  Prophète  à  Médine  ,  et  l'autre  qui  se  trouve 
à  la  Keabé  de  la  Mecque  où  les  pèlerins  vont  lui  rendre  leurs 
hommages.  Ce  n'est  pas  néanmoins  que  de  tems  à  autre,  et  surtout 
dans  les  premiers  siècles  il  n'ait  paru  des  imposteurs,  qui  ont  tenté  de 
débiter  de  fausses  reliques:  abus  auquel  on  a  remédié,  en  retirant 
de  leurs  mains  ces  prétendus  objets  sacrés  moyennant  un  prix  con- 
venu. On  rapporte  à  ce  sujet  l'anecdote  suivante.  Un  homme  du 
peuple  présenta  au  Calife  Mohammed  I.er  deux  sandales,  qu'il  di- 
sait avoir  appartenu  au  Prophète  :  ce  prince  les  prit  sans  autre  exa- 
men ,  et  après  les  avoir  baisées  dévotement  et  s'en  être  frotté  les  yeux, 
il  renvoya  cet  homme  avec  un  riche  présent  Un  jour  qu'il  était  à 
considérer  attentivement  ces  reliques,  il  se  tourna  vers  ses  officiers 
et  leur  dit:  certes  le  Prophète  ri 'a  point  porté  cette  espèce  de  chaus- 
sure ,  mais  il  faut  passer  quelque  cho>e  à  la  simplicité  et  au  be- 
soin, et  user  de  prudence  dans  la  répression  des  abus. 

Le  respect  qu'ont  les  Mahométans  pour  leurs  reliques  et  pour 
leurs  saints  se  rapporte  à  Dieu  ,  qu'ils  regardent  comme  la  source 
unique  et  le  seul  dispensateur  de  toute  grâce  et  de  tout  bien.  Le 
même  sentiment  les  porte  à  honorer  les  Patriarches  et  surtout  la  per- 
sonne de  Jésus  Christ  ,  et  s'ils  n'adorent  point  ce  dernier  comme 
homme  Dieu,  ils  ne  permettent  pas  non  plus  qu'il  se  commette  en- 
vers lui  ni  envers  les  reliques  des  Chrétiens  le  moindre  outrage ,  dans 
la  crainte  de  s'attirer  la  colère  et  les  malédictions  du  Prophète. 
Et  en  effet  ,  Constantin  VII  le  Porphirogéoète  ayant  envoyé  à  Bag- 
dad une  ambassade  solennelle  pour  demander  nn  mouchoir,  sur  lequel 
était  empreinte  l'image  de  Jésus  Christ,  et  qui  se  conservait  comme 
une  relique  dan©  une  église  de  Rouhha  ,  le  Calife  Ibrahim  II  ne 
voulant  rien  faire  de  lui-même  dans  uue  affaire  aussi  importante 
convoqua  un  conseil  extraordinaire  pour  prendre  l'avis  des  Ulema  ; 
et  ayant  adhéré,  d'après  leur  consentement,  à  la  demande  du  mo- 
narque Grec,  la  relique  fut  remise  à  l'ambassadeur,  moyennant  la 
délivrance  de  prisonniers  Musulmans,  qui  étaient  détenus  dans  les 
prisons  de  Constantinople. 

Il  se  fait  encore  dans  le  culte  Mahométan  et  à  certains  jours 
marqués  des  prières,  dont  l'usage  est  invariable.  La  première  est  celle 
qu'on  appelle  Essalath^  et  qu'on  pourrait  considérer  comme  un  salut 
adressé  au  Prophète  en  trois  versets  conçus  en  ces  termes  :  salut  et 


dans  certaines 
nuits. 


des    Ottoman  s.  h^6 

paix  à  toi ,  6  envoyé  de  Dieu  :  salut  et  paix  à  toi ,  o  ami  Je 
Dieu:  salut  et  paix  à  toi,  ô  Prophète  de  Dieu,  à  quoi  Ton  ajoute 
si  l'on  veut  3  d'autres  dénominations  emphatiques,  que  les  Muezzinn 
chantent  sur  leurs  minarets  à  une  heure  avant  l'aurore  ,  ou  à  l'heure 
canonique  pour  le  namaz  du  matin.  Le  vendredi  de  chaque  semaine, 
à  dix  heures  du  matin  ,  les  Muezzinn  de  toutes  les  grandes  mosquées 
chantent  de  même  ie  Sala  ou  hymne  ,  qui  est  la  seconde  prière. 
Cet  hymne  est  composé  de  souvenirs,  par  exemple:  Venez  vile  à  la 
prière,  avant  que  le  tems  passe:  Faites  vile  pénitence  avant  d'être 
surpris  par  la  mort,  et  il  se  termiue  par  une  invocation  à  Maho- 
met et  par  des  louanges  à  Dieu.  Le  même  hymne  se  chante  encore 
à  la  mort  des  Sultans  sur  une  des  galeries  de  Sainte  Sophie  et  de 
la  mosquée  Sultan-Mohammed;  et  à  la  mort  des  princes  du  sang, 
du  grand  Visir  et  des  Ulema  3  il  se  chante  sur  une  galerie  de  ce 
dernier  temple. 

Une  autre  prière  qui  s  pour  plusieurs  raisons,  mérite  d'être  Priirgs 
connue  plus  encore  que  les  deux  précédentes  ,  c'est  celle  qui  se 
fait  dans  les  trente  nuits  de  la  lune  du  ramazann.  On  l'appelle 
Temdjid,  du  nom  d'une  espèce  de  cautique  qui  se  chante  à  minuit 
précis  par  les  Muezzinn  sur  les  minarets  dans  toutes  les  mosquées 
de  l'empire.  Mais  dans  celle  de  Sainte  Sophie  ,  comme  la  princi- 
pale 5  cette  prière  commence  le  premier  de  la  lune  de  redjeb ,  soi- 
xante jours  avant  le  ramazann  3  et  porte  le  nom  d'Utsch'tilar  ,  c'est 
à  dire  les  trois  mois  par  excellence  ,  qui  sont  ie  tems  de  sa  du- 
rée. Le  cantique  est  composé  de  neuf  ou  dix  versets  contenant 
des  invocations  à  Dieu ,  l'aveu  de  son  existence  s  et  la  demande 
d'être  préservé  des  tourmens  et  des  feux  éternels.  Il  est  entonné 
par  quatre  ou  cinq  des  Muezzinn  qui  ont  la  meilleure  voix  ;  et  à 
chaque  verset  les  autres  Muezzinn  répètent  en  chœur  :  O  Seigneur 
Dieu,  A  Scutari  il  y  a  un  couvent  de  Derwiseh  Djelwety ,  où  tou- 
tes les  nuits  on  récite  à  minuit  le  Temdjid  pour  les  malades  tour- 
mentés de  l'insomnie;  et  cet  office  est  rempli  alternativement  par 
les  Dervisch  eux-mêmes,  qui  montent  pour  cela  sur  le  minaret  de 
leur  chapelle.  Le  fondateur  de  cette  institution  fut  Khoudayi- 
Mahmond-Efendi,  mollah  fort  riche  3  qui  l'an  1620  s'étant  retiré 
du  monde  pour  vivre  dans  la  solitude,  affecta  tous  sesr  biens  à  l'en- 
tretien de  ce  couvent.  Au  cantique  dont  nous  venons  de  parler  les 
Muezzinn  joignent  le  chant  des  Ilahhi ,  poésies  spirituelles  qui  ont 
été  composées  par  des  Scheykh  ou  des  Derwiseh   morts  eu  odeur  de 


Fêtes 
du  Mcwloud 
ce  quelle  est. 


Comment 

sont  réglées 

les  places  (lava 

les  mosquées. 


346  Religion 

sainteté  ,  et  qui  traitent  de  l'Etre  suprême  ,  de  !a  gloire    du  ciel  , 
de  la  vanité  du  monde,  et  autres  sujets  de   religion  et  de  morale. 

Vient  en  dernier  lieu  la  fête  des  Mewloud  ,  qui  fut  instituée 
l'an  996  de  l'égire  par  Mourad  1ÏI  en  l'honneur  de  la  naissance 
de  Mahomet,  à  laquelle  ne  sont  point  admis  les  gens  du  peuple  , 
mais  seulement  les  personnes  attachées  à  la  cour.  Cette  fête  se  cé- 
lèbre dans  la  mosquée  Sultan- Ahmed  ,  à  cause  de  la  facilité  avec 
laquelle  le  train  du  Sultan  peut  se  ranger  sur  la  place  de  l'hyp- 
podrome  qui  est  eu  face.  Elle  a  lieu  le  douzième  jour  de  la  lune 
rebiy'ul-ewel ,  et  est  précédée  d'un  sermon  ou  panégyrique  sur  la 
vie  ,  les  miracles  et  la  mort  de  Mahomet.  Les  cérémonies  sont  un 
composé  de  pratiques  religieuses,  civiles  et  politiques,  qui  ne  sont 
pas  trop  conformes  à  l'esprit  de  Vislamisme.  Vers  les  dix  heures,  en- 
tre le  namaz  du  matin  et  celui  du  midi  ,  les  différens  ordres  dé 
l'état  se  rendent  séparément  à  la  mosquée  ,  chacun  des  membres 
ayant  à  sa  suite  les  officiers  de  sa  maison  et  de  son  ministère.  Ils 
sont  tous  en  demi-gala,  à  l'exception  du  chef  des  euuuqnes  noirs 
du  sérail  ,  qui,  dans  ce  seul  jour,  peut  déployer  toute  la  magnifi- 
cence de  son  costume.  Eu  sa  qualité  de  nazir  ou  inspecteur  gé- 
néral des  deniers  sacrés  des  deux  villes  de  l'Arabie  ,  il  sort  ce 
jour  là  du  palais  une  demi-heure  avant  le  Sultan  ,  accompagné 
de  tous  les  eunuques  uoirs  et  des  Baltadji  en  grand  costume , 
et  s'achemine  au  temple,  où  c'est  à  lui  à  faire  les  honneurs  de 
la  fête. 

Dans  cette  circonstance  les  places  des  grands  à  la  mosquée  sont 
réglées  d'après  une  étiquette  particulière.  Le  grand  Visir  et  le 
Mufti  sont  assis  l'un  à  droite  et  l'autre  à  gauche  en  face  de  l'au- 
tel, sur  des  coussins  élevés  en  forme  de  tabouret.  Derrière  eux  sont 
debout,  le  dos  au?si  tourné  vers  l'autel,  deux  autres  personnages, 
dont  l'un  est  le  grand  maître  des  cérémonies,  et  l'antre  le  Cara- 
coulax  qui  est  un  officier  particulier  du  grand  Visir.  A  la  droite 
de  ce  dernier  sont  rangés  le  Capoudana-Pascha  ,  l'Aga  des  Janis- 
saires,  le  ministre  des  finances,  et  après  eux  tous  les  Khodjea- 
Keann  ,  qui  sont  assis  chacun  selon  son  rang  sur  de  petits  tapis  de 
Barbarie  disposés  à  cet  effet  sous  la  tribune  de  sa  Hautesse.  Aux 
cotés  du  Mufti  à  gauche  se  trouvent  les  Ulema  de  première  classe, 
et  les  Ulema  subalternes  formant  deux  files  parallèles,  qui  s'éten- 
dent depuis  la  chaire  de  l'Imam  Khatib  jusqu'à  l'autre  qui  est  vis- 
à-vis.  Entre  ces  deux  files  qui  présentent  la  figure  d'un  carré  long 


Ler  cmomt 


des    Ottomans.  a^7 

est  la  place  des  deux  ministres  d'état  ,  le  Reis-Efendi  et  le  Tcho- 
wosch-Baschi.  Viennent  ensuite  les  Janissaires  disposés  en  rangs ,  et 
qu'on  reconnaît  à  leurs  turbans  blancs.  Au  pied  de  la  colonne  du 
côté  droit  on  voit  le  siège  du  NakiUul-Eschraf  ou  chef  des  Emirs , 
qui  est  recouvert  ce  jour-là  d'un  tapis  vert,  et  autour  duquel  des 
Emirs  en  turban  de  même  couleur  forment  un  demi-cercle.  La 
balustrade  élevée  autour  de  la  colonne  à  gauche  est  l'endroit  où  se 
placent  les  Muezzinn.  A  la  colonne  opposée  est  adossée  la  tribune 
destinée  pour  le  Sultan  et  les  officiers  de  sa  suite,  qui  sont  aussi  en 
demi-gaîa.  Au  dessous  de  cette  tribune  est  la  chaire  des  prédica- 
teurs, en  face  de  laquelle  il  y  en  a  une  autre  pour  les  Katlb ,  où 
l'on  monte  par  quatorze  gradins,  et  qui  est  surmontée  d'une  aiguille. 
Derrière  les  Janissaires  est  le  peuple ,  et  sur  la  gauche  se  tient 
un  corps  nombreux  de  Zulujlu-baltady  autour  de  barils  remplis  de 
scherbet ,  de  confitures  et  d'eaux  de  senteur. 

A  peine  le  Sultan  est-il  dans  sa  tribune  où  il  entre  par  une  àér 
porte  secrète,  qu'un  de  ses  gentils-hommes  en  ouvre  les  jalousies  pour  deceUefêle- 
annoncer  son  arrivée.  Au  même  instant  toute  l'assemblée  se  lève  : 
le  grand  Visir  et  le  Mufti  font  quelques  pas  vers  la  tribune,  et  font 
une  profonde  révérence  dès  qu'ils  aperçoivent  la  tête  ou  plutôt  le 
turban  du  Sultan  :  les  jalousies  étant  de  nouveau  fermées  chacun 
reprend  sa  place.  La  cérémonie  commence  par  un  panégyrique  di- 
visé en  trois  parties,  qui  sont  récitées  successivement  par  trois  pré- 
lats, savoir;  la  première  par  le  prédicateur  ou  Scheykh  de  Sainte 
Sophie,  la  seconde  par  celui  de  la  mosquée  où  se  célèbre  la  fête 
et  la  troisième  par  un  des  Scheykh  des  autres  mosquées  impériales  , 
chacun  à  son  tour.  Pendant  ce  panégyrique  le  Silihdar-J'ga  et  le 
Tchocadar-Aga  ,  premiers  gentils-hommes  du  Sultan,  lui  présentent 
de  l'eau  de  rose  et  des  parfums  d'aloès,  tandis  qu'uue  soixantaine  de 
Zuluflu-Baltady  en  font  de  même  ,  d'abord  au  grand  Visir  ,  ensuite  au 
Mufti,  puis  à  tous  les  Ulema  ,  et  à  tous  les  autres  officiers.  Leur 
di.-cours  fini,  les  prédicateurs  sont  reçus  au  bas  de  la  chaire  par 
deux  grands  officiers  dépendans  du  Kidar-Jga  ,  qui,  en  les  te- 
nant sous  les  bras,  les  décorent  d'une  pelisse  de  zibeline  au  nom 
du  Sultan. 

Après  le  panégyrique,  les  Muezzinn  entonnent  du  haut  de 
leurs  galeries  l'hymne  à  la  louange  du  prophète,  et  aussitôt  quinze 
autres  chantres  placés  derrière  le  siège  portatif,  entre  la  balustrade 
et  la  chaire  des  Katib  3  se  mettent  à  chanter  une  des  poésies  spiri- 


248  Religion 

tuelles,  dites  Lahhi  dont  nous  venons  de  parler.  Après  cela  tro'19 
ministres  appelés  Me  \loud-Khanann  récitent  un  hymne  en  vers 
Turcs  sur  ia  naissance  du  Prophète.  Dans  le  même  tems  deux  cents 
Ballady  s'avancent  avec  de  grands  bassins  couverts  s  les  uns  de  con- 
fitures, les  autres  de  vases  de  porcelaine  ou  de  cristal,  au  nombre 
de  dix  ou  douze  ,  contenant  des  scherbet  de  couleurs  et  de  qualités 
différentes.  Deux  de  ces  bassins  sont  présentés  au  grand  Visir  et  au 
Mufti  par  deux  des  principaux  officiers,  et  autant  à  chaque  Ulerna 
et  à  chaque  grand  officier  par  les  administrateurs  et  les  chefs  des  di- 
vers offices  ayant  l'administration  des  biens  sacrés  des  deux  villes  de 
l'Arabie  :  le  Silihdar-Aga  a  seul  le  privilège  d'offrir  les  mômes  objets 
au  Sultan  sur  des  bassins  de  la  plus  grande  richesse.  Le  premier  Mew- 
loud-Khanann  venant  à  se  lever  de  son  siège,  il  y  est  aussitôt  rem- 
placé par  un  second  ;  et  au  moment  où  il  prononce  les  paroles  relati- 
ves à  la  naissauce  du  prophète,  toute  l'assemblée  se  lève  aussitôt  en 
cérémonie,  pour  aller  recevoir  une  lettre  d'office,  que  le  Schérif 
de  la  Mecque  adresse  au  Sultan.  Cette  lettre  contient  la  réponse 
à  celle  que  le  Sultan  écrit  tous  les  ans  à  ce  prince,  pour  savoir 
si  les  pèlerins  jouissent  de  la  sûreté  nécessaire,  et  quel  est  l'ordre 
qui  règne  dans  les  pèlerinages. 

La  lettre  du  Sultan  est  remise  au  Schérif  la  veille  de  son  dé- 
est  portée  part  de  Constantinople  pour  la  Mecque  avec  l'argent  sacré  ,  et  le 
et  où  eih  est  Schérif  remet  sa  réponse  au  Muzdedji-Baschi  ,  qui  partant  de  cette 
dernière  ville  pour  Damas  avec  le  Pacha  de  cette  province  et  la 
caravanne  des  pèlerins,  se  détache  du  convoi  à  une  certaine  dis- 
tance, et  fait  la  plus  grande  diligence  pour  être  de  retour  dans 
ia  capitale  quelques  jours  avant  la  célébration  du  Mewïoud.  Le 
jour  de  cette  cérémonie  ,  l'officier  porteur  de  ce  message  se  trouve 
dans  la  mosquée  à  côté  du  Balbady  en  cafetan  et  avec  un  turban 
entouré  de  mousseline  noire  et  décoré  d'un  panache.  A  l'instant 
marqué,  le  Cara-Coulak  quitte  sa  place  et  va  prendre  le  Muzdedji 
Baschi ,  qui,  la  main  levée  et  tenant  une  bourse  verte  ouest  la  let- 
tre du  Schérif,  présente  cette  bourse  au  grand  Visir,  lequei  la  re- 
met aussitôt  au  Reis-Efendi  :  celui-ci  précédé  du  T  chavousch-Bas- 
chi  ,  du  grand  maître  des  cérémonies  et  du  même  Muzdedji-Baschi 
la  porte  d'un  pas  grave  à  la  tribune  du  Sultan:  le  Kizlar-Agassy  s 
qui  se  trouve  près  de  la  porte  la  reçoit ,  l'ouvre  et  la  présente  au 
monarque:  ce  dernier  après  l'avoir  lue  la  rend  au  Kizlar-Agassy, 
qui  la  reporte  au  Reis-Efendi  pour  être  déposée  selon  l'usage  dans 
la  chancellerie  impériale. 


lïjîirin&'i    tSJ*.  va  u 


des    Ottoman  s.  2,49 

Le  Kizlar-Agassy  est  révêtu  de  suite  en  présence  du  monar-  Fm  de  la  fête 
que  d'une  pelisse  de  zibelline,  et  il  fait  également  décorer  du  ca- 
fetan le  Reis-Efendi  et  trois  autres  officiers.  La  psalmodie  du  troi- 
sième Mewloud-Kanann  ,  n'est  pas  interrompue  pendant  ce  tems  s 
et,  après  que  l'hymne  est  achevé,  les  trois  ministres  reçoivent  leur 
cafetan  d'honneur»  L'office  se  termine  par  une  courte  prière,  que 
fait  toute  rassemblée.  Alors  deux  officiers  généraux  des  Janissaires 
s'avancent  vers  le  grand  Visir  et  le  Mufti ,  pour  ôter  de  devant  eux 
leurs  tabourets  et  les  remettre  à  leurs  pages  de  pied  ,  qui  les  repor- 
tent à  leurs  palais.  Les  valets  des  Uiema  et  autres  seigneurs  en 
font  autant,  et  avec  une  telle  promptitude  que  la  mosquée  présente 
en  ce  moment  l'image  d'un  mer  agitée. 

Le  Sultan  rentre  au  sérail  avec  le  même  cortège ,  non  sans  Cortège 
faire  au  peuple  les  libéralités  ordinaires,  qui  consistent  en  monnaies  /l^i 
d'argent,  que  le  Tchocadar-Aga  distribue  en  son  nom.  Le  grand  delamosfiaée 
Visir  ni  le  Kizlar-Agassy  n'accompagnent  point  le  Monarque  dans 
cette  occasion  :  le  Kizlar-Agassy  attend  môme  un  quart  d'heure 
après  son  départ  pour  monter  à  cheval  au  sortir  de  la  mosquée,  et 
s'en  retourner  chez  lui,  précédé  de  VAga  des  Janissaires,  à  plus  de 
cinquante  pas,  et  à  pied.  Les  frais  de  cette  fête,  qui  parait  être 
donnée  par  le  chef  des  eunuques  noirs ,  sont  à  la  charge  du  trésor 
de  la  mosquée,  dont  le  Voieod  de  Galata,  sous  le  titre  de  Mute- 
welly ,  est  l'administrateur  perpétuel.  La  somme  destinée  à  cet  objet 
est  de  sept  mille  et  cinq  cents  piastres  3  qui  valent  dix-sept  mille 
livres  tournois.  Nous  avons  fait  ensorte  de  réunir  dans  la  planche 
4.1,  qui  représente  la  mosquée  du  Sultan  Achmed  ,  tout  ce  qui  nous 
a  paru  de  plus  intéressant  et  de  plus  curieux  à  remarquer  pour 
le  costume. 

La  même  fête  se  célèbre  aussi  dans  les  autres  mosquées  impé-   çuand  se  fait 
riales ,  mais  à  des  jours  différens,  et  le  plus  souvent  durant  la  même    danf'FaSrcs 
lune ,  ou  dans  la  suivante ,  à  la  volonté  du  Mutewelly  de  chaque  mos-      mouJuéf-s- 
quée,  qui  s'entend  pour  cela  avec  les  autres  officiers  chargés  de  son 
administration,  et  surtout  avec  le  Kizlar-Agassy  qui    en  est  le    prin- 
cipal   personnage.  Dans    toutes   les  autres   mosquées  non  impériales , 
la  célébration  s'en  fait  sans  beaucoup  de  cérémonies. 

Le  Zekiath  ou  la  dixme   à  donner  pour  être  convertie  ensuite    Ce  que  c'est 
en  aumônes  étant  prescrite  par  le  code    des    lois    religieuses  ,    nous 
croirions  commettre    une  omission    grave    que    de    la    passer    sous  si- 
lence. Cette  dixme  consiste  donc  dans  le  sacrifice  que  fait  le  Mu- 

Europe.   Fol.  1.  P.  III.  32 


que    la   dixme. 


Ce  qu'on 
entend  par 
homme    aiié. 


Comment  se 
lève  la  dixme. 


25o  Religion 

snlman  d'une  partie  de  ses  biens  en  faveur  des  pauvres,  tant  hommes 
que  femmes  etenfans,  de  quelle  que  famille  ou  tribu  qu'ils  soient, 
excepté  celle  des  Beni-Haschim.  Cette  exclusion  est  fondée  sur  l'opi- 
nion où  l'on  est,  que  les  individus  de  cette  famille  forment  la  classe 
la  plus  distinguée  de  la  tribu  des  Coureisch ,  ensorte  que  ce  serait 
les  avilir  et  les  dégrader,  que  de  vouloir  les  faire  participer  à  une 
dixme  imposée,  à  titre  d'aumône,  à  ceux  qui  ont  des  péchés  à  expier. 
Par  la  même  raison  leurs  esclaves  et  leurs  affranchis  en  sont  exclus; 
et,  à  la  place  de  ce  secours,  cette  tribu  perçoit  le  cinquième  du  cin- 
quième que  la  loi  accorde  au  Souverain  sur  le  butin  enlevé  aux  infidè- 
les en  tems  de  guerre.  Cette  concession  est  fondée  sur  les  paroles  sui- 
vantes du  prophète  :  O  Beni-Haschim  !  Dieu  rend  illicite  à  ton  è^ard 
V aumône  de  la  dixme:  cette  eau  qui  lace  les  mains  des  hommes  et 
les  purifie  de  leurs  souillures  ,  te  rend  en  retour  le  cinquième  du  cin- 
quième. L'aumône  de  la  dixme  doit  être  faite  uniquement  pour  l'amour 
de  Dieu,  et  non  par  respect  humain,  ni  dans  des  vues  secondaires ,  non 
plus  qu'aux  pareils  en  ligne  ascendante  ou  descendante,  mais  dans 
le  sens  inverse.  Il  n'est  pas  permis  au  mari,  à  la  femme  ni  au  maî- 
tre de  faire  aucune  disposition  en  faveur  de  la  femme  ,  du  mari  ni 
de  l'esclave.  Dans  la  distribution  de  l'aumône  on  a  particulièrement 
éçard  aux  gens  du  pays-,  et  à  ceux  qui  manquent  ce  jour  là  du  né- 
cessaire ,  la  permission  de  mendier  ne  pouvant  a'étendre  au  lende- 
main. Le  payement  de  la  dixme  est  d'obligation  pour  tout  Mu- 
sulman, sain  d'esprit,  en  âge  de  majorité,  de  condition  libre  et 
dans  l'aisance. 

On  regarde  comme  un  homme  aisé  celui  qui  possède  en  biens 
une  valeur  de  deux  cents  talens  exempte  de  dettes,  non  compris  les 
habitations,  les  vètemens ,  les  bêtes  de  selle  et  de  somme,  les  es- 
claves ,  les  livres  de  religion  ,  les  armes ,  les  outils  3  enfin  tout  ce  qui 
sert  aux  premiers  besoins  de  l'homme.  On  entend  par  biens  ,  non 
les  propriétés  foncières,  comme  les  terres  décimales  et  tributaires, 
qui  pour  être  grevées  d'autres  taxes,  ne  sont  point  sujettes  à  la  dix- 
me, mais  les  objets  de  luxe,  les  capitaux  employés  dans  le  com- 
merce et  autres  valeurs  provenant  de  cessions,  héritages,  legs  etc.  La 
dixme  se  lève  sur  ces  objets ,  et  l'aumône  s'en  fait  tous  les  ans  en  y 
ajoutant  toujours  le  restant  de  l'année  précédente  :  ce  qui  se  fait 
ainsi  qu'il  suit.  Pour  faire  deux  cents  talens  il  ne  faut  que  cinq 
chameaux:  la  dixme  pour  ce  nombre  d'animaux  jusqu'à  neuf  est 
d'un  mouton:  pour  dix  elle  est  de  deux  moutons,  et  ainsi  de  suite 
comme  on   le  verra  par  le  tarif  ci-après. 


des  Ottomans.  2,5 1 

De  i5  à   19  chameaux  3  moutons 
De  20  à  24  4  m°utons* 

De  a5  à  35  1  chameau  de  2  ans. 

De  36  à  45  1  chameau  de  3  ans. 

De  46  à  60  ï  chameau  de  4  ans. 

De  61  à  75  1  chameau  de  5  ans. 

De  76  à  90  2  chameaux  de  3  ans. 

De  91  à   120  2,  chameaux  de  4  ans- 

De   121  à  125  2  chameaux  de  4  ans  et  un  mouton. 

De   126  à    j  3o  2  chameaux  de  4  ans  et  2  moutons. 

De   i3r   à   i35  2  chameaux  de  4  ans  et  3  moutons. 

De    i36  à   140  2  chameaux  de  4  ans  et  4  moutons. 

De   141   à   145  2  chameaux  de  4  ans  et  un  chameau  de  2  ans. 

De   146  à   j5o  3  chameaux  de  4  ans. 

De  i5i  à  i55  3  chameaux  de  4  ans  et  un  mouton. 

De  1 56  à   160  3  chameaux  de  4  ans  et  2  moutons. 

De   161  à   1 65  3  chameaux  de  4  ans  et  3  moutons. 

De   166  à   170  3  chameaux  de  4  ans  et  4  moutons. 

De   171   à  175  3  chameaux  de  4  ans  et  un  chameau  de  2  ans. 

De  176  à   i85  3  chameaux  de  4  ans  et  un  chameau  de  3  ans. 

De   186  à  200  4  chameaux  de  4  ans. 

Au  dessus    de  deux  cents    chameaux    la  dixme  va   croissant  dans   la 
même   proportion.  EI!e  se  règle  différemment  à    l'égard    des   bœufs  : 
car  il  faut  trente  de  ces  animaux   pour  former  les  deux  cents  talens, 
et  la  première  dixme  est  d'un  veau  de  deux  ans. 
De  40  à  59  bœufs   1   bœuf  de  trois  ans. 
De  60  à  69  2  bœufs  de  deux  ans. 

De  70  à  79  1  vache  de  trois  ans  et  un  bœuf  de  deux  ans. 

De  80  à  89  2  vaches  de  trois  ans. 

De  90  à  99  3  bœufs  de  deux    ans. 

De  100  à  109  2  bœufs  de  deux  ans  et  une  vache  de  trois  ans. 

De  1 10  à   119  2  bœufs  de  deux  ans  et  deux  vaches  de  trois  ans. 

De    120  à    129  4  bœufs  de  deux  ans,  on  trois  vaches  de  trois  ans. 

Cette  progression  va  ainsi  toujours  croissant  à  mesure  que  s'augmente 
le  nombre  des  bœufs.  La  même  règle  s'observe   pour  les  bufles. 

Pour  être  sujet  à  la  dixme  des  moutons ,  des  agneaux  ,  des  chèvres    Autre  dixme 
et  des  chevreaux  il  faut  en  avoir  quarante,  et  cette  dixme  est  d'un    gZfupèdl 
animal  depuis  ce  nombre  jusqu'à  cent-vingt;  elle  est  de  trois  3  depuis 
cent-vingt  jusqu'à  trois  cent  quatre-vingt-neuf,  de  quatre  pour  qua- 


a5a  Religion 

trecent,  et  d'un  de  plus  par  chaque  centaine  au  dessus  de  quatre 
cent.  Il  y  a  également  un  autre  tarif  pour  les  chevaux,  les  âneg 
et  les  mulets.  Pour  cent  chevaux  ou  autres  animaux  des  espèces  que 
nous  venons  de  citer,  lorsqu'ils  ont  une  valeur  de  deux  cents  talents  , 
la  taxe  est  d'un  sequin  par  tète,  ou  du  deux  et  demi  pour  cent. 
Cette  taxe  ne  se  calcule  pas  sur  la  totalité  des  biens  de  cette 
nature  appartenant  à  une  société  de  particuliers,  mais  sur  la  por- 
tion de  chaque  associé;  elle  se  paye  en  nature  ou  en  objets  quel- 
conque de  même  valeur.  Ne  sont  point  sujettes  à  la  dix  me  les 
bêtes  de  somme  et  de  selle  à  l'usage  personnel ,  non  plus  que  les 
chameaux,  les  veaux  et  les  poulains  ,  à  moins  que  dans  le  nombre 
de  ces  animaux  il  ne  s'en  trouve  un  qui  soit  déjà  grand.,  dans  le- 
quel cas  sur  trente-neuf  agneaux  et  un  mouton  ,  qui  font  quarante 
bêtes ,  on  prend  pour  la  dixme  le  mouton. 
Vixme  Pour  l'argent,  la  dixme  commence    à  se  percevoir  ^sur  la  som- 


r, 


et  autres  choses  me  de  deux  cents  drachmes,  et  pour  l'or  il  en  faut  vingt  ca- 
rats, dont  le  poids  a  été  fixé  à  cinq  grains  d'orge  par  le  Calife 
Orner,  du  consentement  des  disciples  du  prophète,  à  cause  de  l'énor- 
me variation  qui  régnait  alors  en  Arabie  entre  les  poids  relatifs 
de  ces  deux  métaux.  Cette  taxe  est  du  deux  et  demi  pour  cent  sur 
l'un  et  l'autre,  monnoyé  ou  converti  eu  bijoux,  !els  que  montres, 
anneaux  ,  pendans  d'oreille  ,  colliers  ,  bracelets  ou  autres  objets 
semblables,  à  l'usage  de  l'un  ou  de  l'autre  sexe.  Qui  croirait-on  qui 
ait  osé  mettre  à  contribution  le  beau  sexe  pour  des  objets ,  qui  par- 
tout aiUeurs  sont  si  respectés  ?  Le  prophète  lui-même  ,  et  voi- 
ci comment.  Voyant  un  jour  deux  femmes  ,  ayant  des  bracelets 
d'or,  qui  fesaient  le  tour  de  la  Kèabé ,  il  leur  demanda  si  elles 
payaient  la  dixme  de  ces  objets:  non,  lui  répondirent-elles.  Vous 
voulez  donc  alors,  répliqua  le  prophète,  au  lieu  de  bracelets  d'or, 
en  porter  de  feu.  Dieu  nous  en  préserve ,  s'écrièrent-elles  aussitôt  , 
comme  si  elles  se  fusseut  déjà  senties  brûler.  Eh  bien  !  reprit-il  , 
rappelez-vous  dorénavant  d'en  payer  la  dixme.  Dans  le  cas  où  il 
n'y  aurait  pas  la  quantité  prescrite  de  l'un  ou  de  l'autre  de  ces 
deux  métaux  ,  on  les  réunit  ;  et  s'ils  sont  encore  insuffisans  ,  on  y 
joint  d'autres  valeurs  en  denrées  ,  jusqa'à  la  concurrence  du  taux 
requis  pour  l'imposition  de  la  taxe  légale  à  distribuer  aux  pauvres. 
L'or  et  l'argent  avec  de  l'alliage  de  cuivre  sont  évalués  comme  mar- 
chandises; et  lorsque  le  poids  de  l'un  ou  de  l'autre  de  ces  métaux  est 
supérieur  à  celui  du  cuivre,  ils  sont  considérés  comme  étant  d'or 
ou  d'argent  massif,  et  comme  tels  sujets  à   la  dixme. 


des    Ottomans.  a53 

Nous  ne  ferons    poiut    ici    de   comparaisons  ,  qui  sont    toujours       Combien 

1  *■  ,..  r  les  Musulmans 

odieuses;  mais  il  nous  faut  rendre  hommage    à  la  vérité.   Les    Mu-         «>«« 

,     .  ha  t  ,,,  .  .  charitables. 

snlmans  mentent  d  être  proposes  pour  modèle  dans  tout  ce  qui  a 
le  caractère  de  charité  ,  d'hospitalité  ,  d'humanité,  de  bienfesance 
et  d'aumône.  Dès  qu'un  d'entr'eux  se  trouve  avec  un  avoir  de  deux 
cents  taîens,  il  dispose  aussitôt  d'une  partie  en  faveur  des  pauvres, 
ou  de  ceux  de  ses  parens  qui  sont  dans  le  besoin.  Sont  compris 
dans  le  nombre  des  parens  susceptibles  de  cette  disposition  le  gen- 
dre, la  bru,  les  frères  et  les  sœurs,  et  non  les  ascendans  ni  les 
descendans  ,  non  plus  que  le  mari  ni  la  femme,  ces  derniers  ayant 
droit  ,  en  cas  de  besoin  ,  aux  alimens  nécessaires  :  ce  qui  se  désigne 
par  le  mot  nefaca.  Sont  également  exclus  de  la  dixme  les  Beni- 
Haschim  ou  Emirs  descendans  du  prophète,  ou  d'autres  branches 
d'Haschim  son  bisayeul  ;  et  s'il  s'en  trouve  quelqu'un  d'entr'eux 
dans  le  besoin  3  il  reçoit  ,  comme  toute  autre  personne  du  peuple 
qui  se  trouve  dans  le  même  cas,  d'autres  secours,  non  à  titre  de 
dixme,  mais  d'aumône,  ou  sadaca  :  mot  à  la  seule  prononciation 
duquel  le  Musulman  s'empresse  de  venir  au  secours  de  tout  indi- 
vidu quelconque,  sans  distinction  de  famille,  de  religion,  de  peu- 
ple ni  de  pays.  Quoique  la  quotité  de  la  dixme  ne  se  calcule  pas 
suivant  toute  la  rigueur  du  précepte,  il  n'y  a  pas  de  crainte  pour- 
tant que  le  Musulman  reste  jamais  au  dessous  ;  et  il  lui  arrive  as- 
sez souvent  au  contraire  d'excéder  dans  l'évaluation  qu'il  fait  de 
ses  revenus  et  de  son  avoir,  pour  ne  pas  manquer  au  précepte.  Ce_ 
lui  qui  a  quelques  remords  à  cet  égard  cherche  à  se  racheter  de 
sa  faute  avant  de  mourir,  par  de  grandes  aumônes,  et  même  p.r 
l'abandon  de  tous  ses  biens  aux  pauvres.  Est-il  une  autre  nation 
au  monde ,  qui  donne  de  plus  grandes  preuves  de  bienfesance  et 
de  charité  ? 

Ces  sentimens  de  bienfesance  sont  tellement  enracinés  dans  le  Exemi,ies 
cœur  des  Musulmans,  qu'on  en  trouve  une  quantité  d'exemples  dans 
leur  histoire.  On  y  voit  les  hommes  les  plus  vicieux  ,  les  ministres 
les  plus  corrompus,  les  princes  les  plus  durs  et  les  plus  cruels ,  ob- 
server avec  une  fidélité  scrupuleuse  le  précepte  concernant  l'au- 
mône, et  la  même  main  qui  a  violemment  dépouillé  le  riche,  verser 
d'abondantes  libéralités  sur  l'indigent.  Les  princes  de  la  maison  Ot- 
tomane se  sont  particulièrement  distingués  par  cet  esprit  de  bien- 
fesance. On  raconte  qu'Osman  I.er  fut  toute  sa  vie  extrêmement 
charitable  envers  les  veuves  et  les  orphelins;  qu'il  y  avait    toujours 


de    charité 

parmi 

les  Musulmans. 


distribudoîls 
aux  pauvres, 


û54  Religion 

dans  son  palais  des  tables  dressées  pour  les  pauvres  ;  qu'on  le  vit 
plusieurs  fois  y  servir  les  mets  de  ses  propres  mains  et  d'un  air 
jovial  ;  qu'il  distribuait  des  secours  à  tous  les  malheureux  qu'il 
rencontrait,  et  que  plus  d'une  fois  il  alla  jusqu'à  leur  donner  son 
manteau.  Tous  les  vendredis  Mohammed  I.er  fesait  distribuer  des 
vivres  à  un  grand  nombre  de  pauvres.  Le  prince  Emir-Suleyman 
fils  de  Bayezîd  I.er  affranchissait  tous  les  jours  un  esclave,  ou  délivrait 
un  prisonnier.  Bayezid  II.  envoyait  tous  les  ans  des  sommes  considé- 
rables aux  gouverneurs  des  provinces,  pour  secourir  les  personnes  dé- 
chues de  leur  ancien  état,  tant  à  la  ville  qu'à  la  campagne.  D'autres 
Sultans  ont  montré  la  même  générosité  envers  les  pauvres  de  la  Mec- 
que et  de  Médine.  Enfin  i!  n'est  pas  de  Monarque,  pas  de  grand,  ni 
même  de  personne  aisée  dans  l'empire  Ottoman,  qui ,  outre  les  au- 
mônes prescrites  dans  l'année  ,  ne  se  fasse  encore  un  devoir  d'em- 
ployer une  partie  de  ses  biens  à  des  fondations  de  piété,  à  la  for- 
mation d'établissemens  de  charité,  et  au  soulagement  des  indigens.. 

autres  L'obligation  de  l'aumône    pour    les  Musulmans    n'en    finît  pas 

là;  la  loi  leur  en  prescrit  encore  une  autre,  qui  est  celle  de  la  Pâ- 
que,  Sadacattiul-fitr.  A.  cette  époque,  tout  chef  de  famille  jouis- 
sant d'une  certaine  aisance,  doit,  pour  lui  et  ses  enfans  mineurs, 
ainsi  que  pour  ses  esclaves  Musulmans  ou  non  ,  distribuer  aux  pau- 
vres un  demi  sa,  c'est-à-dire  cinq  cent  vingt  drachmes,  de  grain, 
de  farine  ou  de  raisin  ,  ou  bien  un  sa  entier  de  dattes  ou  d'orge. 
Qui  ne  veut  point  donner  la  chose  en  nature  ,  peut  y  substituer  sa 
valeur  en  argent.  Le  tems  fixé  pour  la  distribution  de  cette  au- 
mône est  depuis  l'aurore  jusqu'à  l'heure  de  la  prière  pascale,  qui 
a  lieu  depuis  le  premier  de  la  lune  de  schewal ,  jour  de  la  fête 
Jd-fitrl;  ou  bien,  selon  l'Imam  Scaffy  ,  elle  commence  la  veille 
de  cette  fête  ,  ou  au  coucher  du  soleil  le  dernier  jour  du  ramazanu  , 
où  cesse  l'obligation  du  jeûne  canonique  pour  cette  lune,  jusqu'à 
l'heure  indiquée  ci-dessus.  On  peut  encore,  si  on  le  veut,  s'acquit- 
ter en  une  seule  fois  du  Sadacaf.h'ul-fitr  pour  plusieurs  années. 
eri/lcs  L'aumône  pour  la  Pâque  est  suivie,  à    l'occasion    de  la  même 

pascal.  solennité,  d'un  sacrifices  appelé  Udd'hiyé  ,  dont  la  loi  fait  égale- 
ment une  obligation.  Tout  Musulman,  de  condition  libre  et  ayant 
un  domicile  stable,  est  tenu  d'immoler  à  Dieu  un  mouton,  un  bœuf 
ou  un  chameau.  Il  est  permis  de  se  réunir  au  nombre  de  sept  per- 
sonnes pour  le  sacrifice  de  l'un  ou  de  l'autre  de  ces  deux  derniers  ani- 
maux ,  pourvu  que  chacune  d'elles  y  entre  au  moins  pour  un  septième 


des    Ottoman?.  .2.55 

de  sa  valeur.  La  loi  est  tellement  rigide  sur  ce  point,  que  si  un  des 
associés  était  pour  une  moindre  part  dans  l'oblation  ,  le  sacrifice 
serait  de  nul  effet  pour  tous,  comme  il  le  serait  encore  si  quel- 
qu'un, qui  ne  serait  pas  libre  ou  Musulman,,  s'était  associé  aux  autres 
dans  la  vue  secondaire  d'avoir  part  à  la  victime.  Cette  société  for- 
mée avant  ou  après  l'achat  de  ranimai  destiné  an  sacrifice  ,  il  n'est 
plus  permis  de  le  vendre,  et  il  doit  être  immolé  le  jour  de  la  fête, 
qui  est  appelée  ldah?-hha:  cette  fête  dure  trois  jours,  mais  le  sa- 
crifice est  plus  méritoire,  s'il  est  fait  le  premier  et  avant  la  nuit. 
Le  troisième  jour  expiré,  s'il  reste  encore  quelque  victime,  elle 
ne  peut  plus  être  immolée  ,  et  il  faut  la  donner  vivante  aux  pauvres. 
Pour  qu'un  mouton ,  un  agneau  ,  une  chèvre  ou  un  chevreau  soit 
propre  à  cet  usage  sacré,  la  loi  veut  qu'il  ait  un  au,  qu'il  soit 
sain  et  gras,  qu'il  ne  soit  ni  aveugle,  ni  borgne,  ni  boiteux  au 
point  de  ne  pouvoir  aller  de  lui-même  au  lieu  du  sacrifice,  qu'il 
ne  lui  manque  pas  les  deux  pieds  de  devant  ou  de  derrière,  ou 
une  grande  partie  de  l'oreille,  ou  une  cuisse,  on  la  queue.  Les 
bœufs  doivent  avoir  deux  ans,  les  chameaux  cinq,  et  être  exempts 
les   uns  et  les  autres   des  mêmes  défauts. 

Le  chef  de  famille,  à  moins  d'empêchement  légitime ,  est  obli- 
gé d'immoler  la  victime  de  ses  propres  mains,  ou,  s'il  est  dans  la 
nécessité  d'employer  le  bras  d'un  autre,  d'être  présent  au  sacri- 
fice. Le  sacrificateur  goûte  le  premier  de  la  victime  ,  et  distribue 
le  reste,  qui  ne  doit  pas  être  moins  du  tiers,  soit  aux  indigens, 
soit  à  d'autres  personnes  quelconque  :  un  père  de  famille  peut  même 
se  dispenser  de  donner  ce  tiers.  La  loi  entre  à  cet  égard  dans  une 
foule  d'autres  particularités  minutieuses.  Par  exemple,  elle  défend 
de  vendre  la  peau  de  la  victime  pour  de  l'argent:  le  propiétaire 
doit  la  garder  pour  son  propre  usage,  ou  la  donner  aux  pauvres. 
S'il  veut  en  disposer  autrement  ou  l'échanger  ,  il  faut  que  ce  soit 
contre  des  choses  solides,  telles  que  des  ustensiles  de  campagne, 
des  couteaux  et  autres  objets  semblables  :  autrement  l'échange  au'il 
en  aurait  fait,  comme  celui  de  la  graisse,  contre  des  comestibles  ou 
matières  sujettes  à  se  détériorer  ,  fait  revivre  en  lui  l'obligation  de 
les  convertir  en  aumônes. 

On  n'aura  pas  de  peine  à  se  faire  une  idée  de  la  fidélité  des 
Musulmans  dans  l'accomplissement  de  ce  précepte,  d'après  l'exac- 
titude avec  laquelle  on  les  a  déjà  vus  satisfaire  à  la  dixme  et  à 
l'aumône  de  la  Pâque.  Tout  Musulman,  de  quelque  condition  qu'il 


Qui  immola 
la  Victime. 


Combien 
on    immole 
de  victimes- 


Dans  eomhieri 

d'autres 

occasions 

ou  fait 

des  sacrfïces. 


L'islamisme 
a  fait   abolir 

en  Egypte 

les    sacrifices 

humains. 


a56  Religion 

soit,  s'empresse  de  faire  son  aumône  à  chacun  des  deux    Beyram? 
et  d'immoler  une  victime  à  la  fête  des  sacrifices.  Les  grands  et  les 
riches  en  immolent  même  deux,  qui  sont  ordinairement    des    mou- 
tons,   des    agneaux    ou    des    chevreaux    parés    de    divers  ornemens , 
comme  on  le  voit  à  la  planche  38.  Après  l'office ,  et    à  son  retour 
de    la    mosquée  ,    chaque    chef   de    famille    égorge    la    victime    au 
milieu    de    la    cour  de  sa  maison ,  puis   en   ayant    enlevé    un    mor- 
ceau pour  lui  et    sa    famille,    il    fait    distribuer    le  reste  aux  pau- 
vres. Les  grands  et  les  gens  d'un   âge  un   peu  avancé  peuvent  char- 
ger quelqu'un    de  leurs  enfans  ou    de    leurs  gens   d'accomplir    pour 
eux   le  sacrifice.  Mais    il  n'en  est  pas  ainsi  du    Sultan  :    ce    monar- 
que ayant  un  tablier  de  soie    en   ceinture  3   et  tenant  en    main    un 
fer  tranchant ,  au  milieu  de  ses  grands    officiers  en  prière  ,  immole 
lui-même  un  ou  deux  agneaux  ;  et  après  avoir  goûté  de  leur  viande, 
il  fait  distribuer  le  reste  aux    pauvres  avec    d'abondantes    aumônes. 
Outre    les    sacrifices    prescrits     par    la     loi,    les    Ottomans,    à 
l'exemple  des  Arabes,  en  font  encore  d'autres    en  diverses  circons- 
tances, comme  à  la  naissance  et  à  la  circoncision  d'un  enfant,  à  la 
mort  d'un   parent,  après  la  guérison  d'une    maladie    et    la    réussite 
d'une  entreprise,  au  retour  d'un  voyage,  au  commencement  et  à  la 
fin  de  la  construction  d'un   palais  ,  d'une   mosquée  ou   d'un    édifice 
quelconque.  Ces  sacrifices  se  font  à  l'imitation  du  Prophète ,  qui  ,  à 
]a  naissance  de  son   fils    Ibrahim,    immola    un    certain    nombre    de 
victimes ,  donna  un  esclave  à  la  S3ge-femme  ,  fit  de   grandes  aumô- 
nes aux  pauvres ,  et  distribua  une  quantité  d'or  pur  égale  au  poids 
des  cheveux  de  l'enfant,  qui,  au  dire  d'Ahmed-Efendy  ,  lui  avaient 
été  coupés  (  chose  que  ne    font    plus    aujourd'hui   les  Musulmans  ), 
et  cachés  sous  terre.   Les  sacrifices  sont  encore  d'usage  à  l'occasion 
de  quelque  victoire  ,  au  commencement  d'un  siège,  à  la  prise  d'une 
ville,  à    la  cessation  d'une  calamité  publique,    enfin  dans    tous   les 
grands  évènemens.    Anciennement ,    lorsque    les    Sultans  allaient  en 
personne  à  la  guerre  ,  le  jour  de  leur  départ  et  de  leur  retour  était 
célébré  par  des  sacrifices  ;  et  à  leur  passage  par  les  grandes  villes,, 
c'était  à  qui  sacrifierait  le  plus  de  victimes  dans  les  rues  et  presqu'à 
leurs  pieds,  et  ferait   en   même  terns  le  plus  d'aumônes   aux  pauvres. 
C'est  a  Vislamisme  que  l'Egypte  est  redevable  d'avoir  substitué 
un  animal  dans  le  sarifice    qui    s'y    fesait    d'une    victime   humaine. 
L'an  640  de  notre  ère,  et  le  ao.e  de  l'égire ,  Îbn'ul-Ass  ayant  fait 
la  conquête  de  cette  contrée,  fut  informé  que  les  Egyptiens  étaient 


frfi  s    Ottomans.  267 

dans  l'usage  de  jeter  tous  les  ans  clans  le  Nil  une  jeune  esclave  en 
l'honneur  des  Dieux  pour  se  les  rendre  propices  dans  l'inonda- 
tion du  fleuve.  Le  jour  de  cette  barbare  cérémonie  étant  arrivé  il 
en  défendit  l'accomplissement.  Informé  de  la  fermentation  que  cette 
défense  excitait  dans  les  esprits  }  il  en  référa  au  Calife  Orner  qui 
lui  répondit,  que  l'islamisme  devait  détruire  tout  ce  pui  était  con- 
traire aux  maximes  du  courann,  en  lui  enjoignant  de  jeter  dans 
le  Nil  ,  au  lieu  d'une  victime  humaine,  une  feuille  volante  qu'il  lui 
envoya,  et  sur  laquelle  étaient  écrites  ces  paroles  singulières:  Au 
nom  du  Dieu  très-clément  et  très-miséricordieux ,  de  moi  Orner  fils 
de  Khatïb  serviteur  de  Dieu  ,  à  toi  6  Nil  de  l'Egypte  !  Si  le  cours 
de  tes  eaux  est  un  effet  de  ta  propre  nature ,  mes  ordres  sont  inu- 
tiles ,  je  n'ai  aucun  pouvoir  sur  toi',  mais  s'il  est  un  effet  de  la  vo- 
lonté  divine ,  que  ton  mouvement  et  ion  cours  se  fassent  au  nom  de 
Dieu.  Le  même  historien  ajoute,  que  le  général  Amr  exécuta  l'or- 
dre du  Calife  avec  le  plus  grand  appareil;  et  que  Finondation  du 
Nil  ayant  été  plus  abondante  cette  année  là  que  toutes  les  autres 
précédentes  ,  les  Egyptiens  mieux  éclairés  sur  leurs  intérêts  renoncè- 
rent à  l'usage  cruel  d'offrir  des  victimes  humaines. 

L'esprit  de  religion  dont  les  Musulmans  sont  animés  se  montre  Fonâation, 
particulièrement  dans  les  fondations  pieuses,  qu'ils  désignent  sons  de  piélè' 
le  nom  de  Wakf.  Il  n'est  pas  rare  d'en  trouver  parmi  eux  qui  se 
dépouillent  volontairement  de  leurs  biens  en  tout  ou  en  partie, 
pour  en  donner  à  Dieu  la  propriété  absolue ,  et  aux  hommes  la 
jouissance  ou  l'usufruit.  Les  biens  susceptibles  d'un  pareil  emploi 
sont  particulièrement  les  hospices,  les  cimetières,  les  fontaines, 
les  puits ,  les  terres  cultivées ,  tout  immeuble  quelconque  ,  et  même  , 
selon  VImam  Zufer,  les  biens  meubles  tels  que  le  numéraire  et  tou3 
les  objets  de  commerce.  Après  que  le  Wakf  ou  l'auteur  d'une  fonda- 
tion a  fait  cet  abandon  de  ses  biens,  et  qu'il  eu  a  légué  l'usufruit 
par  un  acte  légal  ,  ni  lui  ni  ses  héritiers  n'ont  plus  le  droit  d'en 
réclamer  la  possession;  ils  ont  seulement  la  faculté,  si  ce  sont  des  im- 
meubles,  d'en  demander  l'échange  contre  d'autres  immeubles  d'une 
même  valeur  et  d'un  revenu  égal.  L'administration  de  ces  biens,  soit 
meubles  soit  immeubles,  est  confiée  à  un  Mutéwelly  ou  administrateur. 
Le  fondateur  peut  se  réserver,  s'il  le  veut,  cette  administration; 
mais  dans  le  cas  où  il  serait  inculpé  d'y  avoir  mis  de  l'infidélité 
ou  de  la  négligence,  îe  Cady  ou  magistrat  du  lieu  serait  autorisé 
à  la  lui  ôter ,  et  à  la  conférer  à  un  autre.  Les  frais  de  réparation  sont 

Europe.   Vol.   L  P,  III.  33 


^58  Religion 

pris  sur  le  produit  des  fonds  :  les  vieux  matériaux ,  s'ils  sont  bons  3  doi- 
vent être  employés  avant  tout,  autrement  on  les  vend,  et  le  prix 
qu'on  en  retire  tourne  au  profit  de  l'édifice,  ef  jamais  de  l'usufrui- 
tier, par  la  raison  que  l'usufruit  appartient  à  l'homme,  et  l'édifice 
à  Dieu.  Les  terres  cultivées  et  converties  en  wàkf  ne  peuvent  être 
données  à  rente  ni  à  bail  perpétuel,  mais  seulement  pour  trois 
ans;  et  nul  autre  bien  ,  soit  meuble  soit  immeuble,  ne  peut  être  af- 
fermé pour  plus  d'un  an.  Si  la  fondation  est  faite  par  une  personne 
malade,  elle  suit  la  même  condition  que  le  testament  fait  en  état 
de  maladie,  c'est-à-dire  qu'elle  n'a  d'effet  que  pour  un  tiers  de  la 
chose  qui  la  constitue. 
Ce  que  c'est  Un   temple  ou  messdjid  bâti  dans    l'enceinte  d'une  maison   n'a 

leiH^ssâjid,  point  le  caractère  de  wakfi  mais  s'il  a  été  élevé  par  un  particu- 
gu'oufau  lier  hors  de  sa  demeure  sur  un  terrain  divisé  par  un  chemin  pu- 
gU1  riTsont  blîc,  si  l'entrée  en  est  laissée  libre  à  tout  le  monde  pour  y  faire 
paSpouTiésans  le  namaz  en  commun,  et  surtout  le  namaz  dû  vendredi,  alors  il 
y lamermaer,  devient  on  wàkf ,  sur  lequel  le  fondateur  n'a  plus  le  droit  de  pro- 
priété, et. dont  il  ne  peut  plus  changer  la  destination  :  tout  au  plu3 
il  lui  est  permis  de  s'y  réserver  un  lieu  souterrain,  ou  d'élever 
au  dessus  un  édifice  quelconque  pour  en  disposer  comme  bon  lui 
semblera.  Le  messdjid  devenant  trop  petit,  la  loi  n'empêche  pas 
de  l'agrandir  aux  dépens  même  de  la  voie  publique;  de  même  qu'elle 
permet,  au  besoin,  d'élargir  celle-ci  aux  dépens  du  messdjid.  Il  est 
libre  d'orner  le  temple  de  dorures,  qui  sont  le  plus  souvent  uni- 
formes, comme  le  firent  les  Califes  Orner  et  Osman.  Les  messdjid 
étant  des  lieux  consacrés  à  l'adoration  de  l'Etre  Suprême,  il  sont 
toujours,  ouverts,  et  ne  se  ferment  que  quand  il  y  a  soupçon  fondé 
que  les  ornemens  puissent  en  être  volés.'  Mahomet  ,  par  l'érection 
qu'il  fit  d'une  tente  dans  le  messdjid  pour  y  donner  audience  à  un 
député  du  Sakif0  a  en  quelque  sorte  déclaré  que  sa  religion  ne  dé- 
fend pas  l'entrée  de  ces  temples  à  ceux  qui  ne  sont  pas  Musul- 
mans; mais  il  faut  qu'ils  se  gardent  bien  d'y  commettre  la  moindre 
irrévérence,  Les  Mahométans  sont  même  si  scrupuleux  sur  ce  point, 
que  les  personnages  les  plus  distingués,  et  même  les  ambassadeurs 
étrangers,  ne  peuvent  entrer  dans  les  principaux  messdjid  sans  un 
firman  de  la  staffa  impériale.  Arrivés  sur  le  seuil  de  la  porte , 
ils  sont  obligés  de  quitter  leurs  souliers  ou  leurs  bottes  et  de  se 
mettre  en  pantoufles,  et  ils  doivent  se  contenir  dans  le  temple  avec 
circonspect  ion  s  pour  ne  pas  s'exposer  à  quelque   fâcheux    inconve- 


DES     OïTOMASTS.  2,5q 

nient.  II  n'y  a  pas  encore  long-tems  qu'un  ambassadeur  et  son  épouse 
étant  allés  voir  le  messdjid  de  Soliman  I.er ,  et  deux  ou  trois  jeunes 
gens  de  leur  suite  ayant  eu  l'imprudence  d'y  rire,  ils  se  virent  aus- 
sitôt enveloppés  par  les  Musulmans,  qui  les  poursuivirent  à  coups  de 
pantoufles  et  de   pierres. 

Le  mot  messdjid    portant  évidemment  avec  lui  l'étymoWie  de      Mosquée* 

...  ,.  ,  i-r-i  '  e>    •  t  impériales. 

celui  de  moschita  ,  dont  les  Européens  ont  tait  mosquée,  et  ces  tem- 
ples étant  divisés  en  trois  classes,  nous  allons  parler  séparément  de 
chacune  d'elles.  La  première  classe  comprend  les  mosquées  impéria- 
les qui  ont  été  fondées  par  les  monarques  ,  le3  princes  et  les  princesses 
du  sang  ,  et  qui  se  trouvent  dans  Ie3  principales  villes  de  l'empire  telles 
que  Bursa  ,  Andrinople  ,  le  Caire,  Damas  et  particulièrement  Cons- 
tantinople.  On  eu  compte  dans  cette  dernière  ville  quatorze  ,  qui 
sont;  Sainte  Sophie;  Sultan- Ahmed  ;  Sultan-Suleyman  ;  Sultan-Baye- 
zid ,  bâtie  par  Bajazet  II;  Sultan-Mohammed  second;  Nour-Osmany, 
qui  a  été  commencée  par  Mahmoud  I.er  et  achevée  par  Osman  III; 
Sultan-Selim,  dont  Selim  I.er  a  été  le  fondateur,  et  qui  a  été  ter- 
minée sous  le  règne  de  Soliman  I.er  son  fils  et  son  successeur;  Eyub, 
élevée  par  Mohammed  II;  Lalely,  ainsi  appelée  du  nom  d'un  faubourg, 
et  dont  la  construction  a  été  ordonnée  par  Mou3tapha  III;  Validé- 
Sultane,  ou  mosquée  neuve;  Yéni-Djéamy  ,  fondée  par  la  Validé-Ter- 
khann-Saitaue,  mère  de  Mohammed  IV;  Schahzadé-Djeamissy  ou 
mosquée  du  prince  royal ,  élevée  par  Suleyman  I.er  en  l'honneur 
de  son  fils  Mohammed;  Validé-Djeamissy ,  fondée  par  Rabia-Gul- 
nousch-Sultane,  mère  deMoustapha  II  et  d'Ahmed  III;  Aïazma-Djea- 
missy,  fondée  par  Moustapha  III;  enfin  Istavroz-Dieamissy ,  qui  a  pris 
Je  nom  d'un  faubourg,  et  non  celui  d'Abd'ul-Hamid  I.er  par  qui  elle 
fut  fondée  dans  ces  derniers  tems.  Toutes  ces  mosquées  s'appellent  au 
pluriel  Djewami-y-Selatinri ,  ou  basiliques  des  Sultans.  La  grandeur 
de  ces  édilices,  la  magnificence  et  la  richesse  de  leurs  ornemens 
intérieurs,  ne  le  cèdent  en  rien  à  celles  de  nos  temples  les  plus 
renommés;  et  leur  situation  au  milieu  de  vastes  places,  leurs  toits  et 
leurs  coupoles  couverts  en  plomb,  offrent  un  aspect  imposant  aux 
yeux  du  spectateur.  Elles  ont  un  privilège,  qui  est  que  tous  les 
vendredis  et  aux  deux  fêtes  du  Beyram  on  y  célèbre  l'office.  Les 
Sultans  y  ont  leur  tribune,  et  vont  loar  à  tour  dans  chacune  d'elles 
tous  les  vendredis  de  Tannée,  excepté  l'hiver  qu'ils  vont  à  Sainte 
Sophie  à  cause  de  sa  proximité  du  sérail  ;  mais  à  la  fête  du  Mewloud 
ils  se  reudent  à  celle  du  Sultan-Ahmed    comme    étant  plus  grande 


Mosquées 
qui  ne  sont 

point 
basiliques. 


Chapelles 

publiques, 


A  quels 

signes 

on  distingua 

la  classa 
des  mosquée1' 


260  Religion 

et  plus  commode.  Voyez  à  la  planche  43  n.°  1  l'extérieur  de    cette 
dernière  mosquée,  et  au  n.°  a  l'extérieur  de  celle  de  Laîely. 

A  la  seconde  classe  appartiennent  les  Vjeami-y-Messdjid , 
ou  simplement  Djeamy,  qui  sont  des  édifices  pour  les  réunions, 
élevés  par  des  VTairs",  des  Pachas,  des  Bey  P  des  grands  de  la 
cour  et  autres  gens  riches.  Trois  ou  quatre  de  ces  édifices  ont 
été  fondés  par  des  Reines  mères  et  n'ont  pourtant  pas  le  titre 
d'impériaux,  attendu  qu'elles  les  ont  fait  bâtir  dans  un  tems  où 
leurs  fils  ne  régnaient  pas  encore.  On  compte  à  Constantinople 
plus  de  deux  cent  de  ces  espèces  d'oratoires,  dont  le  plus  an- 
cien, appelé  Aréb-Djeamissy  et  situé  dans  le  faubourg  de  Galata  , 
a  été  bâti  par  le  prince  Messelemé  frère  du  Calife  Soliman  I.er  l'an 
98  de  Pégire,  et  716  de  notre  ère,  qui  fut  celui  où  il  fit,  le  siège  de 
Constantinople.  On  y  conserve  un  vase  en  ébèue,  qu'on  croit  être 
celui  dont  se  servait  le  Prophète  dans  ses  expéditions  militaires. 
Ses  ministres  donnent  à  entendre  au  peuple  que  l'eau  qu'on  y  boit 
a  le  goût  du  lait,  et  procure  aux  femmes  enceintes  un  heureux  ac- 
couchement. Beaucoup  de  ces  temples  sont  assimilés  aux  mosquées 
impériales  pour  la  célébration  de  l'office  les  v  endredi  et  dans  les 
fêtes  du  Beyram ,  et  le  monarque  y  va  également  deux  ou  trois 
fois  par  an,  à  la  célébration  de  quelque  namaz  hebdomadaire. 
Ceux  qui  ne  jouissent  pas  de  ce  privilège  sont  en  petit  nombre 5  et 
Sis  peuvent  l'acquérir  au  moyen  d'une  dotation  suffisante  pour  l'en- 
tretien d'un  Katïbi  et  d'après  l'approbation  du  Monarque. 

Dans  la  dernière  classe  sont  compris  tous  les  temples  inférieurs , 
ou  pour  mieux  dire  les  chapelles  publiques  s  les  seules  qui  se  voient 
dans  les  bourgs,  dans  les  villages  et  à  la  campagne.  Dans  les  villes 
il  y  en  a  plus  ou  moins,  et  les  faubourgs  de  Constantinople  en  ren- 
ferment peut-être  trois  cent.  Ces  chapelles  acquièrent ,  par  rétablisse- 
ment d'un  Kalïb  et  d'une  chaire,  les  privilèges  de  ceux  de  seconde 
classe.  Quoique  d'une  construction  extrêmement  simple  et  d'aussi 
peu  d'étendue  que  les  chapelles,  les  mosquées  de  la  Mecque  et  de 
Médfne  l'emportent  sur  tous  les  autres  temples  Musulmans  en  titres 
et  en  prérogatives,  étant  les  seules  qui  s'appellent  par  excellence 
flîcssàjid-Schérif  c'est-à-dire  temple  saint ,  temple  sscré.     , 

Les  mosquées  impériales  et  celles  de  seconde  classe  se  distin- 
guent au  nombre  de  leurs  minarets  la  plupart  terminés  en  pointe, 
et  surmontés  d'uu  croissant  en  cuivre  ou  en  bronze  doré  avec,  leurs 
galeries  pour  les  Muezzin '9  il  y  a  deux,  quatre  et  même  jusqu'à  six 


DES     Oï  ï  OMAN  S.  2.6 1 

de  ces  minarets  par  chaque  mosquée.  La  loi  ne  prescrit  aucune  céré- 
monie pour  la  consécration  de  ces  temples,  et  elle  a  lieu  par  le  seul 
effet  du  premier  namaz  qui  y  est  fait  en  corps,  et  qu'on  a  soin  pour 
cela  de  faire  tomber  un  vendredi.  S'il  s'agit  d'une  mosquée  impériale  , 
le  Sultan  se  rend  lui-môme  à  cette  prière  avec  toute  sa  cour  et 
presque  tout  le  corps  des  Ulema.  Il  est  encore  suivi  du  même  cor- 
tège lorsqu'il  va  poser  la  première  pière  d'une  mosquée  dont  il  a  or- 
donné la  construction  ,  et  cette  cérémonie  est  en  outre  accompagnée 
de  sacrifices  et  de  libéralités  qu'il  fait  aux  Ulema.  Nul  temple  n'est 
dédié  à  un  saint  quelconque,  et  il  porte  simplement  le  nom  de  son 
fondateur,  ou  bien  celui  du  faubourg  ou  de  l'arrondissement  où  il  se 
trouve.  Le  respect  des  Musulmans  pour  leurs  mosquées  est  tel  ,  qu'ils 
n'y  font  de  réparations  qu'à  la  dernière  extrémité  et  lorsqu'elles 
menacent  ruine,  ce  qui  en  nécessite  souvent  la  démolition  et  l'en- 
tière reconstruction.  Elles  ne  sont  même  jamais  agrandies  à  la  ville 
comme  à  la  campagne,  que  lorsqu'elles  sont  trop  étroites  pour  la 
population  de  l'endroit,  à  l'effet  de  quoi  la  loi  autorise  à  s'emparer  de 
force  de  l'espace  de  terrain  nécesssaire3  dans  le  cas  où  le  proprié- 
taire refuserait  de  le  céder  à  un  prix  convenable. 

Il  y  a  ordinairement  à  côté  des  mosquées  d'antres  édifices  des-  imareth,' 
tinés  à  l'instruction  de  la  jeunesse ,  au  soulagement  des  pauvres  et  de  e/Sf'^ 
l'humanité  souffrante.  Les  premiers  en  ce  genre  sont  les  Imareth  ,  qui 
sont  des  hospices  ou  espèces  d'hôtelleries ,  où  il  est  fait  une  distribution 
de  vivres  à  un  certain  nombre  de  pauvres,  et  où  les  écoliers  et  les  étu- 
dians  des  collèges  vont  recevoir  le  pain,  avec  un  plat  de  viande  de  mou- 
ton ,  un  autre  de  légumes  chauds,  et  une'espèce  de  paye  qui  est  de 
deux  à  dix  aspres  par  jour  et  par  tête  (ï).  Oman  I.er  fut  le  premier  des 
Empereurs  Ottomans  qui  fonda  un  semblable  établissement  à  Nicée  ; 
il  en  accompagna  la  dédicace  des  cérémonies  les  plus  édifiantes  s  en 
commençant  lui-même  l'illumination  qui  en  fut  faite  le  jour  de  son 
ouverture ,  et  en  servant  de  ses  propres  mains  (es  pauvres  dans  le 
festin  qu'il  leur  donna.  Son  exemple  fut  imité  depuis  par  Mourad 
II  à  l'occasion  de  la  fondation  qu'il  fit  à  Andrinople  d'une  mos- 
quée et  d'un  Imareth ,  dont  il  célébra  l'ouverture  par  un  grand 
festin  qu'il  donna  aux  Ulema  dans  cet  Imareth  même.  Enfin  le  nom- 
bre des  établissemens  de  ce  genre  formés  à  Constantinople  est  si 
considérable,  qu'au  dire  de  l'écrivain  dont  nous  avons  pris  presque 

(ï)  Cent- vingt  aspres  font  une  piastre. 


3,62.  Religion 

tous  les  faits  de  cette  description  3  il  y  a  plus  de  trente  mille  person- 
nes daus  cette  capitale ,  qui  en  reçoivent  leur  nourriture  journalière. 
VâpUaux  La  plupart  des  mosquées  impériales  et  même  des  mosquées  de  se- 

auxa'mosqLes.  coude  classe  ont  eucore  dans  leur  voisinage  des  Tatfy-Khané  ou  hô- 
pitaux, où  il  peut  tenir  environ  cent  cinquante  malades:  ce  nom- 
bre va  même  jusqu'à  trois  cent  dans  quelques-uns,  tels  que  ceux  des 
mosquées  Snltan-Bayezid  ,  Sultau-Selim ,  et  Sultan-Suleymm.  II  en 
est  même  où  les  Chrétiens  et  les  Mahornétans  sont  reçus  indistinctement. 
Il  est  à  regretter  que  la  propreté,  et  les  soins  qu'on  y  donne  aux  ma- 
lades ne  répondent  pas  aux  sentimens  d'humanité  qui  ont  présidé  à 
(a  formation  de  ces  pieux  établissemens.  Les  malades  y  sont  couchés 
sur  de  larges  sophas  rangés  le  long  des  murs;  ils  y  ont  un  grand 
nombre  d'infirmiers  à  leur  service  ,  et  sont  bien  soignés  pour  la 
nourriture;  mais  la  médecine  y  est  bien  négligée,  par  un  effet  de 
l'espèce  de  fatalisme  que  professent  les  Musulmans ,  d'après  une  in- 
terprétation mal  entendue  du  dogme  de  la  prédestination  3  qui  est 
un  des  articles  de  leur  cour'ann  (i).  Peut-être  aussi  que  cette  négli- 

f  i)  Pour  qu'on  ne  nous  inculpe  pas  d'avoir  passé  sous  silence  un 
point  aussi  essentiel  que  celui  de  la  prédestination  dans  la  religion  Maho- 
métane  ,  nous  en  parlerons  ici ,  de  manière  à  faire  comprendre  combien 
sont  dans  l'erreur  ceux  qui  la  confondent  avec  le  fatalisme  ,  auquel  croi 
le  peuple.  D'après  ce  qui  est  dit  dans  le  cour'ann ,  que  le  fidèle  et  l'in- 
fidèle ,  le  bon  et  le  méchant  peuvent  perdre  et  recouvrer  la  foi  ;  que  cet 
état  d'alternative  est  dans  l'ordre  des  vérités  de  la  religion  ,  mais  qu'il 
n'en  peut  être  ainsi  des  élus  et  des  réprouvés,  dont  la  destinée  est  écrite 
dans  les  décrets  de  l'Eternel ,  attendu  que  la  prédestination  est  dans  l'es- 
sence de  Dieu  ,  et  que  Dieu  et  son  essence  sont  immuables  selon  les  pa- 
roles du  prophète  ;  enfin  que  l'élu  ainsi  que  le  réprouvé  sont  prédestinés 
pour  le  bonheur  ou  le  malheur  éternel ,  les  docteurs  de  la  loi  et  les 
Mufti  ont  déclaré  que  la  prédestination  ne  regarde  que  l'état  spiri- 
tuel ;  qu'elle  ne  s'étend  point  à  tout  le  genre  humain ,  mais  seulement  à 
une  partie  des  mortels  prédestinés  même  avant  leur  naissance  à  être  du 
nombre  des  élus  ou  des  réprouvés ,  et  qu'elle  n'a  aucun  rapport  avec  l'état 
moral  ,  civil  et  politique  ,  une  des  maximes  de  la  religion  étant  que  l'hom- 
me n'est  point  privé  de  son  libre  arbitre  dans  ses  actions.  Ils  ont 
donc  décidé,  que  celui-là  qui  nie  le  libre  arbitre  et  attribue  à  la  vo- 
lonté seule  de  l'Être  Suprême  les  actions  des  hommes  pèche  contre  la  re- 
ligion, se  déclare  par  là  infidèle  et  hérétique,  et  par  cela  même  coupable 
de  mort,  et  susceptible  d'être  jugé  comme  tel  s'il  persiste  dans  son  erreur. 
D'où  ils  ont  conclu,  qu'il  ne  faut  point  négliger  les  moyens  que  suggèrent 


des    Ottomans.  n63 

sence  tient  au  peu  d'empressement  que  met  le  gouvernement  à  s'in- 
former de  la  manière  dont  sont  administrés  ces  hôpitaux,  et  surtout 
ceux  sur  lesquels  les  Mutewelly  ont  quelqu'intérêt  à  fermer  les  yeux. 
Dans  les  hôpitaux  où  l'on  reçoit  des  malades  des  deux  sexes,  les 
femmes  ont  des  salles  séparées,  et  des  imfîrmières  pour  les  soigner. 

Il  y  a  trois  mosquées    impériales ,  à  chacune  desquelles  est  en      Maisons 

,  .  i  p  «  i        rrt'  pour  les  fousi 

outre  annexée  une  maison  pour  les  tous  sons  le  nom  de  limctr- 
Khané,  et  deux  autres  secondaires  pour  les  femmes,  et  où  l'on  ne 
reçoit  que  des  Mahométans.  Il  faut,  pour  y  entrer,  un  firman  de 
la  Porte,  qui  ne  se  délivre  qu'en  vertu  d'un  acte  juridique  ,  consta- 
tant l'état  des  malheureux  qui  sont  dans  le  cas  d'y  être  admis. 

La  formation  d  etablissemens  aussi  nombreux  et  aussi    utiles  à    Ecoles  pour 
l'humanité  doit  faire  présumer,  que   les  Mahométans  n'auront  rien    ks  indlsetu' 
négligé  non  plus  sous  ce  rapport  pour  ce  qui  concerne  l'instruction 
publique.  Et  en  effet  on  trouvé  chez  eux  beaucoup  d'écoles   appe- 
lées Mekteb,  où  l'on    enseigne    aux    enfans    la  lecture,  l'écriture, 
la  religion  et  les  premiers  élémens  de  la  langue  Turque.  Les  éco- 

la  raison  ,  l'espérance  et  la  religion  quand  un  homme  se  trouve  en  danger 
de  mort ,  en  état  de  maladie  ,  ou  exposé  à  perdre  ce  qu'il  a  de  plus  cher.; 
Mais  c'est  envain  qu'ils  sont  entrés  dans  toutes  ces  explications.  Le  peuple 
et  les  gens  peu  éclairés,  qui  forment  la  classe  la  plus  considérable ,  sont 
tellement  imbus  de  l'idée  du  fatalisme  ,  que  toute  .calamité  publique  ou  pri^ 
vée  y  les  biens  et  les  maux  quelconque,  les  maladies,  la  peste,  les  in-| 
cendies  ,  la  mortalité  ,  tout  enfin  est  â  leurs  yeux  l'effet  d'un  sort  immua- 
ble ,  qui  est  écrit  en  caractères  ineffaçables  dans  les  décrets  du  ciel.  C'est  là' 
le  principe  de  cet  esprit  général  d'indolence  qui  fait,  qu'un  riche  dé- 
pouillé de  toute  sa  fortune ,  un  homme  sain  attaqué  de  la  peste ,  un  ma- 
rin jeté  contre  les  écueils  par  la  faute  du  pilote  ,  un  malade  tombé  au 
pouvoir  d'un  empirique  trompeur,  un  vassal  opprimé  par  un  seigneur, 
souffre  avec  résignation  sa  disgrâce  sans  même  oser  se  plaindre  ,  pour  ne  pas 
être  regardé  comme  un  homme  sans  religion  ,  et  comme  un  censeur  cri- 
minel des  décrets  du  très-haut  :  reproche  qu'il  ne  pourrait  certainement 
pas  éviter.  La  prédestination,  et  le  fatalisme  ne  sont  donc  pas  une  mê- 
me chose  pour  les  Musulmans:  l'une  est  une  vérité  de  fait,  et  l'autre 
une  erreur  véritable  ;  mais  celle-ci  a  malheureusement  prévalu  et  prévaut 
encore  sur  l'autre  dans  toutes  les  branches  de  l'administration  publique  , 
selon  le  plus  ou  le  moins  de  lumières  de  ceux  qui  y  président.  Il  ne  man- 
que cependant  pas  dans  cette  nation  d'hommes  qui  déplorent  les  maux 
dont  ce  préjugé  est  la  cause  ;  mais  comment  l'extirper  dans  tant  d'esprits, 
où  il  a  jeté  de  si  profondes  racines  ? 


264  Religion 

liers,  qui  appartiennent  tous  à  des  familles  pauvres,  y  sont  logés 
et  nourris  aux  frais  de  la  mosquée,  de  laquelle  dépend  chacune  de 
ces  écoles.  Les  recteurs  appelés  Khodjea ,  non  plus  que  les  maîtres 
qui  y  sont  attachés,  ne  reçoivent  aucune  rétribution  des  parens  ;  et 
si  quelqu'un  de  ces  derniers  veut  leur  donner  quelque  chose  ,  c'est  s?ns 
aucune  obligation.  Outre  ces  écoles  gratuites  il  y  a  les  Medressê  ou  col- 
lèges ,  où  l'on  enseigne  le  droit  et  la  théologie.  A  quel  haut  degré  de 
splendeur  n'avait  point  été  portée  l'étude  des  sciences  et  des  beaux 
arts  dans  ces  écoles ,  à  l'époque  où.  les  Arabes  avaient  étendr  leurs 
conquêtes  sur  les  trois  parties  de  l'ancien  continent!  La  géogrr.phie, 
l'histoire  ,  la  médecine,  la  physique,  ia  métaphysique  ,  l'astronomie  , 
les  mathématiques  et  autres  sciences  y  étaient  cultivées  avec  hon- 
neur. Mais  les  changemens  de  dynasties,  la  chute  de  l'empire 
Arabe,  le  schisme  des  Califes  et  des  Anti-Califes,  ainsi  que  diverses 
autres  révolutions  politiques  et  religieuses  auraient  suffit  pour  faire 
abandonner  le  projet  de  maintenir  dans  la  nation  cet  amour  de 
l'étude  à  quiconque  même  en  aurait  eu  l'intention  :  l'enseignement 
se  ralentit  et  finit  par  s'éteindre  dans  les  collèges,  et  ce  fut  même 
beaucoup  que  d'y  conserver  des  chaires  de  droit  et  de  théologie. 
Xes  sciences  recouvrèrent  à  la  vérité  une  partie  de  leur  ancien  éclat 
sous  Mourad  I.er  et  Mourad  II,  sous  Mohammed  II ,  sous  Selim  I.6r 
et  sous  Suleyman  I.er  ;  mais  cet  éclat,  qui  ne  fut  que  passager,  alla 
toujours  en  s'affaiblissant  sous  leurs  successeurs ,  et  finit  par  s'éclipser 
presqu'entièrement,  depuis  que  les  princes  du  sang  furent  retenus 
dans  le  sérail  pour  y  passer  toute  leur  vie. 

On  voit  d'après  cela  que  les  sciences  enseignées  aujourd'hui  dans 
Sciences       j      collèges  Ottomans  se  réduisent  au  droit  et    à    la    théologie  ;    et 

sont  enseignccs  O  ^  a 

dans         l'enseignement  comprend  les  sciences  suivantes,  savoir;   Vilm   ou  la 

les  collèges.  n  •  77  1 

science;  sarf  ou  la  grammaire;  nantiw  ou  la  syntaxe;  mannik  ou 
la  logique;  adab  ou  la  morale;  menay  ou  l'allégorie,  qui  est  une 
espèce  de  rhétorique:  kelam  ou  ïllay ,  la  théologie;  hikmeth  ou  la 
philosophie:  fikihh  ou  la  jurisprudence;  le  courann  et  les  commen- 
taires ou  te/sir;  enfin  hadiss  ou  les  lois  verbales  du  Prophète.  Ces 
collèges  sont  en  grand  nombre,  attendu  qu'il  y  en  a  dans  presque 
toutes  les  grandes  villes,  et  même  deux,  trois  et  jusqu'à  quatre  par 
chaque  mosquée:  celle  du  Sultan-Suieyman  en  a  même  cinq,  dont 
un  est  consacré  à  la  médecine;  et  la  mosquée  du  Sultan  Moammed 
en  a  huit.  Les  édifices  en  sont  en  pierre,  et  comprennent  depuis 
douze  jusqu'à  trente  chambres  ou  cellules  appelées   Hcudyreth ,  où 


Quelles 


des    Otto  m  a  sï  s,  2,65 

logent  un  ou  plusieurs  étudians,  selon  que  le  nombre  en  est  plus  ou 
moins  considérable.  Outre  les  dénominations  générales  de  muid  ou 
murid  qui  signifie  disciple,  et  de  danischemend  qui  veut  dire  étudiant  7 
le  élèves  y  prennent  le  nom  de  soft.a  ,  qui ,  dans  son  acception  ordi- 
naire ,  signifie  ardent ,  et  dans  le  sens  figuré  patient ,  à  peu  près  comme 
celui  d'initié,  qu'on  donnait  anciennement  aux  jeunes  gens  qu'on  ad- 
mettait aux  mystères  de  Bacchus ,  après  les  avoir  soumis  à  diverses 
épreuves,  et  leur  avoir  fait  prêter  serment  de  ne  point  en  révéler 
les  secrets.  Les  études  y  sont  dirigées  par  les  Khodjea  s  qui  ont  rem- 
placé les  Muderriss  ou  professeurs ,  et  qui  bien  souvent  ne  se  lais- 
sent voir  qu'une  ou  deux  fois  par  mois  dans  leurs  écoles.  Ils  ne  iont 
plus,  comme  par  le  passé,  visités  de  tems  en  terns  par  les  Mufti , 
qui  y  donnaient  même  des  leçons  publiques  aux  élèves  les  plus 
avancés,  et  excitaient  ainsi  en  eux  une  émulation  qui  est  toujours 
louable,  lorsqu'elle  tend   à  l'instruction. 

Quelle  que  soit  la  manière  dont  se  font  ces  études,  celle  des  Quelles  som 
lois  canoniques  roule  entièrement  sur  les  ouvrages  des  Imam-Ha-  canoniques*. 
nefi,  excepté  à  la  Mecque,  à  Medine  ,  au  Caire  s  à  Àlep,  à  Damas 
et  à  Jérusalem  ,  où  les  professeurs  sont  de  trois  autres  rites  ortho- 
doxes, et  peuvent  par  conséquent  suivre  dans  renseignement  les  opi- 
nions particulières  des  Imam  fondateurs  de  ces  rites.  De  justes  consi- 
dérations firent  prendre  le  parti,  dès  le  commencement ,  d'instituer; 
quatre  Medressé  ,  avec  un  Muderriss  pour  chacun  des  quatre  rites  , 
comme  cela  s'est  fait  à  la  Mecque  et  au  Caire;  et  cette  disposition 
a  été  maintenue  par  les  princes  Ottomans  Ces  rites  ne  blessent; 
en  rien  l'esprit  de  la  religion,  et  ne  concernent  que  l'exercice 
des  pratiques  imposées  aux  individus,  l'observation  des  principes  et 
des  lois  prescrites  par  les  Imam-Hanefy  en  matière  de  jurispru- 
dence et  de  religion  étant   la  même   par  tout  l'empire. 

Soit  que  les  jeunes  gens  fassent  leurs  études  dans  les  collèges 
ou  en  particulier ,  et  toujours  suivant  la  méthode  adoptée  dans  un  de 
ces  établissemens  ,  le  grand  nombre  des  auteurs  classiques ,  les  prin- 
cipes confus  et  multipliés,  la  richesse  de  la  langue  Arabe  dont 
elles  exigent  la  connaissance,  font  qu'ils  doivent  y  employer  beau- 
coup de  tems  et  de  travail.  Et  en  effet,  en  supposant  qu'ils  n'aient 
pas  besoin  d'apprendre  le  Turc,  qui  est  naturellement  peu  ri- 
che, peu  harmonieux  et  que  parle  le  peuple,  ni  le  Persan  que 
sa  douceur  fait  rechercher  de  ceux  qui  ont  le  talent  de  la  poé- 
sie,  il  leur  faut    de    toute   nécessité  étudier    l'Arabe,    attendu  que 

Europe.   Fol.  I.  P.  III.  3/ 


Longueur 
des  études. 


2,66  Religion 

le  cour'ann  ,  et  tous  les  ouvrages  de  théologie,  de  philosophie  et  de 
droit  sont  écrits  dans  cette  langue.  Ajoutons  à  cela  que  le  Turc 
ayant  commencé,  sous  les  premiers  Monarques  Ottomans,  et  parti- 
culièrement sous  Suîeyman  Ler ,  à  prendre  de  l'urbanité  du  Persan  et 
de  l'Arabe,  il  s'est  formé  un  quatrième  langage  qui  se  parle  dans  les 
bonnes  compagnies  et  à  la  cour,  et  dans  lequel  sont  écrits  tous  les  ou- 
vrages de  science  et  d'histoire  ,  ainsi  que  les  édits  et  les  actes  émanés 
des  ministères,  de  la  chancellerie  impériale  et  de  tous  les  bureaux 
publics,  ensorte  qu'il  serait  impardonnable  d'ignorer  la  propriété  et 
la  force  des  mots  dont  il  est  composé.  Ce  qu'il  y  a  de  commode 
daus  ces  trois  langues,  c'est  qu'elles  ont  les  mêmes  caractères  et  le 
même  alphabet,  et  quatre  mois  suffisent  pour  apprendre  à  lire  et  à 
écrire:  l'ortographe  en  est  fort  simple.,  et  la  prononciation  plus  fa- 
cile que  ne  l'est  celle  du  Français  et  de  l'Anglais  pour  les  étran- 
gers; il  n'y  a  de  différence  entre  l'alphabet  Arabe  ordinaire  et  ceux 
du  Turc  et  du  Persan,  que  dans  la  terminaison,  l'assemblage  et  la 
ponctuation  des  lettres. Tl  y  a  néanmoins  dix  sortes  de  caractères,  qui 
s'emploient  suivant  les  différens  cas,  savoir;  le  nesslihy  pour  les  livres 
manuscrits  et  imprimés;  le  diwany  pour  les  lettres  de  créance,  les 
ordres  ,  les  flrmans  et  pour  tous  les  écrits  qui  .sortent  des  mioistè- 
res  ;  le  siyacath  ,  qui  n'est  usité  qu'en  matière  de  finance;  le  rifù'à 
pour  les  mémoires,  les  pétitions  et  autres  objets  de  ce  genre;  le 
ialik  et  le  diwany-nesskhissy ,  qui  sont  consacrés  à  la  poésie,  aux 
chronogrammes  et  aux  ouvrages  de  peu  de  volume;  le  suluss,  le 
suluss-djerissy  ;  le  nesskh-djerissy  pour  les  sentences,  les  épigraphes 
et  les  légendes;  et  enfin  le  djery  pour  les  dépêches,  les  diplômes  , 
et  les  inscriptions  à  mettre  sur  les  mosquées,  les  mausolées  et  au- 
tres édifices  publics.  Est-il  un  peuple  en  Europe,  chez  lequel  on 
trouve  autant  de  caractères  différens  ? 

Quelle  en  H   ne  faut  Pas  croire  cependant  que  les  élèves  fassent  une  lon- 

lft  PZTd&ah    gue  étude  de  cette  multiplicité  de  caractères:  car,  pourvu  qu'ils  ar- 

des  çiéves?  rivent  à  prononcer  avec  les  accens ,  les  inflexions  et  les  pauses  né- 
cessaires, et  en  tems  et  lieu  les  paroles  du  livre  sacré  et  les  prières 
publiques,  ils  en  ont  assez.  Quelques-uns  s'appliquent  en  outre  à  la 
poésie  Persanne  ,  dans  laquelle  il  a  été  fait  des  compositions  su- 
blimes; d'autres  se  livrent  à  l'étude  des  auteurs  classiques,  qui  ont 
écrit  sur  des  matières  de  philosophie  et  de  morale.  Il  ne  manque 
pas  non  plus  dans  chacune  de  ces  trois  langues,  de  poèmes  épiques, 
de  poésies  erotiques  et  morales  s  ni  de  recueils  de  sentences  et  de  pro- 


o 


T  TOMAN; 


2,69 


verbes;  et  les  sciences  mêmes,  telles  que  la  physique  ,  l'astronomie  ,  les 
mathématiques  et  la  médecine  ne  sont  point  tout-à-fait  négligées  parmi 
ce  peuple.  Mais  il  est  aisé  d'imaginer  combien  peu  doit  être  avancée  peu  de  goût 
cette  dernière  science,  dans  un  pays  où  l'on  fait  un  sacrilège  de  '""^SU*"" 
la  section  des  cadavres  ,  par  laquelle  seule  on  peut  parvenir  à  la 
connaissance  de  tant  de  maladies.  Quant  aux  autres  sciences,  avec 
quel  zèle  peuvent-eltes  être  cultivées  par  des  jeunes  gens  qui  n'ont 
d'autre  perspective  à  la  fin  de  leurs  études ,  que  d'aller  desservir  une 
mosquée  avec  le  titre  de  S 'cheikh ,  d'Imam  et  de  Muezzinn,  ou 
de  prendre  quelqu'emploi  encore  subalterne  de  Muderriss ,  de  Cad/ 
et  de  Naïb  dans  la  judicaîure  ?  Les  premières  dignités  étant  depuis 
plusieurs  siècles  le  partage  des  familles  les  plus  distinguées  des 
Ulemi  ,  dont  les  en  fans  font  les  mêmes  études  dans  la  maison  pa- 
ternelle, il  est  bien  rare  de  les  voir  échoir  à  d'autres.  Les  jeu- 
nes nobles  et  autres,  qui  se  proposent  d'entrer  dans  la  carrière 
des  emplois  publics ,  se  contentent  de  savoir  l'histoire  orientale,  et 
d'acquérir  quelque  connaissance  des  ouvrages  de  philosophie;  mais 
il  en  est  bien  peu  qui  se  livrent  à  l'étude  de  la  géographie  ,  de  la 
métaphysique,  de  la   physique,  de  la    politique  et  de  la  diplomatie. 

Que  dirons-nous  de  l'instruction  des  princes  du  sang,  que  Quels  sont 
le  sort  destine  à  tenir  un  jour  les  rênes  d'un  si  grand  empire?  De-  %iïomïns 
puis  O.mau  I.er  jusqu'à  Ahmed  I.er  les  princes  de  la  maison  Otto-  qtXi^?_ 
mane,  sans  être  de  grands  modèles  de  vertus  et  de  valeur  militaire  , 
n'ont  pas  laissé  de  se  distinguer  par  leur  instruction  et.  leur  goût 
pour  les  lettres;  ils  aimaient  à  avoir  à  leur  cour  àm  gens  renommés 
par  leurs  lumières  et  leur  savoir,  avec  lesquels  ils  se  plaisaient  à 
discourir  sur  diverses  matières,  et  à  qui  ils  proposaient  des  ques- 
tions intéressantes  à  résoudre,  et  des  sujets  à  traiter  tant  en  prose  qu'en 
vers.  Nous  regrettons  de  ne  pouvoir  rapporter  ici  le  dernier  dis- 
cours, qu'Osman  I.er  adressa  de  son  lit  de  mort  à  son  fils  Orkhann  : 
discours  que  ne  désavouerait  pas  le  plus  sage  des  Rois.  Voici  néan- 
moins deux  faits,  d'après  lesquels  ou  pourra  juger  à  peu  près  de 
la  bonne  éducation  et  du  discernement  de  ces  princes.  Bayezid  II 
apprend  que  le  prince  Djem  son  frère,  connu  en  Europe  sous  le 
nom  de  Zizim  ,  de  retour  de  l'Egypte  et  de  son  pèlerinage  à  la 
Mecque,  se  foriifie  dans  la  Natolie  pour  lui  disputer  le  trône  ;  et, 
dans  L'affliction  que  lui  cause  sa  conduite ,  il  lui  écrit  en  ces  ter- 
mes :  6  mon  Prince  ,  toi  qui  peux  te  glorifier  d'avoir  satisfait  au  devoir 
sacré  du  pèlerinage,  pourquoi  brûles-tu   de    tant  d'ardeur  pour  la 


a6S  Religion 

possession  d'un  royaume  terrestre  ?  L'empire  m' étant  échu  par  un 
effet  des  décrets  éternels ,  pourquoi  ne  te  résignes-tu  pas  à  V adora- 
ble volonté  de  la  providence  ?  A  quoi  Djem  répondit:  Et  ,  toi,  qui 
es  en  ce  moment  mollement  étendu  sur  un  lit  de  plaisirs  et  de  dé- 
lices ,  pourquoi  Djem  }  dénué  de  tout  bien ,  devrait-ïl  reposer  sa  tête 
sur  un  oreiller  d'épines  ?  S'il  nous  était  permis  de  sortir  des  bornes 
que  nous  nous  sommes  prescrites ,  nous  pourrions  démontrer  encore 
par  les  exemples  de  plusieurs  autres  princes  Ottomans,  qu'on  ne 
négligeait  rien  autrefois  pour  former  leur  cœur,  et  enrichir  leur  es- 
prit de  connaissances  précieuses.  Renfermés  aujourd'hui  dans  un  ha- 
rem, où  l'on  ne  fait  absolument  rien  pour  leur  instruction,  ils  y  pas- 
sent, les  plus  belles  années  de  leur  vie  dans  le  désœuvrement  et 
au  milieu  de  jeunes  captives,  dont  le  commerce  ne  tend  qu'à  éner- 
ver leur  corps  et  à  corrompre  leur  cœur.  Mais  renvenons  à  des  ob- 
jets plus  dignes  de  notre  attention. 
mhiïothèaues.  kes  Musulmans  n'ont   pas  borné  les  actes  de   leur  munificence 

à  la  fondation  d'hospices  et  de  collèges  gratuits,  ils  les  ont  encore 
étendus  à  la  formation  de  bibliothèques  qui  sont  ouvertes  au  public. 
L'histoire  ne  fait  pas  mention  de  Califes,  de  Monarques,  et  d'hom- 
mes d*état  Musulmans  portés  pour  les  lettres ,  qui  n'aient  signalé  ce 
noble  zèle  par  des  raonumens^  dans  le  nombre  desquels  on  compte 
plusieurs  riches  bibliothèques.  L'incendie  qui  détruisit  presqu'entière- 
tnent  la  ville  de  Bagdad  en  io5() ,  consuma  une  de  ces  bibliothèques 
fondée  par  un  Calife  Abasside  nommé  Vesir-Edschir,  laquelle  ren- 
fermait dix-mille  et  quatre  cents  volumes  manuscrits.  Les  princes 
Ottomans,  ardens  imitateurs  des  personnages  les  plus  renommés  du 
Mahométisme  ,  n'ont  pas  manqué  non  plus  de  suivre  en  cela  leur 
exemple.  Il  n'est  pas  de  mosquée  impériale,  ni  de  ville  remarqua- 
ble, qui  n'ait  son  Kitab-Kané,  ou  sa  bibliothèque  publique:  on  en 
compte  dans  la  seule  ville  de  Constantinopîe  jusqu'à  trente-cinq,  dont 
les  plus  remarquables  pour  la  quantité  et  la  richesse  des  volumes 
sont  celles  de  Sainte  Sophie,  du  Sultan-Bayezid  ,  de  Nour-0*ma- 
riy ■■»  du  Sultan-Sel im,  du  Sultan-Suleyman  ,  du  Sultan-Mohammed, 
d'Eyub  o  et  de  la  Schahzadé  Djearnissy.  Parmi  les  autres  mosquées 
répandues  dans  les  différens  quartiers  de  la  ville,  on  cite  particu- 
lièrement celles  d'Abd'ul-Harnid  qui  régnait  en  1787,  du  grand  Visir 
Uupruly-Ahmed-Pascha  ,  du  grand  Visir  Raghib-Pascha ,  d'Atif- 
^fendy  et    d'Ismail-Efendy. 


DES     Oï  ï  0  M  A  SS  S.  269 

Cas  différentes  bibliothèques ,  auxquels  sont  destinés  des  édifices        Ordre 

v  <7"'  règne  dans 

à  une  élégante  construction,  contiennent  de  mille  à  cinq  mille  volumes  ces 

,.,-»  ..,  .  ....         bibliothèques. 

en  divers  formats,  relies  en  maroquin  rouge,  vert  ou  noir,  Les  li- 
vres n'y  sont  pas  disposés  de  la  même  manière  que  dans  nos  biblio- 
thèques, mais  renfermés  chacun  dans  un  étui  aussi  en  maroquin, 
pour  le  préserver  de  la  poussière  et  des  vers  ,  et  le  titre  en  est 
écrit,  tant  au  dehors  de  l'étui  que  du  livre  môme.  Ces  volumes 
sont  ensuite  posés  les  uns  sur  les  autres  dans  des  armoires  pla- 
cées aux  quatre  coins  de  la  salle  ou  adossées  au  mur,  lesquelles 
sont  recouvertes  d'un  réseau  ,  et  surmontées  d'une  élégante  cimaise, 
comme  on  le  voit  à  la  planche  44'  Dans  d'autres  bibliothèques,  les 
livres  sont  déposés  dans  une  espèce  de  buffet  qui  est  au  milieu  de 
îa  salle,  et  décoré  d'ornemens  en  bronze  en  forme  d'arabesques, 
comme  on  peut  le  voir  à  la  planche  ^S.  Ces  bibliothèques  sont 
ouvertes  tous  les  jours  au  public,  excepté  les  mardi  et  vendredi;  et 
il  y  a  dans  chacune  d'elles  trois  ou  quatre  Hafiz-Kutub  ,  ou  bi- 
bliothécaires pour  le  service  du  public:  chacun  est  libre  d'y  de- 
mander les  livres  qu'il  veut,  d'en  prendre  des  copies  ou  des  ex- 
traits ,  excepté  de  les  emporter. 

D'après  ce  que  nous  avons  dit    des    études  des  Musulmans,  on       ne  quoi 

,  ,.,..  T  ,,  ,  ,,  traitent 

n  aura  pas  de  peine  a  imaginer  de  quoi  traitent  leurs  livres  en  les  livres  q&'m 
général;  c'est  pourquoi  il  ne  uous  reste  plus  à  faire  sur  ce  poiut  r 
que  les  observations  suivantes.  ï.9  La  plupart  de  ces  livres  ont  pour 
sujet  l'histoire  ancienne  orientale,  la  vie  de  Mahomet  ,  celle  de  ses 
disciples  et  des  Califes  ses  successeurs  ,  l'histoire  des  dynasties  Ma- 
hométanes ,  et  les  vies  des  princes  et  des  hommes  les  plus  illustres 
de  l'orient,  écrites  par  des  auteurs  contemporains.  2,.0  On  trouve  en- 
core dans  les  bibliothèques  une  quantité  d'exemplaires  des  meilleurs 
ouvrages  en  littérature  >  et  surtout  du  cour'ann  et  des  livres  cano- 
niques, lesquels  sont  écrits  en  beau  parchemin  avec  des  ornemens 
à  chaque  page  ,  et  dont  les  chapitres  et  les  sections  sont  indiqués 
en  grandes  lettres  d'or.  3.°  Tout  employé  ayant  un  beau  caractère , 
6e  croit  eu  devoir  de  faire  une  copie  du  courann^  qui  doit  être 
remise  avant  ou  après  sa  mort  à  un  des  Kitab-Kané.  40  Enfin  }  tout 
Musulman,  quelque  soit  son  rang,  qui  a  une  collection  de  livres, 
îa  laisse  ordinairement  en  tout  ou  en  partie  à  un  de  ces  Kitab- 
Kané  3  dans  l'espoir  de  mériter  les  suffrages  et  les  bénédictions  de 
tous  ceux  qui  s'en  serviront.  Les  deux  bibliothèques  du  serai!  fondées 
par  Moustapha  III ,  dont  l'une  se  trouve  au  milieu  des  quatre  cham- 


%7°  Religion 

brées  des  pages  et  des  gentilshommes  d'Ahmed  III,  et  l'autre  à 
côté  de  la  mosquée  Bostandjiler-Djeamissy ,  contenaient  à  l'épo- 
que de  leur  fondation  plus  de  quinze  mille  volumes  tous  manus- 
crits :  depuis  lors  elles  se  sont  considérablement  augmentées  et  s'aug- 
mentent encore  chaque  jour,  par  l'effet  des  donations  de  ce  genre 
que  les  grands  de  l'état  font  au  Monarque,  et  des  confiscations 
qui  s'exercent  fréquemment  sur  les  biens  des  officiers  publics  ,  chez 
lesquels  on  trouve  la  plus  souvent  une  plus  ou  moins  grande  quan- 
tité de  livres,  d'après  le  principe  religieux  ou  le  goût  naturel  3  qui 
porie  tous  les  Mahométaus  à  s'en  procurer  chacun  selon  ses  facultés. 
L'obligation  ou  le  désir  d'avoir  des  livres  alimente  la  profession  d'un 
grand  nombre  de  copistes  et  de  S 'ahhaf  ou  libraires,  qui  se  trouvent 
dans  toutes  les  villes  de  l'empire.  Outre  les  magasins  de  librairie 
qu'il  y  a  à  Gonstantinople ,  il  roule  par  la  ville  une  infinité  de 
colporteurs,  qui  vont  dans  les  hôtelleries  et  autres  lieux  pour  ven- 
dre des  livres  de  toutes  sortes. 
Pour  yueis  Mais,  dira-t-on ,  s'il  y  a  un  aussi  grand  débit  de  livres  manus- 

moOfs  l'usasse  •ii-ij-i-v.»  •  . 

de  l'imprimerie  crits  dans  1  empire  Ottoman  ,  pourquoi  ne  se  sert-on  pas  de  la  voie 
LmCempirl.  de  l'impression  pour  pouvoir  les  donner  à  meilleur  prix  ?  Telle  est 
la  maxime  de  certains  économistes,  qui,  en  proposant  une  dimiuution 
de  dépenses  dans  la  main-d'œuvre  par  l'emploi  de  machines  pro- 
pres à  la  remplacer,  ne  voient  pas  que,  faute  de  discernement 
dans  l'application  de  cette  maxime,  ils  enlèvent  souvent  le  pain  à 
une  multitude  de  leurs  semblables.  Deux  raisons  ont  empêché  les 
Ottomans  de  trop  étendre  chez  eux  l'usage  de  l'imprimerie.  La  pre- 
mière a  été  de  ne  pas  réduire  à  la  mendicité  une  foule  de  co- 
pistes ,  qui  n'ont  pas  d'autre  moyen  de  subsistance;  la  seconde  c'est 
de  ne  pas  choquer  ouvertement  l'opinion  d'un  peuple,  qui  crie  à 
l'hérésie  contre  toute  espèce  d'innovation  bonne  ou  mauvaise.  Un 
renégat  appelé  Ibrahim,  et  portant  le  surnom  de  Basmadji  ,  qui 
veut  dire  imprimeur,  présenta  au  Sultan  Ahmed  III  un  mémoire 
bien  raisonné  sur  les  grands  avantages  qui  résultent  de  l'imprime- 
rie. Le  bonheur  voulut  que  les  deux  premières  charges  de  l'état  fus- 
sent alors  occupées  par  deux  hommes  supérieurs  au  préjugé  populaire, 
qui  étaient  le  grand  Visir  Ïbrahim-Pascha  ,  et  le  Mouphîy-Abri'uîîah- 
Efendy,  lesquels  ne  perdirent  point  de  vue  l'objet  de  son  mémoire. 
Il  lui  fut  permis  d'établir  une  imprimerie  ainsi  qu'il  le  demandait; 
mais  sous  la  condition  expresse,  pour  la  satisfaction  des  Uléma,  qu'il 
ne  serait  fait  aucune  impression  du  cour'ann  ni  d'autrss    livres  qui 


des    Ottomans.  slji 

traitent  de  la  doctrine  et  de  la  loi  du  prophète,  par  respect  pour 
l'opinion  où  sont  tous  les  Musulmans ,  que  les  livres  qui  leur  ont 
été  transmis  en  manuscrit,  doivent  se  transmettre  de  la  même  ma- 
nière à  la  postérité. 

Les  arrêts  prononcés  par  le  Mouphty  et  autres  magistrats  Ma-      Comment 

1  *  __  *  '  °  l'imprimerie 

hométans  devant  être  auparavant  mis  en  consultation  pour  avoir  «  ** p«rmi$e. 
un  caractère  d'authenticité  ,  nos  lecteurs  ne  trouveront  pas  mauvais 
que  nous  insérions  ici  l'arrêt  qui  fut  rendu  au  sujet  de  l'établissement 
d'une  imprimerie,  avec  la  réponse  des  Ulcma  auquel  il  fut  soumis  : 
voici  cet  arrêt:  «  Si  Zeid  (i)  s'engage  à  imiter  les  caractères  des 
livres  manuscrits,  tels  que  les  vocabulaires,  les  traités  de  logique, 
de  philosophie,  d'astronomie  et  autres  ouvrages  scientifiques ,  et  par 
conséquent  à  établir  une  fonderie  de  caractères,  ainsi  que  les  pres- 
ses nécessaires,  et  enfin  à  imprimer  des  livres  conformes  en  tont 
aux  exemplaires  manuscrits,  peut-on  lui  en  accorder  légalement  la 
permission  ?  „  Réponse  :  «  Puisqu'une  personne  versée  dans  l'art  de 
l'imprimerie  a  le  talent  défendre  des  caractères ,  d'établir  des  pres- 
ses propres  à  exécuter  l'impression  exacte  et  correcte  de  manus- 
crits; puisque  son  projet  offre  de  grands  avantages,  tels  que  la 
célérité  du  travail,  la  facilité  de  tirer  une  quantité  d'exemplaires 
et  une  réduction  de  prix  qui  le  met  à  la  portée  de  tout  le  monde , 
pourvu  qu'il  y  ait  des  personnes  capables  par  leurs  connaissances 
en  littérature  d'en  corriger  les  épreuves,  on  ne  peut  qu'approu- 
ver un  projet  aussi  beau  et  aussi  louable  „.  Ces  formalités  et  autres 
remplies ,  Ahmed  III  rendit  un  Khalt'y-Scher'if 'ou  édit ,  où,  après  avoir 
exposé  les  fâcheux  inconveniens  auxquels  sont  exposés  les  manus- 
crits, après  avoir  fait  les  plus  grands  éloges  de  l'imprimerie,  et 
s'être  déclaré  heureux  de  ce  que  la  providence  en  avait  réservé  à 
son  règne  le  glorieux  établissement  dans  son  empire,  il  finit  par 
exhorter  les  deux  typographes  Ibrahim  et  Saïd-Efendy  son  associé, 
à  consacrer  tous  leurs  soins  à  cette  entreprise  ,  et  à  user  de  la  plus 
grande  diligence  dans  la  correction  des  feuilles:  à  l'effet  de  quoi 
il  délégua  pour  censeurs  un  ex-Kady  de  Constant i nopl e ,  un  ex-Kady 
de  Salonique,  un  ex-Kady  deGalata,et  Moussa-Efendy-Sheykhâe 
l'ordre  des  Meirfewy.  Cet  édit  porte  la  date  du  i5  zilcade  1189, 
qui  répond  au  5  juillet   1727. 

(1)  Zeïd  est  un  nom  supposé,    l'usage    voulant    que  toutes  les  con- 
sultations soient  sous  un  nom  simulé. 


0q2>  R  E  L  I  G  1  O  2S3- 

Quels  ouvrages  II  fut  donc  ouvert  une  imprimerie  ,  et  le   premier  ouvrage  nui 

sortent    de  „  t  l     .       #  .  .         ,  °  '      ' 

rimprimerie.  en  sortit  tut  le  rVann-Couly  ^  dictionnaire  Arabe,  en  tête  duquel 
furent  rapportés  le  Katfy-Scherif ,  Je  Felhwa  du  Mouphty  et  le 
Takriz  ou  l'approbation  des  principaux  Ulema.  Depuis  la  fondation 
de  cet  établissement  jusqu'en  1746,  il  avait  déjà  été  imprimé,  en 
un  nombre  assez  considérable  d'exemplaires ,  quinze  ouvrages  for- 
mant dix-neuf  volumes ,  savoir;  deux  dictionnaires,  l'un  Arabe  et 
l'autre  Persan;  l'histoire  de  la  maison  Ottomane;  une  description 
géographique  avec  un  précis  historique  de  presque  tout  l'orient,  ac- 
compagnée de  cartes  géographiques  et  d'un  discours  sur  les  mathé- 
matiques et  les  éléraens  d'Euelide  ;  un  tableau  chronologique  de 
tous  les  monarques  et  hommes  illustres  de  l'orient,  depuis  la  création 
du  monde  jusqu'à  l'an  1782;  enfin  une  description  de  la  mer  Blan- 
che, où  sont  indiquées  les  expéditions  maritimes  des  Ottomans  jus- 
qu'à l'année  i655  ,  et  contenant  en  outre  quelques  règlemens  pour 
)a  navigation.  Quelques-uns  de  ces  livres  traitent  des  Califfes,  de  Ti- 
mour,  de  la  conquête  de  l'Egypte  par  Sélim  I.er,  des  Sophis  de  la 
Perse,  des  guerres  en  Bosnie  entre  1786  et  1789,  des  Indes  occi- 
dentales ,  et  des  avantages  de  la  boussole  :  le  dernier  de  ces  livres 
est  un  abrégé  succinct,  où  sont  expliquées  les  différentes  formes  de 
gouvernement,  les  maximes  d'une  bonne  administration  et  les  prin- 
cipes de  l'art  militaires  selon  la  tactique  des  Européens.  Enfin  il 
est  sorti  de  la  même  imprimerie  deux  grandes  cartes  ,  l'une  de  la 
mer  Noire,  et  l'autre  de  la  mer  Caspienne.  Mais  après  la  mort 
d'Ibrahim  arrivée  en  1746,  et  de  son  associé  qui  était  décédé  six 
ans  auparavant,  l'imprimerie  fut  presque  tout  à  fait  abandonnée, 
malgré  l'empressement  que  Mahmoud  I.er  et  le  grand  Visir  Teryaky- 
El'Hadjh  Mohammed-Pascha  montraient  à  la  soutenir.  La  difficulté  de 
trouver  un  sujet  capable  de  succéder  à  Ibrahim  dans  cet  établissement , 
fut  cause  de  l'inaction  où  il  resta  jusqu'à  la  concession  que  fit  en  1769 
Osman  III  du  privilège  de  l'imprimerie  à  un  élève  d'Ibrahirn  nommé 
Kutschuk-Ibrahim;  mais  content  d'avoir  fait  une  seconde  édition  du 
Wann-Couly  ,  celui-ci  renonça  à  cette  entreprise  pour  rentrer  dans 
la  carrière  de  la  judicature ,  comme  étant  plus  honorifique  et  plus 
lucrative  que  celle  de  l'imprimeur.  Eo  1784  Abcl'ul-Ehmid  î,er  alors 
Empereur,  rendit  un  édit  dans  le  genre  de  celui  d'Ahmed  III,  où, 
après  avoir  déploré  les  circonstances  qui  avaient  fait  négliger  l'im- 
primerie, il  en  nomma  directeurs  le  Beylikcljy  0  ou  vice  grand  chan- 
celier ,  Mohammed- Raschid-Efendy  ,  et  Ahmed-Vassif-Efendy  ,  his- 


DES     O  T  T  OMAN  S.  3,J  3 


toriographe  de  l'empire,  avec  privilège  exclusif,  et  avec  l'autorisa- 
tion de  traiter  pour  l'achat  des  presses  et  des  instrumens  nécessaires, 
de  preudre  tels  ouvriers  que  bon  lui  semblerait,  et  d'imprimer  quel- 
que livre  que  ce  fût  dans  les  trois  langues  ,  à  l'exception  des  li- 
vres canoniques.  Depuis  lors  l'impression  de  l'histoire  Ottomane  a 
été  continuée,  et  nous  ne  pouvons  que  former  des  souhaits  pour 
que  le  gouvernement  étende  le  bienfait  de  cette  invention  à  d'au- 
tres branches  des  connaissances  humaines. 

Outre  les  collèges ,   les  hôpitaux  ,  et  les  bibliothèques  qui  se  trou-        Turbé 
vent  à  côté  des  mosquées,  il   y  a  souvent  encore  de  belles  chapelles    on  chapelles 

*■  ]  L  sépulcrales 

appelées  Turbé,  que  des    Sultans    ont  fait  bâtir,   pour  y  avoir  eux 
et  leurs  enfans  leurs  sépultures.  Cette  précaution  est  pour  eux  d'une, 
telle  importance,  qu'un  Sultan  qui  n'aurait   pas  pensé  à  faire  cons- 
truire son   Turbé,  ne  peut  se  flatter  d'être  enseveli  dans    tel  ou  tel 
autre  qu'il  désignerait ,  son  successeur    pouvant  le    faire  transporter 
partout  ailleurs.    Les    Validé-Saltanes    ou  reines  mères  ont   aussi    la 
faculté  de   se   préparer  un  Turbé,   pour  elles  et   pour  les  princes  et 
princesses  de  leur  sang.    Les    corps   y    sont  déposés    dans  une  fosse, 
qui  est    simplement    comblée   en    terre  :    au    dessus   s'élève    une    es- 
pèce de  catafalque  ou  baldaquin  eu  bois,  appelé  sanndouca  ,  recou- 
vert d'une   riche  étoffe  brodée  en  or,  et  sur  laquelle  sont  tracés  quel- 
ques versets    du    courann  ,    et    du    côté  de    la  tête    on    voit    souvent 
quelque   lambeau   des  anciens    voiles  qu'on    révère   à   la   Keabé  de  la 
Mecque,   ou   au  tombeau  de    Mahomet    à    Médine.    Ces    monumens 
ont    ordinairement    sur    les    côtés    de    petits    barreaux    incrustés   en 
nacre  de  perle;  et   le  turban  de  mousseline,  qui  est  la  marque  dis- 
tiuctive  des  monarques  et  des  princes  du  sang,  se  fait  remarquer  à 
la  tête.  Ou  compte  à  Constantinople  seulement  dix-sept  de  ces  cha- 
pelles élevées   par  des  princes,  lesquelles   sont  revêtues    à  l'intérieur 
de  carreaux  de   porcelaine,  sur  lesquels  sont  tracés    en    lettres  on- 
ciales  diverses  sentences  en   l'honneur  du  Prophète,  qui  sont  extrai- 
tes des  ouvrages  d'un   Arabe  aveugle  nommé   Burdè ,  et  célèbre  dans 
tout  l'orient   par  ses  compositions  poétiques.  Aux  deux  extrémités  de 
ces  monumens  il  y  a  des  cierges  qu'on  allume  rarement;  mais  les  lam- 
pes suspendues  à   la  voûte  y   brûlent  toutes  les  nuits.  A  chacun  d'eux 
sont  attachés  quatre  ou  six  lurbédar  ou  gardiens  ,  et  de  dix  à  quinze 
vieillards  qui  y  récitent   le  matin   le  courann  en  entier  pour   le  re- 
pos des  défunts  qui  y  sont  enterrés,  et  qui,  dans  le  jour,  montrent 
à  ceux  qui   le  demandent  des  copies  du  courann  Lûtes  surtout  par 

Europe.  Vol.  I.  P.  III,  35 


2*74  Religion 

Mohamed  II  et  par  Ahmed  III  avec  leurs  signatures  au  bas,  et 
distribuent  des  feuilles  du  cour'ann  aux  autres  dévots  Musulmans, 
qui  vont  visiter  les  Turbé.  Du  nombre  de  ces  derniers  sont  encore 
quelques  officiers  du  sérail ,  qui  font  de  ces  visites  par  un  senti- 
ment d'affection  et  de  gratitude  pour  leurs  anciens  maîtres  :  les  au- 
tres ne  les  font  que  par  respect  pour  la  mémoire  des  monarques, 
qu'ils  regardent  comme  des  Califes  et  des  vicaires  du  Prophète. 
Amiens  Turbé.  Malgré  la  variété  qui  règne  dans  la  construction  des  Turbé,  ou 

ne  laisse  pas  de  remarquer  dans  leur  ensemble  une  sorte  d'unifor- 
mité ;  et  tant  pour  cette  raison,  que  pour  ne  pas  trop  multiplier 
le  nombre  des  planches  dans  cet  ouvrage,  nous  restreindrons  dans 
deux  planches  seulement  tout  ce  qui  a  rapport  à  ces  édifices.  Le 
n.°  i  de  la  planche  46  présente  Texte rieur  du  Turbé  bâti  par  Mous- 
tapha  III,  qui  y  est  enterré  avec  ses  deux  fils  sur  les  côtés.  Il  rè- 
gne plus  de  modestie  et  de  simplicité  dans  ceux  qui  ont  été  éle- 
vés par  les  six  premiers  Sultans  Ottomans  à  Brousse  t  Prnsa  ou 
Bursa  ,  autrefois  la  capitale  de  l'empire  près  de  la  mer  de  Mar- 
mara en  Asie.  Ces  Turbé  y  sont  au  nombre  de  trois  :  dans  l'un , 
bâti  par  Guruusch-Coubbé,  reposent  les  cendres  d'Osman  I.er  et 
d'Orkann  I.er;  dans  le  second,  dit  de  Djikrfké ,  sont  eusevelis  Mou- 
rad  I.er  i  Bavezicî  ï.er  et  Mourad  II;  et  le  troisième,  ou  celui  de 
Yerchil-Imareth,  renferme  le  corps  de  Mohammed  I.er.  La  construc- 
tion de  ces  trois  Turbé  est  aussi  simple  que  celle  du  Turbé  d'Os- 
man I.er  qu'on  voit  au  n.°  a  de  la  planche  ci-dessus. 

Il  n'est  personne,  quelle  que  soit  sa  condition,  qui  n'aille 
chaque  jour  visiter  quelqu'une  de  ces  chapelles.  Néanmoins,  les  plus 
fréquentées  sont  celles,  de  Bayezid  II  qui  s'est  acquis  une  opinion 
de  sainteté  par  ses  vertus,  et  de  Mohammed  II,  de  Selitn  I."  et 
de  Suleyman  I.cr  qui  se  sont  rendus  célèbres  par  leur  savoir  et  par 
leurs  expéditions  militaires;  mais  c'est  particulièrement  durant  les 
quarante  jours  qui  suivent  la  mort  d'un  Sultan,  que  les  grands,  les 
officiers  de  la  cour  et  le  peuple  se  portent  en  foule  à  son  Turbé. 
Son  successeur  est  le  premier  à  en  donner  l'exemple.  Tous  les  lundi 
et  les  jeudi  de  chaque  semaine,  Mourad  III  allait  régulièrement  au 
Turbé  de  son  père  Sélim  II:  de  même  les  Sultans  vont ,  le  plus  sou- 
vent incognito,  faire  leur  prière  tantôt  à  l'un  et  tantôt  à  l'autre  de 
ces  Turbé,  non  sans  faire  aux  turbèâar  et  aux  pauvres  des  libérali- 
tés, qu'ils  redoublent  à  l'occasiou  de  calamités  publiques,  d'évène- 
mens  sinistres 9  ou  de  quelqu'entreprise  importante,  dans  la  croyance 


des    Ottomans.  zjo 


où  ils  sont  d'avoir  alors  un  besoin  particulier  de  se  recommander  à 
l'intercession  de  leurs  ancêtres  et  de  leurs  saints,  et  entr'autres  à 
celle  d'Eby-Eyub-Eûssarry ,  au  sujet  duquel  nous  ne  pouvons  nous 
dispenser  d'ajouter  ici  quelques  lignes,  avant  de  terminer  cet  arti- 
cle sur  la  religion. 

Depuis  long-tems  on  cherchait  à  découvrir  le  lieu  de  la  se»  Grand 
pulture  d'Eyub,  un  des  disciples  les  plus  illustres  du  Prophète,  le-  dJ'ddZÎ 
quel  avait  été  tué  sous  les  murs  de  Constantinople,  l'an  48  de  régira  "d'&yub 
ou  le  668.e  de  l'ère  Chrétienne,  dans  la  guerre  que  le  prince  Ye- 
zid  iils  de  Muawiiyé  Ler  fesait  contre  le  bas  empire,  et  qui,  sous  ce 
double  rapport,  avait  la  réputation  d'être  mort  saint  et  martyr.  Lq 
sort  voulut  enfin  que  cette  ville  tombât  au  pouvoir  de  Mohammed 
11,  et  que  le  bruit  de  la  sainteté  d'Eyub  se  renouvellât  au  milieu  du 
tumulte  des  armes.  Aussitôt  un  certain  Ach-Scheras'ud-din  ,  Scheykh  s 
favori  de  ce  Sultan  3  s'imagine  avoir  vu  en  songe  un  esprit  céleste, 
qui  lui  avait  indiqué  le  lieu  où  reposaient  les  cendres  du  saint,  et, 
à  l'appui  de  sa  révélation,  il  assure  qu'il  trouvera  au  même  eu- 
droit  une  source  d'eau  avec  un  marbre  blanc  portant  une  inscription 
en  bébreu.  A  son  réveil  il  court  raconter  sa  vision  au  monarque  3 
lequel  ordonne  aussitôt  d'aller  creuser  le  terrain  à  l'endroit  indiqué  , 
qui  était  hors  de  la  ville  et  à  l'ouest.  Soit  bazard  ,  soit  fourberie  ,  on 
y  trouva  eu  effet  un  marbre  blanc  et  une  source.  Ainsi  fut  reconnu 
le  tombeau  d'Eyub,  quelques  semaines  après  la  prise  de  Constan- 
tinople; et  c'est  de  cette  époque  que  date  ia  construction  du  somp- 
tueux Turbé ,  qui  est  à  l'un  des  côtés  de  la  mosquée  d'Eyub  dans 
le  faubourg  du  môme  nom.  Ce  monument  achevé,  le  Sultan  s'y  ren- 
dit en  grande  pompe  pour  y  faire  sa  prière;  et  là  ,  Acb-Sehems'ud- 
dinn  ,  accompagné  des  principaux  Ulema  ,  lui  ceignit  un  sabre  ma- 
gnifique. Depuis  lors  celte  cérémonie  a  toujours  été  pratiquée  par 
ses  successeurs  le  cinquième  ou  sixième  jour  après  leur  avène- 
ment au  trône  ,  et  elle  leur  tient  lieu  de  sacra  et  de  couronnement, 
C'est  donc  l'origine  merveilleuse  qu'on  attribue  au  Turbé  d'Eyub  et 
îa  préférence  que  les  Sultans  lui  donnent  sur  tous  les  autres,  qui 
sont  la  cause  de  ce  que  le  peuple  s'y  porte  plus  en  foule  que  par- 
tout ailleurs.  Les  dévots  y  boivent  de  l'eau  de  la  source  qui  est  au  fond 
de  la  fosse,  dont,  pour  plus  de  commodité,  on  a  fait  un  puits  qui 
est  dans  l'intérieur  du  Turbé  même;  et  il  est  rare  qu'ils  en  sor- 
tent sans  y  avoir  fait  une  offrande  d'argent,  de  bois  d'aîoès,  d'ambre 
gris  et  surtout  de  cire  blanche.  Ce  Turbé  est  ouvert  jour  et   nuit,   et 


276  Religion  des    Ottom  a  8  s. 

il  y  a  aux  deux  bouts  de  la  sépulture  deux  flambeaux  toujours  allu- 
més. Du  côté  de  la  tête  il  y  a  un  étendard  planté  en  terre  et  en- 
veloppé d'une  draperie  verte,  signe  emblématique  de  la  condition 
du  saint.  Voyez  le  tout  à  la  planche  47.  Aujoutons  à  cela,  que  ce 
Turbé  et  la  chapelle  du  sérail  où  l'on  conserve  les  reliques  du  lé- 
gislateur Arabe,  sont  les  seuls  endroits  de  la  capitale)  dont  l'entrée 
soit  interdite  à  ceux  qui  ne  professent  pas  l'islamisme  (1);  que  cer- 
taines mosquées  ont  des  hospices  gratuits  pour  les  voyageurs  indigens, 
et  que  d'autres  ont  des  bains  aussi  gratuits,  où  les  pauvres  peuvent 
aller  se  laver  et  faire  leurs  purifications ,  sans  autre  obligation  pour 
eux  que  de  bénir  la  mémoire  des  auteurs  de  ces  pieuses  fondations. 


COSTUME     civil. 

JLje  costume  civil,  dont  nous  allons  traiter  maintenant,  n'est  pas 
tellement  étranger  à  la  religion,  que  nous  n'ayons  plus  du  tout  à  revenir 
sur  cette  dernière  :  surtout  les  actions  du  Musulman  lui  sont  si  étroi- 
tement liées,  qu'il  n'en  est  aucune  qui  ne  soit  pour  ainsi  dire  déter- 
uiema  minée  et  réglée  par  elle.  Nous  avons  souvent  parlé  des  Ulema  ,  mais 
1  qu'a»  mm.  Ï10US  n'avons  pas  encore  dit  positivement  ce  que  c'est  que  cette  classe 
de  personnes:  ce  que  nous  alions  faire  ici.  On  voit  par  les  anna- 
les des  Mahométans,  que  les  CalifFes  successeurs  du  Prophète  ,  réu- 
nissaient dans  leur  personne  les  deux  autorités  spirituelle  et  tem- 
porelle, et  qu'ils  regardaient  la  première  comme  le  plus  auguste 
et  le  plus  sacré  de  leurs  droits.  Devenus  ainsi  les  interprêtes  du 
courann  et  de  la  loi  sacrée,  les  Califes  étaient  en  même  tems  pon- 
tifes, ministres  de  la  justice  et  docteurs  en  droit  universel ,  trois  em- 
plois qu'ils  exerçaient  par  eux-mêmes  ou  par  le  moyen  de  vicaires, 
tant  dans  la  capitales  que  dans  les  provinces  snjétes  à  leur  domi- 
nation. Ces  vicaires,  qui  n'étaient  pas  moins  distingués  du  reste  des 
habitans  par  leur  condition  que  par  la  nature  et  l'importance  de 
leurs  fonctions,  prirent  les   deux  noms  de  Foukahha ,  qui    signifie 

(1)  Cette  exclusion  est  si  rigoureusement  observée  ,  que  M.r  d'Ohsson, 
qui ,  par  ses  adhérences,  aurait  pu  s'en  procurer  l'entrée,  fut  conseillé  de 
s'en  abstenir ,  pour  ne  pas  s'exposer  aux  insultes  d'un  aveugle  fanatisme , 
et  dut  se  contenter  d'en  retirer  furtivement  et  à  plusieurs  reprises  le  des- 
sin de  peintres  Mahométans, 


ftlvji  ,■    frrinrn  Ulrh.r, 


DES     O  T  T  O  M  A  S  S.  ZfJ 

jurisconsulte,  et  â'Ulema  qui  veut  dire  docteur,  sage  ou  lettré. 
Quoique  ne  formant  qu'un  seul  ordre  ayant  une  hiérarchie  ,  ils  fu-t 
rent  divisés  en  trois  classes  principales ,  composées  ;  la  première  des 
ministres  du  culte  appelés  Imam;  la  seconde  des  ministres  ou  doc- 
teurs de  la  loi  avec  le  titre  de  Mbuphty  ;  et  la  troisième  des  mi- 
nistres de  la  justice  nommés  Cady  ou  Cazy.  Sous  les  Califes  Oai- 
miades  ,  Abassides  et  Fathimites,  et  beaucoup  plus  encore  à  l'époque 
où  divers  usurpateurs  se  disputaient  l'empire  sur  les  trois  continens, 
le  corps  entier  des  Ulema  reçut  plusieurs  attaques  ,  malgré  lesquelles 
cependant  les  ministres  de  la  justice  surent  se  maintenir  au  premier 
rang.  Celui  d'entr'eux  qui  parvenait  à  s'asseoir  sur  le  siège  du 
premier  tribunal  de  la  ville  où  le  souverain  fesait  sa  résidence,  était 
regardé  comme  le  chef  de  tous  les  Ulema,  et  s'appelait  par  antono- 
masie  Baziy-ul-Couzath  ,  ou  le  Cady  des  Cady. 

Le  même  système  fut  adopté  par  la  maison  Ottomane;  mais  Leur*  études 
l'empire  continuant  à  s'agrandir,  Mourad  I.er  commença  à  donner 
le  titre  de  Cazy-Asker  au  premier  des  Ulema.  Mohammed  II  porta 
le  nombre  de  ces  dignitaires  à  deux,  auxquels  fut  conservé  le  même 
privilège  jusqu'à  Suleyman  l.er,  qui  leur  donna  pour  chef  le  Mouphty 
de  la  capitale.  Les  jeunes  geus  qui  veulent  se  faire  Ulema  vent  à  l'un 
des  Medressé  dont  nous  avons  déjà  parlé  ;  et  lorsqu'ils  ont  atteint  un 
certain  âge  et  acquis  les  connaissances  requises,  ils  ont  la  faculté  de 
choisir  entre  les  trois  professions  de  ministre  de  la  religion  ,  de  légiste 
et  de  jurisconsulte  celle  qui  leur  plait,  avec  celte  différence  pourtant, 
que  cette  dernière  offrant  un  plus  vaste  champ  à  l'ambition,  elle  exige 
de  plus  longues  études.  Les  aspirans  sont  soumis  à  divers  examens,  qui 
leur  sont  faits  par  les  Muderriss  et  par  le  Mouphty;  et  lorsqu'ils  les 
ont  subis  avec  succès  3  ils  passent  dans  l'uu  des  collèges  où  l'on  étu- 
die soulemeot  le  droit:  de  ce  collège,  où  le  nombre  des  étudians 
est  plutôt  considérable,  il  en  sort  tous  les  six  mois  deux,  qui  sont 
ordinairement  les  plus  âgés  et  les  plus  instruits.  Alors  on  leur  donne 
le  nom  de  Mulazim  ,  ou  aspirant,  avec  un  certain  traitement  qui 
s'appelle  Mulaziinet-Keoghidy.  Les  étudians  arrivés  à  ce  point  peu- 
vent tourner  leurs  vues,  ou  vers  un  emploi  de  Naïb  ,  qui  est  une 
magistrature  du  cinquième  et  dernier  ordre;  ou  vers  celui  de  Cady, 
qui  est  une  magistrature  du  quatrième  ordre;  ou  enfin  vers  la  pro- 
fession des  Muderriss  ou  docteurs  en  droit  et  professeurs  dans  les 
écoles  publiques.  Cette  dernière  condition  étant  la  plus  distinguée , 
et  celle  qui  ouvre  l'accès  le  plus    facile    aux  trois    premières  char- 


^7°*  Costume    civil 

ges  de  la  magistrature,  il  faut  des  protections  pour  y  parvenir.  Ou- 
tre cela,  ce  n'est  qu'au  bout  de  sept  autres  années,  et  après  plu- 
sieurs examens ,  que  ces  aspirans  peuvent  espérer  du  Mouphty  le  ti- 
tre de  Muderriss,  et  alors  ils  ont  à  passer  par  dix  autres  grades, 
qu'ils  ne  peuvent  parcourir  que  l'un  après  l'autre;  ensorte  que  c'est 
fort  heureux  que  d'arriver  à  quarante  aus  au  dixième,  qui  est  ce- 
lui de  Suley-Maniyè  :  les  exceptions  à  cette  règle  sont  bien  rares.  I!  y 
a  dans  l'empire  Ottoman  trois  classes  de  Muderriss:  la  première 
comprend  ceux  de  Conslantinople  ;  la  seconde  ceux  d'Audrinople  et 
de  Prusa  ;  et  la  troisième  ceux  des  autres  villes  des  provinces.  Il  est 
inutile  sans  doute  d'observer  que  les  Muderriss  de  la  capitale  sont 
les  plus  favorisés;  lorsqu'ils  sont  portés  de  la  liste  des  Muderriss 
sur  celle  des  Mollah  de  première  classe  ,  ils  parviennent  par  gra- 
dation à  la  magistrature  de  Sadr-Roum  ,  et  enfin  à  la  dignité  de 
Schcikh'ul-lslam  ,  qui  est  le  chef  suprême  du  corps  vénérable 
des  Ulema. 
Movphiy  de  Dans    les  commencemeus  on  donnait  le  nom  de  Mouphty  à  tous 

Cotislaritinople      •  -i  t       i-      «     <  i  t     •    r        •  ■  ,  « 

ei  de  province.  les  docteurs  de  la  loi ,  parce  que  leur  emploi  était  alors  d'annoncer  et 
de  publier  les  lois  canoniques,  et  de  prononcer  par  des  décisions  ou  des 
sentences  dites  Fetkira  ,  d^où  leur  es£  venu  leur  nom  de  Mouphty  ,  sur 
les  doutes  qui  leur  étaient  proposés  tant  en  matière  civile  et  crimi- 
nelle ,  qu'eu  fait  de  dogmes  et  de  pratiques  religieuses.  Et  pourtant  ils 
ne  laissaient  pas,  malgré  l'importance  de  leurs  fonctions,  de  céder  la 
droite  aux  Cady,  qui  n'étaient  que  tes  juges  ordinaires  dans  les  vil- 
les, comme  cela  se  voit  encore  dans  les  provinces  de  l'empire.  Mais 
à  Constantinople  ,  les  deux  charges  de  Cady  et  de  Mouphty ,  après 
que  cette  ville  eut  été  déclarée  résidence  impériale.,  ne  tardèrent 
pas  à  être  réunies  dans  une  seule  persone  ,  qui  fut  !e  célèbre  Djelal- 
Zadé-Khidir-Bey-Tschéléby  ,  auquel  fut  donné  le  tilre  honorable  de 
Scheikh'ul-lslarn ,  c'est-à-dire  doyen  de  {'islamisme ,  et  un  pouvoir 
très-étendu  sur  tous  les  Mouphty  des  provinces.  On  vit  môme  ces 
deux  dignités  réunies  à  celles  de  Cady  de  Galata  et  de  Scutari ,  et 
de  Muderriss  de  Sainte  Sophie  dans  Feramourz-Xadé-Koussrew-Mo- 
hammed-Efendy  successeur  de  Khidir-Eey  ,  qui,  par  son  savoir  et  sa 
piété,  était  appelé  par  ie  monarque  même  l'Ebu-Hanifé  du  siècle; 
et  ce  qui  rend  encore  plus  étonnant  le  haut  dégre  de  crédit  où  il 
était  parvenu,  c'est  qu'il  était  Grec  de  naissance.  Ce  personnage 
ayant  jugé  à  propos  de  donner  sa  démission  en  1472*5  Mohammed 
II  divisa  les  deux  dignités ,  et  donna  celle  de  Mouphty  à  Abd'ul-Kerim- 


des    Ottomans.  479 

Efendy.  Les  Mouphty  enrent  soin  néanmoins  depuis  lors  de  conser- 
ver la  prééminence  qu'ils  avaient  prise  sur  les  Gady.  Trois  d'entr'eux 
surtout  cherchèrent  à  assurer  à  leurs  successeurs  le  grade  éminent 
dont  ils  étaient  revêtus,  savoir;  Eb'ous-Sououd-Efendy ,  le  seul  qui 
l'ait  conservé  trente  ans  de  suite  ;  Areby-Aly-Efendy  ,  qui  fut  père  de 
quatre-vingt-dix-neuf  enfans  ;  et  Tsohiwy-Zadé-Mohammed-Efendy , 
qui  fut  assez  habile  pour  mériter  l'honneur  d'une  visite  publique  de 
la  part  du  grand  Visir  Oeuzdémir-Oghlou-Osman-Pascha ,  chose  sans 
exemple  dans  les  fastes  de  la  monarchie.  Suleyman  î.er  qui  régnait 
alors  assura  au  Moupthy  ce  degré  de  prééminance,  en  lui  accor- 
dant une  juridiction  immédiate  sur  le  corps  des  Ulema  répandus 
dans  tout  l'empire.  C'est  pourquoi  les  deux  Cazi-Asker  et  le  Mollah 
précepteurs  du  monarque  ,  qui  auparavant  avaient  le  pas  sur  le  Mou- 
phty, lui  sont  aujourd'hui  subordonnés. 

D'après  ce  qui  a  déjà  été  rapporté  concernant  le  Sultan  et  le 
grand  Visir,  il  ne  nous  reste  que  fort  peu  de  chose  à  dire  à  l'égard 
du  Mouphty.  Comme  premier  ministre  de  la  religion,  ses  fonctions 
sacerdotales  se  bornent  à  celles  qu'il  remplit  envers  la  personne  du 
souverain,  comme  on  l'a  vu   précédemment.  Comme  chef  de  la  ma-     'Bomenrt 

1  m  du  Moupthy 

sistratnre  il  n'a  point  de  tribunal  propre;  et  s'il  arrive,  ce  qui  est  de 

r  ,.,..  1 1 ,    a  i  .  Ccnsttmtiriople, 

bien  rare,  qu  il  soit  interpelle  clans  des  controverses  de  religion ,  ou 
sur  des  points  d'une  haute  importance,  il  ne  répond  pas  comme 
Hakîm,  ou  juge,  mais  comme  Hakem  ou  arbitre  suprême.  Cette 
haute  prérogative,  par  l'effet  de  laquelle  il  devient  comme  le  pre- 
mier oracle  des  lois,  qui,  à  dire  vrai,  sont  théocratiques  et  embrassent 
l'administration  civile ,  politique  et  militaire ,  fait  qu'il  est  tenu  dans 
une  sorte  de  vénération  3  qu'il  est  traité  avec  les  plus  grands  égards 
par  les  principaux  personnages  de  l'état  ,  et  honoré  du  nom  de  no- 
tre seigneur  bienfaiteur  ou  de  monseigneur  par  excellence.  Investi 
pour  le  spirituel  de  la  même  autorité  qu'a  le  grand  Visir  pour 
le  temporel  ,  il  est.,  ainsi  que  ce  dernier,  installé  au  sérail  et  en 
présence  du  Sultan  dans  sa  charge  :  ce  qui  se  fait  en  le  revêtant 
d'une  pelisse  doublée  de  zibeline  et  en  drap^  non  brochée  en  or  comme 
celle  du  grand  Visir,  mais  de  couleur  blanche  ;  et  ,  dans  les  céré- 
monies publiques,  ce  dernier  se  place  à  la  droite  du  monarque,  et 
le  Mouphty  à  sa  gauche. 

Quoique  conférée  à  vie,  cette  dignité  n'en  est  pas  moins  suscep-  Paeïm  a  être 
tible  cependant  d'échapper  au  Mouphty  avec  tous  les  honneurs  qui         epçse 
l'accompagnent,  au    moment  où  il  s'y  attend    le  moins.  Il  ne   fa*ut 


â,8o  Costume    civil 

pour  cela  qu'un  rival  puissant,  qu'un  adroit  intrigant,  un  grand 
Visir  ombrageux  qui  le  voie  de  mauvais  œil  et  le  rende  suspect  an 
souverain.  Du  faite  des  grandeurs  il  se  voit  en  un  instant  précipité 
daus  l'abîme  ,  et  la  moindre  de  ses  disgrâces  est  de  ne  pouvoir  plus 
habiter  la  capitale.  Autrefois  il  devait  en  sortir  le  jour  même  de 
sa  déposition,  pour  être  conduit  sous  la  garde  d'un  officier  dans 
une  des  îles  de  l'Archipel  ,  ou  dans  une  autre  ville  de  l'empire  , 
avec  défense  de  s'en  éloigner  sans  une  permission  du  Sultan.  Ah- 
med III  fut  le  premier  à  se  relâcher  de  cette  sévérité,  en  per- 
mettant aux  Mouphty  déposés  d'habiter  leurs  maisons  de  campagne 
le  long  du  Bosphore,  mais  sous  la  condition  expresse  d'y  vivre  iso- 
lés au  sein  de  leur  famille  s  de  n'y  recevoir  aucun  étranger,  et  de 
n'avoir  aucune  relation  avec  les  grands  de  la  cour.  Ah  l'ul-Haruid 
Ler  usant  encore  de  plus  d'indulgence  leur  permit  de  rester  dans 
Codstantihople  s  mais  seulement  eu  hiver,  et  dans  une  retraite  en- 
core plus  rigoureuse  qu'à  leurs  maisons  de  campagne. 
Sullûiuu  Le   Mouphty,  quoiqu'il  n'ait   pas  de  tribunal  contentieux  corn-: 

duMoupay.  me  |es  au(res  rniuistres,  ne  laisse  pas  d'avoir  un  certain  nombre 
de  substituts,,  pour  l'expédition  des  affaires  de  sa  compétence.  Un 
d'eux,  qui  3'appelle  Scheikh'ul-Islam-Kehayassy ,  ou  lieutenant  du 
Mouphty,  a  dans  ses  attributions  l'administration  des  biens  conver- 
tis à  perpétuité  en  Vakf ',  avec  la  partie  politique  et  économique. 
Un  autre  est  le  Telkhissidjy  ou  agent  du  Mouphty  près  du  gouver- 
nement ;  il  est  ainsi  appelé,  du  motTelkhiss,  par  lequel  est  dési- 
gné le  mémoire  que  cet  agent  présente  au  gouvernement  au  nom 
de  son  chef.  Un  troisième  est  le  Mektonbdjy,  qui  fait  les  fonctions 
de  chancellier,  et  est  chef  du  bureau  de  brevets,  des  diplômes  et 
des  commissions  qui  regardent  le  ministère  du  chef  de  la  loi.  Enfin 
]e  quatrième,  appelé  Fethwa-Eminy ,  est  chef  d'une  espèce  de 
bureau  composé  d'environ  vingt  écrivains,  dont  l'emploi  est  de 
rédiger  dans  une  forme  légale  et  dans  les  termes  prescrit^,  les 
sujets  sur  lesquels  la  loi  est  consultée.  Si  c'est  un  homme  qui  de- 
mande la  consultation,  elle  est  donnée  sous  des  noms  supposés  tels 
que  ceux  de  Zeid  ,  Amr ,  Bikir  ec.  :  si  c'est  une  femme,  ces  uoms 
sont  Hinndé,  Zeinebé  ,  Khadidié  etc.;  enfin  si  c'est  le  Sultan,  ce 
sont  ceux  de  Padischah-ïslam  ,  Empereur  de  V  islamisme ,  ou  Imam- 
ul-Musliminn.  Voici  quelques  exemples  de  ces  consultations.  Si  , 
après  la  prise  d'une  ville  ennemie,  Padischah- Islam  a  converti  en 
mosquée  une  des  églises  ;  et  si ,  reprise  par  l'ennemi  et  la   mosquée 


DES     OïTOM  A  N  S.  2,8  ï 

convertie  de  nouveau  en  église ,  cette  ville  retombe  au  pouvoir  de 
Padischah-Tslam ,  serait -il  obligé,  dans  le  cas  où  il  ny  aurait  pas 
de  capitulation  contraire  ,  de  reprendre  sur  les  Chrétiens  cette  église  , 
pour  en  faire  encore  une  mosquée  ?  Réponse:  oui.  Si  Zeid  a  fait 
le  namaz  en  habit  de  soie,  ou  de  couleur  rouge  et  jaune,  son  na- 
maz  est-il  bon?  Réponse:  oui;  mais  cette  circonstance  ne  laisse  pas 
d'être  rèprèhensïble  aux  yeux  de  la  religion.  Est-il  permis  à  Hinndé 
Musulmane  de  se  montrer  le  visage  découvert  devant  Amr  sa  cap- 
tive  ?  Réponse:  non.  On  peut  juger  par  ces  exemples  de  la  nature 
de  ces  consultations  et  des  réponses  qui  y  sont  faites  ;  et  chaque 
jour  il  en  est  expédié  un  nombre  considérable  ,  qui  sont  préparées 
d'avance,  sur  toutes  sortes  de  matières,  et  particulièrement  sur  les 
successions.  Les  réponses,  quoique  devant  êtres  données  gratis  }  ne 
s'obtiennent  néanmoins  qu'en  payant  cinq  ou  six  sous ,  ou  paras  ? 
aux  employés  du  bureau. 

Immédiatement  après  le  Mouphty  viennent  les  deux  Cazi-As-  cazi-Asier. 
ker,  l'un  de  Romélie,  appelé  Sadr-Roum/,  et  l'autre  d'Anato- 
lie  nommé  Sadr-Ànadouly.  Sous  les  premiers  Sultans,  il  n'existait 
dans  la  capitale  qu'un  seul  Cady,  qui  n'avait  d'autre  prérogative 
qu'un  simple  droit  de  prééminence  sur  les  Cady  des  provinces. 
Eu  i36a,  Mourad  T.er  voulant  particulièrement  honorer  le  Cady 
de  sa  cour  nommé  Cara-Khalil-Dienndéry  ,  lui  conféra  le  titre 
de  Cazi-Asker,  avec  une  certaine  juridiction  sur  tous  les  Olema 
de  l'empire.  Cette  dénomination  de  Cazi-Asker  ,  qui  signifie  juge 
militaire,  indique  que  ce  fonctionnaire  était  chargé  de  l'adminis- 
tration de  la  justice  parmi  le3  troupes,  soit  au  camp,  soit  en  tout 
autre  lieu.  Et  en  effet,  toute  société  doit,  selon  les  principes 
de  f 'islamisme ,  avoir  un  magistrat.  Le  Cazi-Asker  juge  les  causes  en- 
tre les  particuliers;  il  légalise  en  outre  tons  les  actes  civils,  qui, 
chez  nous  sont  dressés  par  les  notaires,  et  en  l'absence  du  Mouphty 
ou  de  l'Imam  il  en  remplit  les  fonctions.  Il  n'y  eut  qu'un  seul 
Cazi-Asker  jusqu'en  1480  ,  où  3  à  l'instigation,  dit-on,  du  grand 
Visir  Carmaoy-Mohammed-Pascha ,  qui  souffrait  mal  volontiers  la 
hauteur  de  Manissa-Tschèlebissy  ,  alors  Cazi-Asker  ,  Mohammed  II 
en  nomma  un  second  ,  en  alléguant  pour  prétexte  que  le  fardeau 
des  affaires  lui  rendait  un  collègue  nécessaire.  Ces  deux  magistrats 
principaux  ont  continué  depuis  lors  à  porter  le  nom  collectif 
de  Sudreiuu.  La  faculté  de  nommer  les  Cady  et  les  Naïb  ,  ainsi 
que  les  ministres   du    culte    dans  les  provinces    Européennes    a   été 

Europe.   Fol.  I.  P.  III.  36 


û8ia  Costume    civil 

conservée    au  Sadr-Roum,  ou  Cazi-Asker  de  Romelie:  faculté    dont 
jouit  également  le    Sadr-Anadoly    ou    Cazi-Asker    de    Natolie    dans 
l'étendue  de  sa  juridiction. 
Teur  Le  même  Sultan  ayant  ensuite  déféré  au  Sadr-Roum  la  connais- 

juridicûon.  sance  des  causes  pour  les  Musulmans ,  et  au  Sadr-Anadoly  celle  des 
causes  pour  les  non  Musulmans  à  Constantinople,  l'Istambol-Gadissy , 
les  Mollah  de  Galata ,  de  Scutari  et  d'Eyub,  qui  sont  quatre  autres 
magistrats  de  la  même  ville,  eu  conçurent  des  inquiétudes.  S'étant 
réunis,  ils  firent  tant,  sans  cependant  contrarier  le  Sadr-Roum, 
qu'enfin  Moustapha  II  ôta  au  Sadr-Anadoly  ses  attributions  ordi- 
naires }  et  ne  lui  laissa  que  la  faculté  de  juger  les  causes  ,  qui  lui 
seraient  dévolues  d'après  un  ordre  exprès  du  gouvernement.  Ainsi 
furent  augmentées,  au  détriment  du  Cazi-Asker  de  Natolie,  les  at- 
tributions de  ces  quatre  magistrats,  et  surtout  celles  du  Cazi-Asker 
de  Romélie  au  tribunal  duquel,  comme  le  premier  de  tous,  sont 
renvoyées  toutes  les  causes,  ainsi  que  les  plaintes  en  matière  civile 
et  criminelle  adressées  au  grand  Visir,  après  l'examen  qui  en  a  été 
fait  dans  son  divan.  Il  est  libre  au  Sadr-Roum  d'évoquer  à  son  tri- 
bunal les  causes  pendantes  devant  les  antres  tribunaux  de  la  capi- 
tale, et  de  faire  mettre  les  scellés  sur  la  demeure  des  princi- 
paux personnages  après  qu'ils  sont  décédés;  et  dans  le  cas  où 
cette  mesure  aurait  déjà  été  exécutée  par  d'autres  magistrats,  ses 
officiers  ont  le  droit  de  rompre  les  premiers  scellés  pour  y  appo- 
feer  les  leurs.  Il  est  inutile  d'observer  que  cette  précaution  salu- 
taire, dont  l'objet  tend  à  assurer  aux  héritiers  mineurs  ou  absens 
la  succession  du  défunt,  n'empêche  pas  qu'une  grande  partie  de 
cette  même  succession  ne  devienne  la  proie  des  ministres  de  la  jus- 
tice, tant  il  est  vrai  que  partout  il  y  a  des  abus!  Parmi  les  nom- 
breuses prérogatives  qu'a  le  Sadr-Roum,  on  ne  doit  pas  passer  sous 
silence  la  faculté  qu'il  a  de  s'informer  de  tous  les  procès  qui  regar- 
dent les  biens  domaniaux  ,  ainsi  que  des  crédits  de  l'état  et  des 
intérêts  du  fisc.  Du  reste  il  fait  juger  en  son  nom  toutes  les  causes 
relatives  aux  successions,  tant  pour  Constantinople  que  pour  les 
provinces  Européennes,  avec  le  même  privilège  que  celui  dont  jouit 
le  Sadr-Anadoly  dans  les  provinces  Asiatiques:  aussi  retirent-ils  Pud 
et  l'autre  des  sommes  assez  fortes  des  juges  ordinaires  dans  cha- 
que ville,  et  dans  chaque  district.  Ils  ont  sous  eux  chacun  six 
chefs  de  bureau,  savoir;  le  Tezkéredjy,  qui  est  chargé  d'expédier 
les  provisions  à  tous  les  Cad  y  des  provinces;    le    Rouznamtschedjy , 


L  rlstamlol- 
Cadissy  , 
el    Mollah 
des    autres 
villes. 


des    Ottomans.  2,83 

de  qui  émanent  les  décrets  et  les  brevets  des  pensions  pour  les  mi- 
nistres du  culte;  le  Matlabady  ,  qui  tient  la  liste  des  Cady  des  pro- 
vinces pour  la  montrer  tou3  les  mois  aux  candidats,  qui  fait  con- 
naître les  postes  vacans,  et  donne  au  Cazi-Azker  les  noms  des  coa- 
currens  les  plus  anciens;  le  Tatbikijy  ,  près  duquel  sont  déposés 
les  sceaux  dont  la  remise  doit  être  faite  aux  nouveaux  Cady  le  jour 
de  leur  nomination;  le  Mektoubdjy  ,  qui  tient  la  correspondance  du 
Cazi-Àsker  avec  les  différentes  magistratures;  et  enfin  le  Kehaya  , 
ou  officier   qui   le  remplace  au  besoin  dans  l'exercice  de  ses  fonctions. 

Il   y  a  encore  à  Constantinople    une    autre    sorte  de    magistra-   Gael  mi 
ture  ,  qui  est  celle  de  l'Istambol-Cadissy  ,  ou  jnge  ordinaire  ,   lequel  , 
outre  sa  qualité  de  juge,    a    l'inspection    du    commerce,   des    arts, 
des  manufactures  et  des  subsistances  de  la  ville.  II  est  aidé  dans  ses 
fonctions  par  trois  substituts   particuliers,  qui  ont  dans  leurs    attri- 
butions,   savoir;    l'Ounu-Capanu-Naïby  ,    l'inspection     des    denrées 
qui  entrent  dans    la  ville;    l'Yagh-Capanu-Naïby  ,    celle  de  l'huile 
et  du  beurre;  et   rAyak-INfaïby  ,   la   vérification    des    poids    et    me- 
sures ,  ainsi  que    des    prix    et    de    la    qualité    des  comestibles.    Ces 
fonctions  sont  remplies  par  les  Mollah  dans  les  autres  villes  de  l'em- 
pire.  Les  Mollah  des  deux  villes  saintes  de  la  Mecque  et  de    Mé- 
dine  ,  appelés    Horemeïnn-Mollalery  ,    sont    les    seuls   qui  ,   de    leur 
place   peuvent   parvenir  à  celle    d'Istamboî-Cadissy  :   avant    1720    le 
tribunal  de  la  Mecque  était  regardé  comme  ayant  la    prééminence 
sur  celui  de   Médine.   Les  choses  se  fesant  régulièrement,    les   qua- 
tre Mollah,  Bilad-Erben-Mollalery  ,    d/AndrioopIe ,  de    Bursa  3  du 
Caire  et  de  Damas  ,  passent    aux    magistratures    de    ces  deux  villes 
saintes.     Les    Mollah    des  foubourgs    de    Constantinople  ,    ainsi    que 
ceux  de  Jérusalem,  de  Srnyrne  ,  d'Aîep  ,  de   Larisse  et  de  Saloni- 
que  sont  de  la  dernière  classe.  Jusques  vers  la  fin  du  XVII. e  siècle 
ces  emplois  étaient  à  vie;  mais  en  réfléchissant  aux  abus  qui    pou- 
vaient  résulter  de   la   longue  permanence  de  ces  magistrats  dans  une 
môme  ville,  et  à   la   multitude  des   candidats  qui  vieillissaient  quel- 
quefois   dans     le    premier    ordre    sans    avoir    jamais    d'avancement  3 
on  s'est  déterminé  à  les  rendre  annuels.    Il    se   trouve    à  Constanti- 
nople  plus  de  cent  de  ces  ex-Mollah    ou    Mazoul ,    tels    qu'un    ex- 
Moilah  d'Alep  ,  un    ex-Istambol-Cadissy    et    autres    ex-Mollah    des 
villes  que  nous  venons  de  citer  ,    avec    un    doyen  ayant  le    titre  de 
Reis-ul-Oulema  ,  qui  tous  attendent    leur    promotion  ,    le  doyen    au 
grade  de  Scheikh'ul-Isiam ,  et  les  autres  à  celui  de  Cazi-Asker. 


Marques 

dislincAives 

"se  Caù-Askei 


Nakib'ul* 

Esckraf  chef 

de  tous 

les   Emirs,, 


Faux  Emirs 
découverts 

comment  Us 
sonl  punis. 


284  Costume    civil 

Les  deux  Cazi-Asker  et  l'Istambol-Cadis?y  reçoivent  au  palais 
et  en  présence  du  grand  Visir  une  pelisse  ou  étoffe  verte  doublée  de 
zibeline  en  signe  de  leur  nomination;  ils  ne  se  prosterneut  ni  ne  s'in- 
clinent devant  le  trône;  ils  saluent  le  grand  seigneur  en  tenant  la 
main  sur  la  poitrine  et  baisent  le  bas  de  sa  robe.  Les  deux  Cazi- 
Asker  assistent  au  divan  du  sérail ,  et  s'y  placent  sur  le  même  banc 
que  le  grand  Visir  ,  et  à  sa  gauche.  Si  le  Sultan  va  à  la  guerre  on 
élève  devant  leurs  tentes  deux  queues  de  cheval ,  comme  cela  se 
pratique  à  l'égard  du  grand  Visir  et  du  Mouphty  qui  en  ont  trois. 
A  l'instar  de  celui-ci,  qui  peut,  s'il  le  veut,  se  servir  dans  le  voyage 
d'une  voiture  couverte  d'une  étoffe  rouge,  ils  peuvent  également  en 
avoir  une  j  mais  en  étoffe  verte.  Enfin  l'Istambol-Cadissy  et  les  deux 
Cazi-Asker  ont  en  outre  l'espoir  d'être  promus  un  jour  par  le  Sul- 
tan à   la  dignité  de  Nakib'ul-Eschraf. 

Cette  dernière  dignité  donne  à  celui  qui  en  est  revêtu  la  qua- 
lité de  chef  ou  commandant  de  tous  les  Scherifs  qu'il  y  a  dans 
l'empire  ,  et  qui ,  selon  eux  ,  y  forment  le  trentième  de  la  popula- 
tion. Anciennement  le  nom  de  Scherif  ne  se  donnait  qu'aux  dix 
chefs  du  gouvernement  aristocratique  de  la  Mecque,  lorsque  celte 
ville  était  encore  dans  l'Idolâtrie;  et  après  qu'elle  eut  embrassé  le 
Mahométisme  il  passa  à  ses  gouverneurs,  qu'on  croyait  être  des 
descendans  immédiats  du  Prophète  du  côté  de  Fatitrse  sa  fille.  Ce 
îsom  s'étendit  ensuite  aux  enfans  de  leurs  enfans,  auxquels  on  doune 
encore  ceux  d'Emir  et  de  Seyyd  „  qui  signifient  noble,  seigneur, 
maître.  Quelques-uns  d'entr'eux  prennent  même  le  surnom  de  Esvlad- 
liessoul,  ou  de  Zoul-Gourba  ,  qui  équivalent  le  premier  à  enfans, 
et  le  second  à  pareus  et  alliés  du  législateur  Arabe;  d'autres  se 
font  appeler  Alewy  ou  Alides,  du  nom  d'Aîy  époux  de  Fatime, 
on  de  Beni-Haschim  fils  de  Haschim  bisayeul  de  Mahomet. 

Plusieurs  de  ces  Scherif  sont  magistrats  ,  ecclésiastiques ,  bour- 
geois on  militaires  ;  d'autres  gagnent  leur  vie  à  exercer  queiqu'art 
ou  quelque  métier  ,  ou  à  faire  les  mendians,  Il  en  est  d'autres  en- 
fin ,  qui  profitant  du  manque  de  registres  publics  où  les  généalo- 
gies soient  conservées,  se  font  passer  pour  Emirs,  dans  la  vue 
de  se  rendre  plus  recommandables  aux  yeux  de  leurs  compatrio- 
tes. S'il  leur  arrive  cependant  d'être  en  cela  convaincus  d'impos- 
ture, le  Nakib'ul-Eschraf  procède  contr'eux  avec  la  plus  grande 
rigueur,  et  leur  applique  les  peines  portées  par  les  Fethvra  du 
Mouphty  Abd'ullah-Efendi ,  qui    sont  des  actes  de  contrition  ,  des 


des  Emirs, 


des    Ottomans  û85 

reproches  humilians ,  l'aveu  public  de  leur  faute  dam  le  quartier 
où  ils  habitent  ,  et  une  détention  rigoureuse,  jusqu'à  ce  qu'ils  don- 
nent de&  signes  sincères  de  repentir.  Il  se  voit  de  terns  en  tems  à 
Constantinople  et  dans  d'autres  lieux  de  l'empire  des  exemples  de 
ces  punitions:  et  à  considérer  les  avantages  qu'il  y  a  à  se  faire 
passer  pour  Emir,  ceux  qui  usent  de  ce  stratagème  pour  se  les 
procurer  sont  vraiment  excusables. 

Par  le  mot  Emir,  le  peuple  entend  un  homme  bien  fait  ,  Privilèges 
exempt  de  tout  défaut  corporel,  et  qui,  par  une  grâce  spéciale 
du  prophète  ne  se  verra  jamais  réduit  à  la  mendicité.  Et  en  effet, 
s'il  arrivait  qu'un  Emir  fût  mal  conformé,  c'en  serait  assez  pour  faire 
naître  des  soupçons  sur  sa  naissance ,  et  pour  l'obliger  à  en  prouver 
la  légitimité.  Les  Emirs  se  distinguent  aux  différentes  dénominations 
qu'on  leur  donne  3  ainsi  qu'au  morceau  de  mousseline  verte  dont  leur 
turban  est  décoré  ;  et  leurs  femmes  font  également  pompe  de  la 
même  couleur  dans  leur  coiffure.  A  la  faveur  de  ces  distinctions, 
ils  sont  sûrs  d'être  respectés  des  gens  de  tout  grade  et  de  toute 
condition;  et  une  insulte  faite  au  dernier  d'entr'eux  est  réputée 
incomparablement  plus  grande,  que  si  elle  l'était  à  tout  autre  Mu- 
sulman. Si  uo  Emir  s'est  mis  dans  le  cas  d'être  puni  ,  l'officier  de 
police  lui  ôte  son  turban  vert  9  et  ne  le  lui  rend  qu'après  qu'il  a  expié 
sa  peine.  Les  Emirs  qui  se  présentent  aux  audiences  des  tribunaux  et 
des  divans  pour  affaires  contentieuses  ou  autres,  y  sont  toujours  ad- 
mis les  premiers.  Un  seigneur,  qui  a  un  Emir  à  son  service,  ne  lui 
permet  pas  de  porter  le  turban  vert,  soit  pour  ne  point  avilir  ce 
titre,  soit  pour  pouvoir  lui  commander  en  toute  liberté.  Ceux  d'en- 
tr'eux qui  ont  quelqu'emploi  important,  civil  ou  militaire,  s'abstiennent 
également  de  mettre  leur  tnrban  dans  les  cérémonies  publiques,  pour 
ne  pas  paraître  vouloir  se  donner  encore  plus  de  lustre,  en  s'y  mon- 
trant avec  l'enseigne  imposante  de  leur  naissance  :  au  contraire  les 
autres  Emîrs  membres  du  corps  des  Ulema  ,  soit  magistrats,  docteurs 
ou  ministres  du  culte,  ne  quittent  jamais  le  turban  vert.  Cette  op- 
position d'usages  est  un  effet  de  la  maxime  consacrée  en  politique, 
qu'un  inférieur  ne  doit  jamais  se^montrer  au  dessus  de  son  supérieur. 
Les  princes  Ottomans  n'étant  pas  de  la  descendance  du  prophète,  et 
par  conséquent  ne  jouissant  pas  du  privilège  de  porter  le  furban  vert, 
ils  ont  cru  à  propos  de  défendre  qu'un  Emir  ,  fait  grand  Visir  ou 
Scheikh'ul-Islam  3  pût  se  présenter  avec  le  turban  vert  à  l'audience 
du  monarque ,  et  cela  pour  ne  pas  avoir  à  se  racheter  de  cette  es- 


286  Costume    civil 

pèce  d'humiliation,  en  les  obligeant  à  une  étiquette  plus  rigoureuse. 
Il  en  est  de  même  des  autres  principaux  dignitaires  de   l'état.    Ce- 
pendant lorsque  le  Sultan  ou  le  grand  Visir  passent  par  la  ville  in- 
cognito   ou  travestis,  ils  portent  toujours  le  turban  vert. 
Autotki  Ce  qu'il    y  a  de  bon   pour  cette  classe  de   personnes  ,  c'est  que 

du£c£^f!1"  Ieur  Nakib'ul-Eschraf  n'est  bientôt  plus  dans  la  dépendance  du  Sul- 
tan, étant  maintenant  nommé  à  vie;  et  qu'en  parvenant  aux  em- 
plois ci-dessus,  et  même  devenu  doyen  de  tous  les  ex-Cazi-Àsker , 
il  ne  perd  jamais  son  titre  ni  son  autorité  sur  le  corps  des  Emirs, 
à  moins  qu'il  ne  soit  fait  Scheikh'ul-Islam  ,  parce  que  ces  deux 
dignités  sont  incompatibles  dans  la  même  personne.  Lui  seul  a 
le  droit  d'assister  à  la  fête  du  Mewloud  dans  la  mosquée  Sultau- 
Àhrned  sous  cru  pavillon  vert,  à  droite  et  près  de  l'autel,  et  de 
condanner  à  la  prisou  s  à  la  bastonnade  ou  autres  châtimens  ,  les 
Emirs  dans  tout  l'empire  :  ces  châtimens  s'appliquent  dans  sa  de- 
meure pour  ceux  de  Constantinople  ,  et  pour  les  autres  dans  celle 
de  ses  lieufenans.  Ces  officiers  et  autres,  qui  tous  sont  Emirs,  et 
portent  le  titre  de  Nakib  ,  ont  le  dix  pour  cent  des  sommes  que 
les    autres  Emirs  sont  condannés  à   payer  à  leurs  créanciers. 

Il  v  a  dans  l'empire  dix    autres    villes    de  seconde  classe,  qui 

Autres  juges  ]  tr  '      I 

dans  les  mites    ont  chacune  un  Mollah,  fuge',   lequel  se  prend   annuellement  parmi 

de  seconde  .  . 

dusse.  ceux  des  Muderriss  de  la  capitale,  qui  renonçant  à  l'espoir  souvent 
déçu  de  parvenir  à  un  plus  haut  grade,  aiment  mieux  prendre 
un  emploi  médiocre  actuel  ,  que  d'en  attendre  un  plus  considéra- 
ble ,  mais  incertain.  Ces  Mollah  sont  appelés  Meuassib-Dewriyé  , 
parce  que  c'est  entr'eux  que  roulent  ces  emplois,  et  il  y  en  a  tou- 
jours soixante  ou  .-oixante-dix  qui  passent  la  plus  grande  partie  de 
leur  vacance  à  Constantinople,  où  ils  soupirent  vainement  après 
l'honorable  titre  d'ex-Moilah.  Il  existe  en  outre  dans  cette  ville 
trois  tribunaux  spéciaux,  dont  les  juges  sont  certains  magistrats 
du  troisième  ordre  appelés  Mufettisch ,  de  la  nature  même  de  leurs 
fonctions,  dont  l'objet  est  de  juger  les  causes  concernant  les  fVakf, 
et  surtout  celles  qui  sont  de  la  compétence  du  Mouphty  par  le- 
quel ils  sont  nommés,  du  grand  Visir  et  du  chef  des  Eunuques  noirs: 
il  y  a  uu  tribunal  semblable  à  Andrinople  ,  et  un  autre  à  Bursa. 
Dans  toutes  les  autres  villes,  ces  causes  rentrent  dans  les  attributions, 
des  juges  ordinaires,  qui  sont  les  Mollah,  les  Cady  et  les  Nayb. 
Les  Cady  de  cette  classe  3  et  qui  sont  au  nombre  de  quatre  cent 
cinquante-six,  sout  envoyés  comme  juges    ordinaires   dans  toutes  les 


des    Ottomans  2,87 

villes  les  moins  considérables  de  la  Natolie,  rie  l'Egypte  et  de  l'Asie. 
Ils  ont  le  choix  de  la  province  où  ils  préfèrent  être  envoyés;  mais 
une  fois  qu'ils  y  sont  ,  il  ne  leur  est  plus  permis  de  passer  dans 
une  autre.  A  l'exception  des  deux  Cad  y  de  l'Egypte,  appelés  l'un 
de  Mahaltet'nl-Merhhoum ,  et  l'autre  de  Djiziyé,  qui,  en  vertu  d'ua 
privilège  de  Sélim  I.er,  par  lequel  fut  faite  la  conquête  de  ce  pays  3 
sont  à  vie,  les  autres  ne  restent  pas  plus  de  dix-huit  mois  en  place; 
et  malgré  la  faculté  qu'ont  les  Cazi-Àsker  de  conférer  ces  emplois 
à  vie  aux  sujets  qui  les  mériteraient  le  plus  par  leur  âge  ou  leurs 
services,  ils  ne  se  hazardent  point  à  en  user,  pour  ne  pas  don- 
ner lieu  aux  murmures  que  cela  exciterait  dans  tout  le  corps  des 
Cady.  Lorsque  par  tour  d'élection  ou  par  ancienneté  les  Cady  par- 
viennent aux  grades  supérieurs  de  Sitté  y-Roumily  ,  de  Sit(é-y-Ana- 
do!y  et  de  Site-y-Missir  (c'est-à-dire  de  l'Egypte  ),  qui  sont  les  six 
doyens,  ils  prennent  ce  titre  de  Tahhta-Bascky  ,  et  quittent  la 
province  pour  se  rendre  dans  la  capitale.  Les  deux  premiers  sont 
donnés  pour  conseillers  au  Sadr-Roum,  et  les  quatre  autres  au  Sadr- 
Anadoly.  L'expérience  et  les  lumières  qu'ils  ont  acquises  dans  le 
long  exercice  de  leurs  emplois,  donnent  beaucoup  de  poids  à  leur 
opinion  en  matière  de  jurisprudence;  et  à  certains  jours  fixes,  ils  se 
rerident  chacun  chez  son  Cazi-Asker  pour  y  être  consultés.  Outre  ces 
distinctions  honorifiques,  ils  ont  droit  à  certains  bénéfices  comme 
les  ex-Mollah  de  première  classe.  Reste  la  cinquième  et  dernière 
classe  des  juges  appelés  Nayb,  c'est-à-dire  vicaires,  parce  qu'ils  rem- 
plissent réelement  les  fonctions  de  substituts  des  Mufti  et  des  Cady. 
Les  Caza-Nayb  sont  juges  dans  les  bourgs,  les  villages,  les  can- 
tons et  les  districts  ruraux  dépendans  de  la  juridiction  d'un  Mo- 
lah  où  d'un  Cady.  Les  Bab-Nayb  sont  des  vicaires  des  Mollah  de 
première  et  seconde  classe,  qui  jugent  les  causes  de  moindre  im- 
portance; les  Molla-Vekily  sont  des  juges  en  l'absence  des  Mollah; 
les  Cady-Vekily  sont  des  sous-Cady;  et  les  Arpalik-Naïb,  des  juges 
dans  les  cantons  qui  sont  laissés  en  bénéfice  aux  Mollah  de  pre- 
mière classe. 

Nous  allons  parcourir  maintenant,  plus  rapidement  encore  que    Les  Moupiuy 
nous  ne  l'avons  fait  des  emplois  civils  ,  la  classe  des  docteurs  de   la      Jf, 
loi  et  des  ministres  de  la  religion,  dont   l'emploi  est  jugé  inférieur 
aux  emplois  civils.   Les    docteurs  en   loi  dans  les  provinces    sont  les 
Mouphty  :  il  y  en  a  dans  les  grandes  villes  jusqu'à  deux  cent-dix, 
pour  l'expédition  des  réponses  à  donner  par  écrit  à  ceux   qui  dé- 


Ci  leur, 
fondions. 


Autres 

ministres 

de  la   re/igioui 


288  Costume    civil 

sire  ni  savoir  ce  que  le  livre  sacré  a  décidé  sur  certains  points  de 
doctrine,  de  morale  et  de  droit  civil  et  criminel.  Ces  légistes ,  qu'on 
pourrait  appeler  docteurs  in  utraque  jure,  donnent  leurs  réécrits 
comme  le  Scheikh'ul-Islam,  avec  l'obligation  de  plus  d'y  apposer  leur 
sceau ,  d'y  indiquer  le  lieu  de  leur  naissance  ,  d'y  insérer  mot  à  mot  le 
texte  Arabe,  et  de  citer  le  livre  canonique  d'où  ils  ont  tiré  leur 
décision.  Eu  considération  des  quatre  rites  établis  chez  les  Musul- 
mans par  leurs  quatre  principaux  Imam,  rites  qui  ont  plus  ou  moius 
de  sectateurs,  dont  les  uns,  qui  forment  le  plus  grand  nombre,  s'at- 
tachent aux  décisions  de  l'Imam-Azam-Ebu-Hanifé ,  et  les  autres 
tels  que  la  plus  grande  partie  des  habitans  de  la  Mecque,  de  Mé- 
dine  ,  du  Caire  ,  d'Àlep  et  de  Jérusalem  ,  à  celles  des  Imam-Schafiy  , 
Malik  et  Stannbel ,  le  gouvernement  s'est  déterminé,  pour  des  rai- 
sons politiques,  à  donner  à  ces  villes  trois  autres  Moupthy  ,  qui  sont 
autorisés  à  répondre  aux  questions  qui  peuvent  leur  être  faites  sur 
les  pratiques  particulières  à  chaque  rite,  d'après  l'opinion  manifes- 
tée par  son  Imam  respectif.  Les  Mouphty  sont  tous  nommés  par  le 
Scheikh'ul-Islam  ,  et  n'ont  aucun  degré  de  prééminence  l'un  sur 
l'autre;  ils  meurent  dans  leur  emploi,  le  plus  grand  avancement 
qu'ils  peuvent  avoir  étant  de  passer  d'une  ville  à  une  autre  plus 
considérable;  mais  en  quelque  lieu  qu'ils  se  touvent,  ils  sont  toujours 
au  dessous  des  Mollah  et  des  Cady. 

Tous  les  autres  ministres  de  la  religion  se  réduisent  à  cinq 
classes ,  dont  nous  avons  déjà  fait  mention.  La  première  se  compose 
des  Ghischëikh ,  dont  l'emploi  est  de  prêcher,  ou  plutôt  de  lire  prin- 
cipalement dans  les  mosquées  tous  les  vendredis  après  l'office  du  midi 
les  discours  qu'ils  ont  écrits.  Le  respect  et  Ie3  égards  qu'on  a  pour 
eux  se  mesurent  sur  la  sagesse  de  leur  conduite  et  sur  l'intégrité  de 
leurs  moeurs,  et  toute  la  différence  qui  règne  entr'eux  est  dans  le  plus 
ou  le  moins  d'importance  de  la  mosquée  à  laquelle  ils  sont  attachés. 
Ceux  des  quatorze  mosquées  impériales  de  Constantinople  forment  une 
classe  particulière  de  Scheikli,  qui  roulent  entreux  par  ancienneté, 
de  manière  que  celui  de  Sainte  Sophie  ,  qui  est  regardée  comme  la 
métropole ,  est  le  doyen  de  tons.  Ces  Scheikh ,  outre  le  nom  gé- 
néral en  porteut  un  autre  particulier,  qui  est  celui  de  Meschailh- 
Sélalinn ,  ou  prédicateurs  des  mosquées  impériales  3  ou  de  Meschaïkh- 
Tarik  ,  qui  signifie  Scheikh  de  promotion  ,  étant  en  effet  les  seuls 
qui ,  après  un  examen  fait  à  chaque  fois  en  présence  du  Mouphty  , 
passent  d'uue  basilique    à    l'autre.    Dans    la  seconde  classe    sont  les 


DES      OïTOM  A  S"  3i  280 

Katib,  qui  assistent  à  la  prière  solennelle  du  vendredi,  et  auxquels 
seuls  il  est  permis,  en  cas  de  besoin  ,  de  se  donner  un  suppléant.  La 
seconde  et  troisième  classe  comprennent  le3  Imam  et  les  Muezzinn  s 
dont,  l'emploi  est  3  pour  les  premiers  3  de  présider  ressemblée  dans -les 
cinq  namaz  ,  et  d'assister  à  la  circoncision  des  enfans ,  aux  mariages  et 
aux  enterremens  de  leurs  paroissiens;  et  pour  les  seconds,  d'annoncer 
des  minarets  l'heure  de  ces  cinq  namaz  ,  et  de  savoir  chanter  eu 
musique  ,  motif  pour  lequel  on  exige  qu'ils  aient  une  voix  mélodieuse. 
Viennent  enfin  les  Cayym,  qu'on  dirait  les  gardiens  ou  les  marguil- 
liers  des  mosquées,  et  qu'on  pourrait  assimiler  en  quelque  sorte  aux 
ostiaires  ou  clercs  de  nos  sacristies.  Dans  aucune  de  ces  classes  les 
individus  qui  les  composent  ne  sont  réunis  en  communauté,  l'usage 
des  maisons  que  nous  appelons  canonicales  n'étant  pas  connu  chez 
les  Ottomans;  chacun  d'eux  jouit  donc  du  salaire  affecté  à  son  emploi 
dans  l'habitation  qu'il  a  choisie,  avec  sa  femmes  et  ses  eufan-:.  Ils 
sont  sujets,  comme  tous  les  autres  habitans ,  au  magistrat  de  la  ville  , 
qui  peut,  comme  un  évêque  parmi  nous,  les  destituer  de  leur  emploi 
quand  ils  s'y  comportent  mal,  ou  les  renvoyer  quand  ils  n'ont  pas  les 
qualités  nécessaires  pour  le  bien  remplir.  Le  costume  des  Imam  et  des 
Muezzion  ayant  été  retracé  ailleurs,  nous  avons  seulement  repré- 
senté à  la  planche  48  les  suivans ,  savoir;  au  n.°  1  celui  du  Seheikh- 
ul-Islam;  au  n.°  a  le  Nakib-ul-Eschraf  en  costume  de  cérémonie  ; 
au  n.°  3  un  Cazi-Asker  en  habit  de  printems  ;  au  n.°  4  un  Istam- 
bol-Cadissy  en  habit  d'hiver;  au  n.°  5  un  Mollah  en  habit  d'été, 
et  au  n.°  6  un  Cady. 

Les  promesses  que  fait  la  religion  Musulmane  à  ceux  qui  la  origine  d** 
professent  de  les  combler  de  délices  dans  un  autre  monde,  l'ima- 
gination naturellement  ardente  des  peuples  chez  lesquels  elle  est 
répandue ,  et  l'éclat  des  victoires  remportées  par  le  Prophète  et 
qui  semblaient  attester  la  divinité  de  sa  mission  ,  ont  aussi  en- 
fanté chez  ces  peuples,  dès  l'origine  du  Mahométisme  ,  une  foula 
de  cénobites,  qui,  par  l'austérité  de  leur  vie,  semblaient  ne  plus 
tenir  à  la  terre.  La  première  année  de  l'égire  ,  quarante-cinq  habi- 
tans de  la  Mecque  et  autant  de  Médine  s'engagèrent  par  serment 
de  demeurer  fidèles  à  la  loi  du  Prophète  ,  et  formèrent  une  es- 
pèce de  congrégation  ,  qui  fesak  profession  de  communauté  de 
biens  ,  et  de  certaines  pratiques  de  religion  accompagnées  d'un  es- 
prit de  mortification  et  de  pénitence.  Pour  se  distinguer  du  reste 
des  Musulmans,  ils  prirent  le  nom  de  Sophy  ,  qu'on  donne  amour- 

Europc.  Fol.  I.  P.  III,  37 


Gommunautesl 


conwiuuttutcsi 


390  Costume    civil 

d'hui  à  tout  Musulman  qui  se  voue  à  une  vie  retirée  et  con- 
templative, et  qui  se  consacre  à  l'étude  et  aux  œuvres  pénibles 
inspirées  par  une  dévotion  extraordinaire.  Nous  avons  voulu  renfer- 
mer dans  cette  définition  les  différentes  étymologies  données  par 
Tes  Musulmans  au  mot  Sophy  ,  que  les  uns  font  dériver  du  mot  grec 
sophos ,  les  autres  du  mot  sof ,  qui  est  le  nom  d'un  camelot  gros- 
sier dont  s'habillaient  les  pénitens,  et  quelques-uns  du  mot  sofa, 
qui  indique  une  des  stations  qui  se  font  autour  de  la  Keabé  de  la 
Mecque,  où  les  premiers  néophites  passaient  leurs  jours  dans  l'absti- 
nence et  les  jeûnes.  Non  contens  de  cette  dénomination  ils  y  joi- 
gnirent dans  la  suite  celle  de  fackir  ,  qui  signifie  pauvre,  parce 
qu'ils  renoncent  à  leurs  biens  et  aux  plaisirs  mondains  pour  se  con- 
former à  ces  paroles  du  prophète:  Elfakr'u-Fakhy  ,  la  pauvreté 
fait  ma  gloire. 

Deuxpremièrh  A    l'imitation  de    ces  dévots,    Ebu-Bekir  et   Aly  ,  dans  la  vue 

Um  peut-être  de  se  rendre  agréables  au  prophète  ,  fondèrent  chacun 
une  congrégation  ,  où  ils  présidaient  eux-mêmes  séparément  aux 
différens  exercices  prescrits  aux  novices,  qui  venaient  s'y  incorpo- 
rer volontairement.  Les  deux  premiers  fondateurs  laissèrent  en  mou- 
rant, l'un  à  Selmann-Farissy,  et  l'antre  à  Hassan-Bassry  3  la  direc- 
tion de  ces  congrégations,  qui  fut  consacrée  par  le  nom  mystérieux 
«le  Kïlafet  ou  vicariat,  et  donnée  dans  la  suite  aux  frères  tes  plus 
vénérables  par  leur  âge  et  par  leurs  vertus.  L'enthousiasme,  ou,  pour 
mieux  dire.,  le  fanatisme  porta  plusieurs  frères  à  s'écarter  de  la  rè- 
gle primitive;  et  cette  manie  se  propagea  tellement,  que  des  deux 
congrégations,  il  se  forma  une  multitude  d'ordres  monastiques.  Par- 
mi les  fondateurs  de  ces  ordres,  il  en  est  un  dont  nous  rapporterons 
certaines  singularités  propres  à  nous  donner  une  idée  de  leur  ca- 
ractère et  de  celui  de  la  nation.  Uweis-Carny,  c'était  son  nom, 
natif  de  Garn  dans  l'Yemen ,  et  qui  était  déjà  solitaire,  se  mit  l'an 
37  de  l'égire  à  prêcher  qu'un  jour  l'ange  Gabriel  lui  était  apparu 
en  songe,  et  lui  avait  ordonné  d'abandonner  le  monde  pour  se  li- 
vrer à  une  vie  contemplative  et  à  la  pénitence;  et  il  ajoutait  que 
ce  messager  céleste  lui  avait  prescrit  sa  manière  de  vivre  et  donné 
les  règles  de  son  institut:  ce  qui  consistait  à  se  tenir  éloigné  de  la 
société,  à  renoncer  aux  plaisirs,  même  les  plus  innocens,  et  à  ré- 
citer jour  et  nuit  une  quantité  de  prières.  Pour  mettre  son  ordre 
plus  en  crédit  il  se  fit  arracher  toutes  les  dents 3  en  l'honneur, 
disait-il,  du  prophète  qui  en  avait  perdu  deux  à  la  fameuse  journée 


des    Ottoman  s.  29 1 

d'Uhud  ;  et  il  exigeait  le  môme  sacrifice  de  ses  disciples,  en  leur 
donnant  à  entendre  que  si  leur  vocation  venait  vraiment  du  ciel , 
ils  n'en  seraient  pas  moins  privés  de  leurs  dents ,  et  cela  par  un 
ange  qui  serait  venu  les  leur  enlever  pendant  leur  sommeil  ,  et 
qu'à  leur  réveil  ils  les  auraient  trouvées  sur  leur  oreiller.  Mais 
cette  manie  de  s'arracher  les  dents  dut,  avant  même  d'en  venir  au 
fait,  opérer  une  pleine  conviction  sur  l'esprit  de  ceux  qui  ne  se 
sentaient  point  appelés  à  cette  règle.  Uweïs  n'a  eu  qu'un  très-petit- 
nombre  de  prosélites,  et  encore  pendant  un  assez  petit  nombre  d'an- 
nées, et  il  n'eut  même  pas  la  consolation  de  voir  sou  institut  s'éten- 
dre au  dehors  de  l'Yemen  où  il  était  né. 

L'ordre  d'Uvveis  ,  quoique  n'ayant  pu  jeter  de  profondes    raci-      Nouvelles 
nés,  ne  laissa  pas  cependant  de  contribuer  à  la  formation    d'autres   ,  religieuses 

p  »,  .  ,.,..  à  chaque  siècle. 

ordres,  dont  les  fondateurs  s  écartant  moins  que  lm  des  institu- 
tions d'Ebu-Bekir  et  d'Aly,  étendirent  les  leurs  sous  diverses  for- 
mes. L'histoire  du  Musulmani^me  nous  offre  à  chaque  siècle  une, 
deux  ou  trois  nouvelles  congrégations,  parmi  les  instituteurs  desquel- 
les on  en  compte  trente-deux  des  plus  marquans ,  qui  ont  pris  le 
titre  de  Pir  ou  5 cheikh ,  c'est  à  dire  doyen  ou  ancien,  et  dont  lea 
sectateurs  se  sont  donné  celui  de  Derwisch ,  mot  Persan  ,  qui  si- 
gnifie seuil  de  la  porte,  et  dans  le  sens  figuré  esprit  d'humilité  7 
retraite  et  persévérance  ,  qui  sont  les  principales  vertus  des  ana- 
chorètes. Nous  nous  abstiendrons  d'entrer  ici  dans  des  détails,  qui 
ne  pourraient  être  que  fastidieux  pour  le  lecteur,  sur  la  fondation  et  la 
diversité  de  ces  congrégations.  Cependant,  malgré  l'avantage  qu'il  y 
aurait  à  désigner  l'époque  de  leur  institution  ,  pour  pouvoir  en  tems 
et  lieu  rapporter  à  chacune  d'elles  le  costume  qui  lui  est  propre  , 
nous  tâcherons,  en  conciliant,  comme  nous  l'espérons,. la  brièveté 
avec  les  connaissances  nécessaires  à  notre  objet ,  de  nous  expliquer 
de  manière  à  en  instruire  suffisamment  quiconque  vondrait  simple- 
ment discourir,  ou  représenter  en  peinture  ces  différens  ordres. 

Des  trente-deux,  auxquels   nous  venons  d'en  porter  le  nombre,  Ordres  dérivés 
deux  seuls  peuvent  se  dire  dérivés  de  celui  d'Ebu-Bekir,  savoir;  les     Co,fgrê%aon 
Besstamy,  ainsi  appelés  de  Bayezid-Bestamy  mort  en  Syrie  en  874,    d'Ebu-ikhir. 
et   les  Nakschibendy ,  qui  ont  aussi    pris  leur  nom  de    Mohammed* 
Naksehibendy  mort  en  Perse  Tan  i35y.  Toutes  les  autres  congréga- 
tions tirent  leur  origine  de  celle  d'Aly.    Mohammed-Nakschibendy 
voyant   presque  anéanties  sous  celles-ci   les  deux    congrégations    mè- 
res, crut  se  faire  un  mérite  de  les    rappeler    à    leur    règle    primi- 


29 i  Costume    civil 

tive;  et  pour  y  parvenir  il  institua  l'ordre  de  son  nom,  dont  la  rè- 
gle, qui  est  la  même  que  celle  de  l'ordre  d'Ebu-Bekir ,  porte  l'o- 
bligation de  réciter  chaque  jour  en  particulier  diverses  prières, 
dont  quelques-unes  se  répètent  sept  ibis,  et  d'autres  jusqu'à  neuf. 
Les  membres  de  ces  congrégations  ajoutent  à  cela  quelque  pratique 
à  leur  choix  ,  comme  de  se  réunir  plusieurs  en  commun  >  et  à  un  jour 
fixe  de  la  semaine,  pour  réciter  tous  ensemble  ces  prières:  ce  qu'ils 
font  le  plus  souvent  le  jeudi  soir  après  le  cinqième  namaz  du  jour.  Ils 
ont  dans  chaque  ville  et  dans  chaque  quartier  un  lieu  de  réunion, 
où  ils  vont  faire  leurs  exercices  de  dévotion*,  ils  y  sont  assis  et 
dans  le  plus  grand  recueillement.  Le  doyen  ou  quelqu'autre  con- 
frère récite  les  prières,  et  l'assemblée  répond  en  corps,  tantôt  parle 
mot  Bon  qui  vent  dire  tout  puissant,  tantôt  par  celui  d' Allah  qui 
signifie  Dieu.  Les  Nakschibendy  ont  dans  quelques  villes  des  salles 
uniquement  destinées  à  cet  usage,  et  le  doyen  y  est  distingué  des 
autres  frères  par  un  turban  semblable  à  celui  des  Scheikh  des  mos- 
quées. Cette  nouvelle  congrégation,  qui  s'étend  dans  tout  l'empire, 
se  compose  de  personnes  de  toute  condition  ,  depuis  le  simple  parti- 
culier jusqu'au  plus  grand  seigneur. 
Fondation  II  a  encore  été  créé  d'autres  ordres,    dont    les    principes   sont 

bien  différens  et  la  discipline  plus  rigoureuse.  Ces  différences  se 
fout  remarquer,  tant  dans  le  vêtement  et  les  pratiques  religieuses, 
qu'entre  les  Derwisch  et  leurs  Scheikhs  ou  supérieurs.  Ces  derniers 
portent  l'habit  de  drap  vert  ou  blanc,  qui  en  hiver  est  doublé 
de  fourrures  en  peau  de  vair  ou  de  zibeline,  au  lieu  que  l'habit 
ordinaire  des  Dervisch  est  une  espèce  de  feutre  noir  ou  blanc ,  qui 
&e  fabrique  dans  certaines  villes  de  la  Natolie.  Mais  les  figures  que 
bous  avons  tracées  à  la  planche  ^9  de  ces  différens  costumes  en  fe- 
ront mieux  connaître  les  principaux  caractères  que  tout  ce  que  nous 
en  pourrions  dire  ici.  Le  n;°  i  représente  un  moine  de  l'ordre 
d'Oeulwani ,  ainsi  appelé  du  nom  d'Oeulwan  son  fondateur  mort  en 
766,  lequel  a  pour  coiffure  un  turban  de  mousseline  à  plusieurs  plis. 
Le  n.°  a  est  un  Ed-Hemi  5  moine  d'un  autre  ordre  qui  se  forma 
du  tems  d'Ibrahim-Ed'hem,  lequel  mourut  à  Damas  en  777.  Après 
ces  deux  sortes  de  religieux  viennent  les  Cadry  institués  par  Abd'ul- 
Cadir-Guilany  mort  à  Bagdad  en  n65.  Les  Cadry  et  les  Djelwety 
portent  ordinairement  l'habit  de  feutre  noir,  les  brodequins  noirs 
et  le  turban  en  mousseline  de  même  couleur  :  ce  turban  ,  appelé 
tadjh  ou  couronne  j  diffère  de  celui  de  beaucoup  d'aures  religieux, 


de  Derwtsch 
«te, 


des   Ottomans.   .  29  3 

tant  par  la  manière  dont  est  pliée  la  pièce  de  mousseline  qui  l'en- 
veloppe, que  par  la  coupe  de  l'étoffe  qui  couvre  le  sommet  de  la 
tête;  et  en  effet,  l'étoffe  dont  est  fait  le  turban  de  PEd'hemi  pré- 
sente quatre  plis,  celle  des  Gadry  six,  et  nous  en  verrons  même 
qui  en  ont  jusqu'à  dix-huit.  Les  Kufay  reconnaissent  pour  leur  fon- 
dateur Seyyid  Ahmed  Rnfai ,  qui  fut  trouvé  mort  l'an  1182  dans  un 
bois  entre  Bagdad  et  Bassqra.  Ils  se  distinguent  des  autres  par  un 
pet it  bonnet,  appelé  takkié  simplement  garni  en  toile  ordinaire. 
Les  Mewlewy  tirent  leur  origine  de  Djeal-ul-din-Mewlana  mort 
en  1273;  et,  à  leur  grand  bonnet,  on  les  reconnaîtra  aisément 
dans  les  planches  suivantes.  Sad'ed-din-Diebawy ,  mort  en  1 335  dans 
les  environs  de  Damas  ,  fonda  l'ordre  des  Sady  ,  dont  le  tadjh  for- 
me à  peine  six  plis:  le  n.°  3  représente  un  Scheikh  des  Sady,  et 
le  n.°  4  un  Derwisçh  Sady.  On  compte  douze  plis  au  tadjh  des  Bek- 
taschy,  qui  révèrent  comme  leur  fondateur  Hadjy-Bektasch-Khoras- 
sany  surnommé  Wely  ou  le  saint,  lequel  finit  ses  jours  en  1 35^  :  les 
n.os  5  et  6  représentent  un  Scheikh  et  un  Derwisçh  Bektaschy. 
Les  Khahvety  dont  on  voit  l'image  au  n.°  1  de  la  planche  5ô  doi- 
vent leur  origine  à  Orner  Kbalwety  mort  en  iScjy  ,  et  les  Babayi 
représentés  à  la  figure  n.°  2  à  Abd'ul-Ghany  Pir-Bahayi  mort  à 
Andrinople  en  1^65.  Les  Bekry  ont  été  institués  par  Pir-Ebu-Bekir- 
Wefayi  mort  à  Alep  en  1496,  et  les  Sunbuly  par  Sunbul-Yous- 
souph-Bolewy  qui  finit  ses  jours  à  Constantinople  en  i^-iq  :  les  pre- 
miers, qui  ont  pour  coiffure  un  grand  bonnet  appelé  Tiulahh^  sont 
représentés  au  n.°  3,  et  les  seconds  au  n.°  4-  Ibrahim-Gulscheny , 
mort  au  Caire  en  i533,a  donné  l'existence  aux  Gulschemy  ,  appe- 
lés aussi  Rouscheny  du  nom  de  Dedà-Omer-Rouscheny  ,  qui  avait 
été  précepteur  de  leur  fondateur:  on  voit  au  n.°  5  un  Scheikh  de 
cet  ordre,  et  au  n.°  6  un  Derwisçh:  le  tadjh  de  l'un  et  de  l'autre 
est  à  huit  plis.  Le  Pir-Uftadè-Mohamraed-Djelwety  ,  mort  en  i58o, 
et  Ussam'ud-din-Oeuschaky  mort  en  iSgs,  ont  été  les  fondateurs, 
le  premier  de  l'ordre  des  Djelvety,  dont  le  tadjh  est  à  dix-huit  plis,  et 
le  second  de  celui  des  Oeuschaky  ;  ils  sont  l'un  et  l'autre  représentés, 
celui-ci  au  n.°  a,  et  celui-là  au  n.°  1  de  la  planehe  5i.  Il  y  a 
encore  les  Niyassy,  dont  l'ordre  fut  fondé  par  Mohammed-Niyazy- 
Missry  qui  mourut  à  Lemnos  en  1694,  et  les  Nour'ed-Diny ,  di- 
sciples de  Nonr'ed-dinn-Djerrahhy  ,  qui  cessa  de  vivre  à  Constantino- 
ple en  1733:  le  n.°  3  offre  l'image  des  premiers  et  le  n.°  4  celle 
des  seconds.  Enfin  le  dernier  ordre  reconnu  des  Ottomans  est  celui 


294  Costume   civil 

des  Djemaly,  dont  l'institution  est  un    monument    de    la    piété    de 
Mohammed  Djemarud-din-Edirnewy  ,  qui  en  1760  a  été  enterré  à 
Constantiuople. 
Utaget  etc.  Après    cet    aperçu    rapide,    des    différentes    institutions    d'or- 

dres de  Derwiseh  qui  méritent  d'être  connus  par  quelque  particu- 
larité ,  nous  allons  voir  quelle  est  la  règle  propre  à  chacun  d'eux. 
Eu  général  les  Derwisch  se  laissent  croître  la  barbe  et  les  mous- 
taches >  et  les  Cadry,les  Rufay,  les  Sady,les  Khalwety  ,  les  Gul- 
gcheny  ,  les  Djelwety  et  les  Nour'ed-diny  ,  portent  aussi  les  che- 
veux longs ,  pour  se  montrer  encore  plus  exacts  imitateurs  des  usages 
du  Prophète  et  de  plusieurs  de  ses  disciples.  Les  nos  les  laissent  épars 
sur  leurs  épaules ,  et  les  autres  en  forment  une  tresse  qu'ils  attachent 
derrière  leur  turban.  On  donne  à  ces  derniers  le  nom  de  setshlu , 
qui  veut  dire  hommes  aux  cheveux,  et  ils  vivent  dans  des  couvens 
séparés.  Du  reste  les  Derwisch,  de  quelqu'ordre  qu'ils  soient,  por- 
tent toujours  en  main  ou  à  leur  ceinture  un  chapelet  composé  de 
33,  de  66  ou  de  99  grains,  indiquant  le  nombre  des  attributs  que 
ce  peuple  croit  appartenir  à  la  divinité:  l'usage  qu'ils  en  font  en 
récitant  plusieurs  fois  dans  le  jour  les  prières  désignées  par  la  rè- 
gle de  leur  ordre,  prouve  qu'ils  ne  le  portent  point  par  une  sorte 
d'affectation  de  dévotion  ou  autre  motif,  comme  le  font  parmi  nous 
quelques  laïcs  ,  mais  par  un  véritable  esprit  de  religion.  Et  en  ef- 
fet, il  est  prescrit  à  chaque  religieux  par  les  statuts  de  presque 
toutes  le3  congrégations,  de  réciter  chaque  jour  VEssma'y-Ilahhy  , 
c'est-à-dire  les  sept  premiers  attributs  qui  sont,  i.°  Ilahy  ill'attah, 
il  n'y  a  de  Dieu  que  Dieu],  2.0  Ya  allahi  oh  Dieu!  exclamation 
qui  exprime  la  toute  puissance;  3.°  Ya-hou ,  il  est  celui  qui  est ,  qui 
a  toute  l'énergie  du  Ego  sum  qui  sum  prononcé  par  M'oyse;  /\.°  Ya- 
hakk  ,  oh  Dieu  juste  !  ;  5.°  Ya-haih  ,  oh  Dieu  vivait  !  ;  6.°  Ya-cay- 
youm  ,  oh  Dieu  existant!;  7.0  enûn  Ya-cahhar ,  oh  Dieu  vengeur! 
Et  pourquoi,  dira-t-on  ,  s'arrêter  précisément  au  nombre  sept?  Le 
célèbre  Newton  aurait-il  aperçu  le  germe  des  découvertes  qui  ont 
immortalisé  son  nom  dans  l'usage  mystérieux  que  font  les  Musul- 
mans de  ce  nombre,  pour  indiquer  les  sept  firmamens,  et  les  sept 
rayons  divins,  d'où  émanent,  selon  eux,  les  sept  principales  cou- 
leurs qui  sont,  le  blanc,  le  noir,  le  rouge,  le  jaune,  le  bleu,  le 
vert  foncé  et  le  vert  clair? 

La  plupart  des  ordres  que  nous  venons    de  nommer    procèdent 
dans  leur  noviciat  par  le  nombre  sept.  Le  novice  admis ,  le  Schéikh 


des    Ottomans.  ao5 

lui  touche  la  main  et  lui  souffle  à  l'oreille  les  mots  rapportés  plus 
haut  au  n.°  i ,  en  lui  enjoignant  de  les  répéter  cent-une ,  cent- 
cînquante-une  ,  ou  trois  cent-une  fois  par  jour.  Après  cette  céré- 
monie qui  s'appelle  talkinn ,  le  novice  promet  de  vivre  dans  une 
parfaite  retraite  ,  et  de  communiquer  à  son  supérieur  les  songes  et 
les  visions  qu'il    aura  durant  son  noviciat.    Ces  songes  doivent  servir  L 

au  Scheick  d'éclaircissement  non  seulement  pour  juger  de  la  sain- 
teté de  la  vocation  du  novice,  et  des  avantages  spirituels  qu'il  doit 
en  retirer,  mais  encore  pour  connaître  les  époques  où  il  devra  lui 
souffler  les  paroles  restantes  qui  étaient  d'abord  au  nombre  de  sept. 
Dans  cet  état  d'épreuve  appelé  tschillé  ,  qui  dure  huit  ou  dix  mois 
et  encore  plus  selon  les  cas ,  le  novice  ne  porte  d'antre  nom  que 
celui  de  Keutsehek  ,  et  le  Scheikh  de  Murschid  ou  directeur  spi- 
rituel. Parvenu  au  dernier  grade  qui  est  celui  de  Tekmilasuluk  , 
où  il  est  censé  avoir  atteint  la  perfection  désirée,  on  l'incorpore 
dans  la  congrégation  qu'il  s'est  choisie.  L'établissement  de  ces  rè- 
gles est  attribué  originairement  au  fondateur  des  Oeulwany;  mais 
elles  ont  été  avantageusement  modifiées  par  les  Cadry  et  le  Khal- 
wety,  sur  le  turban  desquels  on  lit  ces  mots  ilahhy  ïlVallah  tracés 
en  broderie  sur  le  haut. 

Chez  les  Mewlewi  les  novices  sont  soumis  à  des  épreuves  en-  jy0l>!e;at 
core  plus  rigoureuses:  pendant  mille  et  un  jours  ils  sont  employés  plu$  cr;S"re"x 
dans  le  couvent,  aux  offices  les  plu3  bas  de  la  cuisine,  ce  qui  s'ap-  les lUumlmans' 
pelle  Kara-Coulloukdjy ;  et  s'ils  y  manquent  un  seul  jour,  ou  s'ab- 
sentent une  seule  nuit ,  ils  sont  obligés  de  recommencer  leur  novi- 
ciat. Ce  nombre  de  jours  écoulé,  le  Derwisch  chef  de  la  cuisine 
présente  le  novice  au  Scheikh  3  qui,  assis  dans  un  coin  du  sopha  , 
le  reçoit  en  présence  de  tous  les  Derwisch  du  couvent.  Le  candi- 
dat baise  la  main  au  supérieur,  et  s'assied  vis  à  vis  de  lui  sur  la 
natte  étendue  dans  la  salle.  Dans  cette  position,  le  cuisinier  en  chef 
lui  met  la  main  droite  sur  la  nuque  et  la  gauche  sur  le  front,  et 
le  Scheikh  lui  tenant  le  bonnet  suspendu  au  dessus  de  la  tète  lui 
adresse  les  paroles  suivantes  prononcées  par  le  fondateur  de  l'ordre 
même:  la  vraie  grandeur  et  la  félicité  réelle  consistent  à  fermer  son- 
cœur  aux  passions  humaines  :  la  renonciation  aux  vanités  du  monde 
est  l'heureux  effet  de  la  force  victorieuse  que  donne  la  grâce  de  no- 
tre Saint  Prophète.  Ensuite,  après  avoir  récité  le  commencement 
d'une  prière  usitée  en  pareil  cas  ,  le  Scheikh  pose  le  bonnet  sur 
la  tète  du  candidat,  lequel  se  rend  avec  son  parrain  au  milieu  de 


2,96  Costume    ci  y  il. 

la  salle,  où  ils  s'arrêtent  tous  les  deux  les  mains  croisées  sur  la  poi- 
trine, le  pied  gauche  sous  le  droit  et  la  tête  penchée  vers  l'épaule 
gauche.  Le  Scheikh  se  tournant  alors  vers  le  parrain  lui  adresse 
ces  paroles:  puissent  les  services  du  Derwisch  ton  frère  être  agréables 
au  trône  de  V Eternel ,  et  aux  yeux  de  notre  Pir  .'puissent  ,  dans  ce  nid 
des  humbles ,  dans  cette  cellule  des  pauvres ,  son  contentement ,  son 
bonheur  et  sa  gloire  aller  toujours  croissant  !  disons  Hou  en  hon- 
neur de  notre  Mewlana.  On  répond  Hou ,  et  aussitôt  le  nouveau 
frère  quittant  sa  place  va  baiser  la  main  au  Scheikh,  qui  3 près  lui 
avoir  fait  quelques  exhortations  paternelles  sur  les  devoirs  de  son 
état,  ordonne  aux  autres  Derwisch  de  le  reconnaître  et  de  lui  don- 
ner l'accolade  fraternelle.  Nous  donnerons  daus  peu  d'autres  parti- 
cularités concernant  cette  corporation. 
Jtègie  Le  noviciat  des  Bektaschy,  dont  le  eenre  de  vie  est  différent, 

des  Bektuschi.  ,  .  ,      ,       ,  ,    .  .  ,        .  , , 

dure  également  mille  et  un  jour.   Leur  règle  les  oblige  à  vivre  d  au- 
mônes ;  et   à  cet  effet  ils  ont   parmi  eux  des   frères  qui  vont  faire  la 
quête   par  les   rues  ,  sur   les  places  publiques,  dans  les  hôtelleries  et 
jusques  dans   les   bureaux:  ce  qui   ne  se  fait   pas  dans   les   autres  or- 
dres ,  auxquels  pourtant  cette  dénomination  de  mendians  est  commune. 
Les  Bektaschy  demandent   l'aumône   en    ces    termes:    quelque    chose 
pour  V amour  de  Dieu.    Beaucoup   d'e.ntr'eux    cependant    cherchent 
à  se  procurer  leur  subsistance    par  le  travail  de  leurs  mains,    qui, 
selon   le  genre  de  celui  qu'a  choisi  leur  fondateur,  consiste  à  faire 
des    cueillères,    des    écumoirs,    des    égrugeoirs    et    autres    ustensiles 
de  cuisine  en  bois  ou  en  marbre,  ou  à  polir  de  petits  morceaux  de 
marbre   blanc  ou  veiné  dont   leurs  confrères  ornent  leurs  colliers  et 
les  agrafes  de  leur  ceinture  3  et  à  en  faire  de  petites  écuelles  qu'ils 
portent  à  la  main  droite  pour  demander  l'aumône:  voyez  encore  le 
n.°  6  de  la    planche    ^9-  C'est  le  fondateur    de  cet  ordre,  qui,    le 
jour  de   la    création    du    corps    des  Janissaires,    étendît    sur  eux    la 
manche  ds  son  habit  et  les  combla  de  bénédictions  :  motif  pour  le- 
quel ces  troupes  ont  tellement  en    vénération    l'ordre    même,    qu'il 
y  a  toujours  huit  Derwisch    Bektaschy    logés    et  nourris    dans  leurs 
casernes  ,  et  que  leur  colonel  ainsi    que   la  trente-neuvième  compa- 
gnie se  font  un  honneur    de   prendre    le  surnom  de  Bektaschi.  Gfcs 
hôtes  révérés  ne  font  autre  chose    que   de  prier  pour  la     prospérité 
de  l'empire  et  l'heureux  succès  de  ces  armes.  Dans  toutes  les  céré- 
monies des  Janissaires,  et  lorsqu'il  y  a  divan  au  sérail  ,  ils  marchent 
vêtus  eu  drap  vert  et    les   mains   croisées  sur  la  poitrine    devant  le 


et  nourriture 


r>  e  s    Ottomans.  ngy 

cheval  de  l'Aga.  Le  plus  âgé  d'entr'eux  répète  à  chaque  instant  et 
à  haute  voix  ces  paroles:  Kerim'ullah ,  Dieu  clément ,  à  quoi  les  au- 
tres répondent  Hou,  d'où  leur  est  venu  le  nom  de  Hou-Kessohan. 
Voyez  le   n.°  5. 

Ou  trouve  dans  toutes  les  parties  de  l'empire  des  couvens  de  vingt ,  Co, 
trente  ou  quarante  religieux  s  qui  y  ont  la  nourriture  et  le  logement , 
et  y  vivent  sous  l'autorité  d'un  Scheikh.  Le  logement  consiste  en 
une  cellule ,  et  la  nourriture  se  compose  de  deux  plats  et  quelque- 
fois trois,  mais  bien  rarement  :  chaque  religieux  mange  seul:  il  leur 
est  néanmoins  permis  de  se  réunir  au  nombre  de  trois  ou  quatre. 
Ceux  qui  sont  mariés  peuvent  avoir  une  habitation  séparée  (  excepté 
dans  le  couvent  où  le  général  des  Mewlewy  fait  sa  résidence,  et 
où  il  est  défendu  aux  Derwisch  mariés  de  passer  la  nuit),  à  con- 
dition cependant  qu'une  on  deux  fois  la  semaine  ils  aillent  y  cou- 
cher, et  surtout  la  nuit  qui  précède  la  danse.  Quant  au  vêtement 
et  autres  objets  d'une  nécessité  indispensable,  chacun  pense  à  se 
les  procurer  par  l'exercice  de  quelqu'art  ou  métier.  Ceux  qui  ont 
une  belle  écriture  s'occupent  à  faire  des  copies  des  livres  les  plu3 
recherchés  ;  et  les  religieux  manquant  de  moyens  semblables  trouvent 
toujours  des  ressources  dans  la  bienveillance  de  leurs  parens  ,  dans 
la  munificence  des  grands  et  dans  la  générosité  de  leur  Scheikh. 

Nul  vœu,  nul  serment,    nul    engagement    ne  lie  les    religieux     m  ne  font 
Ottomans  à  leur  ordre;  tous  peuvent  changer  de  communauté,  ren-  PTL%!'dZ? 
trer  dans  le  monde  et  y  embrasser  l'état    qu'ils    veulent,    et    pour-       fieT*'ï,l 
tant  on  en  voit   bien   peu  qui   usent  de  cette  liberté,  dans  l'opinion       à  rhabu' 
où  ils  sont  généralement  que  ce  serait  commettre  un  sacrilège  ,  que 
de  ne  pas  mourir  avec  l'habit  de   l'ordre  où  l'on  s'est  fait  recevoir. 
Outre  l'esprit  de  pauvreté  et  de   persévérance  qui  forme  la    base  de 
leur  institut,  on  admire  encore  en  eux  la  soumission  qu'ils  montrent 
envers  leurs  supérieurs ,  et  qui  se  fait  encore   plus  remarquer  par  la 
profonde  humilité  dont  sont  accompagnées  toutes  leurs  actions,  soit 
dans  le  cloître,  soit  au  dehors.    Lorsqu'on    en    rencontre   quelques- 
uns,  on  les  reconnaît  aussitôt  à  leur  tête  baissée  et  à  leur  maintien 
respectueux.  Leur  salut  est  simple  et  bref ,  et  leurs  discours  ne   rou- 
lent que  sur  des  visions,  des  songes }  des  esprits  célestes,   des  mira- 
cles y  et  eniin  sur  des  choses  de  l'autre  monde.  D'ailleurs  l'ambition 
est   réduite  au  silence  parmi   eux  :  les  brigues,  les  recommandations 
et  les  protections  ne  pourraient  leur  être   d'aucun  secours,  et  l'an- 
cienneté seule,  jointe  à  une  certaine  capacité  et  à  une  vie  exemplaire 

Europe.  Voh  I.  P.  III,  38 


2Ç)8  COSTOME     CIVIL 

peut  élever  le  Derwisch  à  la  dignité  de  Scheikh.  La  nomination  en 
est  faite  par  le  général  de  l'ordre  appelé  Rcïs'ul-Meschaikh ,  non 
sans  s'y  être  préparé  per  le  jeûne  et  la  prière,  et  sans  avoir  invoqué 
les  lumières  du  très-haut.  Les  généraux  de  Tordre  font  tous  leur 
résidence  dans  les  villes  où  reposent  les  cendres  de  leur  fonda- 
teur, et  y  sont  sous  l'autorité  du  Mouphty  de  Constantinople.  ils 
ont  également  le  droit  de  nommer  quand  il  leur  plaît  tel  ou  tel 
Derwisch  Scheikh  tilulaire  ou  in  partibus  d'un  couvent  non  encore 
existant,  mais  dont  la  piété  des  riches  et  des  dévots,  échauffée  par 
les  vives  instances  que  leur  fait  le  Scheikh  aspirant,  donne  lieu  de 
croire  que  la  fondation  est  imminente  et  certaine;  et  en  effet, 
l'on  voit  encore  aujourd'hui  se  former  de  ces  couvens,  tantôt  dans 
une  province  et  tantôt  dans  l'autre. 
riÊs'àefeS  ^e  crédit  dont  jouissent    ces    congrégations    dans  l'opinion   des 

d'/fdrZ'  Musulmans  n'a  pas  empêché  cependant  qu'elles  ne  fussent  exposées 
à  des  orages,  qui  semblaient  les  menacer  d'une  ruine  totale.  Les 
plu?  estimées  étaient  autrefois  celles  d'où  étaient  bannies  la  musi- 
que et  la  danse;  et  les  ordres  où  l'on  avait  ces  amusemens  étaient 
à  peine  tolérés.  Leurs  pratiques  étaient  regardées  comme  proscrites 
par  la  religion  et  par  les  lois  ,  leurs  exercices  de  piété  taxés  de 
profanations,  et  leurs  salles  de  danse  et  de  musique  exécrées  comme 
des  endroits  odieux  au  ciel,  et  où  l'on  devait  bien  se  garder  d'en- 
trer, Il  s'en  fallut  bien  peu  que,  des  paroles  on  n'en  vînt  aux  voies 
de  fait.  On  eutendit  même  à  diverses  époques,  et  particulièrement 
sous  le  règne  de  Mohammed  IV,  des  Musulmans  crier:  à  bas  tous 
ces  ordres ,  à  bas  leurs  couoens  et  leurs  salles-.  C'en  était  fait  de  tous 
peut-être,  si  l'on  eût  commencé  par  un  seul:  le  bonheur  voulut 
que  d'autres  voix  s'élevassent  plus  fortement  encore  en  leur  faveur. 
Ces  assemblées  ,  mêlées  de  musique  et  de  danse  ,  semblaient  sous  un 
point  de  vue  contraires  à  la  religion;  mais  d'un  autre  côté  cette  même 
religion  était  là  qui  disait:  quels  &ont  ces  Scheihh ,  ces  Derwisch  et 
leurs  fondateurs  ?  Ce  sont  des  âmes  chéries  du  ciel ,  des  âmes  liées  par 
une  correspondance  intime  avec  les  puissances  spirituelles.  Or  cette 
opinion  étant  celle  de  ta  plus  grande  partie  de  la  nation,  quel 
attentat  sacrilège  n'eût-ce  pas  été  que  de  supprimer  des  institu- 
tions, qui  n'étaient  qu'une  propagation  de  celles  fondées  par  Ebu-> 
Bekir  et  par  Aly  ,  tous  les  deux  proches  parens  et  vicaires  du  Pro-» 
phète  ?  C'est  là  le  palladium  qui  a  préservé  de  leur  entière  anéantis- 
sement les  ordres  religieux  dans  l'empire  Ottoman.  Qu'on   joigne  à 


des    Otto  m  a  s  s  299 

cela  cette  autre  croyance  généralement  répandue  dans  cet  empire, 
savoir  qu'il  y  a  parmi  les  hommes  une  légiou  composée  de  trois 
cent  cinquante-six  Saints,  lesquels  forment  d'une  manière  invisible 
un  certain  ordre  spirituel  et  céleste  de  la  nation  nommée  Ghaws- 
Alem,  c'esl-à-dire  troupe  des  meilleurs  du  monde,  et  que  ce  sont  tous 
autant  d'élus  appartenant  aux  différentes  congrégations.  On  n'aura 
pas  de  peine  à  croire  que  les  Derwisch  eux-mêmes  ne  négligent 
rien  pour  fomenter  cette  croyance  dans  l'esprit  de  leurs  compatriotes. 

C'est  là  en  effet  ce  qui  arrive.  Il  n'est  pour  ainsi  dire  pas  de 
Musulman  ,  qui  ne  s'empresse  de  se  faire  agréger  à  quelqu'ordre 
religieux  ;  et  il  en  est  même  qui  s'inscrivent  dans  deux  ,  trois  et 
plus  à  la  fois.  Pour  rendre  leur  noviciat  encore  plus  méritoire  les 
uns  assistent  aux  danses  de  Tordre  3  les  autres  se  mêlent  parmi  les 
prof  es  pour  prendre  part  à  leurs  exercices.  Ceux  qui  ne  peuvent  faire 
ni  l'un  ni  l'autre,  soit  à  cause  des  occupations  de  leur  état,  soit 
pour  d'autres  motifs  légitimes,  récitent  à  la  place  une  partie  des 
prières  usitées  dans  la  communauté  à  laquelle  ils  sont  attachés; 
et  pour  cette  absence  involontaire  ,  n'eût-eîle  été  que  de  quelques 
minutes  ,  ils  se  mettent  deux  ou  trois  fois  par  semaine  le  bonnet 
propre  à  cet  ordre. 

Il  y  a  néanmoins  de  ce3  ordres  ,  tels  que  ceux  des  Kalwety 
auxquels  bien  des  gens  donnent  la  préférence,  mais  pourtant  sans 
que  les  autres  en  soient  pour  cela  moins  respectés  :  car  partout  où 
se  présente  un  Soheikh  ou  un  Derwisch  ,  de  quelqu'ordre  qu'il  soit , 
il  est  bien  reçu.  En  s'absteliant  par  principe  de  rien  demander, 
ces  religieux  ne  refusent  pas  les  offrandes  qui  leur  sont  faites  par 
les  personnes  charitables ,  dont  plusieurs  même  réservent  pour  eux 
leurs  aumônes.  Quelqu'un  d'entr'eux  se  distingue-t-il  par  son  mérite? 
Ou  s'empresse  de  le  rechercher,  de  faire  sa  connaissance,  d'aller 
le  voir  et  de  subvenir  à  ses  besoins.  De  pieux  Musulmans  les  pren- 
nent même  chez  eux  ,  dans  l'espoir  que  cet  acte  d'hospitalité  atti- 
rera sur  leur  personne  ,  sur  leurs  biens  et  sur  leur  famille  les  bé- 
nédictions du  ciel. 

Mais  la  vénération  des  Musulmans  pour  cette  classe  dénommes 
devient  encore  bien  plus  grande  en  reraa  de  guerre.  Les  Pachas  même , 
les  Bey  ,  tous  les  seigneurs  et  les  officiers  de  la  cour  font  ensorte  d'en 
emmener  un  ou  deux  avec  eux  à  leur  entrée  en  campagne  ,  et  ils  les 
tiennent  dans  leur  tente,  où  ils  sont  certains  qu'ils  prieront  jour  et 
nuit  pour  le  succès  des  armes  Musulmanes.  Outre  cela,  il  ne  se  fait  point 


Tous  se  font 
inscrire  dans 

un  ordre 
religieux  , 
sans  s'obliger 
à  vivre  dans 

un  touvenl. 


Ils  sont  bien 
reçus  partout. 


Combien 

ils  sont  utiles 

dans  les 

expéditions 

militaires. 


3oo  Costume    civil 

d'expédition  militaire,  qu'il  ne  parte  en  même  feras  avec  les  troupes 
une  compagnie  de  cent  Dervisch  et  Scheikh  de  presque  tous  les  ordres  , 
et  volontairement,  Le  gouvernement  applaudit  à  leur  zèle  ,  dans  la  per- 
suasion que  leur  présence,  leur  exemple  et  leurs  austérités  ranime- 
ront au  besoin  le  courage  des  troupes,  et  soutiendront  en  elles  l'en- 
thousiasme religieux.  La  veille  d'une  bataille,  les  Denvisch  passent 
la  nuit  en  prières  et  en  gémissemens  ;  ensuite  ils  parcourent  les 
rangs  de  l'armée  en  exhortant  les  officiers  et  les  soldats  à  bien  faire 
leur  devoir,  et  en  leur  rappelant  Ses  biens  ineffables  promis  par  le 
prophète  aux  Musulmans  qui  combattent  pour  la  foi  s  ou  qui  meurent 
sur  le  champ  de  bataille:  parmi  les  autres  discours  qu'ils  leur  adres- 
sent ils  ne  cessent  de  leur  répéter  ces  mots  :  ya  ghazy  ,  ya  scheh- 
hid ,  ou  vainqueurs  ou  martyrs.  Leur  dévouement  ne  se  borne  ce- 
pendant pas  toujours  à  de  simples  paroles  :  car  le  Sandjeak-Soherif 
ou  étendard  sacré  ayant  été  quelquefois  en  danger  d'être  pris,  on 
vit  les  Derwisch  accourir  dans  les  files  des  Emirs  et  des  officiers  char- 
gés de  le  défendre  3  et  donner  des  preuves  de  la  plus  grande  valeur. 
Scheikh  qui  jjrig  chose  qui  ne  contribue  pas  peu  à  accroître  le  crédit  des 

passent  pour  ±  il 

*voir  des  dons  corporations  religieuses  chez  les  Musulmans ,    c'est    l'opinion    où  ils 

miraculeux.  i  °  l 

sont    que    beaucoup    de    leurs    Scheikh    ont    certains    dons    miracu- 
leux,   tels  que    ceux    d'interpréter    les    songes,    et    de   guérir    par 
des  remèdes  spirituels    les    maladies    de    l'âme    et    du    corps.    Lors- 
qu'ils vont  voir  un  malade,    ils    lui    imposent    les    mains,    soufflent 
dessus  d'un  air  mystérieux  ,  lui  touchent  la  partie  souffrante  ,  et  lui 
donnent  pour  recette  un  petit  rouleau    de    papier,    sur  lequel   sera 
écrit  quelqu'hymne  ou  quelque  verset  du  cour'ann  allusif  aux    ma- 
léfices j,  aux    enchantemens    et  aux    sortilèges.    A   certains    malades 
ils  prescrivent  de  laisser  ce  papier  infuser   pendant  quelques  minu- 
tes dans  l'eau  et  de  Ja  boire,    et    à    d'autres    de    le  porter  dans  la 
poche  ou  suspendu  au  cou  durant  quinze,  trente  ou  soixante  jours , 
en  leur  recommandant   de    réciter    de    tems    à  autre  telle  ou    telle 
prière.  On  fait  remonter  jusqu'au  tems   du  prophète  l'usage  de  ces 
espèces  de  talismans,  nommés  par  les  Ottomans,  yafta  ,  nousscha  , 
hamail  ,  et  on  lui  donne   pour  cause    le    fait   suivant,    Lan    10    de 
l'égire  À  l'y  devait  marcher  contre  le  prince  de  l'Yemen  ,  et  sachant 
d'avoir    affaire    à  une  armée  beaucoup  plus  forte  que  la  sienne  ,  il 
montrait  de  vives  inquiétudes  sur  le  succès  de  son  entreprise.  Pour 
les  dissiper  Mahomet  lui  met  sur  la  tète  un  de  ses  turbans,  et  lui 
posant  la  main  sur  le  sein  il  s'écrie;  Oh  mon  Dieu  !  purifie  sa  km- 


des  Ottomans.  -Soi 

gue  ,  fortifie  son  cœur  et  dirige  son  esprit.  Ces  paroles ,  religieu- 
sement recueillies  et  conservées,  sont  devenues  dans  la  bouche  des 
Scheikh  de  puissans  exorcismes  ;  et  les  talismans  ont  été  regardés 
comme  un  spécifique  efficace,  et  même  comme  un  préservatif  certain 
contre  les  maux  physiques  et  moraux  ,  surtout  contre  la  peste  ,  la 
petite  vérole  3  les  accidens  les  plus  fâcheux  ,  et  même  contre  les 
coups  de  l'ennemi.  Les  Musulmans  qui  peuvent  s'en  procurer  les 
portent  toute  leur  vie  dans  de  petites  boîtes  d'or  ou  d'argent  at- 
tachées au  bras  ,  au  haut  de  leur  bonnet  ,  sons  leur  turban  ,  ou  bien 
encore  suspendues  au  cou  par  un  petit  cordon  en  soie  ou  en  or  en- 
tre la  chemise  et  le  vêtement.  Persuadés  que  ces  mêmes  talismans 
n'ont  de  vertu  qu'autant  qu'on  les  reçoit  des  mains  d'un  Scheikh  , 
les  dévots,  tant  hommes  que  femmes  et  de  toute  condition  ,  s'adres- 
sent directement  à  eux  pour  les  avoir  ,  non  sans  accompagner  leur 
demande  de  libéralités  de  tout  genre. 

Mais,  ce  qui  paraîtra  encore   plus  étrange,  c'est  que   certains    -Autres  vertu* 

.  ti  attribuées 

Scheikh  passent  pour  avoir  le  secret  de  charmer  les  serpens,de  dé-  »«*  ôehakk. 
couvrir  leurs  repaires  dans  les  habitations  ,  de  connaître  les  voleurs 
et  les  brigands,  de  rompre  le  nœud  magique  ou  bugh  qu'on  croit 
être  un  empêchement  à  la  consommation  du  mariage  ,  enfin  de  pré- 
venir les  mauvais  effets  de  l'envie  et  de  la  malignité  d'autrui  ;  le 
moyen  qu'ils  emploient  pour  opérer  toutes  ces  merveilles,  c'est  de 
tracer  avec  un  collyre  de  leur  composition  sur  le  front  des  femmes 
et  surtout  des  enfans  la  lettre  elif,  qui  est  la  première  de  leur  al- 
phabet. Mais,  diront  plusieurs  de  nos  lecteurs,  Comment  ces  impos- 
teurs peuvent-ils  se  maintenir  longrtems  en  crédit  ?  combien  de  fois 
leurs  secrets  et  leurs  talismans  n' 'auront-ils  pas  été  appliqués  envain  ? 
Et  ne  devrait-on  pas  aujourd'hui  avoir  perdu  en  eux  toute  con- 
fiance F  Nous  répondrons  à  ces  observations,  qu'avant  de  prêter  leur 
assistance  à  ceux  qui  la  réclament,  les  Scheikh  s  en  hommes  adroits, 
exigent  d'eux  pour  condition  principale  la  foi  la  plus  vive  et  la 
plus  absolue.  Avec  cette  précaution,  qui  est  leur  sauve  garde,  le 
Musulman  envers  qui  les  exorcismes  et  les  talismans  n'ont  pas  pro- 
duit l'avantage  qu'il  s'en  promettait s  loin  d'en  attribuer  la  faute  à 
l'opérateur,  ne  l'impute  qu'à  son  peu  de  croyance  et  de    dévotion. 

Quelle  idée  nous  formerons-nous  donc  du  caractère  des  Dervisch   Q^iieidée  on 

ijt  .     •  <3o  ,,  ,         .  ,.  ,,  /-eut  se  faire 

et  de    leurs    supérieurs  (   sera-ce  d  après    la    relation  d  un  voyagea    des  Den-mh. 
Constantinople  imprimée  sous  le  nom   de  Jean   Baptiste    Casti  (i), 

(i)  Milan  ,  de  la  Typographie  Batelli  et  Fanfani ,  MDCCCXXII.  pag.  3. 


3oa  Costumé;    civil 

dans  laquelle  ils  sont  représentés  comme  des  personnes  qui  se  dépouil- 
lent de  toute  raison,  et  se  rendent  l'opprobre  de  l'humanité  par 
leurs  extravagances  ?  Ou  bien  les  jugerons-nous  sur  l'opinion  d'un 
écrivain  déjà  cité  par  nous  avec  éloges  (i),  qui  nous  dépeint  ces  reli- 
gieux comme  de  grands  hypocrites,  uniquement  occupés  du  soin  de 
se  procurer  beaucoup  d'aumônes  et  de  s'attirer  la  vénération  des 
particuliers?  Nous  nous  abstiendrons  de  prononcer  à  cet  égard 
aucun  jugement,  et  nous  laisserons  à  nos  lecteurs  la  liberté  de  dé- 
cider eux-mêmes,  après  qu'ils  auront  lu  ce  qui  nous  reste  encore  à 
dire.  Le  fait  suivant,  rapporté  par  ce  dernier  écrivain,  peut  être 
regardé  comme  une  preuve  qu'ils  ne  méritent  pas  tous  d'être  trai- 
tés d'hypocrites.  En  1799,  les  Ottomans  ayant  été  battus  en  Egypte 
par  les  Fiançais  alors  à  peine  débarqués,  ils  en  rejetèrent  la  faute, 
comme  de  coutume,  sur  les  moines  Chrétiens,  en  les  accusant 
d'intelligence  avec  l'ennemi.  Imbue  de  cette  idée ,  la  populace 
court  à  leurs  couvens  dont  elle  enfonce  les  portes,  sous  le  prétexte 
de  chercher  les  armes  qu'on  disait  y  être  cachées,  et  d'intercepter 
les  relations  de  ces  moines  ;  mais  qui  sait  quelles  étaient  les  véritables 
intentions  de  cette  foule  de  fanatiques?  Les  religieux  prirent  la  fuite, 
et  ne  durent  leur  salut  qu'au  zèle  empressé  d'un  Santon  ou  Derwisch  , 
qui  appaisa  cette  multitude  furieuse,  et  l'induisit  à  laisser  rentrer 
ces  religieux  daus  leurs  couvens.  Touchés  d'une  si  belle  action, 
ces  derniers  ramassèrent  une  grosse  somme  et  la  présentèrent  au 
Santon;  mais  celui-ci  ne  démentant  point  son  caractère  refusa 
constamment  de  la  recevoir.  N'y  aurait-il  pas  de  la  malignité  à 
supposer  que,  parmi  tant  de  milliers  de  Dsrwisch  ,  il  ne  s'en  soif 
-jamais  trouvé  d'autres  qui  fussent  animés  des  mêmes  sentimens  ? 
D'ailleurs  qu'y  a-t-ii  d'humiliant  pour  l'homme  raisonnable  dans 
les  actes  d'austérité,  et  de  pénitence,  auxquels  se  soumettent  vo- 
lontairement les  plus  zélés  d'entr'eux?  Les  uns  se  renferment  dans  leur 
cellule  pour  s'y  livrer  à  la  prière  et  à  la  méditation  durant  des  heu- 
res entières.  Les  autre  passent  toute  la  nuit  du  jeudi  au  vendredi, 
celle  du  dimanche  au  lundi  ,  ainsi  que  les  sept  nuits  saintes  de  suite 
à  prononcer  les  paroles  de  Hou  et  d'FIallah,  ou  celles  de  la  ilahy 
iWallah;  et  pour  ne  pas  céder  au  sommeil  ils  prennent  des  positions 
incommodes,  soit  en  s'asseyant  sur  le  pavé  les  pieds  à  terre  et    les 

(1)  Moeurs,    usages,  costumes  des    Othomans  etc.    Paris,  Nepveur^  _ 
lib. ,  passage  des  Panoramas,  N.°  26,  1812.  Tora.  Y.  pag.  85. 


iîes   Ottomans.  3o3 

mains  liées  aux  genoux  avec  une  courroie  qui  leur  passe  par  dessus 
le  cou  et  autour  des  jambes ,  soit  en  s'accroupissant  sur  leurs  pieds 
les  cheveux  noués  à  une  corde  attachée  au  plancher.  Ceux-ci  pas- 
sent leur  vie  dans  une  solitude  absolue,  ceux-là  jeûnent  au  pain  et 
à  l'eau  pendant  douze  jours  de  suite.  Il  en  est  enfin  qui  se  consa- 
crent pour  le  reste  de  leur  vie  à  des  œuvres  de  pénitence.  Voyez 
les  n.°9   i  et   a  de    la    planche  5a. 

Voilà  en  quoi  les  Scheikh  et  les  Derwisch  se  rendent  si  re-  ce  qui  fuit  tort 
commandables  aux  yeux  des  Musulmans:  voyons  maintenant  ce  qui  a  dê/BTXch 
fait  tort  à  leur  réputation.  La  première  chose  c'est  la  conduite  im-  e« <*« **««**•' 
morale  de  plusieurs  d'entr'eux ,  qui,  après  avoir  accompli  le  teins  de 
leurs  austérités  et  de  leurs  abstinences  volontaires  3  ne  rougissent  pas 
de  se  livrer  à  l'intempérance  et  à  la  licence  la  plus  effrénée*,  la 
seconde  c'est  la  vie  errante  et  vagabonde  que  mènent  certains  Der- 
wisch appelés  Seyyahh.  Ces  Seyyahh  se  divisent  en  trois  classes.  La 
première  se  compose  de  religieux  Bektaschy  et  Rufay,qui  voyagent 
par  obéissance  à  leurs  supérieurs  en  quêtant  et  en  recommandant 
leur  institut  à  la  bieufesance  des  personnes  généreuses  et  charita- 
bles :  voyez  aux  n.os  8  et  4  le  costume  des  uns  et  des  autres.  La 
seconde  est  formée  de  moines  corrompus  et  chassés  de  toutes  les  com- 
munautés,  qui,  à  la  faveur  de  l'habit  de  Derwisch,  s'en  vont  men- 
diant de  ville  en  ville  leur  subsistance.  La  troisième  enfin  comprend 
des  Derwisch  étrangers  appelés  Abdolly,  Usbeky  ,  Hinndy,  avec 
beaucoup  d'autres,  qui.,  pour  ne  pas  tirer  leur  origine  des  deux 
premières  congrégations  fondées  par  Ebu-Bekir  et  par  Aly,  ne  sont 
pas  des  mieux  vus  des  Ottomans.  On  note  comme  les  plus  dange- 
reux de  ces  derniers  les  Caiendery*  dont  Calender-Youssouph  En- 
deloussy,  Arabe  né  en  Espagne  3  fut  le  fondateur.  Sa  hauteur  et 
son  arrogance  l'ayant  fait  chasser  de  l'ordre  des  Bektaschi  ,  et  toutes 
ses  tentatives  pour  entrer  dans  celui  des  Mewlewi  ayant  échoué,  il 
créa  de  son  autorité  un  ordre  de  Derwisch,  auxquels  il  imposa  pour 
règle  de  voyager  toute  leur  vie  et  de  porter  une  haine  perpétuelle 
aux  deux  ordres  qui  l'avaient  rejeté:  on  voit  au  n.°  5  l'image  d'un 
d'eux.  Le  surnom  de  Calender  adopté  par  Youssonph  et  donné  à  ses 
disciples  signifie  or  pur,  par  allusion  à  la  pureté  de  cœur  exempte 
de  toute  tache  dans  laquelle  ils  doivent  vivre;  et  c'est  pour  cela 
que  le  nom  de  Calendery  ainsi  que  celui  de  Melamiyé  se  donne  à 
tout  Derwisch,  de  quelqu'ordre  qu'il  soit,  qui  se  rend  le  plus  re- 
commandable  par  sa  sainteté  et  par  les  dons  naturels  dont  il  a  été 


des    ilJewlewi. 


3©4  Costume    civil 

favorisé  du  ciel.  Mais  Dieu  garde  que  le  fanatisme  des  Calendery 
proprement  dits  vienne  à  être  excité  !  C'est  de  leur  ordre  que  partit 
le  coup  mortel  dont  fut  frappé  Bayezid  II;  c'est  du  milieu  d'eux 
que  sortirent  les  assassins  de  plusieurs  grands  de  l'empire  et  de 
plusieurs  ministres;  c'est  par  eux  enfin,  et  par  l'effet  d'une  aveugle 
croyance  dans  leurs  prestiges  et  dans  leurs  prétendues  prophéties, 
que  la  multitude  égarée  s'est  portée  tant  de  fois  aux  plus  mons- 
trueux excès. 
Ordre  Mais  passons  à  des  discours  moins  tristes.    Parmi  les  ordres  de 

Derwisch  il  en  est  où  la  danse  fait  partie  des  institutions  de  l'or- 
dre même;  et  de  ce  nombre  est  celui  des  Mewlewi,  qui,  sous  ce 
rapport,  mérite  d'être  cité  avant  tout  autre.  La  faveur  dont  jouit  cette 
ordre  dans  la  classe  des  grands  fait  qu'ils  s'y  engagent  plus  volon- 
tiers que  dans  tout  antre  ,  et  alors ,  à  peine  sont-ils  libres  des  soins 
de  leur  condition  ,  qu'ils  s'empressent  de  jeter  là  le  turban  pour 
le  remplacer  par  le  grand  culahh  des  Derwisch;  et  voilà  pour- 
quoi les  convens  des  Mewlewi  sont  les  plus  riches  en  fonds.  Loin 
de  consumer  le  surplus  de  leurs  revenus  en  vaines  dépenses  d'os- 
tentation et  de  luxe  ,  ils  l'emploient  en  charités  ou  en  usages  de 
piété.  On  voit  même  de  ces  Dervisch  chargés  d'une  outre  pleine  d'eau 
criant  par  les  rues,  afin  de  plaire  à  Dieu,  et  donnant  gratuitement 
à  boire  à  qui  le  leur  demande.  Le  n.°  6  de  la  planche  5a  représente 
un  de  ces  Mewlewy  appelés  Saca.  Mais  ce  qui  mérite  particulièrement 
d'être  connu,  ce  sont  les  danses  usitées  dans  cet  ordre  3  et  qui  s'exé- 
cutent sous  une  espèce  de  tente  supportée  par  huit  colonnes  en  bois. 
Là,  réunis  au  nombre  de  neuf,  d'onze  ou  de  treize,  les  Derwisch 
s'asseyent  en  rond  sur  des  peaux  de  mouton  étendues  à  égale  dis- 
tance les  unes  des  antres  sur  le  plancher,  et  y  restent  immobiles  une 
demi-heure  les  bras  croisés,  la  tête  baissée  et  les  yeux  fermés.  De 
son  siège,  qui  est  recouvert  d'un  petit  tapis,  le  Scheikh  rompt  le  si- 
lence par  l'intonation  d'un  hymne  en  l'honneur  de  la  divinité,  et 
invite  les  Derwisch  à  chanter  avec  lui  le  premier  chapitre  dn  cour'' ann. 
Ce  chant  ne  dure  pas  peu ,  car  on  y  prononce  une  foule  de  noms  de  Saints 
et  de  non  Saints,  et  l'on  y  prie  pour  tous  les  Musulmans  morts  et  vivans 
des  deux  sexes  de  l'orient  et  de  l'occident.  Cela  fini ,  et  le  Scheikh 
ayant  récité  le  tekbir  et  Se  salawath,  les  Derwisch  se  lèvent  de 
leur  place  et  vont  se  ranger  en  file  la  à  gauche  de  leur  supé- 
rieur ,  vers  lequel  ils  s'avancent  ensuite  d'un  pas  grave  et  dans  l'at- 
titude que  nous  venons  de  décrire  :  le  premier  qui  s'approche  de  lui 


accompa 
de  divers 
instrument* 


des    Ottomans.  3o5 

se  prosterne  devant  une  petite  tablette  sur  laquelle  est  écrit  le  nom 
de  Hazreth-Meçvlana  ,  qui  a  été  le  fondateur  de  l'ordre.  En  deux 
sauts  le  Derwisch  se  trouve  à  la  droite  du  Scheikh  ;  et  alors  se  tour- 
nant vers  lui  il  fait  un  profond  salut  et  commence  la  danse  :  après 
lui  vient  un  second  ,  puis  un  troisième  et  ainsi  de  suite  jusqu'au  der- 
nier. Ces  danseurs  s'appuient  sur  le  talon  droit,  et  font  lentement, 
les  bras  ouverts  et  les  yeux  fermés  ,  le  tour  de  la  salle.  Les  Mew- 
lewy  sont  les  seuls  qui  prennent  part  à  cet  exercice. 

La  danse  dure  deux  heures ,  sans  autre  interruption  que  deux  Leur  danse 
courtes  pauses ,  duraut  lesquelles  le  Scheikh  fait  quelques  prières  : 
vers  la  fin  de  la  danse  il  vient  aussi  y  prendre  part,  et  se  place 
à  cet  effet  au  milieu  des  Derwisch.  Après  qu'elle  est  finie  il  ter- 
mine la  cérémonie  par  une  oraison  en  vers  Persans  ,  dont  le  sens 
est  à  peu  près  le  môme  que  celui  des  hymnes  indiqués  plus  haut. 
Ces  danses  se  répètent  une  ou  deux  fois  la  semaine,  savoir;  dans 
l'ordre  des  Mewlewy  le  mardi  et  le  vendredi  ,  dans  celui  des 
Rufay  le  jeudi  s  et  dans  les  autres  ordres  le  lundi  ;  elles  ont 
presque  toujours  lieu  après  le  namaz  du  midi,  et  à  cette  heure 
tous  les  Derwisch  doivent  se  trouver  réunis.  Il  parait  que,  dans  les 
commeneemens  3  la  musique  n'y  était  que  faiblement  employée  :  car 
ce  ne  fut  qu'en  1170,  dit-on,  que  le  fondateur  des  Cadry  permit 
à  ses  Derwisch  l'usage  des  tambourins,  pour  marquer  les  pas  qu'ils 
devaient  faire  ,  et  pour  soutenir  la  vivacité  de  leurs  mouvemens.  Aux 
tambourins  on  joignit  dans  la  suite  d'autres  instrumens;  les  Mew- 
Jewy  eu  particulier  font  usage  d'espèces  de  serpens  qu'ils  appellent 
neih,  et  dont  jouent  quelques-uns  d'eux  montés  sur  une  tribune.  Ce 
sont  les  seuls  qui  donnent  à  leurs  danses  des  airs  doux  ,  tendres  et 
pathétiques;  et  même,  dans  le  couvent  de  leur  général,  on  entend 
les  sons  du  psaltérion  ,  du  sistre  ,  de  la  contre-basse  et  du  tambour 
de  basque.  On  voit  à  la  planche  53  une  image  de  cette  danse. 

Les  danses  des  Rufay 3  qui  ressemblent  à  celles  des  autres  or- 
dres par  le  salut  que  font  les  acteurs  devant  la  tablette  portant 
le  nom  de  leur  fondateur ,  et  par  leur  disposition  en  demi-cer- 
cle avant  de  les  commencer,  ont  du  reste  beaucoup  de  particu- 
larités qui  leur  sont  propres,  l'une  desquelles  est  que  chez  eux  ces 
clauses  sont  partagées  en  cinq  scènes  différentes:  ce  qui  fait  qu'el- 
les ne  durent  pas  moins  de  trois  heures.  Dans  la  première  scène  s 
quatre  Rufay  les  plus  anciens  s'approchent  de  leur  supérieur  et 
l'embrassent    l'un    après    l'autre ,    puis   vont    se   placer ,  deux    à    sa 

Europe.   Fol.  I,  P.  III.  39 


Premières 

scènes 

de  la  danse 

des  Rufay. 


3o6  Costume  civil 

droite ,  et  les  deux  autres  à  sa  gauche.  Les  autres  suivent  en  pro- 
cession et  baisent  à  genoux  la  main  du  Scheikh  ;  ensuite  ils  vont 
ee  ranger  eh  demi-cercle  dans  l'intérieur  de  la  salle  qui  est  en 
bois;  et  là  s'asseyant  les  jambes  en  arrière  sur  des  peaux  de  mou- 
ton ,  ils  chantent  en  chœur  les  hymnes  et  les  prières  mentionnés 
ci-dessus.  Après  que  le  Scheikh  a  entonné  les  mots  La  ilahy  etc., 
les  Derwisch,  sans  quitter  leur  position,  lui  répondent  allah  en 
se  touchant  avec  les  mains  le  visage  ,  la  poitrine ,  le  ventre  et  les 
genoux.  La  seconde  scène  s'ouvre  par  un  hymne  en  l'honneur  du 
Prophète,  que  chante  un  des  deux  anciens  qui  sont  à  la  droite  du 
Scheikh.  Durant  cet  hymne  les  Derwisch  toujours  assis,  ne  cessent 
de  répéter  allah  ,  en  se  balançant  le  corps  en  avant  et  en  ar- 
rière. Un  quart  d'heure  après  ils  se  lèvent ,  s'approchent  ;  et ,  lea 
coudes  pressés  l'un  contre  l'autre,  ils  commencent  à  se  mouvoir  en. 
cadence  à  droite  et  à  gauche ,  et  en  ne  s'appuyant  que  sur  le 
pied  droit.  Pendant  cela  on  entend  crier  alternativement  y a- allah , 
ya-hou  ;  et  parmi  les  danseurs  les  uns  poussent  des  gémissemens  et 
des  sanglots,  les  autres  fondent  en  larmes  ou  sont  en  nage,  et  tous 
ont  le  visage  pâle  et  le  regard  mourant.  Après  quelques  minu- 
tes de  repos  commence  la  troisième  scène.  D'abord  le  second  des 
deux  anciens  se  met  à  chanter  un  ilahy  ou  cantique  spirituel  : 
ensuite  les  Derwisch  précipitent  leurs  mouvemens,  et  un  des  prin- 
cipaux d'entreux  va  se  placer  au  milieu  d'eux  pour  les  animer  par 
son  exemple,  et  les  empêcher  de  se  relâcher  et  de  tomber.  S'il  y 
a  des  Derwisch  étrangers ,  comme  il  arrive  souvent,  la  politesse  veut 
qu'on  leur  cède  le  pas ,  et  alors  ce  sont  eux  qui  commencent  la 
danse,  qu'ils  exécutent  en  s'agitant  avec  la  même  violence. 
Deux ddmiéres  Le3  (]eux  dernières  scènes  sont  encore  plus  extravagantes.  Après 

une  troisième  pause,  tous  les  Derwisch  jettent  à  terre  leurs  turbans, 
et  se  formant  en  cercle  les  bras  appuyés  sur  les  épaules  les  uns  des 
autres }  ils  font  le  tour  de  la  salle  à  pas  mesurés  en  frappant  du  pied 
la  terre  et  en  sautant  tous  ensemble.  Cette  sorte  de  danse  dure,  tant 
que  les  deux  Derwisch  placés  à  la  gauche  du  Scheikh  continuent 
à  chanter  tour-à-tour  les  ilahy,  qui  sont  interrompus  par  les  cris 
redoublés  à'ya-allah  et  ya-hou ,  et  par  les  hurlemens  affreux  que 
poussent  à  la  fois  tous  les  danseurs.  Au  moment  où  ils  semblent  n@ 
plus  avoir  la  force  de  se  soutenir  ,  le  Scheikh  va  se  placer  au  mi, 
lieu  d'eux,  et  cherche  à  les  animer  par  des  mouvemens  encore  plus 
rapides  que  les  leurs,   Il  est   ensuite    remplacé    par    les   deux  plus 


(cènes. 


des    Ottomans.  807 

anciens  Derwisch ,  qui  se  relevant  successivement  pressent  toujours 
davantage  la  célérité  du  pas  et  des  monvemens.  Mais  c'est  dans  la 
dernière  scène  que  l'extravagance  de  ces  fanatiques  est  portée  aa 
comble.  Ils  ne  paraissent  revenir  de  leur  accablement }  que  pour  cé- 
der aux  transports  d'une  espèce  de  délire,  qui  va  jusqu'à  les  rendre 
comme  insensibles  aux  épreuves  du  fer  brûlant.  Il  y  a  dans  la  salle 
une  niche  où  sont  suspendus /ainsi  que  le  long  d'une  partie  du 
mur  à  la  droite  du  Scheikh ,  des  cimetères  et  autres  instrumens 
tranchans  et  pointus  :  vers  la  fin  de  la  quatrième  scène  on  détache 
huit  ou  neuf  de  ces  instrumens  qu'on  met  au  feu ,  et  qui  ensuite 
sont  présentés  tout  rouges  au  supérieur.  Celui-ci  les  prend  dans  sea 
mains ,  et  après  avoir  fait  quelques  prières  et  invoqué  le  fondateur 
de  l'ordre,  il  souffle  dessus,  les  porte  légèrement  à  sa  bouche  et 
les  remet  aux  Derwisch  qui  les  lui  demandent  avec  instances.  Ces 
frénétiques  s'en  emparent  avec  une  joie  inexprimable  ;  et  les  regar- 
dant avec  une  espèce  de  tendresse,  ils  y  appliquent  leur  langue, 
les  serrent  entre  leurs  dents,  et  les  y  tiennent  jusqu'à  ce  qu'ils 
soient  refroidis.  Ceux  d'eutr'eux  qui  n'ont  pu  en  avoir  se  jettent  sur 
les  cimetères,  et  les  saisissant  avec  une  fureur  aveugle,  ils  s'en 
percent  leâ  flancs ,  les  bras  et  les  jambes.  Plusieurs  s'évanouissent 
de  l'excès  de  leurs  souffrances,  et  se  laissent  tomber  dans  les  bras 
de  leurs  confrères  sans  pousser  uu  soupir,  et  sans  donner  la  moin- 
dre marque  de  douleur.  Au  bout  de  quelques  momens  le  Scheikh 
parcourt  la  salle,  et  s'arrêtant  à  chacun  de  ces  pénitens.,  il  souffle 
sur  ses  blessures,  les  mouille  de  sa  salive,  et 3  après  quelques  priè- 
res,  promet  au  blessé  une  prompte  guérison.  Les  auteurs  dont  nous 
avons  les  ouvrages  sous  les  yeux,  rapportent,  d'après  les  assurances 
qu'on  leur  a  données  du  fait,  dont  pourtant  ils  ne  garantissent  pas 
l'authenticité,  que  vingt-quatre  heures  après  cette  visite,  les  blessures 
ainsi  pansées  sont  cicatrisées.  Nous  avons  représenté  à  la  planche  54 
la  scène  dont  on  vient  de  lire  la  description. 

Outres  ces  deux  ordres ,  les  Khalvety  ,  les  Byramy  ,  les  Sunubuly,  Danse 
les  Gulscheny,  les  Oeuschaky  et  les  Kadry  ont  aussi  leurs  danses  de>  Kairf' 
d'usage,  mais  d'un  autre  genre.  Ils  s'y  tiennent  par  la  main,  à  peu 
près  comme  dans  nos  contredanses,  partent  toujours  du  pied  droit,  et 
vont  redoublant  de  force  et  de  vitesse  à  chaque  pas:  d'où  est  venu 
le  nom  de  dews  donné  à  cette  danse  ,  qui  signifie  cercle  ambulant.  La 
durée  de  cet  exercice  n'est  sujette  à  aucune  loi:  cependant,  mal- 
gré  la  liberté  qu'ont  les  acteurs  de  le  cesser  quand  il  leur  plait,  ils 


3o8  Costume    civil 

îe  continuent  autant  que  leurs  forces  le  leur  permettent ,  et  riva- 
lisent même  entr'eux  d'ardeur  3  de  zèle  et  de  persévérance  à  qui  le 
sontiendra  plus-long  tems.  Dans  ce  cercle  il  s'en  forme  toujours  -un  se- 
cond ,  dont  les  acteurs  quittant  le  turban  et  se  passant  les  bras  sur  les 
épaules  les  uns  des  autres,  prononcent  à  chaque  aspiration  ces  mots 
Ya-Allah  ou  Ya-Hov  avec  une  force  toujours  croissante  et  d'un  pas 
plus  accéléré ,  jusqu'à  ce  qu'ils  succombent  d'épuisement.  On  voit  à 
la  planche  55  une  image  de  cette  danse.  Nous  observerons  ici  qu'au- 
tant les  Musulmans  ont  de  difficulté  à  permettre  l'accès  de  leurs 
mosquées  aux  Chrétiens  durant  les  cérémonies  de  leur  culte  ,  au- 
tant les  Derwisch  sont  faciles  à  laisser  entrer  dans  leurs  salles  les 
étrangers  qui  veulent  être  témoins  de  leurs  exercices  :  les  princi- 
paux d'entr'eux  viennent  même  les  recevoir,  et  les  accompagnent 
dans  les  tribunes. 
Obligation  Quiconque  meurt  sans  avoir    satisfait    à  l'obligation  du    péleri- 

du  pslcrùvige  *-  *  . 

à  la  Mecque,  nage,  peut ,  d'après  les  paroles  même  du  prophète,  mourir  s  il  le 
veut  juif  ou  chrétien.  Il  est  de  précepte  divin ,  que  tout  Musulman 
doit  visiter  une  fois  en  sa  vie  la  Kêabé  ou  le  tabernacle  de  Dieu 
à  la  Mecque  dans  un  des  jours  prescrits  par  la  loi ,  et  en  observant 
à  cet  égard  les  pratiques  qu'ordonne  la  religion.  Les  hommes  peuvent 
y  aller  seuls  ;  mais  les  femmes  doivent  s'y  faire  accompagner  par  leur 
mari,  ou  par  un  parent  ayant  l'âge  de  majorité,,  et  d'une  conduite 
irréprochable.  Ce  pèlerinage  n'est  cependant  d'obligation  que  pour 
les  personnes  libres,,  ayant  les  moyens  de  le  faire,  saines  de  corps 
Habillement  et  d'esprit  etc.  Les  pèlerins  doivent  se  munir  d'un  manteau  ,  qui 
Sbi pèhrins.  ^  comp03e  de  deux  pièces  d'étoffe  de  laine  blanche  et  neuve,  ou 
tout  au  moins  de  la  plus  grande  propreté  et  sans  couture.  Cette  es- 
pèce de  vêtement  s'appelle  ihhram  ,  mot  par  lequel  on  enteud  l'art 
de  se  préparer  dignement  pour  entrer  sur  une  terre  au  dessus  de 
toutes  les  autres  par  sa  sainteté.  Avec  une  de  ces  pièces  d'étoffe  ils 
se  couvrent  le  bas  du  corps ,  et  avec  l'autre  îa  partie  supérieure, 
et  se  parfument  de  musc  ou  autres  aromates.  Tant  qu'ils  portent 
Yihhram  ils  se  laissent  croître  la  barbe,  les  ongles  et  les  mousta- 
ches ,  et  ne  peuvent  se  couvrir  la  tête  et  le  visage ,  ni  mettre  d'autre 
chaussure  que  le  nalinn,  qui  ne  garantit  le  pied  que  depuis  les  doigts 
jusqu'au  talon.  Au  lieu  de  ce  vêtement ,  qui  n'est  pas  pour  elles  d'obli*. 
gation,  les  femmes  portent  pour  la  plupart  le  feredjé  qui  est  un  au- 
tre manteau,  ou  le  voile  appelé  yaschmak.  Quelques-unes  néanmoins 
«'enveloppent  de  la  tête  aux  pieds  d'un  voile  blanc  qui  leur    tient 


pes    Ottomans.  809 

lieu  d'ihhramv  et  se  couvrent  la  face  avec  un  autre,  en  ayant  soin 
qu'il  ne  la  touche  pas.  Les  pèlerins  gardent  avec  le  plus  grand  soin 
ces  voiles  ainsi  que  les  ihhram  5  pour  leur  servir  de  linceul  après 
leur  mort.  Nous  avons  représenté  à  la  planche  28  du  III.e  tome 
de  l'Asie  le  costume  de  ces  pèlerins.  Les  prières  à  réciter  dans  les 
différentes  stations  autour  de  la  ville  et  de  la  Kéabé  sont  conte- 
nues dans  un  petit  livre,  dont  il  se  vend  des  milliers  d'exemplaires 
dans  toutes  les  villes  de  l'empire;  les  pèlerins  sont  obligés  de  les 
apprendre  de  mémoire  5  et  ceux  qui  ne  sont  pas  capables  de  les 
retenir  toutes,  surtout  les  grands,  se  font  accompagner  d'un  habi- 
tant de  la  Mecque  ou  d'un  délit  du  temple  ,  qui  les  récite  der- 
rière eux. 

En  allant  à  la  Mecque  ou  lorsqu'ils  en  reviennent  les  pèlerins  Divers»* 
peuvent  faire  3  s'ils  le  veulent,  une  visite  à  YOemuré ,  qui  est  une  pTeT{'tauom, 
chapelle  à  deux  heures  de  marche  au  nord  de  cette  ville.  Du  mo- 
ment où  ils  mettent  le  pied  dans  la  Mecque,  comme  quand  ils  en 
sortent ,  ils  ne  cessent  de  chanter  des  hymnes  ou  autres  prières.  Ils 
vont  droit  à  la  Kéabé,  où  ils  entrent  nu-pieds  par  la  porte  Rab~ 
sceïbé  .5  et  après  avoir  fait  quelques  prières  les  mains  levées  au  ciel  , 
ils  s'avancent  vers  la  pierre  noire  (1),  la  baisent  dévotement ,  ou  la 

(1)  Cet  hommage  rendu  à  la  pierre  noire  a  pour  objet  de  rappeler 
à  la  mémoire  des  Edèles  la  profession  de  foi  faite  au  moment  de  la  créa- 
tion du  monde  par  toute  la  légion  des  êtres  célestes  ,  qui  ,  à  ces  paroles 
de  l'Eternel ,  72e  suis-je  pas  votre  Dieu  ?  répondirent ,  oui  vous  Vêtes  : 
réponse  qui  fut  recueillie  et  déposée  par  l'Eternel  lui-même  dans  le  sein  de 
cette  pierre ,  selon  la  révélation  qu'en  a  faite  l'Apôtre  du  ciel  à  ses  disciples. 
Une  chose  qui  contribue  particulièrement  à  rendre  cette  pierre  vénérable 
aux  yeux  des  Mahométans  ,  c'est  l'opinion  où  ils  sont,  qu'au  dernier  jour 
elle  rendra  témoignage  en  faveur  de  ceux  qui  auront  eu  le  bonheur  de 
la  toucher  et  de  la  baiser  dévotement  et  avec  foi.  Son  origine  ainsi  que 
celle  de  la  Kéabé  est  enveloppée  dans  la  nuit  des  tems.  A  en  croire  les 
auteurs  Musulmans  ,  elle  est  le  gage  ,  le  symbole  d'une  alliance  entre 
Dieu  et  les  hommes  ,  de  laquelle  Adam  a  été  le  médiateur.  Ils  préten- 
dent que  sur  cette  pierre  sont  gravées  en  caractères  mystérieux  les  paro- 
les de  l'alliance  et  la  loi  divine  5  qu'Adam  l'emporta  avec  lui  en  quittant 
le  paradis  terrestre  \  que  l'Eternel  la  transporta  ensuite  sur  le  mont  Dje 
bel-Eby-Coubeïs  ,  et  qu'elle  en  fut  retirée  par  l'ange  Gabriel,  pour  être 
remise  à  Abraham  lorsqu'il  fonda  la  Kéabé.  En  l'an  ioa5  ,  au  moment 
où  les  dévots  s'empressaient  en  plus  grand  nombre  alentour,  un  frénéti- 
que la  rompit  dans  un  endroit  avec  un  instrument  qu'il  tenait  caché  sous 


3io  Costume    civil. 

touchent  avec  leurs  mains  qu'ils  portent  aussitôt  à  la  bouche.  Ils 
font  ensuite  sept  fois  le  tour  du  temple  ,  les  trois  premières  en  sau 
tant  tantôt  sur  un  pied  et  tantôt  sur  l'autre  ,  et  en  fesant  à  cha- 
que changement  de  pied  une  pirouette  ,  et  les  quatre  autres  en  fe- 
sant le  même  tour  en  sens  contraire,  mais  d'un  pas  lent  et  mesuré. 
Ces  tours  achevés  ils  vont  baiser  de  nouveau  la  pierre  noire ,  et 
commencent  dans  les  environs  de  la  Mecque  d'autres  stations",  qui 
sont  accompagnées  de  particularités  et  de  pratiques  ,  qu'il  serait  trop 
long  de  rapporter. 

Cette  ville  est  dominée  par  des  montagnes  plus  élevées  les  unes 
que  les  autres;  et  outre  le  nom  de  la  Mecque  qu'elle  porte,  on  la 
désigne  encore  sous  ceux  de  ville  de  sûreté,  de  métropole  et  de 
vénérable.  Pour  être  la  ville  où  se  trouve  la  Kéabé  ,  son  étendue 
n'a  jamais  été  considérable,  et  anciennement  elle  était  entourée 
de  hautes  murailles ,  dont  il  ne  reste  plus  aucun  vestige:  les  mai- 
sons en  sont  construites  en  pierres  noires  et  blanches ,  et  ont  pour 
ïa  plupart  le  toit  en  plate-forme.  La  nature  de  cet  ouvrage  ne  nous 
permettant  pas  d'entrer  dans  le  détail  des  évènemens  désastreux 
auxquels  ont  été  exposées  plusieurs  fois  la  ville,  et  la  Kéabé  qui  est 
}e  point  central  vers  lequel  tous  les  Musulmans  dirigent  leurs  prier 
les }  et  d'ailleurs  la  description  que  nous  avons  donnée  de  cette  der- 
nière à  la  planche  3o  ,  et  la  mention  que  nous  en  avons  faite  en 
plusieurs  endroits,  suffisant  à  notre  objet,  nous  nous  bornerons  à 
parler  ici  des  diverses  sortes  d'ornemens  dont  elle  a  été  décorée. 
Ce  temple  a  été  plusieurs  fois  endommagé  ou  même  ruiné  par  des 
incendies  et  des  inondations ,  et  toujours  réparé  ou  reconstruit  sans 
jamais  en  altérer  la  forme  ni  les  dimensions.  Les  princes  Ottomans 
surtout  n'ont  rien  négligé  pour  la  solidité  de  sa  construction  et  pour 
son  embellissement,  Saleyman  I.er  fit  adapter  au  toit  une  gouttière 
en  argent  (i)  pour  recevoir  les  eaux  pluviales  qui  s'écoulent  de  la 
plate-forme  ;  et  un  siècle  après  ,  Ahmed  T.er  en  envoya  un  en  or 
massif,  avec  une  large  ceinture  en  argent  doré  ornée  d'anneaux,  les 

son  vêtement.  Il  fut  aussitôt  mis  en  pièces  et  brûlé  en  punition  de  cet 
attentat  sacrilège  ,  et  la  pierre  se  voit  avec  la  marque  de  ce  dégât  dans 
un.  des  coins  de  la  Kéabé  ,  où  elle  est  enchâssée  à  la  hauteur  d'un  homme, 
(i)  Dès  qu'il  pleut ,  ce  qui  est  fort  rare  en  Arabie,  le  peuple  ac- 
court sous  les  gouttières  de  la  Kéabé  pour  y  recevoir  les  eaux  qui  en  dé- 
coulent j  et  qui,  pour  avoir  touché  ce  lieu  saint,  passent  pour  avoir  la 
vertu  de  purifier. 


offrandes. 


des    Ottomans.  3  i  i 

uns  en  or  et  les  autres  en  argent,  pour  servir  de  décoration  tant  à 
l'extérieur  que  dans  l'intérieur  de  l'édifice  :  ouvrages  qui  furent 
exécutés  sous  ses  yeux  et  en  présence  des  deux  premiers  ministres , 
dans  un  atelier  dressé  exprès  sur  la  rive  du  Bosphore. 

A  la  grande  vénération  qu'ont  les  Musulmans  pour  la  Keabé  ,  Leur 
on  n'aura  pas  de  peine  à  croire  qu'elle  doit  renfermer  d'immenses 
richesses  en  dons  et  en  offrandes  de  tout  genre.  Kintib-Tschéleby 
un  de  leurs  écrivains  assure  que,  parmi  une  infinité  d'autres  objets 
précieux  ,  on  y  voit  un  soleil  tout  éclatant  d'or  et  de  pierreries  3  deux 
croissons  incrustés  de  perles  et  de  rubis,  une  émeraude  d'un  prix 
inestimable ,  et  un  pendant  en  or  monté  en  diamans.  Cet  écrivain 
nous  apprend  en  outre,  que  le  Calife  Valid  I.er  employa  une  somme 
de  trente-six  mille  ducats  à  l'embellissement  des  colonnes  de  ce 
temple;  qu'un  autre  Calife  fit  revêtir  de  lames  d'or  les  quatre  an- 
gles 3  et  couvrir  tout  le  reste  de  l'intérieur  de  plaques  en  argent 
massif;  et  qu'un  autre  prince  ayant  fait  enlever  celles  de  même  mé- 
tal dont  la  porte  était  garnie ,  les  fit  remplacer  par  des  plaques  d'or. 
Il  termine  en  disant ,  que  les  monarques  Ottomans  ne  se  sont  pas 
moins  signalés  que  les  anciens  souverains  Musulmans  par  leur  magnifi- 
cence envers  ce  temple,  et  il  cite  à  l'appui  de  son  assertion  les  riches 
offrandes  qui  lui  ont  été  faites  par  les  Empereurs  Suleyman ,  Ahmed 
et  Mourad  ÏIÏ,  dont  le  dernier  seul  y  envoya  deux  grandes  lampes 
en  or  massif  enrichies  de  pierreries.  Il  est  également  aisé  d'imagi- 
ner, d'après  tout  ce  que  nous  avons  dit  à  ce  sujet,  que,  par  respect 
pour  la  Kéabé ,  il  doit  y  avoir  à  la  Mecque  beaucoup  plus  d'hospices 
et   autres  établissemens  de  bienfesance,  qu'en  aucune  autre  ville. 

La  fabrication  du  voile  dont  est  perpétuellement  recouverte  la  Qui  en  cs 
Kéabé  est  un  privilège,  auquel  les  princes  Mahométans  attachent  71Lwitoa 
la  plus  grande  importance.  Certain  Fss'ad  ,  qui  régnait  dans  l'Yemen 
quelques  années  avant  que  la  religion  Musulmane  y  fut  introduite  , 
rêva  que  de  sa  main  il  couvrait  toute  la  Kéabé.  Ayant  pris  ce  rêve  pour 
un  oracle  du  ciel ,  il  ordonna  aussitôt  de  couvrir  ce  temple  avec  la 
plus  belle  toile  qui  se  fabriquait  dans  ses  états.  Son  exemple  fut  suivi 
de  ses  successeurs  jusqu'à  Abd'ui-Muttalib,  ayeul  de  Mahomet,  par 
qui  cette  toile  fut  changée  en  une  riche  étoffe.,  puis  en  une  draperie 
d'or  par  son  consiu  Abas:  on  vit  même  dans  les  tems  de  la  splendeur 
des  Abassides  étendre  sur  la  Kéabé  ,  à  certaines  solennités,  des  voiles 
en  étoffe  d'or  à  fond  rouge  et  à  fond  blanc,  ou  faits  d'une  toile  de 
Un  fabriquée  en  Egypte,  Après  la  décadence  de  la  maison  d'Abas, 


pour 


8 12,  CûSTDME     CIVIL 

les  Rois  de  l'Egypte  et  de  l'Yemen  se  disputèrent  l'honneur  de  cette 
prérogative  3  et  pour  terminer  la  querelle  il  fut  convenu  qu'ils  four- 
niraient ce  voile  tour  à  tour.  Dès  l'an  ia83  Melik-Calawonun  s'ar- 
rogea seul  cet  honneur,  et  laissa  même  un  revenu  suffisant  pour  la 
confection  de  trois  voiles;  mais  ses  successeurs  les  réduisirent  à  deux  , 
puis  à  un  seul  pour  plus  de  conformité  à  l'ancien  usage.  Les  princes 
de  l'orient  prétendirent  aussi  au  privilège  de  fournir  à  la  Kéabê 
cette  riche  décoration  ,  et  l'on  cite  entr'autres  Mirza-Schahroukh  fils 
du  fameux  Timour,  lequel  ne  fut  pas  plutôt  sur  le  trône  qu'il  ré- 
clama cet  honneur  à  Melik-Parsbaïh ,  alors  Roi  d'Egypte.  Le  refus 
qu'il  en  reçut  fit  qu'il  s'obstina  encore  davantage  dans  sa  demande; 
et  d'accord  avec  le  Schérif  et  les  ministres  du  temple,  il  envoya  par 
un  de  ses  officiers  un  voile  d'une  riche  étoffe,  dont  fut  aussitôt  dé- 
corée la  Kéabé.  Le  Roi  d'Egypte,  pour  se  venger  de  cette  offense , 
avait  fait  d'immenses  préparatifs  de  guerre,  dont  il  était  sur  le  point 
de  faire  usage  lorsqu'il  fut  frappé  d'une  maladie  violente,  et  son  fils 
qui  lui  succéda  ayant  été  détrôné  au  bout  de  trois  ans  de  règne  s 
Mirza-Schihroukh  envoya  à  l'usurpateur  Ata-Bey-Tschakmak  des 
ambassadeurs,  pour  le  prier  de  lui  accorder  la  faveur  de  décorer 
une  autre  fois  la  Kéabé.  La  sédition  que  cette  ambassade  excita  au 
Caire  étant  appaisée,  et  après  avoir  comblé  d'honneurs  et  de  pré- 
sens ces  ambassadeurs,  Tschakmak  les  fit  partir  pour  la  Mecque 
accompagnés  d'un  officier  de  confiance,  auquel  il  donna  en  secret 
l'ordre  de  placer  de  nuit  sous  le  voile  ordinaire  du  temple  l'étoffe 
envoyée  par  le  prince  du  Gorassin. 
L'étoffe  L'Egypte  ayant  passé  avec  le  sacerdoce  au  pouvoir  de  la  maison 


le  voile 


iïnairesefait  Ottomane,  cette  contrée  n'en  conserva  pas  moins  la    prérogative  de 
e,leîf0Pav'     fabriquer  l'étoffe  dont  était    fait  le  voile  de  la    Kéabé ,    et  elle  en 
Pe™?r0erî~     jouit  jusqu'à    Ahmed  I.er ,  qui  ayant  su  que   cette  étoffe    ne   répon- 
Constantmopie.  ^.j.  ^ag  ^  ja  m3jest£  du  jjeu  s  ordonna  qu'on    en    fabriquât    une  à 
Gonstantinopîe,  d'un  dessin  et  d'une    richesse  qui  n'eussent  rien  de 
commun  avec  celle  dont  on  fesait  usage  ordinairement;  et  à  son  exem- 
ple ,  les  autres  Sultans  ses  successeurs  continuèrent  à  faire  fabriquer 
l'étoffe  d'or  pour  cet  objet;  mais  aujourd'hui  ce  présent  ne  se  fait  plus 
que  lors  de  leur  avènement  au  trône.  Quant  au  voile  qui  s'envoie  tous 
les  ans  à  la  Mecque,   il  se  fait  toujours  en  Egypte  par  les  soins  du 
i?ej,  qui  est  également  chargé  de  la  conduite  de  ses  pèlerins  ainsi 
que  de  ceux  d'une  grande  partie  de  l'Afrique.   Le  Kissççè-y-scherifj 
ou  vêtement  sacré  est  un  voile  de  soie  noire,  sur  lequel  sont  brodés 
eu  or  divers  passages  du  cour'anri  aualogues  à   la  sainteté   du   lieu 


DES      O  T  ï  O  1\1  A  Si  S.  3  I  3 

et  au  pèlerinage,  et  la  consécration  s'en  fait  chaque  année  avec  îa 
pins  grande  solennité.  A  quelques  heures  de  la  Mecque  le  Bey  quitte 
sa  caravane  et  se  rend  eu  cette  ville  pour  y  faire  la  remise  du  voile 
aux  ministres  du  temple  :  les  del'd  ou  gardiens  enlèvent  aussitôt  l'an- 
cien voile  et  y  substituent  le  nouveau.  A  ce  voile  est  attachée  en  de- 
hors une  longue  bande  qu'on  dirait  destinée  à  ceindre  la  Kêabé , 
et  elle  est  également  parsemée  de  passages  extraits  du  cour'ann ,  qui 
y  sont  brodés  en  fils  d'or.  Les  voiles  remplacés  sont  considérés  comme 
des  reliques,  et  au  lieu  d'en  faire  le  partage  comme  par  le  passé  entre 
les  principaux  personnages  de  la  tribu  de  Benoscheibé ,  les  délil  le9 
vendent  aujourd'hui  par  petits  morceaux  et  au  poids  de  l'or  aux 
pèlerins,  qui  en  font  ensuite  la  portion  la  plus  précieuse  de  leur 
héritage:  il  n'est  pas  de  mosquée,  comme  nous  l'avons  dit  plus  haut , 
qui  n'ait  un  ou  deux  de  ces  lambeaux  pour  l'usage  des  funérailles. 
Lorsque  la  fête  des  sacrifices  tombe  le  vendredi,  ce  qui  arrive  tous 
les  sept  ans,  la  ceiuture  qui  ne  sert  plus  est  envoyée  au  sérail,  où 
ïa  réception  en  est  célébrée  avec   l'appareil   le  plus  religieux. 

La  Kéabé ,  que  les  Musulmans  croient,  d'après  leurs  traditions,        Temple 

,-,..-■*  autour 

avoir  été  fondée  par  Abraham,  et  mise  par  lui  sous  la  garde  de  son  fils  de  i*  Kéabé: 
Ismael ,  resta  isolée  au  milieu  d'un  champ  jusqu'à  Coussa  quadrisaïeul 
de  Mahomet.  Après  en  avoir  acheté  pour  une  outre  de  vin  les 
clefs,  à  la  possession  desquelles  était  attachée  la  souveraineté  de  ia 
Mecque,  Coussa  fit  élever  autour  de  cet  édifice  sacré  le  temple 
appelé  Bfessdjid-Scherif  qui  subsiste  encore  à  présent,  en  laissant 
aux  habitans  la  faculté  de  bâtir  des  maisons  hors  de  son  enceinte. 
Il  fut  fait  à  ce  temple  divers  embellissemens  pendant  les  neuf 
premiers  siècles.  Ptéduit  en  cendres  en  1400  il  fut  rebâti  par  le 
fameux  Emir-Biyik-Tahhir  ;  mais  à  peine  s'était-il  écoulé  un  siècle 
et  demi  qu'il  s'écroula.  Les  princes  de  la  maison  Ottomane  le  firent 
reconstruire  en  i57 1  sur  de  nouveaux  fondemeus  :  ce  qui  fut  exécuté 
dans  l'espace  de  cinq  ans.  Ce  nouvel  édifice  fut  entouré  d'un  por- 
tique ou  péristyle  soutenu  par  deux  cent-quarante  colonnes  en  bronze 
surmontées  d'aiguiiies  qui  offrent  un  aspect  enchanteur  ,  surtout  la 
nuit  que  tout  l'édifice  est  éclairé  d'une  infinité  de  lampes.  Ce  tem- 
ple a  six  minarets  et  dix-neuf  portes,  et  l'avantage  qu'il  a  de  ren- 
fermer dans  sou  sein  la  Kéabé  lui  donne  la  prééminence  sur  tous 
les  autres  aux  yeux  des  Mahometans  (1).  Nous  ne  devons  pas  omettre 

(1)  Il  y  a  plusieurs  particularicés  à   remarquer  au  sujet  de    la    Kéa- 

Europe,  Vol.  I.  P.  III.  t9 


3i4  Costume    civil 

non  plus  de  faire  mention  du  puits  de  zemzem0  consacré  par  Maho- 
met à  la  mémoire  d'Agaret  d'Ismael ,  pour  être,  selon  la  tradition, 
le  même  que  celui  qui  leur  fut  indiqué  dans  le  désert,  où  ils  étaient 
sur  le  moment  de  périr  de  soif.  Ce  puits  ou  plutôt  cette  source 
demeura  cachée  dans  la  suite  pendant  quinze  siècles,  c'est-à-dire 
durant  tous  le  tems  que  l'idolâtrie  régna  à  la  Mecque  ,  et  la  décou- 
verte en  fut  faite  par  Abd'ul-Muttalib ,  avec  celle  de  tous  les  tré- 
sors qui  y  avaient  été  ensevelis  par  ceux  qui  refusèrent  de  prendre 
part  à  ce  culte.  Il  s'y  trouva  entr'autres  objets  précieux  deux 
cerfs  en  or,  qui  furent  placés  à  la  porte  de  la  Kéabév  et  il  fut 
ordonné  de  distribuer  de  cette  ean  aux  pèlerins  qui  viendraient  en 
station  à  ce  puits,  qui  est  situé  tout  près  du  temple:  aussi  chacun 
d'eux  a-t-il  soin  d'en  emporter  daus  une  bouteille  pour  la  mèîer  avec 
l'eau  qu'il  boira  pendant  son  retour;  il  en  est  même  qui  s'en  versent 
quelques  seaux  sur  la  tête  et  sur  le  corps  en  sigoe  de  purification. 
Comment  Rien  de  plus  imposant  et  de   plus  varié  que    la    marche    d'une 

hs°pèferias.  caravane  de  pèlerins.  Pendant  huit  mois  avant  et  après  la  fête  do 
Beyram  tout  est  en  mouvement  dans  les  pays  où  Ton  professe  l'is- 
lamisme ,  et  l'on  ne  voit  que  pèlerins  dans  les  villes,  dans  les  bourgs ., 
dans  les  villages  et  sur  les  routes.  Les  riches  prennent  avec  eux 
plus  ou  moins  de  domestiques,  et  se  procurent  toutes  les  commodi- 
tés possibles.  Les  gens  d'une  fortune  médiocre  se  réunissent  par 
compagnies  de    quinze    ou    vingt ,  et  s'arrangent  avec  un    mucawin 

bé.  Elle  est  constamment  fermée  ,  ef  ne  s'ouvre  que  six  fois  l'année ,  savoir; 
le  i5  du  ramazann  ,  le  i5  silcadè  et  le  i5  zïlhiâjé  pour  les  hommes, 
et  le  16  des  mêmes  mois  pour  les  femmes.  On  y  entre  depuis  l'aurore 
jusqu'à  midi  ;  et  la  porte  en  étant  élevée  de  terre  de  la  hauteur  d'un 
homme  ,  on  y  monte  par  une  échelle  ,  qui ,  le  reste  de  l'année ,  se  garde 
dans  un  lieu  voisin.  Les  Mahométans  croient  que  l'intérieur  de  cet  édi- 
fice resplendit  d'une  lumière  brillante  ,  que  la  nef  en  est  habitée  par  des 
anges  et  des  esprits  célestes  ,  et  qu'il  y  aurait  danger  de  perdre  la  vue 
à  vouloir  fixer  le  plafond ,  tant  l'éclat  en  est  éblouissant.  Selon  eux. 
encore  ,  aucun  volatile  n'ose  se  poser  sur  le  toit ,  si  ce  n'est  les  colombes- 
de  l'espèce  de  celles  qu'ils  disent  venir  de  deux  colombes  sauvages,  qui 
déposèrent  leurs  oeufs  à  l'entrée  de  la  grotte  ghar-sewr ,  le  même  jour  que 
le  prophète  vint  s'y  cacher  pour  se  soustraire  aux  poursuites  des  habitans 
de  la  Mecque  ;  et  tout  animal  farouche  qui  met  le  pied  sur  le  territoire 
de  cette  ville  ,  perd  aussitôt  sa  férocité  et  devient  domestique,  Enfin  la 
Kèabè  ainsi  que  le  temple  qui  la  renferme  ,  sont  ,  dans  tout  l'empire 
Musulman  }  le  seul  asile  djj  les  coupables  ne  peuvent  être  arrêtés. 


des   Otto  m  a  h  s.  3 1 5 

ou  entrepreneur  ,  qui  $  pour  une  somme  convenue,  s'oblige  à  leur 
fournir  les  vivres  et  les  moyens  de  transport  pendant  tout  le  voyage , 
e*  surtout  dans  la  traversée  des  déserts  de  l'Arabie.  Ces  espèces  d'en- 
trepreneurs ,  qui  sont  presque  tous  Arabes ,  envoient  des  domestiques 
de  la  Mecque  qu'ils  tiennent  à  leur  service  dans  toutes  les  villes 
Mahométanes ,  où  ils  annoncent  au  son  du  tambour  et  par  des  chants 
le  jour  de  leur  départ.  Presque  tous  les  pèlerins  de  l'Europe  et  de 
l'Asie  se  rendent  à  Damas ,  d'où  part  ensuite  la  grande  caravane 
sous  la  conduite  du  Pacha  de  cette  ville  ,  qui  prend  le  titre  d'Emir- 
uî~Hadih.  La  pompe  qu'il  déploie  dans  cette  occasion  est  sans  égale. 
"Il  a  à  sa  suite  des  milliers  d'officiers  et  de  soldats  couverts  de  jaques 
de  maille  ou  de  peaux  de  tigres,  et  qui  portent,  les  uns  des  bou- 
cliers et  des  carquois  tout  éclatans  d'or  et  de  pierreries,  les  antres 
des  lances  et  des  piques  argentées  ou  dorées  s  avec  des  banderoles 
flottantes.  Les  principaux  du  pays  et  de  la  ville  accompagnent  ce 
brillant  cortège ,  auquel  se  joignent  douze  ou  quinze  mille  hommes^ 
conduits  par  le  Pacha  de  Tripoli  et  autres  gouverneurs  pour  lui  ser- 
vir d'escorte.  Ce  n'est  pas  sans  raison  qu'on  prend  cette  précaution  : 
car  cette  caravane  devant  traverser  les  déserts  de  la  Syrie  et  de 
l'Arabie,  elle  peut,  comme  cela  s'est  vu  plus  d'une  fois,  être  at- 
taquée par  des  hordes  de  brigands  et  d'Arabes  errans  ,  et  un  acci- 
dent fâcheux  qui  lui  arriverait  ne  jeterait  pas  moins  de  consterna- 
tion dans  les  esprits,  que  la  défaite  d'une  armée  entière  en  tems 
de  guerre. 

A  trois  journées  de  Médine  la  caravane  de  l'Europe  et  de  Oàsefmtj* 
l'Asie  mineure  fait  sa  jonction  avec  celle  d'Afrique  partie  du  Caire 
sous  la  conduite  des  premiers  Beys .,  et  avec  la  caravane  de  l'Ara- 
bie; puis  continuant  leur  voyage  toutes  ensemble,  elles  vont  cam- 
jper  près  du  mont  Arafath ,  autour  duquel  elles  se  déploient  ensuite 
en  forme  de  triangle  la  veille  du  Beyram.  La  nuit  se  passe  en 
transports  d'allégresse:  de  toutes  parts  on  allume  des  feux;  et 
des  milliers  de  fusées  sillonnent  les  airs ,  en  même  tems  que  les 
échos  retentissent  du  bruit  des  armes  à  feu  et  des  tambours  ,  et  du 
son  éclatant  des  trompettes.  A  cette  scène  bruyante  et  tumultueuse 
succède  vers  l'aube  du  jour  un  profond  silence.  On  fait  des  sacri- 
fices d'agneaux  en  mémoire  de  celui  d'Abraham  :  ensuite  chacun  se 
coupe  les  cheveux  et  les  ongles  qu'il  enterre,  et  jette  derrière  soi 
les  sept  pierres  qu'il  a  eu  soin  de  ramasser  dans  sa  route,  et  cela 
en  témoignage   de  son    détachement   des  biens  de   ce    monde.    Les 


prenne 
station, 


3i&  Costume    civil 

pèlerins,  dont  quelques  écrivains  font  monter  le  nombre  à  deux-cent 
mille,  et  d'autres  à  environ  cent  cinquante  mille,  entrent  par  petit* 
corps  dans  la  ville,  pour    y  remplir    les    devoirs    dont    nous    avona 
parlé  plus  haut. 
Far>ZoLT  ^e  nom^re  des  pèlerins  qui  se  rendent  à  la  Mecque  ,  tout  con- 

ie  àchérif      sidérable  qu'il  est,  n'empêche   pas    qu'il  ne    règne  dans  cette  ville 

as  la  Mecque.  .  -  A  -i 

un  certain  ordre  et  même  assez  de  tranquillité.  A  peine  sont-ils  entrés 
sur  le  territoire  de  l'Arabie,  qu'ils  se  trouvent  sous  la  sauvegarde  du 
Schérif  de  la  Mecque,  qui  à  cet  effet  tient  à  ses  ordres  cinquante 
mille  Arabes  nomades  ou  errans ,  lesquels  vont  presque  nus  surtout 
dans  les  grandes  chaleurs,  et  sont  armés  de  fusils,  de  pistolets,  de 
lances,  de  piques  et  de  javelots.  Le  Schérif  tire  sur  toute  la  ligue 
des  stations  un  cordon,  au  moyen  duquel  il  ne  perd  jamais  de  vue 
et  surveille  attentivement  tous  les  pèlerins,  pendant  tout  le  tems  qui 
précède  et  qui  suit  la  célébration  des  sacrifices  à  la  Mecque.  Le 
pouvoir  de  ce  prince  dans  sa  juridiction  est  presqu'absolu  ,  et  exercé 
depuis  près  de  huit  siècles  par  un  descendant  d'Aly.  Quoique  la 
succession  soit  héréditaire  par  droit  d'ainesse  ,  l'ambition  d'autres 
princes  de  là  même  famille  à  souvent  porté  atteinte  à  ce  droit. 
Quoiqu'il  arrive  à  cet  égard  ,  le  monarque  Ottoman  ,  de  qui  (e 
nouveau  Schérif  doit  être  formellement  reconnu  et  recevoir  son  inves- 
titure ,  n'accorde  son  vœu  et  son  approbation  qu'au  prince  qu'il  sait 
être  agréable  aux  habitans  de  la  Mecque.  Après  avoir  pris  les  informa- 
tions nécessaires  pour  s'en  assurer  ,  le  Sultan  envoie  au  nouveau  Sché- 
rif par  un  officier  appelé  Caftann-Jghassy  ,  qui  part  ordinaire-* 
ment  deux  mois  avant  le  Surrè-Emïny ,  un  manteau  d'éîoflè  d'or 
doublé  en  peau  de  martre  avec  son  diplôme  de  nomination  ;  et 
tous  les  ans  il  lui  fait  i'euvoi  d'un  manteau  semblable  accompa- 
gné d'une  lettre,  dans  laquelle  il  lui  témoigne  sa  satisfaction.  Ce 
prince  se  distingue  de  tous  les  autres  par  la  forme  de  son  tur- 
ban, et  par  de  gros  glands  suspendus  à  des  fils  d'or  flotta  us  sur  ses 
épaules. 
du^otèf  Après  la  station  de  la  Mecque  beaucoup  de  pèlerins  vont  eu- 

a  Mèdine.  COre  visiter  le  tombeau  du  prophète  à  Médine.  Ce  tombeau,  appelé 
Rewa-y-Mutahhava  on  jardin  de  pureté  ,  se  trouve  au  cenire  d*eri 
temple  magnifique  qui  a  été  élevé  par  le  Calife  Welid  I.er  sur  le 
pian  de  celui  de  la  Mecque.  La  construction  de  cet  édifice  ayant 
nécessité  la  démolition  de  toutes  les  maisons  d'alentour,  dans  le 
nombre  desquelles  se  trouvait  celle  d'Aisché  l'épouse  bien  aimée  da 


des    Ottomans,  3 j 7 

Mahomet,  cette  mesure  donna  lieu  à  des  murmures  qui  auraient  eu 
les  suites  les  plus  fâcheuses  ,  si  l'on  ne  s'était  pas  empressé  de  cal- 
mer les  esprits  par  des  actes  de  munificence  d'une  part,  et  de  sévérité 
de  l'autre.  Le  même  Calife  ayant  fait,  trois  ans  après  cet  événe- 
ment, le  voyage  de  la  Mecque,  n'oublia  pas  d'aller  visiter  le  sépul- 
cre à  Médine,  et  marqua  pour  ce  temple  la  plus  profonde  vénéra- 
tion ,  en  le  fesant  couvrir  d'un  riche  brocart  semblable  à  celui  de 
la  Kéabé  :  usage,  qui  a  été  maintenu  depuis  par  les  princes  Otto- 
mans, et  à  L'effet  de  quoi  ils  font  fabriquer  à  Goustantinople  une 
étoffe  en  soie  rouge ,  sur  laquelle  sont  imprimés  en  or  des  versets  du 
cour'ann  ,  et  qu'ils  envoient  à  Medine  lors  de  leur  avènement  au 
trône,  et  ensuite  tous  les  trois  ou  quatre  ans.  Leur  vénération  pour 
le  sépulcre  se  manifeste  encore  par  d'autres  présens  qu'ils  y  en- 
voient de  tems  à  antre;  et  parmi  les  monumens  qu'on  y  voit  de  leur 
munificence,,  on  admire  une  lampe  en  or  enrichie  de  pierres  pré- 
cieuses, et  un  diamant  estimé  quatre-vingt  mille  ducats.  Quarante 
Eunuques  noirs  appelés  Mouhoffiz  sont  chargés  de  la  garde  de  ce 
sépulcre,  et  leur  chef  est  en  même  tems  gouverneur  de  la  ville; 
aussi  ce  poste  est-il  envié  par  Ses  ex-chefs  des  Eunuques  mêmes  lors- 
qu'ils sont  relégués  en  Egypte  pour  avoir  encouru  la  disgrâce  du 
souverain.  Celui  qui  l'obtient  prend  le  titre  de  Scheïkh-ul-harem  , 
c'est  à  dire  ancien  du  lieu  saint.  Quarante  Mores  sont  également 
chargés  de  l'entretien  des  lampes  et  autres  ornemens,  ainsi  que  du 
soin  de  balayer  la  chapelle  sépulcrale  9  d'où  ils  ont  pris  le  nom 
de  Ferrasch  ou  balayeurs,  qui,  pour  être  consacré  par  la  religion, 
est  un  titre  honorable,  et  ils  ont  pour  aides  dans  cet  emploi  trois 
cents  autres  Ferrasch.  Outre  le  titre,  qui  est  commun  à  tous  ces 
employés,  ils  ont  encore  le  même  habillement  qui  consiste  en  un 
large  manteau  de  drap  ou  de  camelot  blanc.  Nous  avons  représenté 
à  la  planche  37  du  III.e  tome  de  l'Asie  les  divers  costumes  du 
Schérif  de  la  Mecque,,  du  Scheïkh-ul'harem  ,  et  des  Ferrasch. 

Ne  sont  point  tenus  de  satisfaire  personnellement  à  l'obligation     <Suï>HUmia,t 
du  pèlerinage  les  gens  malades,  ou  ceux  que  leur  âge  met  hors  d'état  *""^aw^  ' 
de  pouvoir  supporter  les  fatigues  du  voyage  ,  non  plus  que  ies  grandi  t^M^L 
de  l'état,   les   princes  et  les  princesses    du    sang,    ni    le  Sultan    au- 
quel il   n'est  pas  permis -de  s'absenter  pour  long-tems  de  la  capitale; 
et   ils  se  font  remplacer    dans    l'accomplissement    de    ce    devoir   par 
quelqu'un  ,  auquel  ils   remettent   les  offrandes  d'usage    pour   la   Mec- 
que et  Médine,  On  ne  compte  en  effet  parmi  les  Sultans  Ottomans 


3i3  Costume    civil 

qu'Osman  II  et  la  Sultane  fille  de  Mohammed  I.er  qui  l'aient  rempli 
en  personne.  Le  Sultan  se  fait  représenter  dan3  ce  pèlerinage  par 
un  officier  de  sa  cour  et  par  le  Pacha  de  Damas  ,  le  premier  sous 
]e  titre  de  Surré-Emini ,  et  le  second  sous  celui  de  Emir-ul-Hadjh . 
Le  jour  du  départ  arrivé  3  le  Surré-Eminy  se  rend  au  sérail  en  grand 
cortège:  au  milieu  d'un  grand  corridor  attenant  au  harem  est  dres- 
sée une  tente  où  se  trouve  le  Grand  Seigneur  avec  les  Katib  et  les 
Imam  des  mosquées  impériales  rangés  en  demi  cercle.  Après  le 
chant  des  cantiques  entonnés  à  la  louange  du  prophète  par  un  Scheik 
des  mêmes  mosquées  accompagné  des  autres  ministres  ,  les  princi- 
paux officiers  des  Eunuques  noirs  s'avancent  au  milieu  de  la  cour 
avec  un  chameau  magnifiquement  harnaché ,  et  conduit  avec  une 
chaîne  que  prend  ensuite  le  Kizlar  Aghassy ,  qui ,  après  l'avoir  bai- 
sée respectueusement  ,  fait  passer  l'animal  en  présence  du  Sultan  : 
ensuite  il  le  remet  au  Surrè-Eminy  avec  huit  mulets  portant  des  cais- 
ses couvertes  en  velours  vert,  dans  cinq  desquelles  sont  renfermés 
Jes  objets  précieux  dont  l'offrande  doit  être  faite.  Les  sceaux  ayant 
été  apposés  sur  ces  caisses,  le  convoi  sort  du  sérail  et  traverse  les 
rues  de  Constantinople ,  escorté  de  plusieurs  officiers  à  pied  et  à 
cheval  ,  et  avec  un  autre  chameau  5  il  est  suivi  de  bateleurs  Arabes 
qui,  par  leurs  bouffonneries  et  leur  jeux,  tempèrent  l'austère  gra- 
vité de  l'escorte.  Six  tambours  annoncent  la  marche  de  trois  autres 
bandes  d'Arabes  de  cinquante  à  soixaute  individus  chacune  ,  portant 
sur  leurs  épaules  un  autre  bateleur  qui  tient  en  main  une  balance  , 
et  amuse  le  public  par  toutes  sortes  de  tours  de  force  et  d'adresse. 
Le  convoi  se  termine  par  des  troupes  de  mulets ,  qui  portent  diverses 
machines  mobiles  ornées  de  guirlandes  et  de  banderoles.  On  pourra 
voir  à  la  planche  28  du  III. e  tome  de  l'Asie  des  exemples  de  la  ma- 
nière dont  les  mulets  et  les  chameaux  composant  ce  convoi  sont 
harnachés. 
ies  chameaux  Le  Surrè-Eminy  et  les  deux  Muzdedy  traversent  le   canal  sur 

nî%ùfaapa$  utie  g^ère ,  où  sont  embarqués  avec  eux  les  huit  mulets  portant  les 
h  >a  Mecque,  pj-^gens ,  etvont  aborder  à  Scutari.  Les  deux  chameaux,  désignés 
l'un  et  l'autre  sous  le  nom  de  Mahhfil  et  Mahhmll ,  qui  signifient 
l'un  siège,  et  l'autre  bête  de  somme  ou  de  monture,  ne  font  point 
partie  de  cet  embarquement.  Après  qu'on  leur  a  ôté  leur  charge 
au  bord  du  canal,  on  les  remet  aux  officiers  des  Eunuques  noirs, 
dans  la  crainte  qu'ils  ne  puissent  pas  supporter  les  fatigues  du  voyage, 
pour  être  reconduits  au  sérail ,  où  ils  sont  nourris  avec  le  plus  grand 


des    Ottomans.  819 

soin,  comme  étant  réputés  de  la  race  de  ceux  dont  se  servait  le 
prophète;  et  on  leur  en  substitue  deux  autres  3  qui  sont  entretenus 
l'un  par  le  Pacha  de  Damas ,  l'autre  par  le  Bey  d'Egypte ,  et  qui  har- 
nachés de  la  même  manière  que  ceux  de  Constantinople ,  sont  conduits 
dans  toutes  les  stations  que  font  les  pèlerins  hors  de  la  Mecque  (1). 

Chaque  usage  ayant  une  influence    quelconque  sur  le    costume      Désordres 
du  peuple  où  il  est  établi ,  rien  de    plus  naturel    que    le  désir    de     qui Zme'U 
savoir  si  le    pèlerinage  de    la    Mecque  est    avantageux  ou  dé-avanta-    le  pJhrtuage. 
geux  aux  Mahometans.  Pour  satisfaire  cette  curiosité  ,  dont  le  motif 
n'est  pas  étranger  à  notre  objet,  nous  nous   bornerons  à  exposer  ici 
ce  qui  se  passe  dans  ce  pèlerinage,  tel  que  nous  le  trouvons  rapporté 
dans  les  relations  que  nous  en  avons ,    laissant   juger  à    nos    lecteurs 
si  l'institution  en  est  bonne  ou  mauvaise,  et  s'il  est  vrai  que  tout  s'v 
passe  dans  l'ordre.     Supposé    que    les    pèlerins    soient    heureusement: 
arrivés  au  mont  Arafath,  où  se  fait  une  station  à  laquelle  préside  le 
Mollah  de  la  Mecque  ,  ce  ministre   nîonté  à  cheval  se  met  le   pre- 
mier en  route  au  coucher  du  seleil  pour  aller  à  Muzdelifé,    bourç 
à  quelque  distance  de  la  Mecque.  Toute  la  caravane  prend  aussitôt  ia 
course  pour  arrivera  l'endroit  des  quatre  pyramides  ;  et  à  la  suite  du 
tumulte  qui  uait  alors,  les  uns  sont  étouffés  dans  la  foule  ,  et   les  autres 
écrasés  sous   les  pieds  des  chameaux.  Le  désordre  devient  encore  plus 
dangereux  entre  les  conducteurs  des  chameaux  sacrés  des  deux  pro- 
vinces de  la  Syrie  et  de  l'Egypte,  qui,  pressant   la  course    de    ces 
animaux  autant  qu'ils  le  peuvent  à  force  de  cris  et  de  hurlemens , 
se  heurtent  ,  se  renversent  les  uns  les  autres  ,  et  quelquefois   se  la- 
vent  les  mains  dans  le  sang  de  quiconque  veut    leur  disputer  le  pas- 
sage ,  sans  que  le  Schérif  ni  ses  troupes  osent  les  en  empêcher.  D'ua 

(1)  Il  n'est  pas  aisé  de  calculer  ce  que  coûte  tous  les  ans  au  Sultan 
le  pèlerinage  delà  Mecque,  car  il  lui  faut  pour  cela  entretenir  diverses 
hordes  Arabes  ,  pourvoir  à  la  sûreté  de  la  route  depuis  Constantinople 
jusqu'à  la  ville  sainte,  tenir  en  bon  état  les  citernes  et  les  édifices  pour 
îa  conservation  des  vivres  ,  et  faire  les  frais  d'approvisionnement  pour  le 
Pacha  de  Damas  ,  et  pour  les  troupes  nombreuses  qui  escortent  la  cara- 
vane. Outre  cela  il  y  a  les  riches  présens  à  faire  an  temple  ,  puis  di- 
verses distributions  d'argent  qui  sont  les  suivantes,  savoir;  cinq  cents 
ducats  au  Schérif,  six  à  chacun  des  docteurs  de  la  loi ,  trois  qui  sont  don- 
nés par  le  Surre-Eminy  à  chacun  des  habitans  les  plus  marquans  de  la 
Mecque  ,  d'après  un  ancien  registre  ,  et  enfin  un  clucat  à  chacun  des 
pauvres  de  la  même  ville ,  qu'on  rassemble  pour  cela  hors  de  son  enceinte. 


permis  aux 
Mai 
dcfi 


32,0  Costume    civil 

autre  côté  le  territoire  des  deux  gros  bourgs  Mahalîe-y-Mina  présente? 
au  loin  un  aspect  hideux  par  le  sang  des  victimes  qui  y  sont  été  égor- 
gées, et  dont  la  viande  abandonnée  aux  pauvres  y  attire  des  bandes 
d'Arabes  qui  se  livrent  aux  excès  les  plus  rebutans.  Il  est  certain 
encore  que  ce  n'est  pas  agir  très-conforménient  à  l'esprit  du  pèle- 
rinage, que  de  passer,  comme  le  font  la  plupart  des  pèlerins  ,  les 
trois  jours  du  Beyram  dans  des  divertissemens  de  baladins  et  autres 
de  ce  genre.  C'est  ce  qui  a  fait  dire  à  un  Musulman  qui  voyageait 
avec  un  écrivain  de  cette  religion  :  <*  ÎI  est  étonnant  que  les  pions 
rlu  jeu  d'échecs  deviennent  des  pièces  principales  après  avoir  tra- 
versé tout  l'échiquier,  tandis  que  les  piétons  de  la  Mecque  ne  de- 
viennent point  meilleurs  après  avoir  traversé  toute  la  plaine  du  désert  „. 
De  c/ueUcs  La  loi  Mahométane  est  peut-être    encore    plus    rigoureuse   que 

"l'nnis'lux  celle  des  Juifs  sur  l'usage  de  la  viande  des  animaux  immondes  et 
"iumle.  aquatiques,  excepté  les  poissons,  encore  exclue-t-elle  de  ceux  qui 
rie  sont  pas  immondes  les  parties  naturelles  3  le  sang  ,  les  reins  et 
les  entrailles.  Ces  animaux  ,  avant  d'être  tués,  doivent  être  mis  en 
évacuation  ou  renfermés,  savoir,  un  chameau  trente  jours  ,  un  bœuf 
vingts  un  mouton  dix  et  un  poulet  trois;  on  les  égorge  en  leur, 
coupant  les  artères  du  cou,  et  en  prononçant  en  même  tems  le  saint 
nom  de  Dieu:  ce  que  fait  également  le  chasseur  avant  de  lan- 
cer le  dard  ou  ses  chiens,  ses  faucons  ou  autre  bête  contre  un 
animal  sauvage,  qu'il  se  propose  de  faire  servir  à  sa  table.  Il  faut 
même,  pour  être  propre  à  cet  tmge,qae  le  gibier  porte  des  mar- 
ques de  sa  blessure  et  d'avoir  versé  du  sang:  car  celui  qui  a  été 
étouffé  ou  étranglé  dans  les  filets,  ou  qui  a  été  entamé  par  les 
chiens  ou  autres  animaux  de  chasse  ,  est  considéré  comme  im- 
monde. l\  n'est  permis  aux  Mahométaas  de  chasser  qu'avec  le 
dard  ou  le  trait,  et  avec  des  chiens,  des  léopards.,  des  faucons  , 
des  éperviers  et  autres  animaux  s  après  qu'ils  out  été  jugés  suffisam- 
ment dressés  à  cet  exercice:  parmi  les  auimaux  carnassiers,  ceux-là 
seulement  y  sont  admis,  qui  par  trois  fois  refusent  de  manger  de  la 
viande  ,  et  parmi  les  oiseaux  à  fortes  serres  ceux  qui  sont  dociles  à 
la  voix  du  chasseur.  Lorsque  les  Sultans  allaient  à  la  chasse,  et  qu'ils 
avaient  à  leur  service  des  officiers  pour  cet  objet ,  les  grands  et  les  gens 
de  cour  se  lésaient  un  mérite  de  les  imiter:  à  présent  la  chasse  est 
laissée  aux  étrangers,  qui  en  obtiennent  aisément  la  permission  du 
Bostaodjy-Baschy  ,  aux  Cirées  et  autres  sujets,  qui  même  encore  en 
font  moins  un  amusement    qu'un    objet  de    trafic  pour   la   vente  du 


des    Ottomans,  3m 

gibier  et  des  peaux  ,  et  pour  la  destruction  de3  animaux  dangereux 
Les  chiens  les  plus  recherchés  pour  la  chasse  sont  les  braques  et 
les  lévriers:  ceux  de  Malte  et  de  Pologne  font  le  charme  des  da- 
mes. En  général  ces  animaux  sont  on  ne  peut  mieux  dans  les  pays 
Musulmans ,  vu  la  défens^  qui  y  est  faite  de  les  maltraiter  ;  eC 
l'histoire  offre  même  plus  d'un  exemple  de  maîtres  qui  ont  laissé 
par  testament  des  fonds  pour  les  entretenir  jusqu'à  leur  mort. 

L'usage  du  vin  est  condauné  dans  le  cour'ann  par  trois  préceptes  u*p  du  „-M 
divins,  dont  le  dernier  est  ainsi  conçu  :  sachez ,  ô  croyans  ,  que  le  et  î*Jr%ZT 
vin  ,  le  jeu  et  les  idoles  sont  de  vraies  abominations  artificieu sèment  def"ldu- 
suggérées  par  le  démon.  Point  de  doute  que  l'usage  du  vin  et  de  toute 
liqueur  enivrante  ne  soit  expressément  prohibé  au  Musulman  ,  surtout 
d'après  ces  autres  paroles  du  môme  livre:  abstenez-vous-en  pour  votre  PrdeéPte 
bien  et  pour  votre  salut  :  oui ,  abstenez-vous-en  :  car  par  le  vin  et  le  jeu  obsl^i. 
l'esprit  de  ténèbres  cherche  à  envenimer  vos  cœurs  de  haines  et  d'ini- 
mitiés les  uns  envers  les  autres ,  à  vous  éloigner  de  Dieu ,  et  à 
vous  détourner  de  la  prière  et  de  la  méditation  :  abstenez-vous-en 
pour  l'amour  de  Dieu.  Et  pourtant  il  n'y  a  pas  de  précepte  dans  le 
courann^  plus  fréquemment  transgressé  que  celui-là.  Bayezîd  I.er 
ne  put  modérer  sa  passion  pour  le  vin.  Bayezid  II  excitait  par  ses 
paroles  et  par  son  exemple  les  grands  de  sa  cour  à  en  boire  dans 
les  repas  qu'il  leur  donnait.  Il  est  vrai  que  dans  les  dernières  an- 
nées de  sa  vie  il  s'était  corrigé  de  ce  défaut  ;  mais  son  exemple 
n'ayant  pas  été  suivi,  et  l'usage  du  vin  s'étant  extraordinairement 
propagé,  Suleyman  I.or  crut  devoir  ,  pour  le  réprimer,  çondanner 
ceux  qui  boiraient  du  vin  à  avaler  du  plomb  fondu,  et  fit  brû- 
ler les  bâtimens  qui  en  étaient  chargés  dans  le  port  de  Cousîan- 
tinople ,  le  jour  même  que  fut  publié  son  édit.  Cette  prohibi- 
tion fut  ensuite  anaullée  par  Sélim  II  son  fils  et  son  successeur 
sous  le  règne  duquel  on  reoommeuça  à  boire  plus  que  jamais  et 
publiquement.  Plus  sage  .que  son  neveu  ,  Mohammed  III  n'eut  pas 
plutôt  pris  les  rênes  du  gouverneraeiH  qu'il  remit  eu  vigueur  les 
dispositions  de  Suîeyman  I.er.  Non  content  de  cela  Ahmed  I.er  fit 
raser  les  tavernes,  et  enfoncer  les  tonneaux  de  vîq  et  de  liqueurs 
fortes.  Moorad  IV,  encore  plus  sévère,  étendit  la  prohibition  jus- 
qu'au café,  à  l'u-age  de  la  pipe  et  de  l'opium  ,  sous  peine  de  mort 
contre  les  contraveuteurs  ;  mais  les  Sultans  ses  successeurs  la  res- 
treignirent dans  la  suite  au  vin  seul  ,  et  il  parait  qu'aujourd'hui 
personne    ne  se    permet    plus    d'en    boire,    ou    au  moins   ne   le  fait 

Europe.  Vol.  I^P.  III,  ^ 


3aa  Costume    civil 

qu'avec  la  plus  grande  réserve.  Les  gens  de  marque  ,  comme  les 
Ulema  et  les  ministres  de  la  religion  ne  se  bazardent  à  user  de 
cette  boisson  que  dans  des  gobelets  de  cuivre  ou  d'argent,  pour  n'en 
pas  laisser  apercevoir  de  trace  à  leur  famille,  et  encore  seulement 
au  souper  s  pour  que  les  exhalaisons  en  soient  renfermées  entre  les 
rideaux  de  leur  lit.  Les  Derwisch,  les  soldats  et  les  marins  ne 
prennent  pas  autant  de  précautions.  Mais  le  Musulman  qui  tient  à 
l'observation  rigoureuse  de  sa  loi  se  donne  bien  de  garder  d'avaler 
une  seule  goutte  de  vin,  ni  même  de  l'employer  comme  remède  in- 
térieur ni  extérieur,  soit  pour  lui,  soit  pour  ses  enfans  ou  pour  ses 
animaux;  il  ne  se  permet  pas  même  d'en  acheter  pour  autrui;  et 
s'il  est  obligé  de  se  servir  d'un  vase  où  il  y  ait  eu  du  vin  ,  il  ne 
le  fait  qu'après  l'avoir  rincé  au  moins  dix  fois. 
Sdfortéttfj  Le    liquide    dont    les    Musulmans  font    le    plus    communément 

usage  est  leau,  qui  était  la  boisson  de  tous  les  hommes  avant  le  'dé- 
luge ,  et  qui  l'est  encore  de  la  plupart  des  peuples  de  la  terre ,  chez 
lesquels  les  législateurs  ont  eu  ;en  vue  de  maintenir  la  sobriété 
dans  le  boire  et  dans  le  manger.  Cependant  ils  y  mêlent  le  plus 
souvent  certains  ingrédiens,  qui  lui  font  prendre  alors  le  nom  de 
Ècherbeth.  Cette  boisson  se  fait3  pour  le  peuple,  avec  du  miel  on  du 
sucre,  mais  pour  les  gens  plus  à  leur  aise  on  y  mêle  du  jus  de  citron 
de  diverses  espèces,  des  essences  de  violette,  de  roses,  de  safran, 
du  tilleul,  d'épine  vinette  etc.  Les  riches  ont  à  leur  service  des 
personnes  expressément  chargées  de  la  préparation  de  tous  ces 
différons  scherhelh ,  qui  se  conservent  dans  des  vases  de  porcelaine 
ou  de  cristal  :  un  verre  d'eau  dans  lequel  on  en  a  mêlé  une  ou  deux 
cuiilerées  est  pour  le  Musulman  un  nectar  délicieux.  Quelques-uns 
y  mettent  encore,  pour  chatouiller  plus  agréablement  leur  palais, 
du  musc ,  de  l'ambre  gris.,  de  l'esoence  d'aloès  et  autres  précieux 
aromates.  Ils  font  aussi  quelquefois  usage  de  cette  boisson  au  diuer, 
surtout  après  avoir  mangé  de  la  pâtisserie  ,  et  en  été  dans  le  cours  de  la 
journée.  Une  chose  qu'ils  aiment  encore  beaucoup  ce  sont  les  gelées 
et  les  compotes  faites  de  fleurs,  de  fruits,  déracines  et  de  végétaux 
de  toutes  sortes,  dont  il  se  fait  une  consommation  prodigieuse  dans 
la  capitale  et  particulièrement  au  sérail,  ainsi  que  dans  toutes  les 
provinces  de  l'empire.  Le  Sultan  envoie  tous  les  ans  eu  Egypte  son 
scherbethdj'y  pour  y  faire  provision  de  tout  ce  que  l'orient  produiC 
de  plus  rare  et  de  plus  précieux  en  ce  genre.  En  général  chacun  fait 
ensorte  de  se  procurer  les  meilleurs  ingrédiens ,  comme  les  seigneurs 


DES     O  ï  TOMAS8.  3->3 

chez  nous  cherchent  â  avoir  les  meilleurs  vins;  et  pourtant  cet  article 
de  dépense  n'est  pas  peu  considérable  :  car  outre  l'abondance  qui 
règne  à  cet  égard  dans  la  famille  du  Musulman  ,  il  n'y  vient  per- 
sonne qu'on  ne  lui  offre  le  scherbeth  3  le  café  ou  quelques  sucre- 
ries. Il  y  a  dans  toutes  les  villes  des  espèce  de  boutiques,  où  il  se 
fait  un  débit  considérable  de  boissons  sucrées  et  autres.  Les  gens  de 
la  classe  la  moins  aisée  du  peuple  ont  une  boisson  faite  avec  le  salep , 
qui  est  un  végétal  résineux,  ou  avec  le  doga7  espèce  de  millet  fer- 
menté   qu'on  fait  bouillir  dans  l'eau  avec  du  miel. 

Quelle  que  soit  la  fortune  d'un  Musulman,  on  ne  le  verra  ja- 
mais donner  des  repas  splendides  :  sobre  par  devoir  et  par  habi- 
tude ,  le  service  de  sa  table  ne  se  compose  jamais  que  de  viandes 
de  mouton,  d'agneau,  de  volaille,  et  rarement  de  bœuf.  Peu  d'Ot- 
tomans mangent  du  poisson  et  du  gibier  }  dans  la  crainte  que  l'ani- 
mal ne  soit  immonde  ,  ou  qu'il  n'ait  pas  été  tué  selon  le  vœu  de  l'a 
loi;  mais  aucun  d'eux  ne  fait  usage  de  crustacés,  et  pourtant  leur 
cuisine  ne  laisse  pas  que  d'être  appétissante.  Les  entrées,  les  en- 
tremets et  le  rôti,  qui  est  le  plus  souvent  dsagneau  ou  de  mouton  5 
6ont  servis  par  petits  morceaux,  pour  pouvoir  les  prendre  sans  avoir 
besoin  de  cuillère  ni  de  fourchette.  La  volaille  est  rôtie  à  la  broche, 
et  de  manière  à  ce  que  chacun  des  convives  puisse  en  détacher 
avec  les  doigts  ce  qui  lui  plait.  Les  plats  les  plus  recherchés  sont; 
les  ragoûts  faits  avec  Fâche  3  les  choux-fleurs,  les  courges ,  les  con- 
combres, les  épinards  *  les  ognons ,  et  les  jeunes  feuilles  de  vigne. 
Ils  aiment  beaucoup  aussi  les  laitages  et  les  pâtés  qu'ils  appellent 
beurek ,  et  ils  en  font  d'une  grandeur  énorme  en  légumes,  en  fruits 
et  en  confitures,  d'une  légèreté  et  d'une  délicatesse  qui  le  cèdent  peu 
à  nos  feuilletages.  C'est  à  leur  habileté  à  faire  ces  sortes  de  pâtisserie, 
que  les  Arabes  doivent  la  préférence  qu'on  leur  donne  en  Turquie 
sur  tous  les  autres  cuisiniers.  Les  Ottomans  dans  leur  cuisine  ne 
font  point  usage  de  lard,  de  cannelle,  de  girofle,  de  muscade, 
de  moutarde  ni  de  sauces  fortes.  Une  seule  chose  n'y  plairait  pas  à 
des  gens  qui  n'y  sont  pas  accoutumés,  ce  sont  les  ragoûts  où  il  en- 
tre de  l'huile  ou  du  beurre,  et  cela  parce  qu'on  ne  sait  pas  les  faire. 

Les  Ottomans  ne  connaissent  pas  les  dîners  de  société.  Dans 
presque  fouies  les  familles  un  peu  aisées  l'heure  de  ce  repas  est 
entre  les  dix  et  onze  heures,  et  celle  du  souper  vers  le  coucher 
du  soleil.  La  sujétion  dans  laquelle  sont  tenus  les  enfans  par  rap- 
port à  leurs    parens  exige  qu'ils    mangent  entr'eux  ;  et   même  dans 


Qud  est 
fe  dîner  d'un 
Musul'tidna* 


i  hommes 
d  trient 


des  femn 


3^4  Costume   cvil 

plusieurs  maisons  ils  servent  lenr  père  à  table.  La  femme  mange 
seule  ou  avec  ses  filles:  les  tantes,  les  sœurs  et  les  belles-sœurs  s'il 
y  en  a ,  ont  également  chacune  leur  table  séparée ,  et  cela  d'après 
l'opinion  où  l'ou  est  clans  ce  pays ,  que  ,  pour  raison  de  jalousie  ou  autres 
motifs,  elles  ne  eauraient  vivre  long-tems  d'accord  entr'elie3.  Cepen- 
dant les  femmes  de  la  maîtresse  mangent  toutes  ensemble  à  une  ou 
plusieurs  tables  selon  leur  nombre,  et  les  domestiques  mâle»  se  réu- 
nissent de  même  pour  leur  repas  à  côté  de  l'appartement  du  maître. 
LeMohomètan  La  table  se  met  dans  la  chambre  où  se  trouve  le  Musulman    à 

chambre /xe    l'heure  du  repas,  et  il    n'y  peut  tenir   que  cinq  à    six    personnes, 

pour  tes  repas.  .  xli  xi  i  •       •     .  •  n  1      i   • 

qui  sont  le  plus  souvent  des  parens,  ces  amis  intimes  ou  des  habi- 
tués de  la  maison.  Dans  la  belle  saison,  plusieurs  se  font  porter  leur 
repas  dan9  quelque  site  agréable,  ou  dans  un  des  pavillons  de  leurs 
jardins.  La  simplicité  du  service  de  la  table  rend  ce  transport  fa- 
cile. A  l'heure  du  diner  les  domestiques  prennent  sur  leur  tête  de 
grands  bassins  appelés  tabla,  contenant  huit,  dix  ou  douze  plats, 
qu'il  vont  déposer  à  la  porte  de  la  chambre  où  l'on  mange  ce  jour- 
là.  Les  tables  destinées  à  cet  usage  sont  petites,  rondes  et  en  cuivre 
étamé;  on  les  appelle  siny  ,  et  elles  sont  supportées  par  une  espèce 
d'escabelle,  sous  laquelle  s'étend  ,  ainsi  que  sur  le  pavé  jusqu'au  sopha  , 
une  toile  blanche  ou  rayée.  On  ne  voit  point  sur  la  table  de  nape  , 
d'assiettes  ,  de  fourchettes  ni  de  couteaux  ,  mais  seulement  des  mor- 
ceaux de  pain  de  deux  ou  trois  qualités,  une  salière  ,  des  cuillères  de 
bois  ou  de  cuivre  ,  cinq  ou  six  plats  de  salade  ,  d'olives  ,  de  confitures  , 
de  petits  haricots  et  autres  herbages  assaisonnés  au  vinaigre,  et  aux- 
quels on  donne  le  nom  de  tourschy.  Au  moment  de  se  mettre  à 
table,  un  domestique  présente  au  maître  de  la  maison  et  à  chaque 
convive  une  serviette  brodée  à  deux  de  ses  extrémités,  avec  laquelle 
il  se  couvre  l'épaule  droite  et  le  devant  du  corps  jusqu'aux  cuisses  , 
et  une  autre  serviette  pour  s'essuyer  les  doigts  qui  doivent  lui  te- 
nir lieu  de  fourchette.  Les  plats  sont  servis  l'un  après  l'autre:  on 
commence  par  le  potage  3  et  Ton  finit  par  le  pilao  qui  sont  les 
seuls  plats  pour  lesquels  on  se  sert  de  cuillère.  Chaque  plat  est  en- 
levé si  promptement ,  que  souvent  on  a  à  peine  le  tems  d'en  goû- 
ter deux  ou  trois  fois.  Après  le  pilao ,  on  apporte  diverses  sortes  de 
fromage  coupé  en  tranches  sur  de  petites  assiettes,  qui  se  placent  autour 
d'un  grand  vase  de  khosch'ah ,    par   lequel  se  termine  le  repas  (i). 

(i)  Le  Khosch'ah  est  uue  boisson  douce,  composée  de  pistaches,  de  rai- 


des    Ottomans.  3a5 

Avant  et  après  le  repas  on  présente  anx  convives  de  Peau  ponr  u*ag*eommm 

...  *  aux  deux  repas. 

se  laver  Ie3  mains  ,  et  ils  ne  sortent  point  de  la  salle  sans  s  être 
également  lavé  Ja  barbe  et  les  moustaches  avec  de  l'écume  de  sa- 
von. Le  nombre  des  plats  est  le  même  au  dioer  et  au  souper,  et 
l'on  n'y  sert  jamais  de  fruits,  dont  on  ne  mange  qu'au  déjeuner  et 
au  goûter.  Ce  n'est  qu'en  été  qu'on  sert  à  table  du  raisin  ,  des 
figues,  des  melons  ou  des  concombres  en  salade  à  l'ail  et  au  vinai- 
gre. Il  est  rare  que  quelqu'un  demande  à  boire  durant  le  repas 
surtout  en  hiver,  et  si  cela  arrive  on  lui  apporte  dans  un  vase  de 
cristal  de  l'eau  pure,  qui  en  été  est  mise  à  ia  glace,  ou  dans  la- 
quelle on  mêle  tout  au  plus  quelques  gouttes  d'eau  de  cédrat  ou  de 
rose.  Les  Ottomans  ne  boivent  à  la  santé  de  personne  ,  et  au  con- 
traire lorsqu'un  des  couvives  boit  les  autres  lui  disent:  grand  bien 
vous  fasse.  L'espèce  de  vénération  qu'ils  ont  pour  le  pain  fait  qu'ils 
en  consomment  peu  ;  et  s'ils  en  voient  quelque  morceau  par  terre 
ils  le  ramassent,  le  baisent  et  le  mettent  dans  leur  poche  ,  ou  dans 
quelqu'endroit  où  il  ne  puisse  pas  être  foulé  aux  pieds.  Leur  pain  , 
à  dire  vrai,  n'est  pas  des  meilleurs  du  monde  ,  car  il  est  mal  pétri 
et  mal  cuit,  et  les  boulangers  ne  se  font  pas  scrupule  de  mêler  de 
la  farine  de  légumes  avec  celle  de  froment.  Il  y  a  deux  sortes  de 
pain:  l'un  appelé  pidé  ou  fodola  qui  est  rond  et  plat  pour  les  maî- 
tres, et  l'autre  appelé  somoun  moins  applati,  mais  noir  et  grossier 
pour  les  domestiques  et  le  peuple.  Les  navigateurs  Européens  pren- 
nent pour  ia  plupart  le  pain  et  le  biscuit  nécessaires  à  leurs  équi- 
pages chez  les  boulangers  étrangers  établis  à  Constantinople  et  dans 
d'autres  places  du  levant  ,,  où  ils  jouissent  d'une   pleine  Franchise. 

Le  couvert  étant  levé  on  apporte  des  pipes  et  le  café,  comme  Pipe  et  café 
on  le  voit  à  la  planche  56,  où  nous  avons  réuni  les  choses  les  plus  "prcs  e'repas' 
remarquables  par  rapport  au  costume.  Les  domestiques  y  présentent 
ces  objets  un  genou  en  terre  en  signe  de  respect  et  pour  ia  com- 
modité des  convives  qui  sont  assis  sur  le  sopha  ;  et  Ton  y  voit  en 
outre  l'architecture  et  la  distribution  des  appartenions ,  ainsi  que 
îa  forme  des  meubles  et  des  sièges.  Selon  l'historien  Ahmed-Efendi , 
îa  découverte  du  café  est  due  à  un  Derwisoh5qui  appartenait  à  un  cou- 
sins secs  ,  de  pommes  ,  de  poires,  de  prunes ,  de  cerises  ,  d'abricots  et  autres 
fruits  cuits  au  sucre  dans  beaucoup  d'eau.  Les  gens  les  moins  parcimonieux 
y  mêlent  de  l'eau  de  rose,  de  cédrat ,  de  fleur  d'orange  et  de  l'essence 
de  musc  ;  et  tous  le  monde  puise  au  même  vase  avec  une  cuillère  d'ivoire. 


3a6  Costume    civil 

vent  de  Moka  en  Arabie.  Chassé  en  ia58  de  l'ordre  des  Schazily ,  et 
relégué  sur  la  montagne  K.ioohh-Ewsab  sans  provisions  et  sans  secours , 
il  lai  vint  la  pensée,  pour  appaiser  la  faim  qui  commençait  à  le 
Origine  tourmenter,  de  faire  bouillir  uci  petit  fruit  en  forme  de  grains  en- 
veloppés d'une  cosse  légère  produit  par  un  arbuste,  et  de  boire 
de  cette  décoction:  il  y  avait  déjà  trois  jours  qu'il  en  fesait  usage, 
lorsque  deux  de  ses  amis  touchés  de  son  infortune  allèrent  lui 
porter  des  secours.  Curieux  de  connaître  la  boisson  avec  laquelle 
il  s'était  soutenu,  les  deux  amis,  qui  avaient  la  galle,  voulurent  en 
goûter,  et  l'ayant  trouvée  d'une  saveur  agréable  ils  continuèrent  à 
en  prendre  pendant  les  huit  jours  qu'ils  restèrent  avec  leDerwisch, 
et  virent  à  la  fin  que  leur  maladie  avait  disparu  ,  ce  dont  ils  at- 
tribuèrent la  cause  à  cette  boisson  salutaire.  La  nouvelle  de  cette 
découverte  s'étant  répandue  s  on  envoya  chercher  des  grains  de  l'ar- 
buste indiqué  sous  le  nom  de  cahhrrè ,  et  l'essai  qu'on  en  fit  justi- 
fia pleinement  les  merveilles  qu'on  en  racontait.  Le  prince  de  Mo- 
ka ayant  appelé  le  Derwisch  ,  si  célèbre  depuis  sous  le  nom  de 
Scheykh-Omer ,  le  combla  de  politesses ,  et  fit  bâtir  exprès  pour  lui 
un  couvent  au  bas  de  la  montagne.  Telle  est  l'origine  que  donnent 
les  Musulmans  à  l'usage  du  café. 
Quand  rasage  Que  cette  origine  soit    réelle    ou    fabuleuse  3    ce    qu'il  y    a  de 

fat  uiuoltit  à  certain  c'est  que  les  Arabes  lésaient  usage  de  cette  boisson  un  siè- 
onscantinop  c.  ^y  avant  qu'elle  ne  fût  connue  en  Egypte,  en  Syrie,  en  Perse  et 
dans  l'Inde  ,  et  qu'elle  ne  fut  introduiie  à  Constantinople  que  sous  le 
règne  de  Snieymau  I.cr  en  i555,  où  deux  Syriens,  Hukhra  et  Schemss, 
le  premier  d'Alep,  et  le  second  de  Damas,  ouvrirent  deux  grands 
cafés  dans  le  faubourg  Tahht'ul-Cal'aa.  La  nouvelle  boisson  plut 
infiniment,  et  y  attira  un  grand  nombre  de  Bey ,  des  seigneurs, 
des  officiers  de  marque  ,  des  Cacly  et  autres  personnes  de  tout  rang 
et  de  tout  état  Ces  cafés  devinrent  ainsi  de3  lieux  de  réunion,  où 
l'on  passait  des  heures  entières  à  jouer  aux  dames  ou  aux  échecs, 
Prohibé.  ou  à  s'entretenir  d'arts.,  de  sciences  et  de  littérature.  L'afrïuence 
y  devint  enfin  si  considérable,  que  les  ministres  de  la  religion  ,  en- 
nemis déclarés  des  plaisirs,  même  les  plus  innocens  ,  provoquèrent 
l'anathème  contre  cette  boisson  et  contre  les  réunions,  en  les  décla- 
rant profanes  et  impies.  Que  de  murmures  ne  s'éleva-t-il  pas  pour 
cela  dans  le  corps  des  Ulema  ?  Et  que  ne  fit-on  pas  pour  déterminer 
le  Mouphty  à  déployer  son  autorité  contre  une  nouveauté  si  scan- 
daleuse?   Vaincu  enfin  par  les  instances    qui    lui    furent    faites,    il 


des    Ottomans.  82,7 

rendit  un  fethwa  par  lequel  il  déclarait,  qu'un  comestible  qui  se 
consume  au  feu  et  se  réduit  en  charbon,  devait  être  regardé  comme 
proscrit,  par  l'islamisme.  Ce  décret  jeta  tout  le  monde  dans  l'éton- 
nement;  et  les  hommes  de  loi  les  plus  éclairés  l'ayant  pris  en 
examen  trouvèrent  qu'il  n'était  pas  suffisamment  appuyé;  et  comaie 
il  n'était  pas  revêtu  de  la  sanction  impériale,  il  demeura  sans  effet. 

Qui  le  croirait?  Il  s'ouvrit  tout  à  coup  à  Constantinopîe  plus  Cafés  fermés 
de  cinquante  cafés,  et  ce  nombre  s'éleva  bientôt  à  plus  de  six  cent  Constantinopfa 
sons  Selîm  II  et  sous  Mourad  III.  Mais  aussi  on  ne  vit  jamais  mieux 
avec  quelle  facilité  une  habitude,  regardée  d'abord  comme  innocente, 
peut  dégénérer  en  abus.  Les  cafés,  désignés  alors  sous  le  nom  de 
hassan-be/zadè,  et  protégés  par  les  seigneurs  de  la  cour,  se  trans- 
formèrent en  rassemblera  eus  do  gens  inquiets  et  dissolus.  Pour  ar- 
rêter les  progrès  du  mal  ,  Mourad  crut  à  propos  de  faire  fermer 
les  cafés  et  de  défendre  l'usage  de  cette  boisson.  La  question  agi- 
tée auparavant  sur  ce  point  fut  reproduite,  et  après  avoir  été  mise 
en  discussion,  il  fut  décidé  :  que  les  grains  de  café  étant  seulement 
grillés  et  non  réduits  en  charbon  ,  ils  n'étaient  pas  contraires  à  l'isla- 
misme. Cette  nouvelle*  décision  suffit  à  MoUrad  pour  révoquer  son 
édit  de  prohibition  ;  les  cafés  furent  rouverts  et  devinrent  comme 
auparavant  le  rendez-vous  des  oisifs  et  des  militaires  les  plus  enclins 
à  la  révolte,  surtout  après  la  catastrophe  d'Osman  II;  motif  pour 
lequel  Mourad  IV  ordonna  la  démolition  des  cafés  ,  et  proscrivit 
êous  les  peines  indiquées  plus  haut  l'usage  du  café,  du  tabac  et  de 
l'opium.  La  prohibition  de  cette  première  denrée  ne  fut  pas  de 
longue  durée,  et  sous  ïbraim  I.er  on  revit  les  cafés  plus  nombreux 
et  beaucoup  plus  fréquentés  que  précédemment. 

Aujourd'hui  on  en  rencontre  à  chaque  pas  dans  les  principales  esf°/?fj**w 
rues  et  jusques  sur  les  promenades  publiques.  Ils  ont  la  forme  de  ï'"ageducafd. 
Keoschk  ou  de  pavillons  ,  et  ^ont  situés  dans  les  lieux  les  plus  gais 
et  les  plus  agréables.  Dans  les  campagnes  ils  sont  faits  en  berceaux 
d'arbres  touffus  ou  de  treilles,  et  ont  pour  sièges  au  lieu  de  sophas 
de  larges  bancs  placés  au  dehors.  A  toutes  les  heures  du  jour  c'est 
un  flux  et  reflux  de  gens  qui  vont  et  qui  viennent  dans  ces  cafés, 
et  qui  s'y  arrêtent  plus  ou  moins  de  terns ,  à  fumer,  à  jouer  ou  à 
discourir  des  nouvelles -du  jour.  Ainsi  que  dans  les  nôtres  il  y  vient 
des  charlatans ,  des  joueurs  d'instrumeus  et  des  conteurs  de  fables,,  d'his- 
'torieîtes  amoureuses  ou  de  faits  héroïques  mi?  eu  vers  et  pris  ça  et  là 
dan?  les  ouvrages  des  poètes  les  plus  célèbres  de  l'orient.  Ces  espèces  de 


3a8  Costume   civil 

sociétés  ne  se  composent  guères  cependant  qae  de  simples  particu- 
lier;- :  les  seigneurs  et  les  officiers  d'un  certain  gracie  se  gardent 
bien  d'y  entrer,  ils  ne  s'arrêtent  que  dans  les  cafés  hors  de  la  ville  , 
ou  dans  ceux  qu'ils  trouvent  sur  leur  route  lorsqu'ils  sont  en  voyage. 
Il  se  fait,  sans  contredit ,  une  grande  consommation  de  café  parmi- 
cous,  mais  elle  est  bien  autrement  considérable  chez  les  Orientaux: 
la  privation  absolue  de  cette  boisson  semblerait  devoir  les  rendre 
fous.  Hommes,  femmes,  enfans  de  tout  âge  et  de  toute  condition 
en  font  usage  au  déjeuner,  après  dîner,  après  souper  et  à  tous  les 
mornens  du  jour.  Quelle  que  part  que  Ton  aille  ,  chez  les  particu- 
liers comme  chez  les  grands.,  chez  les  Chrétiens  comme  chez  les 
Mahométans  3  dans  les  bureaux ,  dans  les  magazins  ,  dans  les  bouti- 
ques, dans  les  hôtelleries  on  vous  présente  le  café,  et  si  vous  vous  y 
arrêtez  quelque  tems  on  vous  en  apporte  une,  deux  et  trois  tasses 
à  diverses  reprises.  Les  tasses  dans  lesquelles  on  le  prend  sont  'a 
moitié  plus  petites  que  les  nôtres,  et  ont  une  soucoupe  appelée 
zarf  qm  est  plutôt  une  autre  tasse  en  cuivre,  en  argent  doré  ou 
même  en  or  enrichie  de  pierreries,  et  qu'où  peut  prendre  sans  se 
brûler  les  doigts  :  usage  dout  on  ne  se  trouverait  pas  mal  uou  plus 
parmi  nous, 
.     ,  Le  café   le   plus  estimé  est  celui  de  Moka.   La    manière    de  le 

Manière  l 

de  le  préparer,  préparer  est  de  le  faire  griller  et  de  le  réduite  en  poudre  très-fine, 
non  avec  des  moulins  comme  nous  le  fesons,  mais  dans  des  mortiers 
de  bois ,  de  marbre  on  de  bronze.  Ou  en  met  ciuq  à  six  cuillerées  dans 
une  certaine  quantité  d'eau  qu'on  met  au  feu  et  qu'on  retire  alter- 
nativement ,  jusqu'à  ce  qu'il  ne  paraisse  plus  de  petites  bulles  à  sa 
surface  ,  ce  qui  indique  que  te  café  est  fait.  Le  café  en  poudre  se  tient 
hermétiquement  fermé  dans  de  petits  sacs,  ou  dans  des  bourses  de  cuir; 
mais  pourtant  on  préfère  le  plus  fraîchement  moulu  :  aussi  a-t-on 
soin  dans  les  familles  nombreuses  de  n'en  griller  que  pour  les  be- 
soins de  la  journée.  Dans  les  autres  villes  principales  on  va  l'acheter 
dans  les  boutiques  où  l'on  ne  fait  autre  chose  tout  le  jour  que  brû- 
ler et  broyer  du  café,  en  ayant  soin  de  tenir  séparément  les  deux 
qualités  de  Moka  et  des  îles.  Beaucoup  de  personnes  portent  même 
le  café  en  graiu  aux  magasins,  où,  pour  peu  de  chose,  ils  l'échan- 
gent contre  de  l'autre  en  poudre  et  tamisé.  C'est  de  là  que  les 
propriétaires  de  ces  magasins  ont  pris  le  surnom  de  Tahhmiss  , 
d'où  l'on  croit  qu'est  dérivé  le  mot  Tamis.  Les  Mahométans  ne  pren- 
nent point  de  café  au  lait,  ni  même  avec  du    sucre:  tout   au    plus 


des    Ottomaks,  329 

on  offre  à  ses  amis  dans  le  courant  de  la  journée  des  confitures 
sèches  ou  liquides  avant  le  café,  mais  jamais  après  les  repas.  Ils 
prennent  ce  dernier  très-chaud  et  à  petites  gorgées  après  lesquelles 
ils  fument  tour  à  tour.  Les  gens  d'une  comptexion  délicate  prennent 
le  matin  avant  tout  un  verre  d'eau,  dans  lequel  ils  mêlent  quelques 
cuillerées  de  conserve. 

Le  tabac  ne  fut  connu  que  long-tems  après  le  café,  c'est-à-dire  Tabac  proscrit, 
en  l'an  i6o5  sous  le  règne  d'Ahmed  I.er ,  et  des  marchands  étran-  ^ '°'6' 
gers  furent  les  premiers  à  en  introduire  l'usage  à  Constantiuople. 
Ce  nouvel  article  fut  encore  le  sujet  d'une  foule  de  discussions 
parmi  les  docteurs  Mahométans ,  dont  quelques-uns  ne  savaient  pas 
précisément  si  l'usage  en  était  conforme  ou  non  aux  principes  de 
V islamisme;  et  la  capitale  ayant  souffert  pendant  ces  discussions  di- 
vers incendies  ,  dont  on  accusa  l'imprudence  de  ceux  qui  fumaient 
dans  les  cafés  ,  daus  les  boutiques  et  dans  les  magasins,  Mourad  IV 
crut  devoir  le  défendre  sous  peine  de  mort;  mais  ce  fut  sans  beau- 
coup de  succès,  comme  le  prouve  le  fait  que  voici.  Certain  ïeryaky 
ne  pouvant  vaincre  l'habitude  qu'il  avait  prise  de  fumer  ,  s'était  creusé 
dans  son  jardin  une  fosse  profonde  qu'il  avait  recouverte  de  gazon, 
et  s'y  retirait  pour  fumer.  L'odeur  du  tabac  le  trahit  :  ayant  été 
surpris  en  flagrant  délit  par  le  Sultan  lui-même,  il  lui  dit  sans 
s'épouvanter:  Retire-toi  d'ici  fils  de  femme  esclave  '.ton  autorité  s'étend 
bien  sur  la  terre  ,  mais  non  dans  son  sein.  Sa  présence  d'esprit  le  sauva , 
et  le  Sultan  lui  laissa  la  liberté  de  fumer  tout  à  son  aise.  On  finit 
par  fermer  les  yeux  sur  cet  abus,  qui  bientôt  s'étendit  dans  toutes 
les  classes  de  la  population;  ensorte  qu'aujourd'hui,  à  l'exception  du 
Sultan,  du  Mouphty  et  de  quelques  dévots  Musulmans  qui  s'abstien- 
nent de  fumer,  du  moins  en  public,  tous  les  Ottomans ,  depuis  le  plus 
pauvre  jusqu'au  plus  riche  ,  s'accoutument  dès  l'enfance  à  l'usage  de 
la  pipe:  les  plus  modérés  se  contentent  de  huit  à  dix,. mais  il  eu 
est  qui  vont  jusqu'à  vingt  par  jour.  Ils  mettent  une  sorte  d'amour-  Pip»  «**«** 
propre  à  se  procurer  le  meilleur  tabac,  et  de  belles  pipes  avec  des  d'  ptpe' 
tuyaux  en  bois  de  jasmin,  de  rose  ,  de  coudrier  et  autres  semblables 
ces  tuyaux  sont  pour  les  riches  garnis  en  or  et  en  argent,  et  l'embou- 
chure en  est  faite  d'un  morceau  d'ambre  jaune  ou  blanc  ,  ou  de  corail 
d'un  beau  travail  ,  et  pour  les  femmes  ils  sont  enrichis  de  pierreries.  Le 
peuple  les  prend  plus  ou  moins  tougs ,  et  va  au  meilleur  marché. 
Les  Musulmans  n'aiment  pas  !es  pipes  de  terre  blanche,  dont  font 
usage  les  marins  et  quelques  Européens;  ils  en  ont  néanmoins  qu 

Europe.  Fol.  i.  p.  ni.  ^ 


33o  Costume    civil 

sont  faites  d'une  terre  fine  durcie  avec  beaucoup  d'art,  et  quelque* 
fois  dorée  qu'ils  appellent  lulè,  et  ils  se  servent  aussi  des  narguilé , 
qui  sont  des  pipes  à  la  Persanne. 
Comiien  La  politesse  Ottomane  exigeant  qu'on  donne  à  fumer  aux  per- 

est  répandu  r.        .  .  °.    .  J.,  ,       r 

fw#e        sonnes  qui  viennent  vous  iaire  visite,  il  y  a  a  cet  etiet  dans  les  an- 
tichambres, ou  dans  les  salies,  une  espèce  de  râtelier  où  sont  rangées 
vingt,  trente  ou  quarante  pipes,  de  la  manière  qu'on  le  voit  en  en- 
trant à  gauche  dans  la    salle    indiquée    plus  haut.    Là,   chacun  des 
fumeurs  assis  sur  le  sopha  qui   règne    tout    autour    de    cette    salle , 
appuyé  sa    pipe  sur    de  petites    tasses  en  cuivre    ou  en  étain  ,  pla- 
cées à  terre    pour    recevoir    les    cendres    du    tabac    brûlé  ,    et    em- 
pêcher qu'elles  ne  tombent  sur  les    tapÎ3    ou  sur  les  nattes  dont   le 
pavé  est  recouvert.  Si  l'appartement  est  petit  et  le  nombre  des  fu> 
meurs    considérable,    on    court    risque,,    en   croisant    les    pipes    les 
unes  sur  les  antres  }  de    se  faire    casser  quelque  dent.  Deux    Turcs 
qui    restent    quelque    tems    ensemble    à    fumer  ,    surtout    en    hiver  , 
suffisent  seuls    pour  remplir    l'appartement  d'une   fumée    épaisse;  et 
ce  qu'il  y  à    de    pis,    c'est    que    l'odeur  du    tabac    fumé    s'attache 
tellement    aux  vêtemens  ,  aux    meubles  et    à  tout  ce   qui  se    trouve 
dans  la  chambre,  que  nul    autre  qu'eux  ne  pourrait  y   rester.  L'ha- 
bitude qu'ils  ont  de  fumer  est  même  si  forte ,  qu'ils  ne  sortent  jamais 
sans  porter  avec  eux  du  tabac  dans  une  bourse  de  ràs  ou  autre  étoffe 
de  soie,  ainsi  que  la  pipe  avec  son  tuyau  composé  de  deux  ou  trois 
pièces  qui  se  joignent  ensemble  par    le  moyen  de  petits  cercles  en 
argent,  et  sont  renfermés  dans  un  étui  qu'ils  attachent  à  leur  cein- 
ture par  dessous  le  vêtement  ,  ou  qu'ils  font  porter  derrière  eux  par 
un   esclave.  \.    la   promenade  ,  sur    les   places,    on    étendus    sons  un 
arbre  ou  sur  le  gazon  à   la  campagne  ou  aux  environs  des  villes,  ils 
allument  leur  pipe,  prennent  une  tasse   de  café  en  prononçant  dévo- 
tement le  nom  de  Dieu;  et,  pleinement  résignés  à  sa  volonté,  ils  se 
regardent    alors    comme  les    êtres  les    plus  heureux    du    monde.    Ils 
fument  même  en  écrivant,  dans  les  bureaux  et  devant  qui  que    ce 
soit:  ce  dont  s'abstiennent  cependant  les  enfans  devant  leurs   pères, 
les  neveux  devant  leurs  oncles,  et    les    inférieurs    devaut    leurs    su- 
périeurs.   Les  uns    exhalent   la    fumée  du  tabac   par  la  bouche  3  les 
autres    par  les    narines,    quelques-uns    même    l'avalent  s  mais    aucun 
•d'eux  ne  crache  sur  le  pavé  ;  ils  ont  pour  cela  des  mouchoirs  ou  des 
vases  de  porcelaine  onde  faïence,  placés  le  plus  souvent  aux  coius 
des  sophas.  L'usage  de  mâcher  le  tabac  n'est   pas  connu  des  Orien- 


des    Oiïo m  a N  s.  33 r 

taux:  il  n'y  a  même  pas  long-iems  que  les  grands  ont  commencé 
à  prendre  goût  au  tabac  râpé,  fait  avec  la  feuile  du  tabac  du 
pays.  Le  tabac  étranger  en  poudre  n'est  pas  estimé,  excepté  celui 
de  Corfou  ,  dont  les  Vénitiens  fesaient  aussi  par  le  passé  un  com- 
merce considérable. 

L'usage  de  l'opium  connu  des  Arabes  dès  les  tems  les  plus  re-  opium. 
culés ,  fut  sujet  à  peu  près  aux  mêmes  vicissitudes  que  le  café  et  le 
tabac  chez  les  Musulmans.  Mourad  IV,  devant  qui  Teryaky  mérita 
de  trouver  grâce  par  la  hardiesse  de  sa  réponse,  ne  se  montra  pas 
aussi  indulgent  envers  Emir  T^cheleby  son  médecin  ,  qui  lui  fut 
dénoncé  pour  prendre  de  l'opium  malgré  sa  défense.  Informé  du 
fait,  Mourad  fait  appeler  le  médecin  dans  sa  tente,  et  s^approchant 
de  lui  d'un  air  riant  il  fouille  dans  ses  poches  ,  et  y  trouve  en  effet 
un  gros  morceau  d'opium  dans  une  boite  d'or.  Quest  ce  que  cela  ? 
lui  demande  le  Sultan:  c'est ,  lui  répond  îe  médecin  glacé  d'épou- 
vante, un  léger  opiat  fait  avec  une  très-petite  dose  d'opium.  Eh  hienl 
repartit  Mourad,  il  faut  le  prendre  en  entier  comme  il  est,  Tsche- 
lebv  en  détache  un  petit  morceau;  mais  le  Sultan  reprend  aussitôt  5 
non  ,  non  :  il  faut  le  prendre  tout  entier.  Tscheieby  se  jetant  alors  à 
ses  pieds  implore  sa  clémence  ,  en  lui  représentant  que  la  dose  étant 
trop  forte ,  elle  pourrait  se  changer  en  poison.  N'importe ,  ajouta 
l'inflexible  Mourad,  un  médecin  comme  vous  saura  trouver  l'antidote 
nécessaire:  le  pauvre  médecin  dut  avaler  la  pilule,  et  aussitôt  après 
le  cruel  Sultan  l'obligea  à  jouer  trois  parties  de  suite  aux  échecs: 
ce  qui  envenima  encore  plus  l'effet  de  l'opium.  Accablé  de  honte 
et  de  dépit ,  et  refusant  de  prendre  aucun  autre  secours  qu'un  verre 
d'eau  à  la  glace,  l'infortuné  Tscheleby  mourut  le  même  jour,  vic- 
time de  l'inhumanité  de  son  maître.  La  rigueur  de  cette  prohibi- 
tion cessa  néanmoins  par  la  mort  de  son  auteur  :  l'usage  de  l'opium 
reprit  après  lui  avec  plus  de  force  que  jamais,  et  se  répandit  daus 
toutes  les  classes  de  la  population  et  jusques  dans  le  palais  mémo 
des  Sultans.  Les  diverses  sortes  d'opiat  les  plus  à  la  mode  depuis 
quelque  tems  sont  comprises  sous  la  dénomination  générale  de  herdjh 
'ou  madjowni ,  et  l'effet  en  est  plus  ou  moins  violent.  Le  madjounn  or- 
dinaire se  compose  d'opium,  de  pavots,  d'aloès  et  de  différentes  épi- 
ceries. Il  entre  dans  le  moins  commun  de  l'ambre  gris ,  de  la  coche- 
nille, du  musc  et  autres  essences  précieuses;  et  dans  le  plus  fin  s  qui 
est  réservé  pour  le  Sultan  et  pour  les  Grands,  on  emploie  de  la 
poudre  de    perles  fines,   de  rubis,  d'émeraude  et  de  corail:    motif 


Madjoumi 

qui  en  fait  mie 

plus  grande 

consommation, 


Tennsoukh . 


Parfur 


33a  Costume    civil 

pour  lequel  on  donne  à  cette  sorte  d'opiat  le  nom  de  djeutahir- 
madjounny ,  dont  un  seul  petit  vase  coûte  environ  un  millier  de 
livres. 

Les  plus  grands  consommateurs  de  madjounn  sont  ceux  qui  ont 
renoncé  au  vin,  soit  pour  raison  de  santé,  soit  par  scrupule  de  con- 
science, et  qui  cherchent  à  se  racheter  de  cette  faute.  Ils  ne  vont 
nulle  part  qu'ils  ue  portent  avec  eux  dans  une  petite  boîte  des  habb , 
qui  sont  des  pilules  à  l'usage  du  peuple  ,  et  ils  en  prennent  plusieurs 
fois  le  jour  une  ou  deux  dans  un  demi  verre  d'eau,  ou  dans  une  tasse 
de  café.  Il  en  est  même  qui  s'habituent  à  avaler  de  ces  pilules  de 
la  grosseur  du  pouce,  et  trois  ou  quatre  fois  par  jour:  excès  qui 
expose  néanmoins  ceux  qui  s'en  rendent  coupables  à  des  reproches 
piquans  et  à  des  sarcasmes,  ou  qui  leur  fait  donner  au  moins  le 
surnom  de  Teryaky,  dérivé  du  mot  teryak  ,  ou  électuaire.  D'après 
cela,  et  vu  la  qualité  enivrante  de  l'opium,  Mourad  n'avait  pa3 
tout-à-fait  tort  d'en  défendre   l'usage  à  ses  sujets. 

Il  est  une  autre  sorte  d'électuaire  appelé  tennsoukh  moins  per- 
nicieux ,  et  où,  au  lieu  d'opium,  il  entre  du  musc,  de  l'aloès,  de 
l'ambre  gris,  des  perles  fines,  de  l'eau,  et  quelquefois  même  de 
Fessence  de  rose.  On  lui  donne  la  forme  de  pastilles  de  figure 
plate  y  sur  lesquelles  est  communément  empreint  le  mot  masch'^ 
ullah.  Beaucoup  de  personnes  et  surtout  les  femmes  en  portent  sur 
elles  à  cause  de  la  bonne  odeur  qu'il  exhale ,  et  bien  des  gens 
en  mettent  en  outre,  par  manière  de  passe-tems,  de  petits  mor- 
ceaux dans  une  tasse  de  café. 

Parmi  le  grand  nombre  d'autres  choses  que  les  Ottomans  ont 
prises  des  Arabes,  on  ne  doit  pas  oublier  l'usage  fréquent  qu'ils 
font  des  parfums,  tels  que  le  bois  d'aloès  et  autres  matières  odorant 
tes  j  dont  nous  avons  déjà  fait  mention.  Ajoutons  à  tout  cela  le  mas- 
tic,  qui  est  une  gomme  résineuse  produite  par  le  ientisque,  arbuste 
qui  croit  dans  les  îles  de  l'Archipel,  et  surtout  à  Ghio.  Cette  ré- 
sine,  qui  est  très-sèche,  d'un  jaune  pâle,  et  prend  la  forme  de  grains 
de  la  grosseur  d'un  pois,  joint  à  un  goût  aromatique  une  odeur  des 
plus  suaves.  Elle  a,  dit-on,  la  propriété  de  fortifier  les  gencives ,  de 
guérir  les  maux  d'estomac  et  de  dent,  et  d'arrêter  les  hémorragies  : 
cette  propriété  la  fait  particulièrement  rechercher  des  femmes,  qui 
trouvant  une  sorte  de  plaisir  dans  la  salivation  qu'elle  excite  ,  en 
font  même  un  de  leurs  passe-tems  :  aussi  en  ont-elles  presque  tou- 
jours à  la  bouche  ,  surtout  quand  elles  vont  à    la    promenade   ou  à 


des  Ottomans.  333 

la  conversation,  et  quelquefois  même  elles  l'emploient  en  guise  de 
parfums.  Les  Ottomans  fout  aussi  usage  du  mastic  ,  mais  plus  en- 
core du  bois  d'aloès  pour  parfumer  les  tasses  avant  d'y  verser  le 
café ,  et  môme  ils  en  mettent  toujours  quelque  petit  morceau  dans 
leur  pipe.  Les  parfums  d'aloès  ne  sont  guères  d'usage  entr'amis  ; 
mais  chez  les  ministres  et  les  grands  de  la  cour ,  ils  sont  de  la 
plus  rigoureuse  étiquette.  Vient-il  quelqu'un  à  leur  palais  soit  de 
nuit  soit  de  jour?  les  domestiques  sont  aussitôt  en  mouvement:  l'un 
(  n.°  i  de  la  planche  57  )  lui  présente  la  pipe:  un  moment  après 
un  autre,  (  n.°  a  )  ,  parait  avec  un  vase  de  confitures  sèches  ou  liqui- 
des :  vient  ensuite  un  troisième,  (  n.°  3  ),  avec  une  serviette  de  soie 
brodée  en  or  ou  en  argent,  qu'il  étend  sur  ses  genoux  et  lui  sert 
le  café.  Lorsque  la  visite  est  sur  le  point  de  fin  entre  un  quatrième 
domestique,  portant  d'une  main  un  brasier  d'argent  ou  doré  où 
brûle  de  l'aloès,  et  de  l'autre  un  vase  à  long  cou  d'où  il  verse 
de  l'eau  t  dont  l'étranger  imbibe  un  mouchoir  blanc:  si  ce  dernier 
porte  la  barbe  (  n.°  4  )  >  il  la  soulève  d'une  main  au  dessus  du 
brasier  pour  lui  faire  prendre  l'odeur  de  l'aloès. 

Les  Mahométans  ont  pour  maxime  de  ne  montrer  ni  trop  de  Dequeiieëtoffe 
faste  ni  trop  de  négligence  dans  leur  habillement;  mais  pourtant  Vhabuiamem. 
il  ne  leur  est  pas  défendu  j,  en  évitant  ces  deux  extrêmes,  de  se 
tenir  avec  un  certain  soin,  qu'ils  regardent  même  comme  un  hom- 
mage rendu  à  la  bonté  divine.  Ils  croient  cependant  ne  pouvoir 
mettre  leurs  habits  de  parure  que  le  vendredi  ,  les  fêtes  du  Beyram 
et  les  jours  d'assemblées  publiques:  les  couleurs  qui  leur  sont  pro- 
pres sont  le  blanc  et  le  noir,  mais  ils  ne  sont  jamais  ni  ronges  ni 
jaunes.  Le  turban  a  la  même  forme  que  celui  du  prophète  ,  et  les 
deux  bouts  de  la  pièce  de  mousseline  dont  il  est  entouré  _,  ne  doi- 
vent descendre  sur  les  épaules  que  de  la  longueur  de  quelques  doigts; 
il  a  néanmoins  été  permis  de  ies  laisser  tomber  jusqu'au  milieu  du 
corps.  Il  est  défendu  aux  hommes  de  porter  des  étoffes  de  soie;  et 
les  soldats  peuvent  seuls  en  faire  usage  en  tems  de  guerre,  parce 
qu'elles  amortissent  le  tranchant  des  armes  de  l'ennemi.  L'or  et  Fargent  u-stensiie i 
ne  doivent  être  employés  qu'à  la  reliure  des  livres  du  cour'ann ,  et  *£«£? 
non  en  vases,  ni  autres  ustensiles  pour  l'usage  de  l'homme.  L'argent 
peut  tout  au  plus  être  mis  en  œuvre  pour  l'ornement  de  la  vaisselle 
destinée  à  contenir  les  mets,  pourvu  qu'il  ne  touche  pas  les  lèvres, 
ou  pour  la  fabrication  d'une  dent  à  remettre  à  la  place  d'une  au- 
tre. Ces  deux  métaux  peuvent  également  être  employés   à  l'embel- 


fui  introduit 
parmi 

Ottomans. 


334  Costume   civil 

lissement  des  sièges ,  excepté  à  l'endroit  où  l'on  s'assied,  et  l'on 
en  tresse  des  fils  dans  le  bord  des  vêtemens.  Enfin  il  n'est  permis 
ni  aux  hommes  ni  aux  enfans  d'aller  vêtus  d'étoffe  d'or.  Ces  lois 
étaient  fidèlement  observées  dans  les  premiers  tems  du  Musnlma- 
nisme  ;  mais  elles  ne  tardèrent  pas  à  s'altérer  parmi  ses  sectateurs, 
à  mesure  que  s'accrurent  leurs  succès  militaires  ,  leur  puissance 
et  leurs  richesses.  On  raconte  en  effet  que  Mahomet  s'imposa  à  lui- 
même  l'obligation  de  coudre  presque  tous  ses  habits  ,  et  de  les  rac- 
commoder quand  ils  étaient  déchirés;  et  que  le  Calife  Orner  fesant 
eu  636  la  conquête  de  la  Syrie,  était  si  mal  vêtu  qu'un  de  ses 
courtisans  lui  représenta  qu'il  ne  convenait  pas  au  chef  d'un  grand 
empire  d'avoir  un  extérieur  aussi  négligé,  et  que  l'éclat  de  son 
rang  exigeait  au  contraire  beaucoup  de  représentation  :  à  quoi  le 
Calife  répondit:  L'islamisme  dont  nous  nous  fesons  honneur  est 
le  plus  bel  ornement  de  ceux  qui  ont  le  bonheur  de  professer  la  doc- 
trine du  saint  prophète. 
Quand  h  luxe  Osman  I.er  fut  le   premier  des  Califes  9  qui  afficha  à  sa  cour  le 

luxe  et  la  magnificence  des  cours  Asiatiques:  ce  qui  excita  les  mur- 
mures de  ses  sujets  3  dont  le  mécontentement  joint  à  la  haine  de  ses 
nombreux  ennemis  le  réduisit  aux  plus  terribles  angoisses.  Au  con- 
traire Orner  II  mourut  empoisonné  pour  avoir  voulu  réformer  le  luxe 
de  sa  table  et  de  son  habillement.  Parmi  les  Monarques  Ottomans, 
Bayezid  II  fut  le  seul  qui  eut  le  courage  de  se  conformer  aux  pré- 
ceptes austères  des  premiers  Musulmans  ,  mais  il  n'eut  point  d'imi- 
tateurs. Su  le  y  m  an  I.er  porta  la  magnificence  au  delà  de  ce  qu'on 
avait  jamais  vu.  Cependant,  malgré  les  différentes  modes  introduites 
par  le  luxe,  l'habillement  resta  toujours  long  chez  les  Ottomans 
comme  chez  tous  les  Orientaux;  et  s'il  a  souffert  des  variations  dans 
les  provinces  comme  dans  la  capitale,  ce  n'a  été  que  clans  la  forme, 
et  surtout  dans  celle  du  turban,  et  dans  les  oruemens  de  ce  genre 
de  coiffure.  Dans  l'origine  de  la  monarchie,  les  Ottomans,  même 
les  militaires,  portaient  des  bonnets  de  feutre  appelés  kulahh  â  de 
couleur  jaune  ,  rouge  ou  noire.  Suleyrnau  Pacha,  fils  d'Orkhann  I.er, 
prit  le  bonnet  appelé  uskiuf  qui  est  brodé  en  argent  ,  et  en  donna 
un  à  peu  près  semblable  aux  officiers  de  sou  armée  ,  qui  fut  bien- 
tôt adopté  par  tous  les  grands,  et  même  par  les  Sultans,  pour  les- 
quels on  le  broda  en  or.  Mahommed  II  prit  Voeurf  ou  turban  des 
Ulemi ,  mais  avec  une  broderie  en  or  de  la  largeur  de  quatre  doigts, 
entremêlée  avec  la  mousseline.  Bayezid  II  préféra  le  mudjeirezé ,  et 


des    Ottomans.  335 

l'on  vit  en  même  tems  les  grands  officiers  porter  des  turbans  de  velours 
ronge,  avec  des  vêtemeus  de  drap  d'or  ou  autres  riches  étoffes.  Se- 
lim  II  imagina  un  autre  genre  de  turban  ;  Suleyman  I.er  en  eut 
aussi  de  diverses  sortes,  mais  il  donnait,  la  préférence  au  mudjcwe- 
zé  garni  d'une  mousseline  blanche  ou  ronge:  cette  mode  dura  jus- 
qu'à Moustapha  II,  qui  voulut  se  distinguer  par  un  énorme  turban 
de  la  forme  de  celui  des  Ulemi,  et  décoré  d'un  long  panache  blanc 
orné  de  brillants.  Depuis  ces  époques,  les  seules  à  remarquer  dans 
le  costume  Ottoman  3  on  n'y  a  plus  vu  de  variations,  du  moins  bien 
sensibles  jusqu'à  présent. 

Nous  avons  représenté  dans  les  premières  planches  le    costume       Variétés 

1  l  A  de  turbans 

des  princes  et  des  officiers  de  la    cour    et    de    l'armée:   il   ne    nous    ,  dans  ks 

1  m  _  uifférens  pays. 

reste  plus  maintenant  à  parler  que  de  celui  des  particuliers.  Après 
la  disposition  prise  par  Suleyman  I.er,  pour  distinguer  tous  les  or- 
dres de  l'état  par  la  forme  du  turban  et  par  des  vètemens  diffé- 
rer ,  on  vit  s'ouvrir  des  milliers  de  boutiques ,  où  l'on  ne  fesait  autre 
chose  que  monter  et  garnir  des  turbans.  A  Constantinople  et  dans  les 
provinces  Européennes,  on  n'emploie  à  leur  garniture  que  la  mous- 
seline blanche:  voyez  les  n„os  5  et  6 ,  planche  57.  En  Syrie,  com- 
me en  Arabie  et  en  Egypte,  on  se  sert  pour  cela  d'une  toile  teinte 
par  bandes  ou  d'une  seule  couleur  ,  et  le  turban  des  habitans  de 
Bursa  ,  d'Adaoa  ,  de  la  Caramanie  ,  de  la  Bosnie  et  de  l'Albanie 
offrent  à  cet  égard  peu  de  différences  ,  comme  00  le  voit  par  l'or- 
dre progressif  des  n.os  I,  a,  3,  4,  5  et  6  de  la  planche  58,  où 
est  représenté  le  costume  de  ces  derniers.  Quant  aux  sujets  non  Mu- 
sulmans, on  les  reconnaît  aussitôt  à  leur  calpach ,  qui  est  un  grand 
bonnet  noir  de  peau  de  mouton,  la  seule  coiffure  qu'il  leur  soit 
permis  de  porter 3  ou  à  un  morceau  de  toile  brune  dont  il  s'enve- 
loppent la  tête.  Les  Grecs  de  l'Archipel  portent  ordinairement  un 
bonnet  de  laine  rouge  ou  blanche.  Il  n'y  a  pas  de  danger  qu'un 
Musulman  prenne  jamais  le  costume  d'un  autre  peuple  :  car  avec  un 
vêtement,  et  surtout  un  bonnet  étranger,  il  courrait  risque  d'être 
insulté,  et  serait  même  suspect  d'apostasie:  ce  serait  encore  pis  si 
on  le  voyait  avec  un  bonnet  Persan,  ou  un  chapeau  Européen.  Cette 
dernière  coiffure  surtout  est  tellement  en  abomination  parmi  les 
Musulmans,  qu'ils  étaient  autrefois  dans  l'usage  de  clouer  un  cha- 
peau sur  la  porte  de  l'hôtel  d'un  ministre  ou  d'un  grand  qu'ils 
avaient  juré  de  perdre,  ou  qu'ils  voulaient  signaler  comme  traître 
à   la   patrie  et  à  la  religion. 


Souliers, 


Partout 
ils  tiennent 
le  turban 

sur  leur  lête< 


Ils  se  rasent 
les  cheveux. 


336  Costume    civil 

Outre  l'habillement  et  le  turban  ,  les  Mahométan3  ont  encore 
une  autre  marque  distinclive  dans  leurs  souliers  ,  qui  sont  de  ma- 
roquin jaune  pour  tous,  excepté  pour  les  Ulerni  qui  les  portent 
de  couleur  céleste,  tandis  que  les  non  Musulmans  les  ont  noirs.  Il  est 
néanmoins  permis  à  ceux  qui  jouissent  du  privilège  de  s'habiller  à 
la  Musulmane  de  les  porter  jaunes,  mais  non  de  prendre  le  turban  , 
qui  est  le  signe  caractéristique  de  la  nation  dominante  ,  et  à  la 
place  duquel  ils  portent  un  bonnet  particulier  du  martre  zibeline. 
Les  voyageurs  Européens  habillés  à  l'orientale  se  bazardent  quel- 
quefois à  prendre  le  turban;  mais  aussi  ils  s'exposent,  s'ils  sont 
reconnus,  à  de  fâcheuses  rencontres,  qui  ne^sont  que  trop  fré- 
quentes chez  un  peuple  trop  jaloux  de  ses  enseignes  pour  les  voir 
porter  à  d'autres:  le  parti  le  plus  prudent  est  de  prendre  le  bon- 
net Tartare  ,  qui ,  malgré  sa  couleur  verte  ,  choque  moins  leurs 
préjugés.  Que!  que  soit  au  reste  le  rang  et  l'habit  du  Musulman  , 
on  le  distingue  toujours  de  celui  des  autres  peuples  ,  comme  il  en 
diffère  lui-même  par  certaines  particularités.  Dans  les  mosquées  9 
dans  les  assemblées  publiques  ou  privées,  en  présence  même  du 
Sultan  il  n'ôte  jamais  son  turban;  et,  dans  ce  dernier  cas ,  les  am- 
bassadeurs Européens  ainsi  que  les  personnes  de  leur  suite  doivent 
tenir  également  leur  chapeau  sur  leur  tête.  L'action  de  se  lever  sa 
coiffure  pour  saluer  quelqu'un  éfant  regardée  des  Mahométaus  com- 
me indécente,  ils  veulent  que  les  étrangers  en  usent  de  même  à 
leur  égard. 

A  présent  les  Mahométaus  se  font  tous  raser  la  tète  ,  et  por- 
tent par  dessous  le  turban  un  petit  bonnet  rouge  appelé  fçss.  Les 
anciens  Arabes  et  Mahomet  lui-même }  au  rapport  des  historiens 
natiouaux  ,  conservaient  leurs  cheveux  ;  et  il  est  dit,  dans  une  des- 
cription de  la  personne  d'Abas  oncle  du  prophète,  qu'il  avait  une 
superbe  chevelure ,  nouée  en  longues  tresses  qui  flottaient  sur  ses 
épaules.  Ce  fut  sous  le  Califat  d'Osman  I.er  que  commença  chez  les 
Musulmans  l'usage  de  se  couper  les  cheveux:  usage  qui  subsiste  eu- 
core  aujourd'hui,  excepté  dans  certains  ordres  de  Derwisch  ,  qui  , 
comme  nous  l'avons  vu,  se  les  laissent  croître.  Il  règne  à  cet  égard 
un  singulier  préjugé,  c'est  que  l'homme  qui  voudrait  conserver  ses 
cheveux,  serait  censé  s'assimiler  à  la  femme,  à  laquelle  ,  selon  eux, 
la  nature  a  départi  cette  parure  exclusivement.  D'après  cela  on 
coupe  les  cheveux  aux  enfaus  dès  le  berceau;  néanmoins  par  res- 
pect pour  l'ancien  usage  établi  chez  les  Arabes,  et  à  l'exemple  du 


des    Ottomans.  337 

prophète ,  on  en  laisse  sur  le  haut  de  la  tête ,  ainsi  que  le  font  les 
Chinois ,  une  touffe  qui  se  noue  et  se  cache  sous  le  turban.  Le  be- 
soin de  se  raser  tes  cheveux  ,  opération  que  personne  ne  se  fait  jamais 
soi-même  ,  est  cause  qu'il  y  a  dans  toutes  les  villes  de  l'empire  un  grand 
nombre  de  barbiers,  qui  sont  extrêmement  habiles  à  manier  le  ra-  Multitude 
soir.  Les  uns  tiennent  boutique  pour  les  gens  de  la  classe  inférieure, 
qui  y  trouvent  du  fort  beau  linge;  les  autres  vont  en  ville  et  ser- 
vent deux  ou  trois  fois  la  semaine  leurs  pratiques,  qui  sont  d'une 
classe  plus  relevée.  Le  n.°  7  de  la  planche  ci-dessus  représente  un 
barbier  dans  le  costume  de  sa   profession. 

La  perte  des  cheveux  chez  ce  peuple  a  sa  compensation  dans  ih  portent 
la  barbe  et  les  moustaches  qu'on  s'y  laisse  croître.  Il  n'y  a  pas  un  "mo'LtlcLs" 
Mahométan  qui  n'ait  les  moustaches,  et  il  eu  est  peu  qui  ne  por- 
tent la  barbe  longue:  il  faut  ranger  dans  le  nombre  de  ces  derniers 
les  pèlerins  de  la  Mecque,  les  ministres,  les  grands  et  les  Ulemi, 
et  cela  d'après  cette  opinion  fondée  sur  un  principe  de  religion  etv 
sur  un  ancien  usage,  que  la  barbe  relève  la  dignité  de  l'homme 
en  place.  Les  gens  qui  n'ont  aucun  titre  ,  ou  de  la  classe  du  peuple  , 
qui  la  gardent  par  goût,  ue  font  en  cela  que  céder  à  l'impulsion 
de  leur  zèle  et  de  leur  dévotion.  Ce  n'est  pas  à  dire  cependant 
qu'il  soit  permis  à  tout  le  monde  de  porter  la  barbe  longue  :  car 
cela  est  défendu  aux  simples  commis,  aux  bas-officiers ,  aux  do- 
mestiques des  grands,  aux  gentilshommes  de  la  chambre  du  Sul- 
tan, aux  autres  personnes  attachées  au  service  de  sa  maison,  excep- 
té les  Bostandjy-Baschi  ,  ainsi  qu'aux  princes  du  sang  même.,  jusqu'à 
ce  qu'ils  soient  montés  sur  le  trône.  On  fait  grand  cas  d'une  longue 
barbe  ,  à  laquelle  les  ciseaux  ne  touchent  que  pour  l'arranger  et  lui 
conserver  sa  forme  ovale.  Tous  les  matins  le  Musulman  passe  quelques 
minutes  à  la  parfumer  à  la  vapeur  du  bois  d'aloès  et  avec  de  l'eau  de 
rose,  et  il  porte  toujours  sur  lui  un  peigne  d'or,  d'argent  ou  d'autre 
matière ,  pour  se  peigner  dans  la  journée.  Quelques-uns  de  ceux 
dont  les  cheveux  commencent  à  blanchir  (  car  beaucoup  les  gardent 
tels  qu'ils  sont  )  se  servent  d'un  peigne  de  plomb  :  d'autres  se  tei- 
gnent en  noir  la  barbe  et  les  moustaches  ,  comme  les  femmes  un 
peu  âgées  font  de  leurs  cheveux.  Enfin  la  barbe  est  pour  les  Ma- 
hométans  l'objet  d'une  sollicitude  et  d'une  vénération  telles,  que 
celui  qui  oserait  l'arracher  ou  la  couper  à  un  autre  se  rendrait 
coupable  de  l'outrage  le  plus  sanglant  qui  put  lui  être  fait, 

Europe.   Vol.  1.  P.  111.  43 


338  Costume    civil 

fndi'  î ï  *'  est  encore  un  P0i°t,  à  l'égard  de  l'habillement  ,  sur  lequel 

recherchées  les  Ottomans  se  sont  écartés  du  cour'ann  ,  c'est  qu'à  l'exception  des 
thabukment.  Ulemi  ,  et  d'un  petit  nombre  de  dévots ,  tous  les  gens  un  peu  aisés 
s'habillent  en  soie  et  des  plus  riches  étoffes,  parmi  lesquelles  celles 
de  l'Inde  sont  préférées.  Il  y  en  a  d'une  seule  couleur,  à  raies, 
et  à  fleurs  de  toutes  sortes  en  soie  ,  en  or  et  en  argent  ,  qui  s'em- 
ploient pour  le  beau  sexe,  pour  les  valets  de  chambre  des  grands, 
et  pour  certains  officiers  de  la  cour.  Les  sériais  sont  un  autre  ar- 
ticle de  mode  des  plus  recherchés  en  Turquie  :  ce  sont  de  grandes 
pièces  d'étoffe  en  laine  très-fine  ,  et  qui  coûtent  beaucoup:  il  y 
en  a  qui  ont  jusqu'à  douze  pieds  de  long  sur  quatre  de  largeur,  et 
qu'on  fait  passer  par  une  bague.  Les  hommes  aussi  bien  que  les 
femmes  en  portent  dans  toutes  les  saisons:  l'usage  des  parapluies 
étant  inconnu  }  et  celui  des  voitures  laissé  au  sexe  le  plus  faible  >  les 
hommes,  qui  par  conséquent  ne  peuvent  sortir  qu'à  pied  ou  à  cha- 
val  ,  se  servent  de  ces  schals  pour  se  couvrir  la  tête  en  hiver  ,  et 
les  femmes  s'en  enveloppent  la  tête  et  les  épaules.  Certaines  dames 
s'en  font  aussi  des  habits  d'hiver ,  qu'elles  préfèrent  aux  plus  belles 
mousselines  et  aux  plus  riches  étoffes.  Les  gens  du  peuple  se  con- 
tentent de  schals  du  pays. 
Luxe  Les  fourrures  sont  aussi  un  objet  de    parure    et  de  luxe    pour 

les  deux  sexes  en  Turquie.  Sous  les  six  premiers  Sultans  on  ne 
voyait  que  des  habillemens  de  drap  ou  d'étoffe  ouatés.  Mahom- 
med  II  s'étant  emparé  de  Constantinople,  l'usage  des  fourrures  se 
répandit  aussitôt  dans  toutes  les  classes  de  la  population.  L'artisan  , 
le  soldat  et  le  villageois  en  veulent  une,  de  peau  d'agneau,  de  mou- 
ton ,  de  chat  ou  d'écureil ,  n'importe  :  les  bourgeois  la  portent  de 
peaux  de  renard  ou  de  lièvre;  mais  les  grands  et  les  riches  en  ont 
en  peaux  de  renards  blancs  ,  de  vairs  blancs  et  noirs  ,  d'hermine  , 
de  martre  et  de  zibeline.  L'étiquette  veut  qu'on  prenne  en  autonne 
l'hermine  j  au  bout  de  trois  semaines  la  fourrure  de  vair  ,  et  en- 
suite la  zibeline  pour  tout  l'hiver:  l'habillement  d'été  consiste  en 
une  large  robe  ètteferedjè  9  de  camelot  onde  d'Angora.  Ce  change- 
ment de  vêtemens  ne  se  fait  que  d'après  un  ordre  du  souverain.  Les 
habits  doublés  en  peau  de  renard  noir  sont  exclusivement  réservés 
à  sa  Hautesse  ;  et  les  ministres  eux-mêmes  ne  peuvent  pas  en  por- 
ter, du  moins  publiquement,  à  moins  que  le  Monarque  ne  leur 
en  ait  fait  présent.  Les  femmes  jouissent  de  plus  de  liberté  à  cet 
égard ,  n'ayant  à  consulter  que  leur  goût  et  leur  boune  :  leurs  vê- 


des  fourrures. 


des    Ottomans.  33q 

temens  d'hiver  sont  toujours  garnis  eu  pelletferies  des  plus  belles, 
avec  un  falbala  qui  en  fait  tout  ie  tour  par  le  bas.  On  dit  parmi 
nous  que  l'habillement  d'une  femme  est  dispendieux  ,  mais  celui 
d'une  Ottomane  l'est  bien  davantage  :  car  la  moindre  de  ses  robes 
avec  les  fourrures  dont  elle  est  garnie  ne  coûte  pas  moins  de  douze 
à  quÎDza  cents  francs.  Les  grands  et  les  riches  portent  deux  et 
jusqu'à  trois  fourrures  Tune  sur  l'autre  dan3  le  fort  de  l'hiver,  quoi- 
que  pourtant  ie  climat  de  ce  pays  ,  du  moins  dans  sa  plus  grande 
partie,  ne  soit  pas  très-rigoureux;  mais  la  légèreté  avec  laquelle 
les  maisons  sont  construites,  la  quantité  de  fenêtres  dont  elles  sont 
percées,  et  l'habitude  où  l'on  est  de  n'y  avoir  ni  cheminées  ni 
poêles ,  font  de  ces  fourrures  un  besoin  et  un  objet  de  première 
nécessité. 

La  quincaillerie  est  l'article  où  les  Turcs  font  le  moins  de  dépense        Anneaux 

1  .  ,  ,  i  avec  an  cachât 

Ordinairement  ils  ne  portent  que  des  montres   en    argent,  et  ceux  <7<" 

,,  ,  ,     .  .  ,  n'est  put  tn  or. 

qui  en  ont  d  or  ne  les  laissent  pas  voir,  pour  ne  pas  causer  de  scan- 
dale. Les  bagues  montées  en  pierres  fines  ne  se  voient  guères  non 
plus  qu'aux  jeunes  élégaîis  :  les  autres  personnes  n'en  ont  qu'une  en 
argent,  sur  le  chaton  de  laquelle,  qui  est  du  même  métal  ou  en  cor- 
naline rouge,  est  gravé  leur  nom  ,  et  qui  leur  sert  de  cachet  :  quelques- 
uns  y  font  graver  en  outre  quelques  mots  du  cour'ann  ou  autres  à  leur 
gré.  Les  grands,  les  Ulemi  et  les  bigots  portent  sur  le  sein  cette  es- 
pèce de  cachet  dans  une  petite  bourse  attachée  à  leur  vêtement  ,  et 
où  ils  tiennent  aussi  la  montre.  Ce  cachet  leur  tient  encore  lieu  d'ar- 
moiries qu'ils  ne  connaissent  pas,  et  comme  de  griffe  qu'Us  apposent 
au  bas  de  leurs  lettres 3  billets  ou  écrits  quelconque.  L'usage  qu'on 
en  fait  dans  ce  dernier  cas  a  été  sagement  imaginé  pour  préveuir 
les  falsifications  en  matière  d'écritures,  pour  lesquelles  les  Musulmans, 
à  défaut  des  connaissances  nécessaires  ,  sont  obligés  de  recourir  à 
des  écrivains  publics:  car  un  faussaire  peut  bien  imiter  la  signature 
de  quelqu'un,  mais  un  écrit  n'a  aucune  validité  chez  les  Turcs, 
s'il  ne  porte  l'empreinte  du  cachet  de  celui  qui  en  est  l'auteur  9 
on  qui  l'a  fait  faire.  À  cet  effet  chaque  Musulman  a  son  anneau 
en  argent  avec  le  cachet:  presque  tous  les  Califes  l'ont  eu  clu  même 
métal;  et  dans  toute  la  maison  Ottomane,  i!  n'y  a  que  le  Sultan 
qui  Tait  en  or  et  qui  ie  porte  sur  (e  sein ,  ainsi  que  le  grand 
Visir  auquel  il  est  remis  par  le  monarque  même  comme  sceau  de 
l'empire,  pour  l'usage  dont  il  a  été  parlé  en  son  lieu.  On  n'est  pas  Bmpto  aduei 
aussi  scrupuleux  sur  l'emploi  de  l'or  à  d'autres  objets.  Par  exemple  d'autres  oljet$. 


34o  Costume    civil 

dans  le  nombre  des  tabatières,  outre  celles  en  argent,  en  écaille 
et  en  carton  ,  on  en  trouve  encore  quelques-unes  en  or  qui  sont 
plates  et  garnies  en  brillans,  particulièrement  celles  où  l'on  tient 
l'aloès  et  les  pilules  d'opium.  L'or  s'allie  encore  avec  les  pierreries 
pour  servir  d'ornement  aux  khanntscher  ou  poignards,  et  aux  bitzchaok 
qui  sont  des  couteaux,  que  les  grands  portent  en  ceinture  et  à 
droite,  et  les  bas-officiers  ainsi  que  le  peuple  à  gauche  ou  à  droite 
indistinctement:  les  Sultanes,  les  Cadines  et  autres  dame9  de  dis- 
tinction en  ont  aussi;  et  les  pistolets  que  portent  sur  eux  les  Pachas 
et  les  Bey  en  voyage  ou  à  la  guerre  sont  également  garnis  en  or  et 
enrichis  de  pierreries. 
J"1"£r/  La  ]oi->  comme  nous  l'avons  vu,  use  de  beaucoup  d'indulgence 

pot/7u2sS  envers  les  femmes,  peut-être  pour  les  dédommager  de  l'état  de  sujé- 
de  for.  tion  dans  lequel  elles  sont  tenues  pas  le  sexe  le  plus  fort;  mais  cette 
indulgence  est  encore  plus  grande  à  leur  égard  pour  ce  qui  regarde 
la  parure.  Pour  peu  que  la  fortune  de  la  famille  le  permette,  les 
femmes  font  pompe  de  pendans  d'oreille,  de  bracelets  ,  de  colliers, 
d'agrafes  à  la  ceinture  en  or  ou  en  argent:  les  dames  ont  ces  objets 
enrichis  de  perles  fines,  de  diamans  ou  autres  brillans  avec  plus  ou 
moins  de  luxe,  selon  leur  opulence,  et  elles  se  mettent  à  tous  les 
doigts  et  même  aux  pouces  les  bagues  les  plus  précieuses.  Leur  haute 
coiffure  (1)  faite  en  mousseline  unie,  brodée  ou  à  fleurs,  est  le 
plus  souvent  ornée  de  fleurs,  ou  enrichie  de  diamans,  de  rubis  et 
d'émeraudes  :  plusieurs  même  ,  à  l'envi  des  Sultanes ,  y  entremêlent  des 
plumes  de  héron.  Ces  divers  ornemens ,  appelés  serghoutschs ,  forment 
tous  ensemble  une  espèce  de  bouquet,  dont  la  tige  est  parsemée  de 
pierreries.  Peu  d'entr'elles  se  voient  avec  la  montre:  celles  qui 
l'ont  la  portent  en  or  ou  garnie  en  diamans  ,  et  la  tiennent  vers 
îe  sein  gauche  dans  une  Course  d'où  pend  au  dehors  la  petite  chaîne. 
Ce  n'est  pas  tout,  beaucoup  se  mettent  autour  du  cou  de  longs  col- 
liers qui  leur  descendent  jusques  à  mi-corps,  dans  lesquels  sont  enfi- 
lés de  soixante  à  quatre-vingt  sequins  neufs,  ou  des  médailles  d'or 
plus  ou  moins  grandes,  sur  lesquelles  sont  gravés  quelques  versets  du 
cour'ann  ,  ou  le  mot  masch'aUah,  le  Seigneur  soit  loué.  Les  dameâ 
portent  en  outre  à  la  main  une  espèce  de  guirlande  composée  de 
grains  de  jaspe ,  d'agate  ,  d'ambre  gris  ou  de  corail  d'un  beau  travail , 


(t)  Ceux  qui  se  rappellent  du  genre  décoiffes  appelées  il  y  a  trente- 
cinq  ans  h ouf  en  ternies  de  modiste ,  pourront  se  former  d'après  cela  une 
idée  juste  de  la  coiffure  des  Ottomanes. 


des    Ottomans.  3,/ji 

et  entremêlés  de  perles  fines  ou  de  glands  en  fils  d'or5  qui  leur  sert 
de  passe-tems  et  de  contenance    comme  l'éventail   aux  Européennes. 

L'éventail  est  un  meuble  commun  aux  individus  des  deux  se-  Eventails, 
xes ,  mais  dont  it  font  rarement  usage  en  public.  La  forme  en  est 
ronde,  et  il  est  fait  de  plumes  de  paon  ou  en  parchemin  et  par- 
semé de  fleurs  en  or  ;  il  a  le  manche  en  ivoire  ou  en  ébène,  mais 
la  forme  en  est  plus  simple  pour  les  hommes.  S'ils  prennent  l'éven- 
tail en  sortant  de  chez  eux,  c'est  pour  se  défendre  des  rayons  du 
soleil  à  défaut  de  parasol.  Soit  à  table,  soit  sur  le  lit  de  re- 
pos ils  se  font  éventer  ,  les  hommes  par  un  esclave  ,  et  les  femmes 
par  une  captive.  Le  Sultan,  les  ministres  et  les  grands  ont  dans 
leurs  appartemens  un  réseau  ou  chasse-mouche  appelé  sineldik ,  dont 
les  fils  sont  entrelacés  de  petits  morceaux  de  verre  très-fins  qu'on 
agite  sans  cesse  devant  eux. 

Les  Orientaux  ne  connaissent  pas  ce  changement  perpétuel  u»i&rmiië 
dans  la  forme  des  vêtemens ,  qui,  d'un  jour  à  l'autre,  ne  permet  ^SuîlfeZ 
plus  de  reconnaître  nos  Européennes:  leur  coiffure,  la  coupe  de  de femmes' 
leurs  habits  et  la  qualité  de  leurs  étoffes  sont  toujours  les  mômes. 
La  raison  en  est  qu'il  n'y  a  pas  dans  ces  pays  des  marchandes  de  modes , 
uniquement  occupées  comme  chez  nous  des  moyens  de  flatter  le  goût  de 
la  parure  par  de  nouvelles  inventions.  Avec  leur  manière  uniforme  de 
s'habiller  ,  et  sans  avoir  l'élégance  et  toute  la  grâce  qui  semblent  faire 
Je  principal  mérite  des  Européennes  ,  les  Mahométanes  savent  éga- 
lement intéresser  par  un  maintien  noble,  et  par  ces  grâces  simples 
et  naturelles,  dont  la  nature  a  fait  leur  apanage.  De  belles  formes , 
des  yeux  noira  et  vifs,  une  peau  fraîche  et  yermeille,  un  extérieur 
grave  et  imposant  sont  les  avantages  qui  les  distinguent.  Elles  ont 
une  belle  taille  ,  et  ne  font  point  usage  de  baleines ,  de  corps  de  jupe  , 
ni  d'autres  soutiens  quelconques  pour  la  conserver.  Sans  prétention  à 
vouloir  paraître  autres  qu'elles  ne  sont  ,  elles  ne  cherchent  point  à 
déguiser  les  torts  de  la  nature  ou  les  outrages  du  tems  ,  ni  les  diffor- 
mités occasionnées  par  les  passions;  et  l'usage  du  fard  leur  est  inconnu. 
Ce  qui  choquerait  les  goûts  d'un  Européen  c'est  la  manie  qu'elles 
ont  de  se  teindre  la  moitié  des  ongles  avec  un  argile  rougeàtre  ap- 
pelée hlna ,  et  de  s'emplâtrer  les  sourcils  et  les  paupières  avec  leur 
surmé,  qui  est  un  collyre  fait  avec  de  l'antimoine  et  de  la  noix 
de  galle.  Ennemies  des  fausses  chevelures,  dont  l'usage  leur  est  dé- 
fendu par  la  loi  ,  elles  se  contentent  de  la  leur  ,  et  connaissent 
l'art  de  l'arranger  avec  grâce  sans  le  secours  de  nos  belles  toilettes. 


3/fa.  Costume    civil 

Leur  manière  de  se  peigner  est  de  partager  leurs  cheveux  en  tres- 
ses qui  leur  tombent  sur  les  épaules ,  ou  de  les  rouler  autour  de 
leur  turban:  elles  n'ont  pas  moins  de  cinquante  ou  soixante  de  ces 
tresses  ,  parmi  lesquelles  elles  entrelacent  des  fleurs  et  divers  orne- 
mens  précieux.  Les  cheveux  de  devant  leur  cachent  une  partie  du 
front  et  les  deux  côtés  du  visage;  mais  celles  qui  se  piquent  de  suivre 
la  mode  s'en  couvrent  entièrement  le  front ,  et  elles  leur  donnent  au 
dessus  des  sourcils  la  forme  d'un  croissant  ,  dont  les  pointes  se  réu- 
nissent sur  le  nez.  La  planche  5o,  représente  trois  dames  en  habit  , 
la  i.re  d'hiver,  la  a.e  de  printems  et  la  3.e  d'été.  Les  femmes  d'une 
classe  inférieure  et  les  esclaves  ont  le  front  plus  découvert,  et  por- 
tent une  coiffure  moins  haute  :  il  est  en  outre  défendu  à  ces  der- 
nières de  se  présenter  devant  leurs  maîtresses  en  robes  doublées  de 
fourrures:  le  n.°  4  offre  l'image  de  leur  costume. 
Elles  ponça  Ainsi  que   les  hommes,  les    femmes    portent    sous   leur   coiffure 

,',o!is   leur  t  ,  .  _    . 

coiffe         un  petit  bonnet  rouge  ou  bianc  :  ces    bonnets    se  tiraient    autrefois 

un  petit  bonnet.       .  .-.  1  i  t>       i         •  n  .«/->    ■  , 

et  ont  des  manufactures  de  la  Barbarie  ,  mais  celles  d  Orléans  sont  en 
possession  de  les  fournir  depuis  long-tems.  Les  femmes  ,  surtout 
en  été  ,  n'out  !e  sein  couvert  qu'avec  la  chemise  ,  qui  ,  pour  les  ri- 
ches,  est  de  gaze  à  longues  manches,  et  leur  va  jusqu'aux  talons. 
Elles  portent  comme  les  hommes  îles  caleçons  qui  leur  arrivent  au 
bas  de  la  jambe  ,  et  ne  diffèrent  de  ceux  de  ces  derniers  que  par 
-  j'étoffe  ,  dont  la  qualité  est  à  leur  choix.  Les  hommes  les  ont  en 
camelot  ou  d'un  tissu  rouge:  les  marins  ,  les  soldats,  certains  Der- 
msch  et  autres  individus  les  portent  d'un  tissu  céleste  ou  blanc  , 
et  souvent  de  toile  simple  et  d'un    énorme    volume.   Elles  ont   pour 

Souliers.  chaussure  une  espèce  de  souliers  appelés  teblik  et  de  maroquin  jaune, 
par  dessus  lesquels  elles  portent  des  pantoufles  plates  plus  élégantes 
que  celles  des  hommes:  les  Sultanes  et  les  dames  les  ont  brodées 
en  argent,  en  or  et  en  perles  fines,  sans  boucles,  ni  nœud  ou  ro- 
sette comme  on  l'appelait  autrefois.  Lorsqu'elles  vont  faire  quelque 
promenade  dans  les  jardins,  elles  prennent  des  galoches  ou  hautes 
sandales  garnies  en  or  et  en  nacre  de  perle.  Elles  aiment  singulière- 
ment ter  broderies  en  fils  d'or  sur  les  mouchoirs,  les  essuie-main, 
les  serviettes,  et  même  sur  les  jarretières  dont  elles  serrent  leurs 
caleçons,   ainsi  que  les  broderies  en  soie  sur  leurs  chemises. 

Condition  Et    pourtant    toute    cette    pompe    d'élégance    et  de    luxe    dans 

Musulmanes,    leur    parure  n'a   pour  but  que   la  satisfaction  de  leur  amour-propre  : 

car  l'état  de  réclusion  dans  lequel   elles  vivent  exclue  en  elles  Vin- 


des    Ottomans.  343 

fentîon  même  de  vouloir  plaire  aux  hommes.  Et  en  effet  ,  avant  de 
se  marier  elles  n'ont  de  relations  qu'avec  des  personnes  de  leur  sexe  ; 
et,  après  qu'elles  sont  mariées  avec  un  homme  qu'elles  regardent 
moins  comme  leur  époux  que  comme  leur  rnaitre  ,  elles  ne  voient 
plus  d'autres  hommes  qu'à  travers  des  grillages  ou  des  jalousies,  et 
sont  condannées  par  conséquent  à  vivre  dans  !a  plus  profonde  re- 
traite. Rarement  elles  sortent  de  chez  elles  ,  et  quand  cela  arrive 
elles  mettent  une  longue  robe  de  camelot  d'Angora  en  été,  et 
de  drap  en  hiver,  avec  un  large  collet  on  yaca  en  ràs  vert, 
rouge  ou  bleu  rabattu  sur  les  épaules.  Elles  ont  pour  se  couvrir 
le  visage  deux  voiles  de  mousseline  ,  dont  l'un  prend  depuis  la  moi- 
tié du  nez  et  leur  descend  jusque  sur  le  sein  ,  et  l'autre  leur  cou- 
vre toute  la  tête  jusqu'aux  paupières  ,  et  laisse  à  peine  apercevoir 
leurs  yeux.  Elles  portent  par  dessus  leurs  pantoufles  de  larges 
brodequins  appelés  tscheclik  en  maroquin  jaune  3  qui  leur  arri- 
vent à  mi-jambe.  En  Egypte  et  en  Syrie  les  voiles  dont  les  fem- 
mes se  couvrent  le  visage  sont  noirs,  et  ont  vis  à  vis  des  yeux  deux 
trous  semblables  à  ceux  d'un  masque  }  par  où  elles  aperçoivent  les 
objets.  Le  n.°  1  de  la  planche  60  représente  deux  Ottomanes,  et 
le  n.°  2  une  Syrienne,  chacune  avec  le  voile  qui  lui  est    propre. 

Les  femmes  Chrétiennes  et  surtout  Grecques  jouissent  d'une  Condition 
plus  grande  liberté  dans  leur  manière  d'être  vêtues  chez  elles;  chrétiennes; 
et  quelquefois  même  elles  font  usage  du  fard  et  autres  artifices 
de  toilette  à  l'exemple  des  Européennes;  mais  si  elles  veulent  sor- 
tir, elles  sont  obligées  de  s'habiller  à  la  manière  des  Musulmanes; 
et  outre  le  voile  de  la  pudeur  si  respecté  chez  les  Romains  et  chez 
les  Grecs,  il  leur  faut  prendre  le  feredjé  de  couleur  brune  et  les 
souliers  noirs.  Ce  costume  est  également  d'obligation  pour  toutes  les 
autres  femmes ,  de  quelle  que  nation  qu'elles  soient:  et  quoique  voi- 
lées ,  il  faut  encore  qu'elles  aient  soin  de  donner  à  leur  chevelure 
une  forme  élevée,  et  de  ne  pas  laisser  apercevoir  trop  de  préten- 
tion et  d'élégance  dans  leur  parure:  des  officiers  de  police  renou- 
vellent de  tems  à  autre  et  à  haute  voix  ces  avertissement  dans  tous 
les  quartiers  de  la  ville,  pour  qu'on  n'en  prétende  pas  cause  d'igno- 
rance. Les  '^femmes  qui  y  contreviendraient  s'exposeraient  à  être 
insultées  dans  les  rues,  ou  même  maltraitées  par  les  commis  de  la 
garde ,  et  elles  se  verraient  déchirer  leurs  collets,  s'ils  éiaient  jugés 
outrepasser  les  dimensions  prescrites.  Les  individus  non  Mahométans 
sont  traités    avec  encore    plus  de    rigueur    lorsqu'ils  manquent    aux 


,-■■" 


344  Costume    civil 

réglemens  concernant  la  décence  et  la  simplicité  du  vêtement.  Cette 
rigueur  redouble  surtout  à  l'avènement  d'un  nouveau  souverain  au 
trône  ,  qui ,  dans  l'obligation  où  il  se  croit  d'afficher  dès  les  corn- 
rnencemens  de  son  règne  un  zèle  ardent  pour  le  maintien  du  bon 
ordre,  et  de  déployer  toute  la  puissaoce  de  l'autorité  souveraine, 
sévit  avec  une  rigueur  inflexible  ,  et  inflige  même  la  peine  de 
mort   pour  les   transgressions  les  plus  légères. 

Ce3  édits  ont  pour  but  de  faire  sentir  aux  étrangers  la  grande 
distance  qu'il  y  a  entreux  et  la  nation  dominante  en  fait  de  civi- 
lisation, et  à  inspirer  aux  femmes  le  goût  des  bonnes  mœurs;  mais 
s'ils  sont  scrupuleusement  observés  à  Constantinople ,  il  n'en  est  pas 
de  même  clans  les  provinces  ,  où  les  gouverneurs  et  les  magistrats 
n'y  regardent  pas  de  si  près,  ou  bien  manquent  de  la  fermeté  né- 
cessaire pour  les  faire  exécuter.  Il  règne  môme  à  cet  égard  la  p!u3 
grande  liberté  dans  les  îles  de  l'Archipel;  et  les  femmes,  naturelle- 
ment attachées  aux  anciens  usages ,  ne  craiguent  point  de  se  montrer 
sans  voile  en  public.  Les  Européennes  établies  dans  les  provinces 
de  l'empire  sont  par  la  même  raison  moins  inquiétées  ,  surtout  lors- 
qu'elles ne  s'éloignent  pas  de  leur  quartier.  Leur  habillement  offre 
un  mélange  bizarre  de  costumes  divers,  fait  pour  intéresser  la  cu- 
riosité. Quelques-unes  portent  le  feredjé  ,  et  un  schai  des  Indes  à  la 
place  du  voile.  A  Srayrne  et  à  Salon ique  ,  où  les  quartiers  des  Euro- 
péens sont  peu  fréquentés  des  Mahométans  ,  elles  ne  mettent  qu'un 
voile  de  mousseline,  dont  le  bord  est  un  tissu  de  fils  en  or  et  en 
argent  de  la  largeur  de  quatre  doigts:  les  n.°q3  et  4  de  Ia  planche 
60  offrent  une  image  de  leur  costume  dans  ces  mêmes  villes.  Cepen- 
dant si  elles  veulent  aller  par  les  faubourgs  qu'habitent  les  Musul- 
mans, elles  sont  obligées  de  se  conformer  pour  le  costume  aux  usages 
de  la  nation;  et  dans  ce  cas  elles  prennent  les  vêtemens  qu'il  est 
permis  aux  Musulmanes  de  porter,  avec  la  même  forme ,  et  des  mê- 
mes couleurs,  excepté  le  vert. 
Lm„  Il  est  aisé  d'imaginer  3  d'après  tout  ce  que  nous  avons  dit  jus- 

'lul'ilT  cIa'à  présent,  quels  peuvent  être  les  meubles  usités  chez  ce  peuple. 
Pour  le  service  de  table,  on  sait  en  quoi  il  corniste  ordinairement: 
la  vaisselle  est  de  terre,  de  faïence,  de  porcelaine,  et  de  cui- 
vre étamé,ou  doré  chez  quelques  seigneurs.  Les  Sultans  Moham- 
med î.cr,  Bayezid  II  et  Suleyman  I.er  furent  désapprouvés  dans 
l'emploi  qu'ils  firent  des  deux  métaux  les  plus  précieux  en  vaisselle  de 
table:  il   y  a  déjà   îong-tems  que  cette  espèce  de  luxe  est  bannie  du 


des    Ottomans.  3^5 

sérail  ,  et  les  Sultans  de  nos  jours,  dans  les  traîtemens  d'appareil ,  ne 
sont  servis  qu'en  porcelaine  verte  de  la  Chine.  Cet  usage  excepté  , 
l'or  et  l'argent  sont  employés  à  faire  des  aiguières ,  des  cuvettes , 
des  flacons  s  des  brasiers  et  des  cuillères  pour  les  confitures.  Le 
premier  et  le  priucipal  meuble  de  Ottomans  est  le  sopha ,  qui , 
dans  tous  les  appartemens ,  tient  lieu  de  canapé  3  de  chaises  eC 
de  fauteuils:  sa  disposition  tout  alentour  de  la  chambre  offre  un 
siège  étendu  et  commode ,  sur  lequel  les  Musulmans  vont  s'asseoir 
les  jambes  croisées.  Dans  les  appartemens  des  dames  ces  sophas  sont 
de  drap,  de  velours  façonné  et  autres  étoffes  de  prix.  On  sait 
en  Turquie  ce  que  c'est  qu'armoires,  tiroirs,  marqueteries ,  lus- 
tres, tapisseries,  tableaux,  gravures  et  lits  garnis,  mais  seulement 
pour  avoir  entendu  nommer  ces  divers  objets ,  car  l'usage  en  est 
ignoré.  A  peine  trouve-t-on  dans  les  harem  des  premiers  seigneurs 
quelque  chandelier  d'argent  ou  doré;  mais  dans  tout  le  reste  de  la 
population  ,  cet  ustensile  est  en  laiton  ou  en  cuivre  étamé  ,  et  se 
pose  sur  une  petite  table  ronde  placée  au  milieu  de  la  chambre. 
Celui  qui  veut  avoir  chez  lui  quelqu'objet  de  goût  des  manufactures 
Européennes  a  bien  soiu  de  le  tenir  caché  }  pour  ne  pas  être  taxé 
de  favoriser  les  modes  et  les  fabriques  étrangères. 

Les  salles  et  les  chambres  ne  présentent  communément  que  construction 
l'aspect  d'un  mur  blanc  marbré  et  percé  de  fenêtres  doubles  l'une  ^T^lnbrlT 
au  dessus  de  l'autre.  La  plus  élevée  est  fermée  par  des  vitres 
ornées  de  dessins  de  différentes  sortes  eu  plâtre  ou  en  couleur  : 
et  la  partie  supérieure  est  décorée  de  peintures  à  fresque  repré- 
sentant des  hameaux,  des  arbres,  des  cabanes,  des  koeschk  3  des 
allées  de  jardins,  des  jets  d'eau,  des  fleurs  et  des  fruits;  mais 
les  sujets  de  ces  peintures  ne  sont  jamais  puisés  dans  la  fable , 
d'après  une  maxime  de  religion  qui  défend  de  peindre  des  figures 
d'hommes  ou  d'animaux.  On  trouve  seulement  dans  certaines  mai- 
sons ,  dans  les  boutiques ,  dans  les  cafés  et  dans  les  magasins ,  de 
petits  cadres  contenant  le  chiffre  ou  monogramme  du  Sultan  ré- 
gnant en  lettres  noires,  rouges  et  même  eu  or:  chez  les  officiers 
de  marine  3  ce  chifre  est  accompagné  de  dessins  de  galères  et  au- 
tres bâtimens ,  et  ces  emblèmes  3ont  des  enseignes  de  régimens  chez 
les  officiers  de  terre.  Le  plafond  des  appartemens  est  en  bois  ainsi 
que  tout  l'édifice,  et  peint  de  diverses  couleurs,  parmi  lesquelles 
dominent  le  blanc,  le  vert  et  le  bleu.  L'été  on  étend  sur  le  pavé 
des  nattes  d'Egypte,  et  l'hiver  des  tapis  de  Smyrne  ,  de  Salonique 

Europe.   Vol.I.  P.  III,  ^ 


3^6  Costume    civil 

ou  de  Perse.  On  trouve  peu  de  maisons  où  il  y  ait  des  glaces  , 
et  celles  qu'on  y  voit  ne  sont  que  de  simples  miroirs  ,  qui  viennent 
en  grande  partie  de  Venise,  Les  rideaux  des  fenêtres  sont  pour 
la  plupart  d'Indienne  ou  autre  toile  ordinaire.  Il  règne  néanmoins 
plus  de  goût  et  de  luxe  dans  l'ameublement  des  harem  chez  les 
grands ,  et  il  y  aura  au  moins  deux  ou  trois  chambres  plafonées 
en  bois  de  noyer,  de  coudrier  ou  d'olivier  3  ou,  bien  les  murs  en 
seront  plaqués  en  nacre  de  perle  t  en  ivoire  ou  en  porcelaine  de 
la  Chine  ou  du  Japon.  Les  palais  des  Cadines  et  des  Sultanes  sont 
vantés  pour  ce  genre  de  décoration. 
Manière  Si  les  chaufferettes  sont  inconnues  dans  ce  pays,  il  n'en  est  pas 

de  chauffer  ri  ï  1  i 

les  chambres,  tout-à-fait  de  même  des  cheminées  dans  les  chambres  :  à  la  vérité 
elles  sont  fort  rares,  car  clans  le  petit  nombre  de  maisons  où  il  y 
en  a  ,  on  n'en  trouve  qu'une  seule  ,  dont  la  construction  est  singulière  , 
comme  on  peut  le  voir  à  Sa  planche  56.  Le  foyer  est  construit  sur 
une  espèce  d'estrade  de  trois  on  quatre  gradins  :  les  deux  côtes  s'avan- 
cent d'environ  trois  pieds  dans  la  chambre,  et  n'ont  point  de  cham- 
branle: ce  foyer  ressemble  plutôt  à  une  espèce  de  cabane  de  six 
ou  sept  pieds  de  haut;. et  le  tuyau  de  la  cheminée  auquel  on  a 
donné  une  forme  extrêmement  convexe  ,  pour  que  la  fumée  puisse 
s'échapper  plus  librement,  est  revêtu  de  stuc  et  de  peintures  vers 
îe  plancher.  Les  appartemens  se  chauffent  communément  à  l'aide 
d'un  grand  brasier  en  cuivre,  qui  se  met  au  milieu  de  la  cham- 
bre. Il  est  un  autre  meuble  appelé  tanndour  destiné  au  même  usage 
pour  les  femmes.  C'est  une  table  carrée,  placée  à  un  des  coins 
du  sopha ,  avec  une  ou  deux  couvertures  par  dessus,  sous  laquelle 
on  met  un  réchaud  contenant  de  la  braise  allumée,  qui  donne 
une  chaleur  douce  et  tempérée.  Les  femmes  s'asseyent  autour  de 
cette  table;  et  prenant  par  le  bas  le  tapis  dont  elle  est  couverte, 
elles  le  relèvent  sur  leurs  genoux,  et  se  trouvent  ainsi  au  chaud 
pendant  tout  le  te  m  s  qu'elles  veulent  y  rester  a  travailler,  à  pren- 
dre leurs  repas  ou  à  s'entretenir  avec  les  parentes  et  les  amies  qui 
viennent  leur  faire  visite.  Il  n'est  pas  de  maison  qui  n'ait  son 
tanndour  ,  et  l'on  y  rivalise  de  luxe  dans  les  tapis  de  ràs,  de  drap 
*  d'or  ou  d'argent  et  d'étoffes  richement  brodées  dont  il  est  couvert. 
Cette  manière  de  chauffer  les  appartemens  plait  même  assez  aux 
Européennes  établies  dans  l'empire.  La  planche  61  offre  l'image 
d'un  de  ces  tanndour  3  autour  duquel  on  voit  des  femmes  à  l'ouvrage. 


d  es    Ottomans.  847 

La  simplicité  des  mœurs  orientales  ne  permet  pas  non  plus  Quois-sont 
aux  Mahométans  l'usage  de  lits  somptueux  tels  qu'on  les  a  en  Eu- 
rope. Chez  eux  tout  le  monde  dort  sur  des  sophas.  A  cet  effet  il  y 
a  dans  chaque  chambre  à  coucher  un  coffre  ;  où  l'on  renferme  de 
jour  les  matelats  ,  les  coussins  et  les  draps;  et  le  soir  on  les  en  tire 
pour  faire  le  lit  5  dont  la  place  est  marquée  dans  chaque  chambre 
par  une  espèce  d'estrade  à  la  hauteur  d'un  pied  de  terre  ,  sur  la- 
quelle on  le  prépare:  ce  qui  ne  cause  pas  peu  d'embarras  aux  do- 
mestiques. Les  matelats  sont  de  laine  ou  de  coton  ,  et  jamais  de  crin 
ni  de  plume ,  et  leur  enveloppe  ainsi  que  celle  des  oreillers  est 
aussi  en  coton.  Les  rideaux  ont  ordinairement  une  garniture  en 
toile  blanche  ,  qui  dépasse  l'étoffe  et  se  change  une  ou  deux  fois 
la  semaine.  Dans  toutes  les  saisons  les  hommes  portent  de  nuit 
un  turban  fourré  en  coton  3  et  les  femmes  une  coiffe  haute  à  plu- 
sieurs bandes  et  en  mousseline:  ils  gardent  les  uns  et  les  autres  uue 
robe  et  leurs  caleçons,  à  cause  des  incendies  qui  sont  si  fréquënô 
dans  un  pays  où  tes  maisons  sont  construites  en  bois.  D'après  cela 
eu  ne  voit  jamais  de  lit  dans  les  chambres  pendant  le  jour  ,  à  moins 
qu'il  n'y  ait  quelque  malade  .,  ou  qu'une  femme  n'ait  accouché.  Dans 
ce  dernier  cas  on  commence,  chez  les  gens  de  distinction  ,  quelques 
semaines  avant  l'accouchement,  à  tapisser  en  damas  on  en  ràs  la 
chambre  où  il  doit  se  faire  j  et  l'on  y  dresse  un  lit  magnifique  où 
l'accouchée  reçoit  ses  visites.  Au  bout  de  quarante  jours  on  en- 
lève ce  lit,  qui  se  garde  pour  une  autre  occasion.  Parmi  les  raisons 
qui  empêchent  les  Mahométaus  d'afficher  du  luxe  dans  leurs  édifices 
et  dans  leur  ameublement ,  il  en  est  une  qui  suffirait  seule  pour  les 
en  détourner  _,  c'est  la  crainte  des  confiscations  dont  sont  frappés  de 
teins  à  autre  les  biens  des  grands  et  même  des  riches  particuliers:  ce 
qui  les  oblige  à  tenir  caché  le  plus  qu'ils  peuvent  l'état  de  leur  fortune  , 
sous  l'apparence  de  maisons  eu   bois  et  de  meubles  de  peu  de  valeur. 

Il   est  rare  en  Turquie  de  voir   les  hommes  aller  en  voiture,  si     Les  hommes 
ce  n'est  en   Moldavie  eu  Valaehie  et  dans   les  provinces  qui    confc-    *" fZ%THt 
ueïA  avec  la  Pologne  et   l'Autriche.  Ce  genre  de  commodité  est  laissé      ds  votture' 
aux  femmes  :    pour  les  hommes  la  meilleure  voiture  est   un  bon  che- 
val ,  et  le  Sultan  lui-même  n'en  a  pas  d'autre  dans  les  tournées  qu'il 
fait    par   la  capitale.    Les  trois    ou  quatre    carrosses  qui    se  trouvent 
au  sérail  n'en  sortent  jamais  pour  figurer  en   public:  Moustapha  lïï 
ne  s'en  servît   que  deux  fois,   et  Abd'ul-Haméd   qu'une  seule,   et  en- 
core dans  les  environs  de  Constantinople.  Il  n'y  a  que  les  deux  Cazi- 


348  Costume    civil 

Ascher  et  le  Mouphiy  9  auxquels  il  soit  permis  d'aller  en  voiture: 
les  deux  premiers  Pont  couverte  en  drap  rouge,  et  le  second  en 
drap  vert;  et  ils  y  montent  par  une  petite  échelle  qui  s'attache 
ensuite  par  derrière.  Les  voitures  ou  cotschy  à  l'usage  des  femmes 
sont  de  hois  de  noyer  ou  de  coudrier  en  dedans ,  et  tapissées  à'ihhram 
avec  des  galons  et  à  franges  d'or  :  les  coussins  sont  en  velours ,  en 
damas  ou  en  ràs  brodé ,  et  quelques-unes  ont  des  glaces  avec  des 
jalousies  dorées  aux  portières.  Les  princesses  et  autres  dames  d'un 
haut  rang  ont  leur  voiture:  les  autres  en  louent  une  en  cas  de 
besoin  s  ce  qui  arrive  rarement.  Les  Sultanes  ont  un  attelage  de 
quatre  chevaux,  et  les  autres  dames  de  deux  seulement. 
Voilure*  pour  _&  \a  vérité  les  femmes  ne  sortent  presque  jamais  de  la  ville  où 

les  femmes.  t  #  n 

elles  sont  nées,  si  ce  n  est  pour  faire,  une  seule  fois  en  leur  vie,  le 
voyage  delà  Mecque;  et  lorsqu'elles  ont  à  aller  un  peu  loin,  elles 
se  font  porter  dans  une  chaise  ou  litière  à  la  Persanne  par  deux 
chevaux  ou  par  deux  mulets,  et  avec  plus  de  commodité  que  dans  le 
cotschy.  Il  y  a  encore  pour  elles  une  espèce  de  voiture  appelée 
araba ,  dont  on  se  sert  pour  aller  dans  les  environs  des  villes  et  à  la 
campagne:  c'est  une  espèce  de  charriot  à  quatre  roues ,  qui  est 
couvert  d'un  tapis,  et  dans  lequel  peuvent  se  placer  quatre,  six  et 
huit  personnes  sur  des  matelats.  On  trouve  ces  charriots  dans  le  lieu 
appelé  par  les  Européens  les  Eaux  douces ,  et  dans  le  pays  de 
Keaghid-Khanè,  qui  est  un  des  plus  rians  des  environs  de  Constati- 
nople.  Tout  le  monde  va  là  dans  la  belle  saison  ,  les  hommes  à  pied 
ou  à  cheval ,  et  les  femmes  également  à  pied  ou  dans  ces  dernières 
voitures,  mais  toujours  séparément  des  hommes,  et  ne  laissant  aper- 
cevoir que  leurs  yeux  à  travers  le  voile  dont  elles  sont  envelop- 
pées de  la  tète  aux  pieds.  Les  Ottomanes  n'ont  point  adopté  l'usage 
où  sont  depuis  très-long-tems  les  femmes  en  Asie  d'aller  à  cheval. 

Du  reste  ce  genre  de  monture  n'est  pas  moins  coûteux  au  Turc  , 
que  ne  l'est  ailleurs  i'entretien  d'un  équipage.  Le  bas-officier  <,  le 
simple  particulier,  pour  peu  que  ses  moyens  le  lui  permettent,  a 
un  ou  deux  chevaux.  Les  riches  en  ont  vingt  _,' trente  et  quarante 
plus  beaux  les  uns  que  les  autres,  et  l'on  en  voit  jusqu'à  trois  eenf 
dans  les  écuries  de  certains  Fisirs  ou  Pachas.  Il  est  peu  de  pays 
où  les  chevaux  soient  aussi  richement  harnachés  qu'en  Turquie;  ils 
ont  des  housses  en  étoffe  ou  en  drap  magnifique,  et  ornées  de  bro- 
deries qui  descendent  jusqu'à  terre,  et  leurs  rênes,  leurs  poitrails 
et    autres   harnais    sont   plaqués  en    argent  ou  en    argent    doré,    et 


des    Ottomans.  349 

quelquefois  même  en  or  masif.  Les  grands  officiers  portent  à  gauche 
sur  leur  selle  une  masse  d'armes  appelée  topouz ,  et  à  gauche  le  ghad- 
dare  0  qui  est  un  sabre  garni  en  or  et  en  argent.  Les  Ottomans  ne 
se  montrent  jamais  en  public  qu'en  habit  de  parade;  la  moindre  pro- 
menade qu'ils  veulent  faire  à  cheval  exige  qu'ils  aient  des  laquais 
à  leur  suite.  Ce  nombre  est  d'un  ou  de  deux  pour  un  cfficier  du 
moindre  grade,  de  quatre  ou  six  pour  celui  d'un  grade  plus  élevé, 
et  certains  seigneurs  en  ont  même  jusqu'à  vingt  et  plus  derrière  eux. 
Une  particuliarité  à  remarquer,  c'est  que  les  individus  non  Mahomé- 
tans  ne  peuvent  point  aller  à  cheval  :  cette  permission  n'est  accordée 
qu'aux  médecins  pour  aller  visiter  leurs  malades,  à  condition  encore 
qu'ils  le  feront  sans  aucun  faste  ,  et  qu'ils  mettront  pied  à  terre  devant 
un  magistrat  ou  un  grand  officier  de  la  cour,  qui  se  trouverait  sur  leur 
passage.  Voici  un  exemple  du  danger  qu'il  y  aurait  à  faire  le  récalci- 
trant en  pareil  cas.  Dans  les  commencemens  du  règne  de  Moustapha 
III,  un  médecin  Grec  voyant  venir  à  sa  rencontre  le  Capoudan-Pacha , 
tourna  bride  et  s'arrêta  au  coin  d'une  rue  voisine  sans  descendre 
de  cheval.  L'amiral  s'en  étant  aperçu  s'arrêta  de  même  à  l'endroit 
où  s'était  retiré  le  médecin,  et  lui  ayant  ordonné  de  s'approcher  il 
le  frappa  de  plusieurs  coups  de  sa  masse  d'armes  en  l'accablant 
d'invectives.  II  est  vrai  que  la  conduite  de  l'amiral  fut  désapprou- 
vée, non  parce  qu'il  avait  maltraité  un  Grec  ,  mais  pour  avoir  com- 
promis sa  dignité  par  cet  acte  de  violence  ,  et  pour  s'être  fait  jus- 
tice lui-même    au  mépris  du  gouvernement. 

Outre  ce  fastueux  étalage  en  chevaux  et  en  laquais,  lès  Musulmans  Grand,  nombre 
ont  encore  à  leur  service  beaucoup  d'autres  personnes ,  qui  se  divisent  en  de domcsllfiues' 
deux  classes:  l'une  qui  comprend  les  itsch-aajiassy  ^  espèce  de  valets 
pour  le  service  intérieur  de  la  maison  ,  et  l'autre  qui  est  celle  des 
ischocadar  ou  valets  de  pied,  qui  accompagnent  le  maître  lorsqu'il 
sort  pour  aller  en  visite  ou  à  la  promenade.  Le  n.°  8  de  la  plan- 
che 58  représente  un  des  premiers  portant  sur  le  tabla  un  diner 
complet  ,  et  l'on  peut  voir  une  image  des  seconds  sous  les  n,os  3  et 
et  4  de  la  planche  6.  Dans  les  harem,,  les  mômes  emplois  sont  rem- 
plis par  des  femmes  qui  ont  les  mêmes  dénominations.  Un  domes- 
tique ne  reçoit  ^uères  qu'un  sequin  par  mois  à  titre  de  salaire  ; 
mais  il  sait  bien  l'augmenter  par  les  étrennes  qu'il  se  fait  donner. 
A-t-on  besoin  de  parler  à  un  ministre  ,  à  un  magistrat  ou  à  un  grand 
quelconque?  les  itsch-agassy  ,  les  tschocadar  et  les  portiers  vous 
assiègent  en    sortant,  et   ne  cessent  de  vous   importuner    jusqu'à  ce 


3  5o  Costume    ci  y  il 

que  vous  leur  ayez  donné  quelque  chose.  Reçoit-on  un  billet,  un  mes-* 
sage,  une  nouvelle  bonne  ou  mauvaise?  il  faut  faire  à  celui  qui 
vous  l'apporte  un  cadeau  proportionné  à  l'opinion  qu'on  a  de  vous 
ou  de  vos  richesses.  Quoique  les  domestiques  aient  là  table  ,  l'ha- 
billement et  le  logement  chez  leurs  maîtres ,  ils  ne  portent  point  de 
livrée  :  les  itsch-aghassy  s'habillent  en  soie  ou  avec  de3  schals  de 
l'Inde,  et  les  tschocadar  portent  en  hiver  des  habits  de  drap,  et 
en  été  de  toile  blanche  ou  de  camelot  de  la  couleur  qui  leur  plait 
le  plus  :  ensorte  qu'il  y  a  quelquefois  dans  une  maison  vingt  do- 
mestiques tous  vêtus  de  couleurs  différentes.  Il  n'y  a  que  la  mousseline 
de  leur  turban  et  leurs  brodequins  qui  doivent  toujours  être  jaunes  , 
rouges  on  noirs,  selon   le  rang  et  l'état  du  maître   qu'ils  servent. 


ARTS     ET     METIERS, 


Queh  sont  ceux  \-J «  ne  pouvait  attendre  d'un  législateur  guerrier  et  politique 

Vu  commerce,  qu'une  constitutiou  propre  à  rendre  militaires  le  gouvernement  et 
les  sujets.  Et  en  effet,  la  profession  la  plus  relevée  chez  les  Musul- 
mans est  celle  des  armes,  et  ils  se  croient  tous  nobles  par  cela  seuî 
qu'ils  se  regardent  comme  soldats  eu  naissant,  ou  obligés  de  s'en- 
rôler sous  les  étendards  du  prophète.  N'ayant  rien  à  ajouter  ici  à 
ce  que  nous  avons  dit  de  leur  esprit  militaire  et  de  leurs  troupes 
à 'l'article  de  la  milice,  nous  allons  donner  un  aperçu  rapide  de 
l'état  du  commerce  et  des  arts  chez  ce  peuple.  On  ne  peut  pas 
clouter  que  le  commerce  ne  soit  un  objet  de  la  plus  haute  impor- 
tance dans  l'empire  Ottoman:  car  celui  de  l'intérieur ,  qui  consiste 
dans  le  transport  des  denrées  et  des  produits  de  l'indu-Jrie  d'une 
province  à  l'autre,  est  tout  entier  entre  les  mains  des  sujets.  Ce  com- 
merce emploie  de  nombreuses  caravanes,  qui  parcourent  l'empire 
dans  tous  les  sens,  et  une  quantité  de  navires  sur  la  mer  et  les  fleu- 
ves,  et  il  n'exige  de  la  part  de  ceux  qui  s'y  livrent  ni  spéculations 
hazardeuses ,  ni  beaucoup  d'embarras.  Les  négocians  tiennent  une 
simple  note  de  leurs  achats  et  de  leurs  ventes  3  et  font  leurs  paye- 
mens  en  marchandises  ou  en  numéraire  ;  et  si  leurs  engagemeus  sont 
à  terme  fixe,,  ils  sont  pour  la  plupart  ponctuels  à  les  remplir.  Les 
plus  gros  négocians  même  n'ont  qu'un  seul  livre,  et  ils  tiennent  tout 
au  plus    deux  agens  ou  commis  à  leur  comptoir,   ils   ont  peu  d'idée 


des    Ottomans.  35 1 

des  lettres  de  change,  et  encore  moins  des  assurances  maritimes. 
Une  expédition  leur  a-t-elle  mal  réussi  ?  ils  ne  laissent  échapper  ni 
plainte  ni  murmures  contre  la  providence.  Le  commerce  n'étant  pas 
regardé  chez  eux  comme  une  profession  avilissante,  les  grands  de 
tons  rangs  ne  rougissefjt  pas  de  s'y  livrer  ouvertement  ;  et  si  quel- 
ques-uns d'eux  dédaignent  de  le  faire  personnellement  •  ils  mettent 
les  fonds  nécessaires  à  l'objet  de  leur  spéculation  entre  les  mains 
d'agens  de  confiance,  auxquels  ils  donnent  un  intérêt  dans  les  profits. 
Les  natifs  sont  ceux  qui  gagnent  le  plus  dans  le  commerce  inté- 
rieur, par  la  raison  qu'ils  jouissent  de  plus  de  liberté  dans  l'emploi 
qu'ils  veulent  faire  de  leurs  capitaux  ,  et  qu'ils  sont  exempts  des 
droits  dont  sont  grevés  les   étrangers. 

Il  est  néanmoins  certaines  branches  de  commerce,  qui  sont  en-  Commette  des 
tie  les  mains  de  sujets  non  Mahométans,  tels  que  les  Grecs,  les  Armé-  MaJwl%ians. 
niens  et  les  Juifs.  Les  premiers  se  trouvant  répandus  dans  les  îles  et 
dans  les  villes  maritimes 3  s'adonnent  plus  que  les  autres  à  la  navi- 
gation et  à  la  pêche.  Les  Arméniens  font  le  commerce  dans  les 
provinces  continentales;  et  leurs  riches  caravanes,  confondues  avec 
celles  des  Mahométans,  vont  porter  tous  les  ans  dans  les  différentes 
contrées  de  l'Asie  les  productions  des  quatre  et  même  des  cinq  par- 
ties du  monde.  Les  Juifs  font  le  courtage,  qui  leur  vaut  peut-être 
de  plus  gros  bénéfices.  On  peut  dire  en  quelque  sorte  que  tout  le 
commerce  de  l'empire  leur  passe  par  les  mains,  et  qu'ils  sont  les 
agens  de  toutes  les  nations  :  soit  ventes,  soit  achats,  soit  recouvremens  , 
échanges  ou  autres  opérations  quelconques  3  tout  se  fait  par  eux  ;  et  les 
Mahométans  ont  en  eux  une  telle  confiance,  qu'ils  leur  donnent  la 
direction  de  leurs  banques  ,  et  que  les  principaux  seigneurs  leur 
confient  l'administration  de  leurs  biens  et  de  leur  fortune.  I!  n'y  a 
point  en  Turquie  de  ces  établissemens  appelés  bourse  en  Europe, 
et  l'on  n'y  entend  jamais  parler  d'emprunt,  de  dette  publique, 
d'escompte  ni  d'autres  choses  semblables.  On  cherche  néanmoins 
à  connaître  le  cours  du  change  dans  certaines  villes,  mais  unique- 
ment pour  les  affaires  qui  ont  rapport  aux  Européens.  La  vente  de 
toutes  les  denrées  quelconques  se  fait  dans  les  magasins  particuliers, 
ou  dans  divers  endroits  qui  ont   les  dénominations  suivantes 

Les  besesstenn  qui  sont  les  premiers  en  ce  genre  sont  de  grands  bê-      Besessiena 
timens  qui  servent  d'entrepôt  pour  tontes  les  marchandises  ,  telles  que  ^^SefiT* 
bijouterie  ,    meubles  de  pris  ,■  draps  et   riches  étoffes  mis  en    circu- 
lation   pour  les  besoins  du  commerce.  La  garde  de  ces  établissemens 


35:2  Arts   et   métiees. 

est  confiée  à  deux  Kehaya  nommés  par  le  gouvernement; ,  lesquels 
sont  responsables  de  toute  espèce  de  désordre  et  du  moindre  vol 
qui  pourrait  y  être  fait  de  nuit.  Ces  édifices  présentent  une  telle 
sûreté  même  contre  les  incendies ,  que  les  magistrats  y  font  mettre 
en  dépôt  les  fonds  et  autres  immeubles  des  mineurs  et  des  orphe- 
lins ,  et  que  les  particuliers  qui  veulent  faire  quelque  long  voyage, 
y  envoient  tout  ce  qu'ils  ont  de  plus  précieux.  Les  tscharsthy  sont 
les  lieux  où  Ton  va  acheter  les  ustensiles  domestiques  ,  et  tout  ce 
qui  est  nécessaire  à  la  subsistance  et  au  vêtement  :  c'est  comme  une 
5  le  où  il  n'y  a  que  des  boutiques  de  différentes  professions.  Les 
khann  sont  des  espèces  d'hôtels  à  l'usage  des  banquiers  et  de3 
gros  négocians ,  qui  y  ont  chacun  laurs  comptoirs  dans  une  ou  deux 
chambres  seulement.  La  nuit  il  n'y  habite  que  des  hommes  ,  et 
les  femmes  ne  peuvent  y  entrer  de  jour  que  sous  la  conduite  du 
Kanndjy  ou  intendant  ,  ou  de  VOda-Baschy  son  substitut,  qui  doit 
être  présent  à  tout  ce  qu'elles  disent  et  à  tout  ce  qu'elles  font: 
il  y  a  à  Gonstantinople  environ  quarante  de  ces  hôtels  ,  dont  les 
plus  fréquentés  se  réduisent  à  quatre  ou  cinq.  Enfin  les  kearbann- 
seraih  sont  des  espèces  de  places  destinées  à  recevoir  les  caravanes  , 
les  voyageurs  et  les  transports  de  marchandises  quelconques.  La 
plupart  de  ces  édifices  sont  construits  en  marbre,  et  servent  de  dé- 
pôt ,  ou  à  l'usage  des  fabriques  du  pays  ou  d'autres  lieux.  Il  se  tient 
chaque  année  des  foires  considérables  dans  beaucoup  de  villes.  Quant 
au  commerce  extérieur,  les  Mahométans  l'ont  laissé  aux  étrangers 
pour  plusieurs  raisons. 
'Règlement  En  Turquie  on  trouve,  à    peu    près    les    mêmes    arts  qu'en  Eu- 

pour    Cex&rnlce  •        •  i  »  r  tir*  ■  a 

des  métiers,  J  ope  ,  mais  ils  y  sont  exerces  avec  plus  de  rariuement  et  de  goût. 
D'après  une  maxime  de  religion ,  qui  prescrit  à  tout  Musulman  d'ap- 
prendre une  profession  pour  se  procurer  en  cas  de  besoin  les  moyens 
de  subsistance,  il  n'est  personne,  depuis  le  moindre  sujet  jusqu'au 
prince,  qui  ne  s'en  fasse  un  devoir,  et  la  loi  a  même  établi  des 
règlemens  à  cet  égard.  Chaque  essnaf  ou  corps  de  métiers  a  son 
chef  et  son  keaya^  à  l'autorité  duquel  sont  subordonnés  les  maîtres 
et  les  ouvriers,  et  qui  est  chargé  de  la  répression  des  abus  et  de  la 
punition  des  coupables.  On  reçoit  dans  les  corporations  de  métiers 
des  gens  de  toutes  les  religions  ,  mais  le  chef  et  le  Kehaya  doi- 
vent être  Mahométans.  Pour  être  reçu  maître  il  faut  savoir  travail- 
ler ,  et  produire  un  certificat  du  maître  chez  lequel  on  a  travaillé. 
Ces  réceptions  se  font  tons  les  trois  ou  quatre  ans  pour  chaque  mé- 


DES    Ottoîïass*  353 

tïef  devant  le  corps  des  maîtres  assemblés  à  cet  effet  :  les  candi- 
dats y  présentent  un  beau  bouquet  de  fleurs  avec  un  mouchoir  de 
soie  à  leur  maître  et  au  chef  3  puis  ils  vont  baiser  la  main  à  tous  les 
maîtres  qui  sont  assis  autour  de  la  salle.  On  commence  ensuite  à 
boire  l'eau  de  vie  ,  après  quoi  on  sert  un  repas  composé  de  mets 
apportés  par  les  nouveaux  maîtres  sur  un  bassin  couvert ,  et  ce  re- 
pas est  accompagné  de  chants  et  de  danses  dont  les  récipiendaires 
font  les  frais.  Certaines  professions  ne  peuvent  pas  être  exercées  par 
le  même  individu:  par  exemple  il  n'est  pas  permis  au  menuisier 
de  faire  le  maçon  ,  ni  au  maçon  de  faire  le  menuisier  5  et  il  est 
défendu  à  un  Chrétien  d'exercer  à  Constantinople  la  profession 
d'étameur  sous  peine  d'avoir  la  main  coupée* 

En   accordant    à  chacun   la    permission  de  fabriquer  et  de  ven-    Peine,  contre 
dre  les  objts  qu'il   veut,  le  ministère  n'entend  pas  livrer    le    public    comrefacturs 

•  t  r    1      •  i-iti  1  de  eerlaiu> 

à  la  discrétiou  des  labncans  ou  des  marchands.  11  y  a  des  peines  ouvrage*. 
contre  les  vendeurs  de  fausses  matières  en  or  et  en  argent,  con- 
tre les  marchands  d'étoffes  d'un  faux  teint  etc.  La  partie  lésée 
n'a  qu'à  recourir  au  Kehaya  ou  au  grand  Visir  pour  obliger  le 
vendeur  à  reprendre  sa  mauvaise  marchandise  ,  et  à  lui  rendre  son 
argent,  et  cela  en  vertu  d'une  loi,  qui  déclare  nul  tout  contrai 
frauduleux. 

Les  Ottomans,  malgré  les  notions  qu'ils  paraissent  avoir  des  Oatoiu 
principes  d'architecture  et  des  élémens  de  géométrie,  ne  laissent  pas  des0uom"',s- 
d'avoir  un  goût  tout  à  fait  particulier  dans  la  construction  de  leurs 
édifices,  comme  on  peut  le  voir  par  ceux  que  nous  avons  rapportés 
dans  quelques-unes  des  planches  relatives  au  costume  de  ce  peuple, 
Si  la  Turquie  ne  nous  offre  nulle  part  aucun  de  ces  monumens  3  dans 
la  construction  desquels  les  Grecs  et  les  Romains  se  sont  rendus 
si  célèbres  par  une  profonde  connaissance  des  règles  de  l'art  ,  on 
est  fondé  à  croire,  à  en  Juger  par  la  hardiesse  et  la  majesté  qui 
régnent  dans  certains  édifices,  que  les  Turcs  seraient  capables  d'exé- 
cuter des  ouvrages  en  ce  genre,  aussi  grands  que  ceux  d'aucun  peu- 
ple moderne.  Les  bâtimens  dont  le  sérail  est  composé,  les  mosquées 
impériales,  les  aqueducs,  les  mausolées,  les  casernes  des  Janis- 
saires, les  khann  publics  et  un  grand  nombre  de  palais,  en  offrent, 
en  voulant  les  bien  examiner,  une  preuve  trop  frappante  ,  pour 
qu'il  soit  nécessaire  de  nous  étendre  davantage  sur  ce  sujet.  Voyons 
plutôt  quelle  est  la  distribution  de  leurs  maisons.  Elles  ont  commu- 
nément deux  étages,  et  il  est   rare  d'en  voir  qui  en  aient  trois.  Le 

Europe.  Vol.  I.  P.  III.  45 


354  Arts  et  métiers. 

rez-de-chaussée,  qui  le  plus  souvent  se  compose  de  deux  ou  trois  grandes 
chambres,  forme  le  premier  étage  où  habitent  les  gens  de  service: 
le  logement  de  maître  comprend  toujours  deux  ailes ,  dont  une 
est  occupée  par  les  femmes.  L'escalier  aboutit  en  haut  à  un  salon 
appelé  divmnkhané ,  qui  serait  chez  nous  une  antichambre,  autour 
de  laquelle  sont  distribués  presque  tous  les  appartemens.  L'élégance 
et  la  légèreté  de  la  construction  de  l'édifice  ,  la  largeur  des  cham- 
bres ,  la  commodité  de  pouvoir  passer  de  l'une  à  l'autre ,  la  division 
des  fenêtres  en  deux  parties ,  tout  concourt  à  leur  donner  un  air 
de  propreté  et  de  gaieté  qui  enchante. 
De  ?«°*  Les  habitations  des  pauvres  mêmes  sont  pavées  en  planches  ordinai- 

cn  est  compose  !»•  •     ï     i 

le  paVé.  rement  d  un  pied  de  large  et  plus  ou  moins  longues  :  chez  les  grands 
le  parquet  est  eu  bois  de  noyer  ou  de  coudrier  :  les  pierres  et  le 
marbre  ne  sont  employés  que  pour  la  construction  des  bains ,  des 
cuisines,  des  escaliers  et  des  salles  dans  les  édifices  publics.  Les 
maisons  des  Musulmans  ne  présentent  d'autres  ornemens  au  dehors 
qu'une  teinte  de  diverses  couleurs,  et  l'on  distingue  celles  des 
non  Musulmans  à  l'uniformité  de  cette  teinte  ,  qui  est  noire  ou 
brune.  La  plupart  de  ces  maisons  sont  situées  le  long  des  rues;  elles 
n'ont  pas  toutes  la  même  hauteur  ni  le  même  dessin  :  car  quant  au 
premier.de  ces  deux  points,  il  est  subordonné  à  des  réglemens  de 
police  ,  d'après  lesquels  cette  hauteur  ne  peut  être  que  de  douze 
pics  de  maçon  pour  un  Musulman  ,  et  est  de  dix  seulement  pour 
un  non    Musulman.    Partout    les    maisons   sont    en  bois  >  et  couver- 

Toit  eu.  tes  en  tuiles  rouges  ou  en  plomb  ;  il  n'y  a  que  les  mosquées  ,  les 
édifices  publics  et  le  sérail  qui  soient  construits  en  marbre.  On 
trouve  néanmoins  dans  plusieurs  maisons  particulières  une  ou  deux 
chambres  keakir  bâties  en  marbre  ou  en  pierre  ,  avec  des  gril- 
les en  fer,  où  l'on  transporte  les  meubles  les  plus  précieux  en  cas 
d'incendie.  On  ne  sait  pas  dans  ce  pays  ce  que  c'est  que  caves  et 
autres  constructions  souterraines;  il  n'y  a  pas  non  plus  d'auberges, 
et  les  étrangers  sont  obligés  de  descendre  dans  les  khann  ou  dans 
les  kearhann-serais ,  où  ils  ne  sont  ni  magnifiquement  ni  comma» 
dément  logés. 


des   Ottomans,  355 


IJ1VERTISSEMENS     ET     JEUX. 

J_ja  loi  Mahométane,  qui  tend  par  sa  nature  à  écarter  de  l'homme  za  dame 
tout  ce  qui  pourrait  le  distraire  de  la  vie  contemplative  et  le  porter  cfïZ'nZm, 
à  la  dissipation,  a  compris  la  danse  et  la  musique  dans  le  nombre  des  jLLÛrf'L 
choses  dont  il  convient  de  le  préserver.  Quelle  que  soit  la  raison  de 
cette  prohibition,  !a  vérité  est  qu'aujourd'hui  les  musiciens,  les  danseurs 
et  les  danseuses  ne  sont  plus  exclus  de  la  Turquie  ;  et  notre  sujet  nous 
conduisant  à  parler  ici  de  la  danse  t  nous  avons  donné  à  la  planche  6a 
l'image  des  seconds  et  des  dernières.  Ces  danseurs,  appelés  tschenn- 
guis ,  sont  pour  la  plupart  de  jeunes  Grecs,  qui  ayant  la  liberté 
de  se  vêtir  comme  il  leur  plait  ,  mettent  dans  leur  habillement  toute 
l'élégance  et  tout  le  luxe  convenables  à  leur  art.  Ils  dansent  or- 
dinairement seuls,  ou  au  nombre  de  deux  au  plus;  leur  habileté 
consiste  ,  non  dans  la  variété  ni  la  perfection  des  pas  qu'ils  exécu- 
tent,  mais  dans  le  changement  des  attitudes  qu'ils  prennent,  et 
qui  toutes  sont  plus  lascives  les  unes  que  les  autres,  en  quoi  ils 
cherchent  à  exceller  et  sont  plus  applaudis.  Les  gens  peu  scru- 
puleux et  qui  aiment  joindre  les  charmes  de  la  musique  à  ceux  de 
la  danse  les  font  venir  chez  eux,  pour  amuser  la  société.  Les  libé- 
ralités qu'on  leur  fait  dans  ces  circonstances  ne  sont  pas  peu  con- 
sidérables: car  il  n'est  personne  dans  la  société,  qui,  à  l'exemple 
du  maître  de  la  maison ,  ne  leur  fasse  les  siennes.  A  la  fin  de  cha- 
que danse,  ils  font  le  tour  de  la  salle  tenant  en  main  un  dairé  ,  qui 
est  un  petit  tambour,  et  chacun  leur  donne  une  ou  plusieurs  pièces 
de  monnaie:  il  en  est  qui  leur  donnent  jusqu'à  des  ducats,  et  dans 
ce  cas  ils  les  appliquent  sur  le  front  de  ceux  qui  ont  déployé  plus 
de  grâce  et  de  talent.  Néanmoins  ils  trouvent  mieux  leur  compte 
dans  les  tavernes  et  dans  les  cafés,  à  cause  du  grand  nombre  de 
personnes  qui  y  affluent  journellement  ,  et  surtout  les  jours  de  diman- 
che et  de  fête  ,  et  qui  sont  des  hommes  vicieux  de  la  dernière 
classe  du  peuple,  des  soldats  et  des  marins  de  toutes  les  nations; 
là  on  passe  le  tems  à  boire,  à  chanter,  à  jouer  et  à  danser,  e£ 
par  conséquent  tout  invite  à  se  montrer  généreux  envers  les  musi- 
ciens et  les  danseurs. 

Les  danseuses,  qui  sont  pour  la   plupart  des  filles  esclaves    ou     Danseuses. 
des  femmes  des  musiciens  mêmes,  ne  se   montrent  pas  aussi  facile- 


356  DlVERTISSEMENS     Ë  £    JEUX 

ment  dans  ces  sortes  de  lieux.  Elles  vont  plutôt  dans  les  maisons 
particulières;  et  de  même  que  les  hommes  elles  dansent  seules,  ou 
deux  au  plus.  Parées  avec  tout  l'art  imaginable  *  la  tête  à  demi  co- 
verte  d'un  voile  *  des  castagnettes  en  main  ,  et  portant  bien  plus 
loin  que  les  danseurs  l'art  de  la  séduction  dans  l'expression  pas- 
sionnée de  leurs  regards  tantôt  vifs  et  tantôt  Ianguissans ,  elles  se 
font  encore  un  mérite  de  les  surpasser  par  la  lubricité  de  leurs  ges- 
tes et  de  leurs  mouvemens.  Il  y  a  dans  les  harem  des  grands  ,,  comme 
dans  celui  du  sérail,  un  certain  nombre  de  jeunes  captives,  qui  y 
sont  instruites  dans  ces  sortes  de  danses  pour  l'amusement  des  dames 
et  de  leur  maître*  toutes  les  fois  qu'il  plait  à  ce  dernier  de  se  don- 
ner quelque  récréation  de  ce  genre  au  sein  de  sa  famille.  Ces  sor- 
tes de  divertissemens  doivent  se  faire  sans  bruit  et  en  secret  :  car 
outre  les  égards  dus  à  la  bienséance  publique  *  et  à  la  religion  qui 
les  défend,  la  police  ne  cesse  point  de  veiller  au  maintien  de  ses 
ordonnances  sur  ce  point  :  ce  qui  fait  que  personne  ne  se  bazarde 
à  donner  chez  soi  une  fête  où  il  y  ait  musique  ou  danse  ,  à  moins 
d'en  avoir  obtenu  une  permission  expresse  ,  qui  se  donne  moyennant 
une  rétribution  proportionnée  au  nombre  des  musiciens  et  des  dan- 
seurs  qu'on  désire  avoir. 
Dame  Quoique  plus  ex  posés  que  les  Musulmans  aux  caprices  de  l'ar- 

âes  Grées.        ...  .  .  „,       ,    .  .  ,     , 

bitraire  et  aux  vexations,  les  Chrétiens  sont  moins  inquiètes  pour 
ce  qui  a  rapport  à  la  danse  et  autres  amuseraens.  Dans  toutes  les 
familles,  et  particulièrement  chez  les  Grecs,  naturellement  plus 
vifs  et  plus  enclins  aux  amusemens ,  les  filles  sont  exercées  dès  leur 
plus  tendre  enfance  au  chant  et  à  la  danse,  ensorte  que  dans  un 
âge  plus  avancé,  elles  ont  acquis  non  moins  d'habileté  dans  les  di- 
verses sortes  de  danses  étrangères,  que  dans  celles  qui  leur  sont  pro- 
pres. Une  de  ces  dernières  et  des  plus  renommées  est  la  romeca. 
Cette  danse,  qui  présente  une  image  du  fameux  labyrinthe  , s'exécute 
par  quinze*  vingt  on  trente  femmes  qui  se  tiennent  par  la  main 
et  forment  une  chaîne,  dans  laquelle  la  première  tenant  de  la 
main  droite  un  mouchoir  brodé*  invite  les  autres  à  imiter  l'agilité 
des  mouvemens  de  ses  pieds  et  de  toute  sa  personne,  Les  femmes 
n'ont  point  de  difficulté  à  danser  hors  de  chez  elles  et  même  en 
pleine  campagne,  dans  les  jardins  ou  dans  les  prés,  et  les  hom- 
mes vont  souvent  s'amuser  à  les  regarder  ,  mais  en  se  tenant  à  l'écart. 
Toutes  ces  danses  sont  représentées  à  la  planche  63.  Un  étran- 
ger verra  néanmoins  danser  dans  les   maisons  Grecques  de§  contre» 


des   Ottomans.  357 

danses  françaises,  anglaises  et  allemandes;  mais  il  s'en  faut  bien 
que  cela  soit  à  comparer  à  ce  qu'on  voit  en  ce  genre  sur  nos  théâ- 
tres,  on  même  dans  nos  bals  de  cérémonie.  Les  ministres  étrangers 
et  les  riches  négocians  établis  dans  le  pays,,  lorsqu'ils  donnent  quelques 
fêtes  de  ce  genre,  font  ensorte  de  s'y  rapprocher  autant  qu'ils  le  peu- 
vent des  mœurs  et  des  usages  de  l'Europe.  Les  Européens  qui  habi- 
tent dans  le  même  quartier ,  et  plus  encore  les  ministres  et  autres  qui 
ont  leur  séjour  à  Pera  ,  vivent  au  milieu  des  Musulmans  dans  la 
plus  grande  liberté;  ils  invitent  chez  eux  des  familles  Grecques, 
et  l'on  y  voit  même  les  hommes  et  les  femmes  danser  ensemble.  Si 
par  hazard  il  y  vient  quelque  jeune  élégante  de  la  cour ,  elle  reste 
immoblie  sur  son  siège  ou  sur  un  coin  du  sopha  ,  et  ne  cesse  de 
montrer  sa  surprise  en  voyant  les  deux  sexes  confondus  dans  un 
même  divertissement,  et  les  personnes  les  plus  distinguées  s'abaisser 
à  la  condition  de  danseurs. 

Ainsi  que  îa  danse,  la   musique  est  défendue  aux  Ottomans ,  et       Musique 

,  t  prohibés  , 

pourtant  il  n'y  a  peut-êtr©  pas  de  peuple  plus  passionne  qu  eux  «  pourtant 
pour  Tharmonie  ,  ni  qui  y  soit  plus  sensible  que  les  Arabes,  aux- 
quels le  goût  de  cet  art  a  été  communiqué  par  les  Persans  leurs 
voisins.  D'après  cette  défense  ils  ne  jouent  d'aucun  instrument:  tout 
au  plus,  lorsqu'un  jeune  homme  veut  en  étudier  quelqu'un,  ii  le 
fait  pour  son  plaisir  et  en  secret }  mais  jamais  en  public  ni  même  en 
compagnie  d'autres  personnes.  Plusieurs  dédaignent  d'apprendre  mê- 
me le  chant,  qui  pourtant  fesait  autrefois  l'étude  des  seigneurs  et 
des  princes  du  sang;  mais  s'ils  sont  peu  disposés  à  s'appliquer  à  la 
musique,  ils  montrent  d'autant  plus  d'admiration  pour  cet  art  dans 
les  autres,  et  sont  même  très-généreux  envers  ceux  qui  s'y  exercent. 
Nous  ne  parlerons  pas  ici  de  la  musique  militaire  3  ni  des  deux  corps 
de  musiciens  ou  pages  du  Sultan,  non  plus  que  des  jeunes  captives 
de  son  harem  au  service  des  Sultanes  et  des  Cadines  ,  d'après  ce  qui 
en  a  été  dit  en  son  lieu,  mais  seulement  de  la  musique  qui  est  des- 
tinée à  l'amusement  des  particuliers.  Sur  l'invitation  qui  leur  en  est 
faite,  huit  ou  dix  de  ces  musiciens,  qui  sont  Mahométans  3  Juifs  ou 
Chrétiens,  se  rendent  à  la  maison  désignée  avec  leurs  instrumens, 
qui  sont  des  basses  à  trois  cordes  ,  des  violes  d'amour ,  des  flûtes 
de  Derrrisch ,  des  mandolines  à  long  manche  et  à  cordes  de  métal 
etc.,  et  y  exécutent  des  symphonies,  pendant  lesquelles  les  graves 
Musulmans,  au  milieu  des  délices  de  la  pipe,  de  l'opium  et  du  café  } 
abandonnent  leur  âme  aux  douces  sensations   que  leur   cause   e«tte 


358  DiVERTISSEMENS     ET    JEUX 

harmonie,  et  semblent  ravis  eu  extase.  Souveut  encore  ils  emmè* 
rient  avec  eux  ces  musiciens  à  la  campagne  pour  y  jouir  des  dou- 
ceurs de  leurs  concerts,  assis  sur  de  beaux  tapis  à  l'ombre  d'un  ar- 
bre, ou  dans  quelque  site  qui  leur  offre  de  beaux  points  de  vue  , 
on  bien  il  s'amusent  à  entendre  chez  eux  le  chant  mélodieux  des 
serins ,  des  rossignols  et  autres  oiseaux  qu'ils  ont  dressés  à  cet  exercice. 

Musique.  Au  lieu    du  clavecin  ,  de    l'orgue  et  de   la    harpe  qui  ne    sont 

pas  encore  connus  chez  les  Ottomans,  les  instrumens  dont  nous 
venons  de  parler  servent  aussi  à  accompagner  le  chant  à  une  ou 
plusieurs  voix.  Leur  musique  est  entièrement  subordonnée  à  la  poésie, 
et  s'accorde  parfaitement  avec  le  nombre ,  la  mesure ,  la  cadence 
des  vers,  et  avec  les  sentimens  qu'expriment  les  paroles.  Ceux  qui 
connaissent  la  poésie  des  orientaux  savent  que  leurs  -compositions  en 
ce  genre  consistent  en  poésies  épiques  ou  erotiques,  que  leurs  vers 
sont  très-harmonieux ,  et ,  par  les  allégories  parlantes  et  les  métaphores 
ingénieuses  qu'ils  renferment,  très-propres  à  faire  naître  la  passion 
de  l'amour,  et  à  en  faire  sentir  puissamment  les  effets  au  cœur  et 
à  i'âme.  Parle-t-on  de  l'objet  aimé  ?  La  blancheur  de  sa  peau  est 
comparée  à  celle  de  l'albâtre,  sa  taille  à  un  beau  cyprès,  et  ses 
yeux  à  ceux  de  la  génisse  ou  de  la  gazelle.  Veut-on  exprimer  les 
transports  d'un  amant?  On  dépint  un  homme  hors  de  lui,  qui, 
dans  son  délire,  court  les  forêts  et  les  prairies,  portant  dans  son 
sein  le  feu  qui  le  dévore,  et  qui,  dans  les  tourmens  auxquels  il  est 
en  proie  jour  et  nuit ,  ne  cesse  de  déplorer  sou  sort  et  d'invoquer  la 
pitié  de  celle  qui  cause  toutes  ses  peines.  Ces  composition  sont 
entremêlées  de  fréquentes  exclamations  telles  que  ah!  wah!  amann  ! 
consacrées  à  l'expression  de  la  douleur,  des  angoisses  et  du  désespoir 
d'un  amour  malheureux,  ou  de  ces  autres  tendres  paroles:  mon 
âme  ,  mon  doux  agneau ,  chère  prunelle  de  mes  yeux  ,  cœur  de  mon 
cœur  et  autres  semblables.  On  dit  que  le  prince  Gantemir  avait  déjà 
inventé  l'art  de  représenter  par  des  notes  les  sons  de  la  voix  et  des 
instrumens  ,  et  l'avait  euseigué  aux  Turcs,  mais  il  n'en  reste  plus 
aujourd'hui  la  moindre  trace  dans  tout  l'empire. 

Quels  sont  Au  lieude  notes  les  Ottomans  se  servent  à   présent  de  signes  de 

convention  ,  qu'ils  joignent  à  certains  chiffres  et  à  certaines  lettres 
alphabétiques,  usités  dans  quelques  anciens  traités  de  musique  écrits 
par  des  musiciens  Persans  très-habiles  dans  leur  art.  Il  en  est  peu 
néanmoins  des  premiers  qui  l'apprennent  par  principes.  Ils  com- 
posent de  mémoire   leurs   airs   et    leurs   pièces    de  musique    instru- 


hurs  <;hants. 


des   Ottomans.  35g 

mentale  ,  qu'ils  retiennent  ainsi  à  force  de  les  répéter  ,  et  les  en- 
seignent aux  autres  de  la  même  manière.  Il  suit  de  là  ,  que  leur 
musique  a  un  caractère  tout  à  fait  particulier,  et  tel  que,  soit 
pour  la  mesure,  soit  pour  la  manière  d'accentuer  les  paroles,  soie 
pour  les  changemens  d'intonation  du  grave  à  l'aigu,  et  de  mouve- 
ment de  Yadagio  au  presto,  soit  enfin  pour  toutes  les  autres  va- 
riétés de  mélodie  que  peut  produire  un  instrument  quelconque, 
Milady  Montagu  n'a  pas  hésité  à  déclarer  ce  genre  de  musique 
préférable  à  l'Italien,  quoique  pourtant,  dit-elle,  on  puisse  trou- 
ver à  peine  dans  toute  la  ville  de  Constantinople  trois  ou  quatre 
personnes  qui  connaissent  à  fond  les  principes  et  les  rafînemens  de 
l'art,  c'est  à  dire  l'harmonie,  non  plus  que  le  contrepoint  ou  la 
manière  de  faire  concerter  plusieurs  instrnmens  ensemble.  Les  Otto- 
mans préfèrent  au  Phrygien  le  mode  Lydien,  comme  étant  plus  con- 
forme à  leur  goût   par  la  mollesse  de  ses  sons. 

Il  est  deux  circonstances  principales,  où  les  chanteurs  et  les  Quand 
danseurs  trouvent  particulièrement  à  exercer  leur  art.  La  première  etL^ZlïZns 
c'est  lorsque  le  gouvernement  ordonne  des  fêtes  et  des  réjouissances  Techerchêll 
publiques  appelées  donanma ,  à  l'occasion  de  quelque  victoire  ou 
autre  événement  important:  car  alors  les  boutiques,  parées  des  plus 
riches  ornemens  ,  restent  ouvertes  et  sont  illuminées  toute  la  nuit, 
et  il  est  permis  à  chacun  de  s'amuser  comme  il  lui  plait.  Le  peu- 
ple boit  impunément  du  vin  dans  les  lieux  publics,  et  des  troupes 
de  danseurs  et  de  musiciens  vont  et  viennent  continuellement  d'une 
maison  et  d'un  lieu  à  l'autre.  Des  patrouilles  font  aussi  leur  ronde, 
mais  seulement  pour  empêcher  les  querelles  et  les  tumultes,  et  pour 
eu  imposer  aux  voleurs  et  aus  assassins  ,  sans  se  mêler  en  aucune 
manière  de  ce  que  fait  chaque  individu,  fût-il  même  trouvé  à  tour- 
ner en  ridicule  le  gouvernement  ,  ses  ministres  ou  leur  conduite. 
Les  moins  capables  de  réserve  dans  ces  circonstances  sont  les  Grecs  ; 
dont  l'humeur  passe  facilement  de  l'excès  de  la  tristesse  à  l'ex- 
cès de  la  joie.  Les  Juifs  ne  sont  pas  plus  retenus:  car  après  avoir 
travaillé  à  leur  intérêt  dans  la  fabrication  et  dans  la  vente  qu'ils 
font  au  gouvernement  des  falots  pour  l'illumination  ,  ils  se  por- 
tent devant  les  maisons  des  grands  ,  et  soudoient  les  danseurs  , 
pour  y  jouer  les  farces  satyriques  qu'ils  leur  suggèrent.  L'auteur 
de  l'ouvrage  sur  les  mœurs,  les  usages  etc.  des  Ottomans,  que  nous 
avons  déjà  cité  plusieurs  fois,  dit  que  îe  Baron  Be-Tett,  dont 
il  rapporte  le  récit,  rencontra  un  jour  une  troupe  de  Juifs  traves- 


360  D1VERTI88EMEN8     ET    JEUX 

tis  ,  qui  figuraient  le  Sultan  même,  le  grand  Visir  et  autres  per- 
sonnages. La  scène  ne  fut  pas  jouée  en  entier:  il  fut  défendu  de 
représenter  !e  monarque;  mais  pour  les  autres  personnages,  on  laissa 
la  plus  grande  liberté  aux  acteurs ,  qui  n'épargnèrent  ni  ministres , 
ni  magistrats  quelconque.  Le  même  écrivain  ,  témoin  oculaire  de  ce 
fait,  ajoute  avoir  été  présent  à  une  autre  scène  de  ce  genre,  où 
un  Juif  travesti  en  htamhol- Effendissy ,  feignait  de  rendre  avec 
le  plus  grand  flegme  un  acte  de  justice  rigoureuse:  le  vérita- 
ble Effendissy  ou  juge  de  police  étant  venu  à  passer  par  hazard 
dans  ces  entrefaites,  ils  se  donnèrent  réciproquement  le  salut  avec 
beaucoup  de  gravité.  Mais  à  peioe  le  donanma  fut-il  terminé  } 
qu'à  l'approche  des  patrouilles  armées  de  bâtons  les  bouffons  dis- 
parurent. 
Cérémonies  L'autre  circonstance    où  les    Ottomans  se  permettent    de  faire 

ks  mariages,  quelque  réjouissance  est  celle  des  mariages,,  au  sujet  desquels  nous 
ajouterons  ici  quelques  notions,  qui  ont  été  omises  à  cet  article.  Mal- 
gré ces  paroles  expresses  adressées  par  Mahomet  à  un  de  ses  disci- 
ples qui  allait  pour  épouser  une.  jeune  fille  ,  Vois-la  d'abord ',  pour 
Rassurer  auparavant  de  la  satisfaction  que  lu  peux  espérer  d'avoir 
en  vivant  avec  elle ,  les  mariages  se  traitent  par  la  voie  d'entremet- 
teurs: l'inclination  des  deux  époux  l'un  pour  l'autre  n'y  entre  pour 
rien  ,  et  les  rapports  de  commerce  font  tout.  Les  filles  sont  souvent 
promises  dès  l'âge  de  trois  ou  quatre  ans,  et  elles  reçoivent  à  douze 
ou  quatorze  la  bénédiction  uuptiale.  Le  contrat  est  signé  par  les 
parens,  en  présence  de  témoins  et  de  Y  Imam  de  la  mosquée  à  la- 
quelle ils  appartien  nent.,  et  porte  la  note  détaillée  des  objets  cons- 
tituant la  dot  de  l'épouse,  ainsi  que  celle  de  ses  biens  propres, 
qui  sont  les  seules  choses  qu'elle  puisse  réclamer  eu  cas  de  répu- 
diation. La  célébration  des  noces  se  fait  avec  beaucoup  de  pompe, 
et  les  deux  sexes  s'y  trouvent  toujours  séparément  s  les  hommes  dans 
Jeur  sdamlyk  ou  appartement  ,  et  les  femmes  dans  leur  harem.  La 
veille  de  la  cérémonie  ,  la  fiancée  se  rend  avec  sa  mère  et  au- 
tres femmes  de  la  famille  aux  bains  publics  ,  et  après  avoir  passé 
au  milieu  de  ses  parentes  et  de  ses  amies  déjà  rassemblées  dans  la 
salle  du  bain,  elle  est  reçue  à  la  porte  par  les  jeunes  filles.  Eu  se 
présentant  à  la  porte  de  la  salle,  elle  porte  par  %:ssus  ses  vétemens 
un  long  voile  rouge  en  forme  de  cloche  piqueté  de  jaune,  qu'on 
lui  ôte  en  entrant  avec  tous  ses  habits.  Elle  fait  le  tour  de  la 
salle,  suivie  de  jeunes  filles  qui  entonnent  l'éphhalame  aussi  à  demir 


des   Ottomans.  36 r 

nues.  Ensuife  on  la  conduit  devant  chaque  femme,  à  laquelle  elle 
fait  un  compliment  avec  uu  cadeau  en  étoffe  ,  en  mouchoirs  ,  en 
diamans  ou  autres  bijoii3  selon  son  état,  puis  elle  la  remercie  et  lui 
baise  la  main. 

Sa  conduite  à  la  maison  de  l'époux  a  l'air  d'une  procession.  Noce*. 
Elle  monte  dans  une  voiture  à  quatre  roues,  fermée  des  treillages  do- 
rés et  très-serrés,  qui  ne  permettent  pas  de  voir  le  moindre  trait  de 
sa  personne.  On  porte  devant  la  voiture  des  troncs  d'arbres ,  avec  des 
cordes  d'où  pendent  des  rubans  et  des  eanutilles  d'or  et  d'argent,  qui  , 
exposés  aux  rayons  du  soleil,  produisent  des  reflets  de  lumière  admi- 
rables ,  pendant  que  des  troupes  de  musiciens ,  de  danseurs  et  de  char- 
latans amusent  à  l'envi  la  compagnie.  Les  chevaux  chargés  de  mate- 
lats  ,  de  tapis  ,  de  coussins  et  de  grandes  caisses  où  sont  renfermées 
les  (lardes  de  l'épouse  se  mettent  en  mouvement;  la  famille  et  les 
amis,  vêtus  de  leurs  plus  beaux  habits,  ferment  la  marche,  montés 
dans  diverses  voitures  ou  à  cheval.  La  joie  brille  sur  tous  les  vi- 
sages, mais  moins  encore  que  cela  ne  se  voit  chez  les  Grecs  à  ieurs 
mariages.  Arrivés  à  la  maison  de  l'époux,  les  hommes  se  retirent 
dans  le  selamlyk  ,  et  les  femmes  dans  le  harem  ;  et  là  on  fait  venir 
les  danseurs  et  les  danseuses  pour  amuser  la  compagnie,  com- 
me il  vient  d'être  dit  :  cet  amusement  a  pour  intermèdes  la  lan- 
terne magique  ,  les  marionettes ,  et  les  ombres  chinoises.  Lorsque 
l'épouse  est  trop  jeune,  ou  d'une  sauté  trop  faible,  elle  reste  encore 
chez  ses  païens ,  et  ne  voit  son  époux  qu'au  moment  où  elle  lui 
donne  la  main.  Il  est  bien  peu  d'Ottomaus  qui  usent  de  la  liberté 
que  leur  accorde  la  loi  d'épouser  quatre  femmes,  à  cause  de  la  dé- 
pense considérable  que  cela  leur  occasionnerait  ,  et  de  la  diffi- 
culté qu'il   y  aurait    alors    de  conserver  !a  paix  dans  la  maison.  QuehfeHx 

Outre  les  jeux  du  djïrid  et.  du  tomak  usités  au  sérail  pour  50,lt  permh' 
l'amusement  du  Sultan  ,  et  que  nous  avons  représentés  aux  planches  n 
et  ra,  on  y  donne  encore  des  combats  de  chiens  3  d'ours,  délions, 
de  tigres  et  autres  animaux.  Du  reste,  à  l'exception  des  exercices 
de  l'arc  ,  de  courses  à  pied  et  à  cheval ,  tous  les  jeux  sont  prohibés , 
depuis  celui  de  cartes  jusqu'à  ceux  de  dames  et  d'échecs;  et  l'on 
contracterait  en  jouant  à  ces  deux  derniers  la  même  impureté,  que  si 
l'on  s'était  lavé  les  mains  dans  le  sang  d'un  cochon.  Ulmom  Schafîy 
permet  néanmoins  le  jeu  d'échecs,  pourvu  qu'on  joue  sans  intérêt, 
sans  bruit  et  par  simple  passe-tems.  Les  soldats  et  les  marins  s'exer- 
cent au  saut,  à  la    lutte,   et  au   jet    de    grosses   pierres   à    plus   ou 

Europe  Fol.  I.  P.  III,  {'s 


36a  DlVERTISSFMENS     ET     JEUX. 

moins  de  distance;  mais  quel  que  soit  le  jeu  3  il  est  expressément 
défendu  d'y  jouer  de  l'argent.  Cependant,  on  voit  quelques  personnes 
jouer  aux  échecs,  aux  dames  et  au  mangala  dans  les  cafés.  Au  lieu 
d'un  damier  en  bois  les  Turcs  ont  un  morceau  de  drap,  sur  lequel 
les  cases  sont  marquées  eu  diverses  couleurs,  et  où  Ton  ploie  les 
dames  ou  les  pions  quand  la  partie  est  finie.  Ge  jeu  ne  diffère  pas 
"beaucoup  de  celui  qui  est  usité  en  Europe,  et  toute  la  diversité  est  que 
les  dames  y  ont  la  forme  d'une  pyramide  cylindrique  3  et  que  les 
échecs  n'ont  pas  la  même  valeur  ni  la  même  figure  que  les  nôtres  :  car 
il  est  passé  en  proverbe  chez  les  Turcs ,  qu'un  pion,  menace  et  ga- 
gne souvent  le  roi  d'échecs  ,  pour  signifier  qu'il  ne  faut  pas  braver 
Jeudemangala.  SOn  ennemi.  Ainsi  que  les  dames  et  les  échecs,  le  mangala  se  joue 
à  deux  sur  deux  tables,  dans  chacune  desquelles  il  y  a  six  trous. 
Les  joueurs  mettent  dans  chaque  trou  six  petits  cailloux  ou  six  co- 
quilles; un  d'eux  commence  ensuite  à  ôter  les  cailloux  d'un  de  ces 
trous  quelconque,  puis  il  en  met  un  dans  chaque  trou  en  commen- 
çant par  la  droite,  jusqu'à  ce  qu'il  ne  lui  en  reste  plus;  et  s'il  est 
assez  heureux  pour  trouver  deux,  quatre  ou  six  de  ces  caillons  dans 
Je  trou  où  il  a  mis  le  dernier,  il  gagne  non  seulement  ceux-là, 
mais  encore  tous  ceux  qui  se  trouvent  dans  les  trous  les  plus  pro- 
ches en  revenant  en  arrière,  s'il  s'y  trouve  le  nombre  indiqué.  Le 
jeu  se  continue  ainsi  jusqu'à  ce  que  tous  les  caillons  soient  allés 
dans  les  trous,  alors  on  les  compte,  et  celui  qui  en  a  le  plus  a  gagné. 
Amusement  Les  femmes  se    procurent   des    passe-tems    plus    agréables    dans 

les  harem:  car,  outre  la  faculté  qu'elles  ont  d'y  faire  venir  de 
tems  à  autre  des  danseuses.,  la  lanterne  magique  et  les  ombres 
chinoises,  elles  y  jouent  elles-mêmes  des  comédies,  où  elles  croient 
montrer  d'autant  plus  de  talent ,  qu'elles  savent  mieux  contrefaire 
et  tourner  en  ridicule  les  Chrétiens,  leurs  usages  et  leurs  pratiques 
religieuses.  A  cet  effet,  elles  se  travestissent  en  Carà-gueuz  et  en  Ha- 
djy-aïwatte  ,  qui  sont  des  personnages  assez  ressemblais  avec  les  Arle- 
quins et  les  Pantalons ,  espèce  de  masques  usités  eu  Italie.  Les 
femmes  grecques  au  contraire,  plus  portées  pour  les  usages  euro- 
péens ,  s'amusent  à  jouer  aux  dès  et  aux  cartes  ;  et  il  ne  faut  pas 
les  presser  beaucoup  pour  faire  la  partie  à  des  jeux  de  hazard. 
Dans  aucune  de  leurs  récréations  les  Mahoméfanes  n'ont  l'agrément 
de  s'entretenir  librement  avec  les  hommes.  Un  seigneur  Ottomaa 
partage  les  heures  de  son  repos  entre  ses  femmes  et  le  bain  ,  et 
entre  la  prière 3  le  café   et  la  pipe.    Au    printems   il    permettra    à 


des    Ottomans.  363 

sea  femmes  d'aller  se  promener  dans  les  environs  de  Consfantinople ,  et 
elles  y  jouissent  avec  lui  en  compagnie  d'autres  personnes  de  tous 
les  amnsemens  dont  nous  venons  de  parler  ;  mais  elles  sont  condannées 
à  se  tenir  à  une  certaine  distance  des  étrangers,  même  de  leurs 
parens  et  de  leurs  amis,  et  elles  ne  se  mettent  point  à  côté  de  leur 
mari.  Après  un  froid  entretien,  pendant  lequel  le  mari  fume  et 
prend  le  café  tour-à-tour,  ce  dernier  se  retire,  et  laisse  aux  Eunu- 
ques et  aux  cochers  le  soin  de  reconduire  les  dames  à  la  maison. 
Combien  peu  nos  Européennes  se  trouveraient  satisfaites  d'une  sem- 
blable conversation  ! 

Nous  ne  voulons  pas  terminer  cette   description    sans    dire    ici     Motifs  pour 

*•  -1-  lesquels  il  n  a. 

le  motif  pour  lequel  nous  n'avons    pas    parlé  de    certains    arts,    ni    p**è&par& 

#  l  .      *  .  de  certaines 

cie  certaines  sciences  ou  professions.    D'abord    quant    aux    sciences  %   »«*«««  «<  de 

1  certains  arts. 

nous  croyons  en  avoir  dit  assez  à  l  article  où  nous  avons  parlé  des 
collèges,  et  nous  avons  même  indiqué  les  études,  auxquelles  les 
Ottomans  s'appliquent  plus  particulièrement.  Après  cela,  il  y  au- 
rait eu  à  discourir  de  la  médecine  et  de  la  chirurgie.  Mais  que 
peut-il  y  avoir  à  cet  égard  qui  puisse  intéresser  la  curiosité  d'un 
Européen,  dans  un  pays  où  la  dissection  des  cadavres  est  défen- 
due par  les  lois  ?  On  a  vu  à  la  pag.  38  à  quoi  est  obligé  de  se 
soumettre  quiconque  veut  exercer  librement  l'une  ou  l'autre  de 
ces  professions,  ou  vendre  des  médicamens.  Pour  les  manufactures, 
nous  n'avons  pas  cru  non  plus  devoir  nous  étendre  au  de  là  de  ce 
que  nous  en  avons  dit  en  général:  car,  à  dire  la  vérité,  l'empire 
ottoman  ne  présente  rien  de  nouveau  en  ce  genre  aux  Européens.  De 
même,  à  l'égard  des  beaux  arts,  nous  ne  saurions  rien  ajouter  à  ce 
que  nous  en  avons  dit  à  l'occasion  de  l'architecture.  Et  en  effet, 
si  nous  parlons  de  la  sculpture  ,  on  ne  peut  pas  espérer  de  trou- 
ver dans  ce  pays  aucun  ouvrage  dans  cet  art  ,  la  religion  défendant 
d'y  représenter  en  bois,  en  marbre  ou  en  bronze  aucun  fait  où 
il  entre  des  figures  humaines.  L'art  de  la  sculpture  se  réduit  uni- 
quement chez  ce  peuple  à  savoir  décorer  les  appartenons  d'arabes- 
ques,  de  fleurs,  de  sentences  ,  de  dorures  et  de  stucs ,  et  à  embellir 
le*  mausolées  et  les  fontaines,  de  marbres  à  plusieurs  couleurs,  et 
d'une  quantité  d'ornemens  de  toutes  sortes.  Nous  en  dirons  autant 
de  la  peinture,  dont  l'étude  se  borne  au  simple  paysage,  encore 
faut-il  que  ses  compositions,  pour  être  estimées,  se  fassent  remar- 
quer par  des  couleurs  vives  et  tranchantes. 


364 

APERÇU    HISTORIQUE 

SUR 

LA    DALMATIE    ET    L'ISTRIE. 


J_J^ 


iv  qui  J_jA  proximité    où    sont    le3    provinces    de    la  Dalmatie    et   de 

l'on  croit  que  L  ' 

l'haie  a  été     l'Istrie  des    états    de  l  empire  Ottoman  ,  nous  a   paru    être  un    titre 


(irmienttement 


habitée.  suffisant  pour  en  placer  ici  la  description.  Ces  deux  provinces,  quoi- 
que d'un  nom  moins  célèbre  que  tant  d'autres  contrées  ,  n'en  ont  pag 
moins  de  droit  à  notre  considération,  pour  les  motifs  que  nous  ea 
allons  exposer  succinctement.  L'origine  de  la  population  de  PJstrie 
remonte,  selon  quelques-uns,  jusqu'aux  tems  fabuleux  ;  et ,  à  l'ap- 
pui de  cette  opinion,  ils  rapportent,  que  les  Colchidiens  envoyés 
par  leur  Roi  Eeta  à  la  poursuite  des  Argonautes,  craignant  d'être 
punis  à  leur  retour  pour  ne  pas  les  avoir  rejoints  ,  et  fatigués  de  la 
longueur  de  leur  navigation,  débarquèrent  à  peu  de  distance  du  lieu, 
où  Aquilée  fut  bâtie  depuis,  et  que  le  nom  d'Tstrcs  leur  fut  donné  , 
pour  avoir  dû  remonter  dans  le  cours  de  leur  navigation  la  rivière 
ainsi  appelée.  S'étaut  établis  dans  cet  endroit,  ils  y  fondèrent  la 
ville  et  le  port  de  Pola  ,  nom  qui  lui  a  été  rendu  et  qui  subsiste  en- 
core aujourd'hui,  après  avoir  été  changé  en  celui  de  Julia  Pietas 
sous  les  Empereurs.  Une  circonstance  donna  à  ce  récit  une  appa- 
rence de  vérité  ,  c'est  (pie  les  Romains  trouvèrenr  établi  le  culte 
d'Isis  dans  ce  pays,  lors  de  la  conquête  qu'ils  en  firent  eutre  la 
première  et  la  seconde  guerre  punique.  Mais  qu'a  de  commun  ici 
le  culte  d'Isis  avec  les  Colchidiens  ?  Sur  la  foi  d'Hérodote  les  éru- 
dits  sont  d'opinion,  que  Sésostris  s'avança  jusque  dans  la  Colchide  5 
et  qu'après  l'avoir  subjuguée  il  y  fonda  des  colonies,  dans  l'in- 
tention d'y  propager  avec  elles  les  mœurs.,  les  lois  et  le  culte  des 
Egyptiens.  Il  a  pu  paraître  vraisemblable  d'après  cela  ,  que  les 
Colchidiens  avaient  réelement  abordé  dans  ce  pays,  et  que  la  dou- 
ceur du  climat  et  la  facilité  de  s'ouvrir  des  communications  avec  la 
Grèce  et  l'Italie  les  avaient  engagés  à  s'y  fixer. 
la  Daimaiu  Quoiqu'il  eu  soit ,  il  est  un  fait    certain,    c'est  que    l'Istrie  et 

et 'guerre  avec  ];i  j)ainiatie  ont  commencé  à  figurer  dans  l'histoire  comme  des  états 


les  Romains: 


Aperçu  historique  sur  ia  Dalmatie  et  l'Tstrie.  i65 
Organisés  dès  l'an  5ai  de  Rome,  lorsque  la  république  romaine 
semblait  déjà  vouloir  étendre  ses  limites  au  delà  de  l'Italie.  Après 
la  prise  de  Trapani ,  ville  maritime;  après  le  succès  glorieux  de 
l'expédition  de  Duilius ,  et  la  victoire  navale  remportée  par  le  con- 
sul Lutatius  ,  les  Romains  avaient  acquis  une  telle  expérience  sur 
mer  ,  qu'au  bout  d'une  lutte  de  vingUquatre  ans  avec  eux  ,  la  su- 
perbe Carthage  se  vit  réduite  à  leur  demander  la  paix.  Alors  le 
temple  de  Janus  fut  fermé  pour  la  seconde  fois.  Mais  les  enfans 
de  Mars ,  qui  avaient  commencé  depuis  lors  à  se  livrer  à  l'étude  des 
arts  et  des  sciences,,  n'étaient  point  faits  pour  languir  long-tems  dans 
cet  état  de  repos.  La  guerre  s'étant  rallumée,  la  Dalmatie  et  l'Is- 
trie  se  trouvèrent  enveloppées  dans  le  parti  de  Rome.  Ces  provin- 
ces 3  qui  s'étendaient  alors  jusques  dans  la  Mœsie  et  dans  la  Macé- 
doine, et  formaient  le  royaume  d'Illyrie  proprement  dit.,  avaient 
pour  Roi  un  jeune  prince  nommé  Pinée  ,  sous  la  tutelle  de  sa  mère 
Teuta.  Les  habitans  de  cet  état,  particulièrement  adonnés  à  la  pi- 
raterie 3  infestaient  la  mer,  et  avaient  fait  sur  les  navigateurs  romains 
plusieurs  prises,  qui  avaient  excité  des  plaintes.  Vers  le  même 
tems  3  Tenta  avait  fait  une  expédition  contre  la  petite  île  d'Issa  qui 
se  trouve  dans  le  golfe  de  Venise,  et  à  laquelle  Rome  avait  accordé 
ga  protection.  Cette  expédition  fut  regardée  comme  un  délit  de 
lèze-nation  ,  et  il  fut  nommé  uue  ambassade  pour  en  demander  la 
réparation. 

Les  ambassadeurs  ayant  été  conduits  à  l'audience  de  la  prin-  Ambassadeurs 
cesse  régente  ,  Lucius  Veruncanius  l'un  d'eus,  exposa  d'un  ton  e'Z°uréd"u 
assez  sec  le  motif  de  leur  venue  et  les  réparations  qu'il  était  Reme  Tiula- 
chargé  de  demander  de  la  part  de  la  république.  On  rapporte 
que  Teuta  répondit  froidement  :  que  tout  ce  quelle  pourrait  faire 
pour  les  Romains  ,  c'était  de  ne  pas  permettre  que  les  pirate- 
ries se  fissent  au  nom  de  V  autorité  publique  ;  mais  que  les  Rois  de 
Vlllyrie  ses  prédécesseurs  n  avaient  jamais  privé  leurs  sujets  des 
avantages  attachés  aux  courses  en  mer,  et  quelle  ne  .dérogerait 
point  à  cet  usage  :  Offensé  de  l'air  de  dédain  qui  accompagnait 
ces  paroles,  Veruncanius  répliqua:  les  Romains,  ô  Teuta,  sont 
dans  l'usage  de  punir  les  torts  faits  aux  hommes,  tant  étrangers 
que  nationaux  ,  et  la  république  saura  vous  apprendre  à  réformer 
les  abus  d'un  gouvernement  aussi  injuste  que  le  vôtre.  Piquée  au  vif , 
Tenta  sut  néanmoins  renfermer  en  elle-même  l'excès  de  sa  colère; 
rnai?  après  avoir  congédié  les  ambassadeurs  avec  une  apparente  tran- 
quillité ,  elle  les  fit  assassiner  au  sortir  même  du  palais. 


366  Aperçu    historique 

Autre*  traité*  On  ne  saurait  exprimer  l'indignation  que  la  nouvelle  <3e  cette 

" pau  '"  perfidie  excita  dans  Rome,  et  l'on  songea  immédiatement  à  en  tirer 
une  vengeance  éclatante.  La  guerre  fut  déclarée  aux  Illyriens  avec 
une  solennité  qu'on  n'avait  jamais  vue  jusqu'alors;  on  arma  par 
terre  et  par  mer:  le  consul  G.  Fulvius  Centumalus  prit  le  comman- 
dement d'une  flotte  nombreuse  ,  et  L.  Postumius  Albinus  celui  d'une 
aimée  de  terre  considérable.  Teuta  ,  qui  se  trouvait  déjà  engagée  dans 
une  guerre  difficile  contre  la  Grèce  ,  s'aperçut  qu'elle  allait  s'en 
attirer  une  autre  bien  plus  sérieuse;  et,  réfléchissant  à  l'impossibi- 
lité où  elle  était  de  les  soutenir  toutes  les  deux  à  la  fois,  elle  ré- 
solut de  chercher  à  appaiser  les  Romains  pour  éviter  la  seconde. 
Elle  fit  donc  des  propositions  de  paix  ;  et  pour  montrer  la  sincé- 
rité de  ses  intentions,  elle  commença  par  désapprouver  le  massacre 
des  ambassadeurs,  et  offrit  de  livrer  les  coupables.  Les  négocia- 
tions étaient  déjà  entamées  ,  lorsque  les  Illyriens  remportèrent  un 
avantage  remarquable  sur  les  Grecs.  Enorgueillie  de  ce  succès,  Teuta, 
par  ua  esprit  de  légèreté  assez  naturel  à  son  sexe,  osa  se  flatter 
d'avoir  le  même  avantage  sur  les  Romains:  les  conférences  furent 
interrompues,  et  les  ministres  se  retirèrent.  Honteux  d'avoir  été 
ainsi  joués  par  une  femme  ,  les  Romains  jurèrent  sa  perte.  La 
campagne  s'étant  ouverte  ,  Centumalus  parcourt  eu  vainqueur  le 
rivage  et  les  îles  de  la  Dalmatie,  et  occupe  tous  les  postes  les  plus 
importaus  et  toutes  les  forteresses  situées  le  long  de  la  mer  ,  tandis 
qu'Àlbinus  s'avance  dans  l'intérieur  du  pays.  Teuta  ne  pouvant 
défendre  ses  principales  places,  se  retire  jusque  sur  les  confins  les 
plus  éloignés  de  ses  états. 
Paix  conclue ,  Les  froids  de    l'hiver    mettent    fin    aux    opérations    militaires, 

'condiZnu  niais  sans  que  Teuta  cesse  pour  cela  devoir  l'abyme  ouvert  sous  ses 
pas.  De  tous  les  soucis  dont  elle  était  dévorée,  le  plus  cruel  était 
la  crainte  de  devoir  servir  au  triomphe  des  cousuls  dans  le  cas  où  elle 
serait  vaincue.  Pour  se  soustraire  à  tant  d'infamie  ,  elle  s'abaisse  à 
demander  grâce  aux  Romains.  A  cet  effet  elle  leur  envoie  des  am- 
bassadeurs, et  fait  supplier  la  jeunesse  romaine  d'intercéder  en 
faveur  de  son  fils  }  qui  va  porter  la  peine  d'une  faute  dont  il  est 
innocent.  Elle  avoue  de  s'être  mal  conduite  envers  les  Romains  ;  elle 
les  prie  de  lui  pardonner  en  considération  de  la  faiblesse  de  sou 
sexe  ,  qui  ne  sait  point  se  tenir  en  garde  contre  les  adulations  des 
courtisans  et  des  conseillers  ;  elle  accuse  sa  mauvaise  étoile  qui  l'a 
entraînée  malgré  elle  à  encourir  leur  indignation ,  et  finit  par  s'en 


SUR     LA     DàLMATIE     ET     l'  IsTRlE.  36f 

remettre  à  leur  générosité  pour  les  conditions  de  la  paix  (i).  Peu 
touché  de  ces  sentimens  de  résignation  ,  le  Sénat  Romain  ordonna 
que  le?  îles  de  Corcyre ,  de  Pharos  et  d'Issa ,  ainsi  que  les  villes 
de  Dyrrachium  et  de  Durazzo,  et  le  pays  des  Attintats  fussent 
démembrés  de  l'Illyrie;  il  déclara  le  royaume  tributaire  de  la 
république  ,  et  consentit  néanmoins  à  ce  que  le  jeune  Pinée  fût 
remis  sur  le  trône  ,  non  plus  sous  la  régence  de  sa  mère  ,  mais  sous 
celle  d'un  certain  Demetrius  de  Pharos  ,  qui  avait  favorisé  les  armes 
romaines  en  trahissant  secrètement  les  intérêts  de  son  pays. 

Les  Romains  s'étant    ensuite    engagés    dans    une    guerre  contre       vniYne 
le  Gaulois,  Demetrius,  non  moins  perfide  envers  eux  qu'il    l'avait      «*  soumise 

i  .  r  .  •  •>  ii  •  f     t  ,    '  .'       <k  nouveau 

été  envers  sa  nation,  s  avança  dans  le  pays  qui  avait  été  aggregé  par  Romains. 
aux  domaines  de  la  république;  et,  après  en  avoir  chassé  les  faibles 
garnisons  ,  il  porta  le  fer  et  la  flamme  dans  les  villes  et  dans  les 
campagnes.  La  guerre  des  Gaules  n'eut  pas  plutôt  laissé  aux  Ro- 
mains quelque  repos,  que  leurs  consuls  M.  Livius  Salioator  et  L. 
Paul  Emile  furent  envoyés  contre  le  traître  Demetrius ,  qui,  pour- 
suivi de  place  en  place,  parvint  enfin  à  se  sauver  près  du  Roi  Phi- 
lippe en  Macédoine,  laissant  sa- patrie  en  proie  à  toutes  les  fureurs 
de  la  vengeance.  La  vie  de  Pinée  fut  néanmoins  respectée  :  car  ou 
sait  qu'il  continua  à  régner  dans  ses  états  durant  la  seconde  guerre 
punique,  depuis  laquelle,  et  peut-être  pendant  cent  ans,  la  Dal- 
matie  rie  prit  que  peu  ou  point  de  part  aux  grands  évènemens  , 
et  ne  se  trouve  plus  nommée  que  sous  le  consulat  de  L.  Cecilius 
Metellus.  Envoyé  dans  ce  pays  par  le  sénat  de  Rome,  peut-être 
pour  s'en  assurer  la  possession,  ce  consul,  bien  loin  de  devoir  user 
de  la  force  pour  le  soumettre,  y  fut  reçu  par  les  habitans  plutôt 
en  ami  que  comme  ennemi.  Cependant,  à  son  retour  à  Rome  il  ob- 
tint les  honneurs  du  triomphe ,  et  fut  surnommé  le  Dalmatique. 
Soit  que  la  Dalmaîie  jouît  d'une  profonde  paix,  ou  bien  qu'on  l'eût 
entièrement  oubliée,  il  n'en  est  plus  fait  mention,  non  plus  que  de 
l'Istrie,  durant  les  guerres  civiles  qui  suivirent.  Auguste  étant  de- 
venu le  seul  maître  de  l'empire,  ce  pays,  par  l'effet  de  la  répar- 
tition qui  fut  faite  des  provinces  pour  leur  administration  ,  se  trouva 

(i)  Les  agitations  continuelles  et  les  passions  violentes  auxquelles 
dut  être  en  proie  l'âme  de  Teuta  ,  pourraient  fournir  un  sujet  nouveau 
et  peut-être  même  intéressant  de  quelque  représentation  théâtrale. 


368  Aperçu   historique 

Soukvèe      dans  le  nombre  de  celles  qui  échurent  au  sénat.  Des  mouvemens  In- 
de nouveau  . .  ,  f     *• 

iou*  Auguste,  quiets  s  y  étant  manifestes  au  bout  de  quinze  à  seize  ans,  Auguste 
en  reprit  le  gouvernement ,  et  envoya  Tibère  pour  y  rétablir  Tordre. 
Mais  le  mécontentement  y  fut  assoupi  plutôt  qu'étouffé  :  car,  tandis 
que  Tibère  se  trouvait  engagé  contre  Marobduo,  qui  menaçait  l'em- 
pire à  la  tête  de  quatre-vingt  mille  hommes,  il  éclata  tout-à-coup, 
et  presque  dans  un  même  jour,  une  révolte  générale  dans  la  Dal- 
matie  et  la  Pannonie  sous  la  conduite  de  deux  chefs,  qui,  par 
une  singularité  des  plus  rares,  portaient  tous  les  deux  le  nom  de 
Bâton.  En  peu  de  tems  on  vit  sous  les  armes  plus  de  deux  cent 
mille  hommes,  qui  paraissaient  disposés  à  tenir  ferme  contre  les 
troupes  les  plus  aguerries.  Les  rebelles  commencèrent  par  massa- 
crer tous  les  négocians  et  les  voyageurs  Romains  qui  leur  tombèrent 
sous  la  main,  puis  ils  taillèrent  en  pièces  ou  firent  prisonnières  les 
garnisons  qui  étaient  dans  les  villes:  celles  de  Sirmium  et  de  Salone 
ayant  fait  résistance,  elles  furent  assiégées,  la  première  par  les 
Pdunoniens,  et   la  seconde   par  les  Dalmate3. 

El!n  u'arme"18  Pressé  par  deux  ennemis,  dont  l'on   lui  inspirait  les  plus  vives 

craintes,  et  dont  l'autre  pouvait  renverser  l'empire,  Tibère ^  en 
homme  adroit,  songea  à  se  débarrasser  d'abord  de  Marobduo  par 
des  propositions  de  paix  ,  qui  furent  même  sanctionnées  par  un 
traité.  Ayant  ainsi  détourné  cet  orage  ,  il  se  hâta  d'éviter  l'autre. 
A  cet  effet  ii  envoie  contre  les  rebelles  Ceciue  Sévère  ,  alors  gou- 
verneur en  Mœsie  ,  lequel  ayant  d'abord  rencontré  les  Pannonieus 
les  bat  et  les  obligea  lever  le  siège  de  Sirmium.  Peu  de  tems  après, 
Messalinus,  à  la  tête  de  l'avant-garde  de  l'armée  de  Tibère  ,  est  re- 
poussé et  entièrement  défait  par  Bâton  le  Dalmate  ,  lequel  n'était 
pas  encore  guéri  d'une  blessure  qu'il  avait  reçue  au  siège  de  Salone. 
jLa  nouvelle  de  cette  défaite  porta  dans  Rome  une  telle  épouvante, 
qu'Auguste  déclara  en  plein  sénat  ,  que  si  ou  ne  s'empressait  pas 
de  prendre  des  mesures,  l'ennemi  serait  dans  peu  sous  les  murs  de 
Rome.  Mais,  par  un  bonheur  des  plus  extraordinaires ,  les  Panno- 
liiens,  las  de  la  guerre  ,  se  soumirent  à  Tibère,  après  avoir  perdu  leur 
chef  qui  avait  été  fait  prisonnier  par  trahison.  Loin  d'imiter  l'exem- 
ple des  Pannoniens,  les  Dalmates  soutinrent  courageusement  le  choc 
de  toutes  les  forces  de  Tibère,  qui  étaient  divisées  en  trois  corps.  Ces 
troupes  étant  entrées  par  trois  points  différons,  portèrent  le  ravage 
dans  les  villes  et  les  campagnes:  l^s  arbres  et  les  moissons  furent 
détruits  par  le  fer  et  la  flamme  ;  et  cette  contrée  ,  une  des  plus  fertiles 


sur   t a    Dalmatie    et    l'ïstrie.  369 

de  l'Europe ,  fut  en  peu  de  tems  changée  en  un  affreux  désert.  Il 
ne  restait  plus  à  ses  malheureux  habitans  ([u'Andetrium  et  Àràuba , 
deux  villes  fortes  dont  les  noms  sont  tombés  dans  l'oubli.  Nullement 
découragés  par  leurs  revers,  ils  vont  se  renfermer  dans  ces  deux 
villes,  résolus  de  s'ensevelir  sous  leurs  ruines  plutôt  que  de  se  ren- 
dre aux  Romains.  Tibère  mit  le  siège  devant  la  première,  et  Ger- 
manicus  devant  la  seconde.  Il  y  eut  plusieurs  actions  sanglantes, 
Bâton,  qui  se  trouvait  à  Andetrium ,  prévoyant  que  la  place  ne  pou- 
vait tenir  plus  long-tems ,  et  que  c'en  était  fait  de  lui  ,  préféra  de 
mourir  en  combattant,  plutôt  que  de  tomber  vivant  entre  les  mains 
de  ses  ennemis.  S'étant  mis  à  la  tête  de  quelques  braves  comme 
lui,  il  fit  une  sortie,  dans  laquelle  il  parvint  à  rompre  les  lignes 
romaines  et  à  se  sauver. 

Son  absence  ne  changea  rien  à  la  résolution  des  assiégés ,  qui  ^Arduia. 
continuèrent  à  se  défendre  comme  auparavant;  mais  accablés  par 
le  nombre,  ils  ne  purent  empêcher  que  la  ville  ne  fut  prise  d'as- 
saut, et  la  plupart  d'entr'eux  périrent  par  le  fer  de  l'ennemi.  Non 
moins  déplorable  fut  en  quelque  manière  le  sort  d'Arduba  ,  dont 
les  habitans  divisés  en  deux  partis  se  battaient  entr'eux.  Cette  ville 
offrait  alors  un  spectacle  unique  dans  l'histoire  :  les  femmes  s'y  étaient 
déclarées  en  faveur  des  Dalmates  étrangers  à  leur  ville  3  et  com- 
battaient contre  les  hommes  leurs  compatriotes.  Ces  derniers  l'ayant 
enfin  emporté  ,  ils  ouvrirent  leurs  portes  aux  Romains.  Transpor- 
tées d'une  rage  sans  égale,  les  femmes  mirent  elles-mêmes  le  feu  à 
leurs  maisons;  et,  prenant  leurs  eu  fans  dans  leurs  bras,  elles  cou- 
rurent se  précipiter  avec  eux  dans  les  flammes  ou  dans  la  rivière? 
voisine,  et  périrent  toutes  ainsi  sans  en  excepter  une  seule.  Il  nous 
suffira  de  ce  peu  de  mots  pour  satisfaire  à  l'objet  que  nous  nous  sommes 
proposés,  qui  est  de  donner  un  aperçu  rapide  dn  caractère  et  des  mœurs 
des  anciens  Dalmates.  Si  l'on  veut  avoir  une  idée  plus  exacte  de  l'éner- 
gie de  ces  peuples,  il  ne  faut  que  se  rappeler  le  courage  intrépide  de 
Bâton  ,  et  savoir  que  Tibère  eut  une  si  haute  opinion  de  ses  qualités , 
qu'il  ne  dédaigna  pas  de  traiter  avec  lui  ;  il  porta  même  la  géné- 
rosité jusqu'à  lui  accorder  la  liberté,  avec  un  traitement  au  moyen 
duquel  il  pouvait  vivre  honorablement  partout  où  bon  Ini  semble- 
rait. On  jugera  mieux  encore  de  la  grandeur  de  son  caractère  par 
sa  noble  franchise,  lorsque  s'étant  présenté  dans  le  camp  du  géné- 
ral romain,  et  interpellé  devant  une  cour  nombreuse  par  ce  neveu 
dissimulé  d'Auguste  sur  le  motif  qui    l'avait  porté  à  se  révolter  ?  il 

Europe.   Vol.  I   P.  III.  17 


370  A  P  E  R  Ç  U     HISTORIQUE 

répondit  :  c'est  à  vous  seuls  que  la  faute  doit  en  être  imputée  ,  puis- 
qu'au  lieu  d'envoyer  des  pasteurs  pour  la  conservation  du  troupeau , 
vous  n'envoyez  que  des  loups  pour  le  dévorer.  Combien  serait  moins 
à  plaindre  le  sort  de  tant  de  provinces,  si  ceux  qui  les  gouvernent 
étaient  mieux  pénétrés  de  cette  maxime  ?  Si  les  Da'lmates  avaient 
eu  comme  les  Carthaginois  un  Tite-Live  qui  nous  les  eût  fait  con- 
naître ,  il  les  aurait  représentés  comme  de  dignes  émules  de  la  va- 
leur militaire  des  Romains:  car  Suétone  et  Diodore  de  Sicile  assu« 
rent  d'un  commun  accord ,  qu'après  les  deux  guerres  puniques ,  la 
plus  dangereuse  et  la  plus  terrible  pour  Rome  fut  celle  de  la 
Dalmatie. 
ta  Daimaiïe  Pendant  le  long  espace    de    tems    qui  s'écoula  depuis    Auguste 

quelque       jusqu'à  Dioclétien,  ta  Dalmatie  ne  nous  offre   rien  de  bien  remar- 

renom  du  tems    • 

de  Dioctétien,  quable.  Après  l'avènement  de  ce  dernier  prince  à  l'empire  ,  les  his- 
toriens commencèrent  aussitôt  à  parler  de  cette  province  où  il  était 
né,  et  du  lieu  même  où  il  avait  vu  le  jour:  ce  lieu  était,  selon 
eux,  Dioclea  ou  Doclea  ,  près  Narona,  dont  il  ne  reste  plus  aujour- 
hui  la  moudre  trace:  Spon  la  place  près  Salone  ,  où  cet  Empereur  se 
retira  après  avoir  abdiqué  l'empire.  Dioclétien  ne  fut  sans  doute  guères 
jaloux  du  bonheur  de  sa  patrie,  puisqu'il  en  donna  le  gouvernement 
à  Galère  ,  qu'il  connaissait  lui-même  pour  le  plus  mauvais  des  Cé- 
sars qui  eussent  été  associés  à  l'empire;  il  ne  songea  qu'à  éterniser  son 
nom  par  la  fondation  de  la  ville  de  Spaiatro,  au  sujet  de  laquelle 
nous  croyons  à  propos  de  nous  arrêter  un  peu  ,  pour  examiner  les 
monumens  de  sa  grandeur,  dont  la  plupart  des  géographes  n'ont  pas 
même  fait  mention.  En  y  abordant  du  côté  de  la  mer,  cette  ville 
présente  un  aspect  des  plus  irnposans.  On  découvre  d'abord  une 
haute  et  longue  muraille  qui  lui  sert  d'enceinte,  et  renferme  aussi 
le  lazaret  :  cette  muraille  se  joint  d'un  côté  au  grand  môle  où  se 
trouve  le  port,  et  de  l'autre  aux  fortifications  élevées  dans  cette  par- 
tie ,  et  dont  elle  semble  être  un  des  plus  forts  boulevards.  Vis-à-vis  ces 
fortifications  et  le  long  du  port ,  qui  est  renfermé  entre  le  petit  et  le 
grand  môle,  s'élèvent  sur  la  plage  les  restes  majestueux  de  l'immense 
Palais        colonnade ,  qui  décorait  la  façade  du  palais  de  Dioclétien  vers  la  mer» 

de  Dioclétien.  ,  l  .  ,  ^  .       r  '  ,   .  * 

et  qu  on  pourrait  appeler  avec  raison  un  colosse  d  architecture.  Au 
dessus  de  ces  restes  antiques  on  aperçoit  à  peine  les  toits  des  édî-? 
fices  modernes,  qui  ont  été  construits  dans  l'enceinte  de  ce  palais; 
et  Ton  est  étonné  en  même  tems  de  voir  sortir.,  comme  du  sein  de 
ce  prodigieux  amas  de  colonnes  9  une  tour  carrée  à  cinq  étages,  qui 


SUE     LA     DaLSIATIE     ET     l'ÎSTRIE.  3?  I 

gert  de  clocher  à  la  cathédrale.  Voyez  la  planche  64.  A  une  cer- 
taine distance  de  là  s'élève,  sur  un  des  angles  des  murs,  une  autre 
tour  pesante  et  crénelée,  dont  l'aspect  gothique  rappelle  le  souve- 
nir de  ces  hordes  barbares  du  nord,  par  qui  furent  exterminés  les 
maîtres  du  monde.  Vue  du  coté  de  la  mer  et  à  gauche,  la  ville  se 
montre  plus  à  découvert,  et  laisse  apercevoir,  dans  un  lointain  plus 
éloigné  i  les  toits  des  maisons  des  habitans ,  sur  lesquelles  les  yeux 
se  reposent  agréablement  après  avoir  été  attristés  du  spectacle  lugu- 
bre qu'offrent  ces  ruines  pompeuses,  ainsi  que  le  lazaret  et  les  tours 
de  la  féodalité;  tristes  raonumens  d'uue  grandeur  passée,  qui,  en 
attestant  l'orgueil  de  ceux  qui  les  ont  élevés,  publient  les  effets  dé- 
plorables des  guerres  civiles,  et  des  fléaux  dont  l'humanité  a  été  si 
souvent  affligée.  De  là  la  vue  s'étend  sur  les  deux  faubourgs  appelés , 
l'un  de  Lucius  3  et  l'autre  Borgo  grande,  dont  !a  disposition  irré- 
gulière a  quelque  chose  de  pittoresque.  Les  habitans  y  respirent 
un  air  libre  et  tempéré  à  l'ombre  des  arbres ,  dont  la  verdure  per- 
pétuelle des  jardins  et  des  vergers  augmente  encore  la  fraîcheur. 
Ces  ruiues  gigantesques  et  autres  particularités,  dont  peut  se  glorifier 
la  ville  de  Spalatro,  prennent  une  teinte  encore  plus  sombre  à  côté 
de  l'énorme  montagne  de    Marigliano  qui  s'élève  au  dessus  d'elle. 

Le  palais  du  Dioclétien    renfermait    encore    dans  sa  vaste  en-      de  Jupiter 

».  1  .  f.  ,  .  t .  *    •  OU  de  Diane. 

ceinte  un  temple  magnifique ,  que  quelques-uns  ont  cru  avoir  ete 
consacré  à  Jupiter;  mais  les  figures  de  chasseurs  qui  se  voient  dans 
ses  ornemens  de  sculpture  ont  fait  présumer  aux  érudits  modernes, 
que  c'était  un  temple  de  Diane.  Cet  édifice  ,  dont  on  a  fait  la  ca- 
thédrale ,  conserve  eacore  des  restes  de  son  élégante  architecture 
d'ordre  corinthien,  et  a  les  mêmes  dimensions  que  celles  qui  lui 
furent  données  à  l'époque  de  sa  construction.  L'examen  que  nous 
avons  eu  occasion  de  faire  de  quelques  autres  temples  du  même  style, 
pouvant  uous  dispenser  d'entrer  sur  celui-ci  dans  de  plus  grands  dé- 
tails, nous  allons  donner  la  description  d'un  autre  qui  était  dédié  ?emv}e 
à  Escnlape.  Ce  temple,  qui  est  beaucoup  moins  considérable  que 
le  premier,  a  vingt-quatre  pieds  de  longueur  3  sur  seize  de  largeur, 
et  ses  murs  latéraux  ont  six  pieds  d'épaisseur.  Sa  construction  , 
quoiqu'aussi  d'ordre  corinthien,  n'annonce  pas  qu'il  fut  embelli 
d'ornemens  à  l'intérieur  ni  à  l'extérieur,  et  l'on  ne  voit  au  dedans 
qu'une  corniche  d'un  beau  travail  qui  en  fait  tout  le  tour,  avec 
de  belies  sculptures  qui  décorent  la  voûte.  Au  dehors  quatre  piliers  , 
d'une  constTuction  bien  ordonnée  ,  soutiennent  la  bande  qui  entoure 


Sfa  Aperçu    historique 

l'édifice,  dont  la  façade  était  ornée  d'un  beau  péristyle  de  quatre 
colonues.  On  montait  au  temple  par  uq  escalier  de  quinze  marches  :  ces 
colonnes,  y  compris  la  base  et  le  chapiteau,  avaient  vingt-deux  pieds  de 
hauteur,  et  la  base  entre  ces  colonnes  en  avait  cinq.  Il  ne  parait  pas 
qu'iî  y  eût  d'inscription  sur  la  partie  intérieure  de  l'architrave, 
ni  dans  le  vide  du  tympan:  la  porte,  qui  a  seize  pieds  de  hauteur 
et  est  carrée  ,  montre  encore  des  restes  d'une  corniche  d'un  beau 
travail  3  laquelle  était  soutenue  par  des  consoles.  Mais  à  présent  il 
ne  reste  presque  plus  aucun  vestige  de  la  distribution  élégante  et 
simple  de  toutes  les  parties  de  cette  belle  construction.  Les  quatre 
colonnes  du  péristyle  sont  renversées:  l'escalier  à  demi  ruiné,  est 
devenu  sinon  impraticable,  au  moins  d'un  accès  très-difficile,  et  la 
porte  ainsi  que  les  deux  piliers  corinthiens  sont  exposés  à  toutes 
les  intempéries  de  l'air.  Enfin  ,  la  colonne  qu'on  voit  à  gauche 
au  sortir  du  temple  ,  et  qui  soutient  encore  une  portion  d'arc  , 
en  même  tems  qu'elle  sert  d'appni  à  des  baraques  en  bois  qui  y 
sont  adossées,  est  l'unique  reste  du  portique  qui  conduisait  à  ce 
temple.  On  a  fait  de  cet  édifice  un  oratoire,  et  l'on  y  a  construit 
une  tour  carrée  et  du  plus  mauvais  goût  ,  surmontée  d'un  mauvais 
toit  en  tuiles  ,  et  dans  laquelle  on  a  placé  des  cloches  :  voyez  la 
planche  65.  En  creusant  dans  les  fondemens  on  a  reconnu  qu'il 
y  avait  autrefois  des  souterrains.  Malgré  l'abandon  dans  lequel  ont 
éiè  laissés  les  monutnens  de  son  ancienne  splendeur,  Spalatro  en 
conserve  encore  un  si  grand  nombre  ,  que  bien  peu  d'autres  vil-? 
les  peuvent  se  vanter  d'en  avoir  autant.  Cette  ville  ,  appelée  an- 
ciennement Spalelum  et  Aspalalum  ou  Spalato ,  comme  le  prétend 
Spon  s  du  mot  palatium  ,  palais  de  Dioclétien  3  était  une  des  prin- 
cipales clefs  de  la  Dalmatie  vénitienne,  et  une  place  des  plus  im^ 
portantes  pour  les  Vénitiens,  qui  en  avaient  fait  un  entrepôt  de  corn* 
merce ,  où  veuaieut  les  caravanes  de  la  Turquie. 
Peuples  L'ordre  des  faits  historiques  dans  lequel  nous  rentrons  nous  con? 

transportés  en   cîuït  à  Poia  ,  ville  de  l'Istiie  ,  où  il  fut  rendu  des  honneurs    funè- 

Jstne  el  en  ,  . 

Dalmatie.  bres  a  Cnspus,  qui,  comme  un  autre  Hippolite,,  tut  mis  a  mort 
par  ordre  de  sou  père  Constantin  entraîné  à  cet  excès  par  un  trans-? 
port  de  fureur.  L'Istrie  et  la  Dalmatie  doivent  avoir  peu  d'obli- 
gation à  Dioclétien  et  à  Constantin  ,  pour  y  avoir  introduit  ;  le 
premier  la  nation  des  Carpes,  qu'on  croit  originaire  des  monts  Cra^ 
pa-ks ,  et  le  second  celle  des  Sarmates.  Depuis  lors  ces  deux  pro? 
lances  chaDgèreni  souvent  de  maîtres  :  car  après  la  mort  de  Constan? 


s  un   la   Dalmatie   et   l'Ïstïiïe.  3^3 

tîn  le  père,  elles  passèrent  sous  la  domination  de  Constant,  puis 
sous  celle  de  Constantin  le  jeune,  à  la  mort  duquel  la  Dalmatie 
fut  réunie  à  l'empire  d'orient  sous  Théodose ,  et  enfin,  dans  le  par- 
tage qui  fut  fait  de  l'empire  entre  Arcadius  et  Honorius  fils  de  ce 
dernier  Empereur,  la  Dalmatie  échut  avec  l'empire  d'orient  à  Ho- 
ïiorius.  Après  le  démembrement  de  l'empire  successivement  fait  par 
les  Gpths,  les  Svèves,  les  Alains,  les  Vandales,  les  Francs  et  les 
Saxons,  la  Dalmatie  se  vit  plongée  dans  toutes  les  horreurs  de  la 
guerre,  civile  ,  par  l'effet  de  la  cupidité  des  Empereurs  d'orient  3  qui 
l'arrachèrent  des  mains  d'Odoacre  premier  Roi  d'Italie.  %n  proie 
à  l'avidité  des  .gouverneurs  qui  y  furent  envoyés  sous  ses  successeurs, 
et  qui  s  malgré  leur  changement  fréquent,  cherchèrent  tous  à  s'en 
rendre  souverains,  elle  fut  le  théâtre  d'excès  et  de  désordres ,  don$ 
il  serait  difficile  de  se  former  une  juste  idée.  Ce  pays  resta  dans 
cet  état  jusqu'à  Heraclius  ,  qui  en  céda  une  partie  aux  Croates  et 
une  autre  auxServiens,  à  condition  qu'ils  chasseraient  les  Huns 
àe  ses  états;  les  premiers  eurent  Ja  Ijiburnie,  avec  la  partie  de  la 
33almatie  qui  s'étend  jusqu'à  la  rivière  Çettina  ,  et  les  seconds  oc^= 
cupèrent  le  reste  ,  à  l'exception  de  quelques  places  3  comme  Trau  , 
Spalatroj  et  de  quelques  lies  réservées  à  ^empire.  Dans  les  commen- 
ceraens  les  pays  cédés  furent  régis  par  cinq  frères,  auxquels  succéda, 
sous  le  titre  de  Ban  ,  Porga  fils  de  l'un  d'eux,  de  qui  la  Croatie  et 
la  Dalmatie  eurent  une  longue  suite  de  Ban,  dont  on  n'a  que  des 
Dotions  très-imparfaites •:  le  plus  qu'on  en  sait,  c'est  qu^ils  furent  pen- 
dant sept  ans  en  guerre  avec  les  Français  qui  s'étaient  emparés  de 
la  Macédoine  ,  d'où  ces  Ban  les  chassèrent  sous  le  règne  de  Grescimir. 
Les  Serviens  ou  Esciavons ,  qui,  comme  les  Croates,  sont  originai- 
res des  monts  Grapaks,  fondèrent  une  monarchie  qui  s'étendait  de- 
puis les  côtes  de  la  Dalmatie  jusqu'à  la  Save  et  au  Danube.  On 
ignore  les  noms  particuliers  de  leurs  premiers  Rois ,  qui  ne  sont 
dés/gués  que  sous  le  nom  général ,  tantôt  de  Rois  de  Servie  ,  et  tan- 
tôt de  Rois  de  Dalmatie. 

Leur  histoire  acquiert  un  peu  plus  de  clarté  quand  on  arrive  au       Comment 

\  »         1 5i-i  T»       •  i        t r      an         \b  ,  -n  ^es  Calmâtes 

règne  de  1  Empereur  Basile  IL  Eu  l  an  1014,  cet  Empereur ,  après  sont  iranés  Pa,- 
avoir  conquis  la  Bulgarie  et  la  Bosnie,  entra  les  armes  à  la  main  en 
Dalmatie:  cinq  mille  Dalmates  périrent  sur  le  champ  de  bataille, 
et  quinze  mille  autres  furent  faits  prisonniers.  Loin  d'éprouver 
quelque  sentiment  de  pitié  pour  ceux  que  le  sort  avait  fait  tomber 
désarmés  en  son   pouvoir,  il  sembla  au  contraire  vouloir  leur  faire 


3^4  Aperçu    historique 

sentir  dans  tonte  sa  force  l'effet  de  ces  mots  s  me  victis,  dont  les 
anciens  Romains  furent  si  vivement  outragés.  Il  les  fit  diviser  en 
compagnies  de  cent  hommes  chacune;  et  après  les  avoir  fait  mettre 
en  rang,  il  ordonna  qu'on  arrachât  les  yeux  à  tous  les  quatre- 
vingt-dix-neuvièmes  de  chaque  compagnie ,  et  un  seul  au  centième  ; 
puis  il  dit  au  dernier  avec  une  ironie  atroce:  comme  cela  tu  pour- 
ras y  voir  clair  pour  reconduire  tes  compagnons  à  ton  Roi.  Autant 
ce  monarque  fut  cruel  et  féroce  ,  autant  était  humain  et  sensible 
Crescimir  II  alors  Roi  de  Dalmatie  ,  qui ,  à  la  seule  vue  de  ces 
malheureux  ainsi  mutilés,  mourut  de  douleur. 
Vénhiens  C'est  vers  cette  époque  que  les  annales  de   la    Dalmatie    com- 

en Daimatie,    mencent  à  faire  mention    des  Vénitiens,    qui^    pour    prix    des  se« 
cours   qu'ils    consentirent  ,    dit-on  ,  à   prêter    à    l'Empereur    grec  7 
voulurent  que  les  places  qu'ils   se    chargeraient    de    défendre   leur 
fussent  cédées  en  otage.  Ces  places  jouirent  à  la  vérité  de  la  paix 
et  de  la  liberté  pendant  un  long  espace  de  tems ,  c'est-à-dire  jus- 
qu'en iioa,  époque  à  laquelle   Caloman,  fils  de  Ladislas  Roi    de 
Hongrie s  fesant  valoir  les  droits  de  sa  mère    sur  la    Croatie    et    la 
Dalmatie,  envahit  ces  deux  provinces,  et  chassa  des  places  les  gar- 
nisons grecques.  Mais  la  présence  des  Normands  qui  en  infestaient 
les  côtes,  et  le  manque  total  où  il  était  de  forces    maritimes,    lui 
fesant  craindre  pour  la  sûreté  de  leur  possession,  il  crut  aussi  de- 
voir rechercher  l'alliance  des  Vénitiens,  dont  l'habileté  et  la  puis- 
sance sur  mer  pouvaient  lui  être  utiles;  c'est  pourquoi  il  leur  confir- 
ma le  domaine  temporaire  des  places  qu'ils  tenaient  encore  en  otage 
des  Empereurs  d'orient.  Galoroan  s'étant  éloigné  de  ces  contrées,  les 
Vénitiens  conçurent  le  dessein  de  s'approprier  ces    mêmes    places  5 
et  parvinrent  en  effet  par  leurs  manèges  à  faire  prendre  aux  habi- 
tans  de  Spalatro  et  de  Zara   la  résolution  de  secouer  le  joug  étran- 
ger.  Caloman  étant  accouru  reprit   ses  places   sur  les  Vénitiens    et 
les  obligea  même  à  évacuer   le  pays.  Cet  échec  ne  les  fit    pas    re- 
noncer pour  cela  à  leur  projet  ,  à  cause  des  avantages  qu'ils  voyaient 
pour  eux  à  dominer  dans  le  golfe  Adriatique  :    c/est  pourquoi  rom- 
pant toute  relation  avec  Caloman  3  dont  ils  n'avaient  désormais  plus 
rien  à  espérer,  ils  s'adressèrent  à  Alexis  Comnène  Empereur  grec, 
qui  devait  avoir    moins  de    difficulté    à    seconder  leurs  vues.  Us  lui 
firent  sentir  qu'il  y  aurait  peu    de  prudence  à  laisser    la  possession 
paisible  de  cet  état  à  un  souverain  ,  qui  ne  pouvait    être    l'ami  des 
Empereurs  d'orient  ;  et  cette  raison  fit  une  telle  impression  sur  l'esprit 


sue.  la   Dalmatie    et   l'ïstrie.  875 

d'Alexis ,  qu'il  consentit  aussitôt  à  une  convention  secretfe ,  en  vertu 
de  laquelle  la  Croatie  et  la  Dalmatie  étaient  cédées  en  toute  pro- 
priété aux  Vénitiens,  au  nom  desquels  Vitale  Falconieri  leur  doge 
en  reçut  aussitôt  l'investiture  des  mains  même  de  l'Empereur.  La 
guerre  que  dut  entreprendre  la  république  pour  entrer  en  posses- 
sion de  ces  provinces  fut  longue  et  dispendieuse,  et  la  conduite 
en  fut  confiée  à  Ordelafe  Falieri.  Telle  est  l'origine  du  droit  de 
souveraineté  anciennement  acquis  par  les  Vénitiens  sur  la  Dalma- 
tie et  autres  contrées  voisines ,  qui ,  en  vertu  du  traité  de  Campo- 
Formio  de  1797,  et  de  celui  de  Luneville  de  1801 ,  se  trouvent 
réunies  aujourd'hui  aux  états  de  S.  M'.  l'Empereur  d'Autriche.  Le 
royaume  d'Illyrie,  qui  en  fait  partie  et  a  été  fondé  en  1816,  com- 
prend les  deux  Dalmaties  de  Venise  et  de  Raguse,  la  Carinthie, 
la  Carniole  :  les  deux  Istries  avec  plusieurs  autres  territoires. 

Après  l'exposé  succinct  que  nous  venons  de  faire    des    princi-     *«to<w#> 

,     ,  ...  •-  *  jusqu'où  Ht 

paux  evenemens  politiques,  dans  lesquels  ont  été  enveloppés  les  *iu»foh 
peuples  dont  nous  allons  décrire  le  costume,  nous  ne  croyons  pas 
devoir  entrer  dans  un  examen  détaillé  des  variations  qui  ont  pu 
s'opérer  parmi  eux ,  par  l'effet  des  divers  gouvernemens  auxquels 
ils  ont  été  soumis,  et  des  religions  différentes  qu'ils  ont  suivies, 
les  lecteurs  judicieux  pouvant  les  imaginer  d'eux-mêmes  d'après 
ce  qui  a  été  dit  à  ce  sujet  dans  cet  ouvrage,  et  d'après  les  ana- 
logies que  leur  offrira  l'histoire  des  dirïérens  peuples.  Venant  donc 
à  des  tems  plus  rapprochés  du  nôtre,  nous  entrerons  immédiate* 
ment  en  matière.  Nous  commencerons  par  observer ,  que  les  ha- 
bitaus  répandus  sur  cette  petite  étendue  de  terrain  étant  d'ori- 
gine, de  mœurs  et  de  caractères  différens ,  nous  ne  pouvons  nous 
dispenser  de  parler  de  chacun  d'eux  séparément.  Les  premiers 
qui  s'offrent  à  nous  sont  les  Slaves  ou  Esclavons  ,  qu'on  prétend 
descendre  de  l'ancienne  nation  Sarmate  ,  et  qui ,  après  avoir  paru 
pour  la  première  fois  en  Italie,  où.  ils  eotrèrent  par  le  Tyiol  e£ 
la  Carniole,  s'étendirent  ensuite  dans  le  pays  des  Grisons ,  dans  la 
Souabe  et  peut-être  jusque  dans  la  Franconie.  A  présent,  on  les  trouve 
répandus  depuis  les  rives  orientales  de  l'Adriatique  jusque  dans  l'Ai? 
banie  d'un  côté ,  et  de  là  en  allant  vers  le  nord  jusques  sur  les  bords 
de  la  mer  glaciale  ;  ensorte  que  la  population  de  la  Russie  ,  d'une 
partie  de  la  Turquie  et  de  plusieurs  possessions  de  la  maison  d'Au- 
triche., peut  passer  avec  raison  pour  être  composée  d'Esclavons.  Ce 
fut  en  considération  du  grand  nombre  d'individus  de  cette    nation 


376  Costume 

répandus  dans  tant  d'états,  que  l'Empereur  Charles  IV  proposa , 
dans  sa  fameuse  Bulle  d'or,  à  tous  les  princes  et  aux  électeurs  de 
l'Allemagne  d'apprendre  îa  langue  esclavonne ,  dans  l'intention,  à  ce 
qu'il  parait,  de  îa  rendre  universelle  dans  l'empire.  De  même 
Joseph  II,  de  glorieuse  mémoire,  à  peine  monté  sur  le  trône, 
demanda,  dit-on,  à  son  ministre,  et  sans  doute  dans  les  mêmes 
vues,  quelle  devait  être,  de  l'Esclavon  ou  de  l'Allemand ,  la  langue 
dominante  dans  ses  états. 


DES  ESCLAVONS  MODERNES. 


■  Jeb  Slaves  modernes  ne  veulent  plus  être  désignés  par  leur 
ancien  nom  5  mais  par  celui  de  Slavenzi  ou  Slasvins ,  qui  si- 
gnifie glorieux.  Leur  prétention  à  cet  égard  ne  serait  pas  en  effet 
dénuée  de  fondement,  d'après  les  preuves  éclatantes  qu'ils  auraient 
données  de  leur  rare  intrépidité,  s'il  est  vrai,  comme  bien  des  per- 
sonnes le  prétendent  3  qu'ils  se  soient  avancés  jusqu'au  Kamtschat- 
ka  ,  qu'ils  aient  découvert  et  peuplé  les  îles  Aloutiennes  et  de  Be- 
ring ,  et  qu'ils  aient  même  abordé  sur  le  continent  d'Amérique, 
Du  reste  les  Esclavons  sont  naturellement  sobres  ,  généreux,  affa- 
bles, hospitaliers:  leur  tempérament  flegmatique  et  patient  fait 
qu'ils  ne  sont  pas  extrêmement  sensibles  aux  outrages,  et  qu'ils  ne 
gardent  pas  loog-tems  te  désir  de  la  vengeance.  Ils  sont  impassi- 
bles à  l'aspect  de  la  mort ,  et  la  regardent  comme  préférable  à 
l'existence  ,  dans  la  croyance  où  ils  sont  que  le  repos  dont  ils  joui- 
ront dans  l'autre  vie  ne  pourra  plus  être  troublé.  Les  Esclavous-Russes 
sont  très-portés  pour  le  chant;  et  ceux  de  1*111  y  rie 3  malgré  le  man- 
que d'instruction,  ont  beaucoup  de  dispositions  pour  la  poè«ie.  Les 
anciens  Esclavons  de  îa  Dalmatie  ont  été  accusés  de  cruauté,  et  on 
reproche  à  ceux  d'aujourd'hui  de  conserver  encore  un  peu  de  ce 
caractère  de  férocité  ,  qui  se  fait  plus  particulièrement  remarquer 
chez  les  peuples  du  midi,  que  chez  ceux  du  septentrion. 

Leur  genre  de  vie,  leur  habillement  et  leurs  usages  diffèrent 
Tanares      bien  peu  de  ceux  des  Tartares  et    des    habitans    du  Caucase;   mais 

pour  Is  ...  .  ' 

somme*  autant  les  Asiatiques,  du  moins  en  grande  partie,  sont  passionnés 
pour  les  bains,  autant  les  Esclavons  sont  malpropres  sur  leur  per- 
sonne et  dans  leurs  maisons,  On  en  donne  pour  raison  la   petitesse 


Jh  diffèrent 
peu  des 


des    Slaves    modernes.  .877 

de  ces  maisons  ou  espèce  de  cabanes,  et  l'habitude  où  ils  sont  de 
demeurer  plusieurs  familles  ensemble  dans  la  même  cabane  sans  jamais 
la  nétoyer ,  malgré  le  peu  de  soin  que  cela  leur  coûterait  (1). 
On  leur  reproche  aussi  le  penchant  qu'ils  ont  à  dérober  de  pe- 
tites choses  3  telles  que  des  fruits  et  autres  comestibles  de  peu  de 
valeur.  En  général,  ils  ont  un  goût  passionné  pour  les  liqueurs 
fortes.  Les  Esclavons  varient  pour  la  figure  suivant  les  différens 
climats  qu'ils  habitent.  Les  Russes  sont  petits  et  membrus  :  les  Illy- 
riens,  les  Croates  et  les  Polonais  sont  moins  gros  et  d'une  taille 
bien  proportionnée.  Nous  avons  représenté  au  n.°  1  de  la  planehe 
66  trois  têtes,  d'après  lesquelles  on  pourra  juger  des  différens  carac- 
tères de  physionomie  qui  se  font  remarquer  dans  cette  nation.  La 
première  des  trois  est  celle  d'uu  habitant  au  nord  des  monts  Cra- 
packs:  la  tète  du  milieu  désigne  un  Liburnais  ou  descendant  des  an- 
ciens Japides,  et  la  troisième  est  celle  d'un  Illyrien  de  la  Croatie  (a). 

Les  Esclavons  sont  plutôt  ignorans  et  grossiers  en  matière  de  reli-    Leur  religion 

.  .  ,  ,  ,  ,  ,  ,  •  ,        1  .  1  .  1        c  \  «"  Perlerai. 

gion  ;  ils  célèbrent  avec  une  exactitude  scrupuleuse  le?  jours  de  tête, 
et  assistent  avec  beaucoup  de  dévotion  aux  cérémonies  du  culte,  mais 
le  plus  souvent  sans  en  comprendre  le  sens  ni  l'objet.  L'opinion  où 
ils  sont  que  leurs  prêtres  sont  autant  de  prophètes,  ne  contribue  pas 
peu  à  les  entretenir  dans  cet  état  d'ignorance.  D'ailleurs,  ils  n'en- 
tendent jamais  de  la  bouche  de  ces  prêtres  que  menaces  effrayantes  s 
et  que  descriptions  affreuses  des  tcurmens  de  l'enfer:  or  quelle  con- 
naissance peuvent-ils  avoir  des  vérités  de  l'évangile  et  des  principes 
de  la  morale,  dont  on  ne  leur  parle  jamais?  Ils  ont  beaucoup  plus 
de  vénération  pour  les  saints  que  pour  Dieu  même  ;  et  les  prêtres  Culte 
savent  tirer  parti  de  ce  préjugé  à  leur  avantage.  En  effet,  si  quel- 
que maladie  contagieuse  vient  affliger  les  hommes  ou  le  bétail,  les 
autels  sont  aussitôt  chargés  de  riches  offrandes.  Mais  ce  qu'il  y  a  de 
plus  fâcheux  dans  cette  superstition,  c'est  qu'elle  fait  négliger  aux 
pauvres  paysans  les  secours  de  la  médecine,  pour  les  exorcismes,  les 
conjurations  et  autres  cérémonies  semblables,  qui  tiennent  plus  de 

(1)  Mais  on  prétend  que  ceci  est  l'effet  d'une  maxime  qui  leur  semble 
commune  avec  d'autres  peuples  :  il  vaut  mieux  être  assis  que  debout _,  et 
dormir  que  de  veiller 

(2)  Après  avoir  examiné  plusieurs  livres  ,  nous  conviendrons  que  l'ou- 
vrage de  M.r  Breton  sur  VIllyrie  et  la  Dalmatie  nous  ayant  paru  préfé- 
rable pour  les  notions  qu'il  renferme,  comme  pour  l'ordre  et  la  précision 
qui  y  régnent,  nous  l'avons  pris  pour  guide  dans  cette  description, 

Europe  Fol,  I,  P.  III.  48 


Culte 
dis  images* 


SjB  Costume 

la  magie  que  de  la  religion  ,  et  qu'ils  regardent  néanmoins  comme 
les  moyens  les  plus  propres  à  les  délivrer  de  leurs   maux. 

Les  Esolavons  étendent  même  jusqu'aux  images  le  culte  mal  en- 
tendu qu'ils  rendent  à  leurs  saints;  et  la  ferveur  de  leur  zèle  à  cet 
égard  va  jusqu'à  leur  faire  entreprendre  de  longs  pèlerinages,  pour 
visiter  celles  de  ces  images  qui  passent  pour  faire  le  plus  de  mi- 
racles. Qu'elles  soient  bien  ou  mal  faites  peu  leur  importe  :  il 
semble  même  que  plus  elles  sont  difformes  3  plus  elles  excitent 
leur  dévotion.  Quels  que  soient,  les  sentimens  que  les  prêtres  leur 
inspirent  au  sujet  de  l'enfer  et  du  purgatoire,  tels  les  peintres  cher» 
chent  à  les  exprimer  dans  leurs  ouvrages,  et  avec  les  circonstances 
les  plus  bizarres  et  les  plus  extravagantes. 


DES   SILAUZES. 


Leur 
tontt'uulion 
physique. 


jes  Silauzes  sont  une  tribu  d'Esclavons  stationnés  vers  Porienfe 
de  l'Europe  et  le  long  de  la  rivière  Sila,  d'où  ils  ont  pris  leur  nom. 
Si  la  signifie  dans  leur  idiome  rivière  de  la  force  ,  et  en  Allemand 
Oeil,  d'où  s'est  formé  le  nom  de  Geilthal  ou  vallée  de  Geil ,  sous 
lequel  est  désigné  le  pays  dont  il  s'agit.  Ce  pays,  qui  se  trouve 
dans  les  montagnes  de  la  Caruiole  3  est  borné  au  midi  par  cette 
dernière  contrée,  au  nord  par  la  Carîuthie ,  et  à  Test  par  la  Styrie, 
Les  habitans,  vers  les  confins  de  la  Croatie,  occupent  les  rives  de 
la  Drave;  ils  sont  plus  grands  que  corpuleus  ,  d'une  physinomie 
agréable,  et  ont  le  teint  bruu  et  les  cheveux  très-noirs.  Ceux  qui 
demeurent  dans  le  voisinage  des  montagnes  calcaires  sont  assez  bien 
constitués;  mais  du  côté  du  nord ,  le  goitre  et  le  crétiuisine,  si  funestes 
au  développement  des  facultés  physiques  et  morales,  sont  des  infir*- 
m  sant  moins  niités  très-communes.  Ces  peuples  ont  de  la  dévotion  ,  mais  sans 
;Ve         excès.  Ils  vont   en    pèlerinage    à    Laschariberg ,    montagne    sur    le 

les  pselavom.  .,  ...  ,      ., 

sommet  de  laquelle  il  y  a  une  église ,  ou  l  on  révère  une  image  mi- 
raculeuse de  la  Vierge;  mais  ils  le  font  moins  par  piété  que  par 
habitude,  et  pour  se  rencontrer  avec  leurs  parens  et  leurs  amis, 
Us  emploient  deux  heures  à  faire  les  stations  d'obligation  au- 
tour de  cette  église,  après  quoi  les  jeunes  gens  des  deux  sexes 
se  disputent  entre  eux  à  qui  descendra  le  plus  vite  de  la  mon- 
tagne ;  ce  qu'ils  font    sur  une    simple   planche   par    une  pente  eg* 


DES     SlLAOZES,  379 

carpée,  ef  en  moins  de  vingt  minutes.  Pour  éviter  les  dangers  aux- 
quels les  exposerait  la  rapidité  de  leur  course,  ils  prennent  un 
guide  qui  les  conduit  par  des  sentiers  tortueux  pratiqués  sur  les 
flancs  de  la  montagne. 

Les  Silauzes  sont  d'un  naturel  très-gai  :  on  les  voit  les  jours  Leurs  dames; 
de  dimanche,  à  peine  sortis  de  l'église,  se  prendre  par  la  main 
et  se  mettre  à  danser.  A  cet  effet,  les  femmes  se  nétoient  et  se 
lavent  tout  le  corps  la  veille;  et  les  filles  se  frottent  les  jambes 
et  les  cuisses  avec  de  la  paille  et  de  la  grosse  toile  ,  et  si  fort  que 
le  lendemain  elles  en  portent  encore  les  marques.  La  vue  de  ces 
parties  du  corps  des  femmes  n'a  rien  d'extraordinaire  pour  ces 
peuples,  chez  lesquels  il  ne  faut  pas  chercher  cet  air  de  réserva 
et  de  pudeur  qu'on  trouve  chez  les  nations  civilisées:  car  ils  sont 
habitués  à  voir  danser,  en  jupon  très-court,  les  femmes  et  les  filles, 
qui,  loin  d'avoir  la  moindre  honte,  prennent  même  plaisir  à  se  laisser 
voir  jusqu'au  dessus  du  genou.  Dans  leurs  danses,  qui  consistent  en 
sauts  et  en  gambades  ,  les  hommes  changent  souvent  de  danseuses  : 
celles-ci  se  piquent  en  outre  d'y  mettre  plus  de  vivacité  ;  et,  saisissant 
le  chapeau  de  leur  danseur,  elles  le  lui  ôtent  et  le  lui  remettent 
à  plusieurs  reprises.  Pendant  la  danse  il  y  a  des  hommes  qui  chan- 
tent certaines  chansons  nationales  ,  dont  les  airs  anti-harmoniques 
vous  écorchent  les  oreilles  ,  et  souvent  sur  des  paroles  qui  blessent 
la  pudeur.  Les  instrument  qui  accompagnent  ces  chanteurs  sont  ie 
golf a ,  qui  est  une  espèce  de  violon,  la  basse,  le  clavecin,  et 
une  simple  cornemuse  appeiée  duda  :  ce  qui  forme  un  orchestre, 
dont  les  sons  n'ont  rien  de  flatteur. 

Les  Silauzes  n'aiment  pas  beaucoup  à  se  marier  avec  les  femmes     lis  n'aiment 
de  leur  pays;  ils  vont  à  cet  effet  dans  les   villages  d'alentour  ,    et     àJTmaner 
choisissent   pour  épouse   parmi    les  jeunes   filles  celle  qui    leur    plaît    oompau^Zs. 
le  plus.  Laissant    de   côté    pour    le    moment    les   cérémonies    usitées 
dans  ces  heureuses  circonstances,  et  dont  nous  parlerons  ailleurs,  dès 
que  le  mariage  est  arrêté  et  le  contrat   stipulé,    l'époux    va    aussi- 
tôt chercher  son  épouse  à  cheval  ,  et  l'y  ayant  fait  monter   devant 
lui  ,  il  la  conduit  à  l'église.   Les  noces  sont    toujours  accompagnées 
de  danses;  et,  dans  le  nombre  des  danseuses,  il    y    en    a   toujours 
une   principale  ,  qui  se  fait    remarquer  par  la    quantité    de    rubans 
dont  sa  chevelure  est  parée.   La  danse    ne    va    jamais    sans    festins, 
qui,  dans  ces  circonstances,  durent  deux  jours,  et  se  font  avec  beau- 
coup de  gaité  ,  mais  sans  profusion. 


Ils  cultivent 
peu  la  terre. 


Leur 
habillement, 


Habillement 
cLei  femmes. 


38c?  G  0  8  T  U  51  E 

Les  Silauzes  ne  s'occupent  pas  beaucoup  de  l'agriculture  ,  pour 
laquelle  en  effet   la  uature  du  climat  qu'ils  habitent  n'est  pas   pro- 
pre à   leur  inspirer  beaucoup  de  goût  :  car    il    n'est    pas    rare    que 
par  suite  d'un  printems    trop  tardif,  d'un  hiver  anticipé,  ou  d'un 
été  orageux ,    ils    perdent    entièrement    le    fruit    de    leurs  labeurs. 
Aussi  les  hommes  préférantes  faire  les  muletiers  ou  les  voituriers , 
et  les  femmes  aller  servir  dans  les  petites  villes  des  environs,    plu- 
tôt que  de  se  livrer  à  la  culture  des  terres.    Dans    le    tems    de    la 
récolte ,  il  mettent  le    grain    sur  des    tables   carrées    qu'ils    appel- 
lent kosonz,  pour  le  faire  sécher.  On   a   remarqué  qu'anciennement 
l'habillement  des  hommes  était  plus  bizarre  qu'il  ne  l'est  à  présent. 
Ils  ont  aujourd'hui  les  cheveux  courts,  et  un  chapeau  vert  ou  noir  à 
calote  en  pain  de  sucre  ,  dont  la  mode  va  se  perdant  chaque  jour,  et 
auquel  ils  ont  substitué  une  autre  espèce  de  chapeau  bas,  qui  est  en 
feutre  pour  l'hiver,  et  pour  l'été  en  paille.  Ils  portent  autour  du  cou 
une  large  bande  de  toile  plissée,  dite  pramesh,    laquelle    est    cou-» 
sue  à  la  chemise,  et  mettent   par  dessus  un  justaucorps  on  gilet  ap- 
pelé klebzs  de  couleur  rouge,  d'où  pendent  des  espèces  de  sangles, 
qui  soutiennent  leurs  caleçons  ou  pantalons  verts:  leur  plus  long  vête- 
ment est  de  couleur  brune,  et  en  hiver  il  est  de  peau  de  mouton, 
et  s'appelle  kosmata.  Ces  pantalons  leur  vont  jusqu'à  mi-jambe,  et 
laissent  voir  dessous  des  bas  de  laine    blanche.    Enfin    ils    ont   pour 
chaussure  des  cothurnes  ou  souliers  d'écorce  appelés  opankè  3  qu'ils 
s'attachent  aux  pieds.  Voyez  le  n.°  2,  de  la  planche  66. 

Les  femmes  prennent  plus  de  soin  de  leur  chevelure  que  les 
hommes 5  elles  la  partagent  en  longues  tresses  qu'elles  laissent  floU 
ter  sur  leurs  épaules,  et  les  jeunes  filles  y  entremêlent  des  rubans 
de  soie  ou  de  laine  rouge.  Les  femmes  mariées  ont  une  coiffure  as- 
sez semblable  aux  petites  coiffes ,  que  portaient  autrefois  les  femmes 
parmi  nous;  elle  consiste  eu  deux  bandes  de  mousseline  ou  autre 
étoffe  plissée  ,  qui  se  joignent  derrière  la  tête,  et  se  relève  ut  vers 
le  haut  avec  un  ruban  noir  pour  en  faire  ressortir  davantage  la 
blancheur.  Elles  portent  au  cou  deux  files  de  grains  de  verre  qui 
imitent  le  corail,  ayee  une  gorgerette  de  mousseline  à  petits  plis. 
Leur  corset  est  le  plus  souvent  de  couleur  rouge  .  et  a  de  larges  rnan* 
ches  qui  pendent  au  bas  des  coudes;  leur  jupe  ej  leur  tablier  sont 
en  bleu-céleste,  et  ont  un  joli  bord.  Leurs  bas  sont  en  laine  blan* 
<che  ou  de  couleur,  et  leurs  souliers  sont  attachés  avec  des  rubans 
pu  des  courroies  j  elles  portent  en  outre  une  ceinture  de  peau  noire 


DES     SlLAUZES'  38l 

garnie  de  petites  plaques  en  cuivre  ,  et  à  un  des  bouts  de  laquelle 
est  suspendu  un  couteau  qui  se  ferme,  A  moins  qu'il  ne  tombe  beau- 
coup de  pluie }  ou  que  les  rayons  du  soleil  ne  soient  très-ardens, 
on  ne  voit  jamais  les  Illyriennes  se  couvrir  la  tête  avec  leur  chapeau, 
qu'elles  portent  suspendu  au  bras  par  un  petit  cordon  :  voyez  le 
n.°  3  de  la  même  planche.  L'habillement  des  Silauzes,  tel  que 
nous  venons  de  le  décrire  ,  a  beaucoup  de  ressemblance  avec  certains 
costumes  à  masque  du  théâtre  italien  :  ce  qui  a  fait  supposer  à 
beaucoup  de  gens,  que  l'usage  en  a  été  emprunté  des  Illyriens, 
et  en  particulier  des  habitans  du  Geilthal, 

Les  Silauzes  peuvent  être  comparés  pour  la  nourriture  aux  ana-  Nourriture. 
chorètes;  ils  vivent  communément  d'herbages  et  autres  végétaux  ,  et 
mangent  rarement  de  la  viande.  Ils  ne  boivent  également  que  peu 
de  vin  ,  et  leur  boisson  ordinaire  est  une  espèce  de  bierre,  à  la-  Leur  lierre-. 
quelle  il  est  difficile  à  un  étranger  de  pouvoir  s'accoutumer.  D'un 
autre  coté  la  manière  dont  ils  s'y  prennent  pour  fabriquer  cette 
boisson  ,  n'est  pas  propre  à  la  rendre  agréable.  Il  font  rougir  pour 
cela  des  pierres  au  feu ,  et  les  jettent  ensuite  dans  les  tonneaux 
où  se  trouye  déjà  l'orge  avec  la  quantité  d'eau  nécessaire;  cette 
eau  entre  en  ébullitioo  ,  et  après  que  la  bierre  est  tirée,  on  jette 
les  pierres  au  hazard  dans  la  cour,  où  on  va  les  prendre  une  autre 
fois  sans  y  regarder  pour  les  faire  servir  au  même  usage.  Il  faut 
bien  en  effet  ignorer  la  malpropreté  d'un  semblable  procédé,  pour 
p.ouyoir  faire  usage  de  cette  boisson. 


DES  HABITANS  DE  LA  CARNIOLE. 


I_J'e  mot  Garniole  dérive  de  l'Allemand  Krain ,  et  originaire-  Leur  caractère 
ment  du  Slave  Krai,  qui  signifie  hommes  de  ï 'extrémité ;  et  en  ef- 
fet ce  pays  comprend  celui  des  Esclavons  les  plus  occidentaux  ,  qui 
s'étendent  jusqu'à  la  mer  Adriatique.  Ses  habitans  s'appellent  aussi 
Garenzi  ou  montagnards,  à  cause  de  la  contrée  mon  tueuse  qir'ils 
habitent  ,  et  qui  est  connue  depuis  long-tems  sous  le  nom  à? Alpes 
Juliennes.  Cette  contrée  alpine,  quoiqu'elle  présente  au  nord  deux 
plaines,  l'une  sèche  et  l'autre  marécageuse,  ne  laisse  pas  d'être 
inhabitée.  Les  natifs  lui  donnent  le  nom  de  Krains-ka-deshela  ; 
ils  sont  grands  et  bien  faits  j  et  les  femmes   se  font  remarquer    par 


38a  Costume   des    habita n  s 

leurs  cheveux  noirs  et  luisans,  par  la  fraîcheur   de    leur    teînf ,    et 

mwrUnrei  par  des  yeux  vifs  et  brillans  qui  en  relèveut  encore  l'éclat.  Leur 
vie  est  extrêmement  frugale;  ils  sont  agiles  et  d'un  tempérament 
gai,  ce  qui  est  un  effet  de  l'air  pur  qu'ils  respirent;  et  Peau  crui 
tombe  par  mille  petits  canaux  cachés  du  haut  de  leurs  monta- 
gnes, le  plus  souvent  couvertes  de  neiges  et  de  glaces,  fait  presque 
leur  unique  boisson.  Ils  mangent  rarement  du  pain  ,  et  font  un  grand 
usage  de  la  farine  de  blé  noir,  qu'ils  font  bouillir  ;  et ,  après  qu'elle 
a  pris  une  certaine  consistance,  ils  l'accommodent  avec  du  beurre, 
du  lard,  ou  au  lait.  Ils  donnent  à  cette  espèce  de  bouillie,  qui  est 
très-nourrissante,  le  nom  de  sterz.  Outre  cela  ils  ont  le  sdlcraut, 
qu'ils  font  avec  des  choux  macérés  dans  de  l'eau  ,  on  avec  des  navets 
pelés  avec  soin  et  sechés  au  soleil  pour  qu'ils  puissent  se  conserver 
toute  l'année.  L'usage  de  la  viande  et  de  l'eau  de  vie  e9t  presqu'i- 
gnoré  dans  la  Carniole.  On  fait  un  peu  de  vin  au  sud  et  à  l'est  ; 
mais  il  n'y  a  que  les  gens  un   peu  aisés  qui  en   boivent. 

Habitations.  A  l'exception  de  quelques    maisons    construites    en   bons    maté- 

riaux dans  les  villages,  les  autres  sur  les  montagnes  ne  sont  que 
des  espèces  de  huttes  en  bois,  qui  ne  reçoivent  de  jour  que  par  une 
fenêtre,  où  l'on  peut  à  peine  passer  la  tête.  Ces  cabanes  ressemblent 
parfaitement  à  celles  des  Russes;  elles  sout  composées  de  troncs  de 
pin,  quelquefois  fendus  par  le  milieu  et  posés  l'un  sur  l'autre,  et 
étayées  aux  quatre  coins  par  de  grosses  pierres  :  les  ouvertures 
qui  se  trouvent  entre  ces  pièces  de  bois  sont  fermées  avec  de  la 
mousse  ou  de  la  chaux.  Il  n'y  a  point  de  cheminée  ,  et  l'on  s'y 
chauffe  avec  des  brasiers.  Mais  autant  les  maisons  sont  chétives , 
EgUteiï  autant  les  églises  se  font  remarquer  par  leur  propreté  ,  par  leur 
solidité  et  même  par  leur  architecture  :  rien  enfin  n'est  épargné 
dans  leur  construction  ,  surtout  pour  le  clocher.  Ou  compte  sou- 
vent dans  une  même  commune  sept,  huit  et  jusqu'à  neuf  églises 
consacrées  à  différons  saints,  et  bâties  toutes  sur  des  montagnes 
à  une  lieue  les  unes  des  autres ,  où  Ton  ne  va  guères  qu'une 
fois  par  an.  Il  n'y  a  point  d'habitation  pour  les  prêtres ,  ensorte 
que  quand  on  va  y  célébrer  quelqu'offioe  divin,  il  faut  y  porter 
tous  les  ustensiles  sacrés.  Les  habitans  y  passent  les  fêtes  à  s'amu- 
ser ,  et  à  faire  bonne  chère:  les  danses  commencent  aussitôt  après 
l'office  ,  puis  l'on  va  boire  jusqu'à  la  nuit  avancée  sous  les  tentes 
ou  dans  des  baraques  de  feuillages  dressées  par  des  gens  ,  qui  vien- 
nent là  exprès  pour  y  vendre  du  vin  et  diverses  sortes  de  comestibles. 


DE     LA     CàRNIOLE.  383 


L'érection  de  foutes  ces  églises  ou  chapelles  ne  laisse  pas  que  Laconstnu 
îl'être  à  charge  aux  pauvres  paysans.  Lorsque    le   curé    les  excite,     LTlha, 


i  construction 
',  église 
■hargè 
aux  habitant, 

comme  cela  arrive  souvent,  a  taire  des  tonds  pour  une  construction 
semblable,  des  jeunes  gens,  profitant  de  la  saison  où  ils  n'ont 
rien  à  faire  à  la  campagne,  s'en  vont  quêter  par  le  pays,  ayant 
à  leur  lète  un  joueur  d'instrument  quelconque  payé  par  eux.  Ils 
rançonnent  les  gens  qu'ils  rencontrent  pour  peu  qu'il  soient  dans 
l'aisance  }  et  obligent  les  filles  à  danser.  Quel  que  soit  le  produit 
de  leur  quête,  ils  commencent  par  l'employer  à  boire  jusqu'à 
ce  qu'ils  soient  ivres,  et  le  reste,  s'il  y  en  a  ,  est  pour  l'érec- 
tion de  la  chapelle.  Pour  avoir  une  juste  idée  de  la  superstition 
qui  règne  dans  ce  pays,  il  faut  savoir  ce  qui  arriva  au  docteur 
Hacquet,  lequel  y  passa  plusieurs  années  comme  médecin.  Le 
besoin  de  faire  quelques  observations  anatomiques,  l'ayant  porté 
à  élever  un  petit  amphithéâtre,  le  peuple  séduit  par  les  discours 
de  gens  intéressés  à  le  tenir  dans  l'ignorance,  s'imagina  aussitôt 
qu'il  ne  s'agissait  rien  moins  de  la  part  du  docteur  que  d'égorger 
tous  les  hommes  à  cheveux  roux  qui  lui  tomberaient  sous  la  main, 
dans  ta  vue  d'en  vendre  le  sang  à  un  ex-Jésuite  de  la  capitale, 
pour  faire  de  l'or  (i).  Ces  bruits  devinrent  si  sérieux,  que  le  doc- 
teur dut  changer  de  nom  pour  pouvoir  continuer  ses  voyages  avec 
sécurité  dans  l'Illyrie;  car  il  était  montré  au  doigt  partout  comme 
Luthérien  ,  ce  qui  était  la  même  chose  que  dire  idolâtre,  athée  ou 
mécréant.  L'origine  Je  ces  préjugés  remonte  jusqu'au  septième  siècle  9 
époque  à  laquelle  les  moines  se  mirent  à  exercer  la  médecine  en 
voulant  guérir  les  malades  par  des  aspersions  d'eau-benite  ,  et  par 
des  attouchemens  de  reliques,  de  rosaires  et  d'amulettes  de  toutes 
sortes,  La  superstition  de  ces  montagnards  est  même  encore  si  gros- 
sière,  que,  dans  un  incendie  qui  eut  lieu  à  Laybach  en  1774, 
plus  de  quatre  cents  maisons  furent  brûlées,  sans  que  les  habitans 
fissent  autre  chose  pour  éteindre  le  feu,  que  d'invoquer  S.1  FIo- 
rian  ,  dont  l'église  fut  elle-même  la  proie  des  flammes. 

Les   principales  fêtes  pour  les  habitans  de  la  Garniole  sont  les     Quelles  sont 
dédicaces  de   leurs  églises,  les  mariages,  les  pèlerinages  et  le   jour      ieurs>*1"' 
de   Saint    Jean    qu'ils   célèbrent   par  des   feux   de  joie  :    les    spec- 

(1)  On  nous  assure  qu'à  cette  époque  il  y  avait  en  effet  dans  la  Gar- 
îiiole  un  prêtre  qui  dépensait  des  sommes  énormes,  pour  trouver  le  moyen 
de  fixer  le  mercure- 


384  C  0  S  T  U  M  E 

tacles  de  tout  genre  leur  sont  inconnus.  Leurs  chansons,  qui  sont 
en  langue  vulgaire  ,  n'ont  rien  qui  flatte  sous  le  rapport  de  la  com- 
position ni  du  chant.  Leurs  instrumens  de  musique  sont  le  violon  , 
la  basse,  le  clavecin  et  de  mauvaises  flûtes  faites  d'écorce  d'ar- 
bre; et,  dans  leurs  danses ,  où  ils  cherchent  à  faire  pompe  d'adresse 
et  d'agilité,  ils  n'en  emploient  point  d'autres.  C'est  en  hiver  que 
les  jeunes  gens  vont  de  cabane  en  cabane  pour  se  chercher  une 
épouse.  Ces  cabanes  sont  éclairées  par  une  lampe  ou  par  un  flam- 
beau de  sapin,  à  la  lueur  duquel  filent  dix  à  douze  jeunes  filles, 
Quelles  sont  «pi  »  t°ut  en  fesant  tourner  leur  fuseau,  s'entretienneut  chacune 
%eTfJnTeT  avec  ,eur  amant  assis  à  côté  d'elles,  et  passent  ainsi  la  soirée  à  se 
raconter  réciproquement  des  histoires  amusantes.  La  matière  qu'el- 
les filent  est  le  lin,  le  chanvre,  et  l'ortie  dioica ,  dont  la  prépara- 
tion est  la  même  qu'en  Sibérie.  Lorsque  le  jeune  homme  a  résolu 
de  se  marier  avec  l'amante  qu'il  s'est  choisie,  il  lui  en  fait  la 
proposition  par  un  message  appelé  sunbazhi  qu'il  lui  envoie:  si  cette 
proposition  est  acceptée,  il  vient  un  autre  médiateur  nommé  she- 
nen  pour  traiter  de  la  dot;  et  dès  qu'elle  est  fixée,  les  époux 
se  font  l'un  à  l'autre  de  petits  présens.  Tout -étant  disposé  pour  le 
mariage,  le  garçon  de  noce  appelé  drug ,  et  la  fille  de  noce  ap- 
pelée drmhizà ,  invitent  les  parens  des  deux  époux;  et  le  jour  des 
noces  étant  venu  ,  un  -vieillard  nommé  sto.rashina  se  rend  à  la 
maison  de  l'époux,  puis  à  celle  de  l'épouse  accompagné  d'une  troupe 
de  joueurs  d'instrumens,  et  tire  plusieurs  coups  de  pistolet. 
célébration  L'épouse  ,  parée  de  ses   plus  beaux  vêtemens  ,  les  cheveux  en- 

dts  marw3es.  jrelacés  de  fleurs  de  romarin  et  de  rubans  de  diverses  couleurs ,  re- 
çoit l'époux;  et,  après  la  célébration  du  mariage,  ils  vont  l'un  eu 
l'autre  s'asseoir  à  la  table  qu'a  fait  préparer  le  starashina ,  qui  se 
place  lui-môme  au  bout:  après  lui  viennent  les  deux  époux,  puis 
la  mère  de  l'épouse  appelée  teta  ,  ensuite  la  drushiza  et  le  drug. 
Les  convives  sont  servis  par  le  starashina.  Dans  plusieurs  mariages, 
le  premier  banquet  est  accompagné  de  danses,  de  musique  et  de  la 
représentation  de  petites  comédies.  Quelquefois  on  apporte  vers  la 
fin  un  énorme  gâteau  ,  appelé  pogazha  ,  ou  ,  comme  l'usage  parait 
s'être  établi  depuis  quelque  tems ,  uu  grand  plat  rempli  de  berlin- 
gozzi  en  beurre,  et  de  strukili  qu'on  met  devant  un  des  convives  qui 
a  l'air  de  les  avoir  apprêtés,  et  autour  duquel  les  autres  viennent 
faire  un  bruit  affreux  avec  des  cuillères  à  pot  ,  des  casseroles  et  au- 
tres ustensiles ,  comme  pour  l'empêcher   d'eu  faire    la   distribution. 


DES     H  A  BIT  ANS     DE     LA     CaRNIOLE,  385 

Mais  il  n'en  procède  pas  moins  à  l'arrangement  de  ces  friandises 
sur  une  table $  et  après  qu'elles  y  sont  disposées  chacun  des  convives 
va  en  prendre  sa  part  dans  une  assiette  ,  en  laissant  en  même  tems 
tomber  dans  un  plat  qui  est  près  de  là  une  pièce  de  monnaie 
pour  le  pâtissier.  Peu  de  tems  après  il  en  vient  un  autre,  portant 
sur  une  assiette  un  vase  plein  de  viu  et  entouré  d'une  guirlande  de 
romarin;  il  fait  le  tour  de  la  table,  et  offre  à  boire  à  chacun 
des  convives  ;  et,  pendant  qu'ils  boivent  successivement,  il  joue  du 
violon  ,  et  reçoit  de  chacun  d'eux  une  pièce  de  monnaie  pour  sa 
peine.  Le  repas  fini,  l'épouse,  suivie  de  tous  les  gens  de  la  noce3 
est  accompagnée  au  son  des  instrumens  à  la  maison  conjugale.  La 
compagnie  passe  à  s'y  rendre  une  partie  de  la  nuit  s  s'arrêtaut 
tantôt  dans  un  lieu  et  tantôt  dans  un  autre  ,  et  buvant  partout 
en  l'honneur  de  Bacchus».  Cette  espèce  de  promenade  se  renou- 
velle pendant  trois  jours,  et  même  plus,  lorsque  les  époux  ne  sont 
pas  tout  à  fait  misérables.  Si  l'un  des  deux  est  veuf,  et  surtout  si 
c'est  la  femme,  ils  doivent  s'attendre  à  être  assaillis  sur  leur  pas- 
sage des  huées  de  la  populace  accompagnées  du  bruit  des  poêles, 
des  chaudrons,   et  autres  ustensiles  de  cuisine. 

Les  accouchemens  dans  la  Carniole  ,  étaient  autrefois  très-dan-  Baptêmes, 
gereux  pour  la  mère  et  pour  l'enfant,  par  Se  manque  des  connais- 
sances nécessaires  dans  les  sages-femmes  ;  mais  aujourd'hui  ces  in- 
convéniens  n'y  sont  plus  aussi  fréquens.  Les  enfans  sont  baptisés 
huit  jours  après  leur  naissance:  ou  leur  donne  plusieurs  parrains 
pour  rendre  la  cérémonie  plus  pompeuse;  et,  sur  la  montagne  ce 
nombre  va  jusqu'à  quatre,  qui  tous  fout  chacun  un  cadeau  à  l'ac-  /w.-w^. 
couchée.  Dans  plusieurs  villages,  le  deuil,  qui  dure  une  semaine 
après  les  funérailles,  est  suivi  d'un  banquet  appelé  sedmina;  et  si 
le  défunt  est  mort  dans  le  carême,  le  banquet  est  remis  ainsi  que 
les  prières  de  l'église  après  ce  tems  de  pénitence.  Les  habitans  de 
la  Carniole  ne  prennent  pas  grand  souci  pour  la  subsistance  de  leur 
bétail  ,  dans  la  persuasion  où  ils  sont  que  la  nature  y  pourvoira. 
Eu  hiver  ils  n'ôtent  point  le  fumier  de  leurs  étables ,  malgré  le 
besoin  qu'ils  en  ont  pour  leurs  champs,  dans  lesquels  ils  font  deux 
récoites  par  an.  En  tenant  plus  de  bœufs  ou  de  vaches  qu'ils  n'en 
peuvent  nourrir  }  ils  croient  se  procurer  une  plus  grande  quan- 
tité de  fumier,  sans  considérer  qu'ils  en  obtiendraient  avec  deux 
vaches  bien  nourries  beaucoup  plus  qu'avec  quatre  auxquelles  ils 
font  souffrir  la  faim,  et  qui,  après  avoir  perdu    leur    lait    pendant 

Murope.  Fol.  1    i\  III.  fo 


Soin 

des  abeilles, 

et  chasse. 


'îgriculture  , 
métiers  , 
suienceS; 


Caractère 
et  mœurs. 


336  Costume   des    habitans 

l'hiver,  sont  sujettes    à    diverses  infirmités    au  retour  du   prinfems. 
Les  abeilles  sont  pour  eux   l'objet   de    soins    plus   assidus:    car 
lorsqu'ils  s'aperçoivent  que  la  nourriture  commence  à  leur  manquer, 
ils  transportent    la    nuit    dans    quelqu'endroit    plus    favorable   leurs 
ruches  suspendues  sur  des  chars:  ces    ruches    portent  sur  le    devant 
l'image  d'un  arbre,  d'un  animal   ou  d'un  saint.   La  chasse  n'est   pas 
non   plus  négligée   parmi  eux:  car,  en  passant  le  long  des  bords  d'un 
marais  qui  aura   plus  d'une   lieue  de  largeur  aux  environs  de  Ley- 
bach,  on  voit  des  filets  tendus  pour  prendre    les  canards    sauvages, 
les  grues  et  autres  oiseaux  de  passage    qui  y  viennent    par    troupes 
innombrales  en  autonne  et  au   printems.   Le  docteur  Hacquet ,  donÊ 
il  vient  d'être  parié,   croit    que    c'est    là    la    première    station    des 
oiseaux  qui   passent  de  l'Italie  en  Egypte;  et  il  est  de  cet  avis  pouir 
avoir  trouvé,  dit-il,  dans  le  ventricule  de  quelques  grues  des  morceaux 
de   métal  qui  étaient  évidemment  de  l'Egypte,  tels  que  des  monnaie? 
de  cuivre,  et  des  clous  à   petite  tête  semblables  au  fer  d'une  flèche. 
Dans  les  terrains  où   la  vigne  ne  croît  pas  on  cultive   le   blé, 
qui  se  fait  sécher  comme  nous  l'avons  dit   plus    haut.    Les    ouvrages 
en   fer,    dont    les    Allemands    ont    enseigné    la    fabrication  ,    pour- 
raient être  portés  à  un  certain    degré   de    perfection,    si    l'on    s'en 
occupait  avec   plus  de  soin  et  de  persévérance:  car  il  n'es.t  pas  rare 
de  voir  dans  ce  pays  le  même  homme  exercer  avec  la  même  Intel ii= 
ge>nce  et  la  même  précision  le  métier  de  maçon  et  celui  de  menuisier. 
Les  sciences  sont  de  même  cultivées  dan-s  la  Carniole  plus  que  dans 
îe  reste  de  l'Illyrie;  et    dès    l'an    1693,  cette    province    se  vantait 
d'avoir  une  académie  des  sciences,  dite  des  Laborieux.  Elle  a  don- 
né aussi  à  l'histoire  naturelle   des  hommes  qui  ont   laissé   de  riches 
collections  de  plantes,  d'insectes,  de    minéraux,   de    sels,    de  pro- 
ductions volcaniques  et  de  pétrifications  intéressantes  pour  les  savans. 
C'est  encore  la   première  province  de    la    monarchie    Autrichienne 
où  il  a  été  établi   une    chaire   de    minéralogie  ,    d'exploitation    des 
mines  et  de  chimie   pratique,  et  elle  a  été  l'objet  des  considérations 
de   plusieurs  hommes  illustres,  Italiens  et   Allemands,    tels  que  Sa» 
belico,  Valvasor,  Scopbli,  Bauzer.  Shoenleben  ,  Dalmatico,  Steïn« 
berg ,  Tholberg  et  autres. 

Les  habitans  de  la  Carniole  sont  taxés  de  duplicité  et  de  ma- 
lignité; mais  un  écrivain  qui  a  pris  leur  défense,  déclare  que  ces 
défauts  ne  leur  sont  point  naturels,  et  que  l'opinion  désavantageuse 
qu'on  a  d'eux  en  Autriche  est  injuste.  Les  fêtes  de  Pâques,  Feliïmnozh, 


de    la   Carriole,  887 

et  celles  Je  Noël,  Boshiszh  ,  sont  deux  solennités  ,  dont  ils  signalent 
la  célébration  en  mangeant  une  espèce  de  pâtisserie  faite  de  miel  e£ 
d'amandes.  Le9  hommes,  mariés  et  non  mariés,  portent  les  cheveux 
courts,  et  les  nouent  en  tresses  sur  le  haut  de  la  tête.  lisse  rasent  la 
barbe,  et  ont  pour  coiffure  en  hiver  un  chapeau  rond  et  noir,  qui 
en  été  est  de  paille  entouré  d'un  ruban  de  couleur,  dont  les  bouts 
retombent  en  arrière  ;  ils  rie  portent  point  de  collier.  Leur  chemise  , 
qui  est  longue  et  sans  coî,  est  brodée  autour  du  cou  s  et  se  ferme  par 
devant  avec  un  bouton  ou  une  épingle.  Leur  habit ,  qu'ils  ne  por- 
tent qu'en  hiver,  est  ordinairement  rouge  et  garni  de  petits  bou- 
tons de  métal;  et  par  dessus  ils  mettent  un  surtout  brun,  sans  bou- 
tons,  et  qui  est  assuré  avec  deux  boucles:  ce  dernier  vêtement  est 
le  plus  souvent  doublé  en  rouge,  sans  poches  et  descend  jusqu'aux 
genoux.  Leurs  caleçons,  qui  sont  noirs  et  courts,  sont  faits  d'une 
étoffe  moitié  iin  et  moitié  laine,  qui  se  fabrique  dans  le  pays. 
L'hiver  ils  portent  aussi  des  peaux  de  mouton,  et  ils  ont  des  bas 
de  laine  blanche  à  maille  que  leur  font  leurs  femmes,  maya  qui 
sont  si  gros,  qu'elles  peuvent  en  faire  trois  en  un  jour;  ils  vont 
toujours  en  bottes.  Leurs  habits  n'ont  jamais,  ou  presque  jamais 
de  poches  ,  à  la  place  desquelles  ils  portent  un  sac  de  peau  atta- 
ché derrière  leurs  épaules  avec  une  courroie.  Le  manteau  est  in- 
connu parmi  eux,  et  ils  donnent  le  nom  de  plajzhar ,  qui  signifie 
vagabond  ,  à  ceux  qui  le  portent.  Les  bergers  vont  en  sabots  sur 
les  montagnes  ,  où  des  semelles  de  cuir  seraient  bientôt  usés  sur 
ce  sol   aride  et  raboteux. 

Les  hommes  et  les  femmes  ont  pour  la  plupart  les  yeux  et  les  Aubniemem 
cheveux  de  même  couleur,  c  est-a-dire  tirant  sur  le  cnatain-clair  ; 
mais  les  femmes  mettent  plus  d'art  dans  l'arrangement  de  leur  che- 
velure, dont  elles  forment  deux  tresses.  Les  jeunes  filies  îes  laissent 
quelquefois  flottantes  et  attachées  avec  un  ruban  ronge;  mais  la  plu- 
part les  relèvent  sur  le  haut  de  la  tète  roulées  autour  d'un  cercle 
de  métal  ,  et  îes  serrent  sur  le  devant  avec  un  ruban  de  velours 
noir  s  pour  faire  ressortir  la  blancheur  de  leur  teint.  Dans  certains 
villas;^»  ce  ruban  a  quatre  ou  cinq  doigts  de  largeur,  et  s'attache 
par  derrière  avec  un  galon.  Voyez  le  n.°  4"('e  'a  planche  ci-dessus. 
Les  femmes  mariées  portent  en  outre  une  coiffe  de  linon  garnie 
de  dentelle,  qui  cache  entièrement  leurs  cheveux,  et  se  serre  au- 
tour de  la  tête  avec  un  ruban  en  étoffe  d'or  ou  brodé;  et  sous  cette 
coiffe  elles  mettent  encore  un  mouchoir  blanc.    Ce    costume  s  assez 


388  Costume    des    haeitiks 

semblable  à  celui  des  Savoyardes  qui  courent  îe  monde  avec  une 
marmotte  ,  ne  se  voit  aux  jeunes  filles  que  dans  les  tems  de  pluie  ou 
de  grandes  chaleurs.  Elles  ont  une  chemise  à  longues  manches  avec 
des  manchettes  de  dentelle;  et  leur  corset,  qui  est  bordé  d'une  es- 
pèce de  lisière  de  couleurs  tranchantes,  se  lace  par  devant.  Le  reste 
de  leur  habillement  est  brun  ou  en  soie  noire:  leur  tablier  est  quel- 
quefois bordé  d'un  ruban  de  la  largeur  de  deux  doigts;  et  leur 
ceinture  de  peau  ,  à  laquelle  est  suspendu  un  couteau  ,  est  garnie 
de  plaques  de  métal  blanc  ou  jaune,  et  se  serre  avec  des  agrafe» 
en  argent  on  argentées.  Elles  portent  dea  bas  rouges  qui  font  des 
plis  par  le  bas:  l'été  elles  aiment  à  aller  nu-pieds,  et  l'hiver  elles 
ont  des  souliers  .plats.  Lorsque  le  froid  est  rigoureux,  elles  mettent 
sur  leur  habillement  un  manteau  noir  bordé  d'un  ruban  et  doublé 
en  rouge.  Les  femmes  mariées  ne  s'habillent  en  été  que  de  toile 
blanche. 

Antiquité  Le  costume  des  habitans    de   la    Camioîe    est    encore  tel  qu'il 

était  il  y  a  plusieurs  siècles,  et  ion  n  en  sera  pas  surpris  quand  on 
saura  qu'il  est  peu  de  pays  qui  soient  auisi  peu  visités  des  étran* 
gers  que  celui-là.  On  raconte  que  quand  un  noble  voulait  aller  à 
Tienne,  il  prenait  congé  de  ses  amis  et  de  ses  connaissances  corn* 
me  s'il  était  parti  pour  un  autre  monde.  Et  en  effet  ce  pays  ne 
fesait  aucun  commerce  ,  et  ce  ne  fut  que  sous  le  règne  de  Charr- 
ies VI  qu'il  commença  à  en  avoir  avec  l'Autriche.  Le  luxe  des  voi* 
tures  et  des  meubles  y  fut  inconnu  pendant  long-teras,  et  les  no- 
bles des  deux  sexes  fesaient  à  cheval  le  voyage  de  la  capitale.  Vers 
la  fin  du  dix-septième  siècle  on  ne  comptait  encore  dans  toute  la 
Carniole  que  deux  çoitures  de  voyage,  l'une  du  vice-domino  du 
pays,  et  l'autre  de  Pévêque  de  Laybach ,  et  encore  bien  mal 
arrangées.  Aussi,  quel  spectacle  offre  cette  contrée?  Dans  !a  par 
tie  méridionale,  ce  ne  sont  que  montagnes  arides,  sur  lesquels 
les  on  voit  ça  et  là  de  misérables  cabanes  habitées  par  de  pau- 
vres agriculteurs  ,  qui  sont  obligés  de  transporter  de  la  terre  sur 
ce  sol    ingrat,  s'ils    veulent    y    recueillir    quelque  peu   de  blé,  qui 

pourriture:  encore  n'y  croit  qu'avec  peine.  Ils  font  leur  nourriture  principale 
de  quelques  chèvres  et  de  quelques  agneaux  ,  qu'il  leur  faut  con? 
duire  à  plusieurs  milles  pour  leur  trouver  de  l'eau.  Pour  comble 
de  disgrâce  les  élémens  paraissent  aussi  conjurés  contre  ce  malheu- 
reux pays.  Il  y  souffle  quelquefois  un  vent  nord-est  appelé  hora  si 
violent,  qu'il  emporte  la  ferre,    déracine    les   arbres,  renverse    les 


DE    LA     CàRNIOLE.  3Px) 

animaux  ef  les  hommes ,  et  les  précipite  du  haut  des  rochers.  El 
pourtant  il  serait  difficile  de  trouver  ailleurs  des  habitans  aussi  at- 
tachés à  leur  sol  natal  9  que  le  sont  ceux-ci  à  leurs  montagnes , 
car  ce  n'est  qu'avec  beaucoup  de  peine  qu'ils  s'en  éloignent  3  lors 
même  qu'ils  sont  pressés  par  la  faim. 


>ES    HABITANS    DE    L'ISTRIE. 


T  "V 

JLj  Istrie  est  baignée  au  sud  ,  à   l'est   et  à   l'ouest  par  la  mer 

de  Liburnie,  et  bornée  au  nord  par  des  montagnes  qui  se  joignent  Caimre 
à  celles  de  la  Carniole.  La  vigne  et  les  oliviers  croissent  vers  les  ri-  et  Z  îTv&ie 
vages  de  l^mer.  La  récoltç  des  olives  est  un  objet  des  plus  importans 
pour  les  habitai.'*;  on  les  met  ,  quand  le  tems  est  venu  pour  cela,  sous 
des  espèces  de  pressoirs  d'une  forme  particulière  3  dont  l'action 
s'exerce  dans  des  urnes  ou  dans  des  sarcophages  en  marbre  qui  sont 
des  restes  d'anciens  monumens  romains,  et  l'on  en  extrait  une  huile 
qui  ne  le  cède  point  à  celle  de  Provence.  On  y  fait  aussi  dix  sor- 
tes de  vins  $  dont  quelques-uns  peuvent  rivaliser  avec  le  Bourgogne. 
Avec  tous  ces  avantages  il  s'en  faut  de  beaucoup  que  les  habitans  vi- 
vent dans  l'abondance.  La  farine  de  maïs  cuite  à  l'eau  et  le  via 
ordinaire  forment  ia  nourriture  des  pauvres  paysans;  et  ceux  qui 
habitent  les  bords  de  la  mer  font  la  leur  de  poisson  ,  et  en  parti*- 
€nlier  de  sardines.  Leurs  maisons  sont  presque  toutes  bâties  en 
pierres;  elles  sont  aussi  plus  grandes  et  d'un  aspect  moins  misérable 
que  celles  des  autres  Esclavons ,  et  au  lieu  de  poêles  ou  de  brasiers 
elles  ont  des  cheminées  à  l'Italienne.  Les  églises  dans  ce  pays  ne 
sont  pas  décorées  avec  autant  de  magnificence  que  dans  la  Car- 
niole ,  et  les  prêtres  y  sont  peu  considérés  et  encore  plus  mal  payés: 
ce  qui  fait  que  beaucoup  d'entr'eux  sont  obligés  de  cultiver  de  Vm»r*ê 
leurs  propres  mains  un  champ  ou  une  vigne,  pour  pourvoir  à  leur  *Vr5»L 
subsistance.  Le  docteur  Haquet  rapporte  d'avoir  trouvé  un  jour  dans 
une  chétive  maison  l'évêque  de  Petina  assis  avec  ses  domestiques 
autour  d'un  foyer  creusé  en  terre  ,  et  prenant  un  repas  non  moins 
chétif.  Presqu'aucun  des  ministre  sacrés  n'entend  ie  latin,  et  l'of- 
fice se  célèbre  dans  la  langue  du  pays,  pour  être  entendu  de  tou£ 
le  inonde. 


3oo  Costume 

Les  nabitans  de  l'Istrie  sont  d'une  taille  moyenne  et  bien  pro- 
portionnée ,  ils  ont  le  teint  brun  et  les  cheveux  noirs.  Leur  carac- 
tère tient  un  peu  de  l'Esclavon  et  de  l'Italien.  Cependant  le  meur- 
tre est  rare  parmi  eux;  mais  les  montagnards  se  livrent  au  vol    par 

Dames,  nécessité.  Leurs  danses  ressemblent  beaucoup  à  celles  des  Grecs: 
les  danseurs,  hommes,  femmes  et  enfans  y  forment  un  cercle  en  se 
tenant  par  la  main  avec  des  mouchoirs,  et  tournent  en  rond  en  fe- 
sant  des  sauts,  et  en  prenant  diverses  attitudes.  Outre  cette  danse, 
appelée  kollo ,  les  montagnards  en  ont  une  autre  qui  est  une  espèce 
de  menuet  qu'on  danse  à  deux.  Les  gens  de  la  dernière  classe  dan- 
sent au  son  d'une  double  flûte  appelée  iudalize;  mais  dans  les  au- 
tres on  fait  usage  de  la  guitarre,  ilu   violon,    de    la    cornemuse   et 

m&rwgeto  autres  instrumens.  Les  mariages  se  font  d'une  manière  singulière 
parmi  le  bas  peuple  :  ce  n'est  pas  l'amant  qui  fait  à  sa  belle  la 
demande  de  sa  main  ;  cette  demande  est  faite  au  père  de  celle-ci 
par  deux  païens  du  premier.  L'affaire  ne  se  conclut  pas  si  prompte- 
menuet  lorsque, les  conditions  en  sont  ratiiiées  de  part  et  d'autre  ,- 
l'époux  présente  un  anneau  à  son  épouse.  Le  jour  du  mariage  venu  3 
l'époux  avec  le  staraschina  ,  et  d'autres  hommes  montent  à  cheval. 
11  est  d'usage  dans  certains  villages,  qu'un  de  ces  cavaliers  précède 
les  autres  an  galop  en  donnant  du  cor  ,  et  il  est  suivi  d'un  autre 
portant  une  banderolle  au  bout  de  laquelle  est  enfilée  une  pomme. 
Tous  ces  cavaliers,  ayant  à  leurs  chapeaux  des  plumes  de  paon, 
se  rendent  chez  l'épouse  ,  à  laquelle  l'époux  fait  présent  de  quel- 
que galanterie  ,  dont  elle  se  pare  aussitôt.  Arrivé  qu'on  est  à  la 
porte  il  faut  complimenter  la  personne  qui  se  présente  la  première, 
et  qui  est  le  plus  souvent  quelque  vieille  femme  laide  envoyée  là 
exprès,  ou  quelquefois  l'épouse  elle-même  ,  mais  masquée  ,  pour  que, 
dans  le  cas  où  le  starashina  se  permettrait  envers  elle  quelqu'acte 
d'incivilité,  il  prête  à  rire  à  toute  la  compagnie.  ïl  n'est  pas  rare 
devoir  le  dever  i ,  ou  celui  qui  est  chargé  d'accompagner  l'épouse, 
qu'on  tient  à  cet  effet  au  fond  de  la  maison  ,  entreprendre  de 
lui  chausser  avec  cérémonie  ses  bas  et  ses  souliers,  de  la  revê- 
tir d'un  habillement  appelé  yezherma ,  et  de  lui  mettre  sur  la  tête 
le  petsha  ,  qui  est  un  mouchoir  blanc  semblable  à  celui  que,  por- 
tent les  autres  femmes,  en  y  joignant  une  guirlande  de  romarin  et 
autres  plantes  odoriférantes  entrelacées  de  fleurs  et  de  papier. 
destin.  Les  époux  avec  tous  les  gens  de  la  noce ,  vêtus  de  leurs  plus  beaux 

ih-   noce.  *■ 

habits,  s'en  vont  à  1  église   pour  y  recevoir  la  bénédiction  nuptiale. 


tic.  noce. 


'des    habit  ans    de    l5Isteie.  3ç  r 

Autrefois,  dès  que  les  paroles  sacramentales  étaient  prononcées, 
l'épouse  et  les  femmes  de  sa  suite  saisissaient  l'époux  par  les  che- 
veux, et  l'entraînaient  hors  de  l'église;  mais  aujourd'hui  cette  par- 
tie peu  galante  du  cérémonial  n'est  plus  usitée  9  et  de  l'église  on 
se  rend  immédiatement  à  la  maison  de  l'époux  3  où  le  slarashina 
a  pris  soin  de  faire  apprêter  un  repas  composé  de  viandes  de  mou- 
ton,  de  volaille  et  d'un  sorte  de  pâtisserie  appelée  kolaz ,  et  où  le 
vin  se  boit  à  rasades.  Après  s'être  levés  de  tables  les  convives  vont 
se  mettre  à  genoux  devant  les  païens  de  l'épouse  ,  qui  leur  donnent 
la  bénédiction,  et  leur  déclarent  d'un  air  prophétique,  que  le  ma- 
riage sera  heureux  et  fécond  :  on  met  ensuite  sur  les  genoux  de 
l'épouse  un  enfant  nouveau-né  ,  en  signe  de  bon  augure.  Le  len- 
demain ,  le  starasJiina  va  voir  la  nouvelle-mariée,  et  l'instruit  de 
toutes  les  affaires  du  ménage.  On  sert  un  nouveau  repas  ,  après 
lequel  les  jeunes  gens  se  mettent  à  danser,  tandis  que  les  vieillards 
se  racontent  leurs  aveutures  passées.  Lorsqu'un  des  époux  est  veuf, 
au  lieu  de  ces  témoignages  d'allégresse  on  fait  devant  sa  maison  on 
baccanal  affreux;  mais  pourtant  il  lui  est  aisé  de  le  prévenir,  en 
fesant  donner  du  vin  aux  moteurs  de  cette  scène  désagréable. 

Quoique  moins  superstitieux  que  les  autres  peuples  dont  nous  ve-  Supers. 
nons  de  parler,  les  habitans  de  Plstrie  ne  laissent  pas  cependant  de  prê- 
ter quelque  foi  aux  contes  de  fantômes  et  de  vampires  qu'on  leur  fait; 
et  le  principal  objet  qu'ils  se  proposent  dans  les  offrandes  de  millet 
qu'ils  font  à  l'église  les  jours  de  grande  fête,  est  d'obtenir  une  ré- 
colte, qui  leur  rapporte  le  dix  pour  un.  Il  régnait  jadis  parmi 
eux  un  préjugé  des  plus  funestes ,  c'est  qu'au  lieu  de  recher- 
cher les  secours  de  l'art  dans  les  accouchemens  difficiles  ,  les  pau- 
vres villageoises,  et  surtout  celles  qui  n'étaient  pas  mariées ,  met- 
taient une  confiance  aveugle  dans  les  amulettes  bénis  par  leurs 
prêtres.  M.r  Hacquet  rapporte  à  ce  sujet  que  s'étant  trouvé  chez 
une  pauvre  femme  ,  qui ,  depuis  plus  de  huit  jours ,  était  en  travail 
d'enfant,  il  ne  put  jamais  parvenir  à  la  délivrer;  et  que  lui  ayant 
demandé  pourquoi  elle  n'avait  appelé  personne  ,  elle  lui  répondit 
que  les  secours  humains  ne  pouvaient  rien  contre  la  nature ,  et  que  , 
puisqu'il  était  un  Ukarr  ou  médecin,  elle  le  priait  de  faire  ensorte 
de  sauver  son  enfant  de  la  damnation  éternelle  en  le  baptisant  du 
mieux  qu'il  pourrait.  Le  médecin  y  consentit ,  mais  la  mère  et  l'en- 
fant périrent  l'un  et  l'autre, 


39a  Costume 

Bahiiiement  Les    hommes    ne    s'habillent    pa3    tous    de    la    même    manière  , 

des  hommes.  ^nQ\^ne  pourtant  ils  porteDt  assez  généralement  un  petit  chapeau 
de  feutre  noir  avec  un  bord  si  étroit,  qu'il  ne  peut  les  garantir 
ni  de  la  pluie  ni  du  soleil.  Leurs  cheveux  sont  coupés  en  rond , 
et  ils  ont  une  chemise  avec  un  col,  sur  laquelle  ils  mettent  un 
hela  ,  ou  espèce  de  sarrau  en  laine  court  et  blanc,  dont  les  man- 
ches sont  relevées  jusqu'à  l'épaule  :  outre  ce  vêtement  ils  portent 
en  hiver  un  manteau  brun.  lis  ont  des  caleçons  noirs  ou  à  raies 
blanches  et  noires,  avec  une  bourse  attachée  à  leur  ceinture  pour 
y  mettre  diverses  petites  bagatelles:  leurs  bas  sont  en  fil  ou  en 
laine  blanche.,  et  leurs  souliers  en  cuir  non  corroyé,  qu'ils  appel- 
lent opake. 

Hahuicment  Les  femmes ,  qui  sont  plutôt  d'une  forme  gracieuse ,  s'habillent 

été  et  hiver  en  toile  blanche;  et  dans  le  tems  des  plus  grands  froids, 
qui  ne  sont  jamais  que  de  peu  de  durée,  eîies  mettent  par  dessus 
ce  vêtement  une  espèce  de  surtout  noir.  Leurs  cheveux  sont  roulés 
au  haut  de  leur  tète  sous  une  sorte  de  turban  biauc  ,  dont  un  d@3 
bouts  retombe  sur  l'épaule  gauche.  Leur  chemise  ,  qui  a  une  quan- 
tité de  petits  plis,  leur  monte  jusqu'au  cou,  où  elle  s'attache  avec 
un  bouton  ,  et  par  dessus  elles  mettent  une  robe  longue  en  toile  et 
sans  manches.  Leurs  souliers  sont  d'une  forme  singulière  ;  le  dessus 
ne  leur  couvre  guères  que  les  doigts  du  pied  ;  mais  le  derrière 
monte  très-haut  ,  et  s'attache  avec  un  ruban  sur  le  coude-pied.  Au 
dessous  du  sein  3  où  elles  portent  ordinairement  un  bouquet,  elles 
se  serrent  avec  une  ceinture  ,  à  laquelle  est  adaptée  une  quenouille, 
qu'elles  ne  quittent  jamais  ,  tant  l'usage  de  (iler  leur  est  familier. 
Voyez  le  n.°  5  de  la  même  planche.  Celles  môme  de  ces  femmes 
qui  habitent  près  de  la  mer  et  fréquentent  les  marchés,  ne  laissent 
pas  de  faire  rouler  leur  fuseau  tout  en  voyageant  sur  leur  âne; 
et  le  cercle  qu'on  voit  à  la  partie  supérieure  de  la  quenouille  est 
probablement  imaginé  pour  empêcher  que  l'éohevau  ne  se  dérange. 
s,ilferi,lS}  L'Istrie  doit  beaucoup  à  la  ville    de    Trieste    sa  capitale,    qui 

et  non  enlisé.  esi  elie-mème  redevable  de  son  plus  grand  lustre  à  la  maison  d'Au- 
triche ,  à  laquelle  elle  se  soumit  volontairement  dès  l'an  i38a.  Sa 
prospérité  s'étant  toujours  accrue  depuis  'ors,  Charles  V  la  déclara 
port  franc  en  1719.  En  1760  Marie  Thérèse ,  de  glorieuse  mémoire 
ordonna  qu'on  y  fît  toutes  les  constructions  nécessaires  pour  l'éqirL 
peinent  et  l'armement  des  gros  vaisseaux,,  et  bientôt  après  elle  eut 
de3  canaux,  des  môles,  des  lazarets,  de  grands  magasins  et  des  ar- 


DES     H  À  B  1  T  A  N  S     DE     l/  I  S  T  R  i  E.  89  3 

se-naux  "bien  approvisionnés.  Autant  est  avantageux  le  tableau  que 
les  écrivains  nous  font  des  Triestins,  autant  est  désagréable  celui 
qu'ils  nous  présentent  des  habitans  du  pays  ex- Vénitien.  Nés  sur  un 
sol  auquel  il  leur  suffirait  s  pour  ainsi  dire,  de  demander  pour  re- 
cueillir d'abondantes  récoltes  de  grains,  ils  négligent  entièrement 
cette  principale  branche  de  l'agriculture,  pour  se  livrer  à  la  pê- 
che, qui  leur  fournit  sans  peine  une  quantité  de  poisson,  dont  il 
font  leur  principale  nourriture.  Avec  cette  ressource  ,  qui  serait  Lien 
plus  nécessaire  aux  malheureux'  cultivateurs  d'une  terre  ingrate , 
ils  se  contentent  du  vin  et  de  l'huile  dont  la  nature  a  vraiment 
été  prodigue  envers  eux.  Ceux  qui  veulent  justifier  ces  campagnards 
du  reproche  de  paresse  qu'on  leur  fait,  observent  qu*à  une  époque 
où  ce  pays  était  plus  peuplé  qu'il  ne  l'est  aujourd'hui,  il  renfer- 
mait, un  grand  nombre  de  pêcheurs  et  d'agriculteurs  0  et  que  d'ail- 
leurs la  découverte  du  Cap  de  Bonne-Espérance  et  de  l'Amérique 
ayant  fait  prendre  au  commerce  une  autre  direction,  elle  a  occa- 
sionné des  changemens  notables  dans  plusieurs  branches  d'industrie , 
aussi  bien  sur  les  côte3  maritimes  de  la  Sicile  ,  que  sur  celles  du 
golfe  Adriatique.  Laissant  à  d'autres  plus  instruits  que  nous  sur  cette 
matière  ,  le  soin  d'apprécier  la  valeur  de  cette  observation  ,  nous 
ajouterons  aux  autres  avantages  dont  jouit  Plstrie  celui  qu'elle  a 
d'avoir  des  forêts,  d'où  Ton  peut  tirer  des  bois  de  charpente  et  de 
construction  pour  la  marine.  Cependant  on  ne  peut  disconvenir 
aussi  que  l'existence  de  ces  forêts  ,  en  interceptant  la  circulation 
de  l'air,  est  cause  que  ie  climat,  surtout  dans  le  pays  ex- Véni- 
tien ,    n'est  pas  très-sain, 


DES    JAPIDES, 


ouii  ne  pas  nous  engager  dans  la  question  sur  laquelle  les  teurïmahons 
érudits  sont  encore  indécis  ,  savoir  j  si  les  Japides  sont  ainsi  appe-  c\ont 'Vanet* 
lés  du  nom  de  Japhet ,  troisième  fils  de  Noé  ,  ou  de  celui  de  Gé- 
pides,  race  de  Huns  venue  dans  cette  contrée  avec  Attila,,  nous 
dirons  seulement  que  ce  sont  vraisemblablement  des  descendans 
des  Scytes ,  dénomination  sous  laquelle  les  Grecs  désignaient  tous 
les  peuples  du  nord.  Les  Japides  habitent  certains  siîes  montueux 
et  escarpés  au  midi  de  la  Carniole  5  et  ils  se  bâtissent  des  maisons 

Europe.   Fol  I    P.   III-  5o 


Soi .  Costume 

fort  basses  pour  éviter  les  effets  désastreux  des  ouragans  occasion- 
nés par  le  vent  du  nord-ouest,  auquel  il  sont  exposés.  Par  la  même 
raison  ils  ont  aussi  des  église  basses  et  saus  clocher  ,  à  la  place 
duquel  ils  élèvent  deux  piliers  de  pierre  traversés  par  une  poutre, 
à  laquelle  ils  suspendeut  une  cloche.  S'il  arrive  que  ce  vent  souffle 
quand  on  va  de  Trieste  en  Allemagne  ,  il  ne  faut  pas  manquer  de 
demander  conseil  aux  gens  du  pays  sur  le  parti  qu'il  convient  de 
prendre  en  pareil  cas,  et  l'on  ne  doit  pas  s'écarter  îe  moindre- 
ment de  l'avis  qu'ils  donnent ,  si  l'on  ne  veut  pas  courir  les  plus 
grands  dangers.  Les  Japides  sont  grands,  robustes  et  d'une  bonne 
complexion  :  leur  teint  tire  sur  le  brun,  et  ils  ont  les  cheveux  noirs, 
La  garde  des  troupeaux  à  laquelle  ils  passent  leur  vie  les  endurcit 
aux  intempéries  du  climat.  Ils  sont  extrêmement  pauvres,  et  il  est 
rare  qu'ils  passent  dix  ans  sans  avoir  quelque  disete  fâcheuse.  Lors.- 
qu'à  force  de  sueurs  ils  sont  parvenus  à  rendre  propre  à  la  culture 
quelques  petits  espaces  de  terre  dans  les  endroits  où  la  pente  des 
montagnes  est  moins  escarpée  ,  souvent  un  coup  de  vent  violent  dis- 
perse en  un  moment  avec  la  semence  le  peu  de  terre  qui  la  re* 
couvrait.  La  culture  de  la  vigne  n'est  pas  non  plus  négligée;  mais 
îe  raisin  produit  un  vin,  dont  le  goût  ne  diffère  guères  de  celui  du 
vinaigre. 
Quelle  est  leur  Quelques-uns  d'entr'eux  font  ensorte  d'avoir  des  chevaux    pour 

industrie.  ,  «     vu  1 >  <  i  i    <  1 

le  transport  du  sel.  D  autres  élèvent  des  chèvres  et  des  moutons  pour 
aller  les  vendre  dans  les  villes  maritimes ,  où  ils  trouvent  à  s'en 
défaire  promptement  et  avec  avantage  ,  à  cause  de  l'excellente  qua? 
iité  de  leur  viande  :  ce  qui  est  un  effet  des  plantes  aromatiques  dont 
ces  animaux  se  nourrissent.  ïl  en  est  enfin  qui  font  le  métier  de 
conducteurs  de  marchandises  et  même  de  guides ,  et  qui  par  là  ti-? 
rent  parti  de  la  position  avantageuse  de  leur  canton,  que  traverse 
la  grande  route  du  commerce  de  Trieste,  de  Fiume  et  de  Reka. 
Ils  attellent  deux  chevaux  à  une  espèce  de  charrette  3  dans  la  cons- 
truction de  laquelle  il  n'entre  pas  un  morceau  de  fer  ;  et  avec  cette 
chétive  voiture  ils  se  procurent  quelque  ressource. 
i u  brciem  La  difficulté  de  trouver  quelque  courant  d'eau  sur  ces  hauteurs 

ie  grain.  #•••■■•-""•  ri  i . 

fait  qu  on  ny  rencontre  gueres  de  moulins  a  eau;  et  comme  l'usage 
de  ceux  à  vent  y  est  ignoré ,  on  y  pile  îe  blé  dans  des  mortiers , 
comme  fesait  Abraham,  et  à  l'exemple  de  Sara  les  femmes  y  font 
cuire  le  pain  sous  la  cendre.  Le  vin  s'exprime  du  raisin  par  le 
moyen  de  pressoirs  d'une  construction  grossière  ,    puis  on  le    trans- 


des  J  api  de  s.  3o,5 

porte  dans  des  outres  de  cuir.  Ou  ne  voit  pas  chez  les  lapides  un 
homme  ne  s'adonner  qu'à  un  seul  métier  :  tous  savent  travailler  éga- 
lement la  pierre  $  le  bois  et  les  peaux.  Les  femmes  s'occupent  à 
filer  le  lin,  le  chanvre  et  la  laine,  et  à  en  faire  des  étoffes  pour 
l'habillement  des  hommes  et  le  leur.  A  l'exception  du  tabac,  dont 
l'usage  s'accroît  toujours  parmi  eux,  ils  ne  vont  rien  ou  presque  rien 
chercher  hors  de  leur  pays  pour  leurs  besoins. 

Leurs  usages  relativement  au  mariage  diffèrent  de  ceux  des 
autres  peuples  leurs  voisins.  Après  s'être  décidé  dans  le  choix  d'une 
épouse,  le  jeune  homme  envoie  un  ami,  ou  va  lui-même  chez  les 
païens,  pour  leur  demander  ce  cp'ils  entendent  donner  à  leur  fille. 
Sa  proposition  acceptée  ,  il  va  aussitôt ,  en  compagnie  du  starashi* 
na  ,  prendre  la  jeune  fille  à  la  demeure  de  ses  parens  pour  l'em- 
mener chez  lui.  Ordinairement  on  envoie  au  devant  de  l'époux  deux 
ou  trois  femmes  extrêmement  laides,  qu'il  repousse  avec  dégoût;  mais 
dès  que  la  jeune  fille  parait,  il  s'en  empare  et  ne  la  quitte  plus. 
Arrivée  à  la  maison  de  l'époux  elle  distribue  aux  enfans  certains 
gâteaux  si  grossièrement  faits,  que  l'homme  le  plus  affamé  aurait 
de  la  peine  à  en  manger.  Il  est  aussi  d'usage,  que  la  belle-mère 
pose  un  enfant  nouveau-né  sur  les  genoux  de  sa  bru.  Le  jour  de 
îa  noce  on  déjeune  à  la  demeure  de  l'épouse  ,  et  l'on  va  diner  chez 
l'époux.  La  fête  dure  ensuite  plusieurs  jours,  selon  les  moyens  des 
époux  ?  ou  le  produit  de  la  collecte  qu'ils  font  ;  car  à  peine  sont 
ils  sortis  de  l'église  3  qu'ils  commencent  à  mettre  les  gens  à  con- 
tribution pour  cet  objet.  Au  moment  où  la  compagnie  arrive  à  la 
maison  de  l'époux,  la  mère  de  celui-ci  se  trouve  sur  la  porte  de 
l'écurie  tenant  une  bouteille  de  vin  3  qu'elle  avale  en  trois  fois  à  la 
santé  des  époux:  cérémonie  superstitieuse,  au  moyen  de  laquelle  ces 
pauvres  montagnards  croient  pouvoir  sauver  leur  bétail  de  l'épïzootie. 

Les  lapides  sont  maigres  et  out  le  regard  farouche  ;  ils  prennent  Leva- caractère, 
peu  de  soin  de  leur  corps,  et  encore  moins  de  leurs  cheveux,  qui 
ne  sont  jamais  peignés.  Ils  portent  un  grand  chapeau  de  feutre 
noir  dont  le  bord  est  étroit,  et  ont  une  chemise  de  toile  ordinaire 
avec  des  manches  et  sans  col ,  par  dessus  laquelle  ils  mettent  une 
longue  casaque  sans  manches,  qui  leur  laisse  par  conséquent  le  cou 
et  l'estomac  nus.  L'hiver  ils  portent  en  outre  un  manteau  étroit  de 
laine  noire  non  teinte,  qu'ils  apellent  soukna  ,  et  lorsqu'il  pleut 
ils  se  couvrent  d'une  espèce  de  manteau  de  jonc  ,  à  peu  près  sem- 
blable à  ceux  qu'on  fait  en  Chine  avec  de  la  paille  de  riz.  Us  ont 


Qualités 
dei  femmes. 


3o6  Costume 

des  caleçons  de  laine  d'un  blanc  sale  ,  et  leurs  souliers  s'attachen£ 
aux  pieds  avec  de  petits  cordons.  Enfin  tout  ce  qu'ils  portent  sur 
eux  ne  vaut  pas  un  écu,  et  même  à  beaucoup  près  dans  certains 
cantons.  Malgré  la  défense  qui  leur  est  faite  d'avoir  des  armes  à 
feu,  ils  ne  sortent  presque  jamais  de  chez  eux  ^sans  prendre  un 
fusil  avec  une  hache.  Tout  misérable  qu'est  leur  état  ils  ne  lais- 
sent pas  de  vivre  loug-tems,  et  peut-être  même  plus  heureux  que 
tant  d'autres  peuples ,  envers  qui  la  nature  a  été  plus  libérale  de 
ses  dons. 

On  trouve  dans  ce  pays  de  belles  femmes  ,  qui  réunissent  à 
l'avantage  de  la  taille  un  teint  mêlé  de  lys  et  de  roses  dans  l'âge 
de  la  jeunesse.  Elles  mettent  plus  de  soin  que  les  hommes  dans  leur 
parure.  La  plupart  d'entr'elles ,  mariées  et  non  mariées,  vont  la  têt© 
nue  et  les  cheveux  partagés  en  tresses:  celles  qui  les  relèvent  sous 
un  mouchoir  arrangé  en  forme  de  turban  ,  laissent  voir  leur  cou  nu; 
et  se  mettent  un  collier  composé  de  grains  en  verre  qui  imitent  le 
corail  ;  voyez  le  n„°  6  de  la  même  planche» 


DES   DOLENZES, 


JLJe  pays  qu'habitent  les  Dolenzes  est    propre    aussi  à    la  cul» 

particulières  .  .  1  .  ,y,, 

douleurs  tare  de  la  vigne,  et  leurs  mœurs  ne  dînèrent  gueres  de  celles 
des  habitans  de  la  Garniole,  Une  de  ces  différences  consiste  dans 
l'espèce  de  comédie  ou  de  farce  >  dite  du  bœuf ,  qui  fait  partie 
des  cérémonies  usitées  dans  leurs  mariages  3  et  qui  leur  est  propre. 
Dans  le  plus  beau  moment  du  festin  de  noce  ,  on  voit  entrer  tout- 
à-coup  dans  la  salle  un  joueur  d'instrument  couvert  de  haillons, 
lequel  va  proposer  à  chacun  des  convives  de  lui  acheter  un  bœuf 
qu'il  veut  vendre;  il  en  est  rebuté  avec  rudesse  3  et  l'on  va  même 
jusqu'à  lui  dire  qu'il  a  volé  l'animal  :  malgré  toutes  ces  rebufarîes 
iî  n'en  insiste  pas  moins  pour  qu'on  le  lui  achète  ,  jusqu'à  ce  qu'en- 
fin les  convives  aient  fait  entr'eux  une  somme  qu'ils  lui  remettent, 
pour  être  partagée  entre  lui  et  ses  compagnons.  A  cette  farce  succède 
celle  du  cuisinier,  qui  se  présente  avec  sa  cuillère  attachée  par  un 
cordon  à  sa  ceinture,  et  dans  laquelle  tout  le  monde  jette  quelque 
Leurs  danses  monnaie  pour  prix  de  la  peine  qu'il  a  eue.  Un  autre  usage  qui 
hVecohc,     distingue  encore  les  Dolepzes9  ce  sont  leurs  danses  lors  de  la  récolte 


DES     DOLENZES.  3^7 

du  millet  et  du  charme.  Pendant  les  heures  du  travail  deux  des 
ouvriers ,  qui  sont  tour  à  tour  remplacés  par  d'autres  ,  font  reten- 
tir l'air  des  sons  bien  concertés  de  flûtes  de  neuf  pieds  de  long  et 
recourbées  ,  auxquels  répondent  tous  ensemble  par  des  chants  les 
autres  ouvriers.  La  journée  finie,  ils  se  mettent  à  danser,  puis  vont 
tous  dormir  hommes  et  femmes  ensemble,  non  sans  préjudice  pour 
les  mœurs  :  car  il  n'est  pas  rare  de  voir  un  jeune  homme  et  une 
jeune  fille  ,  après  s'être  connus  de  cette  manière ,  continuer  à  vivre 
dans  un  commerce  illégitime  deux  ou  trois  ans  avant  de  se  marier. 

Il  est  des  villages  où  l'on  donne  aux  enfans  plusieurs  parrains 
et  plusieurs  marraines  dont  ils  prennent  les  noms  :  d'où  il  suit  qu'ils 
en  ont  une  quantité ,  comme  cela  se  voit  chez  les  Espagnols.  L'opi- 
nion des  parens  est  que,  dans  ce  nombre,  il  s'en  trouvera  tou- 
jours quelqu'un  qui  tiendra  lieu  de  père  à  l'enfant  après  leur 
mort.  Le  petit  nombre  d'églises  qui  se  trouvent  disséminées  sur  le 
territoire  des  Dolenzes ,  fait  qu'on  est  obligé  d'y  porter  les  enfans 
dans  une  corbeille  sur  la  tête  à  plusieurs  milles  de  distance  pour 
les  faire  baptiser.  Outre  cet  inconvénient,  les  enfans  sont  exposés 
eux-mêmes  aux  plus  grands  périls  :  car  le  salaire  des  sages-femmes 
consistant  uniquement  en  rasades  de  vin  qu'on  leur  donne  à  boire, 
elles  en  avalent  souvent  au  point  de  s'enivrer,  ensorte  que,  dans 
l'hiver  surtout ,  où  il  leur  faut  passer  sur  la  glace  et  à  travers  lea 
neiges  ,  elles  tombent  souvent  avec  l'enfant  qu'elles  portent  ,  et 
le  font  périr  ainsi  à  peine  veau  au  monde.  Il  est  même  arrivé 
des  cas  où  l'enfant  et  la  corbeille  ont  été  perdus  dans  les  nei- 
ges, ou  de  trouver  la  corbeille  sans  l'enfant.  Le  moindre  mal  qu'il 
puisse  lui  arriver,  c'est  qu'arrivé  à  l'église  transi  de  froid  après 
un  voyage  de  vingt  milles  et  plus  quelquefois  ,  on  lui  verse  sur  la 
tête  nue  et  encore  molle  de  l'eau  glacée ,  dont  l'impression  subite 
et  violente  lui  occasionne  souvent  dans  un  âge  plus  avancé  des 
convulsions  ou  le  rend  épileptique. 

Les  funérailles  des  Dolenzes  ne  diffèrent  guères  de  celles  de 
leurs  voisias ,  si  ce  n'est  dans  l'usage  de  donner  un  bon  repas  à 
ceux  qui  doivent  porter  le  cercueil.  Et  de  fait  ce  n'est  pas  sans 
raison  qu'on  en  use  ainsi  à  leur  égard,  vu  la  fatigue  qu'ils  doivent 
faire  pour  porter  le  mort  l'espace  de  plusieurs  milles  avant  d'arri- 
ver à  l'église  et  au  cimetière  ,  et  à  travers  des  sentiers  escarpés  et 
si  étroits,  qu'il  n'y  peut  passer  qu'un  homme  de  front  :  ce  qui  les 
oblige  à  lier  le  cercueil  sur     le   brancard    qu'ils  portent  ainsi  sur 


Cérémonies 
de  baptême, 


Funérailles. 


3qô  Costume 

leurs  épaules-  Le  huitième  jour  après  l'enterrement ,  ils  vont  de  nou^ 
veau  chez  les  parens  du  défunt ,  où  on  leur  donne  encore  à  manger* 
Habillement.  Ces  montagnards  ont  les  cheveux  courts  ,  nn  chapeau  rond  et  noir  , 
et  le  cou  nu.  Autrefois  ils  laissaient  croître  leur  barbe;  mais  a  pré- 
sent ils  ne  portent  plus  que  des  moustaches,  et  on  les  distingua 
aisément  à  leur  maigreur,  qui  est  l'effet  de  la  vie  chétive  qu'ils 
mènent. 


DES   WIPAUZE8. 


Habillement. 


L 


Vin  et  effets 
qu'il  produit, 


Ce  rjuil  font 
dans  les  tems 
de  sécheresse. 


[es  Wipauzes,  ainsi  appelés  du  nom  de  la  Wipach  ou  ri- 
vière froide  qui  baigne  leur  vallée,  habitent  un  petit  territoire  fer=* 
tile  en  vin ,  et  borné  au  sud  par  l'Istrie  ,  au  nord  et  à  Test  par  la 
haute  Carniole  et  à  l'ouest  par  la  terre  ferme  de  Venise.  Leur  vétemenÊ 
est  le  même  que  celui  des  habitans  de  la  haute  Carniole,  excepté 
qu'il  est  plus  court,  d'une  étoffe  ordinaire  et  de  couleur  brun  foncé. 
Les  filles  mettent  pour  la  plupart  leurs  cheveux  en  tresses  et  vont 
la  tête  nue.  Les  femmes  mariées  ont  pour  coiffure  un  bonnet  de 
toile  blanche  plié  en  carré,  comme  le  portent  d'autres  femmes  en 
Italie,  et  elles  attachent  au  côté  gauche  un  bouquet  de  fleurs: 
voyez  le  u.°  i  de  la  pîauehe  67.  Avec  le  genre  de  vie  frugal  qu'ils 
mènent,  les  Wipauzes  ne  peuvent  pas  prendre  beaucoup  de  corps: 
cela  n'empêche  pas  cependant  qu'ils  ne  deviennent  assez  robustes  3 
sans  doute  à  cause  du  vin  dont  il  font  leur  boisson  ordinaire.  Mais 
d'un  autre  côté  cette  même  boisson  leur  devient  pernicieuse  lors- 
qu'elle a  pris  un  certain  vice  qu'ils  appellent  berfa  :  car  alors  elle 
leur  occasionne  une  fièvre  lente,  qui  dégénérant  bientôt  en  ma- 
rasme les  conduit  en  moins  d'un  mois  au  tombeau.  On  tente  bien 
daus  les  cotnmencemens  de  la  maladie  d'en  arrêter  les  progrès  par 
l'usage  de  i'émétique,  de  l'antimoine  et  du  soufre  \  mais  on  ne 
tarde  point  à  s'apercevoir  à  certains  symptômes  qu'elle  est  sans 
guérison. 

Le  pays  étant  4pminé  par  des  montagnes,  qui  sont  presque  toute 
l'année  couvertes  de  neige,  la  vigne  n'y  prospère  point,  et  la  meil- 
leure récolte  qu'on  y  fait  consiste  dans  le  peu  de  blé  qui  croit  dans 
quelques  vallées.  D'ailleurs  on  y  a  quelquefois  des  années  de  sé- 
cheresse qui  détruisent,  toutes  les  plantations ,  et  lorsque  cela  arrive 


^ 


DES     WlPABZES.  899 

on  a  recours  aux  neuvaines  et  aux  processions  pour  avoir  des  pluies. 
Ces  processions  présentent  un  singulier  spectacle.  On  y  voit  les  jeu- 
ces  filles,  les  cheveux  épars,  et  avec  une  couronne  d'épines  sur  la 
tête,  marcher  nu-pieds  et  long-tems  sur  un  sol ,  où  les  voyageurs, 
dans  le  mois  de  juillet ,  se  sentent  brûler  les  pieds  avec  des  sou- 
liers à  double  semelle.  Au  milieu  des  chants  et  des  prières  de  ces 
pieux  chrétiens,  on  entend  souvent  des  cris  arrachés  par  l'excès 
de  la  douleur,  que  i'expoir  d'être  exaucés  d'un  moment  à  l'autre 
leur  fait  supporter  avec  courage  (1). 

Les  Wipauzes  sont  généralement  plus  jaloux  que  le  autres  ha-     Vengeanee 

m  -  1  ,  ..  •  «  ,  pour  cause 

bitans  de  cetle  contrée:    ce    qui    vient    sans    doute  du  mélange  de     de  jalousie. 

leur  sang  avec  le  sang  Italien,  et  de  certaines  habitudes  qu'ils  ont 

empruntées  de   l'Italie.  Lorsqu'un  jeune   homme   prend  une   femme 

dans    un    autre    village ,    il    conçoit    aussitôt    le    soupçon    qu'elle  y 

a  quelqu'amour  secret,  et  cherche  à  s'en  assurer.  Malheur  à  l'amant 

qui  vient  à  être  découvert.  Il  est  assailli  par  le    mari    accompagné 

de  ses  amis,  qui  le  rouent  de  coups  3  et'quelquefois  le  laissent  mort 

sur  la  place.  Le  moindre  mal  qui  puisse  lui  arriver  est  d'être  jeté 

dans  l'eau  ,  d3où  il  se  tire  comme    il    peut ,  et  ce    genre    de    ven^ 

geance  est  appelé  par  eux  le  second  baptême. 


DES    GOSTCHÈNES, 


L 


es  Gostchènes,  appelés  aussi  Hotshevariens ,  quoique  l'éty-      iu  ne  se 

ai  •  i   1  i  i  ,  ,  .  familiarisent 

mologie  même  du  premier  nom  semble  les  dénoter  pour  être  des  .  point  avec 
descendans  des  Gotbs ,  sont  néanmoins  regardés  par  certaines  per-  peuptoî 
sonnes,  on  ne  sait  trop  sur  quel  fondement  ,  comme  étant  d'origine 
française.  Il  y  a  bien  en  effet  dans  leur  dialecte  quelques  mots  fran- 
çais, mais  en  très-petit  nombre,  tandis  qu'on  y  en  trouve  une  quan- 
tité j  qui  ont  de  la  ressemblance  avec  des  mots  gothiques  ou  da- 
nois. Leur  dialecte  a  néanmoins  conservé  bien  peu  de  chose  de  cette 
langue  }  et  c'est  sous  le  rapport  des  mœurs  qu'ils  ont  le  moins  per- 
du: car  on  retrouve  encore   en   eux    la    même  difficulté   à   s'allier 

(1)  M.s  Hacquet  dit  qu'ils  pourraient  conduire,  des  cavités  des  ro- 
chers qui  ne  sont  pas  bien  éloignés ,  quelques  petits  courans  d'eau  pour 
arroser  leurs  jardins  }  dont  plusieurs  sont  passablement  grands. 


^oo  Costume 

avec  les  autres  peuples ,  et  la  même  obstination  à  ne  point  vouloir 
de  Juifs  parmi  eux.  Lorsque  l'Empereur  Joseph  II,  mu  par  le  sen= 
timent  d'une  tolérance  philosophique,  permit  aux  Israélites  de  s'é- 
tablir dans  les  provinces  intérieures  de  l'Autriche,  sur  la  représen^ 
tation  que  lui  firent  les  Gothschèues  _,  d'avoir  anciennement  acquis 
le  droit  ou  ïe  privilège  d'exciure  cette  nation  de  leur  territoire^ 
il  ne  fut  plus  parlé  de  son  admission  chez  eux.  Ennemis  de  la  pro- 
fession des  armes ,  ils  embrassent  assez  généralement  celle  de  mer- 
cier s  et  n'en  restent  pas  moins  dans  la  misère:  car,  tandis  que  leur 
famille  s'arrête  dans  le  pays  à  cultiver  quelque  morceau  de  terre,  qui 
ne  lui  rend  qu'avec  peine  le  deux  pour  un  ,  ils  ne  font  de  leur  côté 
que  de  bien  minces  profits  dans  leur  petit  trafic.  Us  retirent  peut- 
être  plus  d'avantages  de  leurs  ouvrages  en  bois ,  tels  que  vans,  tamis, 
écuelles  et  autres  ustensiles  de  bois,  dont  il  se  fait  une  grande 
exportation  même  par  mer. 
ohieu  Ces  merciers  vont  jusque  dans  la  Moldavie  et  dans  la  Valachie  , 

kur  uajic  et  |es  marcilane[ige3  gU'i[s  y  portent  à  dos  de  cheval  sont  des  fruits 
confits,  des  citrons,  des  oranges,  des  olives,  des  amandes,  des  dat- 
tes, de  l'huile  d'olive,  des  liqueurs  fortes  comme  du  marasquin  de 
Zara  ,  du  rossoïis  de  Trieste  et  de  la  quincaillerie  de  la  Carniole, 
Leurs  voyages  durent  le  plus  souvent  un  an  ,  au  bout  duquel  ils 
s'en  reviennent  chez  eux  sans  un  sou  ,  et  cela  parce  qu'ils  manquent 
d'économie:  car,  d'après  la  maxime  qu'ils  se  font  de  vouloir  gagner 
le  cent  pour  cent ,  ils  ne  craignent  pas  de  demauder  le  double  ou 
le  triple  de  la  valeur  de  leurs  marchandises.  Les  femmes  elles-mêmes 
s'habituent  à  cette  vie  ambulante  ,  et  elles  s'en  vont  avec  leur  Ion»* 
fordeau  sur  le  dos  de  pays  en  pays  aux  marchés  et  aux  foires  qui 
s'y  tiennent,  comme  on  le  voit  au  n.°  a  de  la  planche  ci-dessus. 
Outre  les  objets  que  nous  venons  d'indiquer,,  ils  trafiquent  encore 
de   peaux  de  certains  animaux  dont   nous  allons  parler. 

Ces    animaux    sont    âes    espèces    d'écureuils    appelles    rnyoxus 
chasse        muscardinus.  Ils  abondent  dans  les  bois    où    ils  ont   attirés    par    1er 

des  écureuils       p       •.     j  t*.  •  ..  ,, 

muscardini.  tpait  des  hêtres  qui  y  sont  en  quantité,  comme  ils  changent  de 
poil  en  autonoe  ils  perdent  un  peu  de  leur  agilité  ,  on  choisit 
cette  saison  pour  leur  donner  la  chaise:  ce  qui  se  fait  de  plusieurs 
manière?.  Ou  enfonce  un  long  bâton  dans  les  arbres  creux  ,  où  ces 
petits  animaux  se  retirent  dans  le  jour.  Soit  effroi  du  bruit,  soit 
effet  de  quelque  coup  dont  ils  sont  atteints,  ils  poussent  un  cri  qui 
les  trahit  ;  et  alors  on  agite    !e    bâton  avec    encore    plus  de   force, 


DES     GOSTGHÈNES.  401 

pour  les  obliger  à  sortir  de  leur  trou.  De  cette  manière  on.  les 
a  tout  vivans,  mais  il  faut  bien  prendre  garde  à  ses  mains:  car 
ils  ont  les  dents  si  aiguës  ,  qu'ils  peuvent  percer  un  doigt  de  part 
en  part ,  ou  causer  par  une  morsure  quelconque  des  douieurs  cui- 
santes. Il  est  une  autre  manière  de  les  prendre,  c'est  avec  une 
espèce  de  filet  fait  de  racine  de  bouleau ,  et  auquel  on  donne 
la  forme  d'un  arc  qu'on  tend  avec  une  ficelle  sur  un  bâton  ,  où 
l'on  met  pour  appât  un  fruit  cru  ou  brûlé.  L'animal  vient  pour 
manger  le  fruit  et  ronge  en  même  tems  la  ficelle,  qui  en  se  rom- 
pant le  serre  par  le  cou.  On  dresse  dans  une  nuit  vingt  ou  trente 
de  ces  pièges,  et  si  l'on  ne  se  hâte  pas  d'en  retirer  les  animaux 
pris,  les  fouines  et  les  chouettes  en  font  leur  proie.  Enfin  une 
troisième  manière  de  les  prendre,  et  qui  parait  la  plus  ingénieuse  , 
c'est  de  chercher  à  connaître  les  trous  où  ils  se  retirent  l'hi- 
ver: cette  retraite  découverte  ,  on  creuse  tout  près  de  là  un  trou 
assez  profond  pour  pouvoir  y  placer  un  filet ,  et ,  à  l'exception  d'une 
petite  ouverture  à  peine  suffisante  pour  y  laisser  passer  l'animal, 
tout  le  reste  est  couvert  de  terre.  Ce  filet  ressemble  à  une  trappe 
avec  des  pointes  aiguëa  ,  et  l'animal  qui  y  est  pris  ne  peut  plus 
en  sortir» 

Ces  sortes  d'écureuils  sont  si  peureux,  qu'au  moindre  bruit    ils      Croyance 

.  au  sujet 

prennent  ia  fuite.  On  dirait  que  les  chauves-sauns  le  savent,  car  decesammaux 
elles  vont  la  nuit  donner  des  coups  de  bec  dans  le  tronc  des  ar- 
bres ,  pour  les  en  faire  sortir  et  les  attraper  dans  leur  fuite.  C'est 
de  cette  chasse  que  leur  font  les  chauves-sauris  que  tire  son  origine 
le  préjugé  généralement  répandu  chez  les  Gostchènes,  que  leurs  écu- 
reuils sont  sans  cesse  tourmentés  par  des  esprits  follets.  Valvasor  a 
voulu  en  quelque  manière  faire  croire  cette  fable,  en  représentant 
un  démon  hideux  qui  maltraite  ces  pauvres  animaux  ;  et  il  va  mê- 
me jusqu'à  dire  qu'on  voit  presque  toujours  à  une  de  leurs  oreilles 
une  lacération  ,  qui  atteste  d'une  manière  irréfragable  leurs  démê- 
lés avec  le  démon,  tandis  que  les  jeunes  ne  portent  pas  la  moin- 
dre trace  de  cette  blessure.  Ce  qu'il  y  a  de  certain  3  c'est  que 
les  habitaus  tirent  un  parti  avantageux  de  ces  animaux,  soit  par 
l'emploi  qu'ils  font  de  leur  poil  ,  dont  les  femmes  doublent  leurs  vête- 
mens  d'hiver,  soit  par  le  goût  qu'ils  trouvent  à  leur  viande  et  qui 
la  leur  fait   rechercher   pour  s'en  nourrir  dans  la   même  saison. 

Les  Gostchènes  ont  dans  leurs  mariages  un  usage  qui    leur  est      Cérémonies 

.  «,  i  .  ,       i  -  ,         ,       •        du    mariage. 

particulier.  L'époux,  a  la  tète  dune  nombreuse  suite  a  cheval ,  s  eu 

Europe.  Vol.  1.  P.  111.  5i 


Maladies- 


Calendrier 
particulier. 


^oa  Costume 

va  à  la  maison  de  l'épouse ,  qui  leur  présente  un  vase  plein  de  vin. 
Après  qu'ils  l'ont  vidé  on  le  rompt ,  et  aussitôt  la  femme  quitte  la 
maison  paternelle  pour  s'en  aller  avec  eux  à  celle  de  l'époux  et  à 
l'église.  Aujourd'hui  les  vrais  descendans  des  anciens  Gotschènes  sont  en 
très-petit  nombre,  et  se  trouvent  réunis  dans  un  seul  district.  Ainsi 
que  les  autres  habitans  des  Alpes  Juliennes  ils  sont  naturellement 
sobres  et  économes:  aussi  n'ont-ils  d'autres  maladies  que  celles  qui 
sont  occasionnées  par  les  changemens  subits  de  température  qui  ar- 
rivent au  printems  et  à  l'autonne,  et  cela  encore  par  le  peu  de 
précaution  qu'il  prennent  de  se  couvrir  davantage  à  l'approche 
de  l'hiver  ,  ou  lorsqu'ils  sortent  de  leurs  chambres  trop  chaudes  dans 
cette  saison;  négligence  qui  est  pour  eux  la  cause  de  cathares  et 
de  pleurésies  fréquentes  et  le  plus  souvent  mortelles. 

Les  Gostchènes  ont  aussi  un  calendrier  tout  particulier  et  qu'ils 
appellent  prateka  ;  il  est  composé  comme  le  nôtre  de  douze  mois ,  mais 
d'une  nomenclature  différente.  Ces  mois  se  nomment,  savoir;  le  premier  , 
qui  commence  le  ai  mars ,  sushez ,  ou  le  mois  de  la  sécheresse  ;  le  second 
mali-traoen,  ou  la  lune  de  la  petite  verdure;  le  troisième  vélicki- 
traven,  ou  le  mois  de  la  grande  verdure;  le  quatrième  roshni-zvet , 
ou  la  fleur  du  blé;  le  cinquième  mali-serpan  ou  lune  de  la  faucille; 
le  sixième  véliki-serpan ,  ou  lune  de  la  faux;  le  septième  kimouz , 
ou  lune  boiteuse,  parce  que  les  jours  se  racourcissent  ;  le  huitième 
kosa-persk,  ou  la  lune  de  la  monte  des  chèvres,  le  neuvième  lis- 
tOQgnoï  ,  ou  lune  de  la  chute  des  feuilles;  le  dixième  gruden  ou 
la  lune  dévorante;  le  onzième  prosenz,  ou  la  lune  du  millet;  et 
le  douzième  svizham ,  ou  la  lune  de  la  lumière.  Ces  mois  se  divi- 
sent en  trois  périodes  de  dix  jours  ou  décades.  Les  jours  de  fériés  sont 
indiqués  dans  ce  calendrier  par  une  pyramide  noire,  les  jours  de  fête 
par  une  pyramide  blanche  ou  de  couleur,  et  les  dimauches  par 
une  croix  posée  sur  un  demi  cercle;  et  au  dessus  de  ces  signes  sont 
ligures  les  changemens  de  tems  et  les  phases  de  la  lune.  Les  Saints 
y  sont  également  représentés  les  uns  sous  une  forme  humaine ,  et 
les  autres  sous  certains  emblèmes  qui  leur  sont  propres.  Ainsi  on 
y  trouve  indiqués,  S.1  Erasme  par  une  broche  à  laquelle  est  attaché 
un  morceau  de  chair  humaine;  S.'  Jean-Baptiste  par  un  agneau;  la 
Pentecôte  par  une  colombe  ;  S.1  Urbain  par  une  grappe  de  raisin; 
S.1  Marc  par  un  lion  ;  Sainte  Gertrude  par  deux  lézards;  S.c  Nicolas 
par  trois  clefs;  Sainte  Catherine  par  une  roue;  S.1  Gai  par  un  chien 
à  la  chaîne,  et  ainsi  des  autres  Saints  selon  les  signes  symboliques 


DESGOSTCHÈNES.  ^C$ 

de  leur  vie  ou  «3e  leur  mort.  Quand  on  trouve  au  dessous  de  l'image 
d'un  Saint  la  figure  d'un  chien ,  ou  bien  celle  du  soleil  ou  de  la 
lune,  cette  image  est  l'indication  de  la  canicule  ou  d'une  éclipse. 
Un  sablier  marque  la  longueur  des  jours  dans  chaque  mois:  au  des- 
sous du  signe  particulier  à  chaque  jour  sont  indiqués  les  quantiè-. 
mes  du  mois  en  chiffres  arabes ,  et  plus  bas  les  signes  du  zodiaque. 
Le  carnaval  est  figuré  sous  l'emblème  d'un  d'homme  fou,  ayant  pour 
coiffure  un  bonnet  chargé  de  grelots:  d'où  l'on  voit  que  l'écriture 
est  moins  familière  à  ce  peuple  que  les  hiérogliphes. 


DES    LIBURNIENS. 


L, 


jes  Liburniens ,  dont  les  Romains  fesaient  jadis  tant  de  cas      En  quoi 

.  i  • .     •  «    -    .  ^      ,  ,  ,,        leur  sol  abonde 

pour  le  service  militaire  de  terre  et  de  mer,  occupent  une  bande 
de  terre  de  quelques  milles  seulement  de  largeur,  qui  s'étend  le 
long  de  la  mer,  et  qui  est  bornée  à  l'ouest  par  l'Adriatique,  au  sud 
par  l'Istrie ,  au  nord  par  la  Garniole  méridionale,  et  à  l'est  par 
la  Dalmatie  et  la  Croatie.  Le  mont  Utzha  ou  Mont-Majeur  leur 
fournit  des  sources  d'eau  limpide:  leurs  forêts  abondent  en  châtai- 
gnes ,  et  dans  leurs  jardins  croissent  les  citroniers  ,  les  orangers  , 
les  amandiers ,  les  figuiers  et  autres  arbres  semblables.  Us  vivent  très- 
frugalement  ,  font  usage  le  plus  souvent  de  maïs  au  lieu  de  pain  , 
ne  mangent  presque  jamais  de  viande  ,  et  font  leur  nourriture 
ordinaire  de  fruits  et  de  vin;  ils  distillent  néanmoins  les  baies  du 
genièvre  d'Espagne  (  Juniperus  oxiledrus.  X.  )  dont  ils  font  une  li- 
queur spiritueuse.  Leurs  maisons  sont  petites,  sans  foyer,  bâties 
en  pierre  et  tenues  avec  propreté ,  et  le  toît  en  est  composé  de 
grandies  pierres.  Ils  font  leur  principale  occupation  de  la  pêche 
du  thon ,  espèce  de  poisson  qui  abonde  dans  ces  parages  :  il  est  de 
ces  thons  qui  pèsent  jusqu'à  quatre  ou  cinq  quintaux  ,  mais  il  est 
difficile  d'en  conserver  la  viande,  surtout  en  été.  Le  pays  produit 
en  outre  de  l'huile  et  du  vin  ;  et  l'excèdent  de  la  consommation 
de  ces  deux  denrées ,  qui  se  transporte  au  dehors ,  donne  seul  un 
revenu  de  quatre  mille  ducats  par  an. 

Une  particularité  qu'il  convient  de  remarquer  dans  les  maria-  Usage  singulier 
ges  de  ce  peuple,  c'est  qu'après  le  banquet,  la  nouvelle  mariée,  "vSiïS,  * 
accompagnée  de  tons  les  convives,  sort  de  la  salle  pour  aller  jeter 


2jo4  Costume 

par  dessus  le  toit  de  la  maison,  une  espèce  de  gâteau  appelé  kolard  ? 
qui  est  fait  de  pâte  ordinaire  :  plus  ce  gâteau  est  lancé  haut  , 
plus  est  heureux  le  présage  qu'on  en  tire  pour  le  bonheur  de3 
époux  ;  et  si  le  hazard  veut  qu'en  tombant  de  l'autre  côté  de  la 
maison  il  ne  se  rompe  pas  ,  c'est  une  preuve  indubitable  que 
l'épouse  est  vierge,  et  qu'elle  sera  une  bonne  ménagère.  Dans  un 
pays  comme  celui-ci,  où  les  maisons  sont  très-basses  ,  et  les  gâteaux 
durs  comme  des  pierres,  il  arrivera  sans  doute  à  bien  peu  de 
jeunes  filles  de  donner  lieu  à  de  pareils  doutes  sur  leur  vertu. 
Les  deux  garçons  de  noce  sont  obligés  de  faire  cadeau  de  bas  et 
de  souliers  à  l'épouse;  mais  elle  ne  les  met  qu'après  avoir  dansé  ,  et 
elle  donne  en  retour  des  mouchoirs  qui  ne  sont  presque  d'aucune  va- 
leur. Les  Liburniens ,  ainsi  que  cela  se  pratiquait  chez  les  anciens  , 
font  éclater  leur  douleur  par  de  longs  et  profonds  gémissemens  dans 

Funérailles,  leurs  futiérai fies .;  mais  le  mort  à  peine  enterré,  ils  noient  leur 
chagrin  clans  des  brocs  de  vin.  lis  font  ensuite  tous  leurs  efforts  pour 
égayer  la  veuve,  et  c'eàt  à  qui  d'entr'eux  lui  portera  les  meilleures 
choses  à  manger,  dans  la  crainte  qu'elle  ne  veuille  se  laisser  mourir 
de  faim.  La  même  chose  se  fait  à  l'égard  du  mari  lorsqu'il  survit  à 
sa  femme. 

iiahiiiement.  L'habillement  de  ce  peuple  varie  dans  chaque  district ,  et  en 

général  il  ne  diffère  guères  de  celui  des  Français  et  des  Italiens, 
qui  habitent  les  cétes  de  la  Méditerranée.  Les  hommes,  qui  pour 
la  plupart  sont  marins,  portent  une  large  veste  et  de  longs  cale- 
çons couleur  de  café  foncé,  avec  un  mouchoir  dont  ils  se  cei- 
gnent la  tête.  On  voit  souvent  les  femmes  portant  sur  leur  tête  un 
petit  berceau  en  forme  de  barque  où  dort  leur  enfant;  elles  po» 
sent  au  besoin  ce  berceau  à  terre  ,  et  lui  impriment  un  balance- 
ment doux  et  facile  sur  les  crochets  auxquels  il  est  suspendu.  Voyez 
aux  n.cs  3  et  4  de   ïa  même  planche  les  figures  de  l'un  et  de  l'autre. 


DES    MORLAQUES. 


d'où  V^e  peuple  occupe  la  rive  septentrionale    de    l'Adriatique  et 

une  partie  de  la  Dalmatie  où  se  trouve  Segna  qui  est  sa  ville  prin- 
cipale ,  et  l'on  prétend  qu'il  s'est  enfui  de  l'Albanie  pour  se  sous- 
traire au  joug  des   Turcs.    Son  origine   remonte  néanmoins   à   une 


DES    M  0  R  L  A  Q  U  E  S.  4°£ 

époque  fort  ancienne  :  car  on  sait  positivement  qu'en  Tan  640  il  en- 
voya à  l'Empereur  Héraclius  une  députation  pour  lui  demander  d'être 
réuni  à  l'empire  d'orient.  Quelques-un  voudraient  faire  dériver  l'éty- 
mologie  du  nom  Morlach  ,  des  mots  esclavons  mur  et  vlach  ,  qui  signi- 
fient,  le  premier  mer,  et  le  second  Italien,  ce  qui  ferait  Italien 
maritime-,  d'autres  prétendent  que  le  mot  vlach  signifie  un  homme 
distingué  et  puissant ,  par  la  raison  que  les  Morlaques  n'ont  aucune 
affinité  latine  ni  italienne;  mais  les  critiques  rejettent  cette  raison 
d'après  les  analogies  qu'ils  remarquent  entre  certains  mots  morlaques 
et  latins,  tels  que  salbun  pour  sabulum  ,  plavo  pour  flavus,  slap  pour 
lapsus,  lip  pour  lippus ,  et  autres.  Les  Morlaques  sont  d'une  taille, 
d'une  figure  et  d'une  vigueur  qui  les  font  distinguer;  mais  ils  ont  le 
teint  extrêmement  brun  ,  quoique  pourtant  il  s'en  trouve  plusieurs ,  et 
surtout  des  femmes  qui  ont  les  yeux  célestes  et  des  cheveux  blonds: 
ce  qui  semblerait  indiquer  qu'ils  sont  originaires  du  nord.  Du  reste 
il  se  rapprochent  beaucoup  des  peuples  civilisés  par  les  usages,  à 
l'exception  de  leurs  montagnards,  qui  conservent  encore  une  cer- 
taine férocité  et  le  goût  du  vol. 

Ces  derniers,  lorsqu'ils  sont  pressés  par  le  besoin  ,  descendent    Montagnards 

1  *  •■  '  Morlaques. 

de  leurs  montagnes  pour  aller  molester  les  Turcs  ,  et  même  les 
Chrétiens  quand  ils  ne  peuvent  pas  faire  autrement  :  ils  fournissent 
pour  la  plupart  leurs  maisons  du  nécessaire  par  des  friponneries 
ouvertes,  comme  nous  L'apprend  M.r  Fortis.  Un  pauvre  homme  se 
trouvant  au  marché  dans  une  ville  voisine,  avait  mis  à  terre  une 
chaudière  qu'il  venait  d'acheter;  et  tandis  qu'il  était  à  s'entretenir 
avec  une  personne  de  sa  connaissance,  assis  à  côté  de  sa  chau- 
dière }  un  de  ces  montagnards  s'en  approche  furtivement  et  se  la 
met  sur  la  tète.  L'entretien  fini  ,  l'homme  ne  voit  plus  sa  chaudière 
à  coté  de  lui;  il  se  retourne,  et  demande  à  celui  qui  l'avait  sur 
sa  tête,  s'il  n'avait  pas  vu  quelqu'un  la  lui  emporter:  je  n'y  ai 
pas  fait  attention,  lui  répondit  le  montagnard;  mais  si  vous  l'aviez 
tenue  sur  votre  tète  comme  je  le  fais  ,  personne  assurément  ne 
vous  l'aurait  enlevée.  C'est  dans  ces  mêmes  montagnes  qu'habitent 
ces  hommes  durs  et  féroces ,  appelés  Haiduh  3  si  redoutés  des 
voyageurs  (1).  Semblables  aux  loups  par  le  genre  de  vie  qu'ils    mè- 

(1)  On  a  donné  improprement  aux  montagnards  sauvages  de  la  Mor- 
laquie  le  nom  de  Haiduh ,  qui  ne  convient  qu'aux  guides  qu'on  prend 
en  Hongrie  pour  traverser  les  montagnes^  et  qui,  pour  la  plupart,  sont 
des  pâtres. 


^o6  Costume 

nent,  ils  errent  sans  cesse  à  travers  d'affreux  précipices,  grimpent 
sur  les  rochers  les  plus  escarpés,  pour  y  découvrir  de  loin  quelque 
proie ,  et  font  leur  demeure  dans  les  cavités  de  moutagnes  dé- 
sertes on  dans  des  cavernes  ,  dont  ils  ne  s'éloignent  que  pour  aller 
à  la  recherche  de  quelques  moutons  ou  autres  animaux ,  qu'ils  entraî- 
nent dans  leurs  repaires  pour  les  manger,  et  avec  la  peau  desquels 
il  font  leurs  souliers.  Souvent  quatre  d'entr'eux  ont  le  courage 
d'attaquer  quinze  ou  vingt  Turcs  ,  qu'ils  viennent  à  bout  de  vaincre 
et  de  dévaliser.  Ils  respectent  néanmoins  les  lieux  habités,  et  n'osent 
s'en  approcher  que  quand  ils  manquent  tout-à-fait  de  provisions  ; 
et  encore  ne  s'adressent-ils  qu'à  quelques  cabanes  de  bergers,  d'où 
ils  enlèvent  de  force  ce  qu'on  ne  veut  pas  leur  donner  de  gré. 
ils  sont  Pour  réprimer  leurs  brigandages    il  a    été  établi  dans  le    pays 

hospitaliers.  unQ  raiiice  ^he  <jes  pandours.  Lorsqu'on  en  prend  quelqu'un,  au 
lieu  de  le  garotter  ,  on  ne  fait  que  lui  couper  la  ceinture  de  ses 
larges  caleçons ,  qui  tombant  alors  sur  se3  talons  suffisent  pour  l'em- 
pêcher de  fuir.  Fortis  dit  encore  que,  malgré  leur  état  à  demi- 
sauvage  ,  on  n'en  a  rien  à  craindre  quand  on  se  trouve  en  voyage 
avec  eux:  ce  qui  leur  a  fait  donner  par  quelques-uns  le  nom  d'i/ai- 
duk.  Un  étranger  qui  veut  voir  leur  pays  peut  le  parcourir  en  toute 
sûreté  avec  uu  guide,  et  partout  il  trouve  hospitalité.  Le  vol  et 
l'assassinat  sont  presqu'inconnus  parmi  les  habitans  des  côtes  ;  mais 
vindicatifs,  ja  passion  de  la  vengeance  est  si  ardente  parmi  eux  ,  qu'il  y  est  pas- 
sé eu  proverbe  :  que  quiconque  ne  se  venge  pas  ne  se  purifie  point  j 
et,  comme  chez  les  Gircassiens  du  Caucase,  les  descendans  d'un 
homme  assassiné  conservent  ses  vêtemens  ensanglantés ,  jusqu'à  ce 
qu'ils  aient  tiré  une  pleine  satisfaction  de  cet  attentat  ,  ou  bien 
jusqu'à  ce  que  les  membres  de  la  famille  de  l'assassin  soient  allés ,  la 
corde  au  cou,  leur  demander  pardon;  maison  voit  bien  peu  d'exem- 
ples d'une  semblable  humiliation. 
Sobriété.  Les  Morlaques  ont    d'autres    qualités    personnelles  encore  plus 

vïrjfîaie,  estimables  :  c'est  une  grande  tempérance  dans  la  boisson  et  une 
extrême  continence.  Les  filles  mêmes,  malgré  la  liberté  qu'elles 
ont  de  s'entrenir  avec  les  hommes,  ne  laissent  pas  de  conserver  leur 
vertu  sans  tache.  On  verra  3  au  sortir  de  l'église,  les  filles  et  les 
femmes  mariées  recevoir  quelquefois  les  embrassemens  de3  jeunes  gens 
et  des  hommes  qu'elles  rencontrent,  mais  tout  se  borne  à  ces  té- 
moignages d'amitié.  II  existe  chez  ce  peuple  un  usage  qui  ne  con- 
tribue pas  peu  à  rendre  les  filles  très-réservées,  c'est  celui  de  pri- 


DES     MORLAQUES.  4°7 

ver  du  droit  de  porter  la  toge  virginale  celle  qui  aurait  cessé 
d'être  vertueuse.  Cette  toge  est  un  bonnet  rouge,  auquel  est  souvent 
attaché  un  long  voile;  et  c'est  ordinairement  le  curé  qui  ôte  cette 
enseigne  virginale.  Après  que  la  coupable  en  a  été  dépouillée  3  un 
de  ses  parens  lui  coupe  les  cheveux  ,  et  dans  cet  état  de  honte  elle 
est  obligée  d'abandonner  le  pays.  Les  Morlaques  se  distinguent  en- 
core par  leur  constance  dans  l'amitié.  Lorsque  deux  personnes  dn 
même  sexe  se  sont  liées  par  ce  sentiment,  elles  se  donnent  mu- 
tuellement le  nom  de  pobratimi  ou  posestrina  ,  qui  signifie  demi- 
frère  ,  ou  demi-sœur ,  et  cette  amitié  est  désormais  à  toute  épreuve. 

Il  se  montrent  hospitaliers  envers  tous  les  étrangers  ;  mais  on 
ne  sait  pas  pourquoi  ils  ont  si  peu  de  confiance  dans  la  foi  des  Ita- 
liens :  car  il  est  passé  chez  eux  en  proverbe,  pour  exprimer  qu'ils 
ne  se  fient  pas  à  la  parole  de  quelqu'un  :  passio-viro ,  lanzmanzka- 
viro ,  foi  de  chien  ,  foi  d'Italien.  Autant  ils  sont  défians  envers  les 
Italiens  leurs  voisins,  autant  ils  sont  faciles  à  se  laisser  tromper 
par  quiconque  veut  se  jouer  de  leur  crédulité,  Au  lieu  de  les  dé- 
sabuser de  certains  préjugés  et  de  certaines  superstitions,  les  prêtres 
semblent  au  contraire  faire  tous  leurs  efforts  pour  les  entretenir  dans 
leur  ignorance ,  en  leur  vendant  des  amulettes  de  toutes  sortes,  ainsi 
que  des  préservatifs  contre  les  sortilèges.  Les  médecins ,  non  moins 
attentifs  à  leurs  intérêts,  en  font  autant  de  leur  côté. 

Les  Morlaques  construisent  leurs  habitations  dans  le  genre  de 
celles  des  Liburniens  3  mais  ils  ne  les  tiennent  pas  avec  la  même 
propreté:  car  les  murs  en  sont  noircis  à  l'intérieur  par  la  fumée 
des  flambeaux  de  sapin  ou  autres  bois  résineux  dont  ils  font  usage 
pour  les  éclairer.  Sur  les  bords  de  la  mer  ,  les  maisons  ,  appelées  kucha^ 
sont  bâties  en  pierre,  et  sur  les  montagnes  ce  sont  de  misérable 
cabanes  divisées  en  deux  parties ,  dont  une  pour  le  bétail ,  et  l'au- 
tre pour  les  gens.  Dans  les  cantons  où  il  y  a  des  vignes ,  les  cel- 
liers sont  creusés  dans  le  roc ,  et  comprennent  deux  ou  trois  cham- 
bres avec  une  écurie.  Ainsi  que  les  maisons  les  églises  sont  pauvres 
et  mal  entretenues,  et  les  prêtres  les  plus  riches  sont  ceux  qui  s'en- 
tendent le  mieux  en  exorcismes.  L'industrie  n'a  encore  fait  que  peu 
de  progrès  dans  ce  pays:  car  sur  les  montagnes  il  n'y  a  que  des 
pâtres,  et  dans  le?  plaines,  l'agriculture,  qui  ne  reçoit  aucun  en- 
couragement, ne  donne  que  du  seigle  et  de  l'avoine.  La  principale 
ressource  de  ce  peuple  consiste  dans  ses  moutons  et  dans  ses  chèvres, 
qui  font  leur  nourriture  de  plantes  sèches  et  aromatiques }  et  dont 


Hospitalité 
cl  défiance 

envers 
les  Italiens. 


Quelles  sont 
leurs  maisons. 


^g8  Costume 

la  viande  pour  cette  raison  est  très- recherchée.  Dans  les  endroits 
où  il  y  a  des  bois  on  fait  des  planches  et  autres  matériaux  propres 
à  la  construction  des  barques,  et  on  les  envoie  dans  les  villes  ma- 
ritimes. La  partie  la  plus  basse  de  cette  contrée  qui  s'étend  vers 
la  mer  fournit  du  maïs  et  autres  grains;  néanmoins  la  culture  de 
la  vigne  et  la  pêche  forment  la  principale  occupation  des  habitans. 
Comment  La  pêche  du  thou  se  fait  d'une  manière    qui ,  par  sa  singula- 

sc  fdu ' thoPrf.°hc  rité  3  mérite  d'être  rapportée.  On  plante  dans  la  mer  à  peu  de 
distance  du  rivage  quelques  échelles  d'onze  pieds  et  plus  encore 
de  longueur  ,  et  qui  s'élèvent  obliquement  au  dessus  de  la  surface 
de  l'eau.  Un  homme  monté  sur  une  de  ces  échelles  lance  à  "tous  les 
thons  qu'il  voit  de  grosses  pierres  qu'il  a  portées  à  cet  effet  dans  un 
sac ,  afin  de  les  faire  fuir  vers  le  lieu  où  sont  tendus  les  filets. 
Cette  pêche  est  avantageuse,  mais  elle  n'est  pas  sans  danger  pour 
les  pêcheurs,  qui ,  lorsque  quelqu'une  de  ces  échelles  vient  à  se 
rompre,  tombent  dans  l'eau,  et  courent  risque,  malgré  leur  habi- 
leté à  nager  ,  de  se  faire  beaucoup  de  mal  contre  les  roches  cachés 
sous  l'eau.  Voyez  au  n.°  5  de  la  même  planche  un  Morlaque  ,  et 
un  autre  sur  l'échelle. 

Comment  Les  cérémonies  qui  accompagnent    le  mariage   dans  la  Morla- 

Zes  mariages  .  ,  >        i  a  '  ii  .    •  s» 

ni  conclus,  qme  sont  a  peu  près  les  mêmes  que  dans  les  pays  voisins.  Cepen- 
dant 3  l'usage  y  est  que  les  filles  doivent  s'y  marier  par  rang  d'âge 
en  commençant  par  l'aînée  ,  à  moins  qu'elle  n'ait  des  défauts  qui 
s'y  opposent.  Ces  mariages  sont  négociés  par  les  anciens  des  famil- 
les intéressées,  aux  résolutions  desquels  les  filles  sont  obligées  de 
se  soumettre.  Autrefois  ces  négociations  occasionnaient  souvent  parmi 
les  Morlaques  des  querelles  semblables  à  celle  qui  eut  lieu  entre 
les  Centaures  et  les  Lapithes  aux  noces  de  Pirithoùs.  S'il  se  trou- 
vait plusieurs  prétendans  à  la  main  de  la  jeune  personne  ,  on  leur 
proposait  un  défi  à  des  jeux  d'adresse,  d'esprit  et  autres  ,  qui  souvent 
se  terminaient  par  des  scènes  sérieuses.  On  lit  dans  un  ancien  poè- 
me illyrique  un  fait  arrivé  au  mariage  d'un  Vaivode  appelé  ïanco  de 
Sebigné,  d'après  lequel  on  peut  se  former  une  juste  idée  de  ces  sortes  de 
défis.  Iauco  avait  demandé  en  mariage  lagna  de  Temiswar.  Les  frères 
de  la  jeune  fille  ,  après  l'avoir  enivré  ,  lui  proposèrent  un  jeu  d'adresse 
dont  le  résultat  pour  lui  était,  s'il  gagnait,  d'obtenir  la  main  de 
leur  sœur,  et  s'il  perdait  ,  d'être  mis  à  mort.  Ils  plantèrent  en  terre 
une  lance  ayant  une  pomme  sur  la  pointe;  puis  ils  lui  dirent  avec 
un  sourire  malin:  voilà  le  bat,  si  tu  nés  pas  capable  de  percer  cette 


ionl 


DES    MORLAQUES.  4°9 

pomme  avec  la  flèche ,  ta  tête  portera  la  peine  de  ta  témérité.  Ianco 
ayant  réussi  dans  le  défi,  on  lui  proposa  encore  deux  autres  épreu- 
ves; l'une  de  franchir  d'un  saut  neuf  chavaux  de  front,  et  l'autre 
de  reconnaître  parmi  neuf  filles  toutes  voilées  celle  qu'il  désirait 
avoir  pour  épouse.  II  était  permis  au  prétendant  de  se  faire  sup- 
pléer dans  ces  épreuves  par  qui  bon  lui  semblerait ,  et  Zaculo  neveu 
d'ïnaco  s'étant  présenté  pour  son  oncle,  il  sauta  d'abord  pardessus 
les  neuf  chevaux;  puis  quand  il  se  trouva  devant  les  jeunes  filles  ,  il 
étendit  son  manteau  à  terre,  et  jeta  dessus  une  poignée  d'anneaux 
d'or  en  disant  d'une  voix  terrible:  Belle  vierge?  qui  es  promise  à 
Tanco ,  viens  prendre  ces  anneaux;  mais  si  une  autre  ose  porter  la 
main  dessus,  je  proteste  que  d'un  seul  coup  de  cimetèreje  lui  tran- 
cherai la  tête  et  le  bras.  Une  déclaration  aussi  inattendue  décon- 
certa les  huit  jeunes  filles,  et  la  neuvième  qui  prit  les  anneaux  se 
décela  ainsi  d'elle-même  pour  celle  qui  était  promise.  On  prétend 
qu'il  existe  certains  bas-reliefs  ,  où  l'on  aperçoit  encore  des  traces 
de  semblables  usages. 

Les  Morlaques  sont  dans  l'usage,   ainsi  que    cela  se    pratiquait         Usage 

l  t  d  -  i  »  «       »»■»  ,•!•*.;  de  présenter 

chez  les  Komains,  de   présenter    a    l  épouse  ,    après  la    bénédiction      un  panier 

•     i  •  i  i  •  i  *i  ■  •      i  .  »  "  l'épouse. 

nuptiale,  un  panier  ou  espèce  de  crible  rempli  de  noix  ou  d  aman- 
des ,  qu'elle  distribue  aux  amis,  appelés  svati,  qui  ont  accompagné  son 
époux,  et  elle  jette  le  reste  aux  assistans,  en  signe  du  superflu  qui 
doit  régner  dans  sa  maison.  Le  premier  jour,  le  mari  mange  avec  les 
svati  et  starisvati ,  et  l'épouse  à  une  table  séparée  avec  les  diveri 
et  les  stachez ,  qui  sont  de  jeunes  garçons  et  de  jeunes  filles  char- 
gés du  soin  de  la  servir:  te  repas  commence  par  le  dessert  et  se 
termine  par  le  potage.  Les  femmes  y  sont  rarement  invitées,  et 
quand  cela  arrive  ,  elles  se  mettent  à  une  table  particulière.  Le 
service  se  compose  de  viandes  de  chevreau,  d'agneau,  de  volaille, 
et  quelquefois  dé  gibier:  rarement  on  y  voit  du  veau  ,  encore  n'est- 
ce  que  chez  les  gens  qui  se  sont  le  plus  rapprochés  des  usages  étran- 
gers. Ces  festins,  appelés  sdravizze ,  durent  plusieurs  jours,  et  le 
matin  lous  les  convives  se  lavent  dans  un  bassin  3  où  ils  laissent  tom- 
ber quelque  pièce  de  monnaie  pour  l'épouse,  qui  n'ayant  pour  toute 
dot  que  ses  vêtemens  et  une  vache  ,  non  seulemeut  accepte  les  dons 
volontaires  des  convives,  mais  va  même  jusqu'à  leur  prendre  leur 
bonnet  et  leur  couteau  pour  les  leur  revendre  ensuite  à  prix  d'ar- 
gent. Le  banquet  fini  on  se  met  à  danser  et  à  chanter  des  chan- 
sons, qui  toutes  font  allusion,  aux  divinités  payennes. 

Europe.  Vol.  I.  P.  III.  5a 


Le  kuum  , 
se  que  c'est, 


Compliment 
au.  gendre^ 


Comment 

les  femmes 

sont  traitées. 


AccouchcmenS) 
éducation. 
des  enfansi 


4 1  o  Costume 

L'heure  d'aller  se  reposer  étant  arrivée  ,  le  kuum  accompagne 
l'épouse  dans  l'écurie,  qui  est  ordinairement  la  chambre  nuptiale; 
il  en  renvoie  les  personnes  qui  l'ont  servie  à  table ,  et  demeure  seul 
avec  elle  jusqu'à  ce  qu'elle  n'ait  plus  que  la  chemise ,  puis  il  la  met 
au  lit,  et  dit  adieu  aux  époux.  Au  sortir  de  l'écurie,  \q  même  kuum 
ou  un  des  sçtati  tire  à  côté  de  la  porte  un  coup  de  pistolet  ,  auquel 
les  autres  répondent  par  une  décharge  générale  de  leurs  armes.  Le 
kuum  s'acquiert  par  tous  ces  soins  Le  titre  pour  ainsi  dire  de  par- 
rain ,  et  un  droit  perpétuel  à  la  considération  de   l'épouse. 

Mais  une  chose  encore  plus  étrange  que  tout  cela,  ce  sont  les 
compliments  peu  flatteurs  que  font  le  père  et  la  mère  à  leur  fille  lors- 
qu'ils la  remettent  an  mari:  tu  te  fais  tort,  disent-ils  à  ce  dernier , 
de  prendre  ce  mauvais  sujet  ;  mais  si  tu  veux  absolument  l'en  charger  , 
sache  qu'elle  n'est'  bonne  à  rien ,  quelle  est  entêtée,  capricieuse  etc. 
La  réponse  du  mari  n'est  pas  pins  gracieuse:  car  se  tournant  vers 
la  femme  il  lai  dit:  eh  bien!  si  tel  est  votre  caractère  ,  je  saurai 
vous  mettre  à  la  raison,  et  je  commencerai  par  vous  faire  sentir 
la  force  de  mon  bras  :  menace  qui  ,  bien  souvent  3  est  suivie  du 
fait.  Dans  toute  l'Illyrie,  comme  chez  les  Russes,  les  femmes  sem- 
blent regarder  comme  un  témoignage  d'amour  [es  coups  que  leur 
donne  leur  mari,  et  elles  aiment  mieux  en  être  battues  que  négligées. 

Elles  ne  sont  guères  mieux  traitées  non  plus  par  la  suite, 
car  les  hommes  les  tiennent  pour  ainsi  dire  comme  des  bêtes  de 
somme  ,  et  leur  laissent  tous  les  travaux  et  tous  les  soins  du  mé- 
nage. Après  quelques  années  de  mariage,  un  Morlaque  qui  veut 
se  donner  les  airs  d'un  homme  galant,  n'admet  plus  sa  femme  à 
l'honneur  de  partager  son  lit  ;  il  affiche  même  une  sorte  de  honte 
à  l'avoir  pour  compagne,  et  l'oblige  à  coucher  sur  une  table.  M.r 
Fortis  dit.  même,  que  toutes  les  fois  que  les  hommes  ont  à  nommer 
leurs  femmes  en  présence  de  quelque  personne  de  marque  ,  ils  fout 
usage  de  ces  expressions  usitées  parmi  nous  quand  on  parle  de  cho- 
ses dégoûtantes,  sauf  votre  respect;  les  plus  modérés  se  contentent 
de  dire:  da  prostite ,  rnoya  xena  ,  ma  femme,  pardon  de  Vexpres- 
sion.  Oii  n'a  pas  plus  d'égards  pour  elles  quand  elles  accouchent; 
elles  se  retirent  pour  cela  dans  quelqu'endroit  écarté,  par  exemple 
dans  une  écurie,  et  heureuse  est  celle  qui  y  reçoit  l'assistance  de 
quelque  voisine.  Il  est  vrai  qu'elles  accouchent  fort  heureusement, 
souvent  même  dans  les  champs  et  sans  le  secours  de  personne  ;  elles 
vont   laver  aussitôt  l'enfant    dans  l'eau  du  ruisseau  le  plus  voisin ,  et 


DES     MORLAQU  ES.  J^ll 

le  lendemain  elles  reprennent  leurs  occupations  ordinaires,  comme 
si  elles  n'avaient  rien  eu.  Au  bout  de  trois  ou  quatre  mois,  leurs 
enfans,,  enveloppés  jusque  là  dans  des  haillons,  sont  déjà  en  état 
de  se  traîner  sur  leurs  genoux.  Les  mères  les  allaitent  jusqu'à  une 
nouvelle  grossesse,  et  par  conséquent  durant  quelque  fois  deux  ou 
trois  ans;  ils  sont  sains  et  robustes,  et  n'ont  d'autre  vêtement, 
môme  dans  les  hivers  les  plus  rigoureux ,  qu'une  simple  chemise 
jusqu'à  l'âge  de  quatorze  ou  quinze  ans  3  où  l'on  commence  seule- 
ment à  leur  mettre  des  caleçons,  pour  n'être  pas  sujets  plutôt  à 
la  taxe  que   leur  font   payer  les  Turcs. 

Les  Morlaques  élèvent  leurs  enfans  avec  beaucoup  de  rigi-  Fie  des  jeunes 
dite,  et  les  accoutument  de  bonne  heure  à  faire  de  longs  voya- 
ges, à  supporter  les  privations  et  les  intempéries  des  saisons.  Dès 
leur  bas-âge  ils  gardent  les  troupeaux  et  les  conduisent  aux  pâ- 
turages sur  les  montagnes  et  dans  les  bois  ,  et  dans  le  même  tems 
ils  s'amusent  à  sculpter  avec  un  couteau  des  morceaux  de  bois, 
dont  ils  forment  des  figures  d'animaux,  comme  le  font  les  pâtres 
de  la  Suisse  et  de  la  Souabe.  Ces  ouvrages  leur  sout  achetés  par 
des  revendeurs  qui  les  portent  jusqu'à  Paris,  où  ils  les  donnent 
à  bon  marché.  Us  font  aussi  des  coupes  et  des  fifres  ,  qu'ils 
enjolivent  d'ornemens  d'un  travail  particulier.  Cette  classe  d'hom- 
me fournit  d'excellens  soldats,  surtout  pour  les  rondes  et  les  em- 
buscades. On  ne  peut  pas  dire  que  les  montagnards  même  de 
la  Morlaqnie  manquent  d'intelligence,  surtout  à  en  juger  par  ie 
moyen  qu'ils  emploient  pour  détrousser  les  passans.  A  cet  effet  ils 
posent  sur  un  buisson  leur  bonnet  rouge,  auquel  ils  adaptent  un  mor- 
ceau d'étoffe  rayée  ,  de  manière  à  lui  donner  la  forme  d'un  manteau 
porté  par  un  homme  qui  est  en  embuscade:  à  la  première  vue  le 
voyageur  prend  cette  espèce  de  fantôme  pour  un  Mor laque  ,  il  change 
de  direction ,  et  tombe  sans  s'en  douter  dans  ie  piège  qui  lui  est 
préparé. 

Les  Morlaques  font  leur  nourriture  journalière  de  laitage.  Dans       J?e  ?"0!' 

-*  J  °  lis  vivent. 

les  grandes  chaleurs  ils  font  leur  boisson  de  lait  aigri  avec  du  vi- 
naigre ,  et  le  fromage  frit  au  beurre  est  un  mets  qu'ils  préfèrent  à 
tout  autre.  Leur  pain  est  une  espèce  de  gâteau  appelé  po^aocie  , 
qui  est  fait  de  millet,  d'orze  ,  de  maïs,  de  sorgo  et  de  froment 
pour  quiconque  peut  en  avoir,  et  est  cuit  sous  la  cendre.  Ils  mangent 
en  outre  des  racines  et  des  herbages,  et  surtout  une  espèce  de  sal- 
craut ,  et  sont   passionnés  pour  les  mets  rôtis,  et  plus   encore    pour 


41a  Costume 

l'ail  et  pour  les  oignons,  dont  l'odeur  les  fait  reconnaître  de  loin. 
On  croit  néanmoins  que  l'usage  continuel  qu'ils  font  de  ces  plantes , 
corrige  en  partie  la  mauvaise  qualité  des  eaux ,  que,  dans  plusieurs 
cantons,  ils  sont  obligés  de  recueillir  dans  des  réservoirs  pour  la 
boire  en  été  ;  et  même  qu'il  contribue  à  l'entretien  de  leurs  for- 
ces et  de  leur  santé,  vu.  le  bon  nombre  de  vieillards  frais  et  dispos 
qu'on  trouve  parmi  eux.  A  la  grande  consommation  qu'ils  font  de  ces 
deux  plantes,  on  croirait  qu'ils  en  ont  naturalisé  chez  eux  la  cul- 
ture ;  mais  non  :  ils  n'en  continuent  pas  moins  à  en  tirer  tous  les 
ans  une  quantité  des  duchés  de  Rimini  et  d'Ancône  pour  plusieurs 
Jh  vivent  milliers  de  ducat?.  Il  n'est  pas  aisé  de  savoir  l'âae  de  leurs  vieillards, 
soit  parce  qu'il  n'y  a  pas  de  registres  de  naissance,  soit  parce  que 
ces  mêmes  vieillards,  quand  ils  sont  arrivés  à  un  certain  âge  ,  mettent 
une  espèce  de  gloire  à  se  donner  quelques  dixaines  d'années  de 
plus  >  ensorte  que  ceux  d'entr'eux  qui  se  disent  avoir  cent  ans,  n'en 
auront  peut-être  pas  plus  de  quatre-vingt.  Si  cependant  il  était  per- 
mis de  prêter  foi  au  rapport  d'Alexandre  Coroelio  cité  par  Piine  , 
au  dire  duquel  certain  Dando  lllyrien  avait  vécu  cinq  cents  ans, 
on  aurait  quelque  raison  de  croire  que  les  Morlaques  habitant  le 
même  pays,  puissent  arriver  réellement  à  un  âge,  "qui  serait  un 
prodige  dans  d'autres  contrées. 
Quelles  sont  Les  Morlaques  sont  d'une   cornplexion    robuste  ,    qui    fait    que 

eurlelnpius  ie$  «a  plupart  de  leurs  maladies  proviennent  d'inflammations  occasion- 
nées par  les  mouvemens  vîoleus  qu'ils  font  dans  leurs  danses.  Lors- 
qu'ils tombent  malades,  ils  ne  donnent  pas  beaucoup  d'embarras 
au  médecin,  étant  presque  tous  dans  l'usage  de  se  traiter  eux- 
mêmes.  Pour  remède  ils  prennent  d'abord  ,  selon  la  gravité  du  mal , 
une  forte  dose  d'eau  de  vie,  .où  ils  ont  mis  infuser  une  bonne  prise 
de  poivre  ou  de  poudre  à  tirer;  ensuite  ils  tâchent  de  provoquer 
la  transpiration  le  plus  qu'ils  peuvent,  en  se  chargeant  de  vêtemens 
en  hiver,  ei  l'été  en  se  couchant  sur  le  dos  à  l'ardeur  du  soleil, 
i  ràïtent  les  obstructions  en  appliquant  sur  le  ventre  du  malade 
une  large  pierre  très-chaude  ,  et  Les  rhumatismes  par  le  moyen  d'une 
autre  pierre  rougie  au  feu,  et  enveloppée  dans  un  linge  mouillé. 
lis  prennent  du  vinaigre  pour  recouvrer  l'appétit  après  une  longue 
fièvre  ,  et  pansent  les  blessures  et  les  contusions  avec  une  espèce 
d'ocre  rougeâtre.  Ils  font  usage  du  sucre  pour  tons  les  maux  3  et 
ils  en  mettent  même  des  morceaux  dans  la  bouche  des  mourans , 
pour  adoucir,  disent-ils,  l'amertume  de6  derniers  jours  de  leur  vie. 


ordinaire 


DEsMORLAQUES  ^  I  3 

Lorsqu'un  Morlaque  est  mort,  ses  héritiers  appellent,  selon  Funérailles 
leur  condition,  un  certain  nombre  de  pleureurs,  qui,  avec  les  gens 
de  sa  famille  ,  s'épuisent  à  pousser  des  cris  lamentables.  Un  voya- 
geur Allemand  voyant  pour  la  première  fois  un  spectacle  semblable, 
dont  pourtant  l'usage  est  désormais  partout  aboli,  iî  s'empressa  de 
demander  quel  était  le  défunt  dont  la  mort  fesait  verser  tant  de 
larmes:  à  quoi  un  de  ces  pleureurs  lui  répondit  en  sanglotant ,  qu'il 
pouvait  bien  s'imaginer  que  c'était  un  homme  riche,  puisque  se3 
héritiers  ne  regardaient  point  à  la  dépense.  Il  est  encore  pins  sin- 
gulier de  voir  les  amis  du  mort  s'approcher  de  lui;  et,  parmi  les 
divers»  propos  qu'ils  lui  adressent  d'un  air  sérieux,  le  charger  de 
commissions  pour  l'autre  monde.  Au  moment  de  donner  au  cadavre 
Î3  sépulture  ,  on  l'enveloppe  dans  un  drap,  puis  on  le  porte  à  l'é- 
glise. Les  gens  composant  le  convoi  reviennent  ensuite  avec  le  curé 
à  la  maison  où  ils  répètent  les  prières,  qui  sont  suivies  d'un  ban- 
quet, à  la  fin  duquel  la  plupart  des  convives  ne  se  connaissent  plus  ' 
entr'eux.  En  signe  de  deuil  les  hommes  laissent  croître  leur  barbe  , 
et  portent  un  bonnet  de  couleur  céleste  ou  violette  ;  les  femmes  se 
ceignent  la  tête  d'un  mouchoir  teint  en  bleu  céleste  ou  en  noir ,  et 
cachent  de  même  sous  des  morceaux  d'étoffe  noire  le  peu  qu'il  y 
a  de  rouge  dans  leur  habillement.-  Tous  les  jours  de  fête  ,  et  pendant 
un  an  après  le  décès  du  défunt,  les  femmes  de  sa  famille  vont 
pleurer  de  nouveau  et  répandre  sur  sa  fosse  des  fleurs  et  des  herbes 
aromatiques;  et  s'il  leur  arrive  de  manquer  une  fois  à  ce  devoir, 
elles  lui  en  font  leurs  excuses  ia  fois  suivante,  et  lui  disent  pour 
quoi  elles  y  ont  manqué,  ensuite  eiles  lui  demandent  des  nouvelles 
de  l'autre  monde  ,  et  toujours  d'un  ton   plaintif. 

Les  M'orlaques  ne  s'habillent  pas  tous  de  la  même  manière  :  HaUikmtnt. 
ce  qui  est  cause  des  différences  qu'on  remarque  dans  les  relations  qu'en 
ont  données  quelques  écrivains.  Néanmoins,  ils  portent  constamment  et 
en  généra!  an  grand  bonnet  à  poil  appelé  kplpack ,  l'habit  et  les  cale- 
çons blancs  avec  les  revers  bleu  céleste  ,  et  ils  ont  les  cheveux  épars 
sur  la  nuque.  Ils  se  ceiguent  avec  une  ceinture  de  cuir,  d'où  pend 
un  couteau  et  la  bourse  à  tabac  ,  et  ils  ont  pour  chaussure  des  espèces 
de  guêtres  en  laine  blanche  bordées  par  ie  haut ,  et  qui  se  croisent 
sur  le  devant  de  la  jambe.  Les  hommes  mariés,  ou,  ce  qui  est 
la  même  chose,  qui  n'appartiennent  plus  à  la  milice,  ne  se  mon- 
trent cependant  jamais  en  public  qu'en  uniforme  ,  c'est-à-dire  avec 
une  longue  écharpe  garnie  de  franges ,  qu'ils  s'arrangent  avec    élé- 


4T~4  Costume 

gance  sur  l'épaule  gauche,  et  dont  ils  peuvent  au  besoin  se  couvrir 
entièrement.  Le  n.°  6  de  la  planche  ci-dessus  représente  un  Morlaque 
dans  ce  costume.  Les  femmes  s'enveloppent  ia  tête  d'un  mouchoir 
blanc,  dont  elles  laissent  retomber  par  derrière  deux  bouts,  auxquels 
elles  attachent  des  rubans  de  couleur  bleu  céleste  et  rouge.  Dans  les 
villes  elles  portent  le  pasolat ,  qui  est  un  morceau  d'étoffe  blanche 
à  fleurs  et  avec  des  broderies  en  or  ou  en  argent,  comme  on  le 
voit  au  n.°  7  de  la  même  planche.  Les  filles  ont  un  petit  bonnet 
rouge,  qu'elles  cherchent  à  décorer  de  pièces  de  monnaie  et  de 
coquilles,  surtout  de  celles  appelées  porcelaines.  Les  paysanes  sont 
extrêmement  laborieuses  3  car  on  les  voit,  même  en  voyage,  un 
fardeau  sur  la  tête  et  un  enfant  derrière  le  dos,  filer  continuel- 
lement, pour  gagner  le  tems ,  ou  pour  se  distraire  de  l'ennui  de 
la  route.  Le  o.°  1  de  la  planche  68  présente  le  portrait  d'une  de 
ces  femmes. 
Useraient  Parmi  les  Morlaques,  les  uns   sont    catholiques,  et    les    autres 

aux  fantômes  .  *■ 

et  a  u  magie,  suivent  le  rite  grec,  mais  ils  croient  tous  également  aux  fantômes 
et  aux  prestiges  de  la  magie.  Ils  sont  de  même  persuadés  qu'il  se 
trouve  parmi  eux  des  vakodlak  ou  vampires,  qui  sucent  le  sang  des 
enfans;  et  lorsqu'un  individu  jugé  tel  vient  à  mourir,  la  première 
chose  qu'ils  font  est  de  lui  couper  les  jarrets,  et  de  le  piquer  par 
tout  le  corps  pour  l'empêcher  de  revenir  à  la  vie.  Une  chose  qui 
ne  contribue  pas  peu  à  les  entretenir  dans  ce  préjugé  ,  c'est  l'espèce 
de  manie  dont  semblent  saisis  certains  individus,  qui,  au  moment 
de  mourir,  assurent  de  se  sentir  devenir  vakodlak,  et  prient  par 
conséquent  leurs  parens  de  les  traiter  comme  tels.  A  la  vue  d'un 
objet  pris  pour  un  spectre  ou  pour  un  esprit  follet  ,  l'Haidnk  le 
plus  intrépide  s'enfuit  à  toutes  jambes,  sans  êlre  retenu  par  la 
crainte  de  passer  pour  lâche.  Les  femmes  sont  encore  bien  plus 
imbues  qne  les  hommes  de  ces  idées  absurdes;  et,  entr'autres  pué- 
rilités, elles  croient  que  leurs  sorcières  ont  le  pouvoir  de  faire  per- 
dre le  lait  aux  vaches  de  leurs  voisins  pour  le  donner  aux  leurs 
et  d'arracher  le  cœur  aux  jeunes  gens,  sans  que  pour  cela  ils  cessent 
de  vivre.  M.r  Fortis  dit  à  ce  sujet  avoir  entendu  de  la  bouche  d'un 
moine  du  pays  le  récit  du  fait  suivant,  qu'il  jurait  lui  être  arrivé 
à  îui-mê ,uè.  Il  était  couché  dans  uoe  chambre  avec  un  jeune  Mor- 
laque ,  et  il  n'avait  pas  encore  fermé  l'œil  lorsqu'il  vit  entrer  deux 
magiciennes,  qui  ayant  ouvert  le  corps  du  jeune  homme,  lui  arra- 
chèrent le  cœur  pour  le  faire   rôtir  et   le  manger.    Le  jeune  homme 


Ministre 
du  cuUe 


DES     Mo  R  LAQUE  S.  ^  '  5 

s'éveille  et  s'aperçoit  de  n'avoir  plus  de  cœur  :  l'enchantement  cesse 
immédiatement,  et  les  magiciennes  disparaissent  laissant  sur  le  bra- 
sier le  cœur  à  demi  rôti.  Le  moine  qui  était  resté  jusqu'alors  muet 
d'épouvante,  saute  de  son  lit,  court  au  feu  d'où  il  retire  le  cœur , 
et  le  fait  avaler  au  jeune  homme ,  qui  le  sent  aussitôt  retourner  à  sa 
place.  Que  doit-on  penser  du  peuple,  si  ceux  qui  devraient  l'ins- 
trnire  peuvent  débiter  sérieusement  de  pareilles  sottises?  Les  femmes 
croient  qu'il  y  a  des  magiciennes  dites  ujestize  ,  qui  ne  se  plaident 
qu'à  faire  du  mal,  et  que  les  autres,  appelées  bahornize  ou  magi- 
ciennes bienfesantes  s  sont  occupées  à  détruire  les  etichantemens  des 
premières. 

Les  ministres  du  culte  catholique  et  ceux  du  rite  grec  se  sont 
juré  une  haine  mortelle  ,  et  c'est  à  celui  d'entre  eux  qui  inven-  ^«^, 
tera  et  débitera  les  choses  les  plus  infamantes  contre  ses  antago- 
nistes. Il  arrive  assez  souvent  que  les  confesseurs  imposent  à  leurs 
pénitens  des  peines  publiques  et  corporelles,  comme  quelques  dou- 
zaines de  coups  de  bâton,  qu'ils  n'ont  pas  de  difficulté  d'adminis- 
trer eux-mêmes.  M.r  Fortis  dit  avoir  vu  un  prêtre  accroupi  sur  la 
place  devant  l'église,  entouré  de  femmes  à  genoux  dont  il  écoutait 
successivement  la  confession.  Les  Morlaques  des  deux  cultes  ont  une 
vénération  profonde  pour  leurs  prêtres;  mais  leurs  églises  sont  fort 
pauvres,  surtout  celles  des  Grecs.  Ils  ont  une  confiance  aveugle  dans 
les  amulettes,  que  leur  vendent  les  ministres  sacrés;  ils  les  cousent 
à  leur  bonnet,  et  les  attachent  même  aux  cornes  de  leurs  bestiaux. 
Ces  amulettes,  qu'ils  appellent  zapis ,  sont  de  petits  billets  sur  les- 
quels est  écrit  le  nom  de  quelque  Saint  ,  et  il  suffit  qu'il  soit  ar- 
rivé par  hazard  quelque  chose  d'heureux  à  quelqu'un  de  ceux  qui 
en  portent,  pour  qu'on  crie  de  suite  au  miracle.  Enfin  il  n'est  pas 
même  jusqu'aux  Turcs  qui  ne  désirent  s'en  procurer  ,  tant  est  gé- 
nérale la  confiance  qu'on  y  attache.  Les  Morlaques  attribuent  en- 
core une  vertu  surnaturelle  à  certaines  monnaies  du  bas-empire, 
et  du  moyeu  âge  frappées  à  Venise,  qu'ils  confondent  avec  lys 
médailles  de  Sainte  Hélène.  Ils  font  également  beaucoup  de  cas  des 
pièces  de  monnaie  Hongroises  appelées  pelisse,  à  cause  de  l'imagé 
de  la  Vierge  dont  elles  portent  l'empreinte.  Le  culte  qu'ils  rendent  „,vfX^;0„ 
à  cette  image,  partout  où  elle  est  représentée,  est  d'un  exemple  si  pour  ia  VieT^s- 
général,  que  les  Turcs  mêmes  font  célébrer  des  messes  et  envoient 
de  riches  présens  à  celles  qui  passent  pour  être  plus  miraculeuses, 
malgré  le  précepte  du  courann  qui  proscrit  tout  culte  ayant  pour 


4 J 6  Co'SïO  M  E 

objet  une  image  quelconque.  D'un  autre  côté  on  n'est  pas  peu  sur- 
pris de  voir,  qu'avec  autant  de  vénération  pour  la  mère ,  les  Morla- 
ques  aient  si  peu  d'égards  pour  la  divinité  du  fris  :  car  si  l'on  en- 
tend quelqu'un  d'eux  faire  le  salut  huaglian  Issus ,  gloire  à  Jésus, 
d'autres,  et  en  bien  plus  grand  nombre,  le  font  en  disant ,  huaglian 
Bog ,  gloire  à  Dieu. 


DES   CROATES. 


Leur  caractère.  J jes  Horvates  ou  Croates  3  connus  des  Grecs  et  des    Romains 

sous  le  nom  de  Chrobates ,  habitent  la  haute  Illyrie  qui  diffère  de  la 
basse  ou  petite  Illyrie  habitée  par  les  Morlaqnes  dont  ils  descendent. 
Du  nord  à  l'est  le  pays  est  plutôt  uni,  mais  vers  le  sud  il  est  mon- 
tagneux :  ce  qui  est  cause  d'une  telle  différence  dans  le  caractère 
des  habitans,  qu'on  ne  trouve  presque  pas  de  ressemblance  entre 
les  Croates  du  Bannat  et  ceux  du  Généralat  ou  des  montagnes.  Néan- 
moins, ils  sont  tous  d'un  assez  bon  naturel  et  portés  à  rendre  ser- 
vice \  mais  on  leur  saurait  encore  plus  de  gré  de  ces  bonnes  qua- 
lités, s'ils  ne  traitaient  pas  en  étrangers  ceux  mêmes  de  leurs 
compatriotes  qui  ne  sont  pas  de  la  même  tribu  qu'eux,  et  en  en- 
nemis tous  les  autres  peuples.  Autant  ils  se  montrent  humbles  et 
soumis  envers  ceux  qui  ont  l'autorité  sur  eux  ,  autant  ils  sont  hau- 
tains et  impertiueus  envers  ceux  dont-ils  n'ont  rien  à  craindre.  Il 
ne  faut  pas  s'attendre  à  trouver  des  richesses  dans  ce  pays  ,  où  file 
sol  est  presqu'entièreraent  stérile,  et,  où  Ton  n'a  aucun  autre  moyen 
d'en  amasser.  La  religion  chrétienne  y  a  été  embrassée  dès  les 
tems  de  l'Empereur  Héraclius  9  et  y  a  été  constamment  professée 
jusqu'à  présent;  et  l'on  y  a  beaucoup  de  respect  pour  ses  ministres. 
M.r  Hacquet  rapporte  à  ce  sujet,  qu'à  sa  sortie  du  brigantiti  armé  de 
douze  pièces  de  canon  sur  lequel  il  avait  abordé  dans  cette  contrée 
les  habitans,  qui  étaient  accourus  en  fouie  au  rivage,  le  prirent  avec 
son  habillement  brun  à  l'usage  des  marins  de  la  Carniole,  pour  un 
ecclésiastique  en  habit  de  pèlerin,  et  le  plièrent  à  genoux  de  leur 
donner  sa  bénédiction. 
nègie  dan,  La   profession  des  armes,  à  laquelle  les  Croates  é'adonnent  plus 

i»  famille;.    ^^  aucune  autre ,  est  cause  qu'il   ne  règne   pas  autant  de  supersti- 
tion parmi  eux,  et  que  la  dévotion  dans  les  images  miraculeuses  et 


des   Croates.  41? 

les  pèlerinages  n'y  sont  pas  aussi  fréquens.  Une  particularité  remar- 
quable qui  les  distingue,  et  qui  offre  une  image  touchante  des  mœurs 
patriarchales  3  c'est  la  réunion  de  cinq  à  six  familles  qui  vivent 
ensemble  et  en  paix  dans  la  même  habitation.  Le  plus  âgé  de  cette 
petite  société  s'appelle  gospodar  ,  et  en  est  le  chef:  c'est  lui  qui 
distribue  le  travail,  et  tout  le  monde  lui  obéit.  Sa  femme,  ou,  à 
son  défaut  la  plus  âgée,  a  la  surveillance  des  enfans ,  dont  les  mères 
se  conforment  aux  disposition  prescrites  à  leurs  égard  par  la  gospodina 
on  staramaiko ,  c'est-à-dire  l'ancienne  de  la  famille.  Les  filles  les  plus 
jeunes  font  les  ouvrages  les  plus  grossiers  du  ménage  ,  et  les  jeunes  gens 
seuls  travaillent  aux  champs.  M.r  Hacquet  rapporte  encore,  que  se 
trouvant  un  jour  à  table  dans  une  de  ces  maisons,  il  offrait  à  boire 
aux  jeunes  filles,  et  qu'elles  le  refusaient;  mais  qu'il  n'en  était  pas 
de  même  de  la  staramaiko  et  des  autres  femmes  âgées*  Il  observa  en 
outre  que  ces  femmes  vivaient  entre  elles  dans  uue  intelligence  par- 
faite, et  que  durant  les  heures  qu'elles  passent  rassemblées  an  nom- 
bre de  trois  ou  quatre  autour  du  même  foyer,  on  n'entend  jamais 
la  moindre  altercation.  Les  enfans  sont  également  accoutumés  à 
une  telle  docilité,  qu'à  moins  de  quelque  circonstance  extraordi- 
naire ,  ils  ne  se  permettent  pas  même  de  choisir  une  épouse  sans 
consulter    auparavant  leurs  parens. 

C'est  ordinairement  dans  les  danses,  qui  ont  lieu  après  l'of-  Usages  dans 
fice  divin  près  des  églises,  que  se  forment  les  liaisons  d'amour  les  manases- 
entre  les  jeunes  gens,  et  les  mariages  se  concluent  le  plus  souvent 
le  jour  de  Sainte  Catherine.  Huit  jours  avant  leur  célébration  ,  deux 
zazivachi  ou  amis  de  l'époux  vont,  achevai,  faire  les  invitations  à 
ceux  qui  doivent  y  assister;  et  îe  jour  qui  précède  ,  les  principaux 
invités,  szvati ,  vont  avec  l'époux  à  la  maison  de  l'épouse,  où  3  après 
s'être  annoncés  par  des  coups  de  fusil  et  de  pistolet  ,  ils  prennent 
avec  les  jeuues  filles  les  arrangemens  convenables  pour  la  prépara- 
tion du  chapeau  ou  de  la  couronne  nuptiale.  Le  lendemain,  les 
szvati  se  rassemblent  à  cheval  à  la  demeure  de  l'époux,  et  se  ren- 
dent ensuite  à  celle  de  l'épouse  précédés  du  zastaçiiik  ou  porte-ban- 
nière. Si  le  voyage  est  un  peu  long  ,  ils  s'arrêtent  de  tems  en  tems 
pour  prendre  quelque  rafraîchissement  ;  et ,  à  la  distance  de  quel- 
ques heures  seulement,  un  des  cavaliers  prend  les  devants  pour  por- 
ter à  l'épouse  le  marama ,  qui  est  un  mouchoir  de  toile  blanche.  Ce 
mouchoir  est  ensuite  rendu  au  cavalier ,  qui  le  remporte  et  le  partage 
avec  ses  compagnons,  après  quoi  ils  se  remettent  à  manger,  rangés 

Europe.  Foi.  I.  P.   III-  53 


^i8  Costume 

en, cercle,  au  bruit  ries  décharges  de  leurs  armes  à  feu.  Lorsqu'ils 
sont  tous  arrivés  à  l'habitation  de  l'épouse ,  ses  compagnes  enfilent 
d'abord  au  bout  de  la  lance,  à  laquelle  est  attachée  la  bannièr© 
du  zastavink ,  une  pomme  avec  une  guirlande  de  fleurs.  Les  deux 
époux  s'agenouillent  ensuite  et  reçoivent  la  bénédiction  des  parens  , 
puis  on  se  rend  en  ordre  à  l'église,  à  la  porte  de  laquelle  deux 
des  cavaliers  restent  pour  garder  la  bannière  et  les  chevaux  de  leurs 
compagnons,  qui  ont  suivi  les  époux  à  l'autel.  De  l'église  on  va  à  la 
maison  où  doit  se  faire  la  noce:  l'épouse  est  la  dernière  à  descen- 
dre de  cheval  :  c'est  à  elle  cependant  qu'appartient  le  droit  d'ai- 
der à  son  beau-père  à  mettre  aussi  pied  à  terre,  ensuite  elle  l'em- 
brasse ainsi  que  tous  les  parens.  Dans  cette  circonstance  elle  pro- 
cure encore  aux  enfans  l'amusement  de  lui  voir  jeter  des  noix  et 
des  figues  sous  le  toit  de  la  maison.  Au  repas,  qui  vient  ensuite, 
succède  la  danse,  qui  était  autrefois  accompagnée  de  la  scène  comi- 
que du  sabre,  dont  Valvasor  a  donné  îa  description,  ou  de  celle  de 
la  lance;  mais  aujoud'hui  on  a  renoncé  à  ces  jeux  ,  à  cause  desévè- 
nemens  fâcheux  et  quelquefois  satiglaus  qui  s'ensuivaient..  A  minuit 
la  kumi  conduit  les- époux  au  lit:  l'épouse  se  met  à  genoux  devant, 
îa  pronuba  pendant  que  les  autres  femmes  lui  ôtent  sa  guirlande  9 
après  quai  elles  sortent  toutes  de  la  chambre.  Le  lendemain  matin 
l'épouse  doit  être  la  première  à  se  lever  pour  faire  les  chambres 
et  préparer  la  table;  puis  elle  va,  accompagnée  du  szvati  et  du 
porte-bannière,  chercher  de  l'eau  fraîche  pour  la  verser  sur  les 
mains  des  convives.  Les  festins  recommencent  et  durent  encore 
deux  et  quelquefois  même  huit  jours  de  suite. 

Les  cérémonies  du  baptême,  chez  les  Morîaques,  ne  différent 
pas  beaucoup  de  celles  qui  sont  ea  usage  chez  les  autres  Illyriens  , 
et  leurs  funérailles  sont  les  mêtnes  que  celles  des  Uscoques  et  des 
Habillement.  Licaniens  ,  dont  nous  allons  parler,  Les  habitahs  de  la  plaine 
ont  une  manière  décente  de  s'habiller,  et  qui  n'est  pas  tout-à-fait 
sans  grâce.  Les  hommes  portent  les  cheveux  courts  ,  et  ceux-  qui 
entrent  dans  la  carrière  des  armes  en  forment  des  tresses  :  tous  ont 
Jes  moustaches  3  et  pour  coiffure  un  bonnet  noir,  et.  ils  s'habillent 
à  la  Hongroise.  Les  femmes  partagent  leur  chevelure  et  la  relè- 
vent eu  arrière  sur  la  tête  en  une  touffe,  qu'elles  recouvrent  d'un 
mouchoir  rouge  rayé  de  blanc.  Le  reste  de  leur  habillement  con- 
siste en  une  jupe  de  couleur  brune,  en  un  tablier  de  toile  blanche 
et  en  un  corps  de  jupe  bleu-céleste  ,  avec  des  brodequins  en  peau  jaune. 


des   Croates.  ^19 

Voyez  la  figure  d'une  femme  au  n.°  a  de  la  même  planche.  Les 
hommes  et  les  femmes  sont  très-»passionnés  pour  la  musique  et  pour 
le  chant,  et  dans  le  nombre  de  leurs  chansons  ils  en  ont  une  à  la 
louange  d'un  ancien  Roi  du  pays  nommé  JYIarslo,  qui  se  serait  ren- 
du plus  célèbre  encore  par  sa  bravoure.,  si  elle  eût  été  alliée  à  la 
prudence.  En  i358  ce  prince  s'étant  ligué  avec  des  seigneurs  de  la 
Grèce,  déclara  la  guerre  à  Paléologue  Empereur  d'orient. 


DES   USCOQUES. 


n  ignore  l'origine  de  ce  peuple:  on  sait  seulement    que  le    Leur  origine. 
mot  Sckoko  signifie  déserteur.  Les  Uscoques  portent  encore  le  nom 
de  Serbli  ,  qui  semblerait  les  dénoter  pour  être  originaires  de  la  Ser- 
vie, ou  du  pays  des  anciens  Sarmates  qui  étaient    soumis  aux    Ro- 
mains. D'autres,  en  considérant  leurs  mœurs  ,  sont  portés  à  les  croire 
issus  de  quelque  peuplade   du  Caucase,  et  surtout  des    Gircassiens  ; 
et  en  effet  ils  sont  comme  eux  inconstans  et  cruels  ,    se  nourrissent 
d'alimens  grossiers ,  et  n'ont  aucune  notion  de  justice  ni  de  probité  ; 
la  vie  errante  qu'ils  mènent  à  la  garde  de  leurs  troupeaux  leur  ins- 
pire même  du  goût  pour   la    rapine.    D'un    antre    côté    ils    se    rap- 
prochent beaucoup  des  Circassiens  pour    le    teint ,    pour    la    force  9 
pour  la  beauté  des  formes  et   pour  le    vêtement  ,    et    cette    ressem- 
blance sous  ce  dernier  rapport,  se   fait  particulièrement  remarquer 
dans  le  beau  sexe ,  comme  on    peut    le   voir  aux  n.os  3  et  4   de    la 
même  planche  ,  qui   représentent,  le  premier  l'habillement    d'une 
jeune  fille,  et  le  second  celui  d'un    homme.    Cassas    prétend    néan- 
moins que  les  Uscoques  sont  des  espèces  de  brigands  ,  qui  ne  descen- 
dent d'aucune  nation,  et  qu'après  avoir  été   pendant  seize  lustres  la 
terreur  des  Musulmans  et   des  Vénitiens,  ils  furent  en  proie  à  tous 
les  fléaux  et  à  tous  les  supplices  que  surent  inventer  la    vengeance 
Vénitienne  et  la  barbarie  Ottamane  ;  mais  que  détruits  plutôt    que 
vaincus,  et  massacrés  plutôt  que  soumis,  ils  disparurent  rapidement 
et  sans  bruit  de  la  surface  de  la  terre. 

Il  fut  un  tems  où  les  Uscoques  étaient  répandus   dans  la  Da!-    €>««*«*'««■ 

,  i       T>         •  1  t        o  •  t  t         **  •  Se"-re  de  ne. 

matie  ,  dans  la  Bosnie,  dans  la  bervie ,  dans  la  Croatie  et  jusques 
dans  la  Carniole  ;  mais  à  présent  leur  vie  errante  ne  permet  pas  de 
désigner  précisément  le  séjour  ou  le    territoire   qu'ils  habitent.  Ce 


^ao  Costume 

qu'on  en  peut  dire  de  plus  certain,  c'est  qu'ils  se  trouvent  en  plus 
grand  nombre  dans  l'espace  de  terre  compris  entre  la  Carniole  à 
l'ouest  et  l'Albanie  à  l'est,  et  qui  a  pour  limites  au  nord  la  Save, 
et  au  sud  la  partie  montueuse  de  la  Dalmatie.  Ils  passent  la  plus 
grande  partie  de  leur  vie  dans  les  montagnes ,  où  ils  élèvent  des 
troupeau^  de  brebis  et  de  chèvres  ,  qui  leur  fournissent  de  la  laine 
et  des  poils  dont  ils  font  de  grosses  toiles  ,  et  avec  le  lait  desquel- 
les ils  font  de  bons  fromages.  L'amour  propre  dont  ils  sont  rem- 
plis leur  fait  rechercher  la  profession  militaire,  et  d'autant  plus 
volontiers  que,  dans  la  vie  privée,  ils  sont  réduits  à  la  plus  extrê- 
me pauvreté,  comme  il  conste  par  la  relation  suivante  de  M.r( 
Hacquet.  "  En  voyageant  ,  dit-il ,  dans  leurs  montagnes ,  je  rencon- 
trai une  fille  d'environ  seize  ans  ,  qui  portait  un  sac  sur  sa  tète  , 
et  qui  d'une  voix  très-faible  me  demanda  du  pain  :  chose  qui  me 
surprit  ,  car  les  Uscoques  ,  quel  que  soit  leur  besoin  ,  ne  demandent 
jamais  l'aumône.  J'étais  à  cheval,  et  lui  ayant  fait  voir  que  je  n'avais 
pas  de  pain  à  lui  donner,  je  lui  offris  quelques  pièces  de  monnaie 
qu'elle  accepta,  sans  me  paraître  néanmoins  bien  satisfaite.  Et  en 
effet  la  pauvre  fille  n'ayait  absolument  rien  mangé  depuis  trois  jours, 

et  ses    forces    étaient    totalement    épuisées C'était   au    mois 

d'avril  ,  et  il  n'y  avait  pas  moyen  de  se  procurer  du  pain  à  quel- 
que prix  que  ce  fût  dans  le  village,  Je  lui  pris  le  bras ,  et  trouvai 
que  les  battemens  de  son  pouls,  arrivaient  à  peine  à  soixante  par 
minute.  Je  lui  demandai  alors  où  elle  allait,  et  ce  qu'elle  portait 
dans  son  sac  de  peau.  Je  m'étais  imaginé  que  c'était  de  la  farine; 
mais  y  ayant  fouillé,  je  trouvai  que  c'était  de  l'écorce  broyée, 
qu'ils  mêlent  dans  les  tems  de  disette  avec  du  son  pour  en  faire 
du  pain.  Par  bonheur  je  découvris  au  fond  de  ma  valise  un  mor- 
ceau de  pain  ,  et  Je  donnai  à  cette  malheureuse  qui  le  dévora  avec 
une  avidité,  que  je  m'empressai  de  modérer,  pour  qu'il  ne  lui  fit 
pas  de  mal. 
leurs  Les  habitations  des  Uscoques  sont    dans  le   goût  de  celles   des 

instances.      yV  x  »  wiwa     «va 

Croates  ,  mais  moins  spacieuses.  La  célébration  de  leurs  fêtes  prin- 
cipales est  accompagnée  de  réjouissances,,  dites  des  falo.  A.  l'equi- 
noxe  du  printems,  ils  se  rassemblent  tous,  jeunes  et  vieux,  à  ren- 
trée du  village  où  ils  amoncellent  une  quantité  de  bois  coupé 
dans  les  forêts  voisines,  et  y  mettent  le  feu  au  coucher  du  soleil  ; 
et  toute  la  nuit  les  jeunes  gens  des  deux  sexes  dansent  autour 
de  ce  kplo  au  son  de  la  musette,    Cel    usage  va  peu  à  peu  en    dé- 


réjouissances. 


DES     Us  COQ  DES.  421 

clinant,  à  cause  du  dégât  qu'il  occasionnait  dans  les  bois ,  et  des 
dangers  auxquels  s'exposaient  souvent  les  jeunes  gens  en  sautant  à 
travers  ces  feux.  Dans  certains  cantons  ,  on  en  allumait  d'autres , 
appelés  par  les  Dalmates  koleda ,  en  l'honneur  de  S.1  Jean.  Au  com- 
mencement de  l'année,  les  Uscoques  se  font  des  complimens  accom- 
pagnés d'embrassades  ,  et  en  se  demandant  réciproquement  comment 
ils  ont  passé  l'année  qui  vient  de  s'écouler;  mais  ils  s'abstiennent 
de  se  souhaiter  une  longue  suite  d'années,  d'après  cette  maxime  qu'ils 
répètent  souvent:  à  quoi  sert  de  former  des  vœux  pour  l'avenir? 
fouissons  du  présent  et  vivons  heureux.  Ils  professent  le  rite  grec, 
et  n'ont  pas  trop  de  respect  pour  leurs  ministres  hors  de  l'église: 
ce  dont  ils  sont  excusables,  car  la  conduite  de  ces  ministres  ne  ré- 
pond guères  au  caractère  dont  ils  sont  revêtus.  Du  reste  ils  ne  le 
cèdent  en  superstition  à  aucun  autre  peuple  ,  comme  l'attestent  les 
milliers  d'amulettes  et  les  poudres  sympathiques  qu'ils  ont  contre 
les  maladies  épidémiques  du  bétail. 

Quoique  moins  crédules,  ils  ne  laissent  pas  de  montrer  une  x**Mu 
sorte  d'entêtement  dans  l'usage  qu'ils  font  de  certaines  recettes  dans 
leurs  maladies.  Quelle  que  soit  la  nature  du  mal,  ils  commencent 
par  avaler  un  verre  d'eau  de  vie  de  genièvre  s  puis  ils  s'exposent  à 
toute  l'ardeur  du  soleil,  et  vont  ensuite  au  lit  où  ils  se  couvrent 
de  manière  à  provoquer  la  transpiration.  Pour  la  fièvre  ils  prennent 
de  l'eau  de  vie  de  prunes  saturée  de  poivre  et  de  gingembre  ;  et 
pour  les  rhumatismes ,  ils  appliquent  sur  la  partie  malade  des 
briques  bien  chaudes,  sur  lesquelles  ils  versent  du  vinaigre,  du  vin 
ou  de  l'eau  de  vie,  et  qu'ils  enveloppent  dans  un  linge.  Ils  font 
usage  pour  la  goutte  d'un  cataplasme  de  yebbe  ,  qui  est  le  sambu- 
eus  cbulus.  Lorsqu'ils  n'y  a  plus  espoir  de  guérison  ,  ils  font  pren- 
dre au  malade  un  bain,  pour  qu'il  paraisse  pur  devant  Dieu,  qu'ils 
désignent  par  le  nom  de  Treiza.  Les  cérémonies  de  leurs  mariages 
sont  à  peu  près  les  mêmes  que  chez  les  Croates  ;  mais  ou  ne  re- 
trouve pas  le  même  rapport  entr'eux  et  ces  derniers  relativement 
au  baptême,  qu'ils  différaient  autrefois  d'administrer  jusqu'à  i3a-  Baptême. 
dolescence.  Marie  Thérèse  mit  fin  à  ce  désordre  ,  et  aujourd'hui 
ils  ont  des  registres,  d'après  lesquels  sont  établis  les  rôles  de 
la  conscription.  Leurs  funérailles  ont  également  beaucoup  de  res-  /Wai««. 
semblance  avec  celles  des  Licaniens.  La  seule  différence  qu'on  y 
remarque,  c'est  qu'à  la  mort  d'un  enfant,  sa  mère  se  déchaîne  en 
imprécations,  et  ne   cesse  décrier   qu'un    démon  envieux  Ta    dé- 


^aa  Costume 

voré  ;  et  quand  on  va  pour  l'enterrer  elle  porte  au  bord  de  la  fosse 
son  berceau,  qui  est  fait  de  planches  de  chêne  bien  jointes  3  et  là 
elle  le  brise  sous  ses  pieds. 
Hautement-  L'habillement  des  Uscoques  a  aussi  beaucoup  de   rapport   avec 

relui  des  habitans  de  la  Basse  Dalmatie.  Les  hommes  ont  un  petit 
bonnet  rouge ,  les  cheveux  partagés  en  tresses  et  de  longues  mousta- 
ches. Souvent  ils  vont  l'estomac  et  les  bras  nus ,  et  portent  un  habit 
rouge  galonné  en  laine;  et  leurs  longs  caleçons ,  ainsi  que  leur  man-. 
teau  avec  son  capuchon  qu'ils  portent  lJhiver ,  sont  de  la  même 
couleur.  Leur  arme  favorite  est  une  espèce  de  hallebarde  ,  et  lors- 
qu'ils sortent  pour  aller  travailler  à  la  campagne  }  ils  emportent  avec 
eux  une  longue  pique  3  une  dague  et  un  pistolet,  comme  on  le  voit 
au  n.°  4  de  la  planche  ci-dessus.  Ou  voit  souvent  les  femmes  vêtues 
d'une  espèce  de  tunique  bleue  céleste,  avec  le  bord  jaune,  et  une 
ceinture,  ayant  la  forme, d'un  tablier  à  raies,  et  avec  une  coiffe 
jaune  qui  va  en  se  rétrécissant  vers  le  milieu  de  la  tête  :  voyez  le 
n.°  5  de  la  même  planche.  Les  filles  sont  plus  recherchées  dans 
leur  coiffure;  elles  portent  un  grand  bonnet  rouge,  parsemé  de 
pièces  d'argent  et  antres  ornemens ,  et  elles  attachent  à  leurs  lon- 
gues tresses  des  fiies  de  coquillages ,  comme  ou  le  voit  au  n.°  3  de 
cette  même  planche. 


DE    LA    CROATIE    MILITAIRE, 

Pourquoi  JL  ouk  ne  rien    omettre   d'essentiel    à  la    connaissance  du   cos^ 

appelée  i        «        /-*  •  •  i  «       •  \  î 

militaire.  tume  de  la  Croatie  militaire  ,  nous  croyons  a  propos  de  rapporter 
ici  quelques  particularités ,  qui  n'ont  rien  de  commun  avec  la  Croa- 
tie civile  dont  nous  venons  de  parler.  La  Croatie  militaire  est  une 
des  provinces  les  plus  orientales  de  ITllyrie  ,  et  confine  avec  la-Tur-» 
quie  Européenne  ,  contre  laquelle  elle  sert  comme  de  boulevard 
aux  possessions  de  la  monarchie  autrichienne.  Placés  à  côté  d'un 
peuple,  qui  5  dans  les  commencemens ,  ne  cherchait  qu'à  propager 
parmi  eux  sa  religion  et  ses  mœurs  dont  ils  ne  se  souciaient  pas,  les 
habitans  de  ce  pays,  au  lieu  de  continuer  à  inquiéter  leurs  voi- 
sins par  leurs  incursions,  se  trouvèrent  dans  la  nécessité  de  se  te- 
nir toujours  en  armes,  pour  être  prêts  à  repousser  les  aggression3 
d'un  ennemi  dangereux  ,  ou    pour  se    garantir  des    maladies  conta- 


de   la   Croatie   militaire.  4^3 

gïeuses  qu'ils  en  avaient  à  craindre.  Dans  cette  position  difficile,  ils 
se  donnèrent  un  gouvernement  fondé  sur  l'existence  permanente  de 
ce  double  danger  ,  et  sur  le  besoin  où  ils  étaient  d'avoir  toujours 
une  force  armée  sur  pied.  Pour  que  cette  forme  de  gouvernement 
eût  tout  l'effet  qu'on  en  attendait  ,  on  leur  donna  des  officiers 
habiles,  qui  leur  étaient  plus  nécessaires  que  des  magistrats  civils, 
et  sous  la  direction  desquels  ils  s'accoutumèrent  à  manier  de  la 
môme  main  le  fusil  et  la  charrue,  à  vivre  sous  une  discipline  mili- 
taire qui  leur  tient  lieu  de  lois  civiles  et  criminelles  ,  et  à  cul- 
tiver leurs  champs.  La  juridiction  de  ces  chefs  s'étend  sur  le  genre 
de  vie  propre  à  chaque  famille,  sur  l'usage  qu'elle  fait  de  son  avoir, 
sur  le  succès  de  son  industrie,  et  enfin  sur  tout  ce  qui  peut  l'in- 
téresser. En  un  mot  la  Croatie  militaire  ressemble  à  un  grand  camp, 
dans  lequel  chacque  soldat,  agit  selon  l'impulsion  et  les  ordres  qui 
lui  sont  donnés  par  ses  chefs.  La  discipline  rigoureuse  à  laquelle 
sont  soumis  ces  Groates  n'éteint  cependant  pas  en  eux  une  certaine 
vanité,  ou ,  pour  mieux  dire  une  sorte  d'amour  propre,  que  n'ont  point 
les  autres  Illyriens  ,  qui  est  de  vouloir  être  appelés  en  leur  langue 
hommes  guerriers  ,  hommes  libres.  Ils  s'offenseraient  du  nom  de 
paysans ,  et  l'on  ne  pourrait  les  assujétir  à  une  autorité  qui  ne 
serait  pas  militaire  ,  sans  affaiblir  en  eux  le  sentiment  de  l'obéis- 
sance aux  lois. 

D'après  cela  le  pays  fut  partagé  en  six  régimens ,  qui  corres-     les  Ctmtes 

j.,  ,  1  i  i  «     •   •  ■*>  > .  .  .  soui  presque 

pondent  a  ce  qu  on  appelle  divisions  politiques  dans  les  autres  tous  militaires. 
pays.  La  population  fut  de  même  distribuée  en  classes,  et  toutes 
les  familles  composant  une  classe  eurent  à  titre  de  patrimoine  pour 
elles  et  pour  leurs  descendaus  une  portion  de  terre,  qui  est  le  prix  de 
leur  service  personnel.  Chaque  régiment  se  compose  de  quarante- 
cinq  à  cinquante  tnille  personnes,  qui  se  trouvent  réparties  dans 
les  villes,  les  bourgs  et  les  villages  compris  dans  l'arrondissement  du 
même  régiment.  Il  n'y  a  d'exempts  du  service  militaire  qu'on  ires- 
petit  nombre  d'individus  étrangers,  qui  sont  venus  s'établir  dans  ce 
pays,  et  quelques  familles  nobles  ou  privilégiées.  Outre  les  terres  cédées 
à  chaque  famille,  les  régimens  ont  reçu  une  dotation  en  fonds,  as- 
sez considérable  pour  subvenir  aux  dépenses  de  la  communauté.  Ces 
fonds,  ainsi  que  ceux  des  particuliers  sont  inaliénables,  et  une  fa- 
mille ne  peut  même  vendre  ce  qui  lui  reste  pour  ses  besoins  privés 
sans  une  permission  du  gouvernement,  qui  ne  s'obtient  qu'avec  beau- 
coup de,  difficulté.  L'habillement  est  le  même  pour    toutes    les   fa- 


4^4  Costume 

milles ,  et  l'étoffe  en  est  fabriquée  dans  le  pays  par  les  femmes.  À 
l'heure  des  repas  tous  les  individus  de  la  même  commune  se  réu- 
nissent, et  le  plus  ancien,  auquel  obéissent  tous  les  autres ,  fait  dans 
cette  occasion  les  fonctions  de  chef  et  d'économe.  Du  reste  chaque 
famille  s'arrange  comme  il  lui  plaît  dans  son  habitation. 
Forme  Chaque  régiment  est  commandé  par  nu  colonel ,  qui  réunit  en 

Kouremement.  lui  l'autorité  civile  et  militaire,  et  dont  la  résidence  est  dans  le  lieu 
le  plus  considérable  de  sa  juridiction  ,  qu'on  pourrait  par  conséquent 
en  appeler  le  chef-lieu.  Ce  régiment  est  divisé  en  douze  compa- 
gnies, qui  forment  autant  de  subdivisions  territoriales  ,  et  ces  compa- 
gnies sont  commandées  par  un  capitaine,  qui,  outre  le  commande- 
ment militaire 3  exerce  les  fonctions  de  préteur  ou  de  juge,  sons 
l'autorité  du  colonel,  et  réside  dans  l'endroit  le  plus  considérable 
de  sa  subdivision.  Les  lieutenans  et  les  sous-officiers  de  la  compagnie 
exercent ,  sous  l'inspection  du  capitaine  s  les  fonctions  de  consuls  de 
commune  chacun  dans  le  lieu  de  sa  résidence;  il  y  décident  en  matière 
civile  et  criminelle  ,  mais  la  peine  la  plus  grave  à  laquelle  ils  puis- 
sent condanner  un  individu,  est  de  vingt-cinq  à  cent  coups  de  bâ- 
ton. Pour  les  délits  susceptibles  d'une  peine  plus  grave,  le  coupable 
est  traduit  au  tribunal  de  son  régiment ,  qui  est  un  vrai  conseil  de 
guerre  composé  du  colonel,  d'officiers,  de  sous-officiers  et  de  sol- 
dats. Ce  tribunal  juge  sans  appel  de  tous  les  délits,  à  l'exception 
de  ceux  qui  emportent  la  peine  capitale,  et  le  jugement  est  aussi- 
tôt exécuté.  Lorsqu'il  y  va  de  la  vie  du  coupable,  le  jugement  est 
soumis  à  la  revision  d'un  tribunal  supérieur  établi  à  Agram ,  qui  , 
en  cas  de  confirmation,  le  renvoie  au  premier  tribunal  pour  l'exé- 
cution: autrement  le  procès  est  instruit  de  nouveau  par  d'autres  j  u- 
ges  nommés  à  cet  effet. 
jugement  En  matière  civile,  ies  contestations  sont  portées  au  tribunal  de 

des  affaires  .  .        . 

civile*.  la  compagnie  qui  est  préside  par  le  capitaine,  mais  seulement  pour 
les  affaires  de  sa  compétence.  La  partie  condannée  a  la  faculté 
d'en  appeler  au  tribunal  du  régiment,  et  de  ce  dernier  à  celui 
d'Agram  qui  juge  eu  dernier  ressort.  Dans  les  causes  d'importance, 
les  parties  peuvent  encore  recourir  contre  ce  dernier  jugement  au 
conseil  suprême  de  Vienne,  qui  le  confirme  ou  l'aunulle,  et  dans  ce 
dernier  cas  prononce  un  jugement  définitif.  C'est  dans  ces  ré^imens 
qu'on  prend  les  officiers  conuus  sous  le  nom  d'officiers  d'économie  , 
qui  sont  chargés  de  donner  les  terres  à  bail,  de  ratifier  les  con- 
trats, d'ordonner  les  coupes  de  bois,  et  de  percevoir  les  revenus  du 


de   la    Croatie    militaire.  425 

régiment,  qui  consistent  en  une  légère  imposition  de  quinze  à  vingt 
sous  au  plus  par  chaque  arpent  de  terre  rais  en  culture.  Ces  offi- 
ciers ont  un  traitemeut  fixe  qui  se  paie  sur  les  fonds  du  régiment; 
et  lorsque  les  revenus  ne  couvrent  point  les  dépenses,  le  gouverne- 
ment Autrichien  rembourse  le  déficit.  Le  Croate  ne  reçoit  point 
de  paie  militaire,  ayant  assez  pour  vivre,  sinon  dans  l'aisance, 
au  moins  sans  craindre  la  misère.  Il  faut  bien  qu'il  se  trouve  con* 
tent  de  sa  condition  3  car  il  n'y  a  guères  de  peuple  aussi  attaché  qvie 
lui  à  son   pays,  ni  qui  donne  aussi   peu  de  souci  à  son  gouvernement. 

En  tems  de  paix  on  se  sert  des  Croates  pour  former  un  cordon  Combien 
sur  les  frontières  de  la  Turquie.  A  cet  effet,  on  y  envoie  de  chaque  mu! Trétat. 
régiment  un  major  et  deux  capitaines  avec  le  nombre  de  soldats 
nécessaires,  selon  les  craintes  que  peuvent  inspirer  les  pays  limitro- 
phes ,  ou  les  besoins  qu'exigent  le  maintien  du  bon  ordre  et  la  sû- 
reté des  habitans,  et  ces  troupes  sont  distribuées  de  distance  en 
distance  par  compagnies  et  fractions  de  compagnies.  En  tems  de 
guerre  on  lève  le  plus  souvent  la  moitié  des  hommes  propres  à  en- 
trer en  campagne ,  et  ils  se  lèvent  même  tous  en  masse  lorsque  le 
besoin  l'exige.  Telle  est  enfin  leur  disposition  pour  le  métier  des 
armes,  que  ce  pays,  dont  la  population  n'est  guères  que  de  cent 
cinquante  mille  personnes ,  peut  fournir  à  l'occasion  quarante  ou 
cinquante  mille  hommes  armés  et  équipés,  sans  qu'il  faille  pour 
cela  employer  la  force,  et  sans  qu'on  y  aperçoive  même  le  moindre 
signe  de  mécontentement.  L'écrivain  que  nous  avons  pris  pour  guide 
n'a  pas  tort  en  effet  de  dire,  que  les  Croates  offrent  une  image 
frappante  des  légions  romaines ,  qui ,  du  tems  des  Empereurs ,  étaient 
envoyées  aux  frontières  de  l'empire  pour  s'opposer  aux  invasions  des 
Barbares,  et  qui  y  cultivaient  des  terres  dont  chaque  soldat  tirait 
sa  subsistance  et  celle  de  sa  famiiie.  Les  Croates  ont  même  l'avan- 
tage sur  ces  légions,  en  ce  qu'ils  sont  moins  enclins  à  la  révolte, 
et  qu'étant  nés  dans  le  pays  même  ,  ils  ont  un  intérêt  immédiat  à  en 
conserver  les  institutions  et  les  usages.  Cet  avantage  n'a  point  échappé 
aux  vues  pénétrantes  d'un  de  nos  conquérans  modernes;  et  en  effet , 
avec  une  organisation  semblable ,  en  même  tems  qu'on  assure  la 
tranquillité  intérieure  ,  on  rend  facile  la  levée  de  troupes  nombreu- 
ses et  aguerries,  qui  ne  coûtent  rien  ou  presque  rien  au  gouverne- 
ment: car,  pour  l'habillement,  les  Croates  en  ont  un  fort  simple, 
-qui  est  parfaitement  adapté  à  leurs  mœurs,  et  qui  ne  coûte  que 
fort  peu  au  trésor  public.  Le   pays   où    l'on    s'éloigne    le    plus   de 

liurope.    Fol.    I.   P.   III.  54 


2fa6  Costume 

ce  costume  est  Juppa  dans  la  Croatie  Turque  ,  dont  les  habitans 
portent  de  larges  caleçons  avec  des  pantoufles  à  l'Ottomane,  et  vont 
les  jambes  nues.  Malgré  l'ampleur  embarrassante  de  Ienr  habille- 
ment 5  ces  Croates  ne  laissent  pas  de  former  de  bonnes  troupes 
d'éclaireurs  et  de  tirailleurs,  dont  on  se  sert  avantageusement  en- 
core pour  surprendre  les  sentinelles  et  poursuivre  l'ennemi.  Nous  en 
avons  représenté  quelques-uns  au  n.°  6  de  la  planche  ci^dessus, 

DES   LICANIENS, 

Leur  caractère.  V^uoiqde  les  Licaniens  aient  la  même  organisation  civile  que 

les  Croates,  ils  en  diffèrent  néanmoins  beaucoup  parles  traits  et  par 
les  usages,  ce  qui  fait  qu'on  les  prendrait  plutôt  pour  des  Monténé- 
grins. Cette  différence  semble  avoir  pour  cause  l'isolement  du  pays 
qu'ils  habitent,  qui  est  séparé  de  la  Croatie  et  de  la  Dalmatie  par 
une  chaîne  de  montagnes,  et  borné  à  l'est  par  le  territoire  de 
Rama,  au  sud  par  la  Dalmatie,  à  l'ouest  par  la  Morîaquie ,  et  vers 
Je  nord  par  la  Croatie  Turque.  A  l'abri  des  montagnes  dont  la 
nature  lui  a  fait  des  retranchemens  inexpugnables,  ce  peuple  a 
souvent  pris  les  armes  contre  son  souverain  ,  et  s'est  conservé  indé- 
pendant. Vu  du  bon  côté,  on  trouve  en  lui  du  courage  et  de  l'hos- 
pitalité; mais  considéré  sous  un  autre  aspect,  on  est  choqué  de  son 
ignorance,  de  sa  superstition,  de  ses  dérégieraens  et  de  son  ardeur 
pour  la  vengeance.  Ses  mœurs  commencent  cependant  à  s'adoucir; 
mais  par  le  passé,  le  vol  et  l'assassinat  lui  étaient  familiers.  Cela  n'a 
pas  empêché  pourtant  qu'il  n'ait  vécu  en  bonne  intelligence  avec 
îes  Turcs:  il  se  forme  même  entre  les  individus  des  deux  nations 
des  liaisons  d'amitié,  par  le  moyen  de  petits  cadeaux  qu'ils  se 
font  réciproquement,,  et  qui  sont  de  la  paTt  des  Turcs  une  croix, 
et  de  La  part  des  Licaniens  une  découpure  représentant  une  demi- 
lune  :  ces  témoignage*  de  bienveillance  sont  pour  eux  un  plus  "sûr 
garant  de  la  durée  de  leur  amitié,  que  ne  léseraient  mille  sermens. 
Lorsqu'un  Licanien  rencontre  un  Turc  il  le  salue  en  disant  po- 
rnos Bozam^  Dieu  vous  assiste:  celui-ci  répond  dans  les  mêmes  ter- 
mes,  mais  sans  s'incliner  autant  que  le  premier;  et  si  c'est  un  per- 
sonnage de  distinction,  il  dit  tout  simplement  sdravo ,  portez-vous  bien. 
Veu  semiiie  Les  Licaniens  ne  sont  que  peu  ou  point  du  tout  sensibles  aux 

aux  peines  ■  "»*/»  ■*■.*.  i 

i„famauuS.     peines  infamantes ,  comme  on  le  verra  par  îes  deux  faits  que  nous 


DES     LlCANlENS.  427 

allons  rapporter.  L'Empereur  Joseph  II  se  trouvant  un  jour  à  Gos- 
pich,  qui  est  leur  ville  principale,  dit  à  un  colonel  dont  il  pas- 
sait la  troupe  en  revue  :  Je  sais  que  ces  braves  gens  sont  chargés 
de  coups  de  bâton:  je  ne  veux  pas  qu'on  les  traite  ainsi.  Sire ,  ré- 
pondit le  colonel  ,  je  puis  assurer  votre  3ïajesté  que  vingt-cinq 
coups  de  bâton  ne  sont  rien  pour  un  LiGanien  :  il  les  reçoit  pour 
un  verre  d'eau  de  vie.  L'Empereur  ne  voulait  pas  le  croire  ,  mais 
il  ne  tarda  pas  à  s'en  convaincre  ,  car  étant  survenu  un  autre  jour 
au  moment  où  un  individu  condanné  à  recevoir  cent  coups  de  bâton  , 
en  avait  déjà  eu  cinquante,  sa  majesté  lui  fit  grâce  du  reste:  sur 
quoi  le  condanné  partit  d'un  éclat  de  rire,  dont  le  monarque  ne 
dut  pas  être  fort  satisfait.  M.r  Hacquet  a  été  témoin  lui-même  d'un 
autre  fait,  d'une  date  beaucoup  plus  récente.  Passant  un  jour  sur 
la  place  de  Carlsbat  ,  il  vit  un  voleur  attaché  au  poteau  avec 
un  écriteau  au  dessus  de  sa  tête.  Il  se  trouva  par  hazard  que  son 
guide  était  connu  de  ce  malfaiteur,  qui  lui  cria  ;  pois,  ami,  si  les 
Allemands  ne  sont  pas  fous  de  m  arranger  de  cette  manière.  Et  en 
effet  ce  malheureux  ,  en  qui  le  châtiment  n'excitait  aucun  senti- 
ment de  honte  ,  s'imaginait  que  les  spectateurs  riaient  de  l'action 
pour  laquelle  il  avait  été  condanné. 

Les  Licaniens  font  leur  nourriture  de  pain  d'avoine,  de  lait,, 
de  fromage  ,  et  quelquefois  d'un  peu  de  viande  de  chèvre  ou  de  phy'sl(1 
mouton  accommodée  à  la  manière  des  Dalmates*  Leur  grande  sobriété 
les  rend  extrêmement  patiens  dans  les  tems  de  disette  j  mais  s'il  leur 
vient  un  moment  d'abondance  ,  ils  ne  gardent  plus  de  retenue  ,  et 
ne  pensent  nullement  à  l'avenir,  Ces  passages  fréquens  et  subits 
d'une  abstinence  presque  absolue  à  tous  les  excès  de  l'intempé- 
rance* n'empêche  pas  qu'ils  ne  soient  d'une  forte  complexion,  dont 
M.r  Hacquet  a  été  tellement  frappé  qu'il  en  a  rapporté  plusieurs 
exemples ,  parmi  lesquels  nous  citerons  le  suivant.  Il  était  devenu  chi* 
rurgien  d'un  régiment  de  Licaniens,  lorsqu'un  jour  on  conduisit 
devant  le  colonel  un  beau  jeune  homme  ,  qui  avait  été  pris  à  la  tète 
d'une  bande  de  brigands:  il  ne  s'agissait  de  rien  moins  que  de  le 
pendre;  mais  comme  il  était  couvert  de  blessures,  le  colonel  ne 
croyant  pas  qu'il  pût  y  survivre  ,  permit  au  chirurgien  d'en  ten- 
ter la  guérison.  Le  blessé  fut  rais  dans  une  prison  obscure ,  où 
il  n'avait  que  de  la  paille  pour  se  coucher,  avec  du  pain  et  du  lait 
pour  toute  nourriture.  Il  était  dans  un  état  à  faire  compassion  :  une 
balle,  après  lui  avoir  fracassé  le  bras  droit  et    percé    deux    côtes } 


Leur 

constitution 
ue. 


^2.3  ,     Costume 

s'était  introduite  dans  la  cavité  de  la  poitrine;  on  avait  même  lieu 
de  croire  qu'il  avait  le  poumon  endommagé  3  car  en  approchant 
une  chandelle  de  l'orifice  de  la  plaie  9  le  vent  de  la  respiration 
l'éteignait.  Une  autre  balle  lui  avait  traversé  le  bras  gauche ,  et 
une  troisième  avait  pénétré  dans  le  sternum  .  Oui  aurait  jamais  dit 
qu'il  reviendrait  de  cet  état  ?  Et  pourtant  ,  à  l'aide  des  remèdes  les 
plus  simples,  i!  fut  guéri  au  bout  de  deux  mois,  et  renvoyé  dans  son 
pays  par  le  colonel  qui  lui  donna  son  congé. 
Habitations»  Les  Licaniens  n'ont  pour  maisons  que  de  pauvres  cabanes  com- 

posées de  quatre  murs  en  pierre  ou  en  bois,  blanchies  en  plâtre,  et 
couvertes  en  paille  ou  en  planches.  A  la  vérité  elles  ne  serveut  guè- 
res  aux  hommes,  qui  toujours  au  service  militaire  ou  à  la  chasse, 
les  habitent  fort  rarement:  aussi  n'y  voit-on  le  plus  souvent  que 
les  femmes,  auxquelles  appartient  le  soin  de  labourer  les  champs 
aveô  une  charrue  sans  roues  à  la  manière  de3  Egyptiens  et  des 
Chinois  ,  et  de  faire  la  récolte  des  grains.  C'est  après  ce  dernier 
travail  ordinairement  que  les  filles  se  marient  :  ce  qui  se  fait  comme 
chez  les  autres  peuples  de  l'illyrie.  Les  funérailles  offrent  seulement 
quelque  variation.  Dès  qu'un  homme  est  mort ,  on  en  avertit  le  curé 
et  l'on  sonne  toutes  les  cloches:  l'omission  de  cette  dernière  prati- 
que ne  ferait  pas  moins  de  bruit  ,  que  s'il  s'agissait  de  sauver  une 
âme  ,  ou  de  la  délivrer  des  peines  du  Purgatoire.  Pendant  que  les 
cloches  sonnent  on  lave  le  cadavre,  et  après  l'avoir  habillé  on  dé- 
tend sur  une  table.  Si  le  défunt  est  catholique  ,  on  lui  met  entre 
les  mains  une  croix  simple,  et  s'il  est  Grec  cette  croix  est  double. 
Ses  parens  viennent  ensuite  l'embrasser  et  pleurent  autour  de  lui, 
après  quoi  un  père  de  famille  (  et  y  en  a  toujours  trois  ou  quatre 
et  même  plus  dans  chaque  famille  )  récite  foraison  funèbre.  Les 
amis  du  mort  rappellent  ensuite  chacun  à  leur  tour  ses  bonnes  ac- 
tions. Son  éloge  fini,  on  lui  demande  pourquoi  il  a  abandonné 
sa  femme  ,  ses  enfans  et  ses  amis,  comment  ses  compagnons  pourront 
aller  à  la  guerre  et  à  la  chasse  sans  lui,  et  comment  subsisteront 
sans  son  assistance  sa  femme  et  ses  enfans» 
y^ses  après  J^  cette  apostrophe  succèdent  les  pleurs  simulés  et  prescrit?  par  le 

les  funérailles.       <  ...  r  r 

rite  même,  qui  en  indique  le  commencement  et  la  fin.  La  famille 
s'empresse  ensuite  de  faire  au  défunt  le  dernier  adieu  ,  c'est-à-dire  de 
l'embrasser  plusieurs  fois  jusqu'à  ce  que  le  prêtre  arrivant  avec  sa 
suite  ,  il  impose  silence  et  récite  d'autres  prières.  Après  qu'il  a  été 
mis  dans  le  cercueil,  ou  l'embrasse  de  nouveau  3  puÎ3  on  le  transporte 


DES     LlCANIEÏÏS.  429 

à  l'église  le  visage  découvert.  Ses  parens  marchent  les  premiers  dans 
Je  convoi,  et  après  eux  viennent  les  femmes  ^  puis  ses  amis.  Les 
premières  font  retentir  Pair  de  leurs  lamentations ,  qu'elles  accom- 
pagnent de  louanges  sur  ses  bonnes  qualités  et  sur  ses  vertus.  Les 
cérémonies  religieuses  achevées,  ses  parens  lui  donnent  un  der- 
nier baiser,  après  quoi  on  pose  le  cercueil  à.  terre.  Pendant  la  cé- 
lébration de  ces  cérémonies  on  prépare  à  la  maison  de  la  famille 
un  repas  pour  les  plus  proches  parens ,  qui  finissent  souvent  par 
s'y  enivrer  au  point  de  ne  plus  se  reconnaître.  Le  lendemain  ces 
mêmes  parens  apportent  au  logis,  chacun  selon  leurs  facultés,  une 
quantité  de  mets  et  de  vin  pour  leur  faire  continuer  cette  bombance 
pendant  huit  jours. 

Les  Licaniens  ne  sortent  jamais  de  chez  eux  qu'en  uniforme,  Habillement; 
et  leur  costume  alors  se  compose,  savoir;  d'un  bonnet,  d'un  habit, 
de  longs  caleçons  et  d'un  manteau,  le  tout  de  couleur  rouge,  à  quoi 
ils  joignent  un  poignard  et  une  paire  de  pistolets  qu'ils  portent  en 
ceinture,  avec  un  fusil  dont  le  canon  se  fait  remarquer  par  une 
quantité  d'anneaux  en  cuivre,  qui  contiennent  la  baguette.  Les 
femmes  portent  une  coiffure  en  pain  de  sucre.,  qui  est  aussi  de 
couleur  rouge,  et  à  laquelle  est  attaché  un  léger  tafetas,  qui  se 
divise  en  deux  parties  et  leur  descend  jusqu'au  ventre.  Le  reste 
de  leur  habillement  consiste  en  une  tunique  et  en  un  tablier  rayé 
à  franges  5  elles  portent  aussi  un  pistolet,  dont  le  secours  peut 
leur  devenir  nécessaire  dans  un  pays  où  les  enlèvemens  sont  as- 
sez fréquens ,  et  où  il  est  parconséquent  indispensable  de  se  tenir 
en  garde  contre  les  résolutions  désespérées.  Les  femmes  ne  font 
point  usage  de  bracelets ,  mais  en  revanche  elles  portent  autant 
de  bagues  qu'il  peut  en  tenir  à  leurs  doigts.  Dans  la  mauvaise 
saison  les  personnes  des  deux  sexes  se  couvrent  d'un- manteau  brun 
sans  manches.  Les  femmes  se  distinguent  entre  elles  à  la  couleur 
de  leur  cothurnes,  qui  sont  blancs  pour  les  nobles,  appelées  divisa  , 
de  couleur  céleste  pour  les  femmes  mariées,  et  bleus  pour  les  veu- 
ves,  et  tontes  sont  obligées  de  travailler  à  la  terre  pendant  l'ab- 
sence des  hommes ,  qui  est  presque  continuelle.  Le  n.°  1  de  la 
planche  69  représente  un  Licanien  avec  l'uniforme  qu'il  porte 
quand  il  est  au  service  contre  les  Turcs.  Dans  les  jours  fixés  pour 
leurs  exercices  les  Licaniens  sont  dressés  au  maniement  du  sabre, 
mais  sans  uniforme;  et  quand  ils  sont  incorporés  dans  un- régiment , 
on  leur  donne  l'équipement  des  troupes  régulières.  On  voit  au  n.° 
a  de  la  même  planche  une  Licanienne  dans  son  costume  ordinaire. 


^3o 

DES  DALMATES, 


.près  les  notions  sommaires  que  nous  avons  déjà  données  sur 
les  vicissitudes  politiques  de  la  Dalmatie,  il  ne  nous  reste  qu'à  recon- 
naître la  position  de  cette  contrée,  et  à  examiner  le  costume  actuel 
de  ses  habitans.  La  Dalmatie  ,  pays  de  montagnes ,  confine  à  l'ouest  avec 
la  Liburnie,  à  l'est  avec  l'Albanie,  au  sud  avec  la  mer  Adriatique, 

Caractère,  et  au  nord  avec  les  Alpes.  Dans  plusieurs  cantons  de  la  haute  Dal- 
matie les  habitans  se  confondent  avec  les  Uscoques ,  auxquels  ils 
ressemblent  en  effet  par  leur  caractère  farouche  et  par  leur  goû£ 
pour  la  rapine.  Soumis  pendant  long-tems  à  la  domination  Véni- 
tienne, la  crainte  du  châtiment  a  plus  de  pouvoir  sur  eux  que  sur 
les  Licaniens  :  cependant  ils  n'ont  pas  encore  perdu  le  souvenir  de 
la  vie  indépendante  que  menaient  leurs  ancêtres  dans  leurs  mon- 
tagnes: car  ils  ont  des  chansons  guerrières  où  est  invoqué  le  nom  de 
Radoslas  un  de  leurs  héros  et  de  leurs  Rois ,  qui,  dans  les  tems  où  le 
joug  leur  devient  insupportable,  est  pour  eux  un  cri  de  ralliement. 
M.  Haquet  ayant  dit  à  ce  sujet  à  quelqu'un  d'eux  :  à  quoi  vous  sert 
d'implorer  un  mort  qui  ne  peut  vous  secourir?  celui-ci  lui  répondit  : 
il  viendra  tôt  ou  tard  un  second  Radoslas  qui  sommettra  à  notre 
puissance  les  pays  voisins  ,  et  rendra  leurs  habitans  nos  esclaves. 
L'idée  de  cette  indépendance  future  donne  à  ce  peuple  une  hu- 
meur gaie.  Le  Dalmate  s'affectionne  à  son  maître  au  point  de  se 
sacrifier  pour  lui,  s'il  en  est  bien  traité,  autrement  ii  ne  tarde 
point  à  en  changer.  On  trouve  plus  de  fidélité  dans  les  habitans 
de  la  montagne  que  dans  ceux  du  rivage  de  la  mer  appelés  pri- 
mdrziy  mais  ces  derniers  sont  meilleurs  soldats  de  marine,  tant  à 
cause  de  leur  docilité  ,  que  de   leur  forte  complexion. 

Tempérament.  Dans  tout  le  pays  M.r  Hacquet  n'a  pas  trouvé  un  seul  homme  qui 

fût  né  muet,  estropié,  bossu,  ou  rachitique  :  il  est  rare  également 
d'y  rencontrer  des  gens  d'une  humeur  hypocondriaque  ou  misanthro- 
pes. Et  pourtant  malgré  ces  avantages  la  civilisation  y  est  restée  pres- 
que au  berceau,  le  langage  n'y  a  presque  point  fait  de  progrès;  et ,  sous 
ce  rapport  ,  les  Dalmates  semblent  être  encore  des  hommes  de  la  na- 
ture. Au  bout  de  leur  première  année  les  enfans  marchent  seuls,  et  à 
neuf  on  dix  ans  ils  nagent  comme  des  poissons.  La  peste,  appelée  dans 
le  pays  kuga  ,  est  une  des  calamités  auxquelles  la  Dalmatie  est  assez 
souvent  exposée:  la  dernière,  qui  eut  lieu  en  1783,  fut  introduite  à 


COSTDME     DES     DiLMATES,  43 1 

Spalatro  par  le  moyen  d'une  balle  de  laine  qu'on  y  avait  transportée 
de  Mostan  en  Bosnie  sans  précaution  9  et  il  périt  la  moitié  de 
la  population  de  cette  ville.  On  attribue  la  cause  de  semblables 
désastres  à  la  position  du  lazaret  ,  qui  est  trop  près  de  la  ville, 
ou  plutôt  dans  son  enceinte,  et  l'on  est  étonné  que  la  République 
de  Venise,  dent  la  police  était  du  reste  si  attentive,  n'ait  Ja- 
mais pensé  dans  le  tems  à  remédier  à  un  aussi  grave  inconvénient  : 
car  quant  aux  Dalmates,  toutes  leurs  précautions,  en  cas  de  symp- 
tômes de  peste,  consistent  à  se  recommander  aux  images  des  Saints , 
et  à  s'éloigner  des  maisons  où  elle  exerce  ses  ravages.  Un  grand 
nombre  d'entre  eux  croient  qu'un  moyen  sur  de  s'en  garantir  est  de 
tenir  suspendus  dans  leurs  habitations  des- martin-pêcheurs  empail- 
lés 3  et  cet  oubli  des  vrais  moyens  de  préservation  en  pareil  cas 
coûte  souvent  la  vie  à  des  familles  entières.  Ou  peut  juger  d'après 
cela  quelle  doit  être  la  superstition  de  ce  peuple  en  tant  d'autres 
choses,  par  exemple  en  fait  de  magie  et  d'exorcismes:  aussi  le 
Dalmate  a-t-il  toujours  soin  de  porter  avec  lui  (  ce  que  ne  fouÈ 
point  ses  voisins  ),  un  pistolet  avec  un  poignard  ou  autre  arme 
quelconque  qui  ait  été  teinte  dans  le  sang  d'un  homme  tué  ,  dans 
îa  persuasion  où  il  est,  que  cet  expédient  est  le  plus  sur  et  le 
plus  efficace  pour  chasser  l'esprit  malin.  Les  prêtres  ont  trop  d'in- 
térêt au  maintien  de  ces  préjugés,  pour  qu'ils  consentent  jamais  à 
en  détromper  le  peuple, 

A  mesure  qu'on  avance  vers  la  mer  la  construction  des  mai-  n«iiM\<.n* ., 
sons  approche  toujours  davantage  du  genre  italien.  Les  habitans  W°S«!J 
des  montagnes  font  leur  occupation  de  la  préparation  de  toutes  les 
pièces  de  bois  qui  entrent  dans  la  construction  d'une  barque  ou 
d'un  navire  quelconque,  et  peut-être  trouvent-ils  à  ce  travail  plus 
de  gain  qu'ils  n'en  retireraient  de  la  culture  de  îa  vigne  ,  des 
oliviers  et  des  mûriers  à  laquelle  leur  territoire  est  propre.  Les  pay- 
san? font  leur  nourriture  de  pain  d'avoine  ou  de  seigle,  auquel  ils 
joignent  le  lait  et  la  viande  de  brebis  ou  de  chèvre.,  et  dans  pres- 
que toutes  les  familles  on  boit  du  vin  plusieurs  fois  dans  îa  semaine. 
Quelquefois  aussi  ils  mangent  du  gibier  pris  le  plus  souvent  au  pièce 
ou  au  filet  sur  les  montagnes:  car  la  poudre  coûte  trop  cher 
pour  chasser  au  fusil.  Les  artisans  ne  se  bornent  pas  à  l'exercice 
d'un  seul  métier,  le  même  homme  fait  tout  dans  la  maison,  et  il 
n'est  personne  qui  ne  sache  faire  des  cordes  avec  Pécorce  du  til- 
leul 3  qu'on  entremêle  de  chanvre  pour  la  renforcer.  La  chasse,  la 


Funérailles. 


^  3a  Costume 

pèche  5  le  tir  au  but  avec  ou  sans  la  fronde ,  ainsi  que  ïa  danse  e* 
autres  exercices  semblables ,  sont  considérés  comme  des  amusemens. 
En  Dalmatie  les  mariages  et  les  baptêmes  se  font  de  la  même 
manière  que  dans  la  Morlaquie  et  autres  pays  de  PIllyrie.  La  ra- 
reté des  maladies  fait  que  les  médecins,  appelés  lïkcw ,  n'ayant  pag 
d'occasions  fréquentes  de  faire  des  expériences  ,  n'y  sont  pas  fort 
habiles.  Le  malade  n'a  pas  plutôt  fermé  les  yeux  qu'on  l'étend  sur 
un  brancard  ou  par  terre,  couvert  d'un  morceau  de  toile  et  avec  un 
crucifix  entre  les  mains;  on  place  à  côté  de  lui  ses  armes,  s'il  est 
adulte  on  lui  met  son  bonnet ,  et  si  c'est  un  enfant  ou  le  pare 
d'une  couronne  de  fleurs.  Les  femmes  qui  le  connaissaient  ou  les 
voisines  jettent  les  hauts  cris:  la  veuve ,  s'il  y  en  a  une,  et  les 
parens  s'arrachent  les  cheveux  ,  et  quelquefois  même  s'égratignent 
îe  visage,  en  appelant  le  défunt  par  son  nom  ,  et  tous  lui  deman- 
dent pourquoi  il  a  voulu  se  séparer  des  personnes  qui  lui  étaient 
si  chères,  s'il  avait  motif  de  se  plaindre  d'elles  etc.  S'il  était  en 
âge  d'être  marié,  on  lui  dit  encore  de  quel  cœur  il  a  pu  se  lais- 
ser mourir  dans  un  tems  où  il  pouvait  contracter  les  nœuds  les  plu3 
doux,  et  on  n'oublie  pas  d'ajouter  que  son  amante  le  suivra  bien- 
tôt au  tombeau:  si  c'était  une  fille,  on  dit  également  que  son  amant 
ne  pourra  pas  survivre  à  sa  perte.  Lorsqu'on  emporte  le  mort  de 
ïa  maison,  on  brise  devant  la  porte  des  vases  d'argile',  pour  indi- 
quer la  fragilité  des  choses  humaines.  Avant  sont  enterrement  dans 
l'église  ou  dans  le  cimetière  ,  tous  les  assistans  vont  lui  donner  le 
baiser  de  paix  sur  la  bouche  ,  sur  le  nez  ,  sur  les  yeux  et  sur  les 
oreilles,  en  lui  souhaitant  en  même  tems  un  bon  voyage  ,  et  en  le 
chargeant  de  commissions  pour  l'autre  monde.  La  fosse  étant  comblée , 
on  met  à  la  tête  une  pierre  sur  laquelle  est  gravée  l'image  d'une 
croix,  et  d'une  corne  de  cerf,  ou  celle  d'une  arme,  pour  signi- 
fier que  le  défunt  était  un  bon  chasseur,  ou  qu'il  était  enrôlé  dans 
la  milice  des  frontières. 
Ce rja'on dépose  Les  Datmates  ,    pour    la    plupart,    sont    dans  l'usage  de  mettre 

tombeaux,  dans  leurs  sépultures  des  grains  grillés 3  du  vin,  de  l'huile  et  autre3 
tt  pourquoi.  ajjmend#  Le5  ministres  du  rite  grec  surtout  ont  soin  de  s'approprier 
ces  offrandes:  aussi  ne  manquent-ils  pas  d'exciter  leurs  paroissiens 
à  les  faire  en  leur  disant,  qu'elles  sont  pour  eux  un  moyen  efficace 
de  procurer  le  repos  aux  âmes  de  leurs  parens  et  de  leurs  amis,  et 
d'empêcher  que  ces  âmes  n'errent  à  l'aventure  :  à  quoi  ils  joignent 
des  récits  d'apparitions  de  revenans,  qui  rappellent  la  doctrine  des 


DES     D  AL  M  AT  ES.  4^ 

Grecs  sur  les  ombres  errantes  le  long  des  bords  du  Styx.  Ils  mon- 
trent encore  plus  de  conformité  avec  cet  ancien  peuple,  par  la  véné- 
ration,  digne;  d'ailleurs  d'être  imitée,  qu'ils  ont  pour  les  sépultures  : 
car  on  rencontre  à  chaque  pas  dans  leurs  montagnes  des  monu- 
mens  funèbres  et  des  cimetières  existans  depuis  des  siècles,  et  où 
Ton  n'aperçoit  plus  les  moindres  vestiges  d'habitations.  Pourquoi  ceux 
de  nos  auteurs  qui  ont  écrit  sur  les  tombeaux  n'ont  ils  pas  visité 
ces  monumens  solitaires?  que  de  sujets  de  méditations  n'y  auraient- 
ils  pas  trouvés  ? 

Les  Dalmates  ont  ordinairement  un  bonnet  de  poil  noir  pour  Hululement. 
coiffure  s  et  il  est  rare  d'en  voir  avec  un  bonnet  rouge;  ils  portent 
les  cheveux  un  peu  longs  et  flottans ,  et  des  moustaches  courtes  % 
et  en  été  ils  ont,  au  lien  d'habit  <>  une  espèce  de  manteau  de  laine 
de  couleur.  On  voit  au  n.°  3  de  la  planche  ci-dessus  un  homme  de  la 
milice  dans  ce  costume,  et  sous  le  n.°  4  une  femme  aussi  en  habille-» 
ment  d'été  3  ayant  pour  coiffure  un  mouchoir  brodé  en  laine  ,  et  arran- 
gé sur  sa  tête  de  manière  à  former  par  derrière  un  triangle  ,  avec  une 
espèce  de  corps  de  jupe  de  couleur  rouge,  contenu  à  l'une  des  ex- 
trémités par  une  bande  de  même  couleur,  et  dont  l'autre  lui  monte 
jusqu'au  menton.  Les  femmes  de  la  montagne  ne  sortent  guères  de 
chez  elles  sans  être  armées  d'nn  poignard  ou  d'un  grand  couteau 
pour  s'en  servir  au  besoiu.  Les  Dalmates  sont  généralement  portés  Liqueurs 
pour  les  liqueurs  fortes,  et  ils  eu  ont  une  particulièrement  connue  et' 

sous  le  nom  de  marasquin  de  Zara  ,  qui  est  très-recherchée  à  l'étran- 
ger. Cette  liqueur  se  fait  avec  le  fruit  d'uu  arbre  qui  abonde  dana 
les  environs  d'un  bourg  appelé  Vodizza  à  peu  de  distance  de  la 
petite  île  de  Morter.  On  tire  de  cette  île  une  plante,  qui  ne  le 
cède  point  au  lin  et  au  chanvre  pour  l'utilité.  Cette  plante  pa-  De  ^ttoi  sonl 
rait  être  une  espèce  de  genêt,  avec  les  niamens  duquel  on  fait  de  faU£uu?r 
la  toile  d'une  longue  durée,  et  les  habitans  de  Morter  vont  à  sa 
recherche  depuis  les  îles  de  Capo  d'Istrie  jusqu'au  bout  de  la  Dat^ 
malie.  Du  reste  ces  insulaires  sont  d'une  extrême  indolence,  et 
n'ont  aucun  goût  pour  l'agriculture.  lis  préfèrent  la  piraterie  aux 
avantages  qu'il  leur  serait  facile  de  se  procurer  par  la  pêche  du 
thon  ,  qui  abonde  presque  toute  l'année  dans  ces  parages  où  il  est 
à  l'abri  des  bourrasques  ,  et  par  la  vente  des  productions  qu'ils  pour- 
raient retirer  de  leur  sol  en  plus  grande  quantité. 

La  Daimatie  nous  offre  encore    d'antres    habitans,    parmi   les- 
quels on  remarque  d'abord  ceux  des   Bouches  de   Cattaro,  qui    ont 
Europe,  roi.  I.  P.  m-  55 


4%4  Costume 

moins  de  ressemblance  avec  les  autres  illyriens  qu'avec  les  Turcs, 
et  surtout  les  Monténégrins  dont  ils  sont  proches.  Ils  sont  pour  la 
plupart  marins  ou  pêcheurs,  ou  plutôt  adonnés  à  la  chasse  pour  la- 
quelle ils  ont  beaucoup  de  passion.  Ils  se  rapprochent  encore  des 
Monténégrins  et  des  Turcs  par  leur  habillement,  qui  se  compose 
à  Cattaro  de  larges  caleçons  qui  arrivent  jusqu'au  mollet  avec  un 
petit  chapeau  rond  ,  et  qui  du  reste  est  tel  qu'on  le  voit  au  n.°- 
Femmes       5    de    la    même    planche.    L'île  ,    ou   plutôt    la    péninsule    de    Sab- 

SaibiQnceiio.  bionoello,  qui  dépend  de  la  Dalmatie  Ragusienue  et  a  environ 
trente  lieues  de  tour,  nous  présente  aussi  une  agréable  singularité 
dans  l'habillement  des  femmes,  qui  consiste  en  une  jupe  soutenue 
par  des  rubans  en  forme  de  bretelles:  cette  jupe  est  bordée  vers 
le  bas  d'une  large  bande  en  couleur  qui  en  relève  la  beauté  •  et 
un  justaucorps  à  manches  longues  et  étroites,,  et  d'une  autre  cou- 
leur que  la 'jupe,  complète  cet  habillement.  Elles  se  mettent  de  ri- 
ches pendans  d'oreille,  et  portent,  outre  le  voile,  un  chapeau  de 
paille  avec  des  franges  et  une  couronne  de  la  même  paille.  Lorsque 
cet  habillement  est  neuf  il  leur  donne  quelqu'agrément  j  mais  l'usage 
où  elles  sont  comme  les  autres  femmes  de  la  Dalmatie  ,  de  ne  plus 
le  quitter  jusqu'à  ce  qu'il  tombe  pour  ainsi  dire  en  lambeaux  ,  leur 
fait  bientôt  perdre  ce  faible  avantage.  Le  n.°  6  de  la  même  plan- 
che représente  une  femme  de  Sabbioncello. 

dfftJÏÏ*  Raguse,  appelée  par  les   Romains    Rausium ,   et    par   les   Illy- 

riens Dubronic,  était  autrefois  capitale  de  toute  la  Dalmatie,  et 
le  devint  ensuite  de  la  république  de  Raguse.  Cette  ville  est  située 
au  bord  de  la  mer,  et  a  un  port  qui  est  défendu  par  uue  bonne 
forteresse.  Dans  le  treizième  siècle  elle  tomba  au  pouvoir  des  Vé- 
nitiens, et  passa  ensuite  sous  la  protection  des  Rois  de  Hongrie. 
32n  1667  elle  essuya  un  tremblement  de  terre  qui  y  lit  beaucoup 
de  dégâts  ,  et  en  176a  elle  fut  en  proie  à  une  anarchie  fomentée 
par  les  nobles.  Enfin  elle  s'érigea  en  république  aristocratique  sur 
le  modèle  de  celle  de  Venise,  et  se  donna  pour  chef  un  magis- 
trat suprême  sous  le  nom  de  Recteur,  qui  était  renouvelle  tous  les 
mois.  Ce  Pvecteur  présidait  un  sénat  composé  de  soixante  membres 
dont  les  délibérations  n'étaient  point  valides  s'il  n'y  avait  pas  au 
moins  les  deux  tiers  de  ses  membres  présens.  On  voit  au  m?  7  de 
la  planche  69  ce  magistrat  dans  son  costume.  Les  habitans  de  Ra- 
guse s'adonnent  au  commerce,  x\utrefois  ils  étaient  en  relation  avec 
les  Turcs,  auxquels  ils  fesaient  passer  des    munitions  de  guerre  et 


DES     D  A  L  M  A  T  E  S.  4^ 

aufre3  marchandises.  Ils  ont  encore  aujourd'hui  des  ateliers  pour  la 
préparation  des  peaux  d'agneau  ,  de  martre  et  autres  pelleteries, 
ainsi  que  des  fabriques  de  bougies  qui  passent  pour  être  meilleures 
que  celles  de  Venise*.  La  plupart  d'entre  eus  professent  la  religion 
catholique  Romaine,  mais  l'exercice  des  cultes,  schismatique  ,  grec 
et  arménien  et  même  du  mahométisme  y  est  toléré. 

En  parcourant  la  Dalmatie  on  rencontre  à  chaque  pas  des  su-        Cause* 
jets  de  méditations  politiques,  sourtout  à  la  vue  des  ruines  de  tant    dépopulation 

...  rt\i  '     f         •  p-i«  i  de  la  D'atmatie' 

de  villes  célèbres ,  qui  lésaient  autrefois  1  ornement  de  cette  con- 
trée ,  et  dont  aujourd'hui  on  aperçoit  à  peine  quelques  traces:  on 
dirait  même  que  sa  population  s'est  engloutie  ,  tant  elle  estdiminuée 
de  ce  qu'elle  était  alors.  M.r  Cassas  est  d'avis  qu'il  faut  en  attribuer 
la  cause  aux  querelles  dont  cette  province  a  été  le  sujet  entre  les 
puissances  qui  se  la  sont  disputée  ;  et,  sans  parler  des  guerres  que  s'y 
sont  faites  les  Barbares,  il  observe,  à  l'égard  de  celles  dout  elle  a  été 
le  théâtre  entre  les  Turcs  et  les  Vénitiens,  que  lorsque  les  pre- 
miers étaient  vainqueurs,  il  ne  pensaient  qu'à  la  dépouiller,  à  en 
enlever  le  bétail  et  à  en  emmener  même  le  plus  d'hommes  qu'ils 
pouvaient  pour  en  faire  des  esclaves ,  ensorte  que  le  peu  d'habitans 
qu'avait  épargnés  la  férocité  de  Pennemi ,  dispersés  dans  des  campa- 
gnes désertes,  sans  moyens  pour  lea  cultiver,  et  réduits  à  ne  pou- 
voir se  procurer  aucune  ressource  par  la  voie  de  mer  ni  par  le 
commerce,  devaient  nécessairement  périr  de  faim  et  de  misère.  Si 
an  contraire  les  Vénitiens  avaient  l'avantage  ,  leurs  possessions  ter- 
ritoriales étant  encore  alors  restreintes  dans  d'étroites  limites  ,  ils 
ne  s'occupaient  non  plus  qu'à  enrichir  leur  capitale  aux  dépens 
des  pays  conquis,  semblables  aux  marchands,  auxquels  les  compare 
l'écrivain  que  nous  venons  de  citer  ,  qui ,  dans  les  commencemens 
de  leur  agrandissement ,  se  plaisent  à  remplir  leurs  magasins  et  à 
contempler  les  marchandises  qu'ils  y  ont  entassées  3  sans  considérer 
que  plus  ces  marchandises  circulent  et  se  répandent,  plus  le  com- 
merce est  prospère  et  florissant.  Ainsi  ,  les  dévastations  des  Turcs 
d'un  côté,  et  de  l'autre  les  déprédations  des  Vénitiens  à  l'avantage 
de  leur  ville,  telles  sont  les  causes  de  l'état  de  pauvreté  et  d'épui- 
sement où  est  tombée  la  Dalmatie, 

Ces  considérations  peuvent  bien  donner  une  idée  de  ce  ques 
dut  être  cette  province  pendant  un  certain  tems  ;  mai  elles  n'expli- 
quent pas  suffisamment,  selon  nous,  les  causes  pour  lesquelles  elles 
est  demeurée  dans  cet  état  de  dépopulation    et    de   misère   jusqu'à 


4^6  Costume 

nos  jours.  M.r  Cassas  savait  mieux  que  nous ,  que  plus  d'un  pays  ra- 
vagé par  la  guerre  et  réduit  à  la  plus  grande  détresse,  s'est  tôt  ou 
tard  relevé  de  ses  désastres ,  et  a  recouvert  tous  ses  avantages.  Pour- 
quoi,  à  parité  de  circonstances,  n'en  est-il  pas  arrivé  de  même  de 
la  Dalrnatie  ?  Sans  doute  que  d'autres  raisons  particulières  l'au- 
ront empêché.  Le  but  de  cet  ouvrage  ne  nous  permettant  pas 
de  rechercher  jusqu'à  quel  point  la  nature  du  climat  3  le  caracrère, 
les  mœurs  de  ce  peuple,  et  le  gouvernement  auquel  il  a  été 
soumis  ont  pu  influer  sur  cet  état  de  choses ,  nous  nous  hâtons  de 
ds  zgra.  reprendre  le  fil  de  notre  discours.  Zara  ,  que  les  habitans  nomment 
Katar*  semble  être  aujourd'hui  la  ville  la  plus  fréquentée  du  pays, 
en  ce  qu'elle  offre  plus  de  ressources  aux  étrangers  qui  se  livrent 
aux  spéculations  commerciales  5  mais  les  antiquaires  et  les  curieux 
De  Spaiatro     yont  de   préférence  à  Spalalro  pour  y  observer  les  restes  de  sa  snlen- 

et  de  ses  L  il.  i 

habuans-  denr  3  dont  nous  avons  rapporté  plusieurs  fragmens  aux  planches  n.°* 
64  et  65.  Cette  ville  est  bien  aussi  une  des  plus  considérables  de 
la  Dalrnatie  ;  la  politesse  et  l'affabilité  qu'on  y  a  pour  les  étrangers 
donnent  une  idée  de  l'opulence  dont  elle  est  redevable  au  com- 
merce inférieur ,  et  au  concours  des  voyageurs  et  des  artistes  qui  vont 
yisiter  ses  anciens  monumens,  dont  ses  habitans  ne  manquent  pas 
de  leur  faire  les  plus  pompeuses  descriptions.  La  population  de  Spa- 
iatro est  la  plus  laborieuse  de  toute  cette  contrée,  et  son  activité  se 
fait  remarquer  dans  les  différens  métiers ,  et  dans  les  arts  ingénieux 
qu'elle  exerce,  ainsi  que  dans  les  ouvrages  de  son  port. 
Education  L'urbanité  qui  règne    dans  cette  ville  doit   s'attribuer  particu*- 

de  la  jzuuesset    , . ,  ,  i       i  •  .  .       ,  « 

Iierement  aux  soins  qu  on  y  prend  depuis  quelque  tems  de  1  ins- 
truction de  la  jeunesse,  que  les  parens^  pour  peu  qu'ils  en  aient  les 
moyens,  envoient  à  Venise  }  à  Rome,  à  Fadoue,  à  Vienne,  à  Got- 
iingue  et  jusqu'en  Hollande  pour  y  étudier  les  lettres  et  les  scien- 
ces. Les  femmes  n'ont  pas  moins  bon  ton  que 'les  hommes,  et  elles 
ne  le  cèdent  point  aux  dames  les  plus  élégantes  de  l'Italie  en  fait 
de  parure,  dont  elles  font  aussi  leur  principale  occupation.  Elles 
O01U  n'ont  pas  moins  de  goût  non  plus  qu'en  aucun  autre  pays  pour  la 
danse,  pour  la  musique  et  pour  la  conversation.  Les  femmes  même 
de  la  campagne  affectent ,  autant  qu'elles  le  peuvent,  dans  leur  ha- 
billement une  élégance  et  une  richesse  d'ornemens  qui  ont  quelque 
chose  de  pittoresque.  Nous  avons  eu  soin  de  représenter  leur  cos- 
tume dans  la  gravure  que  nous  avons  donnée  d'une  femme  de  Sab- 
Vioncelld,  de  même  que  celle  de  la  femme  daîmate  offre  l'image 
du  costume  des  paysannes  de  la  Dalrnatie. 


DES     D  AL  Aï  AT  ES.  4^7 

Mais  la  ville  de  Spalatro  est  bien  moins  susceptible  encore  De  Salons 
d'attirer  l'attention  des  curieux  que  ne  l'était  celle  de  Salone,  où 
Dioclétien  vint  établir  sa  résidence  après  avoir  abdiqué  l'empire, 
et  où  il  demeura  jusqu'à  ce  qu'il  eût  fait  bâtir  la  première.  Re- 
nommée jadis  comme  une  des  villes  les  plus  distinguées  de  l'em- 
pire, et  pour  avoir  donné  au  monde  plus  d'un  Knipereur,  Salone 
n'offre  plus  que  de  tristes  restes  de  sa  grandeur  passée,  et  sur 
une  étendue  de  terrain  d'environ  deux  milles  qu'elle  occupait, 
on  ne  voit  plus  maintenant  que  des  reptiles  au  milieu  de  débris  de 
colonnes  ,  de  chapiteaux  et  de  pierres  sépulcrales  à  demi-ensevelis 
sous  des  ronces  et  des  herbes  sauvages.  Les  amateurs  de  vues  pittores- 
ques détournent  leurs  pas  de  ce  lieu  de  désolation  pour  aller  voir 
la  grotte  de  Ruecca  ,  qui  offre  le  tableau  le  plus  étonnant  qu'on  trouve  Vue 

au  monde.  Du  village  appelé  gj  Cosiano  on  voit ,  dit  M.r  Cassas,  une  de  %f£Ta> 
montagne,  dont  les  flancs  sont  taillés  à  pic  mieux  qu'on  ne  pourrait 
îe  faire  avec  le  ciseau  ,  et  la  coupe  ,  de  quelque  coté  qu'on  la  regarde, 
en  est  partout  la  même  ;  mais  ce  qui  rend  cette  montagne  encore  plus 
singulière,  c'est  que  le  sommet  en  est  façonné  de  manière  à  former 
autant  de  tours  carrées  surmontées  de  crénaux,  qui  semblent  avoir 
été  pratiqués  pour  la  défense  de  ces  murailles  gigantesques.  Au 
pied  de  ces  masses  énormes  la  Ruecca  roule  majestueusement  ses 
eaux  à  travers  les  abîmes,  sans  que  son  cours  puisse  être  ralenti 
par  les  blocs  de  roc  dont  son  lit  est  semé  ,  jusqu'à  ce  qu'entrant 
tout-à-coup  sous  une  espèce  de  galerie  souterraine,  dont  l'œil  le 
plus  hardi  ne  peut  mesurer  la  profondeur,  elle  se  précipite  avec 
un  horrible  fracas  dans  les  entrailles  de  ce  gouffre  épouvantable.  De 
l'autre  côté  de  la  montagne  cette  rivière  reparait  et  s'ouvre  un  pro- 
fond canal  parmi  les  rocs  entassés  qu'elle  franchit  en  bouillonnant, 
pour  aller  se  jeter  dans  une  espèce  de  cratère  qui  est  à  six  cents 
pieds  au  dessous  du  niveau  de  Saint  Cosiano,  et  où,  selon  les  ex- 
pressions de  M.r  de  Cassas  ,  elle  trouve  son  tombeau. 

Avant  de  quitter  la  Dalmatie  nous  ne  pouvons  nous  dispenser  Des 
de  dire  un  mot  des  Monténégrins,  qui  sont  des  voisins  incommodes  Monlénésrins' 
pour  la  république  de  Raguse,  à  laquelle  ils  crurent  pouvoir  im- 
poser assez  pour  vouloir  l'empêcher  de  passer  sous  la  domination 
française.  L'organisation  sociale  de  ses  montagnards  est  à  la  vérité 
militaire  comme  dans  le  reste  de  l'IHyrie.  Ils  sont  dans  la  dépen- 
dance du  gouvernement  Ottoman,  et  sous  la  juridiction  du  Pacha 
de  Scutari '..;  mais  la  férocité  de  leur  caractère  les  rend  indociles  au 


LUmaU 


438  Costume   des   Dalmates, 

joug.  Ils  vont  toujours  en  armes ,  et  quand  ils  peuvent  entrer  dans 
les  villes  on  les  leur  fait  déposer  à  la  porte,  pour  prévenir  tout 
acte  de  violence.  Le  désir  de  plaire,  qui,  comme  à  toutes  les  autres, 
est  naturel  à  leurs  femmes,  leur  donne  un  air  moins  farouche  ,  et  cet 
esprit  de  galanterie  se  fait  remarquer  dans  l'art  qu'elles  mettent  à 
arranger  leur  robe  ,  malgré  son  peu  de  contenance  avec  les  oc- 
cupations serviles  qu'elles  ont  à  remplir.  Elles  ont  pour  chaussure 
des  sandales  qu'elles  s'attachent  aux  jambes  avec  des  rubans  de  la 
couleur  qu'elles  veulent;  et ,  outre  une  espèce  d'écharpe  brodée 
dont  elles  se  ceignent  les  reins,  elles  portent  une  robe  garnie  de  bro- 
deries au  bout  des  manches  et  qui  en  a  encore  plus  vers  le  bas:  le  fond 
de  cette  robe  est  blanc,  et  par  dessus  elles  mettent  une  espèce 
de  cafetean,  qui  ne  va  pas  mal  avec  le  reste.  Ce  genre  d'habille- 
ment avec  lequel  on  les  voit  sur  les  marchés,  où  elles  vont  vendra 
des  œnfs  et  de  la  volaille,  leur  donne  un  air  d'autant  plus  élégant 
qu'il  est  plus  simple.  Nous  avons  représenté  à  la  planche  70,  sous 
le  n.°  1  un  Monténégrin,  sous  le  n.°  2,  une  Monténégrine,  et  sous 
le  n.°  3  une  autre  Monténégrine  de  Canali, 


DES   SLAVES   OU  ESCLAVONS 
ET   DES   RASSIENIENS. 

.Le  pays  des  Esclavons  a  pour  limites  au  nord  la  Hongrie  et  la 
Bosnie,  au  sud  le  territoire  des  Rassienieus  et  des  Serviens ,  à 
l'ouest  la  Croatie  ,  et  à  Test  il  s'étend  presque  jusqu'à  la  forteresse 
de  Belgrade:  c'est  une  bande  de  terre  longue  et  étroite  qui  est 
arrosée  par  le  Danube  ,  îa  Drave  et  la  Save.  On  y  jouit  d'une 
température  assez  douce,  mais  qui  devait  l'être  encore  bien  davan- 
tage à  une  époque  très-reculée  ,  à  en  juger  par  la  découverte  qu'on 
y  a  faite  d'os  d'éléphant  et  autres  quadrupèdes,  qui  ne  se  trouvent 
que  dans  les  pays  chauds.  La  vigne  entrelacée  avec  les  branches 
des  ormes  y  déploie  ses  feuilles,  qui  prennent  en  autonne  une  cou- 
leur rouge,  dont  la  teinte  contraste  agréablement  avec  celles  des  ar- 
bres qui  lui  servent  de  soutien.  Ces  avantages  engagèrent  les  Romains 
quelque  tems  avant  César  à  faire  la  conquête  de  cette  contrée,  qui 
fut  alors  appelée  Pannonia-Valeriana  ou  Saviana  ,  c'est-à-dire  irl- 
teramnis,  entre  les  fleuves.  Les  Slaves  ayant  passé    le    Danube   en 


Costume  des  Slaves  ou  Esclayonb  et  des  Rassieniens.  43^ 
S48,  ou  selon  d'autres,  en  640,  s'avancèrent  jusqu'à  la  mer  Adria- 
tique, et  ils  ont  peuplé  la  Mœsie  ou  Servie,  la  Bosnie  et  l'Albanie. 
Les  habitans  de  la  montagne  font  du  vin  d'une  .douceur  agréable  , 
ils  en  ont  même  qui  pourrait  rivaliser  avec  le  Tokai.  Dans  les  plai- 
nes on  recueille  du  froment  et  autres  grains  qui  rendent  le  cent 
pour  un.  Mais  cette  culture  est  négligée  pour  les  châtaignes  dans 
les  lieux  où  elles  sont  communes,  et  d'un  autre  côté  ceux  qui  pro- 
fessent le  rite  grec  ont  dans  l'année  plusienrs  carêmes,  pendant  les- 
quels ils  ne  mangent  guères  que  du  poisson  3  dont  la  mer  leur  four- 
nit une  abondante  quantité.  Avant  la  conquête  que  firent  les  Turcs 
de  cette  contrée  vers  le  commencement  du  XV. e  siècle  elle  était 
très-peupîèe  ;  mais  les  mauvais  effets  de  leur  gouvernement  y  occa- 
sionnèrent une  telle  émigration  ,  qu'elle  était  presque  entièrement 
déserte  lorsque  Joseph  II  monta  sur  le  trône,  ensorte  que  cet  Em- 
pereur dut  y  envoyer  de  ses  propres  états  de  nouveaux  habitans  et 
y  en  appeler  même  de  l'étranger. 

Dans  ce  mélange  de  peuples  différens  il  serait  difficile  de  dire  Genre  dévia 
où  se  trouve  maintenant  la  véritable  souche  des  Esclavons.  On  les 
distingue  néanmoins  des  autres  habitans  à  leur  goût  pour  le  vin  de 
leur  pays  et  pour  leur  eau  de  vie  de  prunes,  dont  ils  tirent  en  ou- 
tre un  revenu  propre  à  les  encourager  à  la  culture  des  pruniers. 
Ils  sont  également  passionnées  pour  les  fruits  acerbes,  ce  qui  de- 
vrait leur  occasionner  quelques  maladies;  et  pourtant  celles  auxquel- 
les ils  sont  le  plus  sujets  sont  des  fièvres  putrides  qui  se  manifestent 
dans  les  tems  d'inondation,  et  à  la  suite  desquelles  ils  perdent  les  on- 
gles des  doigts  et  celui  du  gros  orteil.  Ils  ne  sont  pas  difficiles  pour  leurs 
habitations  où  ils  demeurent  quelquefois  sans  lit  ,  et  leur  sobriété  Tempérant^ 
fait  qu'ils  se  contentent  de  peu  de  nourriture.  Leur  aspect  annonce 
une  bonne  constitution  et  de  la  vigueur.  On  leur  trouve  quelques 
rapports  avec  les  Turcs  pour  la  constance  dans  l'amitié,  pour  l'hos- 
pitalité, et  pour  la  bravoure  militaire;  mais  ils  sont  adonnés  aux  li- 
queurs fortes,  et  se  livrent  facilement  à  des  excès  de  colère  qui  ne 
sont  pas  quelquefois  sans  danger  pour  les  biens,  et  même  pour  la 
x'm  de  leurs  semblables.  A  ces  défauts  ils  joignent  cekii  d'être  rusés  et 
fourbes  en  affaires.  Ils  ont,  ainsi  que  les  Turcs,  plusieurs  femmes,  piuraihê 
et  montrent,  comme  les  autres  Illyriens,  dans  leurs  superstitions  ^femmes' 
une  sorte  de  férocité,  au  sujet  de  laquelle  M.r  Hacquet  rap- 
porte que  deux  Esclavons  s'étant  mis  dans  la  tête  qu'ils  pour- 
raient se  rendre  invisibles,  s'ils  parvenaient  à  avoir  les  doigts  d'un 


44°  Costume  des  Slaves  ou  Escl avons 
enfant  tiré  du  ventre  de  sa  mère  avant  l'accouchement ,  ils  firent! 
tant  qu'ils  surprirent  enfin  dans  un  bois  une  femme  enceinte,  et  exé- 
cutèrent leur  horrible  projet,  à  la  suite  duquel  ils  se  vinrent  avec 
étonnement  contraints  de  s'enfuir  sur  le  territoire  Turc,  pour  se 
soustraire  aux  poursuites  de  la  justice. 
Cause  de  leur  On  prétend  qu'une  des  causes  pour  lesquelles  les  Eselavons  sont 

férocité  ,,.11  , 

et  objets  de  kur  a  présent  moins  barbares  et  moins  enclins  à  la  rapine  qu'ils  ne 
l'étaient  par  le  passé,  c'est  la  facilité  avec  laquelle  ils  trouvent  un 
asile  sûr  hors  de  leur  territoire,  et  qu'ils  accordent  de  môme  aux 
malfaiteurs  qui  leur  viennent  du  dehors  et  surtout  de  la  Bosnie  ; 
facilité  qui  doit  avoir  les  plus  fâcheux  effets  pour  les  deux  peuples. 
Du  reste  c'est  particulièrement  sur  le  bétail  que  s'exercent  leurs 
rapines;  et  encore  M.r  Hacquet  assure-t-il  qu'ils  en  perdent  insen- 
siblement l'habitude,  car  on  voit  aujourd'hui  errer  sans  gardiens, 
dans  les  bois  et  dans   les  plaines ,  de  nombreux  troupeaux  où  il  ne 

Soin  dû  bétail,  manque  jamais  aucun  animal.  Le  bétail  fesant  leur  principale  ri- 
chesse, ils  ont  recours  à  tous  les  moyens  que  leur  suggère  la  super- 
stition pour  le  conserver;  et  un  de  ceux  qu'ils  croient  les  plus  pro- 
pres à  le  préserver  des  épizooties  est  de  couper  ,  le  jour  des  trois 
Rois,  la  pointe  des  cornes  à  leurs  vaches,  et  d'en  remplir  le  vide 
d'herbes  bénies.  Ils  croient  de  même  qu'en  secouant  les  arbres ,  ou 
en  les  coupant  et  en  les  brûlant  à  certains  jours ,  ils  font  une  chose 
utile  pour  la  prospérité  de  leurs  troupeaux  et  pour  celle  de  leur 
famille.  L'attention  qu'ils  donnent  à  ces  soins  ridicules  leur  fait 
perdre  de  vue  leurs  véritables  intérêts:  par  exemple  ils  laissent  les 
veaux  leter  leurs  mères  jusqu'à  ce  qu'elles  soient  pleines  une  autre 
fois  3  et  ils  les  laissent  épuiser  ainsi  avant  de  les  traire  ;  ce  qui  fait 
qu'ils  n'en  tirent  jamais  que  peu  de  lait  et  de  mauvaise  qualité,  et 
qu'ils  ne  font  que  fort  peu  de  beurre.  Dans  certains  cantons  au  con- 
traire on  lie  avec  une  espèce  de  courroie  hérissée  de  petites  poin- 
tes le  museau  du  veau,  qui  venant  à  piquer  la  mère  lorsqu'il  veut 
la  teter,  en  est  aussitôt  repoussé. 
Tiabuaùons.  Les  habitans  de  la   plaine  choisissent  de  préférence   les    bords 

de  la  Save  pour  l'emplacement  de  leurs  maisons  qu'ils  y  bâtissent 
sur  pilotis,  et  où  la  malpropreté  ordinaire  et  les  vapeurs  fétides 
qui  s'exhalent  sans  cesse  de  ce  sol  marécageux  les  exposent  à  des 
fièvres  dangereuses.  Us  trouvent  néanmoins  une  sorte  de  compensa- 
tion à  cet  inconvénient  dans  la  chasse  aux  canards  sauvages ,  dont 
ils  tirent  de  grands  avantages,  et  qui  se  fait  de  la  manière  suivante. 


ET     DES     RasSIENIENS.  44l 

Fidèles  au  principe  adopté  par  eux  depuis  long-tems  de  faire 
des  déserts  aux  confins  de  leur  empire ,  les  Turcs  ont  conservé 
sur  la  rive  de  la  Save  qui  leur  appartient  tous  les  bois  dont  elle 
est  couverte,  et  ces  bois  y  sont  devenus  si  épais,  que  les  bate- 
liers Turcs  sont  obligés  de  passer  sur  celle  des  Esclavons,  en  re- 
tour de  quoi  il  a  été  permis  à  ces  derniers  d'étendre  pour  la 
chasse  leurs  immenses  filets  au  travers  des  arbres  sur  la  rive  Turque. 
Après  les  y  avoir  dressés  les  chasseurs  retournent  sur  leur  bord  , 
où  ils  se  tiennent  comme  à  l'affût  de  leur  proie.  A.  peine  les  ca- 
nards se  sont-ils  abattus  sur  les  eaux  ,  que  les  chasseurs  font  un  grand 
bruit  et  les  obligent  à  reprendre  précipitamment  leur  vol,  qui  se 
dirige  naturellement  vers  l'endroit  où  est  préparé  le  piège.  Le  nom- 
bre qu'on  en  prend  ainsi  est  évalué  à  plusieurs  centaines  de  mille: 
aussi  les  a-t-on  à  bon  marché  dans  le  pays,  et  ceux  qui  ne  veulent 
pas  les  vendre  ont  soin  de  les  saîer  ,  ou  de  les  faire  boucaner  pour  les 
conserver  toute  l'année.  Les  habitaus  de  la  montagne  manquent  de 
cet  avantage  ,  mais  en  revanche  ils  sont  exempts  de  maladies  sé- 
rieuses ;  et  comme  ils  ont  moins  de  communications  avec  les  Turcs, 
ils  ont  aussi  des  mœurs  plus  douces. 

Les  Eiclavonnes,  malgré  leur  honnêteté  naturelle,  ne  laissent  Occupations 
pas  d'avoir  en  partage  les  occupations  les  plus  pénibles,  telles  que 
celles  de  supporter  tout  le  fardeau  du  ménage  ,  de  faire  leurs  vê- 
temeus  et  ceux  des  hommes,  et  de  travailler  à  la  terre.  Outre  cela 
elles  préparent  les  peaux,  et  savent  donner  à' leurs  étoffes  une  tein- 
ture faite  avec  àes  plantes  du  pays,  dont  elles  cachent  le  secret. 
Leur  industrie  se  montre  encore  dans  leurs  ouvrages  en  broderie  , 
à  maille  et  à  la  navette  ,  ainsi  que  dans  leurs  étoffes  en  laine  du 
pays ,  où  elles  sont  très-recherchées  à  cause  de  leur  excellente  teinte. 
Leur  habillement  se  compose  d'une  jupe  bleu-céleste  ,  d'une  robe 
de  dessus  rouge  dont  les  bords  ont  beaucoup  d'éclat ,  et  d'un  tablier 
à  fleurs,  et  elles  ont  pour  coiffure  un  voile  plié  en  forme  de  tur- 
ban attaché  sur  le  devant  avec  des  épingles,  dont  la  tête  est  en 
verre-  de  diverses  couleurs  ,  comme  on  le  voit  au  n.°  J\.  H  «"«'est  pas 
aussi  facile  de  décrire  l'habillement  actuel  des  hommes,  parce  qu'é- 
tant pour  la  plupart  enrôlés  dans  des  régimens,  Us  en  portent  l'u- 
niforme. Le  petit  nombre  de  ceux  qui  restent  ne  diffèrent  guères 
des  militaires  pour  le  vêlement;  et  quant  aux  gens  de  la  campagne, 
ils  portent  comme  les  pâtres  un  manteau  à  la  hongroise  avec  un 
bonnet  à   poil  et  la  barbe  longue:  on  en   voit    même    quelques-uns 

Europe.   Fol.  I.  P.  III.  55 


des  femmen 


Bains, 

médicament 

dans 

les  maladies. 


les  mariages  , 
cl  autres 
usage  s. 


44^  Costume   des    Slaves    ou    Esclavons 

avec   la  houlette  ,  la  doub'e  flûte  et  portant  un  chevreau  sur    leurs 
épaules. 

L'avantage  qu'ont  les  Esclavons  d'avoir  chez  eux  des  eaux  mi- 
nérales leur  rend  fréquent  l'usage  des  bains ,  qui  s'accorde  parfaite- 
ment avec  leur  goût  pour  la  propreté  du  corps.  Ils  n'ont  guères  be- 
soins d'apothicaires  dans  leurs  maladies;  !e  via,  l'eau  de  vie,  la 
saignée  s  les  ventouses  et  quelques  exorcismes  sont  leurs  princi- 
paux spécifiques.  Dans  les  fièvres  de  langueur  ils  font  usage  d'in- 
fusions de  drogues  et  d'herbes  arriéres,  et  pour  les  maladies  de  leur 
bétail  ils  suspendent  dans  les  écuries  des  paquets  d'ail  et  d'ognons , 
avec  la  racine  desquels  ils  leur  frottent  la  langue.  Ils  appliquent 
un  fer  chaud  sur  la  morsure  des  vipères  ou  autres  reptiles  venimeux  , 
Rua  dans  ainsi  que  sur  celle  des  taupes  qu'ils  jugent  mortelle.  Leurs  ma- 
riages différent  de  ceux  des  autres  III  y  riens  par  les  traits  suivans. 
L'épouse,  voilée  de  îa  tête  aux  pieds,  et  parée  de  guirlandes  de 
fleurs  à  son  entrée  dans  l'église,  est  conduite  à  l'autel  pour  y 
recevoir  la  bénédiction  nuptiale  suivant  le  rite  grec.  Dans  cer- 
tains cantons  elle  est  reconduite  à  la  maison  paternelle,  toujours 
coux'erte  de  son  long  voile,  qui  ne  lui  est  ôté  par  le  père  ou  la 
mère  qu'au  moment  de  s'asseoir  à  table.  Il  règne  dans  le  festiu  de 
noce  une  telle  profusion  de  viandes  et  de  vin  ,  que  les  pauvres  s'at- 
troupent à  la  porte,  en  attendant  le  moment  d'en  emporter  les 
restes  après  que  Puresse  a  fait  perdre  aux  convives,  comme  il  arrive 
toujours,  l'usage  de  leurs  sens.  Huit  jours  avant  le  mariage  3  Pepouse 
est  obligée  d'embrasser  tous  les  hommes  qui  vont  la  voir,  en  signe  de 
sa  bienveillance  pour  le  sexe  masculin.  Le  repas  qui,  à  l'exception 
de  la  pâtisserie  que  font  les  femmes,  est  préparé  par  des  Bohémiens , 
et  suisi  de  symphonies  exécutées  aussi  par  eux.  L'usage  est  chez 
ce  peuple,  comme  chez  les  Croates,  de  jeter ,  le  jour  de  noël  }  du 
blé  sur  la  tête  de  tous  ceux  qui  entrent  dans  la  maison  en  signe  |de 
fécondité.  Le  baptême  se  donne  par  immersion.  Entr'autres  amu- 
semens  on  se  fait  un  plaisir  de  s'enivrer  de  ralki ,  de  se  baigner 
l'été  dans  les  rivières ,  et  de  se  promener  sur  Peau  en  barque  s  ou 
sur  des  espèces  d'auges  faites  de  troncs  d'arbres,  qui  menacent  à  cha- 
que instant  de  couler  bas.  Les  funérailles  ressemblent  à  celles 
des  Lieaniens  et  des  Croates  ,  et  les  tombeaux  sont  ornés  de  figures 
symboliques,  de  croix  et  d'épitaphes  à  la  manière  des  orientaux. 

L'Escîavonie  comprend    encore    une    autre    population    qui  est 
celle  des  Ciémeutins,  laquelle   tire  sa  dénomination  ,    ou   du    petiÊ 


Des 

Clémenl 


ET     DES     RaSSÏENIENS.  44'^ 

district  de  S.1  Clément  en  Albanie,  d'où  elle  est  originaire,  on  du 
nom  d'un  certain  Clément  qui  le  donna  à  un  établissement  dont  il 
fut  le  fondateur,  ou  enfin  d'un  canton  appelé  Clément  qui  se  trouve 
sur  les  bords  de  la  rivière  Murka.  Quelle  que  soit  au  rerte  l'éty- 
mologie  de  ce  nom  ,  les  Cleméntins  font  leur  séjour  sur  des  monta- 
tagnes  inhabitées  et  presqu'inaocessibles  entre  l'Albanie  et  la  Ser- 
vie. Ils  vinrent  s'y  établir  en  l'an  1466  au  nombre  de  plus  de 
deux  mille  sous  la  conduite  d'un  certain  Clément,  et  après  s'y 
être  construit  des  habitations,  et  avoir  fortifié  les  endroits  dont 
l'accès  était  le  moins  difficile,,  ils  s'organisèrent  en  république, 
qui  prit  le  nom  de  Clémentine,  ou  des  compagnons  de  Clément, 
Poursuivis  dans  leur  émigration  par  les  Turcs  jusques  sur  leurs  ca- 
tapultes, ils  se  défendirent  avec  un  courage  intrépide,  qui  obli- 
gea leurs  ennemis  à  se  retirer  honteusement,  et  s'y  maintinrent  à 
ce  qu'il  parait  dans  l'indépendance  jusqu'en  Tan  i5^6  ,  où  les  Chré- 
tiens ayant  perdu  la  bataille  de  Mobatz ,  et  avec  elle  leurs  pos- 
sessions dans  l'illyrie,  durent  se  soumettre  à  payer  un  tribut  an-  ' 
nuel  de  quatre  mille  ducats  au  gouvernement  Ottoman.  Depuis  lors 
ils  mènent  la  vie  de  pasteurs;  et  leur  population,  qui  va  toujours 
croissant,  se  trouve  rassemblée  dans  deux  villages  considérables  ,  où 
l'on  ne  compte  pas  plus  de  neuf  familles.,  dont  les  membres  vivent 
dans  la  plus  parfaite  intelligence  :  les  jeunes  gens  s'y  marient  or- 
dinairement entr'eux  ,  et  une  jeune  fille  qui  épouserait  un  étranger 
ferait  le  déshonneur  de  sa  famille.  Les  Clémentins  sont  les  mieux 
faits  de  tous  les  peuples  qui  habitent  les  montagnes:  le  goitre  et  le 
crétinisme  sont  inconnus  parmi  eux.  Les  hommes  y  sont  d'une  taille 
au  dessus  de  la  moyenne  3  et  ont  les  traits  de  la  physionomie  ré- 
guliers: les  femmes,  au  rapport  de  Windisch  et  autres  voyageurs, 
sont,  dans  leur  première  jeunesse,  d'une  beauté  incomparable. 

Les  Clémentins  sont  d'un  bon  naturel,  et  à  l'honnêteté,  à  la  Cnr 
fidélité  et  à  la  prudence  qui  font  aimer  leur  caractère,  ils  joignent  dlTh 
un  esprit  martial  et  religieux;  mais  ils  ont  le  malheur  d'être  ja- 
loux, et  ils  jurent  à  leurs  rivaux  une  haine  d'autant  plus  dange- 
reuse, qu'ils  sont  naturellement  vindicatifs.  Dans  leurs  parades  mi- 
litaires ils  portent  une  espèce  de  veste  rouge  ouverte  sur  la  poitrine, 
et  qui  se  serre  sur  le  ventre  par  le  moyen  d'un  habit  blanc  à 
revers  des  deux  côtés,  avec  des  paremens  de  couleur  bleu-céleste 
foncé  aux  manches.  Ils  ont  pour  coiffure  un  petit  bonnet  rouge 
avec  un  gland  ou  avec  un  bouton  de  même  couleur  au  milieu,    eî 


habillement 

hommes 

et  des  femme* 


444  Costume    des    Slaves    ou  E  s  g  l  avons 

leurs  jambes  sont  enveloppées  jusqu'au  genou  d'une  espèce  de  guê- 
tres qui  semblent  être  enlacées  alentour  comme  une  vigne.  Leurs 
armes  sont  le  sabre  ,  le  fusil ,  le  pistolet  et  quelquefois  la  masse. 
Le  n.°  5  de  la  planche  ci-dessus  représente  un  Clémentin  armé. 
L'habillement  des  femmes  est  varié  et  des  plus  élégans  qu'on  puisse 
voir  dans  les  gens  de  la  campagne:  leur  taille  n'est  point  inférieure 
à  celle  des  hommes,  et  l'éclat  de  leurs  yeux  est  encore  relevé  par 
leur  belle  chevelure  noire.  Elles  portent  toutes,  mariées  et  non 
mariées,  le  rubb ,  espèce  de  voile  blanc  en  lin  ou  en  soie,  garni 
en  rubans ,  qui  retombe  en  arrière  et  laisse  voir  leurs  cheveux  en- 
trelacés de  fleurs  et  de  paillettes  d'argent,  et  partagés  en  deux  tres- 
ses qui  descendent  sur  leurs  épaules.  Leur  jupe,  qui  arrive  jusqu'à 
la  cheville  du  pied,  est  si  étroite,  qu'elfe  les  empêche  d'alonger 
le  pas:  ce  qui  les  oblige,  quand  elles  veulent  descendre  d'un  char, 
de  sauter  à  terre  à  pieds-joints  ,  pour  ne  pas  la  déchirer  par  le 
milieu.  Elles  se  mettent  par  dessus  cette  jupe  une  sorte  de  vêtement 
parsemé  de  petites  pièces  d'argent  ,  avec  un  corset  d'une  belle  étoffe 
rouge  orné  de  franges,  de  pelleteries  ou  de  broderies  à  toutes  les 
extrémités  j  et  dont  les  manches  s  qui  ne  passent  pas  le  coude  s  sont 
également  décorées  de  trois  rangs  de  garnitures.  Elles  se  serrent  les 
reins  avec  une  ceinture  de  couleur,  à  laquelle  est  attachée  une 
petite  chaîne  de  cuivre  avec  une  clef  et  un  tablier  à  raies.  Dans 
cet _  ajustement  elles  vont,  trouver  leurs  maris  aux  postes  où  ils  sont 
de  service,  et  leur  portent  du  vin  dans  des  bouteilles  de  terre, 
comme  on  le  voit  au  n.°  6.  Du  reste  la  langue  et  les  usages  des 
Ciémentins  ont  tant  de  ressemblance  avec  ceux  des  autres  peuples 
de  l'illyriej  qu'il  serait  superflu  d'entrer  à  cet  égard  dans  de  plus 
grands  détails. 

Nous  n'avons  que  peu  de, choses  à  dire  desRassiéniens  de  l'illyrie , 
qui  vivent  dispersés  dans  l'ancienne  Messie,  laquelle  fesait  autrefois 
partie  de  ia  Servie  orientale  ou  Dardanie  (  Sirf-Vialick  ),  et  qui  des 
montagnes  voisines  de  l'Albanie',  de  la  Servie  et  de  la  Bosnie,  où 
ils  font  leur  séjour,  s'étendent  jusqu'au  bord  de  la  rivière  Rasza 
Existence      ^'où.  ils  ont   pris  leur  nom.  Ils  avaient  ou  croyaient  avoir  parle  passé 

DO  LlLlCJUG  .  *  J  i,  A 

un  état  indépendant  sous  la  direction  de  princes  qui  étaient  peu  sta- 
bjes;  mais  depuis  ils  se  sont  répandus  sur  les  territoires  de  l'Autri- 
che et  de  la  Turquie,  et  se  maintiennent  du  mieux  qu'il  peuvent  en 
Trafic.  fesant  le  trafic  d'échanges  comme  les  Juifs.  La  beauté  de  leurs  for- 
mes prévient  néanmoins  en   leur  faveur  :  avantage  dont  quelques  mé- 


ET     DES     RaSSIENIESS.  '    44^ 

âeeins  les  croient  redevables  au  peu  d'usage  qu'ils  font  de  la  viande. 
Et  en  effet,  à  l'exemple  des  Arméniens  et  des  Grecs,  ils  n'en  man- 
gent que  sobrement,  et  font  au  contraire  leur  principale  nourri- 
ture de  plantes  bulbeuses,  de  harengs  saurs  et  salés,  et  autres 
poissons  semblables.  Les  deux  sexes  sont  également  passionnés  pour 
le  café  qu'ils  prennent  sans  sucre  t  et  en  été  ils  font  une  grande 
consommation  de  melons,  de  courges  et  autres  plantes  rafraîchis- 
santes. Ils  ne  font  point  le  commerce  de  détail,  et  les  objets  dont 
jls  trafiquent  sont  des  moutons,  des  peîletteries  ,  du  riz,  des  fruits , 
des  étoffes,  de  la  quincaillerie  et  autres  articles  semblables  qu'ils 
transportent  dans  les  pays  Ottomans.  L'agriculture  n'a  pas  pour  eux  Agriculture. 
beaucoup  d'attraits;  ils  font  usage  d'une  charrue  avec  des  roues, 
et  qui  est  remarquable  par  la  forme  de  son  soc  dont  la  pointe  ren- 
tre en  dedans,  et  ils  y  attellent  quatre  et  au  besoin  jusqu'à  six  et 
hnit  bœufs ,  qui  sont  conduits  par  trois  hommes ,  pour  empêcher  qu'ils 
ne  s'écartent  du  sillon. 

Les  Rassiéniens  soumis  à  l'Autriche  font  du  vin  :  ceux  qui  ha- 
bitent du  coté  de  l'est  s'occupent  de  la  culture  des  arbres  à  fruit. 
Ils  n'ont  encore  aucune  notion  de  sciences  ni  de  littérature,  et 
manquent  de  livres  dans  leur  propre  langue:  ceux  de  piété  qu'ils 
ont  leur  viennent  de  la  Russie,  d'où  ils  paraissent  avoir  reçu  les 
lettres  de  l'alphabet  pour  écrire.  Ils  ont  beaucoup  de  respect  pour 
leurs  prêtres  et  pour  leurs  gouverneurs  militaires,  mais  en  général 
ils  laissent  apercevoir,  tant  hommes  que  femmes,  quelque  chose  de 
farouche  dans  leur  caractère  :  les  hommes  surtout  portent  la  jalou- 
sie à  un  tel  excès ,  qu'ils  tiennent  pour  ainsi  dire  clouées  les  fenêtres 
de  leurs  maisons.  Ils  montrent  néanmoins  plus  de  goût  que  les  au- 
tres lilyriens  dans  la  construction  de  leurs  habitations,  et  ils  sont 
si  soigneux  de  leur  conservation,  qu'ils  ont  pour  maxime  d'en  tenir 
-séparés  les  fours  pour  cuire  le  pain  ,  et  les  bains  qu'ils  aiment  beau- 
coup. Ils  se  soucient  fort  peu  de  nouveaux  meubles ,  et  toute  leur 
ambition  est  d'avoir  des  églises  bien  ornées  et  dont  le  clocher  soit 
fort  élevé.  Un  de  leurs  soins  les  plus  empressés  est  de  recueillir  les 
ossemens  de,  leurs  proches  et  de  les  renfermer  dans  des  caisses  bien 
•préparées  pour  cela,  et  qui  deviennent  pour  eux  l'objet  d'une  dé- 
votion qu'ils  n'ont    pas  pour  Dieu  même. 

L'austérité  des  Rassiéniens  de  rite  grec-schismatique  est  telle, 
qu'ils  se  font  un  scrupule  d'entrer  dans  une  église  d'un  antre 
culte  que  le  leur,  et  ils  seraient  d'une  intolérance  extrême  s'ils  en 


Caractère.- 


Habitations. 


Religion. 


Visites 

aux  tombeaux. 


Funérailles. 


Costume  des  Slaves  ou  Es  cl  avons 
avaient  le  pouvoir.  Les  femmes  qui  font  le  trafic  d'échange  ne  m 
relâchent  jamais  du  prix  qu'elles  demandent  de  leurs  marchandi- 
ses: il  n'en  est  pas  de  même  des  hommes.  Les  gens  du  peuple  ne 
Amusement,  varient  guères  leurs  amusemens  qui  sont  le  jeu  du  bâton  ,  et  la  danse 
à  laquelle  ils  se  livrent  au  son  d'une  mauvaise  musique:  dans  la 
classe  aisée  on  aime  à  se  faire  des  visites,  pour  lesquelles  on  met 
ses  plus  beaux  habits.  Les  femmes  montrent  également  dans  ce  pays 
beaucoup  de  dévotion  pour  les  morts,  et.  elles  vont  fréquemment 
prier  devant  les  tombeaux,  qui  sont  entourés  d'une  enceinte  d'une 
construction  analogue  à  son  objet  ,  ou  pratiqués  sous  terre  et  mu* 
rés,  et  devant  lesquels  brûle  une  lampe.  Dans  certains  endroits  où 
les  cloches  sont  défendues,  comme  sur  le  territoire  Turc,  on  fait 
usage  à  leur  place  du  tritrac  pour  appeler  les  fidèles  à  l'office  di- 
vin. Les  mariages  se  font  ici  comme  en  Dalrnatie.  A  la  naissance 
d'un  enfant  on  le  plonge  trois  fois  dans  l'eau  froide  ,  et  l'on  ea 
donne  aussitôt  avis  aux  amis.  On  met  aux  morts  les  vêtemens  et  les 
bottes  qu'ils  portaient  pendant  leur  vie,  et  l'on  place  à  côté  d'eux 
le  couteau  ,  la  fourchette  ,  la  bourse  à  tabac,  la  pipe  et  tous  les  usten- 
siles dont  ils  fesaient  usage.  La  veuve  demande  en  pleurant  à  son  mari 
pourquoi  il  l'a  quittée,  et  s'il  a  besoin  de  quelque  chose  dans  l'au- 
tre monde.  Après  ces  lamentations  et  autres  on  emporte  le  mort  à 
l'église,  et  de  là  au  cimetière.  Dans  les  familles  les  plus  distinguées 
on  l'embaume  le  mieux  qu'il  est  possible,  et  chez  les  autres  on  le 
frotte  avec  de  l'huile  et  du  vin  rouge.  Les  funérailles  sont  suivies 
d'un  festin,  pour  lequel,  chez  les  riches  on  tue  un  bœuf,  dont, 
après  le  repas,  les  restes  sont  distribués  aux  pauvres:  celui  qui  est 
préparé  à  la  mort  d'une  femme  se  fait  avec  moins  de  pompe. 

Les  Rassiéniens  de  l'Albanie  et  de  la  Servie  ont  à  peu  près  le 
môme  habillement  que  les  Uscoques.  Ceux  qui  voyagent  pour  leur 
commerce  portent  un  long  cafetan  de  la  couleur  qu'ils  veulent  _,  ex- 
cepté le  vert.  Ils  ne  laissent  point  croître  les  moustaches  ,  et  par- 
tagent en  tresse  leurs  cheveux,  pour  lesquels  ils  n'emploient  jamais 
ni  poudre  ni  parfums.  Ils  ont  pour  coiffure  un  bonnet  rond  ,  et  dans 
les  états  autrichiens  un  chapeau  sans  aucun  ornement.  Les  femmes 
s'habillent  avec  plus  ou  moins  d'élégance  selon  leurs  moyens,  et 
leur  cosUime  est  le  même  que  celui  des  Esclavonnes.  Les  filles 
portent  un  bonnet  ronge  ,  qui  souvent  est  orné  de  broderies  et  de 
pièces  de  monnaie.  Celles  qui  sont  promises  en  mariage  attachent 
à  ce  bonnet   le  voile  propre  aux  femmes  mariées,  qui    leur    couvre 


habillement. 


ET     DES     RaSSIENIENS.  ^J 

presqu'entièrement  le  front  et  descend  en  avant  vers  les  joues  :  ce 
voile  est  bordé  en  rouge  et  orné  de  glands  de  la  même  couleur  à 
tous  les  coins.  Deux  grosses  tresses  de  cheveux  leur  tombent  des  deux 
côtés  de  la  tête  sur  le  cou ,  et  au  bout  sont  suspendus  des  anneaux 
ou  des  pièces  de  monnaie  qui  tiennent  lieu  de  collier.  Le  n.°  7  de 
la  même  planche  offre  l'image  de  ce  costume,  que  rendent  encore 
plus  singulier  la  forme  du  panier  qui  lui  est  propre,  et  la  couleur 
des  bas  qui  sont  noirs  pour  les  femmes  mariées ,  et  de  diverses  cou- 
leurs pour  les  filles.  Nous  terminerons  ici  cette  description  des  dif- 
férens  peuples  de  l'Illyrie,  sans  rien  dire  de  leur  instruction  dans 
les  sciences  et  dans  les  lettres  ni  en  poésie;  et  ceux  de  nos  lec- 
teurs qui  voudraient  avoir  des  notions  plus  étendues  à  leur  égard 
pourront  consulter  le  Voyage  de  M.r  Fortis ,  et  les  intéressantes 
relations  de  M.r  Nodier,  qui  ont  été  publiées  au  commencement  de 
1814  dans  le  Journal  des  Débats. 


INDICATION  DES  MATIÈRES 

CONTENUES 

DANS  LE  I.«  VOLUME  IILe  PARTIE  SUR  L'EUROPE. 


LE  COSTUME  DE  L'EMPIRE  OTTOMAW 

DÉCRIT 

BAB   L'ABBE   CHARLES   MAGNETTXL 

J.NTRODUCTioîr  à  la  description  de  l 'empire  Ottoman ,  pag.  7  f  Origine 
des  Turcs  incertaine ,  idem ,  Commencemens  de  Mahomet ,  idem. 
Qui  succède  à  Mahomet,  pag.  10-.  Division  des  Mahométans  en  deux> 
sectes^  pag-  ri.  Quand  ils  prirent  le  nom-  d'Ottomans,  pag.  12.' 
Orkan  et  ses  entreprises  ,  idem.  Amurat ,  pag.  i3v  Bajazet  ï.er  ,  pag~, 
i4 ,  Soliman  et  Moussa,  idem.  Mahomet ,  pag.  i5.  Amurat  II,  pag*. 
16.  Mahomet  II,  pag.  17.  Mahomet  exerce  plusieurs  cruautés,  pagl 
iO/.  Il  meurt .  pag.  20.  Il  est  difficile  de  savoir  quelle  est  la  popula- 
tion de  la  Turquie,  pag.  2-4 ,  Climat,  idem  ,  Végétaux,  idem.  Ani- 
maux ,  pag.  2Ô ,  Fleuves  ,  idem ,  Bessarabie  ,  idem  ,  Villes  ,  idem.\ 
Moldavie,  pag.  26,  Minéra-ux,  idem  Grains  ,  idem  ,  Animaux  ,  idem. 
Les  Turcs  plus  industrieux  que  les  Moldaves,  pag.  27,  Valachie  » 
idem.  Croatie  ,  pag.  28,  Bulgarie  ,  idem  ,  Hospitalité  exemplaire  de* 
quelques  habitans  ,  idem.  Servie  ,  pag.  29  ,  Bosnie  ,  idem  ,  Romanie  y 
idem.  Constantinople  ,  pag.  3o.  L'intérieur  ne  répond  pas  à  l'extérieur  t 
pag.  3i.  Scutari ,  pag.  32,  Andrinople  ,  idem,  Philippopoli»,  idem  y 
GallipoM  ,  idem. 

Gouvernement  des  Ottomans,  pag.  33.  De  quels  droits  jouit  le  chef  su- 
prême des  Musulmans  ;  idem.  L'empire  indivisible,  pag.  34-  Les  lois- 
n'ont  pas  prononcé  sur  la  succession  au  trône  ,  pag.  35  ,  Combien  de  ti- 
tres prend  le  Sultan,  idem.  Cortège  prodigieux ,  pag.  36.  Sérail,  pag. 
3y.  Officiers  intérieurs  du  sérail,  pag:  38 ,  Officiers  extérieurs,  idem„ 
Agas  de  Fétrier  impérial  y  pag.  3g*.  Bosiïadji    et  leurs  fonctions,  Pa§° 

Europe  Fol   1.  P.  11  h  Sj 


45o  Indication 

40.  Chef  des  Eunuques  noirs  et  ses  attributions ,  pag,  l\i.  Milice  dis 
Grand  Seigneur,  pag.  43,  Basai  t  idem.  Baltandïs  ,  pag.  ^5,  Autres 
gardes  ,  idem. 
Officiers  de  l'intérieur  et  Pages.  Première  chambrée ,  pag.  46 ,  Offi- 
ciers de  l'intérieur  ,  idem.  Chambrée  du  trésor ,  pag.  48.  Chambre 
du  Kilec-Kehaya  et  ses  fonctions  ,  pag.  49,  Muets  de  service  ,  pag. 
5o.  D'où  se  tiraient  les  pages,  et  où  on  les  instruisait,  pag.  Si.  Di- 
scipline des  pages  ,  pag.  62.  Les  pages  vivent  dans  le  célibat  et  oc- 
cupent des  emplois  dans  le  gouvernement,  pag.  53.  Eunuques  noirs 
gardes  du  harem  ,  pag.  54-,  Eunuques  blancs  ,  pag.  55  ,  Leur  logement 
et  leur  avancement,  idem.  Harem  impérial,  pag.  Sj.  Esclaves  du 
harem ,  pag.  58.  Ce  que  sont  les  Cadines  ,  pag.  5g  ,  Les  Guedikli 
deviennent  Cadines  ,  idem..  Les  autres  captives  <,pag,  60  ,  Combien  il  y 
a  de  femmes  dans  le  harem  ,  et  quels  y  sont  leurs  emplois  ,  idem.  Salle 
du  trône,  pag.  61,  Habitation  des  Cadines  ,  idem.  Leur  traitement 
et  celui  des  captives  ,  pag.  62.  Quand  le  Sultan  visite  les  Cadines  , 
pag.  63,  Cérémonies  à  l'occasion  de  l'accouchement  d'une  Cadine, 
idem,  Visites  à  l'accouchée,  idem.  Réjouissances  au  harem  dans  cette 
circonstance  ,  pag.  64»  Fin  des  réjouissances  et  réception  du  berceau  , 
pag.  65,  Les  femmes  du  harem  ne  sortent  pas  quand  il  leur  plait  , 
pag.  66.  Qui  entre  dans  le  harem,  pag.  67,  Esclaves  du  harem  re- 
cherchées de  préférence  en  mariage,  idem.  Distinction  de  la  Sultane 
mère,  pag.  68,  Education  des  Sultanes,  idem.  Comment  sont  ,célé- 
brés  leurs  mariages  ,  pag.  69.  Réception  de  l'époux  ,  pag.  jq  }  ^u 
bout  de  six  mois  l'épouse  est  séparée  de  son  époux,  idem.  Les 
Khanim  jouissent  d'un  meilleur  sort,  pag.  71.  Service  des  Scha- 
zadés ,  pag.  72,  De  quelle  liberté  ils  jouissent,  idem,  Cérémonie 
de  la  circoncision,  idem.  Ils  vivent  renfermés  dans  le  sérail,  pag. 
73  ,  Condition  des  princes  qui  ne  sont  pas  fils  du  Sultan  régnant  , 
idem.  Comment  ils  finissent  leur  vie  ,  pag.  74  ,  Où  ils  sont  déposés 
après  la' mort,  idem.  Du  Sultan,  pag.  75,  Avènement  au  trône, 
idem.  Il  ne  porte  point  de  diadème,  pag.  76^,  Cérémonie  de  l'avé- 
nement ,  idem.  Danger  de  la  vie  pour  le  grand  maître  des  cérémo- 
nies ,  pag.  jj.  Différentes  manières  de  prêter  hommage,  pag.  78. 
Après  ces  réjouissances  commencent  les  honneurs  funèbres  ,  pag.  79  , 
Quels  sont  ces  honneurs,  idem.  Confirmation  des  magistrats  dans 
leurs  emplois,  pag.  80.  Monogramme  du  Sultan,  et  h  qui  il  est  re- 
mis, pag.  81.  On  ne  donne  plus  de  gratification  aux  troupes,  pag. 
82  ,  Quand  le  nouvel  Empereur  ceint  l'épèe  ,  idem.  Le  grand  Visir 
reçoit  un  poignard  et  un  couteau,  pag.  83.  Le  Sultan  traité  à  table 
par  le  grand  Visir,  pag.  84,  Heure  de  la  fête  du  Beyram  ,  idem. 
Second  Beyram  ,  pag.  85  ,  Anniversaire  de  la  naissance  de  Mahomet, 
idem ,  Quand  le  Sultan  va  à  l'office  ,  idem.  Le  Sultan  est  innacces- 


DES     M  A  T  I  i  h  es;  l^Bl 

sible  dans  d'autres  tems ,  pag.  86,  Quand  le  Sultan  donne  audience 
au  palais,  idem.  Audience  extraordinaire  ,  pag,  87  ,  Ce  que  c'est  que 
les   Tacrlr  ou   Telkiss  ,  idem.  Mémoires  remis  au    grand    Visir  ,  pag. 
88,  Le  Sultan  dans  l'appartement  appelé  Mabeim  ,  idem.  Le  Sultan 
aux  Kioschks ,  pag.  89.   Jeux  du    Tomac    et    du    Dfirid ,    pag.    90, 
Audience  à  l'amiral,  idem.  Le  Sullan  fait  des  tournées  en  ville  inco- 
gnito ,  pag.  91,  Revenus  du  Sultan,  iV/ew.  Pouvoir  absolu  du  Sultan 
sur  les  biens  de  ceux  qui  meurent  en  charge  ,  pag.    92.    Du   grand 
Visir ,  ytftfg".  93  ,  Ce  que  sont  les  grands  Visirs  ,  idem  ,  A  qui  se  con- 
férait le  grand  Visirat ,  idem.  Remise  de  l'anneau  impérial  au  grand 
Visir:  ses  fonctions  et  les  honneurs  dont  il  \omt ,  pag.  94.  Enseignes 
du  grand  Visir,  pag.  95  ,  Qui  remplace  le    Visir    nouvellement    élu 
quand  il  se  trouve  dans  quelque    province  ,    idem.  Où    habitent    les 
grands  Visirs,  pag.  96,  Ministère  du  grand  Visir,  idem.    Titres    du 
Sultan  dans  les  actes  publics  ,  pag.  97.   Titres  que  donne    le    Sultan 
au  grand  Visir  ,  au  Mouphty  etc.  pag.  98  ,  Quand  se  perdent  les  titres  , 
idem,  Autres  chefs  sous  le  Reis-Efendi ,  idem.  Quelles  affaires  traite 
le  troisième  ministre  ,  pag.  99.  Bureaux  des  secrétaires  d'état ,  pag.    100. 
Adjoints  du  grand  Visir,  pag.   101.  Palais   du  gra  nd-  Visir  ,  pag.   102. 
Maison  du  grand  Visir  ,  pag.   io3.  Presqu'égale    à    celle  du    Sultan 
idem.    Gens  employés    à    son  service,  pag.   104,  Visite  qu'il    fait    au 
Mouphty,  idem,  Revenu  du  grand  Visir,  idem.  Dépenses  qu'il  doit  faire, 
pag.  •  io5.  Revenus  des  autres  ministres  ,  pag.    107,    Autres  magistrats 
dépendans  du  grand  Visir,  idem.  Hommes  d'épée  de  première  classe  , 
pag.   10S.  Hommes  d'épée  de    seconde  classe,  pag.   10g  ,  Ils  sont  à  la 
nomination  du  grand  Visir  ,  idem.  Quatre  espèces    de    cafetans  ,  pag. 
110.  Magistrats  sujets  à  perdre  l'emploi  dans  l'année,  pag.  m,  Quel 
titre  on  donne  encore  aux  premiers  personnages,  idem,    L'accès    aux 
premiers  emplois  est  ouvert  à  tout  le  monde  ,  idem.  Manière  dont  le 
Sultan  termine  les  lettres  qu'il    adresse    à    ses    ministres,   pag.    112. 
Fortune  des  employés  à  la  discrétion  du    monarque,    pag.     n3.    Du 
Divan  ,  pag.   114  ,  Divan,  ce    qu'il    signifie  ,    idem  ,  Suppression  de 
ces  Visirs,  idem.  Quand  se  tient  le  Divan  ,  pag.   n5,    Divan    ordi- 
naire et  extraordinaire,  idem.   Banquet    après    la    séance,    pag.     117. 
Quand  se  tiennent  les  divans  extraordinaires,  pag.   n8.  Divan    chez 
le  grand  Visir,  pag.   120.  Le  grand  Visir  convoque  des  conseils   pour 
les  affaires  d'état,  pag.   1.21. 
Des  finances  ,  pag.   12.$,  Quels  sont  les  revenus,    idem.    Quelles    autres 
taxes  ont  été  imposées,  pag.    124.    Revenus  publics    affermés  ,    pag. 
125,  Adjudication  à  l'enchère  ,  idem.  B.evenus  éventuels,  pag.  126, 
Où  se  frappe  la  monnaie  ,  idem.  A  combien  se  montent  en  tout    les 
revenus  de  l'empire  Ottoman,  pag.   128,  L'état   n'a    que    de    faibles 
ressources  en  tems  de  guerre,   idem.    Ministère    des   finances ,   pag. 
129,  Comment  est  réglé  le  ministère  des  finances,  idem. 


4^2  Indication 

Pachas,  pag.  i3r  ,  Terres  conquises  comment  distribuées ,  idem.  En. 
combien  de  gouvernemens  est  divise  l'empire  ,  pag.  i3a.  Enseignes 
du  commandement  pour  un  Pacha,  pag.  i33  ,  Par  qui  le  Pacha 
se  fait  ass;ster  dans  ses  fonctions ,  idem.  Difficulté  de  dévoiler  les 
prévarications  d'un  Pacha,  pag.  i34-  Raisons  pour  lesquelles  les 
Pachas  se  révoltent  ,  pag.  j35  ,  Conduite  de  la  Porte  quand  elle 
veut  perdre  un  Pacha ,  idem  ,  Ruses  pour  j  parvenir ,  idem.  Il 
n'est  pas  croyable  que  les  Pachas  ne  fassent  pas  de  résistance  à 
quiconque  est  envoyé  pour  les  mettre  à  mort,  pag.  i56.  Condition 
des  Pachas  en  retraite  ,  pag.  iZy  ,  Dépenses  de  l'administration  à 
la  charge  des  provinces,  idem.  Autres  charges  pour  les  provinces, 
pag.   i38. 

De  la  Milice,,  pag.  x3g  ,  ^Origine  des  Janissaires,  idem.  Général  de 
cette  milice ,  pag.  140.  Officiers.,  pag.  141.  Autres  compagnies  aggré- 
gées  à  celles  des  Janissaires,  pag.  143.  Armes  des  Janissaires  en  tems 
de  paix  et  en  tems  de  guerre,  pag.  i44-  Quel  .est  le  plus  grand  dé- 
shonneur pour  les  Janissaires,  pag.  146  ,  Où  ils  logent,  idem.  Quel 
est  leur  caractère,  pag.  146,  Ils  sont  redoutables  aux  grands  comme 
aux  simples  particuliers  ,  idem.  Quel  serment  ils  prêtent ,  et  dans 
quelles  circonstances 4  pag.  li^j,  Première  organisation  des  Janissaires , 
idem.  Organisation  présente ,  pag.  i4g ,  Châtimens  ,  idem.  Autres 
corps  nouvellement  créés,  pag.  i5o.  Sipah  et  Silihdar  de  Cavalerie, 
pag.  i5a.  Soldats  des  fiefs  militaires,  pag.  i53.  Autres  milices  des 
provinces,  pag.  i54-  Manière  de  déclarer  et  de  faire  la  guerre  ,pag. 
i55,  Manière  de  déclarer  la  guerre,  idem.  Ce  qu'est  un  camp  Otto- 
man ,  pag.  i56.  Manière  de  combattre  des  Ottomans  ,  pag.  i5j.  For- 
ces  de  mer,  pag.  i5g.  Officiers  supérieurs  de  la  marine,  pag.  160. 
De  quoi  sont  composés  les  équipages,  pag.  161  ,  Autorité  du  grand 
amiral,  idem,  Quand  il  reçoit  audience  du  Sultan,  idem.  Il  y  a  des 
emplois  civils  dans  l'amirauté,  pag.  1,62,  Constructeurs  et  autres  per- 
sonnes ,  idem. 

Nature  des  relations  de  la  sublime  Porte  avec  les  puissances  étran- 
gères ,  pag.  iB3,  Quand  la  Porte  a  eu  des  relations  avec  les  puissan- 
ces Européennes,  idem.  Titres  que  donnent  les  Sultans  aux  autres 
Princes,  pag.  i65.  Comment  sont  traités  les  ambassadeurs  à  Constan- 
tinople  pag.  166.  Audience  du  grand  Visir  aux  ambassadeurs,  pag. 
167.  Audience  du  Sultan  aux  ambassadeurs,  pag.  168.  Quand  la 
Porte  a  tenu  des  ministres  près  des  cours  étrangères,  pag.   170. 

Lois  civiles  et  pénales  ,  pag.  171  ,  Lois  concernant  le  mariage  ,  idem. 
Quand  la  séparation  des  époux  a  lieu,  pag.  172.  Condition  d'une 
femme  veuve  ou  répudiée  ,  pag,  173  ,  Enfans  abandonnés  ,  idem  , 
Peine  contre  les  blasphémateurs,  idem  ,  Peine  contre  l'apostat,  idem: 
Peines  contre  quiconque  tient  des    propos    séditieux  ou  autres  ,  pag: 


DÈS      MATIÈRES.  4^3 

174  t  Diverses  sortes  de  peine ,  idem.  Peines  contre  l'homicide  ,  pag< 
176,  Quelles  personnes  exemptes  de  la  peine,  idem,  Comment  elle 
est  compensée,  idem.  Contre  qui  s'exercent  les  poursuites  quand  l'ho- 
micide est  inconnu,  pag.  176.  Peines  pour  les  blessures  etc,  pag.  177, 
Peine  contre  l'adultéré  ,  idem  ,  Peine  pour  les  injures  et  pour  faux 
témoignage,  idem.  Peine  eontrë  celui  qui  boit  du  via  et  qui  s'enivre  , 
pag.  178,  Peines  contre  le  vol,  idem.  Gomment  sont  traités  les  dé- 
biteurs et  les  faillis ,  pag,  17g.  Peines  pour  fraude  dans  la  vente  des 
comestibles,  pag.  180. 
Religion  ,  pag.  180  ,  Origine  de  la  religion  Mahométane  ,  idem.  Quatre  livres 
sacrés,  pag.  181.  Quatre  principaux  Imam,  pag.  182.  Imam  Azam, 
idem.  Trois  autres  Imam,  pag.  i83.  Observations  sur  quelques  parti- 
cularités de  la  religion  Mahométane  ,  pag.  184.  Opinion  sur  Adam  , 
pag.  i85.  Du  prophète  Khanoukh  ou  Enoch  et  autres,  pag.  186. 
Ce  que  c'est  que  le  courann  ,  pag.  187.  Prodiges  qui  ont  annoncé  la 
naissance  de  Mahomet ,  pag,  188.  Prodiges  de  Mahomet,  pag.  18g. 
Quels  sont  les  plus  grands  personnages  de  l'Islamisme  après  Maho- 
met, pag.  190.  Imam,  quelle  est  son  autorité,  pag.  191.  L'Imam 
doit  être  visible  et  pourquoi  ,  pag.  192.  De  quelle  race  doivent  être 
les  Imam ,  idem.  Condition  pour  être  Imam,  pag.  iq5.  VImameù 
s'accorde  à  l'alné  des  enfans  dans  la  dynastie  Ottomane  ,  pag.  104.- 
Combien  est  sacrée  la  personne  de  l'Imam ,  pag,  ig5 ,  Les  Imam  ne 
sont  nommés  qu'en  bien,  et  pour  quelles  raisons,  idem.  Les  malédictions 
continuent  contre  les  Califes  et  les  Imam  ,  pag.  196.  Mahomet  a  rare- 
ment fulminé  des  anathêmes  et  contre  qui,  pag.  197.  Quels  sont  les 
Musulmans  qui  jouissent  de  la  béatitude  éternelle  ,  pag.  198.  Quels 
sont  ceux  qui  passent  pour  saints  ,  pag.  199.  Saints  tutélaires  dans 
chaque  province  et  dans  chaque  ville,  pag,  200.  Dévotion  envers  les 
Derwisch,  idem.  Quelle  récompense  on  croit  réservée  aux  sainte,  pag. 
201.  Quelle  foi  ils  prêtent  aux  divinations  ,pag.  2o3.  Quand  Mahomet 
défendit  de  leur  prêter  foi  ,  pag.  204.  Malgré  cette  défense  les  Ma- 
liométans  croient  aux  devins,  pag.  2o5.  Songe  de  Mourad  III  expli- 
qué par  le  devin  Schudjea  ,  pag.  206.  Combien  ce  Sultan  avait  de 
crédulité  dans  les  astrologues,  pag.  207,  Article  de  foi  concernant 
les  prières  des  vivans  pour  les  morts,  et  autres  points  de  religion  , 
idem.  Ce  que  c'est  qu'Islamisme  et  à  quelles  pratiques  il  oblige  ,pag. 
208.  Trois  sortes  de  purifications  ,  pag.  209.  Ablution  ,  pag.  210.  Quand 
l'ablution  est  nécessaire,  pag.  211,  La  lotion  ce  qu'elle  est,  idem* 
Quelles  eaux  y  sont  propres,  pag.  212.  Comment  on  supplée  au  man- 
que d'eau  pure,  pag.  2i3.  A  quoi  servent  toutes  ces  purifica lions  ,pag. 
2i4-  Fontaines  aux  environs  des  mosquées  ,  pag.  21 5.  Comment  se  pren- 
nent les  bains  ,  pag.  216,  Bains  pour  les  femmes,  idem.  Anticham- 
bre des  bains  ,  pag.  217.  Bains  publics  combien  ils  sont  fréquens  ,  idem. 


454  Indication 

Manière  de  faire  le  namaz  ,  pag.  218.  Namaz  du  vendredi  ,  pag.  219. 
Oratoires  et  autels  en  différens  lieux,  pag.  220  ,  Heures  du  namaz, 
idem.  En  quel  lieu  se  fait  le  namaz  ,  pag,  221  Ge  que  c'est  que  Yezann 
ou  Yikameth ,  pag.  222.  Comment  sont  placés  les  Musulmans  dans 
l'assemblée,  pag.  223,  Dispenses  du  namaz,  idem,  Comment  ils 
se  règlent  pour  les  heures,  idem.  Les  Muezzinn  annoncent  les  heures 
du  namaz  ,  pag.  224  ,  A  la  voix  du  Muezzin  tout  le  monde  se  met 
en  prière  ,  idem.  Namaz  diurnes  dans  les  mosquées  ,  et  décoration 
de  ces  édifices,  pag-  22Ô  ,  Namaz  diurnes  sans  flambeaux:  dans  ceux 
des  nuits  on  allume  des  lampes  etc.  ,  idem.  Comment  se  récitent  les 
paroles >  pag.  226,  Place  des  femmes  dans  les  mosquées,  idem.  Na- 
maz du  vendredi,  pag.  227,  Fêtes  du  Beyram ,  idem.  Namaz  ex- 
traordinaire dans  le  ramazan  ,  pag.  228.  Namaz  pour  les  éclipses  ,pag. 
229  ,  Pénitence  dans  les  tems  de  sécheresse  ,  idem.  Obligation  de  la 
Circoncision , /:><2g\  23o  ,  Comment  on  en  agit  envers  les  mourans  , 
idem.  Envers  les  morts,  pag.  23 1.  Prières  funèbres,  pag.  232,  Par 
qui  est  porté  le  cercueil ,  idem.  Cérémonies  envers  les  soi-disant  martyrs, 
pag.  255,  Comment  sont  ornés  les  cercueils,  idem.  Les  prières  funèbres 
défendues  dans  les  mosquées  ,  pag.  254.  Tombeaux  simples  ,  idem, ,  Quel- 
ques tombeaux  décorés  d'une  coupole  ,  idem.  Sermons*  dans  les  mos- 
quées ,  pag.  235.  Sept  nuits  saintes  dans  l'année  ,  pag.  256.  Pratiques 
dans  ces  nuits,  pag.  zSj.  Respect  pour  les  reliques,  pag.  258.  Qui 
porte  l'étendard  ,  pag.  23g  ,  Effets  obtenus  à  la  vue  de  cet  étendard, 
idem,  Honneurs  rendus  à  l'oriflamme  sur  son  passage,  idem.  Vête- 
mens  de  Mahomet  révérés  comme  reliques  ,  pag.  240.  Vêtement  de 
Mahomet  avec  lequel  se  fait  Teau  bénite  à  distribuer,  pag.  2^1  , 
Autre  vêtement  du  Prophète  gardé  dans  une  chapelle  hors  du  sérail , 
idem.  Autres  reliques,  pag,  242.  Où  elles  sont  conservées,  pag. 
245  ,  Les  Sultans  vont  souvent  visiter  ces  reliques  ,  diern.  Manière 
d'empêcher  qu'on  n'en  débite  de  fausses  ,  pag.  244  ,  Respect  qu'on£ 
encore,  les  Musulmans  pour  les  reliques  des  Chrétiens ,  idem  ,  Autres 
prières  à  certains  jours,  idem.  Prières  dans  certaines  nuits ,  pag.  245. 
Fête  du  Mewloud  ce  qu'elle  est,  pag.  246,  Comment  sont  réglées 
les  places  dans  les  mosquées ,  idem.  Cérémonies  de  cette  fête  ,  pag. 
247.  Par  qui  est  portée  la  lettre ,  et  où  elle  est  déposée  ,  pag.  248. 
Fin  de  la  fête  ,  pag.  249  ,  Cortège  du  Sultan  à  son  retour  de  la  mos* 
quée  ,  idem  ,  Quand  se  fait  la  même  fête  dans  d'autres  mosquées  , 
idem  ,  Ce  que  c'est  que  la  clixme  ,  idem.  Ce  qu'on  entend  par  homme 
aisé  ,  pag.  25o  ,  Comment  se  lève  la  dixme  ,  idem.  Autres  dixmes 
sur  d'autres  quadrupèdes,  pag.  261;  Dixme  sur  l'argent  et  autres  cho- 
ses précieuses,  pag.  zbz.  Combien  les  Musulmans  sont  charitables, 
pag.  253  ,  Exemples  de  charité  parmi  les  Musulmans  ,  idem.  Autres 
distributions  aux  pauvres,  pag.  254,  Sacrifice  pascal,  idem.  Qui^im- 


DES      MATIÈRES.  4^5 

mole  la  victime ,  pag.  255  ,  Combien  on  immole  de  victimes ,  idem4. 
Dans  combien  d'autres  occasions  on  fait  des  sacrifices,  pag.  256, 
L'islamisme  a  fait  abolir  en  Egypte  les  sacrifices  humains  ,  idem. 
Fondations  de  piété  ,  pag.  2,5?.  Ce  que  c'est  que  le  Messcljid  t  et 
difficultés  qu'on  fait  à  ceux  qui  ne  sont  pas  Musulmans  pour  les  y 
laisser  entrer ,  pag.  258  ,  Mosquées  impériales  ,  pag.  25g.  Mosquées 
qui  ne  sont  point  basiliques  ,  pag.  260  ,  Chapelles  publiques  ,  idem  , 
A  quels  signes  on  distingue  la  classe  des  mosquées  ,  idem.  Imareth , 
hospices ,  ou  hôtelleries,  pag.  261.  Hôpitaux  annexés  aux  mosquées, 
pag.  262.  Maisons  pour  les  fous  ,  pag.  263 ,  Ecoles  pour  les  indi- 
gens ,  idem.  Quelles  sciences  sont  enseignées  dans  les  collèges  ,  pag; 
264.  Quelles  sont  les  lois  canoniques  ,  pag.  265  ,  Longueur  des  étu- 
des ,  idem.  Quelle  est  la  principale  étude  des  élèves,  pag.  266.  Peu  de 
goût  pour  certaines  sciences  ,  pag.  267  ,  Quels  sont  les  princes  Otto- 
mans qui  ont  aimé  les  lettres,  idem.  Bibliothèques,  pag.  268.  Or- 
dre qui  régne  dans  ces  bibliothèques  ,  pag.  269  ,  De  quoi  traitent 
les  livres  qu'on  y  trouve  ,  idem.  Pour  quels  motifs  l'usage  de  l'im- 
primerie a  été  retardé  dans  l'empire  ,  pag.  zjo.  Comment  l'imprime- 
rie a  été  permise  ,  pag.  271.  Quels  ouvrages  sortent  de  l'imprimerie, 
pag.  272.  Turbé  ou  chapelles  sépulcrales,  pag.  273.  Anciens  Turbé  1 
pag.  274.  Grand  concours  de  dévots  au  Turbé  d'Eyub  ,  pag.  275. 
Costume  civil  ,  pag.  276 ,  Ulema  etc.  ce  qu'ils  sont ,  idem.  Leurs  études  , 
pag.  277.  Mouphty  de  Constantinople  et  de  province,  pag.  278.  Hon- 
neurs du  Moupthy  de  Constantinople,  pag.  279,  Facilité  à  être  dé- 
pose ,  idem.  Substituts  du  Mouphty  ,  pag.  280.  Cazi-Asker  -,  pag. 
281  ,  Leur  juridiction  ,  pag.  282.  Quel  magistrat  est  l'Istambol-Cadissy  , 
et  Mollah  des  autres  villes  ,  pag.  283.  Marques  distinctives  des  Cazi- 
Asker  ,  pag.  284  ,  Nakib'ul-Eschraf  chef  de  tous  les  Emirs  ,  idem  , 
Faux  Emirs  découverts  comment  ils  sont  punis  ,  idem.  Privilèges  des 
Emirs  ,  pag.  a85.  Autorité  du  Nakib'ul-Eschraf,  pag.  286  ,  Autres 
juges  dans  les  villes  de  seconde  classe,  idem.  Les  Mouphty  et  leurs 
fonctions  ,  pag.  287.  Autres  ministres  de  la  religion  ,  pag.  288.  Orf^ 
gine  des  communautés,  pag.  289.  Deux  premières  communautés ,  pag; 
290.  Nouvelles  sociétés  religieuses  à  chaque  siècle,  pag.  291  ,  Ordres 
dérivés  de  la  congrégation  d'Ebu-Bekir,  idem.  Fondation  des  Derwisch 
etc.  ,  pag.  292.  Usages  etc.  pag.  294  ,  Noviciat,  idem.  Noviciat  plus 
rigoureux  chez  les  Mewlewi  ,  pag.  295,  Règle  des  Bektaschi,  pag.  296. 
Couvens  et  nourriture  ,  pag.  297  ,  Ils  ne  font  point  de  vœux  ,  et  cepen- 
dant tiennent  beaucoup  à  l'habit ,  idem.  Vicissitudes  de  ces  clifférens 
ordres,  pag.  298.  Tous  se  font  inscrire  dans  un  ordre  religieux  sans 
s'obliger  à  vivre  dans  un  couvent  ,  pag.  299  ,  Ils  sont  bien  reçus 
partout,  idem  ,  Combien  ils  sont  utiles  dans  les  expéditions  militaires, 
idem.  Scheikb  qui  passent  pour  avoir  des  dons  miraculeux, pag.  3oo. 


456  Indication 

Autres  vertus  attribuées  aux  Scheikh ,  pag.  3oi  ,  Quelle  idée  on  peu! 
se  faire  des  Dervisch,  idem.  Ce  qui  fait  tort  à  la  réputation  des  Der- 
visch ,  pag.  3o3.  Ordre  des  Mevvlewi ,  pag.  5o4-  Leur  danse  accompa- 
gnée de  divers  instrumens,  pag-  3o5 ,  Premières  scènes  de  la  danse 
des  Ptufay  ,  idem.  Deux  dernières  scènes  ,  pag.  3o6.  Danse  des  Kadry  , 
pag.  307.  Obligation  du  pèlerinage  à  la  Mecque  ,  pag.  3o8  ,  Habille- 
ment des  pèlerins,  idem.  Diverses  pratiques  dans  les  stations  -,  pag. 
309.  Princes  Ottomans  empressés  à  décorer  la  Keabé  ,  pag.  3 10  Leurs 
offrandes ,  pag.  3ii,  Qui  est  ce  qui  fabrique  le  voile  de  la  Kéabé , 
idem.  L'étoffe  pour  le  voile  ordinaire  se  fait  en  Egypte  ,  et  pour  l'ex- 
traordinaire à  Gonstantinople  ,pag.  3 12.  Temple  autour  de  la  Kéabé, 
pag.  5i5.  Comment  voyagent  les  pèlerins  ,  pag.  3i4-  Où  se  fait  la  pre- 
mière station,  pag.  3i5.  Par  qui  est  approuvé  le  Scftérif  de  la  Mec- 
que ,  pag.  3-i 6  ,  Tombeau  du  prophète  à  Médine  ,  idem.  Substitution 
de  mandataires  pour  le  pèlerinage  de  la  Mecque  ,  pag.  317.  Les  cha- 
meaux du  sérail  ne  vont  pas  à  la  Mecque,  pag.  3i8,  Désordres  qui  ar- 
rivent dans  le  pèlerinage  ,  pag.  3 19.  De  quelles  viandes  il  est  permis 
aux  Mahométans  de  faire  usage,  pag.  520,  Chasse,  idem  ,  Chiens, 
idem.  Usage  du  vin  et  des  liqueurs  enivrantes  défendu,  pag.  3a  1  , 
Précepte  peu  observé,  idem.  Scherbeth,  ce  que  c'est ,  pag.  322.  Quel 
est  le  diner  d'un  Musulman,  pag.  323,  Les  hommes  dinent  séparé- 
ment des  femmes ,  idem.  Le  Mahométan  n'a  pas  de  chambre  fixe 
pour  ses  repas  ,  pag.  3s4.  Usage  commun  aux  deux  repas,  pag.  $2.5, 
Pipe  et  café  après  le  repas,  idem.  Origine  du  c&îkypag.  326,  Quand 
l'usage  du  café  fut  introduit  à  Gonstantinople  t  idem ,  Prohibé,  idem. 
Cafés  fermés  et  rouverts  à  Con&tantinople ,  pag.  327 ,  Combien  est 
répandu  l'usage  du  café,  idem.  On  le  prend  sans  danger  de  se 
brûler  les  doigts ,  pag.  328 ,  Manière  de  le  préparer ,  idem.  Ta- 
bac proscrit,  puis  toléré,  pag.  329,  Pipes  et  tuyaux  de  pipe,  idem. 
Combien  est  répandu  l'usage  de  la  pipe,  pag.  35o.  Opium,  pag.  55i. 
Madjounn  ,  qui  en  fait  une  plus  grande  consommation,  pag.  332 
Tennsoukh  ,  idem  ,  Parfums  ,  idem.  De  quelle  étoffe  est  l'habille- 
ment ,  pag.  535  ,  Ustensiles  ,  de  quelle  matière  ,  idem.  Quand  le  luxe 
fut  introduit  parmi  les  Ottomans,  pag.  534.  Variétés  de  turbans 
dans  les  différens  pays,  pag.  355.  Souliers,  pag.  556/  Partout  ils 
tiennent  le  turban  sur  leur  tête  ,  idem  ,  Ils  se  rasent  les  cheveux 
idem.  Multitude  de  barbiers,  pag.  337,  Ils  portent  la  barbe  et  les 
moustaches,  idem.  Etoffes  des  Indes  les  plus  recherchées  pour  l'habille- 
ment, pag.  358  ,  Luxe  des  fourrures  ,  idem.  Anneaux  avec  un  cachet 


qui  n'est  pas  en  or  ,  pag.  539,  Emploi  actuel  de  l'or  à  d'autres  objets, 
idem.  Indulgence  à  l'égard  des  femmes  pour  l'usa-ge  de  l'or,  pag. 
34o.  Eventails,  pag.  34 1  Uniformité,  de  la  mode  dans  l'habillement  de 
femmes,  idem.  Elles  portent  sous   leur    coiffe    un    petit    bonnet',    et 


DES      MATIÈRES.  4^7 

ont  de9  caleçons  ,  pag.  342  ,  Souliers  ,  idem  ,   Condition    des    Musul- 
manes ,  idem.  Condition  des  Chrétiennes  ,  pag.  343.  Leurs  principaux 
meubles,  pag.  344.  Construction  et  ameublement  des  chambres  ,pag. 
345.  Manière  de  chauffer  les  chambres,   pag.    346.    Quels    sont    les 
lits,  pag.  347  ,  Les  hommes  ne  fuat  point  usage  de   voiture,    idem. 
Voiture  pour  les  femmes,  pag.  348.  Grand  nombre  de   domestiques, 
pag.  349.   Leur  salaire  ,  pag.  35o. 
,Arbs  eu  métiers  ,  pag.  35o  ,  Quels  sont  ceux  qui  se  livrent  au  commerce  , 
idem.  Commerce  des  non  Mahométans  ,  pag.  35i  ,  Besesstenn  et  au- 
tres lieux  de  marché,  idem.  Règlement  pour  l'exercice  des   métiers, 
pag.  062.  Peines  contre  les  contrefacteurs  de  certains  ouvrages,  pag. 
353,  Maisons  des  Ottomans,  idem.  De  quoi  en  est  composé  le  payé, 
pag.  354  j  Toit  etc.  idem. 
^Divertis  s  emens  et  jeux ,  pag.  355,  La  danse  défendue,  et   néanmoins  il 
y  a  des  danseurs  etc.,  idem  ,  Danseuses,  idem.  Danse  des  Grecs , pag. 
356.  Musique  prohibée  ,  et  pourtant  recherchée  ,  pag.  367.  Musique  , 
pag.  358,.  Quels  sont  leurs  chants,  idem.  Quand  les  danseurs  et  les 
musiciens  sont  le  plus    recherchés ,    pag.    35g.    Cérémonies    pour    les 
mariages,  pag.  36o.  Noces,  pag.  36i  ,  Quels  jeux  sont  permis,  idem. 
Jeu  du  mangala  ,  pag.  36a  ,  Amusemens    des    femmes  ,    idem.  Motifs 
pour  lesquels  il  n'a  pas  été  parlé  de  certaines  sciences  et  de  certains 
arts ,  pag    563. 


PRÉCIS    HISTORIQUE 


LA  DALMATIE    ET   L'ISTRE. 


Par  qui  l'on  croit  que  Flstrle  a  été  anciennement  habitée,  pag.  364  )  La  Dal- 
matie  et  l'Istrie  en  guerre  avec  les  Romains,  idem.  Ambassadeurs  romains 
envoyés  à  la  cour  de  la  Reine  Teuta ,  pag.  565.  Autres  traités  de  paix 
violés,  pag.  366,  Paix  conclue  et  à  quelles  conditions,  idem.  L'Illyrie 
soulevée  et  soumise  de  nouveau  par  les  Romains,  pag.  367.  Soulevée 
de  nouveau  sous  Auguste  ,  pag.  368  ,  Elle  met  Rome  en  alarmes  }  idem. 
Sort  d'Arduba  ,  pag.  36g.  La  Dalmatie  acquiert  quelque  renom  du  tems 
de  Dioclétien  ,  pag.  370  ,  Palais  de  Dioclétien  >  idem.  Temple  de  Ju- 
piter et  de  Diane,  pag.  371.  Temple  d'Esculape ,  idem.  Peuples 
étrangers  transportés  en  Istrie  et  en  Dalmatie  ,  pag.  Zjz.  Comment 
les  Dalmates  sont  traités  par  Basile,  idem.  Vénitiens  en  Dalmatie.; 
pag.  574.  Slaves  ,  jusqu'où  ils  s'étendent ,  pag.  $yS. 

Europe.   Vol.  I.  P.  111.  58 


458  INDICATION 

DES    SLAVES    MODERNES. 

Nom  moderne,  pàg.  376,  Ils  diffèrent  peu  des  Tartares  pour  le  costume , 
idem.  Leur  religion  en  général ,  pag.  ^jj  }  Culte  des  Saints ?  idem% 
Culte  des  images  ?  pag.  378, 

DES    SILAUZES. 

fjéur  constitution  physique ,  pag.  378,  Ils  sont  moins  superstitieux  que  les  Es- 
clavons,  idem.  Leurs  danses,  pag.  3?9 ,  Ils  n'aiment  point  à  se  marier 
avec  leurs  compatriotes ,  idem..  Ils  cultivent  peu  la  terre ,  pag.  58o, 
Leur  habillement,  idem ,  Habillement  des  femmes,  idem.  Nourri- 
ture, pag.  3,8i,  Leur  bierre,  idem. 

DES  HBITANS  DE  LA  CARNIOLE. 

Leur  caractère,  pag.  38i.  Nourriture ,  pag.  38a,  Habitations,,  idem, 
Eglise,  idem,  La  construction  de  toute  église  est  à  charge  aux  ha- 
bitans ,  pag.  383,  Quelles  sont  leurs  fêtes ,  idem.  Quelles  sont  les 
occupations  des  femmes  ,  pag.  384  ,  Célébration  des  mariages  ,  idem. 
Baptêmes  ,  pag.  385  ,  Funérailles  ,  idem.  Soin  des  abeilles  ,  et  chasse , 
pag.  386  ,  Agriculture  ,  métiers  ,  sciences ,  idem  ,  Caractère  et  moeurs  , 
idem.  Habillement  des  femmes ,  pag.  387.  Antiquité  de  ce  costume, 
pag.  388.  Nourriture  ,  idem, 

DES    HABITANÊ    DE   L'ISTRIE. 

Culture  des  oliviers  et  de  la  vigne ,  pçig.  38g.  Pauvreté  dés  ministres 
de  la  religion,  idem.  Danses,  pag.  3go  ,  Mariages,  idem,  Festin  de 
noces,  idem.  Superstitions,/?^.  391.  Habillement  des  hommes  ,  pag, 
392,  Habillement  des  femmes ,  idem  ,  Sol  fertile  et  non  cultivé   idem. 

PES    JAPIDES. 

JLeurs  maisons  et  leurs  églises  sont  basses,  pag.  3g3.  Quelle  est  leur  in- 
dustrie, pag.  394,  Ils  broient  le  grain,  idem.  Leur  caractère,  pag. 
395.  Qualités  des  femmes,  pag.  396. 

DES    DOLENZES. 

Cérémonies  particulières  dans  leurs  mariages,  pag.  3g6,  Leurs  danses  du- 
rant la  moisson  ,  idem.  Cérémonies  du  baptême  ,  pag.  397.  Funérailles  7 
idem,  Habillement,  pag,  3g8. 


DES     M  A  T  I  ÈE  S  R.  4% 

DES    WIPAUZES. 

Habillement,  pag.  3g 8  ,  Vin  et  effets  qu'il  produit,  idem  ,  Ce  qu'ils  font 
dans  les  tems  de  sécheresse  ,  idem.  _.  Vengeance  pour  cause  de  jalou- 
sie ,  pag.  399. 

DÉS    GOSTCHÈNES. 

Ils  ne  se  familiarisent  point  avec  les  autres  peuples  ,  pag.  3qq.  Objets  de 
leur  trafic,  pag.  400  ,  Chasse  des  écureuils  muscardini ,  idem.  Croyance 
au  sujet  de  ces  animaux,  pag.  401.  Cérémonie  du  mariage,  idem, 
Maladies  ,  pag.  402  ,  Calendrier  particulier  ,  idem. 

DES    LIBURNIENS. 

En  quoi  leur  sol  abonde,,  pag.  40S  ,  Usage  singulier  des  nouvelles  man' 
riées  ,  idem,  Funérailles,  pag.  404,  Habillement,  idem, 

DES    M  O  R  L  A  Q  U  E  S. 

D'où  ils  proviennent ,  pag.  404.  Montagnards  morïaques  ,  pag.  4o5.  Ils 
sont  hospitaliers  ,  pag.  406  ,  Vindicatifs  ,  idem.  Sobriété.  Toge  virgi- 
ginale,  ce  que  c'est,  idem.  Amitié  ,  pag.  407  ,  Hospitalité  et  défiance 
envers  les  Italiens  >  idem  ,  Quelles  sont  leurs  maisons  ,  idem.  Comment 
se  fait  la  pêche  du  thon,  pag.  408 ,  Comment  les  mariages  sont  con^ 
élus  ,  idem.  Usage  de  présenter  un  panier  à  l'épouse  ,  pag.  409.  Le 
kunn  ce  que  c'est,  pag.  4 10.  Compliment  au  gendre,  idem,  Com- 
ment les  femmes  sont  traitées  ,  idem  ,  Accouchemens,  éducation  des 
enfans  ,  idem:  Vie  des  jeunes  gens,  pag.  4n  ,  De  quoi  ils  vivent, 
idem.  Ils  vivent  long-tems ,  pag.  412,  Quelles  sont  leurs  maladies 
les  plus  ordinaires,  idem.  Funérailles  ,pag.  4i3  , -Habillement.,  idem. 
Ils  croient  aux  fantômes  et  à  la  magie,  pag.  414.  Ministres  du  culte, 
comment  respecté,  pag.  4*5,  Leur  vénération  pour  la  Vierge ,  idem. 

DES    CROATES. 

Leur  caractère,  pag.  416,  Régie  dans  les  familles ,  idem.  Usages  dans  le© 
mariages,  pag.  417.  Habillement,  pag.  4x8, 


l\Go  Indication 

DES  USGOQUES. 

Leur  origine,  pag.  4 r9 ?  Quel  est  leur  genre  de  me,  idem.  Leurs  réjouis- 
sances,  pag.  420.  Remèdes  ordinaires,  pag.  421  >  Baptême,  idem , 
Funérailles  ,  idem.  Habillement ,  pag.  422» 

DE    LA    CROATIE    MILITAIRE. 

Pourquoi  appelée  militaire  ,  pag.  422.  Les  Croates  sont  presque  tous  mili- 
taires, pag.  423.  Forme  de  gouvernement,  pag.  424,  Jugement  des 
affaires  civiles,  idem.  Combien  ils  sont  utiles  à  l'état,  pag.  425, 

DES    LICANIENS. 

Leur  caractère  ,  pag.  426,  Peu  sensibles  aux  peines  infamantes,  idem. 
Leur  constitution  physique,  pag.  427.  Habitations ,  pag.  428,  Fu- 
nérailles, idem,  Usages  après  les  funérailles,  idem.  Habillement  $ 
pag.  429. 

D.ES    DALMATES. 

Caractère  ,  pag.  43o  ,  Tempérament,  idem  ,  Pestes  fréquentes,  idem.  Ha- 
bitations,  nourriture,  métiers,  pag.  43 1.  Funérailles,/?^.  432,  Ce 
qu'on  dépose  sur  les  tombeaux,  et  pourquoi,  idem.  Habillement 
pag.  433  ,  Liqueurs  fortes  ,  idem.  De  quoi  sont  faites  leurs  toiles 
idem.  Habitans  des  Bouc]b.es  de  Cattaro ,  idem.  Femmes  de  Sab- 
bioncello ,  idem  ,  Habitans  de  Raguse  ,  idem.  Cause  de  la  dépopula- 
tion de  la  Dalmatie  ,  pag.  435.  De  Zara  ,  pag.  436  ,  De  Spaîatro  et 
de  ses  habitans  ,  idem  ,  Education  de  la  jeunesse  ,  idem  ,  Goût  des 
femmes ,  idem.  De  Salone ,  pag  437  ,  Vue  de  la  Ruecca  ,  rivière , 
idem  ,  Des  Monténégrins  ,  idem. 

DES  SLAVES  OU  ESCLAVONS  ET  DES  RASSIÉNIENS. 

Climat,  pag.  438.  Genre  de  vie,  pag.  439,  Tempérament,  idem.  Plura- 
lité de  femmes ,  idem.  Superstition  ,  idem  ,  Cause  de  leur  férocité 
et  objets  de  leur  rapine,  pag.  440,  Soin  du  bétail,  idem  ,  Habita- 
tions ,  idem  ,  Chasse  ,  idem.  Occupations  des  femmes ,  pag.  441,  Bains  , 
médicamens  dans  les  maladies  ,  pag.  442 ,  Rites  clans  les  mariages , 
et  autres  usages  ,  idem  ,  Des  Clémentins,  idem.  Caractère,  habillement 
des  hommes  et  des  femmes  ,  pag.  443.  Existence  politique  ,  pag.  l^l^i^  , 
Trafic,  idem.  Agriculture,  pag.  (^^ ,  Caractère,  idem  ,  Habitations, 
idem  ,  Religion  ,  idem.  Amusement  ,  pag.  446  ,  Visites  aux  tombeaux,' 
idem  ,  Funérailles ,  idem  ,  Habillement ,  idem. 


/ 


PLANCHES 


CONTENUES 


DANS  LE  I.er  VOLUME  III.*  PARTIE  SUR  L'EUROPE. 


orte  du  sérail.     .     . ;     l     ..     ï     5     ;     ,     i     *     .    pag.  Zj 

IL  Porte  dite  de  la  Félicité ......  "àj 

III.  Chef  des    huissiers    du   sérail ,   capitaine    des  huissiers , 

huissier  ,  sous-écuyer.          , 4.0 

IV.  Le  chef  pannetier ,  le  chef  cuisinier  eue.    ,..;..  42 
V.  Bostandji ,  Kasseki  etc ;    , .     .     .  44 

VI.  Baltadji,  Kizlar-Aga.     ......,.:.,..  45 

VIL  Divan-Tchavousch  ,  Alai-Tchavousc  etc :  "  .  46 

VIII.  Tclaocadar-Aga  ,  Basch-Tchocadar  etc :     .  46 

IX.  Muets  au  service  ,  Tchavouscii  ou  musiciens  etc.  .     .     .  5o 

X.   Salle  du  bain 61 

XL  Maison  de  plaisance  du   Sultan    ....;;..,  89 

XII.   Jeu  du  Tomac ...:....  go 

XIII.  Jeu  du  Djirid  .......,...:..,.  go 

XIV.  Audience  à  V Amiral   .............  gr 

XV.  Le  grand  Visir ,  le  Caim-Mecam  etc,    ,     .-     .     .     ;     g     .  g5 

XVI.  Divan  chez  le  grand  Visir  .     .     .     .      .     .     .     ...     .120 

XVII.  Ministère  des  Finances      -      .      .      . i3o 

XVIIL  Pacha  à  trois  queues  en    habit    de   paix:    le    même    en 
habit    de    guerre  :  un  homme  de    sa    garde   et   un    de 

ses  pages i34 

XIX.  Aga  en  grand  costume  ,  Aga  en  costume  ordinaire    etc,  i/+o 

XX.  Muhzur-Aga -,  Bascli-Tchavouscli ,  Kehaya-Yeri  etc.      .     .  142 

XXL  Bairakdar,  Basch-Eshi  etc • 142 

XXII.  Saca,  Terbildji ,  Oda  etc 143 

XXIII.  Habadji  ;  Scades ,  Hou-Keschann  ,  Janissaires.     ....  144 

XXIV.  Un  pompier }  officier  des  volontaires  ;  le  porte-Sac  de  Z'Aga.  1 45 
XXV.  Bateleur,  officier  de  canonniers  ,  cqnonnier  etc.    .     .     .  162, 

XXVI.  Milice  bes  provinces    .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .  i55 


46a  Planches. 

XXVII.   Officiers  de  marine      ......     i     .     *     \     .     i     .   162 

XXVIII.   Salle  d'audience  du  grand  Visir .     .     .     .     ,     .     .     .     .168 

XXIX.   Salle  du  trône.     ...............    170 

XXX.  Adam  eu  Eve:  Mahomet  enlevé  au  ciel         . ;  ,     .   189 

XXXI.  Les  quatre  premiers   Califes      .     .     <     .     «     .     ,     .     .     .  igo 
XXXII.  Mehhedi.     . •     »   192 

XXXIII.  Les  quatre  Imam     ....■.-.,;.,;;.,.,  SOq 

XXXIV.  Musulman  qui  fait  V ablution    .    -.     .     <     .     „     ;     .     „     .  2i5 
XXXV.  Musulman  qui  fait  le  Namaz  .     ;     ;     ,     .     ,     .   4, •    „        2iq 

XXXVI.   Oratoire.     .     ....     t     ..     i     ........  2zo 

XXXVII.  Muezzinn  public  et  Muezzinn  particulier  ..:...  224 

XXXVIII.    Cérémonies  dans  la  circoncision  et  dans  les  sacrifices   .  23o 

XXXIX,    Cimetière    .................   254 

XL.   Tombeau  du  gran  Visir  Raghil-Pasca    .......  235 

XLI.    Célébration  de  la  fête  du  Mewlod  dans  la  mosquée   du 

Sultan  Ahmed.      .'....,.. 2AQ 

XLII.    Chapelle  du  sérail  n.°   1 .  Relique  du  Prophète  n°  2  .     .  243 
XLIII.  Extérieur  de  la  Mosquée  Sultan- Ahmed  :    extérieur    de 

la  mosquée  Lalely    ....;«...      ....  260 

XLIV.   Bibliothèque.  dAbd 'ul-IIamid     ......     .     „     ;     }  26q 

XLV.  Bibliothèque  du   Grand  Visir  Raghib-Pascha     ....  26Q 

XLVI.  Extérieur  de  la  chapelle  sépulcrale  de    Moustapha    III. 

Chapelle  sépulcrale  d'Osman  I.      ........  274 

XL VII.    Turbè  d'Eyub 276 

XL VIII.  Schaikh-ul-Islam  :  Nakib-ul-Escraf  s  Cazi-Ascher  ;  Istam- 

bol-Cadissy  :  Molla  :    Cady     ..........  28g 

XLIX.   Oeuwlany  :  Ed-Hemy  :    Scheikh    des    Sady  ;    Derwisch- 

Sahy  :  Scheikh- Bektaschy  : .  Derwisch-Bektaschy .     .     .  2ga' 
L.  Kalwety  :  Babay  :  Bekry  ;  Sunbuly  :  Scheikh-  Gulscheny  : 

DerwiscIi^Gulscheny.  .............  202 

LI.  Dielwety  :   Oeuschaky  :   'Niyazy  :    JYour-Ed-Diny  ;    Hou* 

Keschann     .     .     • 2g3 

LU.  Deux    Dervisch    pénitens  :    Bektaschy     voyageur  :    Rufay 

voyageur:  Calendery  voyageur:  Saca  des  Mewlewi.     .  3o3 

LOI.  Danse  des  Derwisch  Mewlewi 3o5 

LIV.   Cinquième  scène  de  la  danse  des  Derwisch  Rufay.     .     .  307 

LV.  Danse  des  Derwisch  Cadry 3o8 

LVI.  Appartement  d'un  ministre  ...........  325 

LVII.  Valet  de  chambre  portant  la  pipe  :  un  autre  avec  un 
vase  de  confitures:  un  troisième  avec  le  café:  un 
quatrième  avec  le  brasier  et  V aiguière  pour  Veau  de 
rose:  habitans  de  Constantinople 333 


Planches.  463 

LVIÏI.  Habitans  de  la   Syrie ,   de    Bursa ,    de    la    Caramanie  , 
d' /idana ,  de  Bosnie   et  d'Albanie  ;    Barbier;    ltsch- 

Agassy     .:..;.-.■ : 335 

LIX.  Dame  en  habit  d'hiver  ;  une  autre  en  habit  de  printems  ; 
une  troisième,  en.  hahit.  d'ét.ê  .•  f&mmè  d'une  classe  in- 
férieure ï  3/^2 

LX.  Mahométanes  voilées  lorsqu  elles  sortent  de  la  maison  : 
Mahomètane  de  la  Syrie  ;  Femmes  Européennes  dans 
*   les  provinces  Mahométanes    .:.,...;..  344 
LXI.  .Appartement  d'une  Ottomane  avec  le  tanndour,     ;     .     .  346 
LiXlI.  Veux  danseurs:  deux  danseuses  .     ,     ,     .     .     .     .   •.     .  355 

LX1II.  La  danse  ,  la  Romeca     :...,...:::.  356 

iLXIV.  Partie  de  la  colonnade  du  palais  de  Dioclétien     .     .     .371 

LXV.   Temple  d'Esculape  .......     a     .....     .  5jz 

LXVI.   Trois  têtes  :  n.°  2  un  Silauze  :  n.°  3  une  Silauze  :   n.°   4 
une  femme  de  la  Carniole  ,  n.°  5  une  femme  de  l'Is- 

trie  ,  n.°  6  une  Japide 377» 

LXVII.  -ZV.°  1  une  Vipauze:  n.°  2  une  Gostchène:  n.°  3  un  Li- 
burnien  :  nJ°  4  une  Liburnienne  :  n:°  5  un  Morlaque  : 
nf  6  autre  Morlaque  :  72.°  7  une  Morlaque  ....  5g8 
JjXVIïI.  N.°  i  Paysanne  morlaque:  n.°zune  Croate:  n.°  3  une 
Uscoque  :  n.°  4  un  Uscoque  :  n.°  5  autre  femme  Us- 
coque  :  n?  6  Croate   Turc •  4i4 

LXIX.  JV.P  1  Licanien:  11?  2  Licanienne  :  n.  3  JD  aima  te:  n°  4 
femme  JDalmate  :  n.°  5  habitant  de  Cattaro  :  n.°  6 
femme  de  Sabbioncello  :  n.°  7  Electeur  de  Roguse  .  .  429 
JLXX.  N.°  1  Monténégrin  :  n°  2  Monténégrine  :  n.°  3  femme 
de  Canali  :  n.°  4  Esclavon  :  n.°  5  Clémentin  :  n.°  6 
«Clémentine  :  nf  7  Rassiénienne     .;,.;.,.  438 


FïET    PU    I."   VOLUME;  III.e  PARTIE    SUR   ï/eUROPE»